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Ryszard Kapuściński. Biographie d’un écrivain

de Beata Nowacka (Auteur) Zygmunt Ziątek (Auteur)
Monographies 416 Pages
Open Access

Résumé

Ce livre est la première monographie qui tente de présenter l’œuvre de Ryszard Kapuścinski dans toute sa diversité intrinsèque (journalisme d’opinion, correspondances de presse, reportages, récits, notes essayistiques, poésie, photographie) et dans toute sa durée, soit plus de cinquante ans : des premiers poèmes au volume posthume Lapidarium VI. Les auteurs considèrent Kapuścinski avant tout comme un écrivain qui s’est incarné dans la figure d’un journaliste-voyageur et qui, grâce à son talent, a transformé le reportage en outil permettant de formuler des significations universelles tout en préservant sa sensibilité de journaliste aux changements et aux besoins du monde. Le livre propose des interprétations théoriques littéraires des principaux ouvrages de Kapuścinski, mais les auteurs étudient également avec attention le destin personnel de l’écrivain qui était souvent le héros de ses propres textes. La biographie a été traduite en espagnol et en italien.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos des directeurs de la publication
  • Über das Buch
  • Zitierfähigkeit des eBooks
  • Inhalt
  • Liste des abréviations utilisées dans l’ouvrage
  • « Le reporter change comme change le monde »
  • I « Nous étions des enfants de la guerre » …
  • II « Acte de naissance de notre génération »
  • III Histoires fortuites de Pologne et d’Afrique
  • IV Correspondant de la PAP ou voyageur ?
  • V À son propre compte
  • VI « … J’ai décidé de ne plus écrire ainsi »
  • VII « C’étaient des journées d’émotions permanentes » … La révolution polonaise
  • VIII « REE-shard-Kah-poosh-CHIN-skee ». Kapuściński en anglais
  • IX « Il est grand temps de commencer à écrire le livre suivant jamais écrit »
  • X Retours aux sources
  • XI « Survivra celui qui aura créé son monde… »
  • Listes alphabétiques des revues, journaux, médias cités dans l’ouvrage
  • Chronologie
  • Bibliographie
  • Postface de Beata Nowacka et Zymunt Ziątek
  • Ryszard Kapuściński. Biographie d’un écrivain et Kapuściński non-fiction
  • Abréviations utilisées dans le texte
  • Photographies
  • Index des noms

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« Le reporter change comme change le monde »

Ryszard Kapuściński est mort un peu moins de trois ans après la publication de Mes voyagesavec Hérodote, livre dans lequel il raconte comment il est devenu reporter, en renouant avec les plus anciennes traditions d’un genre qu’il pratiquait en même temps qu’il le renouvelait. Le fait d’avoir choisi le Maître d’Halicarnasse comme patron de ses premiers voyages pourrait paraître présomptueux si les réactions suscitées par la mort de l’écrivain n’avaient pas montré à quel point ce choix était approprié. En Pologne et dans le monde entier (particulièrement en Italie et dans l’espace hispanophone), les lecteurs ne peuvent toujours pas se résigner à cette perte. Kapuściński était en effet non seulement célèbre, il était aussi aimé, admiré, parfois vénéré et adoré, surtout pour avoir accumulé, de sa propre initiative, comme les voyageurs d’antan, un savoir exceptionnel sur notre temps, tout en s’exposant à des dangers mortels, et pour avoir su le faire partager tant avec des spécialistes qu’avec les lecteurs les plus fortuits ou avec les auditeurs venus assister aux innombrables rencontres organisées autour de son œuvre. Dans le flot de nécrologies, souvenirs posthumes ou anniversaires, dans les milliers de messages de condoléances postés sur divers portails web, se croisent des gens relevant de cultures, de convictions, de classes sociales et d’expériences diverses, des gens qui ont naguère partagé la même admiration pour l’écrivain et partagent aujourd’hui une immense tristesse.

