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Development by Free Trade? Développement à travers le libre-échange?

The Impact of the European Unions’ Neoliberal Agenda on the North African Countries Les enjeux de l’agenda néolibéral de l’Union européenne pour les pays de l’Afrique du Nord

Edited By Gisela Baumgratz, Khaled Chaabane, Werner Ruf and Wilfried Telkämper

One year ago the negotiations between Tunisia and the European Union about a deep and comprehensive free trade agreement (DCFTA) had started in Tunis. Experts from both sides of the Mediterranean accepted to contribute to this book in order to foster the public debate in the North-African countries by informing actors of the civil society about the risks of this new generation of free trade agreements of the EU for the respective countries and their population. In fact, by analyzing the impact of the structural adjustment programs of the World Bank and the International Monetary Fund in Tunisia, Morocco and Algeria since the late 1980s followed up by the EU’s free trade policy, the authors seriously doubt about the positive effects on development and prosperity promised by the promotors of free trade. They underline, on the contrary, that it is the EU which profits from the asymmetric power-relations in order to pursue its economic and especially its security interests related to "illegal migration".

Publié un an après le début des négociations sur l’Accord de libre échange complet et approfondi (ALECA) entre la Tunisie et l’Union européenne, cet ouvrage veut contribuer au débat public dans les pays concernés et alerter les acteurs de la société civile sur les risques que comporte cette nouvelle génération des accords de libre-échange de l’UE. Les experts nord-africains et européens réunis pour débattre des enjeux de la politique économique de l’UE vis-à-vis des pays de l’Afrique du Nord mettent sérieusement en cause la promesse de développement et de prospérité du libre-échange. Analysant l’impact de cette politique entamée par la Banque mondiale et le FMI depuis les années 1980 en Tunisie, en Algérie et au Maroc et poursuivie par l’UE, ils soulignent au contraire que l’UE profite de l’asymétrie des relations de pouvoir pour poursuivre ses intérêts économiques et sécuritaires liés à la « migration illégale ».

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Le « partenariat » entre le Maroc et l’Union européenne. Bilan d’un échec (Ahmed Zoubdi)

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Ahmed Zoubdi

Le « partenariat » entre le Maroc et l’Union européenne

Bilan d’un échec

En sortant de la colonisation (en 1956), le Maroc est resté attaché à la métropole (la France) sur tous les plans (de l’économique en passant par le politique jusqu’au culturel). En un mot, au Maroc a été imposée la voie du libéralisme dépendant.

En 1969 et 1976, le Maroc a signé successivement des accords d’association et de coopération avec la CEE qui intensifient sa dépendance vis-à-vis de l’Europe en particulier et des pays du Nord en général.

Après l’ajustement structurel imposé en 1983, par les institutions de Bretton Woods, et achevé théoriquement en 1993, le Maroc a entamé, en 1995, un nouveau cycle d’ajustement (dit à tort ajustement de l’ajustement) de son économie sous la bannière de la mise à niveau – pour reprendre la terminologie du discours officiel – de son système productif. Il s’agit d’accords de libre-échange (ALE), dits accords de « partenariat » avec l’Union européenne (UE), qui s’inscrivent, à compter de 2003, dans la politique de voisinage. Aujourd’hui, le Maroc négocie avec l’UE la mise en place d’accords de libre-échange complets et approfondis.

Tout compte fait, le Maroc dans le cadre de ses relations avec l’Europe se trouve rigoureusement dans une position de pays subalterne. Il ne dispose, comme nous allons le voir, dans le présent exposé, faits et chiffres à l’appui, d’aucune marge de manœuvre pour imposer son agenda et refuser donc les politiques néolibérales.

L’alternative pour la sortie du Maroc de cette impasse est de préparer les conditions constructives pour un développement autonome. La première boîte à outils pour ce chantier de grande envergure est de repenser l’Union du Maghreb arabe, à l’image des pays de l’Amérique latine, avec pour corollaire la mise en place de systèmes politiques démocratiques comme l’ont suggéré les soulèvements populaires du Printemps des peuples. ← 173 | 174 →

1. Brève radioscopie de la formation des blocs régionaux : l’hégémonisme de la triade

La triade (USA, UE, Japon) règne en maître et sans partage. Elle impose des modèles de « coopération » et de « partenariat » qui ne servent que ses intérêts immédiats. La zone de libre-échange prônée par le G7, à la suite du Consensus de Washington, est un projet néocolonial qui impose l’ouverture commerciale des pays du Sud sans que ce bloc en profite. Elle traduit excellemment le double langage impérialiste : ouverture commerciale à outrance des pays du Sud opposée au protectionnisme des pays du Nord.

