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Development by Free Trade? Développement à travers le libre-échange?

The Impact of the European Unions’ Neoliberal Agenda on the North African Countries Les enjeux de l’agenda néolibéral de l’Union européenne pour les pays de l’Afrique du Nord

Edited By Gisela Baumgratz, Khaled Chaabane, Werner Ruf and Wilfried Telkämper

One year ago the negotiations between Tunisia and the European Union about a deep and comprehensive free trade agreement (DCFTA) had started in Tunis. Experts from both sides of the Mediterranean accepted to contribute to this book in order to foster the public debate in the North-African countries by informing actors of the civil society about the risks of this new generation of free trade agreements of the EU for the respective countries and their population. In fact, by analyzing the impact of the structural adjustment programs of the World Bank and the International Monetary Fund in Tunisia, Morocco and Algeria since the late 1980s followed up by the EU’s free trade policy, the authors seriously doubt about the positive effects on development and prosperity promised by the promotors of free trade. They underline, on the contrary, that it is the EU which profits from the asymmetric power-relations in order to pursue its economic and especially its security interests related to "illegal migration".

Publié un an après le début des négociations sur l’Accord de libre échange complet et approfondi (ALECA) entre la Tunisie et l’Union européenne, cet ouvrage veut contribuer au débat public dans les pays concernés et alerter les acteurs de la société civile sur les risques que comporte cette nouvelle génération des accords de libre-échange de l’UE. Les experts nord-africains et européens réunis pour débattre des enjeux de la politique économique de l’UE vis-à-vis des pays de l’Afrique du Nord mettent sérieusement en cause la promesse de développement et de prospérité du libre-échange. Analysant l’impact de cette politique entamée par la Banque mondiale et le FMI depuis les années 1980 en Tunisie, en Algérie et au Maroc et poursuivie par l’UE, ils soulignent au contraire que l’UE profite de l’asymétrie des relations de pouvoir pour poursuivre ses intérêts économiques et sécuritaires liés à la « migration illégale ».

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Penser le développement, hier et aujourd’hui. Grandeur et décadence d’une ambition (Baccar Gherib)

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Baccar Gherib

Penser le développement, hier et aujourd’hui

Grandeur et décadence d’une ambition

« On les a entendus en des temps où, après avoir perdu leur signification traditionnelle, ces mots sont devenus des formules creuses » (Hobsbawm 2008 : 31).

Comment les peuples du Sud formulent-ils, aujourd’hui, leurs revendications en matière économique et sociale ? Pensent-ils encore leurs problèmes en termes de domination, de dépendance ou d’échange inégal ? S’ils articulent encore leurs aspirations autour de la notion de développement, celle-ci porte-t-elle encore le même sens, le même contenu, qu’à la période de son émergence, puis de son affirmation au cours des décennies 1950, 1960 et 1970 ? Force est de constater, en effet, que la notion de développement est en train de disparaître, lentement mais sûrement, de notre horizon intellectuel, d’autres notions occupant désormais le champ des débats économiques à l’échelle mondiale, telles que celles de gouvernance, émergence ou développement durable, etc.

Or, cette évolution est loin d’être anodine : elle trahit, à nos yeux, un changement radical du contexte politique et intellectuel, accompagnant un changement tout aussi radical du rapport des forces entre ce qu’on appelait naguère le Tiers Monde, d’un côté, et les pays du premier monde, développé et industrialisé, de l’autre. Nous estimons en effet que les soixante dernières années ont vu une métamorphose dans la perception des problématiques économiques des pays du Sud et, en particulier, dans le contenu même de la notion de développement, quand elle a survécu à l’offensive de ses simulacres.

Car, on le sait, les mots ne sont pas neutres et, derrière les notions, il y a des théories et, derrière les théories, il y a des paradigmes. Dès lors, il est évident que la notion de développement n’a pas le même contenu ni le même sens, selon qu’elle est utilisée par les fondateurs de l’économie du développement, comme Lewis, Hirschman, Myrdal ou Perroux, par leurs successeurs tiers-mondistes, comme Amin, Emmanuel ou Gunder Frank ou, enfin, dans les récentes publications des institutions financières internationales.

