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Electric Worlds / Mondes électriques

Creations, Circulations, Tensions, Transitions (19th–21st C.)

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Edited By Alain Beltran, Léonard Laborie, Pierre Lanthier and Stéphanie Le Gallic

What interpretation(s) do today’s historians make of electrification? Electrification is a process which began almost a hundred and fifty years ago but which more than one billion men and women still do not have access to. This book displays the social diversity of the electric worlds and of the approaches to their history. It updates the historical knowledge and shows the renewal of the historiography in both its themes and its approaches. Four questions about the passage to the electrical age are raised: which innovations or combination of innovations made this passage a reality? According to which networks and appropriation? Evolving thanks to which tensions and alliances? And resulting in which transition and accumulation?

Quel(s) regard(s) les historiens d’aujourd’hui portent-ils sur l’électrification, processus engagé il y a près de cent cinquante ans mais auquel plus d’un milliard d’hommes et de femmes restent encore étrangers ? Le présent volume rend compte de la diversité des mondes sociaux électriques et des manières d’enquêter sur leur histoire. Il actualise les connaissances et témoigne du renouvellement de l’historiographie, dans ses objets et ses approches. Quatre points d’interrogation sur le basculement des sociétés dans l’âge électrique jalonnent le volume : moyennant quelles créations ou combinaisons créatrices ? En vertu de quelles circulations et appropriations ? Selon quelles tensions et alliances ? Et produisant quelles transitions et accumulations ?

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Faire dialoguer scientifiques et politiques sur l’énergie nucléaire en France dans les années 1970. Deux initiatives autour du projet Superphénix

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Faire dialoguer scientifiques et politiques sur l’énergie nucléaire en France dans les années 1970

Deux initiatives autour du projet Superphénix

Arthur JOBERT et Claire Le RENARD

Abstract

This article results from the analysis of two public debate experiments about the Superphenix fast breeder reactor project: a conference organised in 1976 by the departmental council of Isère, where Superphenix was located, and “Public hearings on the fast breeder” organised by the second public TV channel and the “Europe 1” radio station in 1980. As the 1970s were marked by large controversies, these initiatives regarding fast breeder technology may be seen as a response to the request of a more open discussion on technology choices, especially on the nuclear programme.

These initiatives were not official in the narrow sense of the term, as they took place outside legal procedures, but the authorities supported them, at least by a tacit consent. Moreover, they experimented formal frameworks to discuss science and technology, drawing from common inspiration sources – both made explicitly reference to the American model of parliamentary public hearings. One objective of these experiences was to reaffirm the role of elected representatives in decisions regarding science and technology. Our analysis of the debates reveals different conceptions of the organisation of deliberations on technical issues.

After situating the decade and the project in their context, the paper describes each deliberative initiative with a focus on scientifics’ and technicians’ engagement in the debates, replacing them in the evolution of French institutions during that period. The paper finally discusses the lessons learnt from these examples, as well as the possibilities for research to capture the changes in the way technical issues were discussed by investigating the settings and processes of the debates.

Keywords: Fast breeder reactors, nuclear energy, debate, 1970s, parliament, scientific, experts

Résumé

Cet article est consacré à l’analyse de deux expériences de débat public autour du projet Superphénix : un « colloque » au Conseil Général de l’Isère en 1976, ← 365 | 366 → ainsi que des « auditions publiques » organisées en 1980 par la télévision publique et la radio Europe 1. Dans la période des années 1970, traversée par de larges controverses, ces initiatives concernant la technologie des réacteurs à neutrons rapides (RNR) constituent une forme de réponse à la demande d’une discussion plus ouverte sur les choix technologiques, notamment sur le programme nucléaire.

Le statut officiel ou non de ces initiatives est ambigu : elles ont lieu hors des procédures légales mais elles bénéficient du soutien, au moins tacite, des autorités. En outre, elles proposent des dispositifs formels de discussion de la science et de la technologie à partir de sources d’inspiration commune (le modèle américain des « hearings » parlementaires). Ces expériences ont en effet pour objectif de réaffirmer la place des élus dans la décision. Mais une analyse des débats permet d’identifier des nuances sur différentes conceptions de l’organisation de la délibération sur des sujets techniques.

Après une remise en contexte de la période et du projet, nous décrivons chacun des dispositifs en insistant sur l’engagement des scientifiques et des techniciens dans les débats, et en les replaçant dans l’évolution des institutions de l’époque. Enfin, on discute les enseignements de l’étude de ces exemples et des perspectives ouvertes pour saisir l’évolution de la discussion des enjeux techniques à travers ses dispositifs.

Mots clés : Réacteurs à neutrons rapides, Nucléaire, Débat, Parlement, Années 1970, Scientifiques, Experts

*

Introduction

En janvier 1975, la commission chargée de conduire l’enquête sur l’utilité publique du réacteur nucléaire à « neutrons rapides », Superphénix, émet dans ses conclusions une série de sept « voeux » dont deux ont trait aux modalités de la discussion autour du projet.

Les membres de la commission d’enquête […] émettent également les voeux suivants : […]

Que la concertation et la communication soient plus poussées : liaison avec les assemblées locales […], réunions d’information auprès du public, face-à-face avec des opposants au nucléaire, articles dans la grande presse et émissions télévisées.

Que (mais cela paraît plus difficile) des personnalités scientifiques ayant les compétences nécessaires, mais hostiles au nucléaire, ou réservées, participent à différentes instances, soit d’étude et de décision soit de surveillance et d’inspection. En effet, une grande partie des opposants se plaint que les décisions, les contrôles et les surveillances dépendent en fait d’un tout petit cercle d’initiés […].1 ← 366 | 367 →

Les voeux formulés par cette commission d’enquête publique2 sont significatifs d’un ensemble de critiques et d’aspirations à des réformes des procédures de discussion autour des projets technologiques et des grands aménagements.

Alors que la période des années 1970 est traversée par de larges controverses, revendiquant la tenue d’un débat sur le programme nucléaire, on trouve trace d’initiatives venant des institutions politiques. Celles-ci apportent, pour la technologie des réacteurs à neutrons rapides (RNR), des réponses sous forme de dispositifs de délibération. Il s’agit « d’expériences » de débat public, dans la mesure où ces initiatives se font hors des procédures légales de l’époque, tout en cherchant à élaborer un dispositif formel de discussion de la science et de la technologie.

Cet article est consacré à l’analyse de deux expériences de débat public autour du projet Superphénix : un « colloque » au Conseil Général de l’Isère en 1976, d’une part, et des « auditions publiques » organisées en 1980 par la télévision publique et la radio Europe 1. Ces deux dispositifs délibératifs bénéficient du soutien, au moins tacite, des autorités. Ces expériences ont des sources d’inspiration communes (le modèle américain des « hearings » parlementaires) et soulignent la volonté de réaffirmer la place des élus dans la décision. Mais elles illustrent aussi des nuances sur différentes conceptions de l’organisation de la délibération (et donc de la décision) politique sur des sujets techniques.

Après une première partie consacrée au contexte de la période et du projet, nous décrirons chacun des dispositifs en insistant sur l’engagement des scientifiques et des techniciens dans les débats. Enfin, nous discuterons les enseignements de l’étude de ces exemples et les perspectives ouvertes pour saisir l’évolution de la discussion à travers ses dispositifs. ← 367 | 368 →

Revisiter les années 1970 : le projet, la contestation et la critique

Ce chapitre est issu d’une recherche3 sur l’histoire de la filière RNR en France de 1950 à 1998. Étudiant dans la durée le projet technique et les controverses qui l’entourent, notre recherche nous a amenés à travailler la mise en relation de deux points de vue, celui des porteurs du projet et celui des opposants, en étudiant les interfaces, les lieux et les modalités du dialogue. Les développements de la controverse sur les RNR constituent un point de vue privilégié pour le chercheur : le choix d’une monographie replacée dans son contexte historique permet de mieux comprendre la controverse nucléaire des années 1970, en particulier en la reliant à l’évolution des institutions à l’époque. Mais cet objet présente des particularités par rapport aux réacteurs à eau pressurisée (REP) qui constituent alors la majorité du parc nucléaire français en construction.

La technologie des RNR est spécifique en ce qu’elle peut régénérer son combustible, d’où l’appellation de « surrégénérateur » à l’époque, simplifiée ensuite en « surgénérateur ». Cette promesse d’énergie inépuisable (et de nucléaire durable) suppose des choix technologiques différents des REP, dont les risques spécifiques et l’économie font alors débat, d’autant plus que la France est en position d’innovation mondiale. Ce projet est aussi spécifique en ce qu’il constitue la pointe avancée du programme, suscitant des débats exacerbés.

En effet, le débat intense des années 1970 sur le programme nucléaire français répond à un développement du nucléaire exceptionnel par son ampleur et sa rapidité, qui constitue une continuation et accélération de décisions prises dans les années 1960.4 La controverse s’accélère elle aussi de 1974 à 1981 ;5 s’y engagent aussi bien des médias nationaux que ← 368 | 369 → des partis politiques, des intellectuels, des artistes, des scientifiques, des communautés locales. Elle est perçue comme un phénomène nouveau, qu’une partie des chercheurs analyse alors presque « en direct » ;6 certains ambitionnent même à l’époque d’accompagner l’émergence de ce « Nouveau Mouvement Social » que représente la lutte antinucléaire.7 L’intérêt pour cette controverse se renouvelle depuis quelques années8 mais les chercheurs se focalisent encore largement sur l’histoire du mouvement antinucléaire, son idéologie, ses pratiques militantes, ses traductions électorales. Pourtant, à côté de ce mouvement, le programme nucléaire sollicite de multiples publics – élus locaux et nationaux, syndicats, partis, forces économiques… –, par son ampleur nationale mais aussi par la multiplicité des sites envisagés localement. Les acteurs concernés par ce programme et ses déclinaisons locales se trouvent ainsi « engagés » dans une controverse plus globale, dont la question des modalités de décision constitue un des thèmes structurants : à une décision qualifiée de « technocratique » est opposée la revendication de l’organisation d’un débat démocratique au plan national et local. Cette revendication est notamment portée à partir de 1975 par le principal parti d’opposition, le Parti socialiste (PS). Ce thème traverse toute la période car le gouvernement en place ne donne pas droit directement à cette revendication ni n’engage de réformes institutionnelles majeures dans ce domaine. Par contre, on trouve trace dans cette période d’initiatives visant à expérimenter des dispositifs de débats qui permettent de confronter des points de vue divergents, exprimés par des « savants », « scientifiques » ou « experts », et d’y articuler des positions politiques. On est alors plus sur le registre de la critique que de la contestation.