En Afrique, les institutions de Bretton Woods utilisent tous les moyens pour une intégration régionale de ce continent conformément aux intérêts de l’Occident. Ainsi, en 1990, un cadre dit CBI (Cross Bader Initiative) a été mis en place pour une harmonisation des politiques économiques des pays africains dans l’objectif de renforcer la stratégie d’intégration de leurs marchés tout en les ouvrant davantage sur l’extérieur. En 2001, neuf membres de la COMESA (Commun Market for East and Southen Africa) ont supprimé leurs droits de douane à raison de 90 % et se sont constitués en zone de libre-échange. Il s’agit de l’intégration des marchés et non de l’intégration de l’économie (et de la société) et de leur ouverture sur l’extérieur.

En 2000, les 77 pays ACP ont signé un accord de « partenariat » avec l’UE dont les dispositions sont dictées par les programmes de l’OMC notamment la libéralisation du commerce, la promotion du secteur privé, le dépérissement progressif de l’État dans ces pays avec pour conséquence la montée en flèche d’oligarchies compradores qui détiennent, de connivence avec les oligarchies impérialistes, les richesses des pays dominés. La zone de libre-échange créée sous la tutelle des USA, en 1990, vient compléter la chaîne des bases militaires américaines dans le continent africain et étendre l’ALENA.

2. La face cachée de la dimension euro-méditerranéenne

D’après les acteurs de la Conférence de Barcelone tenue les 27 et 28/11/1995, le partenariat euro-méditerranéen mettrait en œuvre deux possibilités de coopération : d’une part, les accords d’association entre l’Union et chacun des partenaires, et d’autre part, un programme de coopération technique, le programme dit MEDA. Ces mécanismes constituent la plate – forme des accords de libre-échange euro-méditerranéen.

La Déclaration de Barcelone, au lieu de se traduire en actes bénéfiques pour les deux rives, a produit des effets contraires à ce que devrait être une zone de libre-échange équitable : le blocage de l’immigration est la goutte d’eau qui a fait déborder la vase. Somme toute, le prétendu partenariat ← 174 | 175 → euro-méditerranéen escompte soumettre les pays non européens à une sorte d’européanisation de cette rive.

L’européanisation a un caractère sécuritaire et économique plus que politique. Elle vise, d’une part, à maintenir les peuples de la Méditerranée dans la dépendance pour absorber le maximum de richesse créée dans cette zone –, au regard de la concurrence états-unienne et chinoise ; et de l’autre, à lutter contre l’immigration « clandestine », l’islamisme, le trafic de drogue. Par ailleurs, les vrais projets politiques et sécuritaires régionaux « n’étaient pas traités dans le cadre du processus de Barcelone : conflit israélo-palestinien, guerre civile en Algérie, situation au Liban, division du Chypre et tension avec la Turquie, Sahara occidental, violation des droits de l’homme au Maroc, en Tunisie, Égypte, Syrie, Algérie … ne sont discutés ni dans les réunions officielles ni dans les coulisses » (Hibou 2003 : 120). D’un autre côté, « tous les gouvernements des États européens sont jusqu’à présent ralliés aux thèses du néo-libéralisme. Ce ralliement des États européens ne signifie donc rien de moins que l’effacement du projet européen, sa double dilution économique et politique. Il n’y a plus, à l’heure actuelle, de projet européen. On lui a substitué un projet nord-atlantique sous commandement américain » (Amin 2003 : 107).

2.1. À propos de l’Union pour la Méditerranée

Selon les apôtres de ce groupement, ce cadre permettrait de compenser les problèmes conjoncturels du partenariat euro-méditerranéen (Saâdi 2008 : 2).