On peut s’étonner de la diversité des souvenirs laissés par Ryszard Kapuściński! Pour les uns, c’est presque exclusivement un journaliste, quelqu’un qui créa d’inégalables modèles d’écriture journalistique. Pour d’autres, c’est avant tout un écrivain, un poète, qui, un peu par nécessité, endossa l’habit de journaliste, et qui, par la force de son propre talent, transforma le reportage en littérature. Pour ses contemporains, il restera sans doute à jamais le témoin et le porte-parole du rapide processus d’émancipation politique et sociale des pays du Tiers-monde, témoin de plus de trente guerres et révolutions sur trois continents. Pour les lecteurs de Kapuściński des années 1975–1990, il restera à jamais l’auteur du Négus, du Shah et d’Imperium, récits paraboliques sur les mécanismes du pouvoir autoritaire et de sa désintégration, qui prennent des formes diverses et imprévisibles pour l’auteur. La jeunesse actuelle voit surtout en Kapuściński un passeur de cultures exotiques (africaine essentiellement), un écrivain du dialogue entre ces cultures et du dialogue avec l’Autre, un écrivain pour lequel le franchissement des distances, des barrières et des frontières entre des mondes divers a été sa vocation première…

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On peut dire que toutes les générations de lecteurs qui se sont succédées ont créé une image de « leur » Kapuściński, dont elles n’ont pas l’intention de se séparer et qu’elles chérissent avec tendresse. Manifestement chacune de ces images se justifie à la lumière de l’héritage de l’auteur d’Ébène. Cela prouve l’extraordinaire capacité de changement de Kapuściński. Les commentateurs de son œuvre, polonais et étrangers, n’ont peut-être pas suffisamment fait remarquer jusque-là que chaque livre ou presque se distinguait radicalement du précédent. Grâce à sa sensibilité de journaliste, son intuition d’historien qu’il était par formation, et aussi sa passion, Kapuściński suivait le cours de l’histoire, les changements qui transformaient le monde, et il relevait constamment de nouveaux défis en modifiant son écriture en conséquence. En même temps, il gardait une constance dans sa pensée, une logique naturelle dans l’évolution de son esprit qui ne cessait de questionner le monde et de réinterpréter l’image précédemment créée en réponse à d’anciennes interrogations.

C’est justement du désir de saisir et de comprendre le rythme de cette évolution permanente qu’est née l’idée de ce livre. Actuellement, dans la riche bibliographie sur l’héritage de Kapuściński, qui propose surtout d’innombrables et excellentes analyses de certains aspects de son œuvre et de morceaux choisis, il n’existe pas vraiment d’ouvrage que l’on pourrait qualifier de biographie de créateur, un ouvrage qui suivrait le processus de formation de l’écrivain et de son évolution. Pendant les dernières années de sa vie, l’image de Kapuściński a eu dangereusement tendance à se figer, et il a pu être perçu comme un écrivain « formaté » et uniforme. Cela s’explique probablement par la masse de textes circonstanciels publiés à l’occasion des innombrables prix et doctorats honoris causa qui lui ont été décernés.

En prenant le parti d’écrire une biographie de créateur, nous n’avons pas l’intention de l’isoler de la biographie stricto senso. Dans le cas de Kapuściński, c’est totalement impossible, car sa vie – surtout la période professionnelle de sa vie, celle où il était journaliste et voyageur – est une accumulation de matériaux destinés à la création. Il est, du reste, difficile de résister à la curiosité de connaître la vie de l’écrivain, car la biographie de Ryszard Kapuściński est suffisamment riche et variée pour devenir la matière autonome d’un livre énorme. Assouvir cette curiosité, cheminer dans le parcours factuel des multiples aventures biographiques du reporter est néanmoins une entreprise très délicate. Non seulement parce que cela exigerait des études particulièrement approfondies et détaillées, des études de terrain pour ainsi dire, mais surtout parce que la biographie professionnelle et non-professionnelle de l’écrivain – celle qui remonte à l’enfance par exemple – est devenue, pour lui aussi, le matériau de son œuvre, et que Kapuściński lui-même est devenu, de manière de plus ←10 | 11→en plus nette et à ses propres yeux aussi, le personnage central, parfois le héros principal de ses textes.

Kapuściński éprouve très tôt le besoin d’exprimer non seulement son propre point de vue en tant que tel, mais les circonstances et les épreuves qui accompagnaient la formation de sa vision du monde. Il a compris que s’il intégrait dans son écriture ces circonstances et ces épreuves, ses propres états d’esprit et ses pensées, ses associations d’idées et ses souvenirs, il en dirait davantage au lecteur sur l’observation de la réalité, et surtout son écriture serait plus crédible qu’un commentaire direct. Cette prise de conscience est assurément présente dans La guerre du foot (1978), un livre composé de reportages publiés antérieurement et reliés entre eux par des fragments « d’un livre jamais écrit », appelé aussi « petits soucis dont je n’ai jamais parlé », qui mettent ces reportages au niveau de l’expérience biographique et leur donnent la forme d’un journal dans lequel l’auteur note ses remarques sur l’étrangeté du monde. Dès lors, l’écriture de Kapuściński va prendre un caractère de plus en plus biographique, chose que l’écrivain a lui-même résumé en 1994 en affirmant : « Ce que j’écris est un journal1». Plus l’écrivain élargit et enrichit sa propre découverte du monde, plus l’examen des composantes de son monde intérieur devient pertinent et précis – le voyage à travers le monde se fait de plus en plus voyage dans les tréfonds de son être.

