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« Apprendre la langue de la majorité des Confédérés »

La discipline scolaire de l’allemand, entre enjeux pédagogiques, politiques, pratiques et culturels (1830–1990)

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Viviane Rouiller

Quelles langues étrangères enseigner à l’école en Suisse ? Si cette question revient encore régulièrement au cœur de l’actualité, elle se pose dès le XIXe siècle au moment où l'étude des langues vivantes, relevant jusqu’ici de modes d’apprentissage privés, fait son entrée au sein des écoles publiques, alors même que l’État devient garant de l’instruction. En Suisse romande, c’est l’allemand, idiome de la majorité des Confédérés, qui tire son épingle du jeu en devenant durablement la deuxième langue vivante la plus enseignée après le français, langue maternelle. Toutefois, sa place au sein de l’instruction publique lui sera encore régulièrement contestée et sera sujet à bon nombre d’adaptations.

Par une démarche d’histoire sociale et culturelle reposant sur une variation des niveaux d’analyse et des échelles d’observation, cet ouvrage retrace l'évolution de la discipline de l’allemand dans les cantons de Genève, Vaud et Fribourg entre 1830 et 1990. Il étudie les finalités plurielles qui lui sont rattachées – formative, pratique, culturelle et nationale – et la manière dont celles-ci se complètent ou s'opposent en fonction des contextes, des acteurs et publics scolaires. Sur la base de discours émanant de différentes sphères, des savoirs à enseigner au sein des manuels scolaires d'allemand et des dynamiques circulatoires ayant contribué à l'évolution de la discipline, il identifie les différentes forces à l'origine des adaptations successives de cet enseignement. L’ouvrage montre les écarts perceptibles entre les ambitions affichées et les réalisations effectives au sein du champ éducatif, mettant en exergue une dialectique entre des enjeux à la fois internes et externes à la sphère scolaire.

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CHAPITRE 5 : La première génération de manuels (1840–1870)

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Chapitre 5

La première génération de manuels

(1840–1870)

Production et diffusion

Parmi les différents manuels qui occupent ici notre propos, tous, à une exception près, étaient l’œuvre de maîtres d’allemand travaillant dans l’un ou l’autre des établissements secondaires romands, une situation qu’Extermann (2013) explique par différents facteurs. Premièrement, à cette époque, la rétribution des maîtres de langues n’était toujours pas résolument établie. Dès lors, la publication de manuels scolaires constituait une bonne opportunité de compléter leur salaire de base, cela d’autant plus que la période était propice à de telles initiatives, en vertu notamment d’une importante demande du public en la matière ainsi que de l’industrialisation croissante du marché de l’édition. En outre, une telle démarche permettait également à ces auteurs d’asseoir leur statut de professeurs de langues, tant au niveau de leur expertise que de leur reconnaissance sociale.

Au nombre de ces différents enseignants s’attelant à une telle tâche, trois d’entre eux travaillaient en terres vaudoises. C’était le cas de Frédéric Nessler et de Georg Heinrich Wehrli, tous deux professeurs d’allemand, le premier au Collège cantonal et à l’Académie de Lausanne, le deuxième à l’École supérieure de jeunes filles et à l’École moyenne-industrielle de Lausanne. Quant à Charles-Louis Georg, docteur en philosophie, agrégé de l’Université de Bâle, il était actif au Collège communal d’Yverdon en qualité d’instituteur pour les langues anciennes et les antiquités1. En outre, comme nous l’apprennent plusieurs brèves parues ←129 | 130→dans le Journal de Genève2 au cours des premières années de la décennie 1850, il était, à ce moment-ci, également le directeur d’un institut à Morges portant son nom, une école industrielle et commerciale, où étaient notamment dispensées des leçons de langues modernes (anglais, allemand et français)3. À Genève, plusieurs professeurs recoururent à la même initiative, notamment Albert Frédéric Galeer4, maître d’allemand au Collège latin de 1839 à 1845 et Christian Rosenberg, le successeur de Galeer au même poste. Si l’ensemble de ces protagonistes présentait donc un profil semblable, dans la mesure où ils exerçaient tous la profession de maître d’allemand au sein d’un établissement scolaire public, relevons une exception, à travers la figure d’Eugène Favre, l’auteur d’une série de manuels de langue allemande – rédigés seul ou à deux mains – qui seront, au cours de cette période, les plus utilisés à l’échelle de toute la Romandie. Un personnage, dont les informations à son sujet restent malheureusement très menues et qui n’était employé dans aucun établissement secondaire romand, faisant ainsi partie des maîtres d’allemand privés qui avaient pu bénéficier de la forte demande d’apprentissage des langues (Extermann, 2013).