Comme le Parlement européen, l’UpM escompte, tout d’abord, défendre les intérêts de l’Europe, indissociables de ceux des USA : ils les poussent à un alignement sur la voie états-unienne via le référentiel nord-atlantiste. Ce projet a donc pour seul objectif de conforter et de consolider les outils du consensus de Washington au Moyen-Orient. La Triade a senti que, dans la région, il y avait une vraie résistance populaire et un rapprochement entre la Syrie et l’Iran via la Russie. Ledit cadre a été mis en place pour désamorcer cette résistance et contrer ce rapprochement.

L’UpM et l’UE sont deux faces d’une même monnaie :

La politique de « deux poids, deux mesures » poursuivie par l’UE dans la région – intransigeante vis-à-vis du Hamas et parfaitement laxiste par rapport à Israël – ne contribue en rien à crédibiliser l’UpM. De même, cette dernière est battue en brèche par le laxisme dont fait preuve l’UE dans l’évaluation des performances démocratiques des régimes politiques de la façade nord-africaine de la Méditerranée (ibid.).

D’autre part, le problème migratoire se pose à l’UE avec beaucoup d’acuité : les déséquilibres démographiques croissants entre les deux rives de la Méditerranée engendrent des pressions migratoires de plus en plus ← 175 | 176 → fortes et font craindre l’Europe pour sa sécurité. « Le verrouillage des frontières opéré par la Commission européenne, suite à la décision française d’instaurer l’“immigration choisie ou sélective”, dévoile les véritables intentions de l’UE vis-à-vis de sa périphérie méditerranéenne » (ibid.).

Le projet d’UpM est d’emblée voué à l’échec à cause des conflits que connaît la région. L’alignement de l’Europe (y compris la gauche) à l’atlantisme fait dire aux USA que le seul pays qui tirera profit de ce projet est Israël.

3. Le « partenariat » entre le Maroc et l’UE

3.1. De la mise à niveau : le revers de la médaille de l’ajustement unilatéral

En 1995, le Maroc a signé un accord de libre-échange (ALE) avec l’UE qui soumet l’économie marocaine à plus d’ouverture et à plus de libéralisation. À partir de là, le Maroc escomptait mettre en place un programme de mise à niveau de son économie. Pour ce faire, l’UE lui a versé entre 1996 et 1998, 450 millions d’euros. Pour la période 1996-1999, l’enveloppe a été de 580 millions d’euros.

La mise à niveau de l’économie marocaine, en général, et du secteur privé en particulier, dans le cadre du programme MEDA de l’UE, est la conséquence de l’échec du Programme d’ajustement structurel (PAS). Le nouveau plan vise la soumission de l’économie marocaine à plus d’ouverture au marché mondial. Cette opération, qui a démarré en 1995, sous contrôle européen, est censée donner ses fruits au regard des sommes qui lui ont été consacrées. Le constat, comme le rapporte une étude bien documentée statistiquement (Saâdi 2005 : 408), montre que l’échec est patent :

pour la période 1998-2003, le taux de croissance annuel moyen est inférieur au taux de croissance normal du PIB, soit 4 contre 4,4 % ;

le taux de croissance annuel moyen des importations, pour la période 1992-1997 et 1988-2003, a augmenté de 1,1 point passant de 5,5 à 6,6 % contre une diminution des exportations de 6,6 % ;

le taux de couverture des importations par les exportations a reculé de 12,9 points, soit 73,9 % en 1997 contre 61 % en 2003.

La mise à niveau fait croire aux pouvoirs publics que l’ouverture sans limite libère davantage les mécanismes du marché. En fait, les accords de l’UE avec le Maroc, dans le cadre de l’opération de mise à niveau, n’ont d’autre souci que d’adapter l’économie marocaine aux nouveaux mécanismes imposés par l’OMC, donc d’amortir le coût social des nouveaux rapports économiques internationaux (Zoubdi 2008 : 8). ← 176 | 177 →

Dans le cadre de cette opération de mise à niveau, l’État français a accordé au Maroc une série de prêts, dons, conversions et annulations partielles de dettes, etc. Ces avantages ne sont pas exempts de pièges. En effet, cette mise à niveau a son revers de la médaille en matière de privatisation : le groupe français Vivendi, qui a payé 23 milliards de dirhams en 2000, participe à hauteur de 35 % dans le capital de Maroc-Télécom. Aujourd’hui, ledit groupe participe à raison de 51 %. Il est à noter que plus de 25 % des entreprises industrielles du Maroc fonctionnent dans l’orbite de consortiums français.