Nous allons, dès lors, proposer de dérouler la bobine du film et faire un bref survol de l’histoire de la notion de développement, des origines ← 221 | 222 → à nos jours, en soulignant ses métamorphoses et, surtout, en mettant en relief la subtile dialectique qui lie, à ce niveau, agenda scientifique et agenda politique. Nous identifierons trois principales phases de son évolution : la phase « réformiste » des économistes du développement, celle « radicale » du tiers-mondisme néo-marxiste et la phase « réactionnaire » issue de la contre-offensive néolibérale, déclenchée à partir des années 1980, avant de nous consacrer à une présentation critique des principales notions qui meublent aujourd’hui les analyses et les discours sur l’économie mondiale et qui sont censées remplacer celle de développement.

1. L’émergence du concept et la vision des fondateurs de l’économie du développement

Les notions connexes de sous-développement et de développement apparaissent à la faveur du mouvement de décolonisation, peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, notamment à partir de l’indépendance de l’Inde en 1947. Dans son ouvrage, Le Développement. Histoire d’une Croyance Occidentale, l’économiste Gilbert Rist date son éclosion à partir du point IV du discours d’investiture du président Truman, le 20 janvier 1949 (Rist 2013). Cette partie, qui traite de la politique extérieure des États-Unis, introduit la notion de sous-développement et, indirectement, celle de développement qui devient, à partir de ce moment, le socle d’une idéologie portée par l’essentiel des acteurs internationaux, au Nord comme au Sud…

C’est cette période en effet qui voit apparaître sur la scène internationale, à la suite du déclenchement du mouvement de décolonisation par le démantèlement des empires britannique et français essentiellement, un nouvel acteur que le démographe français, Alfred Sauvy, ne tardera pas à identifier, dans un article paru sur Le Nouvel Observateur en 1952, sous la nouvelle appellation de Tiers Monde, pour se démarquer de la bipolarisation du monde, à la mode pendant la guerre froide, et pour marquer la singularité de ce troisième monde qui se distingue par ses problèmes et ses ambitions spécifiques. L’article, historique grâce à ce néologisme et en raison de cette nouvelle vision du monde, s’achève sur cette phrase qui résonne comme un programme et qui illustre à merveille l’état d’esprit qui anime ce nouvel arrivé sur la scène internationale : « Car enfin, ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé, comme le Tiers-État, veut, lui aussi, être quelque chose » (Sauvy 1952 : 14).

Ce grand changement, concrétisé trois ans plus tard par la Conférence de Bandung en Indonésie, sera, dans un premier temps, appréhendé par l’école dominante, par l’économie standard. Celle-ci a abordé la question du sous-développement comme un simple retard – elle parle de backward countries – et a théorisé cette approche dans un ouvrage classique de Walt W. Rostow, Les étapes de la croissance économique (Rostow 1960). Ce livre, qui s’est ← 222 | 223 → voulu « un manifeste anticommuniste », identifie cinq étapes par lesquelles toute société est appelée à passer : la société traditionnelle, les conditions préalables au décollage, le décollage, la maturité et l’âge de la consommation de masse. Sur cette voie royale, chacun va à son rythme, certains sont en avance, d’autres sont en retard, mais tous sont destinés à atteindre le dernier stade, celui de la consommation de masse, une sorte de fin de l’histoire…

Par ailleurs, l’économie libérale aura recours à la théorie du commerce international et plus spécifiquement à la théorie des avantages comparatifs, telle que formulée par le modèle Hecksher – Ohlin – Samuelson, pour affirmer que, quand les pays échangeurs se spécialisent dans la production où ils sont relativement les plus performants, utilisant le facteur de production où ils sont le mieux dotés, l’échange sera bénéfique aux deux partenaires et porteur de croissance. Elle développe, ce faisant, la thèse de la croissance transmise – par l’intermédiaire de l’échange international – des pays développés vers les pays sous-développés. En somme, la croissance et le développement se réaliseront automatiquement, presque naturellement, grâce aux bienfaits du libre-échange sur les marchés nationaux et internationaux.