En effet, contrairement à une idée répandue, l’opposition au nucléaire dans les années 1970 n’est pas qu’une contestation idéologique (un rejet en bloc et de principe du nucléaire), elle relève aussi de la critique de la progression trop rapide de l’industrialisation du nucléaire et de certaines de ses technologies ; une critique dans le sens d’une discussion en détail des modalités et des choix. ← 369 | 370 →

La distinction que nous utilisons ici a été repérée dès les travaux « à chaud » de Touraine et al.9 sur le mouvement antinucléaire. Si elle est utile pour nuancer les positions au sein du mouvement antinucléaire et les motivations à s’engager, elle permet surtout de distinguer des répertoires d’action privilégiés par certains militants. Cela n’implique pas qu’il existe deux groupes bien distincts de militants, les mêmes personnes ou les mêmes groupes pouvant utiliser alternativement les deux registres.10 Certains préfèrent le répertoire contestataire (manifestation, occupation de site, pétitions…) tandis que d’autres privilégient des modalités critiques telles que la publication d’études, de documents et la participation à des débats… La mémoire de la contestation est généralement bien entretenue,11 celle de la critique, peut-être moins propice au récit, l’est moins. L’attention portée au répertoire critique permet selon nous de mettre en lumière l’existence d’autres modes de confrontation autour de la question nucléaire, avec leurs propres arguments et arènes de la controverse. Ainsi, des « scientifiques concernés »12 ainsi que des experts du nucléaire syndiqués à la CFDT13 critiquent l’ampleur et la rapidité du déploiement du programme de réacteurs à eau pressurisée qui a alors lieu. Leur réflexion critique s’attache aussi à une technologie bien particulière, celle des réacteurs à neutrons rapides, dont la France s’apprête alors à construire une première réalisation industrielle sans équivalent mondial, Superphénix.

La technologie des réacteurs nucléaires à neutrons rapides au sodium a été développée dès le lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, avec des prototypes de taille croissante dans différents pays industrialisés14. En effet, cette filière offre grâce à la « surgénération » l’horizon d’une énergie quasiment inépuisable, en utilisant le potentiel énergétique de l’uranium de 50 à 100 fois mieux que les réacteurs à eau (qui constituent aujourd’hui la majorité du parc mondial). La surgénération du combustible (uranium ← 370 | 371 → et plutonium) est rendue possible par des neutrons en régime « rapide », ce qui suppose d’utiliser un métal fondu comme caloporteur. Le sodium a été retenu pour sa conductivité thermique ; il présente néanmoins une réactivité forte avec l’eau et l’oxygène.

Au début des années 1970, en France, la décision de développer industriellement cette filière s’inscrit dans l’immédiate suite de la « guerre des filières » qui a vu la France choisir les REP dits « américains » au détriment de la filière « nationale ». Superphénix (1 250 MW), centrale de technologie française apparaît comme l’instrument d’une revanche commerciale possible à travers la génération suivante de centrales nucléaires. En 1973, le réacteur Phénix (250 MW) est mis en service à Marcoule, sur le Rhône. Superphénix est appelé à lui succéder rapidement, et ainsi démontrer que cette technologie, capable d’équiper des centrales d’une taille et d’une fiabilité « industrielles », est arrivée à maturité. Outre le choix d’une taille importante pour l’installation, ce « cadrage » commercial et industriel a de nombreuses implications parmi lesquelles le choix de créer une société de projet européenne, NERSA15, avec des partenaires allemands, italiens et néerlandais, qui bénéficieront de l’électricité produite. De ceci découle la localisation de la nouvelle centrale à Creys-Malville, dans l’Isère, entre Lyon, Grenoble et Genève.

Placé sous ce double auspice de la pérennisation du développement de la technologie française et de l’industrialisation européenne, le projet Superphénix bénéficie, lorsqu’il est présenté au Parlement en 1972, d’un large soutien des partis politiques. Quoiqu’un peu à part, il bénéficie de l’élan global du programme électronucléaire qui s’élabore puis se déploie autour de la construction des REP. En juillet 1973, la Direction de l’Équipement d’EDF sollicite la Déclaration d’utilité publique du projet. En parallèle, l’annonce en mars 1974 de l’accélération du programme nucléaire français (dit « plan Messmer ») suscite de multiples réactions, qui s’affirment fin 1974 et début 1975 : manifestations autour de sites et à Paris, pétitions, débats dans la presse et à la télévision.

En mai 1974, un décret autorise EDF à participer au capital de NERSA, qui sera créée en juillet 1974. À Creys-Malville, le projet avance : achats de terrains, premiers travaux préparatoires, présentation du projet aux élus (conseils généraux). En juin 1974, le préfet de l’Isère prescrit la réalisation d’une enquête publique, qui aura lieu en septembre puis novembre 1974, la première enquête étant entachée d’un vice de forme. Le 4 janvier 1975, la commission d’enquête publique16 nommée par le ← 371 | 372 → préfet émet un avis favorable unanime qu’elle fonde principalement sur la nécessité « d’économiser le minerai » et de préparer l’avenir par la surgénération.

En février 1975, 400 « scientifiques français » lancent un « appel » qui porte sur le nucléaire en général mais évoque les risques spécifiques des centrales surgénératrices.17 Au cours du premier semestre 1976, les critiques du projet se multiplient. Face à la promesse technologique d’une énergie abondante et inépuisable grâce aux surgénérateurs, les opposants dénoncent une société éternellement nucléaire, « société policière » du fait des besoins de protéger certains sites ou matières. Mais il faut souligner la coexistence, à côté de cette contestation radicale, d’une critique « experte », émanant parfois de l’intérieur même des organisations du nucléaire, ou des laboratoires de recherche en physique de Lyon, Grenoble, Genève, géographiquement proches du projet. Sur la base d’une réflexion critique qui questionne les enjeux, des scientifiques, chercheurs ou responsables syndicaux, remettent en cause la taille et le caractère industriel du projet Superphénix, prématurés à leurs yeux. La critique de l’Institut économique et juridique de l’énergie de Grenoble apporte un point de vue complémentaire, celui de l’économie.18

Le 15 avril 1976, à l’issue d’un Conseil des ministres restreint consacré à la politique de l’énergie, le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, autorise EDF à passer commande de Superphénix. Cette décision, rendue publique, est comparée par une partie de la presse à celle du lancement du Concorde,19 une référence qui reviendra régulièrement.

Le risque et les conséquences d’un accident à Superphénix constituent un sujet de préoccupation et de débat. Le risque « d’excursion nucléaire » se traduisant par une explosion est mis en avant par le magazine Science et Vie :20 la première page du numéro d’avril 1976 est occupée par le titre « Surrégénérateur : vous a-t-on parlé de “l’excursion nucléaire” ? » ; un montage tente de représenter le coeur en fusion d’une centrale posée dans un décor champêtre. La presse locale assimile l’« excursion nucléaire » à une bombe menaçant les populations environnantes, une ← 372 | 373 → image qui frappe les esprits.21 Mi-1976, des scientifiques et économistes réunis au sein du Comité universitaire et scientifique grenoblois pour l’arrêt du programme nucléaire (CUSGPAPN) éditent un petit livre22 (qu’ils nomment « plaquette ») intitulé « Plutonium sur Rhône, le Super-Phoenix » ; insistant sur le manque de consensus et les incertitudes dans les connaissances, ils critiquent les affirmations des porteurs du projet sur le plan de l’économie et des risques, et soulignent que les autres pays « se hâtent avec lenteur » car ils ont pesé les risques.

Parallèlement, au Royaume-Uni, les risques, la viabilité et l’économie de la filière sont discutés et évalués lors de débats dans des arènes publiques ou des instances officielles. Le gouvernement britannique confie une mission d’évaluation sur les impacts environnementaux du nucléaire à une commission pluraliste permanente23 présidée par Sir Brian Flowers, physicien nucléaire reconnu. Cette commission, qui dispose de ressources et de pouvoirs étendus, procède à de nombreuses auditions avant de publier un rapport qui critique le rythme et certaines modalités du développement de l’énergie nucléaire en Grande-Bretagne24. Ce rapport marque aussi les esprits par sa critique de la technologie RNR dont il souligne les risques et le coût. Les acteurs critiques des RNR en traduisent et diffusent les conclusions en France via les journaux Science et Vie ou La Gazette Nucléaire.

Le premier semestre 1976 voit donc la structuration et la montée en puissance conjointes d’une critique scientifique et d’une contestation militante du projet Superphénix. À la suite de ce semestre de mobilisation, la première manifestation importante contre le projet a lieu, le 3 juillet 1976. Plusieurs milliers de manifestants (20 000 selon les organisateurs) se réunissent autour du site. L’objectif déclaré de la manifestation est l’occupation du site. Des travaux préparatoires ont été entamés dès 1974 et le site est ceint d’un grillage de protection derrière lequel stationnent les forces de maintien de l’ordre. Après quelques jours d’hésitation, les autorités décident de faire évacuer les campements aux abords du site. L’intervention des forces de l’ordre suscite de nombreuses protestations. Ces événements suscitent la mise en place d’un débat par le Conseil général. ← 373 | 374 →

Le colloque de 1976 au Conseil général de l’Isère : à qui « le dernier mot » ?

Les 23 et 24 septembre 1976, un « colloque » de deux jours est organisé à Grenoble au siège du Conseil général de l’Isère par son président Louis Mermaz.25 Notons que le colloque reçoit l’assentiment du préfet (qui est présent à la tribune) et le soutien du directeur général d’EDF, alors qu’il est organisé par un membre de l’opposition au gouvernement, et que la France est encore un pays très centralisé.