Quant à l’édition de ces différents manuels, elle avait été principalement l’affaire de deux maisons, vaudoise et genevoise. La première, à Lausanne, était une libraire spécialisée dans les domaines de la religion et de l’éducation. Du nom de son propriétaire, Marc Ducloux, principal éditeur des libéraux vaudois tels que Charles Monnard et Alexandre Vinet, elle s’était ainsi chargée de la publication du cours supérieur de la Grammaire allemande de Nessler. Avant d’être emprisonné lors de la révolution radicale en 1845 puis de s’enfuir à Paris, Ducloux avait cédé ←130 | 131→son commerce à son ancien apprenti Georges Bridel5. A la tête de cette librairie qui portait désormais son nom, Bridel publia en 1845 la première édition de la Grammaire allemande de Wehrli. En 1851, il revendit l’ancienne entreprise de Ducloux et ouvrit six ans plus tard une maison d’édition qui deviendra rapidement l’une des plus importantes de Suisse romande, laquelle s’orienta notamment vers la publication de livres religieux et historiques, de même que de manuels scolaires, ces derniers représentant 10% de sa production (Ardia, 1998, p. 49)6. Établie au sein de la cité calviniste, la libraire allemande de Jean Kessmann s’était, quant à elle, chargée de la publication des ouvrages de Galeer, de Rosenberg, de Favre et de Georg. Cette enseigne se spécialisa, au cours de cette période, dans la publication d’ouvrages allemands et parmi eux, les manuels scolaires (Extermann, 2013). Pour preuve, elle se lança dans l’édition d’un cours complet d’allemand qui prenait pour base les Premières leçons de langue allemande d’Eugène Favre7 et dont la liste complète des ouvrages le constituant figurait dans plusieurs manuels d’allemand publiés par la maison genevoise.

Tiré de : Favre, E. & Reiss, G. F. (1852)

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Au regard de cette liste, nous remarquons qu’à côté de plusieurs livres de Favre (conçus seul ou avec d’autres maîtres), s’ajoutaient encore des ouvrages rédigés par deux des principaux auteurs de manuels d’allemand de l’époque, actifs dans le canton de Vaud, Georg et Nessler8, attestant ainsi d’une forme de réseau dépassant les frontières cantonales mis en place par l’éditeur genevois. Un réseau qui s’étendait d’ailleurs jusqu’à l’étranger puisque, comme nous le montre encore le catalogue, le cours complet d’allemand était également composé d’un fascicule provenant d’Allemagne et rédigé par August Diederichs. Si cet exemple témoigne de la pénétration d’ouvrages étrangers, il semble que certains manuels d’allemand romands de cette époque aient également connu une renommée internationale. Un premier élément nous le laisse à penser pour les Premières leçons de langue allemande de Favre, au regard de la préface de la première édition de la Grammaire élémentaire et pratique de la langue anglaise rédigée par Georg. Ainsi, Georg, pour justifier la publication de son ouvrage, calqué sur celui de Favre, citait le succès récolté par ce dernier au-delà de la Romandie :

L’accueil extrêmement favorable que l’opuscule de Monsieur Eugène Favre, Premières leçons de langue allemande, a reçu non seulement dans toute la Suisse française, mais aussi en France et en Belgique, et la circonstance que la méthode pratique qui y est employée, s’applique maintenant à toutes les langues vivantes de l’Europe, nous ont engagé à publier un ouvrage analogue pour l’étude de la langue anglaise. (Georg, 1850, p. 3)

Quant à la Grammaire pratique de la langue allemande du même Georg, à en croire une annonce, parue en 1852 dans la Gazette de Lausanne et annonçant la parution de la seconde édition, la première version de ce manuel avait également reçu les faveurs de l’Hexagone (Bulletin littéraire, 1852, 4 décembre, p. 4). Au-delà de ces critiques positives, ce manuel allait ensuite être publié à l’étranger, comme l’atteste la couverture de la 5ème édition sur laquelle figuraient, outre l’éditeur genevois Darier-Müller (le successeur de Kessmann), les noms des deux maisons d’édition, l’une parisienne, l’autre bruxelloise. Toujours au sujet de la ←132 | 133→circulation transnationale du manuel de Georg, notons encore qu’en préambule de ce même ouvrage, paru en 1865, figurait un avertissement de Darier-Müller à l’adresse des lecteurs leur signifiant que ce manuel avait été sujet à plagiat en Belgique (Georg, 1865, p. 2).

Si certains de ces manuels avaient donc pu avoir une certaine résonnance, voire un usage, à l’étranger, qu’advint-il de ceux-ci, une fois publiés, à l’échelle de la Suisse romande ? Au regard des programmes scolaires précisant souvent les livres utilisés dans le cadre des différents enseignements et de la liste élaborée par Extermann (2013), il apparaît que leur utilisation respective ne se cantonna pas, dans la majorité des cas, à un seul canton.