C’est contre cette lecture naïve, voire simpliste, faite par l’économie dominante, de la problématique du sous-développement, tant au niveau du diagnostic formulé que des remèdes proposés, que se constituera la première génération des économistes du développement. Ces derniers, que l’on appellera desarollistes en Amérique latine et développementistes ailleurs, refusent clairement la conception du sous-développement comme simple retard, comme une étape historique par laquelle seraient passées toutes les sociétés et dont la sortie se fera naturellement parce qu’il s’agirait en fin de compte uniquement d’une affaire de temps car ils considèrent, comme l’a magistralement montré Alexander Gerschenkron (Gerschenkron 1962) démontant l’argumentaire rostowien, que l’histoire ne se répète pas. Ils insistent, au contraire, sur la spécificité historique du sous-développement qui est ainsi considéré comme un phénomène résultant de la déstructuration d’économies et sociétés précapitalistes suite à l’agression dont elles ont été l’objet, notamment sous la forme de la colonisation directe.

Ces économistes qui, contrairement à leurs prédécesseurs libéraux, se sont pour la plupart engouffrés dans la brèche ouverte par Keynes affirmant que la spécificité de l’économie traitée autorisait la spécificité de l’analyse adoptée, considèrent que les économies « sous-développées » se caractérisent fondamentalement par deux traits : le dualisme et la dépendance (Dockès/Rosier 1988 : 251). Le dualisme est un concept original qui apparaît à travers la réflexion d’A. Lewis qui oppose, pour ce qui concerne les pays sous-développés, un secteur traditionnel, intraverti et autonome, à un secteur moderne, imbriqué au marché mondial et fondé sur les bas salaires, et, dans l’œuvre de F. Perroux qui souligne l’absence d’articulation entre les deux secteurs. La dépendance, elle, apparaît à travers les travaux de Prebisch et Singer et, plus largement, ceux de la CEPAL qui soulignent la domination ← 223 | 224 → subie par les pays de la périphérie, à travers le commerce inégal auquel ils sont soumis et la dégradation séculaire des termes de l’échange (Dockès/Rosier 1988 : 251).

D’un autre côté, les économistes du développement réfutent clairement l’idée d’un mécanisme quasi naturel du développement, tel que théorisé par Rostow et affirmé implicitement par les tenants de la croissance transmise. Ils affirment, au contraire, la nécessité, pour sortir du « cercle vicieux de la pauvreté » et essayer de couvrir les « coûts de l’homme », d’une stratégie de développement que l’État est appelé à concevoir et à mettre en œuvre. Ainsi, et à la suite de Keynes, ils revendiquent et justifient l’intervention des pouvoirs publics, non pas simplement pour lutter contre le chômage mais pour diriger le processus de rattrapage des nations développées. Ils se situent donc clairement dans l’hétérodoxie économique, que ce soit pour ce qui est de l’analyse ou de l’option politique. Ils se rassemblent, pour l’essentiel, dans quatre foyers : autour des économistes de la CEPAL, en Amérique latine, de Gunnar Myrdal, en Suède, d’Albert Hirschman, aux États-Unis, et de François Perroux, en France. Ce dernier est, par ailleurs, l’auteur de la célèbre définition du développement, qui le distingue de la croissance et le lie à un changement de structures et qu’il identifie comme « l’ensemble des changements des structures mentales et des habitudes sociales qui permettent une croissance durable et cumulative du produit réel global ».