Ainsi Kapuściński réussit-il à nous parler beaucoup sur lui, directement ou indirectement. C’est une aide énorme dans le contexte de notre projet, à condition de ne pas perdre de vue la spécificité du savoir auquel nous avons à faire. Les informations issues d’ouvrages où Kapuściński est présent ou même d’interviews et de propos tirés de films biographiques, sans parler d’œuvres clairement autobiographiques, relèvent du domaine de l’autoréflexion de l’écrivain, il s’agit de documents de connaissance de soi, et non pas d’un matériau neutre à partir duquel on pourrait construire une monographie du type « vie et œuvre ». Il suffit de remarquer à quel point le regard de l’auteur lui-même sur certains épisodes de sa propre biographie a changé – et ces changements ont également apporté des informations totalement nouvelles, parfois en contradiction avec celles qui étaient jusque-là accessibles (nous y reviendrons) – voire sur des pans entiers de sa vie. Il fut un temps où ce qui semblait le plus important à l’écrivain, c’était l’expérience de jeunesse de sa génération. À un autre moment, la guerre a occupé la première place dans la hiérarchie de son vécu, les épreuves de la guerre constituaient le livre le plus important, le livre « jamais écrit », celui ←11 | 12→que l’on porte en soi et qui ne se laisse pas exprimer. Puis, ce fut peut-être le monde de Pińsk d’avant-guerre, unique et disparu, qui devint le livre majeur, le livre non-écrit, celui qui expliquait tous les choix et les préférences ultérieures de l’écrivain… Le savoir issu de l’expérience de l’écrivain (et dans le cas de Kapuściński, il s’agit à présent d’un savoir fondamental), même partiellement vérifié à la lumière d’autres sources et opinions, garde son empreinte littéraire et ne perd pas son caractère d’autoréflexion ou d’autocréation.

Le traitement de ce savoir exige donc de la prudence : il convient de distinguer ce qui relève de l’information biographique « pure », de ce qui relève de l’interprétation, surtout dans la description de faits vers lesquels l’auteur revient souvent, et qui sont par conséquent essentiels et donc réinterprétés. Que le lecteur soit prévenu : nous attirons son attention non seulement sur ce que l’auteur raconte, mais aussi sur la manière dont il le fait. Nous pouvons parfois donner l’impression de couper les cheveux en quatre, mais notre approche permet néanmoins de mettre à nu le nerf de l’œuvre de Kapuściński, qui consiste à suivre les changements de l’histoire et à les confronter à la compréhension de la condition humaine, à la compréhension de soi notamment.

Dans notre tentative de réflexion sur l’œuvre de Ryszard Kapuściński, nous ne nous laissons pas exclusivement guider par la rigueur de l’interprétation. Nous nous intéressons avant tout à la dynamique du développement spirituel de l’auteur du Négus, à ses tentatives de reconstruction de sa propre biographie au rythme des changements de l’histoire, à sa recherche de l’harmonie entre le nouveau visage du monde et sa propre identité. Dans l’enregistrement de l’une de nos derniers entretiens avec l’écrivain, nous tombons sur la phrase suivante : « Le reporter change comme change le monde. La trajectoire de l’histoire et celle de la vie du reporter se recouvrent ».

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Quand on décide d’écrire une biographie (même si on a l’intention de n’en étudier qu’un aspect, l’œuvre notamment), on est conscient de contracter une dette impossible à honorer. Ainsi sommes-nous devenus les débiteurs de nombreuses personnes. C’est évidemment au héros de notre livre – qui nous a gratifiés de sa confiance sans jamais cesser de croire que deux personnes que tout différenciait étaient capables de se mesurer à la vie de son œuvre – que nous sommes le plus redevables. Tout au long de notre travail, nous avons bénéficié de la même confiance et de la même bienveillance de la part d’Alicja Kapuścińska à qui nous tenons, ici même, à adresser nos remerciements personnels.