Le président du Conseil général présente l’objectif du dispositif dans les actes du colloque, publiés en février 1977 :

L’idée de départ était d’organiser sur ce problème controversé une séance de hearing tel qu’il s’en pratique de nombreuses dans les assemblées du Congrès américain. Cela consiste à organiser un débat entre les meilleurs techniciens d’un problème, les élus et les personnalités importantes qui viennent faire part de leur réflexion sur les questions posées26.

L’insistance sur la question des procédures et des formats de débats permet à Louis Mermaz de ne pas prendre une position trop tranchée sur le développement de l’énergie nucléaire.

En effet, le PS des années 1970 est divisé sur la question nucléaire, tant au plan national qu’au plan local. Une fraction du parti est sensible aux critiques montantes et à l’émergence de l’écologie politique (schématiquement la « deuxième gauche ») tandis qu’une autre fraction du PS soutient au contraire le programme électronucléaire pour des raisons tant scientifiques qu’industrielles, rejoignant en ce point les positions du Parti communiste français (PCF). Choisir d’organiser ce débat localement et revendiquer l’organisation d’un débat national,27 comme le fera le PS jusqu’en 1981, est une manière de donner des gages aux plus critiques sans exacerber les clivages internes au sein de l’opposition.

Au-delà de ces considérations tactiques, la référence aux « hearings » du parlement américain est significative, quatre ans après la création en 1972 d’un office parlementaire pour l’évaluation des technologies auprès du Congrès américain (Office Of Technology Assessment). Mais surtout la référence au parlementarisme anglo-saxon est une manière de faire ← 374 | 375 → valoir l’intérêt de restituer au Parlement français des droits que le régime de la Cinquième République lui a enlevés. En effet, alors que la pratique de la commission d’enquête parlementaire était très répandue sous les républiques précédentes, la Constitution de 1958 encadre très strictement les possibilités de recourir à cette procédure ;28 elle permet au gouvernement et à la majorité parlementaire de refuser les demandes29 et limite également le pouvoir de ces commissions (obligation de répondre aux convocations, publicité…). En outre, la Constitution de 1958 énonce limitativement ce qui relève du domaine de la loi, l’énergie n’en faisant pas partie. Aussi il y a un conflit constant sur la légitimité du Parlement à intervenir sur ce sujet, les parlementaires s’estimant insuffisamment consultés tandis que le gouvernement fait au contraire valoir un dialogue régulier avec les assemblées.30

Ce débat d’initiative locale est ainsi soutenu par les autorités qui l’inscrivent dans une série de contre-feux face à la controverse montante,31 tandis que l’opposition, majoritaire au Conseil général, veut faire la démonstration de l’intérêt de proposer un cadre ordonné et public à la controverse scientifique ouverte par le projet.

Le colloque est précédé le 18 septembre d’un débat contradictoire sur la radio publique régionale à Lyon. Lors de cette émission, l’un des porte-parole du mouvement d’opposition, Jean-Pierre Pharabod,32 insiste sur la nouveauté de la situation :

Je répète […] c’est la première fois dans l’histoire de l’atome que sur une filière donnée, des spécialistes de haut niveau prennent position contre ; pour toutes les autres filières, le débat se situait entre professionnels et non-professionnels de l’atome.33 ← 375 | 376 →

L’architecture retenue pour l’organisation du colloque donne corps à cette situation.

Le dispositif

Le colloque se déroule autour de quatre thèmes faisant l’objet d’interventions contradictoires. Le premier temps intitulé « le nucléaire, un choix de société » donne la parole à deux personnalités scientifiques aux positions opposées. Un deuxième temps, intitulé « Les risques scientifiques », fait se succéder en tribune porteurs du projet et opposants associatifs au projet. Les élus présents sont appelés à les interroger. Un troisième temps fait intervenir, sous le thème « Protection et environnement », des responsables de l’organisation de la sûreté. Enfin, dans un quatrième temps conclusif intitulé « L’enjeu politique », chaque groupe politique représenté à l’assemblée locale fait valoir sa position. Ainsi, après la parole des scientifiques, des techniciens et des associatifs, c’est la parole politique des élus qui a symboliquement « le dernier mot » (titre des actes), traduit dans une motion transmise au gouvernement.

Le débat est relativement serein et posé, laissant une large place à des scientifiques de renom. Les orateurs se succèdent à la tribune pour confronter leurs points de vue puis vont se rasseoir côte à côte, comme en témoignent les photos dans l’ouvrage. Dans les actes, le président du Conseil général note que presque tous les conseillers généraux sont là et que les associations qui ont demandé la parole ont pu l’obtenir. Il note aussi que le gouvernement n’a donné aucune suite à la motion prise à la suite de ce débat, malgré ses multiples interventions en tant que parlementaire.

« Une communauté scientifique divisée »34

L’ouverture du colloque proprement dit sur le thème « le nucléaire : un choix de société » est réservée à deux personnalités scientifiques, Lew Kowarski,35 un pionnier de l’énergie nucléaire et Louis Néel, prix Nobel de physique 1970.36 ← 376 | 377 →

Illustration 1. Les scientifiques prenant part au débat.

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Source : Photo extraite de l’ouvrage Creys-Malville, le dernier mot? (Grenoble: Presses Universitaires de Grenoble, 1977), 22. Droits réservés. Insérer ici une note de bas de page: Malgré des recherches auprès de l’éditeur, nous n’avons pas été en mesure de retrouver les ayants droits.

Lew Kowarski se présente comme un physicien nucléaire enseignant, par ailleurs, les rapports entre sciences et société dans une université américaine et présente, étrangement, son intervention comme celle d’un « observateur sociologique » (sic) faisant part de ses doutes et intuitions. Pour lui, le choix d’un développement du nucléaire est le fruit de « forces historiques déraisonnables » laissant penser à la possibilité d’une énergie abondante et bon marché. Ce choix est aggravé par l’absence d’indépendance dans l’évaluation des projets. C’est la raison pour laquelle selon lui :

les physiciens les plus indépendants […] sont tous persuadés que les filières les plus recommandables ne sont pas les filières que les pays suivent aujourd’hui.

Il fait cependant une exception pour la filière à eau lourde canadienne, sur laquelle il a travaillé et qui a sa nette préférence. Dans sa perspective historique, le choix des surgénérateurs n’est qu’une conséquence de la ← 377 | 378 → trajectoire suivie par la France dans le développement nucléaire (le primat donné aux objectifs militaires au départ) et non une nécessité. Il décrit une situation de division internationale du travail, chaque pays choisissant une filière dans laquelle il pense avoir un avantage compétitif. Il conclut :

si comme le disent pas mal de gens – je ne sais pas s’ils ont raison parce que je ne suis pas suffisamment compétent – c’est précisément le surrégénérateur au plutonium qui est la voie la plus dangereuse, alors je me demande si la France sera tellement contente de cette distribution du travail international.37

Relancé par la salle sur des déclarations plus polémiques auxquelles on l’associe, il ajoute :

Quand M. Armand Paginel [critique musical à la radio publique] a une interprétation qui ne lui plaît pas, il dit « […] je dois avouer qu’elle nous laisse perplexe ». Je démens donc formellement le fait d’avoir dit que je considère Creys-Malville comme un projet fou furieux. Tout ce que je peux dire c’est qu’il me laisse perplexe.38

Louis Néel, ancien directeur du Centre d’études nucléaires de Grenoble, met en avant la nécessité de faire des choix entre filières de production énergétique en raison des besoins croissants de la société. Il met ensuite en balance les choix en fonction des risques :

On a parlé d’un moratoire. Je ne crois pas qu’un moratoire arrange grand-chose parce que si l’on n’expérimente pas on ne fait aucun progrès […] On a dit aussi qu’il y avait une grande extrapolation de Phénix à Superphénix parce qu’il y avait un facteur 5. Cet été j’étais à La Rochelle ; Tabarly a étudié une maquette pour le trimaran qu’il utilisera dans la traversée de l’Atlantique […]cela fait le facteur 27. Tabarly est un homme sérieux et pourtant il n’a pas cru impossible d’extrapoler avec le facteur 27.39

Il insiste sur les probabilités relatives d’un accident nucléaire et d’un accident dans les transports ou les risques liés au tabac ou encore compare le plutonium avec d’autres « poisons » tels que la « toxine botulique dans les boîtes de conserve avariées » :

on a dit aussi que le plutonium était le plus violent poison connu. C’est une plaisanterie !

À la suite de ces deux exposés généraux qui marquent le clivage entre scientifiques, la séquence suivante propose des interventions successives des porteurs et des critiques du projet, qui poseront la question de la légitimité scientifique des intervenants, ainsi que ← 378 | 379 → de l’intérêt pour la France de s’engager dans un programme de développement des RNR.

Consensus des « spécialistes » contre divergence des « scientifiques »

Ouvrant une série d’interventions critiques, Jean-Pierre Pharabod insiste sur la dimension experte des oppositions au projet ; il pointe notamment le fait que des spécialistes du nucléaire sont venus se joindre aux « contestataires » pour « une raison simple […] le risque potentiel est beaucoup plus grand que pour les autres filières ».40 Se plaçant sur le terrain de la légitimité, Georges Vendryès41 lui conteste son aptitude à contredire les spécialistes d’un domaine qui n’est pas le sien :

je n’oublie pas que vous avez passé, autrefois, quelques années au CEA. Mais je m’excuse vous travaillez actuellement dans un laboratoire de physique nucléaire, un laboratoire de physique fondamentale […]. Je crois qu’il ne viendrait à l’esprit de personne d’entre nous, de ceux qui font des études sur la sûreté des réacteurs à neutrons rapides, et je vous assure qu’ils sont très nombreux et qu’ils y travaillent depuis des années, d’oser publier où que ce soit des articles sur un domaine qui n’est pas le leur, par exemple celui de la physique fondamentale. On a cité tout à l’heure l’article que vous avez publié dans le numéro de Science et Vie d’avril 1976 ; je le connais et il y a dedans, je m’en excuse, des inexactitudes flagrantes.42

Et un peu plus tard sur le même registre :

Pouvez-vous me dire pourquoi vous avez la science infuse ? Ce que je vous apporte c’est le résultat du travail de dizaines de spécialistes pendant des années, je ne crois vraiment pas que vous puissiez contester ni leur conscience professionnelle ni leur compétence.

