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Recherche littéraire/Literary Research

Fall 2019

Series:

Edited By Marc Maufort

Daniel Acke, Mark Anderson, Eugene L. Arva, Franca Bellarsi, Valérie-Anne Belleflamme, Thomas Buffet, Ipshita Chanda, Mateusz Chmurski, Wiebke Denecke, Christophe Den Tandt, Lieven D’hulst, César Domínguez, Manfred Engel, Dorothy Figueira, John B. Forster, Massimo Fusillo, Gerald Gillespie, Marie Herbillon, S. Satish Kumar, François Lecercle, Ursula Lindqvist, Jocelyn Martin, Jessica Maufort, Marc Maufort, Sam McCracken, Isabelle Meuret, Delphine Munos, Daniel-Henri Pageaux, Danielle Perrot-Corpet, Frank Schulze-Engler, Monica Spiridon, Jüri Talvet, Daria Tunca, Cyril Vettorato, Hein Viljoen, Jenny Webb

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Danielle Perrot-Corpet: Claire Hennequet. Nation, démocratie et poésie en Amérique. L’identité poétique de la nation chez Walt Whitman, José Martí et Aimé Césaire. Paris : Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2017. Pp. 257. ISBN : 9782878547085.

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Claire Hennequet. Nation, démocratie et poésie en Amérique. L’identité poétique de la nation chez Walt Whitman, José Martí et Aimé Césaire. Paris : Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2017. Pp. 257. ISBN : 9782878547085.

Version remaniée d’une thèse de doctorat en littérature comparée, dirigée par Jean Bessière et soutenue à l’université de la Sorbonne Nouvelle en 2014, l’ouvrage de Claire Hennequet met en regard trois poètes qui ont en commun d’être reconnus comme des « poètes nationaux », explicitement reliés par la mémoire collective à l’identité de la nation : le Cubain José Martí (1853–1895), le Martiniquais Aimé Césaire (1913–2008) et l’Américain Walt Whitman (1819–1892). Le but est d’établir un lien « entre le devenir national des œuvres des poètes nationaux et leur contenu » (14), de rechercher si de telles œuvres ont en commun des qualités poétiques susceptibles de répondre à un besoin spécifique d’une société donnée en un temps donné, tout en se prêtant à une lecture bien plus large que ce que leur caractère national (et volontiers nationaliste) pouvait laisser prévoir.

Après avoir justifié le choix d’un corpus qui, illustrant les trois pôles du « Nouveau Monde » (le continent nord-américain, les Antilles, l’Amérique du Sud où Martí a séjourné en exil), doit permettre de travailler sur une notion cohérente de nation, du fait des caractéristiques communes données aux différentes collectivités de cette vaste aire géographique « par leur constitution récente, par leur rapport à la métropole ou à l’ancienne métropole coloniale, par le statut des créoles et des indigènes et par l’héritage de l’esclavage et des tensions raciales » (23), tandis que l’échelonnement temporel sur une centaine d’années « offre une vision diachronique de la manière dont ces problèmes furent abordés, ce qui s’avère particulièrement intéressant concernant la question de l’esclavage » (ibid.), l’introduction présente à grands traits les textes majeurs des trois auteurs (en particulier Leaves of Grass (1855) de Whitman, Cahier d’un retour au pays natal (1939) de Césaire, Versos libres (1882) et Versos sencillos (1891) de Martí), de manière à mettre ←231 | 232→en lumière dans leur œuvre une « ambition nationale […] nourrie de leur désir de liberté » (43) à la fois individuelle, politique et intime. Ce désir de liberté frappe leur entreprise – « donner à leurs compatriotes ou frères les moyens de cette liberté » – du sceau d’une démesure qui s’illustre « dans la dimension des espaces, des peuples et des histoires qu’ils prennent en charge et dans la complexité des tensions, comme celles héritées de l’esclavage, auxquelles ils se confrontent » (ibid.). Tels sont les aspects de cette vaste entreprise de (re-)fondation nationale que l’ouvrage se propose d’étudier en quatre mouvements, avant de consacrer son cinquième et dernier chapitre à la mise en évidence de leur réussite, qui tient dans « leur capacité à révolutionner le champ littéraire et la langue, dont découle la portée politique de leur œuvre, sa capacité à transformer le champ social » (43) – une faculté d’apporter, à l’instar d’un Kafka, une réponse « indissociablement stylistique et politique » à un problème « indissociablement politique et linguistique » (Deleuze et Parnet Dialogues 89), suivant le concept deleuzien de littérature mineure.

