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Choricios de Gaza, « L’Apologie des mimes »

Texte, traduction française princeps et commentaire. Étude sur le mime

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Christian Pernet

L’Apologie des mimes tient une place particulière dans le corpus des œuvres de Choricios de Gaza (VIe siècle). Composée au début du règne de Justinien, cette pièce reflète des réalités contemporaines et constitue à ce titre un témoignage de première importance pour notre connaissance des mimes et du théâtre au VIe siècle en général. L’orateur présente néanmoins sa défense des mimes comme un exercice. Comment dès lors lire et interpréter ce discours ? L’Apologie des mimes se situe à la frontière des genres, entre les pièces à caractère officiel et les exercices oratoires sous forme de déclamations.

Le présent volume offre une édition nouvelle du texte grec accompagnée d’une traduction française princeps et inédite du discours. Un commentaire et une étude approfondie sur le mime permettent de comprendre les enjeux essentiels du texte. Héritière de Libanios pour son inspiration et sa structure rhétorique, L’Apologie des mimes répond également aux attaques « coutumières » des prédicateurs chrétiens, en particulier Jean Chrysostome, avec qui les correspondances sont remarquables.

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3 Le titre de l’œuvre

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3 Le titre de l’œuvre

Le discours doit à Graux son titre français d’Apologie des mimes1. Le Cod. Matr. 4641 présente le titre ὁ λόγος ὑπὲρ τῶν ἐν Διονύσου τὸν βίον εἰκονιζόντων2, et dans la table l’indication ὑπὲρ τῶν μίμων et non pas περὶ τῶν μίμων, comme indiqué de manière erronée par Iriarte dans son catalogue3. Au XIVe siècle, Makarios Chrysokephalos4 réunit dans sa Ῥωδωνιά (Rosetum) les deux titres pour présenter les morceaux choisis de l’Apologie des mimes : ἐκ τοῦ λόγου πρώτου τοῦ ὑπὲρ τῶν ἐν Διονύσῷ (sic !) τὸν βίον εἰκονιζόντων, ἤγουν (ἢ Vill.) τοῦ ὑπὲρ τῶν μίμων5.

Comme Graux l’avait souligné, l’expression ὁ λόγος ὑπὲρ τῶν ἐν Διονύσου τὸν βίον εἰκονιζόντων, fait référence au théâtre de Dionysos, dans lequel les mimes devaient se produire6. L’expression ἐν Διονύσου est en effet traditionnellement complétée par le mot θεάτρῳ, comme Iriarte l’a indiqué : Oratio de illis, qui in Bacchi (Theatro) mores imitantur (id est : de Mimis, sive Histrionibus)7. Repris par Graux, ce titre est également imprimé dans l’édition de Foerster-Richtsteig8. Choricios emploie ailleurs deux fois l’expression ἐν Διονύσου. La traduction anglaise des Dialexeis et ← 97 | 98 → Déclamations de Choricios est d’ailleurs hésitante quant à l’interprétation à donner à cette expression. Penella traduit le premier extrait de la manière suivante : « Surely you have seen choruses in Dionysus’ [precinct] »9. Papillon interprète quant à lui l’expression de la manière suivante : « I am ashamed when I see actors in the theatre of Dionysus playing female roles »10.

Chez les auteurs classiques comme Démosthène, l’expression peut aussi bien désigner le théâtre11 que l’enceinte sacrée ou le sanctuaire, le τέμενος, que Choricios emploie au paragraphe 1712. Ce deuxième emploi, qui se lit dans une loi citée dans le Contre Midias13, est corroboré par une scholie qui précise le sens de l’expression : ἐν Διονύσου μετὰ τὰ Πάνδια· ἐν Διονύσου μὲν ἐν τῷ θεάτρῳ. συνῆπτο γὰρ [ἐν] τῷ θεάτρῳ τὸ τέμενος. L’assemblée convoquée par les prytanes avait par conséquent lieu dans le sanctuaire de Dionysos, plus précisément au théâtre. Car le sanctuaire était rattaché au théâtre14. Chez Éschine, l’expression ἐν Διονύσου fait l’objet d’une scholie analogue : τὴν ἐν Διονύσου· ἐν τῷ θεάτρῳ αὐτῷ μετὰ τὴν ἑορτὴν ἐκκλησία ἠθροίζετο15.

Au vu de ce qui précède, nous tenons pour erronée la traduction de White : « On behalf of Those Who Represent Life in Dionysus [Name] »16. En revanche, il est nettement moins aisé de départager les deux autres hypothèses. Ainsi, le mot sous-entendu peut très bien être θεάτρῳ ou τεμένει, le deuxième pouvant de surcroît être utilisé métonymiquement. ← 98 | 99 →

La distinction entre le titre présent dans la table du manuscrit et le titre ὁ λόγος ὑπὲρ τῶν ἐν Διονύσου τὸν βίον εἰκονιζόντων a une explication convaincante. Le titre transmis dans le corps du manuscrit fait usage du verbe εἰκονίζειν pour dissimuler le verbe μιμεῖσθαι, mais également le terme μῖμοι qui en est dérivé17. Cette substitution, qui caractérise la nature sophistique du titre, doit donc être considérée comme une note explicative au véritable titre du discours fourni dans la table, ὑπὲρ τῶν μίμων18. Cette indication peut à notre avis être renforcée par une précisin faite à la fin de l’exorde où Choricios annonce une ὑπὲρ τῶν μίμων ἐπικουρία19. Le terme ἐπικουρία se construit en effet selon le LSJ avec le datif, tandis que le génitif est réservé à l’objet contre lequel on se protège20, ce qu’a pu confirmer une recherche dans le TLG21. L’usage particulier que fait Choricios du terme contribue certainement à révéler le titre de l’œuvre.