De nombreuses expressions sur ce thème de l’honnêteté apparaissent dans les sources écrites dont nous disposons. Les critiques du projet, souvent virulentes et polémiques, sont vécues par les spécialistes ← 379 | 380 → concernés comme une remise en cause de leur intégrité professionnelle, comme scientifique et/ou fonctionnaire, voire personnelle.

Dans un registre plus polémique, le professeur de biologie Philippe Lebreton retourne aux porteurs du projet leurs « arguments d’autorité » et ironise en mettant en avant les titres et l’indépendance des scientifiques qui se sont prononcés contre le projet :

Il est assez flagrant que les partisans du surrégénérateur sont tous juges et parties alors que les adversaires soutiennent des opinions, des positions désintéressées […]. Comment tant de scientifiques compétents, qui appartiennent au CENG, au CERN, au CEA, à l’École polytechnique ou aux Universités peuvent accuser, avec tant de légèreté et d’inconscience, un projet doué de toutes les qualités ?43

Les critiques opposent, à la légitimité des experts et des spécialistes, celle plus générale de la culture scientifique globale. Monsieur44 Decors, représentant le Comité universitaire et scientifique grenoblois pour l’arrêt du programme nucléaire, insiste sur le fait que les scientifiques de son comité en sont arrivés

à la conviction que nous n’étions pas à une période où la science et la technologie étaient assez avancées pour pouvoir dire, dans le domaine de l’énergie nucléaire générale, la technique des RNR en particulier, où était la vérité […]. [Un]appel a été signé à Grenoble par 500 scientifiques […]. Ce ne sont peut-être pas tous des spécialistes ; il y a des physiciens du solide, des physiciens nucléaires, des chimistes, mais cela représente l’avis de gens qui ont l’habitude de travailler dans un domaine scientifique, qui ont l’habitude de pouvoir dire : cette question scientifique est connue, il y a une certaine convergence. Là ils ont répondu non, il y a encore trop de divergences […] pour engager la population dans cette voie.45

Ce scientifique témoigne d’une réflexivité sur les pratiques de la communauté scientifique. Les modalités de fabrication de la preuve elles-mêmes sont en débat : à ses yeux il est fondamental que soit obtenu un consensus à travers un système de critique par les pairs, alors que les porteurs du projet, fonctionnaires ou agents d’entreprises publiques, mettent en avant leur compétence et leur dévouement à l’intérêt général. Il dénonce la crise de confiance entre les citoyens ordinaires et ceux qu’il appelle « les hommes de Superphénix » engagés dans un projet à risques : ← 380 | 381 →

Si l’on parvient un jour à des Hyperphénix (c’est le terme qu’on emploie pour les projets du Val de Saône)46 […] aurons-nous les hyper-hommes capables de les maîtriser […] ?47

Ces quelques extraits révèlent comment, à cette période, l’idée d’une discussion organisée autour des enjeux technologiques, et l’expression publique de divergences entre scientifiques, rencontre des résistances profondes. Alors que les pays anglo-saxons pratiquent déjà ce type de débat à travers des instances pluralistes, nombre d’intervenants dénoncent un manque de confiance dans les scientifiques. Ainsi pour Jean Boyer (majorité présidentielle) l’idée d’une Agence en charge de la sûreté, indépendante des services du CEA et de l’EDF, est à la fois insultante pour la probité et la compétence professionnelle des agents de l’État et inefficace. La conscience professionnelle est encore le meilleur garant de la protection des populations :

L’idée d’une agence nationale trouve sa paternité aux États-Unis. Il s’agit d’une agence fédérale qui contrôle des firmes privées […] En France grâce aux talents du CEA et des hommes de l’EDF c’est l’État qui conduit et met en place notre équipement énergétique. La pensée socialiste […] veut-elle une agence extérieure à l’État pour contrôler l’État ou se défie-t-elle à ce point des techniciens de l’EDF ou du CEA pour les contrôler ?48

Les perspectives commerciales : projet européen contre « modèle américain »

Une deuxième partie de la controverse porte sur les perspectives commerciales du programme RNR. Là encore, le débat tourne rapidement autour de la confiance à accorder aux spécialistes techniques du domaine et aux perspectives d’avenir qu’ils tracent. Le professeur Philippe Lebreton agite le spectre de l’échec de certains projets nationaux :

notre pays s’est malheureusement fait une spécialité de projets géants, parfois et même toujours techniquement brillants, mais toujours dispendieux et inutiles : de la ligne Maginot à l’invendable Concorde, en passant par le procédé SECAM ou le paquebot France.49

À cette critique des grands projets technologiques français répond d’abord Alexis Dejou, délégué général d’EDF pour les orientations à long terme. Dans une intervention, il se défend d’abord d’être « un défenseur ← 381 | 382 → du modèle américain » (pour la partie REP du programme nucléaire français) et insiste sur le fait que le projet est fondé sur une coopération européenne :

Un prototype de l’importance de Superphénix coûtant cher, nous avons pensé qu’il fallait comme l’a dit Monsieur Vendryès, une collaboration internationale.50

Toutefois, dans cette collaboration, EDF n’est pas un utilisateur passif de centrales livrées clé en main mais un « architecte, un ensemblier » qui veut maîtriser l’ensemble du processus et être en mesure dans le futur, d’exporter son savoir-faire.51 Compte tenu des perspectives de croissance de la consommation d’énergie, de l’absence de ressources fossiles en France, de la faiblesse des moyens de production alternatifs, l’appel au nucléaire semble inéluctable si l’on veut préserver l’indépendance énergétique et industrielle de la France. Le recours au surgénérateur s’impose alors comme une conséquence logique :

La France a, soit par chance, soit par l’obstination de ses techniciens et de ses scientifiques, soit par l’effort consenti par le pays, une avance dans une filière […]. La question qui se pose est claire. Dans 15 ans nous ferons des surrégénérateurs, j’en suis convaincu pour avoir longuement réfléchi au problème. Est-ce que les Français feront des surrégénérateurs sous licence américaine, où peut-on avoir l’espoir que les grands constructeurs américains fassent des surrégénérateurs sous licence CEA ? […] Tout retard pris dans la construction de Superphénix, outre le fait qu’il porte atteinte à la crédibilité de notre position et à la sécurité de la filière nous rapproche de l’hypothèse suivant laquelle au lieu d’être les licencieurs du monde, nous serons les licenciés des États-Unis. Voilà Monsieur le Président, messieurs, ce que […] je voulais vous communiquer comme conviction de citoyen français, bien plus encore que comme idée d’un représentant d’EDF.52

Georges Vendryès prononce ensuite sa communication intitulée : « une idée, un programme, une réalisation européenne ». Soucieux de défendre la nécessité d’un programme RNR comme une étape indispensable dans un programme national de long terme, il rappelle d’abord que le projet s’inscrit dans une course mondiale :

Nous ne sommes pas seuls. On entend souvent dire que c’est complètement déraisonnable, que nous nous sommes embarqués dans une aventure, que nous sommes tous seuls, loin devant les autres, ce qui est une position très inconfortable. C’est faux, ce n’est pas du tout cela. Il y a un peloton dans lequel nous essayons de nous tenir correctement.53 ← 382 | 383 →

Pour lui, il est essentiel de comprendre « la place de Superphénix dans le programme français », un programme avec « 3 caractéristiques essentielles ». Il s’agit d’abord d’un « effort purement français »54 (implicitement par opposition avec la « filière américaine » des REP), entièrement payé par le contribuable, donc propriété exclusive de la puissance publique : ses retombées futures seront ainsi aux seuls bénéfices de la communauté nationale. La deuxième caractéristique est la

continuité depuis les origines […] [d’un programme] entrepris depuis plus de vingt ans, et il y a une continuité que je crois assez unique dans le monde, en ce qui concerne les options techniques, les hommes, les équipes et les moyens mis en oeuvre. Il importe de ne pas rompre cette continuité car c’est elle qui a assuré jusqu’ici le succès de ce programme.

Cette ténacité va porter ses fruits grâce au principe de « progressivité. Si vous voulez nous avons conçu ce programme comme une sorte de série de marches d’escalier, d’ampleur croissante, convenablement espacées et nous avons abordé les étapes successives avec une extrême prudence ».

George Vendryès balaie ainsi les critiques déjà nombreuses de la taille retenue pour Superphénix. Pour lui on est passé de Rapsodie « réacteur expérimental » à Phénix « réacteur de démonstration » à Superphénix, « centrale prototype qui apportera en vraie grandeur la confirmation industrielle de la technique […] point d’aboutissement de la phase de développement […] dernier jalon avant que puisse être, mais plus tard seulement, envisagée l’introduction d’une série de centrales de ce type sur le réseau national ».55

Prise de position des élus

Symboliquement, après les interventions des experts et des administrations, les élus concluent le colloque afin d’avoir « le dernier mot ».

Michel Couetoux pour le PCF défend une politique énergétique nationale qui inclurait aussi bien l’hydroélectricité que le charbon et dénonce l’abandon du nucléaire au secteur privé sous licence américaine : « Privatisation et soumission au capital étranger marquent le plan gouvernemental ».56 Puis il défend le programme rapide, en tant qu’il représente un effort national et public : il dénonce « un bouc émissaire bien commode : le plutonium devenu une sorte de diable moderne et avec lui les chercheurs et les techniciens du CEA et de l’EDF. Nous repoussons ← 383 | 384 → catégoriquement cette attitude. Le principe du Surrégénérateur est en effet d’un intérêt scientifique incontestable ».