Néanmoins, même s’ils se situent dans une perspective critique par rapport à la doxa libérale, les fondateurs de la pensée du développement se caractérisent, d’un côté, par leur optimisme naïf et rétrospectivement infondé, dans la mesure où ils envisagent comme possible de parvenir au développement en une seule décennie, puis, après avoir rectifié le tir et tempéré leur enthousiasme, en deux décennies au maximum. Ils se distinguent, d’un autre côté, par leur réformisme – il est vrai de bon aloi – mais ils n’ont, sans doute, pas assez mesuré les difficultés à réaliser l’objectif du développement dans le monde tel qu’il est, même s’ils sont conscients des effets de domination et plus généralement de l’asymétrie caractérisant les rapports entre les pays du Nord et ceux du Sud. Enfin, si idéologiquement, ils incarnent un réformisme porté sans doute par la vague du keynésianisme triomphant d’après-guerre, on peut dire que, politiquement, ils représentent l’élan ambitieux de construction et de développement des « bourgeoisies nationales » un peu partout dans le Tiers Monde.

Toujours est-il que l’absence de résultats tangibles, l’échec du développement, pour ainsi dire, durant ces deux premières décennies, va pousser certains développementalistes (desarrolistes) à la radicalisation pour prôner que le développement de la périphérie n’est pas possible dans le cadre du système capitaliste, mais seulement en rupture avec lui. C’est la période de l’essor du tiers-mondisme néo-marxiste dans la théorie du développement. ← 224 | 225 →

2. L’apogée du tiers-mondisme néo-marxiste

Vers la fin des années 1960 et le début des années 1970, la théorie du développement est fortement investie par le tiers-mondisme néo-marxiste, à la suite de deux évolutions indépendantes mais concomitantes. D’un côté, comme précité, l’échec du développement, qui perdure, pousse les développementalistes à la radicalisation : ils ne pensent plus à un développement possible au sein du capitalisme mais dans une scission irrévocable avec lui (Dockès/Rosier 1988 : 258). D’un autre côté, le triomphe d’une pensée et d’une idéologie tiers-mondiste, y compris et sans doute plus clairement dans les pays du Nord, consistant essentiellement dans la substitution à la contradiction bourgeoisie-prolétariat, au sein des sociétés capitalistes avancées, la « nouvelle » contradiction entre les pays capitalistes avancés et ceux de la périphérie, comme principe premier d’analyse, a sonné le glas de l’approche réformiste de la pensée du développement. Cette évolution est accompagnée, sur le plan politique, d’un report des espoirs révolutionnaires déçus, au centre, sur les peuples du Tiers Monde. C’est en effet la période où circule, dans nombre de milieux intellectuels, la thèse de l’essayiste Frantz Fanon postulant l’émergence de « l’homme nouveau » à partir du Tiers Monde…

Ce courant tiers-mondiste se caractérisera par certaines thèses fortes. Il considère en effet que :

la pauvreté dans le Tiers Monde est le pendant de la richesse dans le monde développé ;

les indépendances politiques ou institutionnelles s’avèrent insuffisantes pour mener à bien un processus de développement ;

au colonialisme classique, succède un nouveau type de colonialisme, indirect cette fois ;

le sous-développement s’explique par la domination, la dépendance et l’échange inégal.

Et c’est à la faveur de l’essor de ce courant que s’imposera l’analyse des questions de développement à travers le diptyque centre-périphérie issu des analyses de Rosa Luxemburg. D’ailleurs, il y aura un retour aux travaux classiques sur l’impérialisme, ceux de Lénine, Hobson, Luxemburg, etc., pour mieux théoriser le néo-impérialisme succédant à la décolonisation (Dockès/Rosier 1988 : 255).

Les grandes figures de ce courant, que l’on a nommé la bande des quatre pour l’entente intellectuelle qu’elles ont manifestée et qui s’est concrétisée dans la rédaction d’un ouvrage collectif (La crise, quelle crise ?), sont :

André Gunder Frank, important théoricien du développement dépendant, pour qui celui-ci n’est en fin de compte que le « développement du sous-développement » (Frank 1966) ; ← 225 | 226 →

Arghiri Emmanuel, célèbre pour son analyse de l’échange inégal (Emmanuel 1975), appliquant la clé de lecture marxienne de l’exploitation aux échanges internationaux entre pays du centre et ceux de la périphérie ;

Immanuel Wallerstein, théoricien du capitalisme historique et diffuseur, à la suite de Braudel, du concept économie-monde ;

Samir Amin, théoricien du développement inégal, car polarisé et hiérarchisé, à l’échelle mondiale, promoteur de l’analyse en termes de centre et de périphérie, renouvelant le marxisme en critiquant sa dimension eurocentriste et promouvant sa « vocation afro-asiatique ».