Tableau 7. Utilisation attestée ou supposée des manuels d’allemand produits en Suisse romande entre la période 1840 et 1870 dans les cantons de Genève, Vaud et Fribourg

Images

Ainsi, comme le résume le tableau ci-dessus, hormis l’ouvrage de Galeer seulement utilisé au Collège latin de Genève lorsque ce dernier y enseignait et le deuxième volume de la grammaire de Nessler dont seuls les programmes du Collège cantonal à Lausanne en portent la trace, tous les autres manuels s’exportèrent au-delà de leur propre aire de production. Fribourg, ne disposant pas d’ouvrages conçus et édités sur son propre territoire, fut donc amené à recourir exclusivement à des publications extérieures et le choix de la majorité d’entre elles se porta sur des manuels genevois et vaudois9. Ce sera par exemple le cas du manuel de Rosenberg qui servit, un temps, à l’étude de l’allemand au sein de l’ESJF du chef-lieu fribourgeois. Une situation qui ne s’appliquait par contre pas à Genève, canton qui jouissait d’une importante production de manuels d’allemand, grâce notamment à la maison Kessmann et son initiative de publier ←133 | 134→un cours complet pour l’étude de cette langue10. Intégrés à ce dernier, les trois manuels de Favre furent utilisés à l’échelle des trois cantons et cela dans la plupart de leurs établissements secondaires respectifs11. Faisant elle aussi partie du cours complet de langue allemande publié par Kessmann, la Grammaire pratique de Georg sera également utilisée dans les trois cantons mais de manière différenciée : prescrite par les programmes genevois et vaudois durant une quinzaine d’années au cours de la période qui nous intéresse ici, elle sera en outre choisie comme livre d’enseignement au Collège St-Michel mais seulement au tournant du XXe siècle (Extermann, 2013). Finalement, l’ouvrage de Wehrli fut également employé au sein des trois aires cantonales, de façon très épisodique à Genève, plus durablement chez les voisins vaudois et fribourgeois.

Nous l’avons mentionné, les programmes d’enseignement de cette époque indiquaient les titres des livres à utiliser dans le cadre de chaque matière étudiée, attestant déjà du rôle prescriptif de l’État en ce qui concerne le choix des manuels scolaires12. N’étant alors pas encore à l’origine de leur élaboration, comme ce sera parfois le cas plus tard, c’était néanmoins bien à ce dernier que revenait le soin de cautionner les différents ouvrages lui ayant été préalablement proposés par les conférences des maîtres, dans le cas de Genève et de Vaud, ou à Fribourg, dans le cadre des séances de la Commission permanente des études. Au regard de l’ensemble des manuels d’allemand figurant dans les programmes des différents établissements secondaires, transparaît la volonté des autorités des trois cantons de privilégier l’usage d’ouvrages romands, de loin les ←134 | 135→plus nombreux13. Une politique volontaire des instances scolaires, dans la mesure où, comme l’a relevé Extermann (2013), « la production de livres nationaux14 [devait], elle aussi, contribuer au prestige de l’instruction publique » (p. 93).

La prédominance de l’enseignement grammatical et de la traduction

Ces considérations sur la production et la diffusion des manuels de la première génération désormais énoncées, intéressons-nous de plus près aux contenus mêmes de ces ouvrages, en commençant par les manuels de grammaire, les plus nombreux. Si ce n’était pas le cas de tous, la plupart d’entre eux contenait une préface. Au sein de trois d’entre elles, l’auteur concerné évoquait la ou les finalités qu’il rattachait à l’étude de l’allemand, inscrite quelques années plus tôt au programme des établissements secondaires. Dans leur ensemble, elles s’apparentaient à celles qui avaient amené les autorités des trois cantons à introduire, de manière facultative ou obligatoire, cette matière au sein des différents cursus du degré post-primaire. Alors que Wehrli mettait en avant la finalité formative de l’enseignement de l’allemand, c’était la finalité pratique et politique qui était suggérée par Rosenberg (1847), celui-ci espérant, par son œuvre, « rendre plus aisée l’étude d’une langue si nécessaire à tous les citoyens de la Suisse occidentale ! » (p. III). Plus explicitement, Galeer (1842) affirmait qu’à Genève, cela avait été avant tout le sentiment de l’importance de l’allemand « dans ses rapports multipliés avec la partie allemande de la Confédération qui [avait] imposé en quelque sorte l’enseignement public de cette langue » (p. 4). Un constat formulé sous forme de regret, le professeur genevois voyant en cette étude des objectifs bien plus larges :