La motion de la majorité présidentielle (UDF/RPR) rend hommage aux scientifiques et aux techniciens et se dit « convaincue de l’intégrité et de l’indépendance d’esprit des membres » des services ministériels responsables de la sûreté des installations. Guy Névache pour le PS et le PRG insiste sur le changement d’approche par rapport à « l’exposé qui nous avait été présenté il y a 18 mois [à la Préfecture] à l’issue duquel un certain nombre de mes collègues conseillers avaient l’impression qu’ils étaient allés à l’école et que s’ils avaient eu la maladresse ou l’imprudence de poser des questions on leur aurait imposé de s’asseoir ». Il dit ne pas vouloir entrer dans les détails de la controverse technique : « tout ce que je constate c’est que le plutonium est en cause et que là-dessus une division extraordinaire, un fossé sépare des avis tout aussi compétents les uns que les autres ». Reflétant la position ambivalente du PS, il conclut prudemment : « si un programme nucléaire est nécessaire, il ne faut pas aller trop vite. Il ne faut pas en faire trop et pas trop vite ».57

La motion finale votée par la majorité PS/PRG du Conseil général s’inquiète de la « privatisation croissante du CEA »58 et insiste sur la nécessité de préserver l’effort consenti par la nation depuis plus de vingt ans dans la filière RNR. Elle propose de s’en assurer par le biais de

la constitution immédiate d’une commission d’enquête devant laquelle tous les aspects sécurité, dispositif industriel, accords internationaux seront rapportés en vue de préparer le clair débat parlementaire auquel le pays a droit avant de poursuivre un effort de cette ampleur [et] la constitution d’une commission régionale permanente de sécurité où élus et délégués représentatifs de la population pourraient être informés des problèmes posés par toute installation industrielle lourde. […] Tant que ces préalables ne sont pas levés, le Conseil général de l’Isère demande au Gouvernement de surseoir au projet de construction de la centrale de Creys-Malville.59

Dans l’immédiat, cette demande reste sans réponse : de discrets changements institutionnels auront lieu en 1977, alors que, sur le terrain à Creys-Malville, le chantier de la construction progresse. ← 384 | 385 →

De 1977 à 1980 : une appropriation du thème du débat par la majorité présidentielle ?

En 1977, alors que le gouvernement confirme son soutien au projet, les mouvements d’oppositions se diffusent et se radicalisent, notamment sous l’influence de l’extrême gauche. Entre la fin 1976 et l’été 1977, une phase « d’escalade »60 de la confrontation entre tenants et opposants du projet culmine avec la manifestation du 30 juillet 1977, qui réunit des milliers de personnes. Les affrontements avec les forces de l‘ordre qui veulent empêcher les manifestants d’occuper le site se soldent par un mort et plusieurs blessés. Les travaux sur le site de Creys-Malville se poursuivent néanmoins et les commandes nécessaires sont passées.

Le PS qui pense pouvoir emporter les élections législatives de 1978 envisage l’arrêt du projet, et un moratoire sur l’ensemble du programme électronucléaire.61 Après l’échec électoral, lié en partie aux dissensions entre le PCF et le PS et à la rupture du programme commun en 1977, le parti, toujours divisé adopte en 1979, lors du congrès de Metz, l’idée d’un « moratoire » sur le projet en cas de victoire aux élections présidentielles de 1981.

Au plan international, les États-Unis mettent en 1976-1977 les questions de prolifération au premier plan : refusant de manipuler du plutonium, ils arrêtent peu à peu le développement de la filière surgénératrice qui suppose une « économie du plutonium ».62 Le président américain Carter, élu en 1976, fait de la lutte contre la prolifération nucléaire un des axes de sa politique étrangère (Nuclear Non Proliferation Act de 1978).63 En 1979, l’accident de la centrale de Three Mile Island, qui marque les esprits, remobilise critiques et opposants en France (une pétition nationale contre le nucléaire est par exemple lancée). ← 385 | 386 →

Au cours de son mandat, le président de la République Valéry Giscard d’Estaing fait progressivement adopter des mesures qui commencent à donner un écho institutionnel aux demandes d’information et de débat qui s’expriment sur les grands projets. Ainsi en 1977, il crée un « conseil de l’information sur l’énergie électronucléaire »64 dont la présidence est attribuée à Simone Veil, ministre de la Santé. Ce conseil « veille à ce que le public ait accès à l’information sur les questions relatives à l’énergie électronucléaire » et conseille le gouvernement sur les modalités d’accès à l’information. Il regroupe des élus locaux directement concernés par l’installation de centrales nucléaires, des représentants d’associations de défense de l’environnement sur proposition du Haut Comité pour l’environnement,65 des scientifiques et des personnalités qualifiées.66

Par ailleurs, la loi du 19 juillet 1977, en réformant les conditions de création des commissions d’enquête parlementaires, « restaure les pouvoirs traditionnels » d’investigation et de contrainte (convocation) des commissions.67 La même année, le président de la République annonce une réforme des enquêtes publiques : « pour qu’elles soient vraiment publiques grâce à des “auditions publiques”, celles-ci permettront une écoute plus directe et moins formelle de la population pour les projets d’équipement les plus importants ».68

Dans ce contexte, les travaux de la construction de Superphénix avancent et les pouvoirs publics affirment leur soutien au projet. Les mots du président de la République, interviewé sur la station de radio Europe 169 par Charles Villeneuve,70 ont fait date.

Au moment où le PS précise qu’il abandonnerait le surrégénérateur s’il arrivait au pouvoir, M. Giscard d’Estaing a justifié la volonté du gouvernement de poursuivre le programme Super-Phénix : «Si l’uranium du sol français devait ← 386 | 387 → finalement être utilisé dans des centrales de type surrégénateur, nous aurions en France un potentiel d’énergie, une réserve comparable à celle de l’Arabie Saoudite. Donc, la combinaison de nos ressources naturelles en uranium et de la technique des surrégénérateurs – si elle est appelée à connaître un très large développement – nous placerait dans une position de grande sécurité pour ce qui est de notre approvisionnement.71

Ce soutien affirmé au projet Superphénix combiné au souci de développer l’information des citoyens va trouver une traduction dans l’organisation d’un débat à l’ambition nationale.

« Mission d’information » et « audition publique » : les médias organisent le débat entre politiques et experts

À la fin de l’été 1980, deux des principaux médias français, la chaîne de télévision publique Antenne 2 et la radio privée Europe 1 prennent l’initiative d’organiser une démarche de débat. Le dispositif met en jeu des médias, des politiques, des « experts » et des citoyens, à travers quatre moments successifs : d’abord un voyage d’étude nommé « mission d’information de parlementaires et de journalistes » autour des surrégénérateurs et de Superphénix, puis une série d’émissions de radio, une émission télévisée, et enfin l’édition d’un ouvrage.72 Les citoyens ne sont convoqués que pour l’émission télévisée, au contraire des autres catégories.

Dépourvue de statut officiel, cette démarche ambitieuse et originale est présentée comme une initiative de médias public et privé, mais elle s’inscrit dans une ligne officielle qui entend donner un cadre aux débats qui agitent la société, afin de n’en plus laisser le seul bénéfice aux partis d’opposition. L’initiative « officieuse » des médias est vue d’un bon oeil tant de la part des responsables politiques que des responsables du secteur nucléaire : l’un des instigateurs officiels de ce débat, le journaliste Louis Bériot, rédacteur en chef d’Antenne 2 est membre du Haut Comité pour ← 387 | 388 → l’environnement et du Conseil d’information électronucléaire.73 Dans son livre de témoignage, Lionel Taccoen, l’un des « principaux responsables de l’information concernant le programme nucléaire », pour le compte d’EDF, raconte comment il a poussé, avec l’appui de la direction de son établissement, à « un vrai débat ».74

Dans l’introduction du livre restituant la démarche, Étienne Mougeotte, directeur de l’information d’Europe 1, explique :

Les Français nous dit-on sont saturés de politique … […] En décidant de donner un grand débat national sur les surrégénérateurs Europe 1 et Antenne 2 […] ont eu une double ambition :

Répondre à l’attente des auditeurs et téléspectateurs qui, tout en refusant le débat politicien, veulent savoir de quoi Demain sera fait ;

Faire avancer le débat démocratique et pluraliste sur un sujet capital pour l’avenir : le développement de l’énergie nucléaire ; c’est-à-dire le choix pour ou contre le surrégénérateur.

Pour que le débat soit à la fois attrayant et équitable [nous avons] fait appel à quatre députés […] afin qu’ils constituent un Comité d’Enquête, un peu à la manière des commissions américaines.75

La mission d’information

La première partie de la « mission d’information de parlementaires et de journalistes » se traduit par un voyage d’étude de quatre parlementaires représentant les principaux partis présents à l’Assemblée : Pierre Messmer (RPR), ancien ministre de la Défense du général de Gaulle, ancien Premier ministre, Arthur Paecht (UDF), Paul Quilès (PS, responsable des questions d’énergie), Bernard Deschamps (PCF, circonscription de Marcoule).

Les parlementaires accompagnés d’une délégation de journalistes font le « tour du monde des surrégénérateurs ».76 Ils visitent non seulement Phénix, mais aussi ses équivalents britanniques (PFR à Dounreay), japonais (Monju), et visitent également un réacteur expérimental aux États-Unis (EBR). Les comptes rendus de l’époque décomptent 77 000 km parcourus et 200 experts rencontrés.

Cette mission est ensuite restituée au public par le biais d’une semaine d’émissions radio et télévisée entre le 22 et le 29 septembre 1980. ← 388 | 389 →

Sur Europe 1, chaque jour, des séquences des journaux de la mi-journée (13 h) et de la soirée (19 h) sont dédiées à la présentation des enjeux du programme RNR. Le directeur de l’équipement d’EDF, Michel Hug, fait la première intervention. On alterne ensuite entre la présentation d’expériences étrangères et des interviews des quatre membres de la « commission ». Au cours de ces émissions, chaque parlementaire a « carte blanche » pour faire intervenir un expert de son choix. On va retrouver les mêmes binômes politique-expert lors de l’émission télévisée finale.77

L’émission télévisée « L’audition publique : le surgénérateur »

L’émission finale78 a lieu sur Antenne 2, le 29 septembre 1980, à 20 h 30. La France ne compte encore que trois chaînes télévisées publiques. Il s’agit d’une édition de l’émission « Questions de temps » d’une durée de 100 minutes. Elle est intitulée « Audition publique : le surgénérateur – L’enjeu nucléaire ». Le dispositif proposé associe politiques, experts et « grand public ». Trois journalistes se relaient pour diriger les débats et faire de courtes présentations de vulgarisation des enjeux techniques et scientifiques.

