Show Less
Open access

L'Europe dans le monde du football

Genèse et formation de l’UEFA (1930-1960)

Series:

Philippe Vonnard

Comment expliquer la popularité du football à l’échelle européenne ? Une des pistes pour répondre à cette question est d’étudier le rôle de l’Union des associations européennes de football (UEFA) qui n’a eu de cesse d’agir en vue de renforcer les échanges footballistiques au niveau européen. À partir du dépouillement d’archives inédites, ce livre répond à un vide historiographique en proposant de retracer la genèse et la formation de l’UEFA dans une perspective globale et qui privilégie le long terme. Nous défendons ici la thèse que la mise en place de cette organisation au milieu des années 1950 est un tournant dans l’histoire du football européen.

Trois axes principaux complémentaires sont développés tout au long de cet ouvrage. Le premier traite du rôle de la FIFA (Fédération internationale de football association), puis de l’UEFA dans le développement d’une dynamique européenne du jeu. Le deuxième questionne la possibilité qu’ont les dirigeants du football de créer un organisme qui transcende les barrières de la Guerre froide (à sa fondation, l’UEFA compte une trentaine de pays européens). Finalement, le troisième interroge les raisons de la constitution de l’UEFA durant les années 1950 ainsi que le modèle d’organisation choisi par ses promoteurs.

Show Summary Details
Open access

Conclusion de la partie

Conclusion de la partie

Cette partie a permis de retracer la genèse de l’UEFA. Tout d’abord, par le biais d’indicateurs quantitatifs et qualitatifs, nous avons souligné la forte hégémonie européenne qui existe, durant les années 1930, au sein de la Fédération internationale. Nous avons également indiqué que, par l’entremise de certaines actions comme la Coupe du monde – dont les éditions de 1934 et 1938 s’apparentent à de véritables championnats d’Europe – et les rencontres de la FIFA de 1937 et 1938, la FIFA dynamise indéniablement le football continental durant les années 1930. Enfin, nous avons relevé que ses congrès annuels font office de plateformes d’échange entre les dirigeants européens, ces événements permettant non seulement des discussions sur le football mais aussi le partage de nombreux moments de sociabilité. Au fil des années, l’élite dirigeante de la Fédération internationale, composée d’une dizaine de membres issus d’associations européennes, peut s’apparenter à un réseau transnational de dirigeants œuvrant pour le développement du football, et en premier lieu sur le Vieux Continent. Dès lors, nous avons confirmé, mais aussi précisé, les analyses de Grégory Quin et Paul Dietschy évoquées plus haut et qui soulignaient le fait que la FIFA peut être considérée comme une pré-organisation du football européen.

En outre, nous avons montré que l’élite de la FIFA met en place, durant les années 1930, différentes stratégies qui permettent de neutraliser les conflits en interne, élément indispensable pour établir une organisation forte ayant le monopole en matière d’administration du football. Pour ce faire, des règles – écrites ou tacites – sont élaborées, comme celles de convoquer les différents blocs régionaux qui existent au sein du comité exécutif de la Fédération. De même, l’organisation élit des dirigeants qui sont plutôt diplomates et agissent avant tout pour l’organisation. Enfin, l’élite de la FIFA mène une politique non interventionniste, à savoir de ne pas interférer dans les affaires internes des associations nationales. Par ailleurs, ses membres agissent dans le but de construire l’autonomie de l’organisation sur la scène internationale. À ce titre, il s’agit notamment de limiter les ingérences politiques. Outre une rhétorique constante soulignant que le football et la politique sont deux domaines séparés, l’élite de la FIFA prend aussi des décisions en matière de structure de l’organisation. Par exemple, il s’agit d’assurer son autofinancement, de recruter à sa tête des←187 | 188→ dirigeants qui font consensus ainsi que de placer le siège de la FIFA dans un pays neutre. Ces décisions permettent à la Fédération d’être considérée comme une organisation non gouvernementale sur la scène internationale. Afin de saisir les raisons qui expliquent la mise en place de cette politique, mais aussi de comprendre son succès, nous nous sommes focalisés sur l’élite dirigeante de l’organisation. Nous avons montré que ses membres sont animés par des objectifs analogues en matière de développement de la FIFA, disposent tous d’importantes ressources en matière de capitaux footballistiques, cosmopolites et sociaux qui leur permettent d’évoluer à l’échelle internationale. Ainsi, nous avons montré qu’un réseau d’une dizaine d’individus porte cet « internationalisme footballistique » durant les années 1930. En outre, nous avons signalé que certains dirigeants poursuivent aussi un but plus politique, à savoir que le football peut être un vecteur de rapprochement des peuples. C’est notamment le cas de Jules Rimet, qui prône souvent cet aspect en s’inspirant – sans pour autant le nommer – des idéaux de Coubertin quant au rôle des sports dans la pacification des peuples.

Ces formes de gouvernance créées par les dirigeants de la FIFA sont cruciales pour le développement mais aussi pour la pérennisation de l’organisation. En effet, elles permettent à la Fédération internationale de résister en partie à l’ingérence allemande durant la Deuxième Guerre mondiale. Cette situation est à souligner puisque d’autres fédérations internationales, comme celles de boxe ou d’escrime, ne parviennent pas à continuer leurs activités durant le conflit. Par ailleurs, ce sont aussi ces stratégies qui permettent de négocier au mieux la sortie de guerre. Nous avons néanmoins relevé que celles-ci ne sont pas figées mais doivent être renégociées au fil du développement des contextes footballistiques et internationaux.

Enfin, nous avons aussi souligné que l’hégémonie européenne au sein de la FIFA est remise en question depuis les années 1930 par les associations sud-américaines, qui préconisent notamment une décentralisation de l’organisation. Face aux tensions qui découlent de cette décision, il est décidé, en 1938, de réserver une place à un dirigeant sud-américain au sein du comité exécutif. Cette décision est suivie de celle, au sortir de la guerre, de réserver une place à un dirigeant sud-américain supplémentaire. Mais, ce n’est toujours pas suffisant pour les dirigeants sud-américains. L’internationalisation du football dans la seconde partie des années 1940 va toutefois offrir un terreau favorable aux volontés des associations sud-américaines. En effet, après 1945, la FIFA voit le nombre de ses membres augmenter constamment. Ces arrivants, qui profitent du contexte naissant de la décolonisation, amènent de nouvelles problématiques pour←188 | 189→ le secrétariat, tant en termes de développement du jeu que du point de vue de leurs situations politiques sur la scène internationale. Enfin, avec l’entrée de l’URSS à la FIFA en 1947, un bloc soviétique se crée au sein de la Fédération internationale. Désormais, le réseau de dirigeants européens qui s’est développé pendant les années 1930 connaît une rupture entre les pays d’Europe de l’Ouest et de l’Est. Ainsi, la domination des Européens semble contestée, et c’est peut-être également pourquoi les Sud-Américains développent leurs revendications à ce moment précis, en pouvant compter sur l’appui des associations d’Amérique centrale. Tenant compte de ce contexte de tensions, un trio de dirigeants, composé de l’Italien Ottorino Barassi, de l’Anglais Stanley Rous et du Suisse Ernst Thommen, de plus en plus influent sur la scène footballistique internationale, commence à imaginer une restructuration de l’architecture de la FIFA. Il s’agit pour eux autant de répondre au développement du football et de contenter les Sud-Américains que de se profiler, par leurs actions, comme les futurs leaders de la FIFA. Ainsi, au début des années 1950, le contexte semble favorable à un débat sur une réorganisation de la FIFA qui se concrétiserait par sa régionalisation.←189 | 190→ ←190 | 191→