L’ouverture économique, diplomatique et politique (…) jusque-là indubitablement un atout indispensable pour la survie de la monarchie, résulte d’une stratégie d’extraversion en marche depuis près d’un siècle au Maroc, aujourd’hui comme hier, profitant au Palais et à ses supporters, les « hommes riches », au lieu de servir à la communauté nationale (Perrin 2002 : 180).

3.2. Le démantèlement des services publics de base : le cas du secteur de l’eau potable et de l’électricité

Ce secteur était régi jusqu’en 1995 par les Régies autonomes intercommunales. Mais à partir de cette date, la gestion de ce service a été concédée à la Lyonnaise des Eaux, Consortium français pour la ville de Casablanca, à Vivendi, Consortium français, pour les villes de Tétouan et Tanger et à la Redal, Consortium Luso-espagnol, pour les villes de Rabat et Salé. Les oligopoles internationaux sont présents dans les secteurs qui correspondent aux besoins vitaux des populations comme ils sont présents dans les secteurs productifs –, dont l’objectif est de rapatrier toute la valeur ajoutée ainsi créée sur le sol marocain.

La prise en main de ce secteur par le privé s’est soldée par « l’augmentation des tarifs et par la dégradation des services rendus (périodicité irrégulière des relevés, opacité des factures, erreurs graves de facturation) » (Attac-Maroc 2005 : 30 sq., Lahlou 2008 : 2). À titre d’exemple, le montant de la facture a doublé au bout de 15 ans alors que le salaire (dans la fonction publique) n’a augmenté que de 30 %.

Le même constat est valable pour le secteur des transports urbains et celui de la collecte des ordures ménagères qui sont envahis par des firmes multinationales ayant remplacé les régies municipales de transports. Notons, pour le cas de la capitale (Rabat), que le secteur des transports est aujourd’hui en faillite. ← 177 | 178 →

3.3. Les échanges commerciaux

3.3.1. Des pratiques commerciales déloyales

Les exportations des pays de l’UE profitent de privilèges considérables dans le cadre des accords de libre-échange au détriment des exportations marocaines. Les premières envahissent le marché interne marocain surtout qu’il s’agit de produits subventionnés et pour lesquels les normes sanitaires et environnementales ne sont pas respectées (Aziki 2014 : 2 sq.). En revanche, l’UE impose constamment des barrières tarifaires pour assurer la protection de ses marchés locaux. Les exportations de produits chimiques de la France vers le Maroc en matière d’investissements directs étrangers, pour les périodes 1992-1993 et 2002-2003, ont augmenté de 60 % alors que les importations ont baissé de 90 % (Berrada 2011 : 5).

Ces facteurs, en sus du dumping, fragilisent, entre autres, l’économie marocaine comme en témoignent les chiffres suivants : 35 % des exportations du Maroc dans le cadre de ce prétendu partenariat sont à destination de l’UE alors que 50 % de ses importations proviennent de ce groupement.

3.3.2. Le statut des produits agricoles à destination de l’UE

La PAC, en suivant les règles strictes de l’Organisation mondiale du commerce imposées aux pays du Sud, constitue un sérieux goulot d’étranglement pour les produits agricoles marocains livrés à l’UE. Outre les subventions qui ruinent les conditions d’accès de ces produits sur le marché européen, il y a lieu de mentionner les barrières non tarifaires qui étouffent de leur côté le secteur. Cette politique discriminatoire va à l’encontre du Plan Maroc-Vert ! Cette situation s’est exacerbée avec le renouvellement en 2003 de l’accord agricole. Le nouvel accord de 2012 impose au Maroc d’ouvrir ses portes, sans droits de douane, aux produits alimentaires européens (blé, lait et dérivées, viandes) et aux produits transformés (confiserie, biscuiterie). Pour les tomates, la fraise et bien d’autres produits agricoles, il y a lieu de souligner que la légère augmentation des quotas des principales exportations agricoles s’efface, ipso facto, avec l’effet du « contingent tarifaire additionnel » qui leur est imposé (Aziki 2014 : 3). En 2014, les fruits et légumes en provenance du Maroc ont rencontré le même sort avec l’augmentation des droits de douane.