Placés au premier rang, les quatre parlementaires sont mis en valeur dans leur rôle décisionnel. La conclusion de l’émission par leurs prises de position marque leur préséance. Derrière eux se tiennent les « experts » qu’ils ont chacun choisis pour venir appuyer leurs points de vue respectifs. Bernard Deschamps (PCF) est ainsi assisté par Jean-Claude Dubart, ingénieur civil des Mines, membre du comité central du PCF. Pierre Messmer (RPR) et Arthur Paecht (UDF) déclarent avoir décidé de « mettre leurs experts en commun » et ont demandé le soutien de Michel Hug (directeur de l’équipement d’EDF), Michel Pecqueur (administrateur général du CEA) et Pierre Tanguy (directeur de l’IPSN (Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire, qui est alors une entité du CEA). Paul Quilès (PS) fait appel à Jean-Claude Zerbib (ingénieur au CEA, syndiqué à la CFDT) et à Louis Puiseux (économiste, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales).79 ← 389 | 390 →

Illustration 2. Le dispositif de l’« action publique »

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Source: Capture d’écran INA : « Audition publique : le surgénérateur – L’enjeu nucléaire » ; émission « Questions de temps », Antenne 2, 29 septembre 1980, 20h30. Réalisateur Jean Cazenave. Reproduit avec autorisation.

Face aux parlementaires et aux experts, un panel de « 12 téléspectateurs » est chargé d’interpeller les élus. Ce panel compte, entre autres un manifestant blessé lors des manifestations contre Superphénix, un prêtre, un agriculteur, un ouvrier participant au chantier, une mère de famille. Chaque membre du panel a l’occasion de poser une question.

Sans résumer cette émission, on peut d’abord noter l’existence d’un large consensus politique en faveur du projet Superphénix associant les partis de la majorité parlementaire de l’époque UDF/RPR au PCF. Malgré les controverses et l’évolution du contexte, Superphénix reste aux yeux d’une grande partie de la classe politique française un projet « national ».

Seul le PS, en la personne de Paul Quilès, prend une position résolument contre la poursuite du programme RNR au nom de la sûreté, des coûts et de l’absence de débats.

Tout au long du débat, les représentants du PCF et du PS montrent que l’heure n’est plus à l’Union de la Gauche. Placés aux deux extrémités de la table, ils multiplient les échanges aigres-doux :

B. Deschamps : […] le surrégénérateur mis au point en France n’est pas une bombe. Il est destiné à un usage pacifique. Mais il y a […] toute une campagne ← 390 | 391 → d’affolement dans le but, je tiens à le dire ici, de freiner la mise en application industrielle d’une technologie française qui n’intéresse pas pour l’instant les groupes industriels qui dominent toute une partie du secteur nucléaire […] Il y a un risque que le pouvoir giscardien […] et je tiens à le dire avec l’aide du Parti socialiste […], [brade] une technologie qui constitue un atout pour notre pays […]

P. Quilès : si vous permettez, je voudrais dire un mot, j’ai lu l’Humanité ce matin. Je sais que le PS est vendu à Carter… et l’Humanité dit « produisons français » […] Je demande que le débat de ce soir ait un peu plus de tenue […]. Si nous sommes vendus à Carter, le Parti communiste est vendu à Reagan et à Westinghouse […].80

Cet échange qui donne le ton permet également d’évoquer la place considérable prise par la question de la non-prolifération dans le débat de 1980.

Le risque d’accident est d’abord formulé en termes de risque d’explosion. Lors de son intervention Pierre Tanguy, tout en reconnaissant que le plutonium et le sodium appellent des précautions particulières, indique sobrement que :

compte tenu des systèmes qui sont assez complexes, compte tenu de tout le travail des ingénieurs et constructeurs, des spécialistes qui analysent et finalement des experts tout à fait indépendants qui donnent un avis, la conclusion est que le risque d’accident sur un surrégénérateur n’est pas plus grand que sur une autre centrale nucléaire.81

La controverse économique a aussi sa place : les échanges opposent les experts convoqués par le PS à Michel Hug, sur le prix du kWh produit par la centrale – les coûts du nucléaire étant jugés sous-évalués –, et sur les perspectives de croissance de la consommation d’électricité en France – jugées trop optimistes.

De nouveau, la défense du projet se positionne sur le registre de l’engagement personnel et du pari sur l’avenir. Ainsi Michel Hug, lorsqu’il est appelé à témoigner par Pierre Messmer et Arthur Paecht, défend le programme RNR en ces termes :

Je vais vous surprendre […] je voudrais parler comme homme, […] Qu’est-ce que nous voulons ? Nous voulons une énergie française, une énergie à nous. M. Deschamps [PCF] l’a dit, c’est une technologie française et il n’est pas question de la mettre au placard. Nous voulons une énergie qui dure, le soleil ça dure indéfiniment le surgénérateur aussi. Nous voulons quelque chose qui ne soit pas trop cher, le surgénérateur c’est moins cher que beaucoup de choses et moins cher en particulier que le pétrole […] le surgénérateur à ← 391 | 392 → Marcoule, le long du Rhône, Phénix (montre une photo du coeur) fonctionne comme une montre depuis 6 ans (fournissant) l’électricité d’une ville comme Nantes, comme Bordeaux, comme Toulouse, comme Saint-Étienne, comme Strasbourg, et donc c’est ça le surgénérateur et ça marche en France depuis 6 ans et c’est un beau succès français.82

Michel Hug indique que le coût du kWh produit par Phénix est alors de 14,70 centimes de franc et insiste sur le fait qu’il baissera plus ou moins fortement suivant le nombre de tranches de RNR qui seront construites dans le futur.

Il conclut à nouveau sur une note personnelle :

Je donne ma conclusion, pour répondre à la mère de famille,83 car moi aussi j’ai des enfants, j’ai trois enfants, et pour moi qui ai planté des arbres de mes mains et, des arbres on ne les plante pas pour soi mais pour ses enfants et ses petits-enfants, pour moi le surgénérateur c’est l’arbre de la liberté de mes enfants et de mes petits enfants ! Croyez-moi madame je vous le dis avec beaucoup de sincérité.84

Quelques minutes plus tôt, Michel Pecqueur avait également répondu sur un plan personnel aux interpellations des téléspectateurs :

Comment nous endormons-nous le soir ? […] Monsieur, je suis ingénieur des mines, je me suis occupé de la sécurité dans les mines, mes collègues ont travaillé dans les Ponts et Chaussées, ont travaillé sur l’aéronautique, nous sommes au service des citoyens. Pourquoi croyez-vous que brusquement au moment où nous allons nous occuper du nucléaire, nous allons devenir des gens irresponsables, des gens dangereux : nous aussi nous avons une femme, des enfants et nous nous en préoccupons. Par conséquent nous nous endormons le soir bien sûr, parce que nous essayons de faire notre métier correctement. Nous le faisons, je crois, et ce n’est pas pour moi que je parle, c’est pour des milliers de personnes qui travaillent dans l’énergie nucléaire, […] avec compétence, nous le faisons avec sérieux.85

L’émission se termine sur le même mode que le colloque de 1976, en laissant le dernier mot aux quatre députés qui concluent en rappelant leurs positions respectives. Le représentant du PS qui a fait part tout au long de l’émission de son hostilité au RNR conclut sur la nécessité de lancer un vrai débat sur l’énergie en France et d’aller éventuellement jusqu’au référendum sur l’énergie nucléaire, sans affirmer de position précise sur ← 392 | 393 → le projet Superphénix. C’est donc un des journalistes, Charles Villeneuve qui explicite : « Donc c’est un non catégorique au surrégénérateur qui s’oppose à un oui tout aussi catégorique ». Paul Quilès acquiesce de la tête mais ne dit mot.86

La publication qui fait suite à l’émission comprend, en annexe, des textes des partis politiques associés à l’émission. François Mitterrand, premier secrétaire du PS, signe un texte intitulé « Une politique énergétique conforme à l’intérêt de la France et à la volonté des Français ». On peut y lire :

la propagande incessante du pouvoir en faveur de son programme énergétique « tout nucléaire » et la répétition de slogans simplistes visant à ridiculiser les opposants sans aucune argumentation sérieuse ne doivent pas faire oublier qu’une autre politique est possible. Fondée sur une meilleure utilisation de l’énergie, sur un développement des énergies nouvelles et sur une plus large consommation de charbon, cette politique économiserait autant de pétrole et ne coûterait pas plus cher que celle du gouvernement actuel.

Là encore on en appelle à « l’organisation d’un vaste débat »87 et aucune position précise n’est prise concernant le projet Superphénix ou le programme RNR. Cette ambivalence, qui reflète certainement la controverse interne au Parti socialiste, préfigure ce qui va se passer après la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981. Le « vaste débat » annoncé se traduira par un débat parlementaire sur la politique énergétique du gouvernement à l’Assemblée nationale les 6 et 7 octobre 1981. Le gouvernement y annonce la poursuite du projet Superphénix mais repousse à un avenir lointain la perspective de développement de la filière surgénératrice. Ce n’est finalement qu’au cours de la décennie suivante que le projet sera à nouveau questionné dans des arènes de débat et d’expertise publiques, notamment à travers des travaux menés par l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (créé en 1983) et par des commissions d’enquête tant ministérielles que parlementaires.

Discussion

Quels enseignements tirer des deux initiatives de débats publics présentés dans cet article ? L’intérêt de ces initiatives ne réside pas dans leur impact immédiat sur les controverses entourant le projet.88 Dans les limites d’un travail d’enquête qui n’était pas focalisé sur cette question, ← 393 | 394 → on peut estimer que l’impact de ces initiatives fut limité. Les acteurs de la controverse que nous avons rencontrés n’y font pas référence. Ces débats ne sont pas non plus cités comme « exemplaires », comme une source d’inspiration directe pour des dispositifs délibératifs ultérieurs.

L’intérêt de ces deux initiatives est à notre sens ailleurs : elles permettent d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherches sur la discussion des enjeux nucléaires au cours des années 1970. Ces débats témoignent d’abord de l’engagement précoce des scientifiques et des techniciens dans des arènes publiques. Si l’engagement des physiciens dans le mouvement antinucléaire a été pointé,89 on voit ici un engagement symétrique de porteurs du projet électronucléaire dans la controverse. Cet engagement est certes le fruit de stratégies organisées, qu’il serait intéressant d’investiguer bien au-delà de ces cas, mais on trouve aussi témoignage d’un engagement personnel, voire éthique dans la controverse.