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Je crois que l’allemand est destiné à jouer un rôle de quelque importance dans l’ensemble des études de nos écoles secondaires, qu’elles soient destinées à préparer notre jeunesse aux professions savantes ou aux autres positions sociales […] Personne ne contestera ni la possibilité ni la nécessité d’un rapport intime entre l’allemand et les autres branches de notre instruction publique ; les avis ne différeront que sur la manière dont il pourra être obtenu. Or, je crois que la nature de la langue, ainsi que la circonstance accessoire du développement que la linguistique a reçu ces derniers temps en Allemagne, destinent irrévocablement l’allemand à servir dans nos écoles d’organe au développement des idées instrumentales de grammaire, et de centre de réunion pour les notions grammaticales que les autres langues auront fournies. (Galeer, 1842, pp. 4–5)

Ainsi, au-delà du poids linguistique de la langue allemande à l’échelle de la Suisse, Galeer insistait sur les vertus pratiques et surtout formatives qu’offrait un tel enseignement, en particulier dans sa capacité à servir de base pour l’étude d’autres langues. Pour autant, loin d’être un avantage, la multiplicité des finalités assignées à l’allemand risquait au contraire d’entraver la bonne marche de cet enseignement, dans la mesure où celui-ci, au vu du nombre d’heures lui étant dédiées, ne pouvait être en mesure de réaliser pleinement l’ensemble de ces objectifs.

En matière de méthode, les auteurs de ces manuels adoptèrent celle dite « de grammaire-traduction », combinant une approche pratique15 et théorique. Une démarche présentée par la préface de Wehrli de la sorte :

Il s’agit d’éviter, d’un côté, une méthode purement empirique, insuffisante pour le développement intellectuel, et d’ailleurs incompatible avec la nature synthétique de l’allemand ; et de l’autre, une marche philosophique, abstraite, peu appropriée aux écoles dont il s’agit et au temps qu’on peut y consacrer à l’enseignement d’une langue étrangère. Les élèves qui étudient l’allemand le font évidemment, parce qu’il leur offrira un moyen de culture morale et littéraire. Dès lors ma marche s’est trouvée toute tracée : c’est de ←136 | 137→joindre la théorie à la pratique, l’étude des règles à l’exercice de leur application, en prenant pour point de départ la langue française, et non pas la langue allemande, comme l’ont fait la plupart des grammairiens. (Wehrli, 1845, p. III)

Dans son cas, le même auteur expliquait que le choix de convoquer plusieurs méthodes différentes était spécifiquement dû au public visé par cet ouvrage, soit celui des Écoles supérieures de jeunes filles et des Écoles moyennes industrielle, des établissements récents en Suisse romande et au sein desquels il convenait de dispenser un enseignement répondant à un but « à la fois pratique et scientifique » (Wehrli, 1845, p. III). Pour autant, il semble que, d’une manière générale, cette logique récurrente de combiner ces deux approches pouvait s’expliquer par l’absence, à cette époque, d’une finalité bien précise assignée à l’enseignement des langues modernes. Par conséquent, les manuels devaient mêler différentes méthodes en usage dans l’espoir d’un maintien durable au sein des établissements romands (Extermann, 2013).

La plupart des avant-propos de ces manuels revendiquaient également une progression graduelle quant à la difficulté de la matière enseignée, en ne présentant qu’une notion à la fois. La meilleure façon, selon Galeer (1842), de mener les élèves au développement de l’ensemble de leurs facultés et à la connaissance finalement de l’ensemble du système de grammaire générale. Relativement semblables dans la logique visant à graduer les différentes notions sélectionnées, ces manuels ne présentaient pas nécessairement une structure identique, en fonction de la méthodologie adoptée, laquelle pouvait être de deux sortes. Les manuels dits théoriques, tels que celui de Wehrli, faisaient précéder l’explication de la notion étudiée avant toute application. À l’inverse, les manuels dits pratiques, à l’image des ouvrages de Favre, privilégiaient presque exclusivement les exemples et les exercices, la théorie s’effaçant derrière ceux-ci.

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Wehrli (1845), p. 23

Favre (1853), p. 17

En dépit de ces deux méthodologies, nous pouvons néanmoins définir une structure globalement commune à l’ensemble de ces manuels, en ←138 | 139→dressant le profil suivant : présentation de la nouvelle notion à étudier – accompagnée ou non d’une explication grammaticale en français selon la part de pratique et de théorie incombant à chaque manuel – puis, une succession d’exemples illustrant la notion en question et/ou des exercices sous la forme presque exclusivement de thèmes. À travers cette configuration générale, transparaît ainsi la principale finalité assignée à l’enseignement de l’allemand au sein de ces manuels de l’époque, celle d’un enseignement par principes16, censé, à l’instar des langues anciennes, favoriser chez l’élève un processus de gymnastique intellectuelle et de formation de l’esprit.