C’est lui, notamment, qui prône une stratégie de développement autocentré et, par la suite, la célèbre « déconnexion », qu’il ne perçoit nullement comme une espèce d’autarcie mais plutôt comme une subordination des relations économiques extérieures à l’impératif du développement interne des pays du Sud.

Ce qui est incontestable, c’est que les auteurs de ce courant considèrent qu’il n’y a pas de développement possible dans le cadre du capitalisme, mais seulement en rupture avec celui-ci. Ainsi, Samir Amin écrit-il clairement, à propos du développement : « Le problème n’est pas celui du ‘rattrapage’, mais bien celui de l’édification d’une autre société ». André Gunder Frank est, pour sa part, encore plus explicite : « La seule alternative au « développement du sous-développement » est la révolution socialiste ». Notons, par ailleurs, que cette radicalisation au niveau de la théorie du développement a son pendant au niveau de la politique mondiale, avec notamment l’organisation en 1973 à Alger de la conférence pour un Nouvel Ordre économique international (NOEI).

Néanmoins, cette poussée radicale, accusée d’être trop idéologique et trop pessimiste, ne dominera pas longtemps la pensée sur le développement, car le tournant des années 1980 sera porteur d’un revirement idéologique et théorique. Ce volte-face vise à asseoir de nouveau le traitement libéral de la question du développement et représente, en fin de compte, une véritable restauration, qui videra le concept de développement de tout contenu radical, voire réformiste, et qui réussira, par divers moyens, à l’édulcorer, à l’émasculer pour n’en faire qu’une pâle copie de ce qu’il était pendant les trois décennies allant des années 1950 jusqu’aux années 1970.

3. La restauration de la vision libérale du développement

Les années 1980 représentent, en effet, pour notre objet d’analyse, un tournant majeur, caractérisé par des évolutions historiques, notamment politiques, qui vont avoir une claire incidence sur la perception des questions liées au développement. Elles se définissent d’abord par l’essoufflement du ← 226 | 227 → modèle fordiste, de l’État-providence et, conséquemment, de la pensée keynésienne, ensuite, par le retour en force de la droite ultralibérale sur l’échiquier politique, avec notamment l’ascension de Margaret Thatcher au pouvoir en 1979 en Angleterre, puis celle de Ronald Reagan en 1980 aux États-Unis et, dans les pays de l’Europe de l’Ouest, les débuts du « tournant de la rigueur ». Enfin, on assiste aux premières grandes crises d’endettement dans les pays du Tiers Monde, sans compter l’échec patent des expériences dites « bureaucratiques ».

Toutes ces évolutions favoriseront le retour au premier plan des thèses libérales dans le traitement des questions économiques en général et celles liées au développement en particulier. Elles se concrétiseront presque immédiatement, à l’initiative des institutions de Bretton Woods, par la mise en œuvre, à l’adresse des pays de la périphérie en difficulté, des célèbres Plans d’ajustement structurel prônant comme réformes essentiellement des mesures de libéralisation, déréglementation et privatisation, ce qui fera dire à Samir Amin, fidèle à sa vision, qu’il s’agit bien d’ajustements structurels des économies de la périphérie à la logique d’accumulation du capital dans le centre…

Ces réformes libérales, imposées aux pays du Tiers Monde à la faveur des crises d’endettement, représentent incontestablement un véritable coup dur à l’idéal du développement tel que conçu par la génération des fondateurs, puis radicalisé par les dépendantistes et les tiers-mondistes. Mais il ne s’agissait là que du début de la contre-offensive libérale. Celle-ci allait en effet se poursuivre, renforcée par d’autres évolutions politiques et idéologiques à l’échelle mondiale.