L’évolution des thèmes évoqués dans ces dispositifs nous éclaire aussi sur la mise en débat de la technologie. D’un débat à l’autre, les thèmes et les figures mises en avant évoluent. La vision du futur qu’implique le projet de surgénérateur reste au coeur des échanges. Mais le premier débat met en scène des clivages entre scientifiques et la question de la légitimité de chacun à participer à la discussion traverse les échanges. Lors du deuxième débat, la question du consensus scientifique n’apparaît plus. À la place des scientifiques, des savants,90 ce sont des « experts » qui s’expriment. Il revient à ces responsables d’institutions et d’entreprises, à ces économistes, de présenter des points de vue et des positions devant des parlementaires et des représentants du « grand public ». Le débat n’est alors plus censé expliciter un état de la science, mais bien les termes d’un choix politique sur la base d’éléments technico-économiques.

Ce glissement dans les formes et objectifs du débat ouvre une troisième perspective, celle de construire une généalogie des formes de débat autour du nucléaire. Sur un plan institutionnel, cette histoire semble plutôt s’amorcer dans les années 1980 (création de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, création des Commissions locales d’information autour des sites nucléaires, expertise pluraliste à travers les premières commissions Castaing…) puis une affirmation de cette tendance à partir des années 1990 (notamment à travers le rôle croissant de l’OPECST). Mais des initiatives comme celles que nous avons présentées dans ce papier incitent à chercher les racines de ce changement dans la controverse des années 1970. Une approche fine, au ← 394 | 395 → plus près des débats et des institutions qui existaient alors, révèle de petits changements incrémentaux, progressifs.

Certes, les racines du changement sont bien entendu intellectuelles, mais notre proposition ici est de s’intéresser à des mises en oeuvre précoces des idées prônant les débats à travers des dispositifs expérimentaux. La littérature91 donne des indices de l’existence d’autres initiatives de débats sur des projets nucléaires, présentant, comme celles présentées ici, le caractère de proto-procédures, autrement dit, de tentatives de donner un cadre formel à un dialogue public associant scientifiques/experts et représentants politiques. C’est une limite de cette recherche que de ne pas avoir effectué de repérage systématique de telles initiatives, à l’échelle de la France et de la décennie 1970 : une analyse globale permettrait en effet d’établir si et en quoi le débat sur Superphénix est spécifique.

Outre l’ambitieux travail d’archives qu’elle nécessite, une telle piste de recherche pose certainement des problèmes méthodologiques de frontières entre ces formes et d’autres formes de débat (tels que les débats lancés par la presse de l’époque par exemple). Ce chapitre n’y échappe pas à travers le statut ambigu des initiatives présentées : elles ne sont pas officielles mais elles viennent d’acteurs publics (l’opposition, le monopole public de radiodiffusion), avec le soutien plus ou moins explicite des autorités et la participation des principaux partis politiques et des porteurs du projet. En outre, les organisateurs font référence au même modèle des auditions publiques conduites par les commissions d’enquête parlementaires américaines. Ces expériences sont aussi une manière, parmi d’autres, de renouer avec une tradition parlementaire mise à mal par la Constitution de 1958 et la pratique gaullienne du pouvoir.

Dans cette perspective, elles annoncent les formes d’instruction parlementaire des enjeux technologiques qui vont se développer à partir des années 1980.92 Mais au-delà de ce fil « parlementaire », une généalogie des expériences procédurales pourrait aussi se pencher sur l’histoire des commissions pluralistes, sur le rôle des rapports parlementaires ou encore sur l’évolution des modes de discussion de la sûreté. Alors que l’histoire du mouvement antinucléaire a été nourrie et renouvelée par des travaux récents, il serait utile d’ouvrir un tel chantier sur les dispositifs offrant un cadre structuré aux controverses. Une approche qui ferait le choix de se focaliser sur ces dispositifs nous semble de nature à enrichir notre vision de l’histoire du développement de l’énergie nucléaire en France et ← 395 | 396 → de la construction progressive des institutions encadrant le secteur. Elle peut aussi contribuer à la réflexion sur les formes de participation et de délibération sur les projets technologiques, en apportant une contribution historique sur le cas du nucléaire.


1 Deuxième rapport de la commission d’enquête, Bourgoin-Jallieu, 4 janvier 1975, 26 p., 26. Archives privées.

2 Malgré la proximité des termes, l’enquête publique ne doit pas être confondue avec les procédures de « public inquiry » des pays anglo-saxons, qui instruisent des dossiers notamment sous forme d’audiences publiques. La procédure d’enquête publique française est alors une étape assez formelle dans les procédures d’autorisations administratives et ses objectifs en termes de participation du public sont limités. Les limites de cette procédure sous cet angle de la participation ont conduit à plusieurs réformes, sans totalement mettre un terme aux critiques dont elle fait l’objet. Cf. Cécile Blatrix, « Concertation et débat public », in Politiques publiques 2. Changer la société, coord. Olivier Borraz, Virginie Guiraudon (Paris : Presses de Sciences Po, 2010).

3 Recherche fondée sur une enquête par entretiens et un travail d’archives. Arthur Jobert, Claire Le Renard, « Framing Prototypes : the Fast Breeder Reactor in France (1950s-1990s) », Science & Technology Studies 27/2 (2014): 7-26 ; Claire Le Renard, « Le prototype, à l’interface entre une promesse technologique et son industrialisation », in Énergie et transformations sociales : enquêtes sur les interfaces énergétiques, coord. Jérôme Cihuelo, Catherine Grandclément et Arthur Jobert (Paris : Lavoisier, 2015), 165-181 ; Claire Le Renard, Markku Lehtonen, Arthur Jobert, « The diverging trajectories of Fast Breeder Reactor development in France and the UK (1950s-1990s) : a tentative comparison », Conference paper, 6th « Tensions of Europe » conference, Paris, 19-21 September 2013.

4 Gabrielle Hecht, The Radiance of France : Nuclear Power and National Identity after World War II (Cambridge, MA : MIT Press, 1998) ; Philippe Simonnot, Les nucléocrates (Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 1978).

5 Si l’annonce du plan Messmer de 1974 marque une accélération de la controverse, les premières manifestations ont lieu dès 1972. À partir de la victoire de François Mitterrand en 1981 le mouvement nucléaire est largement démobilisé.

6 Louis Puiseux, La Babel Nucléaire : énergie et développement (Paris : éditions Galilée, 1977) ; Francis Fagnani et Alexandre Nicolon (coord.), Nucléopolis. Matériaux pour l’analyse d’une société nucléaire (Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 1979) ; Philippe Garraud, « Politique électro-nucléaire et mobilisation : la tentative de constitution d’un enjeu », Revue française de science politique 29/3 (1979): 448-474 ; Dorothy Nelkin and Michael Pollak, The Atom Besieged : Antinuclear Movements in France and Germany (Cambridge, MA : MIT Press, 1981).

7 Alain Touraine, Zsuzsa Hegedus, François Dubet, Michel Wieviorka, La prophétie antinucléaire (Paris : Seuil, 1980).

8 Sezin Topçu, « L’agir contestataire à l’épreuve de l’atome. Critique et gouvernement de la critique dans l’histoire de l’énergie nucléaire en France, 1968-2008 », (Thèse, Paris : EHESS, 2010).

9 Touraine et al., La prophétie, 93-95.

10 Le journal écologiste La Gueule ouverte propose ainsi à cette période des caricatures, des textes polémiques, aussi bien que des articles de critique technico-scientifique.

11 Il peut s’agir des mêmes personnes, mais la mémoire a été entretenue différemment, comme l’illustre cette analyse : « Si les années de grands rassemblements et de constitution des groupes écologistes sont valorisées dans la mémoire militante en autant de faits d’armes avec le rappel des manifestations, des rapports de forces, des martyrs, un registre militant pourtant présent dès l’origine, comme l’expertise est laissé dans l’ombre », Sylvie Ollitrault, Sociologie des écologistes (Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2008), 93.

12 Début 1975, des scientifiques se rassemblent au sein du Groupement des Scientifiques pour l’Information sur l’Énergie Nucléaire (GSIEN).

13 L’ouvrage issu du travail encyclopédique de la CFDT est alors sans équivalent francophone : CFDT, L’électronucléaire en France (Paris : Seuil, 1975).

14 Maja Fjaestad, « Fast Breeder Reactors in Sweden : Vision and Reality », Technology and Culture 56/1 (2015) : 86-114.

15 Société centrale nucléaire européenne à neutrons Rapides SA.

16 La commission est composée de MM. Aimé Roche, ingénieur des travaux publics de l’État (TPE) en retraite, Pierre Fady Géomètre-expert et Aimé Four, vice-président de la Chambre d’agriculture de l’Isère.

17 Sezin Topçu, « Les physiciens dans le mouvement antinucléaire : entre science, expertise et politique », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique 102 (2007) : 89-108.

18 Dominique Finon s’exprime par exemple dans le débat au Conseil général : Dominique Finon, « Superphénix, un mauvais calcul économique », in Creys-Malville, le dernier mot ? (Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 1977), 67-68.

19 Dominique Verguèse, « Une aventure », Le Monde (17 avril 1976).

20 Jean-Pierre Pharabod, « Les surrégénérateurs, des réacteurs qui peuvent exploser », Science et Vie 703 (avril 1976).

21 « Un ouvrage explosif », titre en première page Le Dauphiné-Libéré ; « Une bombe géante à 44 km de Lyon » titre Hebdo-Lyon (15 juin 1976).

22 Comité universitaire et scientifique grenoblois pour l’arrêt du programme nucléaire, Plutonium sur Rhône : Le Super Phoenix (Grenoble : Association pour la Diffusion des Publications des Universités de Grenoble, 1976).

23 Royal Commission on Environmental Pollution (1970-2011).

24 Royal Commission on Environmental Pollution, Nuclear Power and the Environnement, report to Her Majesty (London : her Majesty’s Stationery Office, 1976).

25 Membre influent du PS, Louis Mermaz est aussi député maire de Vienne dans le nord du département de l’Isère.

26 Creys-Malville, le dernier mot ?, 5.

27 Cette revendication de débat est la ligne politique du PS sur l’énergie au cours de la période : « Les socialistes et le débat sur l’énergie », Le poing et la rose, organe du PS, juin 1975 ; Guillaume Sainteny, « Le Parti socialiste face à l’écologisme : de l’exclusion d’un enjeu aux tentatives de subordination d’un intrus », Revue française de science politique 44/3 (1994) : 458-459 ; Garraud « Politique électro-nucléaire et mobilisation ».