Outre le manuel de grammaire, un deuxième type de manuel s’imposa au moment où l’enseignement de l’allemand s’implanta dans les écoles secondaires, à savoir les livres de lecture, élaborés là aussi par les enseignants eux-mêmes. Le plus utilisé sera celui de Favre, intitulé Lectures allemandes et édité pour la première fois en 1847. Destiné aux commençants, cet ouvrage était voué à les familiariser dès le début à l’exercice de la traduction et à leur servir de complément au cours de grammaire, davantage que de leur faire connaître les chefs d’œuvre de la littérature. À l’instar des manuels de grammaire, la progression de ce livre de lecture se voulait graduelle, les textes étant classés par ordre de difficulté. En dessous de chacun d’eux, quelques mots de vocabulaire étaient donnés aux élèves afin de faciliter leur lecture. À l’inverse, étaient absentes toutes considérations relatives à la grammaire ou à des aspects contextuels, ce travail incombant aux enseignants eux-mêmes. Une répartition des tâches entre ces derniers, les élèves et le manuel qui, dans la pratique, apparaît avoir engendré des difficultés chez les enseignants17. De même, le choix de lectures issues de morceaux d’auteurs, par souci d’inscrire l’enseignement de l’allemand dans une formation classique, donna lieu à des textes trop difficiles et dont l’usage initial n’était pas prévu pour le cadre scolaire.

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Des contenus culturels universels et une touche de patriotisme

Si l’organisation structurelle de ces ouvrages attestait donc de la prédominance accordée à l’enseignement grammatical et à la traduction18, participant à l’affermissement des collèges et des gymnases encore résolument tournés vers les humanités classiques, en quoi consistaient leurs contenus thématiques ? En ce qui concerne les manuels de grammaire tout d’abord, les phrases contenues en guise d’exemples au sein de ces derniers ne présentaient pas la plupart du temps de suite logique les unes par rapport aux autres au niveau thématique19. Toutefois, une analyse globale permet de dégager des thèmes récurrents que nous avons classés en cinq catégories. Premièrement, une forte dimension morale et a-confessionnelle transparaissait au sein des contenus thématiques. Ainsi, comme l’illustrent ces exemples tirés de deux manuels, l’éducation morale était perceptible à travers de nombreuses phrases prônant des valeurs telles que l’humilité, la famille, la justice, le travail ou encore la vertu.

Nessler (1844), p. 205

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Wehrli (1845), p. 175

Les contenus religieux étaient également présents en nombre au sein de ces manuels. Toutefois, ils ne se référaient point à une confession spécifique et s’apparentaient davantage à une forme de religion civile. Ces références a-confessionnelles attestaient ainsi bien du processus de sécularisation des contenus scolaires initié à partir de la seconde moitié du XIXe siècle et la mise en place d’une instruction publique. De plus, précisons encore que la question confessionnelle était alors brûlante, notamment à Genève où le public scolaire était constitué aussi bien de protestants que de catholiques.

Galeer (1842), p. 200

Georg (1853), p. 315

Deuxième caractéristique de ces manuels en matière thématique, la large part dédiée aux faits anciens et aux grands personnages qui se rattachaient le plus souvent aux humanités classiques, à travers de nombreuses références à l’histoire grecque et romaine. À l’instar des exemples suivants – notamment celui tiré du manuel de Nessler qui soulignait la supériorité du peuple romain – ce type de phrases traduisait bien à cette époque la prédominance des humanités classiques dans ←141 | 142→l’enseignement secondaire et plus globalement l’héritage des Lumières voyant dans l’Antiquité un passé idéalisé.

Galeer (1842), p. 215

Nessler (1844), p. 32

Rosenberg (1847), p. 313

Nous l’avons dit, les autorités scolaires avaient approuvé l’utilisation de manuels d’allemand émanant en grande majorité de Romandie. Dès lors, qu’en était-il de la présence ou non de contenus relatifs à la Suisse ? Si ces derniers occupaient une place moindre par rapport aux deux thématiques que nous venons d’évoquer, la plupart de ces ouvrages en portaient néanmoins la trace. Ainsi, lorsque la Suisse ou la patrie étaient abordées, cela se faisait généralement à travers des références géographiques ou historiques.