La fin des années 1980 verra en effet la chute du mur de Berlin et, avec lui, de tous les régimes communistes qui ont pendant longtemps incarné l’existence d’une alternative viable au capitalisme. Cette chute sera suivie de la transition de toutes ces économies naguère administrées vers les « règles du marché », ce qui, conjointement à l’émergence dans les sciences économiques de la théorie néo-institutionnaliste de Douglass North et Ronald Coase, favorisera désormais un traitement institutionnel des questions de développement.

En tout cas, il est clair qu’avec la chute du communisme, c’est certes la fin de la guerre froide, mais c’est également la fin d’un monde bipolaire et la fin du défi communiste dont l’existence, comme le rappelle le philosophe Domenico Losurdo, a poussé le capitalisme à faire, dans ses sociétés avancées, et au niveau mondial, bien des concessions qui, loin d’être éternelles, s’avèrent, on est en train de le voir, précaires. L’auteur de Contre histoire du libéralisme nous rappelle, à cet égard, ce que les grands acquis politiques, économiques et sociaux et les réformes majeures du XXe doivent au communisme :

La décolonisation et, en tant qu’ils concernent l’Occident, la naissance de la démocratie et du suffrage universel, tout comme le dépassement des ← 227 | 228 → trois grandes discriminations historiques (raciales, censitaires et de genre) ainsi que la création de l’État social, ont été des conquêtes impensables sans la contribution du mouvement communiste. Au défi représenté par ce mouvement, a correspondu en Occident l’époque de la « révolution passive » avec l’introduction de réformes importantes sous la direction de la bourgeoisie. Avec la disparition de ce défi s’ouvre une période de réaction plus ou moins ouverte (Losurdo 2007).

Ainsi, toutes ces évolutions induisent à l’évidence une réduction de l’ambition comme de la marge de manœuvre des pays du Tiers Monde. C’est en tout cas, à ce moment précis de l’histoire (en 1989), qui coïncide avec la chute du mur de Berlin, que Francis Fukuyama décrétera, dans un célèbre article paru sur la revue National Interest, la fin de l’histoire, avec pour seul horizon, pour tous les peuples, la démocratie libérale et le marché (Fukuyama 1989). Et c’est au cours de la même année que l’économiste britannique John Williams énonce, sans contestation notable, les dix points du Consensus de Washington, désormais le passage obligé de toute économie en difficulté, recourant à l’aide des institutions financières internationales et soumise, en contrepartie, à une panoplie de réformes d’essence foncièrement libérales.

C’est également, plus ou moins, à la même période, que les grands théoriciens du développement, de la génération des fondateurs, comme de la génération radicale concluront, de manière lucide, à la fin du développement. Ainsi Albert Hirschman publiera au tournant des années 1980 son célèbre article qui résonne comme un acte de décès, Grandeur et Décadence de l’Économie du Développement (Hirschman 1981). Et c’est en 1989 que Samir Amin assènera, quant à lui, cette terrible sentence : « Le développement est en panne, sa théorie en crise, et son idéologie, l’objet de doute » (Amin 1989). C’est en effet la fin du concept de développement comme ambition politique et comme problématique théorique, telles qu’elles ont été conçues durant les trois premières décennies ayant succédé au déclenchement du mouvement de décolonisation. Il allait être condamné à dépérir ou à être remplacé par des ersatz.

4. Les ersatz contemporains du développement

Le constat de Samir Amin ou celui de Dockès et Rosier (« La pensée libérale livre actuellement une puissante contre-offensive contre toute forme de pensée “radicale”, voire réformiste… contre le tiers-mondisme et pour l’immersion sans contrôle des pays sous-développés dans le marché mondial », Dockès/Rosier 1988 : 245), relevant, à la fin des années 1980, la puissance de la contre-offensive libérale, ne furent pas ni des épanchements pessimistes ni de simples cris de Cassandre mais des analyses prémonitoires. Peu après, en effet, l’économie du développement régressait notablement comme spécialité des sciences économiques pour disparaître. Le même ← 228 | 229 → sort l’attendait en tant que discipline enseignée dans le cursus des sciences économiques. Et, dans le débat sur l’économie mondiale, entre théoriciens de l’économie ou entre les acteurs internationaux, la notion de développement commençait à être remplacée, lentement mais sûrement, par d’autres notions, successivement ou dans le même temps, qui occupèrent l’espace qui était, il y a quelque peu, celui du développement. Ainsi, apparurent dans ce champ les notions de gouvernance, d’émergence, de développement durable, outre celle, omniprésente, de mondialisation. Or, qui ne voit là que chacune de ces notions porte en elle une euphémisation (atténuation), une émasculation, voire une amputation de la notion de développement ?

