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Perceptions de l’espace chez Frankétienne et Tahar Ben Jelloun

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Jean Norgaisse

Le présent ouvrage est une étude comparative entre deux grandes figures de la littérature d’expression française: Frankétienne, haïtien de souche, et Tahar Ben Jelloun, d’origine marocaine. Ils jouissent d’une renommée internationale, fondée sur une œuvre forte. Entendons: une œuvre visionnaire, pertinente, qui s’inscrit dans la mimésis spatio-temporelle, le vécu humain, et qui fait aussi entendre un cri perçant, un souffle envoûtant, une musique originale. Elle croise, à bien des égards, celle de René Depestre, d’Abdelkébir Khatibi, de Yasmina Khadra, de Soljénitsyne et de Zola.

Singulière, elle est à la fois géographique et dramatique, avec le nomadisme des personnages, la mise en scène de l’espace, des atrocités et conflits actantiels. L’espace-fiction chez les deux poètes-romanciers s’ancre dans l’horreur, le chaos et la psychose, qui constituent des thèmes fondamentaux de leurs œuvres.

L’étude, qui offre une nouvelle approche théorique et une méthode d’analyse efficiente, est présidée par la démarche anthropo-géographie sémiologique, qui suggère une lecture ouverte, interdisciplinaire, favorisant une pluralité de sens de l’œuvre de Frankétienne et de Ben Jelloun. Elle permet ainsi d’appréhender leur discours fictionnel et poétique, plein de fièvre et de colère, qui rend compte du monde claustral, sinistre, angoissant, et qui refuse que l’homme sombre dans la déchéance morale, l’inhumanité. D’où résulte une anthropologie poético-géographique et philosophique.

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Chapitre 6. l’éclatement de l’espace

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L’éCLATEMENT DE L’ESPACE

L’action, la seule activité qui mette directement en rapport les

hommes, sans l’intermédiaire des objets ni de la matière, correspond à la condition humaine de la pluralité, au fait que ce sont des hommes et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde.

—Hannah Arendt, La condition humaine

Il ne saurait échapper à l’attention du lecteur averti et éclairé la tension constante dans l’œuvre fictionnelle de Frankétienne et celle de Ben Jelloun. C’est un champ d’agitation qui s’explique par le chaos spatial, la condition d’existence des personnages, les modes de relation entre eux, la vie sociale et politique. S’incruste ainsi dans le malheur, la bouleverse et l’effroi l’espace vécu. Il va alors sans dire qu’il ne se prête pas au calme, n’offre non plus ni joie, ni sérénité, ni confiance et l’espoir en l’avenir. On assiste subséquemment aux incommodités du milieu ambiant qui ne cesse d’être alarmant, en vertu de la banalité des atrocités, des conflits et disputes entre groupes et individus. Surgissent, au surplus, la migration, l’émigration et l’exil qui provoquent tant d’épreuves que du désespoir chez les migrants. Ce sont des vecteurs directeurs de la narration. Les faits narrés promènent ainsi le lecteur dans un univers géographique spatial tumultueux et d’étrangeté, avec, en plus, le nomadisme et l’errance des personnages, qui servent de génératrice...

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