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Nessler (1844), p. 104

Wehrli (1845), p. 212

Favre (1853), p. 63

Nessler (1842), p. 42

Ces extraits, et notamment ceux tirés respectivement de Nessler et Wehrli semblant appeler à davantage d’unité, faisaient ainsi pleinement écho à la période au cours de laquelle parut la plupart de ces manuels, à savoir la Régénération. Celle-ci se caractérisait en effet non seulement par une aspiration populaire à former une entité nationale et à constituer un régime basé sur les principes de liberté et d’égalité, tel qu’il aurait été aux origines, mais également par de grandes réformes libérales et une concentration des tensions confessionnelles qui allaient mener à la guerre du Sonderbund20. Bien que modestement, ces manuels laissaient donc transparaître cette quête d’une identité nationale alors en cours ←143 | 144→dans la première moitié du XIXe mais qui constituait déjà un héritage de la fin du siècle précédent (notamment à travers la valorisation des mythes fondateurs de la Suisse)21.

Quant aux contrées étrangères, elles étaient également présentes à travers des phrases la plupart du temps dénuées de tout jugement de valeurs et se limitant le plus souvent à décrire leur commerce ou leur géographie.

Wehrli (1845), p. 169

Finalement, relevons encore que les contenus thématiques de l’ensemble de ces manuels mettaient également en jeu différentes catégories sociales couvrant un large champ : l’aristocratie, les domestiques, le médecin, le marchand, les travailleurs manuels, le campagnard, le citadin, le riche, le pauvre, tous cohabitaient côte à côte dans ces ouvrages.

Wehrli (1845), p. 176

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Favre (1853), p. 64

Ces cinq catégories thématiques décelées à travers ces manuels où l’éducation morale et les humanités classiques prédominaient nous font dire que, globalement, les contenus culturels ne prenaient pas une orientation véritablement nationale, pas plus qu’ils n’opéraient une réelle ouverture envers une ou plusieurs cultures étrangères. Il faudrait alors plutôt y voir une visée tendant vers une certaine universalité. Ce fut d’ailleurs ainsi qu’Ernest Briod, professeur d’allemand dont nous reparlerons, allait qualifier, au XXe siècle, ces manuels de la première génération :

Il fut un temps où l’enseignement des langues était indépendant des événements contemporains. C’était celui des grammaires Ahn, Georg et Otto, grammaires universelles dont le contenu convenait à tous les peuples, qu’ils fussent royalistes ou républicains, impérialistes ou libéraux. Il n’y a rien de subversif dans des phrases comme celles-ci : Le vieux Monsieur qui était hier chez nous est un médecin anglais […] On peut écrire de nombreux volumes remplis de phrases semblables sans encourir les rigueurs de la censure fédérale. (Briod, 1916, p. 536)

De telles caractéristiques étaient également perceptibles au sein des Lectures allemandes de Favre (1847), constituées de morceaux tirés de l’œuvre de différents auteurs, rassemblant aussi bien des écrivains, des philologues, des poètes, des pédagogues, des naturalistes que des historiens. Parmi eux, une large majorité était d’origine allemande puisque, parmi les 45 auteurs sélectionnés que nous avons pu identifier, tel était le cas pour 32 de ceux-ci (Schiller, Goethe, Lessing, Uhland, Gellert, etc.). Notons également la présence de huit Suisses (von Haller, Bodmer, Zschokke, Gessner, von Salis, Vögelin, Zimmermann et Nessler), de quatre Autrichiens (Vogl, Meissner, Lenau et Kuffner) et d’un Alsacien (Pfeffel). Parmi ces différents textes, rassemblés dans ce recueil par Favre et constitués notamment par des fables, des poésies ou des chansons, nous retrouvons globalement les mêmes thématiques décelées au sein des manuels de grammaire : aux figures du prince et du héros se succédaient celles du mendiant et du paysan, de même que s’entrecoupaient ←145 | 146→des scènes se rapportant à l’Antiquité, à l’Occident ou encore à l’Orient. Autant d’éléments dont la valorisation suggérait ainsi la construction d’une appartenance culturelle à large échelle et la représentation aux figures de l’autre. En outre, les morceaux servant une forme d’éducation morale étaient présents en grand nombre, à l’image de ce récit de Herder qui semblait relativiser l’attrait de la richesse par rapport à des besoins plus vitaux, à travers l’histoire d’un Arabe assoiffé dans le désert qui, alors qu’il espérait trouver de l’eau, ne tomba que sur un sac rempli de perles : « In dieser Hoffnung öffnete er den Sack, sah was er enthielt und rief voll Traurigkeit aus : ‘Ach, es sind nur Perlen’ » (Favre, 1847, p. 11).