Mais la liste de nos créditeurs est bien plus longue encore : au cours des quatre dernières années, nous avons eu l’occasion de parler de Ryszard Kapuściński ←12 | 13→avec divers interlocuteurs. Nous ne les connaissions pas tous personnellement, nous en avons rencontré certains de manière passagère, nous nous sommes liés d’amitié avec d’autres. Étonnamment, il suffisait parfois d’une conversation téléphonique ou d’un contact électronique pour que des personnes que nous ne connaissions pas partagent généreusement avec nous leur savoir unique sur le reporter. Nous sommes particulièrement reconnaissants à Czesław Apiecionek, Anders Bodegård, Alina Brodzka-Wald, Tomasz Jan Chlebowski, Francesco Comina, Bożena Dudko, Silvano De Fanti, Homa Firouzbakhch, Piotr Halbersztat, Magdalena Horodecka, Tapani Kärkkäinen, Elżbieta Lisowska, Jarosław Mikołajewski, Marek Miller, Katarzyna Mroczkowska-Brand, Chris Niedenthal, Justyna Nowacka, Robert Nowacki, Agata Orzeszek,Valerio Pellizzari, Ole Michael Selberg, Maciej Skórczewski, Magdalena Szymków, Vera Verdiani et Edward Żłobin. Leur aide totalement désintéressée a été pour nous la preuve que l’œuvre de Kapuściński a suscité de l’enthousiasme et que parmi les lecteurs de ses livres se trouvent de véritables experts. En partageant sans hésitation avec nous leur précieux savoir, il n’avait à l’esprit qu’un objectif : nous aider à créer une image aussi fidèle que possible de cette riche personnalité. En fait, ils ont réussi à relever le défi le plus difficile pour l’homme contemporain : en évoquant l’Autre, ils se sont totalement oubliés !

Pour terminer, nous souhaiterions remercier particulièrement nos proches : Krystyna Ziątek et Krzysztof Nowacki. Sans l’assistance vigilante de la première, l’aide inappréciable du second et la sainte patience des deux, ce livre n’aurait pas pu voir le jour !

Beata Nowacka et Zygmunt Ziątek

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1 Ryszard Kapuściński, Ilustrowany Kurier Polski 1994, n 102.

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I « Nous étions des enfants de la guerre » …

« Tout souvenir est actualité », clame, à la suite de Novalis, l’une des trois épigraphes de Mes voyages avec Hérodote. La seule évocation de certains éléments biographiques de l’enfance de Ryszard Kapuściński confirme le bien-fondé de cette sentence. Il est, en effet, facile de se rendre compte que tout ce que nous savons sur les sept premières années de sa vie – passées à Pińsk en Polesie, actuellement Bélarus, et fondamentales pour la formation du créateur – est un souvenir de l’écrivain déjà mûr et une réponse à des questions qu’il s’est posé assez récemment. « Je suis un Polésien », dit de lui-même Kapuściński en faisant allusion à ses débuts, avec le recul d’une œuvre de plusieurs décennies, alors qu’il est un écrivain consacré, désigné comme « prince du reportage », « roi des reporters », « journaliste du siècle ». Qu’il soit un « homme des marais », le public le sait déjà grâce à une célèbre interview parue dans la revue Przekrój en 20032, et un peu avant encore, grâce à des films biographiques et des informations sur ses projets de création où Kapuściński évoque son désir d’écrire un livre sur son enfance à Pińsk.

Kapuściński traite sa prime enfance non pas comme un reporter mais comme un écrivain qui en fait un matériau d’écriture. Les auteurs de différents essais et notes biographiques, qui aujourd’hui répètent à l’envi que sa curiosité du monde provient de ses origines polésiennes, ne semblent pas tenir compte du moment où Kapuściński s’est intéressé à cette question. L’histoire de cette généalogie est passionnante, surtout si on l’envisage comme une étape – relativement tardive – de l’évolution de son écriture et de la connaissance de soi, comme une prise de conscience d’une hypothèse sur les sources de sa propre vision du monde, de sa propre création, de sa propre identité enfin.