Première Partie : La conquête verbale du territoire

Le premier chapitre de l’ouvrage analyse les spécificités lexicales des trois œuvres poétiques pour mettre en lumière la façon dont chacune s’émancipe du regard européen sur les territoires du Nouveau Monde.

Ainsi, Whitman célèbre la diversité et la prodigalité de la terre d’Amérique « comme un bien commun », mettant en exergue « la relation qui s’est créée entre le peuple et son territoire » (69) en intégrant des mots pour désigner des objets nouveaux et des surnoms pour dire l’ancrage des individus dans leur région d’origine. Les paysages et climats prennent une dimension de représentation symbolique du caractère national, « âpre et grandiose comme les prairies de l’Ouest » (ibid.), tandis que l’exotisme se concentre dans l’appropriation de toponymes amérindiens, de pair avec un silence maintenu sur les violences perpétrées envers les Premières Nations (dont l’extinction est présentée comme inévitable).

Césaire, quant à lui, prend le contrepied du stéréotype colonialiste des « Antilles heureuses » et bat en brèche tout exotisme, tout en reliant la représentation de la Martinique (avec ses espèces locales, sa topographie et sa ville coloniale) à tout un « imaginaire symbolique occidental, antillais, américain et africain qui trouve ses racines dans l’histoire de ←232 | 233→la diaspora noire et va à l’encontre de tout mouvement de repli sur l’île natale » (69–70).

Chez Martí enfin, le rejet de la domination européocentriste (à l’origine d’une tradition d’auto-exotisme chez les auteurs cubains) passe par une déréalisation du territoire : « les poèmes de l’exilé dépeignent une relation à la terre natale vécue sur un mode intime dans lequel les éléments du paysage se fondent dans l’évocation des sentiments nostalgiques du je lyrique » (70).

Deuxième Partie : le façonnage poétique du peuple

Interrogeant la notion de « peuple » chez les trois poètes, le deuxième chapitre montre que la quête de la liberté est un trait fondamental commun à la représentation du peuple qu’on trouve dans leurs œuvres. Cependant, la tonalité dominante diffère de l’un à l’autre.

Alors que Whitman propose « une vue d’ensemble de la diversité des styles de vie et des métiers de ses contemporains » (95), non pas figée en une image définitive mais unie dans la célébration d’une force physique et morale (dont le groupe social des travailleurs est l’emblème) qui garantit la liberté politique individuelle et nationale, Césaire au contraire déconstruit avec sarcasme les stéréotypes racistes tout en fustigeant les faiblesses morales de son peuple, usant d’une « violence de ton qui ne s’embarrasse d’aucune précaution oratoire vis-à-vis des oppresseurs ou des opprimés. Cette liberté de parole impose avec fracas l’égalité des hommes sans distinction de couleur » (96).

Enfin, les poèmes de Martí dépeignent le peuple cubain – caractérisé par sa situation historique de victime du pouvoir tyrannique de la Couronne espagnole – « comme un tout, plutôt qu’à travers ses parties comme chez Whitman » (95) : « Chez Martí la représentation du peuple est entièrement absorbée dans les objectifs de la lutte politique de libération. Le peuple cubain qui vit dans ses vers ne respire que l’air raréfié d’un patriotisme ardent et pur » (96).

Troisième partie : Le poète face à l’esclavage

Le troisième chapitre s’attaque à une question centrale pour la compréhension des sociétés américaines : le fait social et historique de ←233 | 234→l’esclavage, qui oppose « une sourde résistance » (97) à l’ambition de liberté affirmée par Whitman, Martí et Césaire.

Dans Leaves of Grass, dont les éditions successives précèdent puis accompagnent le déclenchement de la Guerre de Sécession, l’abolition de l’esclavage et la mise en place de la ségrégation raciale, le lecteur peut trouver « un éventail de représentations de Noirs qui va d’une peinture idéalisée de la vie dans les plantations à une représentation radicale de la souffrance et de la haine des esclaves, en passant par l’incarnation de l’idéal masculin et démocratique dans la figure du cocher noir » (140–41). La visée de Whitman, dans une Amérique déchirée par la question de l’esclavage, est d’offrir un espace de conciliation entre les parties – visée qui n’est pas bien reçue par ses contemporains, « plus sensibles aux exigences de la charité chrétienne que capables d’entendre une affirmation d’égalité absolue » (142).