Par conséquence, ce statut ne permet incontestablement pas d’assurer la sécurité alimentaire du Maroc – concept sujet à de vives critiques – et ruine la stabilité des petits et moyens paysans dont une bonne partie se retrouve sans terre (Pascon / Ennaji 1986). Ce processus destructif conduit aussi à l’aggravation du chômage dans le monde rural et à l’accélération de l’exode rural, source de la bidonvilisation des espaces urbains et de l’explosion sociale. ← 178 | 179 →

3.3.3. Un déficit commercial abyssal

Entre 2000 et 2010, le déficit commercial entre l’UE et le Maroc a été multiplié par trois fois. Le déficit commercial moyen en 1997 est de 29 milliards de Dhs. Il passera à 72 milliards pour la période 2000-2007 puis atteindra 175 milliards en 2013. Si l’on sait que le déficit commercial pour l’ensemble des partenaires du Maroc n’est que de 102 milliards de Dhs en 2013, il faut en conclure, sans conteste, que le Maroc est beaucoup plus pénalisé avec l’UE qu’avec le reste du monde !

Le taux de couverture des importations par les exportations est de 47,5 % en 2014 contre 49,2 % en 2013. Notons qu’il était de 71 % en 1997 et qu’il est tombé à 58 % en 2007. Ce qui se traduit par une détérioration chronique et permanente des termes de l’échange qui aggrave la dépendance du Maroc (Aziki 2014 : 3).

3.3.4. Une dépendance corrosive du système productif

Le processus de dépendance tous azimuts du Maroc date depuis l’indépendance politique. Dans le cadre du prétendu partenariat, la dépendance s’est manifestement intensifiée comme le montrent les arguments et les exemples suivants :

La dépendance du Maroc en produits alimentaires de base (céréales, sucre, thé, lait) se contredit avec la déclaration politique de l’État marocain selon laquelle le Maroc est un pays à vocation agricole. Cette situation se confirme avec la mise en place du plan Maroc-vert qui ne sert que les grands propriétaires terriens pour lesquels la production est entièrement tournée vers l’agro-business (Amin 2003 : 35-42).

Le discours de la mise à niveau du tissu industriel marocain des années 1990 a été mis en cause par la forte dépendance de ce secteur par le truchement de deux phénomènes : la hausse sans précédent de la facture pétrolière et la dépendance de la production industrielle des intrants industriels et technologiques en provenance de l’UE (Aziki 2014 : 5) qui constituent presque 50 % de ses consommations intermédiaires. Cette situation se traduit par une faible compétitivité à cause du coût élevé de la production. Ce goulot d’étranglement constitue à lui seul un obstacle à l’industrialisation du Maroc (Zoubdi 2013 : 167-172).

La dépendance est appréhendée sous un autre registre non moins important, celui de la concentration des exportations marocaines sur un nombre réduit de produits. C’est le cas également des produits finis de consommation qui représentent 45 % des exportations totales de cette catégorie de produits. Cette position constitue un danger pour l’économie marocaine au cas où le secteur ne produirait pas les quantités suffisantes pour le marché européen. ← 179 | 180 →

Les investissements directs étrangers (IDE) sont une source de l’exode permanent des ressources financières du pays notamment le rapatriement des bénéfices opérés par les firmes présentes sur le sol marocain en direction de l’Europe. Ainsi le montant global des IDE qui est estimé à 3,4 milliards de dollars en 1998 a été multiplié par 5,5 fois, soit 18,6 milliards de dollars, en 2005. Ces deux montants représentent respectivement 13 et 44 % du PIB (Berrada 2011 : 7). Soulignons que l’UE absorbe la part du lion des IDE, soit 69 %. Sur ce chapitre, Abdelkader Berrada révèle que, dans le cadre des investissements et prêts privés étrangers, « le rapatriement des redevances au titre de l’assistance technique privée » ne fait pas partie de ces statistiques, mais on préfère laisser les choses dans un flou artistique. Pourtant, il s’agit d’une source d’hémorragie de devises qui connaît une croissance exponentielle à partir de 1998, comme suite, dans une large mesure, à l’augmentation des investissements directs étrangers (IDE). De 0,975 milliard de dirhams en 1997, les dépenses apparentes de cette catégorie sont passées à 1,509 milliard l’année suivante et n’ont cessé depuis de croître au point d’atteindre 7,670 milliards de dirhams en 2008 » (Ibid.).