Ainsi, axant sa problématique essentiellement sur les réformes institutionnelles censées déboucher sur le respect de la règle de droit et la de concurrence, la notion de gouvernance représente indubitablement une dégradation de la réflexion sur le développement : si le sous-développement était considéré, dans les années 1950, comme la conséquence d’un blocage dû à des structures particulières, il devient, dans l’optique de la bonne gouvernance, perçu comme le résultat du refus par certaines sociétés de l’assimilation et de l’application des règles du marché (Charpentier 2002) !

Le même constat vaut pour le concept d’émergence qui représente un véritable appauvrissement par rapport au concept de développement dont il perd les aspects qualitatifs, pour ne garder que les critères quantitatifs liés à la croissance économique. L’émergence n’est-elle pas, en effet, définie comme une « sortie de la trappe de pauvreté et l’engagement dans une séquence de croissance suffisamment longue pour converger vers le club des pays industrialisés » (Rist 2013) ? Et, outre l’appauvrissement conceptuel, le concept d’émergence représente un véritable acte de dépolitisation par rapport à celui de développement car, ainsi que le rappellent Piveteau et Rougier, à juste raison : « Par l’origine et la géographie de son objet initial, l’économie du développement s’est construite sur un projet normatif. Dans les pays du Sud nouvellement indépendants, elle rencontrait, lorsqu’elle n’y contribuait pas directement, un projet mobilisateur de transformation du monde. L’émergence ne fait, elle, l’objet d’aucune mobilisation sociale explicite » (Piveteau/Rougier 2010).

Quant au concept de développement durable, on voit facilement qu’en mettant au premier plan les préoccupations écologiques – pour légitimes qu’elles soient – il transcende clairement l’opposition Nord-Sud, en mettant tout le monde dans le même sac, et annule, ce faisant, ce qui faisait la spécificité de la réflexion sur le développement : le sort des pays du Tiers Monde et leur aspiration à un mieux-être.

Enfin, le discours sur la mondialisation porte lui aussi cette vision gommant les différences entre le centre du système capitaliste et sa périphérie, entre économies du Nord et celles du Sud, les présentant comme étant également soumises aux contraintes de l’interdépendance économique et financière au niveau mondial. Avec, en prime, un discours ← 229 | 230 → fortement démobilisateur, soulignant la perte de souveraineté économique nationale du fait de la progression des firmes transnationales et des marchés aux dépens des États et la forte réduction de la marge de manœuvre qui en découle pour toute politique économique nationale.

Au terme de ce bref survol de l’histoire du concept de développement qu’on peut considérer comme une tentative pour montrer l’évolution du contenu de la notion et de sa portée au gré de l’évolution du climat intellectuel et politique au niveau mondial, on peut conclure d’abord à l’appauvrissement du concept, perceptible dans ce qui en a survécu : né comme un projet normatif, fondé sur une vision historique des transformations de la périphérie, il est en train de devenir subrepticement le projet de l’extension au niveau mondial du système de marché (Hugon 1991). On peut aboutir, ensuite, au constat que ce concept est en train – si ce n’est déjà fait – d’être remplacé par d’autres concepts, moins ambitieux, en ce qu’ils se fondent beaucoup plus facilement dans le moule de l’idéologie dominante. On pense ici aux simulacres du concept de développement que sont les notions de gouvernance, d’émergence et de développement durable.