Les Versos sencillos de Martí paraissent en 1891, alors que l’esclavage vient tout juste d’être totalement aboli à Cuba (en 1886), s’adressant ainsi à des lecteurs qui ont toutes les chances d’avoir connu des victimes de la traite (en particulier la traite illicite, dont le poète a été témoin dans son enfance), ou d’en avoir été eux-mêmes victimes. L’œuvre fait coexister « l’esclavage comme métaphore politique de la situation coloniale et l’esclavage comme fait historique » (141). Martí, qui a séjourné en Amérique du Nord au lendemain de l’abolition de l’esclavage, est très sensible au danger que les tensions raciales peuvent faire courir à l’unité de la nation cubaine qu’il rêve libérée du joug espagnol : invoquant romantiquement la lutte commune menée par les Cubains blancs et noirs contre l’Espagne au cours de l’héroïque Guerre des Dix Ans (1868–1878) imaginée comme purificatrice et unificatrice, le poète théorise en outre, au service de l’union de tous les Cubains, blancs, noirs, indiens ou mulâtres, une vision strictement antiraciste de l’humanité délivrée de l’idée erronée de « race ».

Si le poète cubain plaide encore pour l’oubli des violences passées comme moyen de réconciliation nationale, Césaire au contraire se heurte, à la fin des années 1930, à une amnésie collective qu’il entreprend de combattre : Cahier d’un retour au pays natal est « une exploration méthodique de l’esclavage et de la traite grâce à une documentation historique précise et un recours à l’imaginaire là où les sources font défaut » (141). Sa visée n’est pas la confrontation raciale : c’est « une désaliénation des Noirs qui ouvre à la civilisation occidentale un autre avenir que la domination politique, économique ou technique sur le reste du monde ». ←234 | 235→Comme chez Martí et Whitman, la liberté désirée par le poète « s’articule à une conception inclusive et égalitaire de la communauté » (ibid.).

Quatrième partie : La représentation des luttes fondatrices

Le quatrième chapitre de l’ouvrage revient sur la façon dont les trois poètes abordent dans leurs œuvres les conflits armés (Guerres d’indépendance, Guerre de Sécession) qui, au nom de la défense de la liberté, ont marqué l’histoire des États-Unis, de Cuba et des Antilles françaises. Tandis que Whitman, né dans une Amérique indépendante, se concentre sur une guerre civile dont il a été le témoin privilégié, Martí et Césaire, nés dans les colonies, mettent l’accent sur la nécessaire obtention de l’indépendance « vis-à-vis des pouvoirs extérieurs qui les privent de liberté ou les menacent » (159).

Whitman, chantre des jours grandioses de la défense de l’Union, dans lesquels il voit « l’arrivée à maturité du peuple américain » (158) épris de liberté, « offre une vision unificatrice du conflit rendant hommage à la valeur des deux camps et projette la nation réunifiée vers un avenir commun » (182). Puis, au gré de l’avancée du pays vers la reconstruction et la modernité, l’accent se déplace, dans l’œuvre poétique, vers un « vœu de fidélité à la mémoire des disparus » (ibid.).

Martí se concentre pour sa part sur la question de l’indépendance nationale : analyste critique, dans son œuvre en prose, de l’histoire de l’indépendantisme cubain comme du modèle délicat à manier qu’offre le voisin américain, le poète réserve ses vers à l’exaltation de la mémoire des combattants assassinés par le pouvoir espagnol, tout en promouvant « un patriotisme universel, noble sentiment qui commande le sacrifice » (183).

Césaire, enfin, fait œuvre d’historien pour rétablir certaines vérités de l’histoire d’Haïti et des Antilles françaises, occultées en particulier par le « schœlcherisme officiel » (qui a longtemps fait de la République française l’unique acteur de la libération d’une population noire qui aurait subi son sort dans une passivité résignée) : réévaluation historique (de l’indépendance d’Haïti, de l’abolition de l’esclavage et de la Révolution française) et célébration poétique de grandes figures antillaises (Louverture, Delgrès) se conjuguent « pour permettre à la mémoire collective de jouer enfin son rôle dans “la reconnaissance du passé comme ayant été” (Paul Ricœur) » (183).