3.3.5. Les implications du « partenariat » européen sur les politiques monétaire et budgétaire

En effet, la dette intérieure du Maroc s’est accrue de 30 % entre 2000 et 2003 et atteint en 2005 environ 45 milliards de dirhams (non comprises les arriérés de l’État vis-à-vis de la caisse des retraites et des organismes de prévoyance sociale) (Rahmani 2005). En 1992, la dette publique extérieure est de 21,3 milliards de dirhams ; en 2005, elle n’est que de 12,4 milliards de dirhams. Elle a diminué de 58,2 % (soit 9 milliards de dollars) mais, en contrepartie, le Maroc a remboursé, durant cette même période, 36 milliards de dollars, au titre des services de la dette, soit 4 fois le montant du prêt (Rahmani 2007).

Depuis 2012, l’économie marocaine souffre d’un double déficit – dit déficits jumeaux, l’un porte sur le solde du budget de l’État et l’autre a trait au solde de la balance des paiements. À cette date, le premier est de l’ordre de 6,1 % du PIB et le second s’est chiffré à 8,1 % du même agrégat ; le taux de croissance, quant à lui, est faible et représente 3 % du PIB. Cette situation inquiétante, a fait l’objet de deux mesures urgentes : le gouvernement actuel a, sous la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, augmenté les prix du combustible à deux reprises en moins d’un an et a reçu une ligne de crédit, dite ligne de précaution et de liquidité, de 53 milliards de dirhams auprès du Fonds monétaire international. Ce montant représente la moitié de la dette extérieure du Maroc qui cumule à cette date presque 100 milliards de dirhams –, auquel il faut ajouter un emprunt international d’un milliard de dollars, soit près de 8,5 milliards de dirhams, auprès des pays du Golfe. ← 180 | 181 →

Les comptes de la nation montrent que la dette intérieure, au même titre que la dette extérieure, ne cesse d’augmenter. En somme, l’encours de la dette totale a atteint en 2013, 554,3 milliards de dirhams, soit 68 % du PIB (contre 520, 3 milliards de dirhams, soit 65 % du PIB, en 2011).

La situation s’est aggravée en 2013 : le déficit budgétaire ne cesse d’augmenter enregistrant 9,8 % du PIB durant le premier semestre 2013 auquel il faut ajouter le déficit de la balance commerciale et un taux de croissance de l’ordre de 7,8 % et d’à peine 3 % du PIB. En 2013, en suivant toujours les recommandations des bailleurs de fonds, le gouvernement a procédé à l’indexation (partielle) des prix des produits pétroliers. Cette décompensation n’a fait que nourrir des tensions inflationnistes comme en atteste la montée en flèche des prix des produits et services de base (eau et électricité, produits agricoles et transports pour ne citer que ces éléments) avec le risque de stagflation qui se profile à l’horizon. Cette situation a eu pour conséquence immédiate une pénalisation du pouvoir d’achat des ménages et principalement de la classe moyenne sur laquelle les pouvoirs publics comptent pour donner un coup de fouet à l’activité économique. Enfin, la coupe budgétaire de 25 % du budget de l’État de 2013 a un impact négatif sur la croissance en termes d’investissement et de création d’emplois ; qui devient d’autant plus nécessaire avec l’exacerbation du chômage et de la précarité.

Ces mesures tous azimuts indiquent que le gouvernement actuel confirme de son côté la politique d’austérité imposée par les institutions de Bretton Woods : l’angle d’attaque est le déficit budgétaire via une compression des dépenses d’équipement, des dépenses sociales et de la masse salariale.

3.3.6. À propos du « statut avancé » accordé au Maroc par l’UE

L’UE a accordé au Maroc, en septembre 2008, un « statut avancé » escomptant par-là approfondir davantage les relations de partenariat entre les deux parties. Le Maroc s’est vu attribuer ce privilège en sa qualité d’élève studieux de l’Union dans la mesure où il applique à la lettre son agenda dans tous les domaines y compris bien sûr dans le domaine sécuritaire. Il est aussi apprécié, comme bon élève, auprès des bailleurs de fonds parce qu’il s’acquitte de ses dettes. Ce n’est donc pas par hasard que l’UE lui a décerné ce statut privilégié. Une autre raison expliquant ce « privilège » est liée à la position géographique du Maroc, qui permet à l’UE d’installer ses usines, d’investir dans des conditions très avantageuses et de rapatrier des bénéfices colossaux en direction des firmes-mères.