Ainsi, incapable de réaliser le développement dans la pratique historique, le néolibéralisme conquérant a dû, dans un premier temps, se résoudre à euphémiser le sens du concept et édulcorer son contenu et sa portée, puis, dans un deuxième temps, lui préférer d’autres notions et d’autres objectifs, nettement moins ambitieux, pour les sociétés du Sud. Autrement dit, à défaut de soigner les maux, on s’est résolu à changer les mots (Rodhain 2007). Or, on estime que c’est le déclin, voire le reflux, d’une pensée critique, porteuse d’un projet de transformation du monde et d’émancipation qui est à l’origine de l’apathie actuelle, du désarroi face aux défis économiques et sociaux que nous sommes appelés à affronter aujourd’hui.

Cette régression des ambitions économiques et sociales des pays du Sud, voire l’absence d’un projet et d’une vision globale et cohérente en la matière, vaut, en particulier, pour la Tunisie. Celle-ci, qui vit une transition démocratique ou une phase postrévolutionnaire, peine à trouver les bonnes réponses aux problèmes économiques et sociaux soulevés par la révolution, à élaborer une vision et à porter un projet en la matière, malgré l’importance des attentes et leur caractère urgent. Pour mieux saisir cet état de fait, il suffit de comparer la situation d’aujourd’hui à ce qu’elle était au sortir de la colonisation et plus précisément dans les années 1960 avec la mise en œuvre des célèbres Perspectives Décennales.

Non seulement l’État était porteur, à cette époque, d’une stratégie de développement souveraine, globale et cohérente, mais celle-ci s’articulait également à un projet de transformation sociale dont les mots d’ordre étaient la décolonisation économique, la promotion de l’homme, les réformes des structures et l’auto-développement (Ayari 2003), le tout porté par un discours de mobilisation autour du développement ou, pour reprendre la formule chère à Habib Bourguiba, le combat suprême dont on aurait tort ← 230 | 231 → de se moquer. Par contraste, nos élites semblent perdues, sans vision ni projet, et, pour cela même, dépendantes et demandeuses des analyses et des propositions de réformes issues des institutions financières internationales.

Ainsi, si l’on se trouve dans cette situation, c’est parce que, contrairement aux trois premières décennies succédant à la décolonisation, la pensée libérale, celle de l’ordre dominant, a clairement gagné la bataille idéologique. On peut également comprendre, par là même, pourquoi la notion de développement dans ses versions réformistes et radicales n’est plus à l’ordre du jour. Or, ce retournement idéologique est loin d’être anodin : il consacre la défaite temporaire de toute pensée critique à vocation émancipatrice car les défaites idéologiques sont plus graves que les défaites politiques : elles agissent en amont et portent en effet sur notre manière de voir le monde qui change ainsi « dans nos têtes avant de changer sur le terrain » (Calame 1996).

Les temps idéologiques et politiques ont changé. Il vaut mieux en prendre conscience pour s’atteler à remonter la pente et sortir au plus vite de cette situation où l’on se trouve dépossédé des moyens intellectuels et théoriques de ses ambitions pourtant légitimes.

Bibliographie

Ayari, Chedly (2003) : Le système de développement tunisien. Les années 1962-1986, Tunis, CPU.

Calame, Pierre (1996) : « Mondialisation et développement, des enjeux contradictoires ? », Institut de recherche et de débat sur la gouvernance (IRG), décembre.

Charpentier, Dominique (2002) : « Les théories du développement par Gérard Azoulay », in : Alternatives Économiques, n° 209 (décembre).

Dockès, Pierre / Rosier, Bernard (1988) : L’histoire ambiguë. Croissance et développement en question, Paris, PUF.

Emmanuel, Arghiri (1975) : L’échange inégal. Essai sur les antagonismes dans les rapports internationaux, Paris, François Maspero.

Frank, Andre Gunder (1966) : « The development of underdevelopment », in : Monthly Review, vol. 18, n° 4 (September).

Gerschenkron, Alexander (1962) : Economic Backwardness in Historical Perspective, New York / Washington / London, Praeger.

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