Enfin, une émendation de Stephanis requiert encore notre attention. Au paragraphe 4 de la θεωρία, le manuscrit porte en effet la leçon συνηγορία ἡμῶν, que Foerster-Richtsteig, suivant une proposition de Rohde, corrigent en συνηγορία ἡθῶν22. Stephanis adopte, par comparaison avec le paragraphe 54, le texte συνηγορία μίμων23, qui présente l’avantage de restituer le titre « courant » Apologie des mimes. Si certaines critiques ont souligné le caractère remarquable et convaincant de la correction24, la possibilité de déduire le véritable titre de l’ouvrage de cette correction nous paraît devoir être écartée25. La solution apportée par Stephanis n’est en effet ← 99 | 100 → pas défendable du point de vue paléographique26. Sur proposition d’Amato, on peut lire : συνηγορία ἡμῶν τὰ (τῶν μελετωμένων) ἤθη μιμουμένων. Cette proposition a l’avantage d’expliquer le saut du même au même et de conserver le jeu de mots ἦθος / ἤθη. Mais elle permet surtout de mieux comprendre le but du discours, qui fait en quelque sorte la défense de son propre art. On comparera ce dernier argument avec les sujets de deux dialexeis, dont la formulation va dans le même sens que celle proposée ci-dessus27. Dans les deux cas, notre sophiste souligne son rôle d’imitateur de caractères, thème qui est également présent dans l’Apologie des mimes, par exemple au paragraphe 104 avec l’expression ἦθος φυλάττειν que l’on retrouve dans l’intitulé d’une des deux dialexeis citées.


1 Graux 1877a, p. 209.

2 Le titre apparaît au fol. 151 ro au début de la θεωρία. Il est répété au folio 151 vo avec la mention suivante dans la marge : De Dionysi sive Bacchi mores exprimentibus.

3 Iriarte 1769, p. 400.

4 Amato 2009b, p. 281–284 étudie les citations de Makarios Chrysokephalos.

5 Macar., Ros., fol. 104. Voir d’Ansse de Villoison 1781, t. II p. 67 et Foerster-Richtsteig 1929, p. 352, l. 10–11 avec apparat critique.

6 Graux 1877a, p. 212 et n. 1.

7 Iriarte 1769, p. 400. Plus bas, p. 402 Iriarte reprend le titre περὶ τῶν μίμων. La page 404 offre une dernière variante : Oratio de iis, qui in Bacchi (Theatro) mores assimulant.

8 Foerster-Richtsteig 1929, p. 344.

9 Chor., Dial. 13 (Op. XXII), 1 : ἤδη που καὶ χορῶν ἐν Διονύσου γεγόνατε θεαταί (trad. Penella 2009b, p. 45).

10 Chor., Vir fortis, Decl. 11, Ἀριστεύς (Op. XL), 29 : τραγῳδοὺς ἐν Διονύσου γύναια σχηματιζομένους ὁρῶν ἐγκαλύπτομαι (trad. Penella 2009b, p. 227).

11 Dem., Pax, 7 : εἰ γὰρ ἐν Διονύσου τραγῳδοὺς ἐθεᾶσθε.

12 Chor., Apol. mim., 12 : τὸν Διόνυσον, ὥς φασι, θέατρον ἀνακεῖσθαι τούτοις αὑτοῦ τὸ τέμενος ἐπιτρέπειν.

13 Dem., Mid., 8 : τοὺς πρυτάνεις ποιεῖν ἐκκλησίαν ἐν Διονύσου τῇ ὑστεραίᾳ τῶν Πανδίων. L’expression est à nouveau utilisée dans la suite du texte.

14 Schol. TBcFj in Dem., Mid., 9 (Dilts 1986, p. 160).

15 Schol. Amg VxLSi in Aeschin., Amb., 61 (Dilts 1992, p. 70).

16 White 2013, p. 48 et n. 7.

17 Corcella 2005, p. 89–90.

18 Telesca 2011–2012, p. 102–103.

19 Chor., Apol. mim., 8.

20 LSJ, s.v. ἐπικουρία.

21 Choricios emploie également cette construction. Chor., Decl. 11, Ἀριστεύς (Op. XL), 45 : ἀλλ’ οὐχ ὅ γε φιλόπολις τῇ θρεψαμένῃ πωλεῖν οἴεται δεῖν τὴν ὑπὲρ ταύτης ἐπικουρίαν.

22 Foerster-Richtsteig 1929, p. 344.

23 Stephanis 1986, p. 54.

24 Martin 1989, p. 302.

25 Flusin 1988, p. 246 met en doute la correction de Stephanis.

26 Amato 2016c, p. 185–187. Pour de nouvelles propositions critiques sur le texte de Choricios voir Amato 2015, Amato 2016a, Amato 2016b.

27 Chor., Dial. 12 (Op. XXI) : ἡ διάλεξις ὅτι χρὴ τοὺς παριόντας ἐπιχειρεῖν τὰ τῶν μελετωμένων ἤθη μιμεῖσθαι. Chor., Dial. 21 (Op. XXXIV) : ἡ διάλεξις ὅτι δεῖ τὸν παριόντα τοῦ μελετωμένου τὸ ἦθος διὰ παντὸς φυλάξαι τοῦ λόγου.