D’autres textes s’apparentaient au genre historique et c’était à travers eux qu’était dispensée une éducation patriotique, déjà repérée modestement au sein des ouvrages de grammaire. Parmi eux, notons en particulier l’insertion d’un texte issu de l’ouvrage de l’historien Heinrich Zschokke, Histoire de la nation suisse, publié en 1822 et qui servit lui-même de manuel scolaire. Intitulé, dans le livre de Favre, « der Schweizerbund », ce passage racontait les origines de la Confédération. Dans le cadre de la construction nationale en cours, il convenait notamment d’établir un passé et une histoire commune ainsi que des ancêtres et des héros fondateurs. Pour ce faire, on utilisa notamment les mythes fondateurs, parmi lesquels l’histoire de Guillaume Tell, la révolte des trois cantons primitifs (Uri, Schwyz et Unterwald) contre les Habsbourg ainsi que leur serment d’alliance. C’était ces trois épisodes qui figuraient dans ce morceau repris par Favre. En ce qui concerne le personnage légendaire de Tell, l’un des hommes ayant prêté serment sur le Grütli, rappelons que l’œuvre de Schiller, parue en 1804, avait relié ce personnage à la lutte pour l’indépendance du peuple des bergers qui s’était opposé aux oppresseurs étrangers. Dans le texte de Zschokke, il était successivement question de l’épisode de l’arbalète et de la pomme et de sa fuite d’un bateau alors qu’il était capturé par le bailli impérial Gessler. Y figuraient les mêmes caractéristiques que chez Schiller, faisant de Tell le parfait symbole d’une figure ancestrale, qui s’opposait frontalement à la répression aristocratique en prônant la justice et la liberté pour les peuples opprimés (Favre, 1847, pp. 199–200). Au vu des qualités qui lui étaient rattachées, Tell constituait ainsi une figure héroïque toute légitime pour le futur État fédéral à la recherche d’un patrimoine national commun permettant de fédérer des aires linguistiques, culturelles et confessionnelles diverses. Symbole d’un idéal de liberté, de valeurs civiques et de rassemblement, il sera ainsi, au cours ←146 | 147→du XIXe siècle, souvent mobilisé dans le cadre d’une école soucieuse de prodiguer une éducation nationale afin d’éveiller le « sens national » chez la jeune génération et de consolider le jeune régime démocratique.

Ainsi, comme l’attestent ces manuels de la première génération, l’enseignement en Romandie de la langue de la majorité des Confédérés participa, dès cette période, à ce vaste processus. Ceci, surtout à travers leurs contenus thématiques qui, au-delà la large part dédiée à une forme d’éducation morale et aux humanités classiques, portaient déjà bien la trace d’une volonté de promouvoir la conscience d’un sentiment d’appartenance nationale. Toutefois, nous l’avons vu, bon nombre d’autres contrées y étaient représentées, Extermann (2017a) parlant, pour les manuels de langue de cette période, d’un « patriotisme cosmopolite » (p. 55).

À l’inverse, ces manuels semblaient alors exclure l’ambition de dispenser un enseignement qui aurait visé à un apprentissage oral de la langue favorisant un rapprochement patriotique des Romands avec leurs compatriotes alémaniques, même si cet argument fut souvent avancé dans les discours de cette période. L’enseignement de l’allemand oral étant considéré par beaucoup d’enseignants comme trop difficile, la pratique orale de la langue était laissée de côté, supposée s’acquérir par un apprentissage naturel, notamment par le biais d’un voyage linguistique. Dès lors, les méthodes en cours mirent l’accent avant tout sur la grammaire et la traduction. Des manuels ainsi conçus qui, à mesure que l’enseignement de l’allemand s’implantait durablement au sein des différents établissements secondaires de Romandie, allaient bientôt être sujets à de nombreuses critiques, qui menèrent finalement, dès la décennie 1870, à un renouvellement des moyens d’enseignement, induisant par là des changements tant au niveau de la production et de la diffusion des manuels d’allemand, qu’en matière des contenus didactiques et thématiques les constituant.

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1 Il sera par la suite professeur au Gymnase de Bâle.

2 Voir notamment : Institut Georg (1854, 18 août).

3 Le même quotidien publia, dans son édition du 13 octobre 1854, une petite annonce proposant des leçons de langues modernes (anglais, allemand et français) dispensées par Georg, ce qui nous laisse à penser que ce dernier complétait encore son activité professionnelle en donnant des cours privés.

4 D’origine allemande par son père et biennoise par sa mère, Galeer avait fréquenté le Gymnase de Bienne avant de poursuivre ses études à l’Université d’Heidelberg où il obtiendra un doctorat en philosophie. Une fois de retour en Suisse, il participera à la création de la Société du Grütli. Parallèlement à son poste de maître d’allemand au Collège de Genève qu’il occupera jusqu’en 1845, il fut également traducteur officiel de la Chancellerie d’État au sein de la même ville (Extermann, 2013).