Ce « statut avancé » s’inscrit, par là même, dans la stratégie précitée qui vise à soumettre les pays du Sud au diktat des pays européens dans une logique opportuniste qui ne tient compte que des intérêts économiques de l’UE. Par conséquent, l’idée de partenariat et de coopération demeure un trompe-l’œil. Cette pseudo-faveur est un pur prolongement du prétendu ← 181 | 182 → partenariat : on se demande pourquoi le Maroc n’accorderait pas un « statut avancé » à l’UE.

4. La coopération Sud-Sud : repenser l’Union du Maghreb arabe

Les racines historiques inhérentes à la création de l’Union du Maghreb arabe (UMA) remontent à l’époque de la lutte commune contre la colonisation et aux projets d’unification parus dans l’Orient arabe comme le projet de la grande Syrie, le projet du Croissant fertile et le projet d’unité du grand Nil, etc.

L’objectif de la création de l’UMA en 1989 (Un noyau fut créé en 1964, c’est le Comité permanent consultatif maghrébin) est de réaliser l’union économique des cinq pays formant cette zone (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Mauritanie). Pour y parvenir, quatre étapes ont été définies :

mise en place d’une zone de libre-échange par le démantèlement des barrières tarifaires et non tarifaires ;

formation d’une union douanière ;

formation d’un marché commun ;

unification et harmonisation des plans politiques de développement des États.

Ce projet n’a pas vu le jour à cause des conflits et des rivalités entre les États concernés ; rivalités obligeant ces derniers à chercher d’autres canaux d’intégration économique notamment l’Union européenne. Aujourd’hui les relations commerciales inter-maghrébines ne représentent que 2 % des échanges extérieurs des pays du Maghreb, sur un total de 173 milliards de dollars d’échanges commerciaux. Les pertes annuelles de ces derniers s’élèvent à 10 milliards de dollars, soit 5 % de leur PIB et 1 à 2 points de croissance. Entre les pays arabes, les relations commerciales sont aussi faibles, elles ne représentent que 7 % des échanges de ces pays. L’intégration maghrébine ne peut être décrétée par les chefs d’État, elle doit être le produit spontané d’une intégration par le bas c’est-à-dire celle qui résulte de la volonté des peuples dont la religion, la langue, l’histoire et la géographie constituent un patrimoine commun.

Il est vrai que depuis la création de l’UMA, le Secrétariat général de l’Union organise des rencontres à travers les commissions sectorielles, dont l’objectif est de conclure des conventions de coopération entre les membres de ce groupement, mais force est de constater que cela ne se traduit pas par des actions concrètes.

Lors des quatre congrès (Algérie (2005), Maroc (2006), Tunisie (2007) et Libye (2008)) réunissant les ministres des Finances et les gouverneurs des ← 182 | 183 → Banques centrales des pays de l’UMA, plusieurs recommandations ont été prévues, mais n’ont pas vu le jour. Une commission technique a été désignée, lors du dernier congrès (mars 2008), pour se voir confier la mise en place d’une Banque maghrébine en 2009 (déjà prévue en 1991) mais sous la tutelle du FMI ! « Beaucoup d’accords, de conventions, d’organismes ont été établis non pas sur la base d’une appréciation réaliste et prudente des possibilités de coopération, mais plutôt sur la base d’alliances conjoncturelles, d’ordre idéologique ou personnel. Tout changement de responsables politiques (…) retentit sur les engagements internationaux entraîne sinon leur révocation du moins leur mise en libération » (Mahiou 1983 : 759).

L’UMA telle qu’elle a été conçue en 1989 n’a pas permis de répondre aux objectifs de l’intégration maghrébine. Elle est restée lettre morte. La pierre d’achoppement pour un Maghreb uni réside dans les régimes politiques en place qui ne sont pas le résultat d’un choix démocratique des peuples maghrébins. Ce sont des régimes despotiques qui réduisent le statut des peuples de la région à celui de simples sujets.