En effet, Kapuściński n’est pas un homme des « Confins » à la manière et au sens des grands reporters polonais qui l’ont précédé : Ksawery Pruszyński, Melchior Wańkowicz, Józef Mackiewicz, originaires de familles installées depuis des générations dans ces territoires lointains. Son père Józef Kapuściński arrive dans ces contrées depuis la région de Kielce, dans le cadre de l’opération de « repolonisation » de la Polésie, terre recouvrée par la Pologne au lendemain de la Première Guerre mondiale. Pińsk, ville pauvre s’il en est, compte à l’époque trente-deux mille habitants de différentes nationalités. Le groupe dominant est constitué de Juifs qui, selon les estimations de Kapuściński, représentent près ←15 | 16→de soixante-treize pour cent de la population de la ville, ce qui veut dire que la ville de Pińsk, compte tenu de la majorité de cette communauté, est à l’époque l’une des villes les plus juives du monde. La société polonaise (prêtres, militaires, enseignants) est largement minoritaire, et le jeune État tient beaucoup à y envoyer des colons originaires de la Pologne centrale, essentiellement des personnes instruites. Aller en Polésie relève de l’œuvre du missionnaire. Pour beaucoup, il s’agit même d’une sorte de déportation. Mais c’est aussi une chance réelle de trouver un travail. Cela concerne Józef Kapuściński qui, après avoir terminé le Séminaire Pédagogique de Prużany, commence à travailler à Łuniniec, puis à Pińsk. C’est probablement à ce moment-là qu’il fait la connaissance de sa future femme, Maria, qui, elle, vient de Bochnia3.

Les jeunes mariés ne réussissent pas toutefois à se stabiliser et à s’enraciner durablement à Pińsk4 ; les nombreux changements de domicile sont là pour le prouver. Ils commencent par louer une modeste petite chambre avec une cuisine sombre au 58 de la rue Bernardyńska (aujourd’hui rue Sovietskaïa) dans la maison de Włodzimierz Wierbanowicz. En mars 1932 (à l’hôpital de district de la rue Bernardyńska), Ryszard vient au monde, et la fille de la propriétaire, Anna Wierbanowicz, est sa première nourrice. Peu après, la famille Kapuściński déménage chez les Obiedziński, rue Teodorowska (aujourd’hui rue Gogol). En 1933, après la naissance de leur fille, les Kapuściński s’installent chez les Kołodny au premier étage d’une maison en dur au 43 de la rue Błotna (aujourd’hui rue Souvorov). Malheureusement en 1939 il leur faudra changer d’adresse encore deux fois ; d’abord rue Kolejowa dans la maison des Palczewski, puis rue Wesoła dans une modeste maison en bois où habite la sœur de Maria, Anna, avec son mari Sylwester, militaire de son état. La maison se trouve à la périphérie de la ville, dans un quartier pauvre, habité essentiellement par des familles de cheminots. Ils n’ont pas le temps de s’accoutumer vraiment aux lieux, car la guerre éclate. Dès le printemps 1939, Józef Kapuściński est mobilisé comme officier de réserve et envoyé au fin fond de la Pologne. Sa femme, âgée de vingt et quelques années, avec ses deux enfants, parvient à rejoindre son frère à Pawłów, village situé près de Rejowiec dans la région de Lublin.

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Enfant de colons à la recherche d’un nid et sans doute plus attachés à leur lieu d’origine qu’à leur lieu de séjour temporaire, Ryszard Kapuściński formulera quelques décennies plus tard sa conception de sa filiation avec Pińsk. Il est prématuré de parler des origines, du genre et de la forme de cette conception. Ce qui importe, c’est qu’elle apparaît comme le résultat d’un travail soutenu de la mémoire et de l’imagination, à une période où l’écrivain réfléchit moins à son propre passé qu’aux mécanismes et aux difficultés pour le faire revivre. « La mémoire de son propre passé est un gouffre immense. Quelque chose se dessine vaguement au fond. Des bribes. Des points. Des palpitations. Çà et là. Sans forme. Sans contours. Illisibles », lisons-nous dans Lapidarium III de 1997 (L, 419)5.

Nous disposons de beaucoup plus d’éléments sur le deuxième volet de l’enfance de Ryszard Kapuściński, séparé de ces premières sept années par l’irruption de la guerre qui vient brusquement sceller le déracinement du futur auteur d’Imperium de sa première patrie. Nous disposons de beaucoup plus d’éléments parce que l’écrivain a bien voulu nous en parler plus tôt et plus abondamment, et s’il a pu le faire, c’est parce qu’il s’en souvient très différemment des années sur lesquelles il tente de revenir à la fin de sa vie en plongeant avec émotion dans le puits de son propre passé. Dans le texte Exercices de mémoire – écrit dans la seconde moitié des années 1980 –, qui expose de manière plus complète le deuxième volet de son enfance pendant la guerre, le souvenir est comparé à la transcription d’un texte tout prêt, comme s’il avait été imprimé à jamais dans la conscience de l’auteur. « Maintenant, alors que je retranscris ici ces quelques pages du livre sur mes années de guerre (d’un livre jamais écrit) … » (B1, 12).