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Cinquième Partie : Poètes nationaux, littérature mineure

Le dernier chapitre de l’ouvrage envisage de résoudre le paradoxe au gré duquel les trois poètes doivent en définitive leur canonisation comme poètes « nationaux » à leur qualité même d’écrivains « mineurs » au sens de Deleuze et Guattari – qui définissent la « littérature mineure » par ces trois caractères que sont « la déterritorialisation », « le branchement de l’individuel sur l’immédiat-politique », « l’agencement collectif d’énonciation » (Deleuze et Guattari, « Qu’est-ce qu’une littérature mineure ? » 29 sq.).

On reconnaît ces traits distinctifs dans la vie et les œuvres des poètes, selon des modalités distinctes : la marginalité de Whitman tient d’abord à ses audaces formelles et thématiques (notamment le prosaïsme avec lequel il aborde la sexualité), qui le mettent en délicatesse avec les goûts de la majorité respectable. Martí, quant à lui, est maintenu à l’écart de la communauté nationale par une vie passée en exil, tandis que le recours à l’espagnol l’oblige à s’exprimer dans la langue de l’oppresseur – difficulté qu’il partage avec Aimé Césaire, tenu en outre à la marge de la communauté littéraire métropolitaine par les préjugés liés à sa couleur de peau.

Dans les trois cas, la posture déterritorialisée permet au poète d’exprimer « une autre communauté potentielle » (Deleuze et Guattari, « Qu’est-ce qu’une littérature mineure ? » 30) que le travail herméneutique des lecteurs, toujours mis en échec par la langue poétique, toujours relancé, contribue à faire advenir – si bien qu’il n’y a « pas de paradoxe à être à la fois un poète national et un poète mineur, une figure révérée d’un ordre établi et un révolutionnaire, puisque le poète national est d’abord, chronologiquement et par nature, un poète mineur qui par son œuvre participe à créer la nation qui l’intègrera à son panthéon » (Conclusion 227).

Claire Hennequet offre avec cette étude, servie par une langue d’une grande clarté, une série d’analyses littéraires tout à fait riches et convaincantes des textes majeurs de Whitman, Martí et Césaire, dont la mise en regard apparaît originale et pertinente. On peut regretter néanmoins que les ambiguïtés touchant les rapports entre la « communauté poétique » visée par l’écriture et la « nation » (communauté culturelle ? Etat-Nation ? Fraternité noire (chez Césaire) ou latino-américaine (chez ←236 | 237→Martí) ?) demeurent entières jusqu’à la conclusion, qui les constate encore explicitement (224), là où un travail théorique plus ambitieux aurait sans doute permis de mettre ces ambiguïtés mêmes sur le chevalet d’une passionnante problématique. Celle-ci aurait certes requis une exploitation plus approfondie des apports conceptuels de Benedict Anderson (évoqués en introduction puis abandonnés), l’exploration des apports de la théorie postcoloniale (dont le long questionnement de la notion deleuzienne de « littérature mineure » n’est mentionné, p. 226, que pour être disqualifié au nom de l’évitable contresens des « minorités »), ou encore des relectures de Deleuze par la théorie queer (Judith Butler, Didier Eribon par exemple), très fertiles au moins pour l’analyse de Whitman. Il faut avouer enfin que l’absence de toute allusion à la théorie de la Relation élaborée par Édouard Glissant dans le sillage de Deleuze et Guattari laisse le lecteur des pages consacrées à Césaire vraiment perplexe.

Ces quelques regrets ne doivent pas retenir de saluer la parution d’un ouvrage qui demeure fort intéressant, rigoureux dans sa démarche et d’une lecture suggestive par l’originalité de son corpus et les pistes théoriques qu’il propose.

 

Danielle Perrot-Corpet

danielle.perrot@wanadoo.fr

Faculté des Lettres de Sorbonne Université

Bibliographie

Deleuze, Gilles et Félix Guattari. « Qu’est-ce qu’une littérature mineure ? » Kafka : pour une littérature mineure. Paris : Editions de Minuit, 1975. 29–50.

Deleuze, Gilles et Claire Parnet. Dialogues. Paris : Editions Flammarion, 1996.

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