28 Élisabeth Vallet, « Les commissions d’enquête parlementaires sous la Cinquième République », Revue française de droit constitutionnel 54/2 (2003) : 249-278.

29 Voir Dominique Turpin, « Le rôle de l’État dans l’élaboration des choix énergétiques et le rôle plus spécifique des différentes institutions publiques en France », Les Cahiers de droit 24/4 (1983) : 737-758. D. Turpin note (p. 741) que des demandes portant sur le fonctionnement des centrales nucléaires émanant du PCF ont été refusées en 1975 tant à l’Assemblée qu’au Sénat.

30 Turpin, « Le rôle de l’État », 740.

31 Voir le livre de témoignage : Lionel Taccoen, Le pari nucléaire français : Histoire politique des décisions cruciales (Paris : L’Harmattan, 2003), 143.

32 Science et Vie (n° 703, p. 101) précise en avril 1976 : « Jean-Pierre Pharabod a travaillé comme ingénieur pendant sept ans et demi au CEA et surtout à l’EDF. Il a participé à l’élaboration des programmes de cinétique neutronique de la filière graphite-gaz […], aux essais des réacteurs Chinon-l et Saint-Laurent-l, et à de nombreuses études de contrôle et de sûreté. Il a démissionné de l’EDF en 1970 et est actuellement ingénieur au Laboratoire de physique nucléaire des hautes énergies de l’école polytechnique ».

33 Transcription du débat passé sur les antennes de FR3 Radio Rhône-Alpes. « À propos de Creys-Malville », le 18 septembre 1976, 29 p., 14. Archives privées.

34 Quatrième de couverture.

35 Lew Kowarski (1907-1979) est un physicien et chimiste français né à Saint-Pétersbourg et mort à Genève. Pionnier du nucléaire, il a collaboré avec Frédéric Joliot, puis a travaillé aux projets des Alliés pendant la guerre, en Angleterre et au Canada, sur la filière à eau lourde. Revenu en France, nommé directeur des services scientifiques du CEA, il participe à la construction des premières piles françaises (Zoé, EL2) et à la mise sur pied du CERN où il prend des responsabilités scientifiques et techniques. D’après http://www.universalis.fr/encyclopedie/lew-kowarski/.

36 Louis Néel (1904-2000) fut élève de l’École normale supérieure. Professeur à l’Université de Strasbourg puis Grenoble, il devient directeur de l’Institut polytechnique de Grenoble en 1954 et du Centre d’études nucléaires de Grenoble en 1956. Il reçoit en 1970 le prix Nobel de physique pour ses travaux sur les propriétés magnétiques des solides. D’après http://www.universalis.fr/encyclopedie/louis-neel/.

37 Creys-Malville, le dernier mot ?, 13.

38 Ibid., 14.

39 Ibid., 19.

40 Ibid., 39.

41 Georges Vendryes (1920-2014) : ingénieur de l’École polytechnique et de l’École nationale des Ponts et Chaussées, docteur en physique nucléaire. Il rejoint le CEA en 1948 et y a effectué sa carrière. À la suite d’une mission aux États-Unis en 1954, il lance les recherches sur la filière RNR en France, et en particulier le projet RAPSODIE ; il est considéré comme le « père de Superphénix ». Il a été chef du Département de Recherche Physique, puis à partir de 1970 Directeur de la Division d’Études et Développement des Réacteurs. En 1974, il est délégué aux Applications Industrielles du Nucléaire du CEA. D’après http://www.ambafrance-in.org/13-11-2008-Le-Dr-Georges-VENDRYES.

42 Creys-Malville, le dernier mot ?, 42-43.

43 Ibid., 55.

44 Son prénom n’est pas mentionné, ni dans les actes du colloque ni dans l’ouvrage du CUSGPAPN cité plus haut.

45 Creys-Malville, le dernier mot ?, 69-70.

46 Dès 1975, la « première paire » de réacteurs envisagée est d’une taille supérieure à Superphénix (1 500 MW). Dite « Val de Saône », elle serait située à Sennecey-le-Grand (Saône-et-Loire).

47 Creys-Malville, le dernier mot ?, 55.

48 Ibid., 151-152.

49 Ibid., 48.

50 Ibid., 76.

51 Ibid., 77.

52 Ibid., 80.

53 Ibid., 89.

54 La coopération européenne permet de poursuivre l’effort national. L’Europe est ici la continuation de la France par d’autres moyens.

55 Creys-Malville, le dernier mot ?, 91.

56 Ibid., 163.

57 Ibid., 172 pour ces citations.

58 En 1976, plusieurs activités du CEA sont confiées à des filiales nouvellement créées telles que COGEMA ou Novatome.

59 Creys-Malville, le dernier mot ?, 183.

60 Nelkin et Pollak dans leur livre The Atom Besieged (l’atome assiégé) parlent d’une escalade de la protestation nucléaire (« the escalation of nuclear protest ») dans les années 1976-1978 en France et surtout en Allemagne.

61 Voir Taccoen, Le pari nucléaire, 158.

62 La première trace de l’expression émane du découvreur du plutonium, alors directeur de l’Atomic Energy Commission : Glenn T. Seaborg, « The Plutonium Economy of the Future », Release n° S-33-70 (Washington, DC : Atomic Energy Commission, October 5, 1970).

63 Il ne s’agit pas d’une décision liée à la personne de Carter, comme on l’entend parfois. À la suite des essais nucléaires militaires indiens en 1974, les États-Unis mettent les questions de prolifération au premier plan : de fait, l’administration Carter reprend à son compte une décision de l’administration Ford de fin 1976. Une expertise pluraliste sous l’égide de la fondation Ford-Mitre a aussi étayé cette décision. Thomas. B. Cochran, Harold A. Feiveson and Frank von Hippel, « Fast reactor development in the United States », Science and Global Security 17/2-3 (2009) : 109-131.

64 Décret n° 77-1233 du 10 novembre 1977 instituant un conseil de l’information sur l’énergie électronucléaire. René Rémond dans son ouvrage classique sur Les Droites en France (Paris : Aubier, 1982) cite la création de cette commission comme l’une des multiples mesures d’inspiration libérale de cette période (par exemple l’accès aux documents administratifs…).

65 Depuis 1975, ce Haut Comité est une instance interministérielle d’orientation qui associe une vingtaine de personnalités qualifiées.

66 D’après le Décret n° 77-1233 du 10 novembre 1977.

67 Vallet, « Commissions d’enquête parlementaires », 269.

68 Discours du 13 octobre 1977, lors d’une réunion de travail Haut Comité pour l’Environnement/Associations de protection de la nature. Source : http://discours.vie-publique.fr/notices/777012300. Cette réforme ne semble pas avoir abouti.

69 Cette radio privée est réputée proche de la majorité présidentielle de l’époque (c’est une des seules exceptions admises au monopole public sur les médias audiovisuels).

70 Cette déclaration est ensuite résumée par la formule : « avec les surrégénérateurs nous avons l’Arabie Saoudite sous nos pieds », in Le surrégénérateur, l’enjeu nucléaire de demain, Charles Villeneuve et Louis Bériot (eds.) (Palaiseau : Sofedir, 1980), 4.

71 « M. Giscard d’Estaing réaffirme l’intérêt que porte la France aux surrégénérateurs », Le Monde (19 janvier 1980). L’article reprend une interview sur « la France et le choix nucléaire » donnée la veille (18 janvier 1980) à l’antenne d’« Europe n° 1 ».

72 Charles Villeneuve et Louis Bériot, Le Surrégénérateur. Ce livre, constitué de verbatim des principales émissions, de photos et d’un ensemble de prises de position écrites de responsables politiques, est publié fin 1980 par Antenne 2 et Europe 1 aux éditions SOFEDIR. La volonté de publier les débats sous forme de livre fait écho à celle du Conseil général de 1976, et plus largement correspond à l’idée de donner une publicité aux débats (les tracer et les rendre publics) comme c’est le cas dans toutes les assemblées. Enfin, cette publication se situe dans une riche actualité éditoriale sur l’énergie à l’époque : de nombreux livres paraissent dans la deuxième moitié des années 1970.

73 Ibid., quatrième de couverture.

74 Taccoen, Le pari nucléaire, 142.

75 Villeneuve et Bériot, Le Surrégénérateur 3.

76 R. Mihail, « Nucléaire civil – L’avance française étonne l’Amérique », Le Point, 418 (22 septembre 1980).

77 On ne trouve pas trace d’une participation de la NERSA à cette opération.

78 Nous avons découvert cette émission, disponible sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel (ina.fr), grâce au mémoire universitaire de Sylvain Roche, Le surgénérateur nucléaire. Une histoire prophétique et cyclique d’une innovation controversée (de 1945 à nos jours), Mémoire de Master 2, Université Bordeaux III, 2010.

79 Ex-économiste à EDF, auteur d’ouvrages très critiques sur le nucléaire notamment La Babel nucléaire.

80 Villeneuve et Bériot, Le Surrégénérateur, 87.

81 Ibid., 85.

82 Ibid., 99.

83 Quelques minutes plus tôt, Madame Hugodot, mère de famille, quatre enfants a interpellé les responsables présents : « En tant que mère de famille, j’aimerais savoir ce qui attend mes enfants et mes petits-enfants, savoir ce que le nucléaire leur apportera : que ferez-vous des déchets que nous leur laisserons ? » Ibid., 90.

84 Ibid., 100.

85 Ibid., 92.

86 Ibid., 106.

87 Ibid., 110.

88 Un document d’archives fait par exemple mention d’une audience de 10 % pour le débat public télévisé.

89 Topçu, « Physiciens dans le mouvement antinucléaire ».

90 Pour utiliser un mot qui a encore cours au tout début des années 1970 et qui va tomber en désuétude.

91 Voir Taccoen, Le pari nucléaire ; Topçu, Agir contestataire.

92 Voir notamment Yannick Barthe, Le pouvoir d’indécision : La mise en politique des déchets nucléaires (Paris : Economica, 2006).