La métaphore d’un livre jamais écrit, qu’il porte, semble-t-il, en lui, rend avec une justesse incroyable la manière dont l’auteur se souvient de la guerre. Dans les différents textes de R. Kapuściński, nous rencontrons de multiples fragments, bribes, citations de ce « livre », toujours le même « livre » à n’en pas douter. Qu’il s’agisse des Exercices de mémoire (écrits à la demande de Heinrich Böll, prix Nobel de littérature, pour un ouvrage collectif international sur la mémoire de la fin de la guerre6), des premières pages d’Imperium (racontant les ←17 | 18→premiers mois du pouvoir soviétique à Pińsk), de certains passages des Lapidarium ou de nombreuses interviews, nous tombons toujours sur un fragment d’un même ensemble plus grand.

La globalité et l’homogénéité de cette transcription de la mémoire sont tout autant déterminées par les souvenirs de Kapuściński que par la manière dont il se remémore. Conformément à l’expérience factuelle de l’écrivain, ce que Kapuściński se rappelle s’intègre dans la narration d’une errance sans fin, accompagnée de tous les attributs de la guerre : humiliation, terreur, misère, faim, froid, menace omniprésente de la mort, incertitude du lendemain… Cette vie errante commence avec la guerre, qui surprend le petit Ryszard âgé de sept ans, sa mère et sa sœur cadette à Pawłów, à environ trois cents kilomètres de Pińsk à vol d’oiseau. Ils se rendent là-bas avec le père paralysé de Maria Kapuścińska (transporté dans une charrette) et d’emblée ils plongent dans une foule de réfugiés. « (…) la fuite est devenue soudain une nécessité impérieuse – note Kapuściński dans son ‘livre de la mémoire’ –, une nouvelle forme de vie, car tout le monde fuit ; les routes, les chemins, les sentiers même, sont encombrés de chariots, de charrettes et de vélos, encombrés de baluchons, de valises, de sacs, de seaux, encombrés d’hommes terrifiés et hagards. Les uns fuient à l’est, les autres à l’ouest, au nord, au sud, (…) ils tombent d’épuisement, s’assoupissent n’importe où, mais après un bref répit, ils réunissent le peu de forces qui leur restent et reprennent leur vagabondage chaotique et interminable » (B1, 6). Les bouleversements infligés au paysage par ces quelques journées d’opérations militaires viennent encore aggraver la panique de cette fuite désordonnée. Kapuściński gardera à jamais en mémoire le spectacle de villages abandonnés, de maisons brûlées, de stations ferroviaires bombardées ainsi que l’odeur de la fumée, du brûlé et de la chair en putréfaction des chevaux. Leurs charognes resteront pour lui le symbole le plus expressif du paysage de la mort, l’une des icônes les plus parfaites de la guerre7. « Le cheval est un animal grand et vulnérable ; il ne sait pas se cacher, pendant les bombardements il reste immobile, il attend la mort. À chaque pas, des chevaux crevés, tantôt en plein milieu de la route, tantôt sur le côté dans le fossé, tantôt plus loin dans un champ. Ils gisent les quatre fers en l’air, de leurs sabots ils menacent le monde. Nulle part je ne vois de cadavres humains car ceux-ci sont aussitôt enterrés, seuls des cadavres de chevaux, moreaux, alezans, pie, bais, comme si c’était une guerre non pas ←18 | 19→entre des hommes, mais entre des chevaux, comme si c’étaient les chevaux qui menaient entre eux une lutte pour la vie et pour la mort, comme si c’étaient eux les seules victimes de ces combats » (B1,7).

Notes biographiques

Beata Nowacka (Auteur) Zygmunt Ziątek (Auteur)

Beata Nowacka est docteure d’État, travaille au Département de Philologie de l’Université de Silésie. Spécialiste de littérature polonaise du XXe siècle, notamment de genres relevant de la non-fiction ainsi que de questions liées à la géopoétique et à la réception de la littérature polonaise dans le monde. Zygmunt Ziątek est historien de la littérature du XXe siècle, professeur à l’Institut de Recherche Littéraire de l’Académie Polonaise des Sciences. Auteur de deux ouvrages et de plusieurs dizaines de publications portant essentiellement sur les frontières de la prose documentaire et de la littérature ainsi que coauteur de synthèses littéraires.

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Titre: Ryszard Kapuściński. Biographie d’un écrivain