Il est vrai qu’il y a des forces démocratiques et nationalistes qui se battent pour instaurer la démocratie, mais nous voyons que le chemin vers cet idéal est encore long et laborieux pour ne pas dire qu’il pourrait être douloureux comme l’enseigne le Printemps arabe.

Les États en place et les intérêts des castes et des oligarchies au pouvoir sont le goulet d’étranglement qui bloque la naissance d’un Maghreb uni, solidaire et démocratique. « Les intérêts étroits entre les pays de l’UMA sont à l’origine de cet état de fait. Pour les pouvoirs en place, ils ne pensent qu’à se pérenniser et rester longtemps au pouvoir », clame un enquêté dans une étude dirigée par Luis Martinez (Martinez 2008 : 8).

5. La revanche du Sud

Ayant refusé d’adhérer au projet de la triade (USA, Europe, Japon), les États d’Amérique latine, sous les auspices du Cuba et du Venezuela, ont préparé une contre-attaque appelée ALBA. Cette union régionale cherche à déconnecter les pays de la zone d’influence américaine et « à renforcer l’autonomie des peuples d’Amérique latine et contribuer à la construction d’un monde multipolaire » (Herrera 2006). L’ALBA promet un développement autocentré au service des peuples à travers la promotion de l’investissement dans cette zone, la conquête de la souveraineté alimentaire, la diversification économique des systèmes productifs, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion (par la satisfaction des besoins essentiels). En tant que négation de l’ALENA, l’ALBA se veut une forme de solidarité venant en aide aux pays pauvres. Les pays membres de l’ALBA ont un projet d’envergure, celui de rassembler en une seule firme continentalisée, dite « Petro America », l’ensemble des compagnies pétrolières publiques du ← 183 | 184 → sous-continent, ce qui facilitera les négociations internationales en matière d’énergie et permettra de trouver des moyens alternatifs dans ce domaine. Un autre projet non moins important, dans cette zone, a été aussi inauguré récemment : il s’agit de la Banque du Sud qui a pour mission première de contribuer à l’allégement voire la suppression des dettes du Sud.

Les pays du Sud – dont le poids géopolitique est influent notamment le Brésil, la Russie, l’Iran, la Chine et l’Afrique du Sud – prennent des positions en direction d’un réaménagement de la scène internationale. Ces pays ont déjà commencé à se regrouper entre eux et à former des blocs entre les pays qui ont les mêmes attitudes vis-à-vis de la triade (CETIM 2005). Ainsi l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud forment actuellement le G3 et ont plusieurs accords avec le MERCOSUR (Marché commun du Sud), en 1998 et en 2003.

Il faut dire que les pays du Sud forment actuellement un noyau dur pour négocier avec le G7, et trouver par cette voie, des solutions aux problèmes que ce dernier leur crée. Vingt pays (G20) négocient aujourd’hui au sujet des problèmes relatifs à l’agriculture notamment la réduction des subventions intérieures, l’amélioration de l’accès aux marchés, l’élimination des subventions à l’exportation. Ces pays revendiquent une réforme de « l’agriculture afin de soumettre le commerce agricole aux règles du système commercial multilatéral et de promouvoir le développement social et économique au moyen du commerce. Le centre de gravité du G20 n’est pas en rupture avec le libre-échange, mais il est sur une position clairement multilatéraliste et anti-hégémonique » (Massiah 2005). Précisons que l’existence de points communs et d’accords entre plusieurs pays du Sud ne signifie en aucune manière l’unité de ce bloc.

En définitive, le Sud doit constituer une force capable de négocier avec la triade. Il doit récupérer son autonomie indépendamment de toute puissance. Une fois constitué solidement, le Sud se permettra d’imposer son agenda au niveau mondial :

Ce projet n’aura de chance de voir sa réalisation avancer progressivement que si des forces sociales se cristallisent autour de lui d’abord à l’échelle des États-nations, seuls capables de véhiculer les réformes nécessaires (…). Cette étape préliminaire est incontournable : sans elle, la vision d’une régionalisation planétaire humaniste et progressiste, susceptible de faire sortir le monde du chaos et de la crise et de redémarrer le développement, restera fatalement utopique (Herrera 2000 : 7).

Bibliographie

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