5 Meuwly (2004).

6 Pour en savoir plus sur l’édition scolaire vaudoise durant le XIXe siècle, voir Tinembart (2015).

7 Un procédé qui n’était pas inédit, Extermann (2013) rappelant qu’une telle initiative avait déjà été menée quelques années plus tôt en France avec la publication du cours complet d’allemand de Le Bas et Régnier (1830), lequel connut en Hexagone un grand succès jusqu’en 1860.

8 Si nous disposons bien des deux volumes de la Grammaire allemande de Nessler (1843, 1844), ses Lectures allemandes faisant partie du cours complet d’allemand restent malheureusement, à ce jour, introuvables.

9 A côté de ceux-ci, relevons encore la mention dans les programmes du Collège St-Michel de deux ouvrages allemands (Viehoff, 1860 ; Westermann & Schoenke, 1862).

10 Extermann (2013) relève néanmoins une utilisation épisodique du premier volume de la Grammaire allemande de Nessler au Collège classique de Genève.

11 Les différents programmes pour la période 1840–1880 indiquaient un usage durable ou plus épisodique des Premières lectures allemandes et de l’ouvrage de Favre et de Strebinger au sein des établissements suivants : le Collège latin, le Collège industriel et l’ESJF à Genève ; le Collège cantonal et l’École moyenne industrielle dans le canton de Vaud ; l’École cantonale puis le Collège St-Michel à Fribourg. Quant aux Lectures allemandes, elles furent prescrites au sein des mêmes établissements, à l’exception du Collège industriel de Genève.

12 Parmi ces manuels, seule la 2ème édition de la Grammaire pratique de la langue allemande de Georg (1853) présentait sur sa couverture la mention de l’approbation de l’État.

13 À Genève également, quelques ouvrages émanant de l’étranger furent prescrits. Au Collège classique, on préconisa le livre de lecture d’Ermeler (1852) publié en France. Quant au Collège industriel, le programme de 1869 mentionnait la Nouvelle grammaire allemande d’Otto (1857), professeur de langues à Heidelberg. Au Gymnase, on trouvait en outre le livre de Lüben et Nacke (1851–1853), édité à Leipzig.

14 Ce terme fait ici référence à l’entité cantonale.

15 Le terme pratique, à cette époque, « ne désigne pas la valeur d’usage en société. Il désigne l’usage scolaire, c’est-à-dire l’exercice, par le recours direct à la traduction et à la mémorisation, avec des explications grammaticales réduites au minimum […] Il s’agit donc de mettre la grammaire en pratique, par une pédagogie qui mise davantage sur la répétition que sur l’explication » (Extermann, 2013, p. 267).

16 Pour rappel, étudier une langue par les règles, sous le rapport grammatical (Extermann, 2013).

17 Certains maîtres demandèrent que le vocabulaire soit plutôt placé à la fin de l’ouvrage, afin de familiariser les élèves à l’utilisation du dictionnaire. Quant aux textes jugés trop difficiles pour un enseignement initial, certains d’entre eux furent remplacés, lors des rééditions successives, par des versions plus simples (Extermann, 2013).

18 Au cours de cette période, notons la publication d’un autre type d’ouvrage consistant en un manuel de conversation, à l’image de celui élaboré par Favre en collaboration avec Georg Friedrich, instituteur à Morges, et intitulé Manuel classique de la conversation française et allemande (1852). Toutefois, ce genre de manuels ne réussira pas à s’implanter au sein des établissements scolaires romands, l’enseignement de l’allemand oral étant alors jugé par les enseignants comme trop difficile (Extermann, 2013).

19 Galeer (1842) s’en expliqua dans sa préface en soulignant la priorité accordée aux considérations grammaticales : « Je repousse toute prétention à joindre au but spécial dans un livre élémentaire, reposant sur les bases indiquées, des buts étrangers, soit de morale, soit d’histoire ou de littérature, etc. Lorsque la bonne marche sera trouvée, la langue en elle-même offrira assez d’intelligence et d’intérêt pour qu’on n’ait nullement besoin de recourir à ces sources éloignées, qui ne peuvent que distraire l’attention de son véritable objet » (p. 9).

20 Koller (2012).

21 Initiée à la fin du XVIIIe siècle, cette quête se perpétua sous la République helvétique, où l’ancienne Confédération, bien que dépendante de la France, se mua, selon la Constitution helvétique, en un État national unitaire et centralisé, basé sur les principes de la démocratie participative. À ce sujet, Walter (2010) parle d’une « expérience sur le développement d’une véritable nation suisse » (p. 88).