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Recherche littéraire / Literary Research

Automne / Fall 2020

Series:

Edited By Marc Maufort

Julie K. Allen, Eugene L. Arva, Jean Bessière, Helena Carválho Buescu, Vanessa Byrnes, Chloé Chaudet, Yves Clavaron, Christophe Den Tandt, Catherine Depretto., Theo D’haen, Caius Dobrescu, Dong Yang, Brahim El Guabli, Nikki Fogle, Gerald Gillespie, Kathleen Gyssels, Oliver Harris, Sándor Hites, Michelle Keown, S Satish Kumar, Jacques Marx, Jessica Maufort, Marc Maufort, Jopi Nyman, David O'Donnell, Liedeke Plate, Judith Rauscher, Haun Saussy, Karen-Margrethe Simonsen, Chris Thurman, Anne Williams, Janet M. Wilson, Chantal Zabus, Gang Zhou

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Cyril Vettorato. Poésie moderne et oralité dans les Amériques noires. « Diaspora de voix ». Paris : Classiques Garnier, 2017. Pp. 744. ISBN: 9782406065197. (Chloé Chaudet)

Cyril Vettorato. Poésie moderne et oralité dans les Amériques noires. « Diaspora de voix ». Paris : Classiques Garnier, 2017. Pp. 744. ISBN : 9782406065197.

Chloé Chaudet

chloe.chaudet7@gmail.com

Université Clermont Auvergne, CELIS

Dans cet ouvrage issu de la thèse en Littérature comparée qu’il a soutenue en 2011, Cyril Vettorato propose de « lire ensemble un certain nombre de poètes brésiliens, caribéens et états-uniens du XXe siècle à partir de leur inscription dans une même diaspora » (7). C. Vettorato souligne d’emblée que la « diaspora » dont il est question dans son essai relève d’une cartographie complexe, faisant par-là écho aux travaux du sociologue Stéphane Dufoix (dont on peut lire une synthèse dans La Dispersion. Une histoire des usages du mot « diaspora »). S’il s’agit d’aborder l’œuvre d’écrivain·e·s d’ascendance africaine, leur origine ethnique – quand sa caractérisation ne pose pas problème en tant que telle – n’est pas un critère suffisant pour circonscrire les voix et voies poétiques étudiées (15–17). Cette approche souple de la notion de diaspora conditionne la division de l’essai en trois parties, proposant une approche historique (I), poétique (II) et socio-discursive (III) d’une « diaspora de voix », selon une formule empruntée au poète et dramaturge nigérian Niyi Osundare.

L’essai frappe d’abord par sa densité et son érudition, nourrie par de nombreux développements notionnels l’inscrivant dans une interrogation méthodologique qui déborde la stricte analyse du corpus d’étude. Or, celui-ci est déjà très vaste, en raison de la double focalisation qui caractérise la démarche mise en œuvre. D’une part, C. Vettorato analyse l’œuvre poétique de sept auteurs du XXe siècle, qui correspondent à trois aires linguistiques (anglophone, lusophone, hispanophone) : les poètes nord-américains Langston Hugues, Amiri Baraka et Paul Beatty, ←297 | 298→qui appartiennent à trois générations différentes et sont, pour les deux premiers, emblématiques de la « Harlem Renaissance » et du « Black Arts Movement » ; les poètes brésiliens Solano Trindade et Abdias do Nascimento, qui permettent d’éclairer le passage d’« un moment populiste de la veine afro-brésilienne » à certaines « métamorphoses idéologiques de la poésie afro-brésilienne au contact des traditions d’autres pays » (66) ; et, pour la Caraïbe, Nicolás Guillén, père du negrismo cubain, ainsi que le Barbadien Kamau Brathwaite, dont le recueil The Arrivants « incarne mieux que nul autre les enjeux des écritures qui étaient celles de la Caraïbe anglophone à l’époque du “Caribbean Artists Movement” » (66–67). À cette sélection s’ajoute un corpus complémentaire, qui comporte cette fois quelques voix féminines – telles que celles de Gwendolyn Brooks, Sonia Sanchez, Esmeralda Ribeiro ou Marise Tietra (67). Nous n’aborderons donc ici que quelques grandes lignes de force de cette étude.

Dynamique essentielle du début à la fin de l’ouvrage, la volonté de cerner un « espace-problème » est au cœur de la démarche de C. Vettorato. L’expression « Amériques noires » empruntée à Roger Bastide permet de cerner un corpus « traversé […] par l’affirmation d’une identité » autant que « par la mise en scène de l’aspect mouvant et problématique de cette dernière » (36). Comme le souligne C. Vettorato,

[l]’expression d’« Amériques noires » se distingue par sa qualité de métaphore spatiale ; mais sa spatialité est éclatée, discontinue, et se déploie aux États-Unis, au Brésil, à Cuba, en Équateur, en Guyane, en Jamaïque, et ailleurs encore – on pourrait même aller jusqu’à évoquer Paris et Londres, où plusieurs écrivains emblématiques de cet espace ont élaboré leurs pensées et leurs œuvres. (43)

Si les études transatlantiques ne sont pas le champ de recherches auquel l’étude se réfère en premier lieu, la notion d’« Amériques noires » entre évidemment en dialogue avec celle d’« Atlantique noir » (voir entre autres Paul Gilroy The Black Atlantic. Modernity and Double Consciousness, Verso, 1993, que convoque C. Vettorato à quelques reprises). En tout cas, l’idée est bien de désigner « cet espace abstrait, cet angle d’attaque que l’on peut adopter pour comprendre les legs culturels africains dans ce que certains nomment “l’Amérique des Plantations” voire “plantationnaire” ou “post-plantationnaire” – et qui s’étendent du Nord au Sud du continent, sans oublier les îles de la Caraïbes » (43). De fait, un tel « espace discontinu » ne peut « se conceptualiser que dans un rapport problématique avec des concepts tels que la nation, la culture ou l’identité sociale », note ←298 | 299→C. Vettorato, avant de souligner que « les “Amériques noires” sont d’emblée un continent sans contours, un espace-problème traversé de questions – ou plutôt, structuré par elles » (43). Son ambition est dès lors de questionner « la façon dont ces problèmes deviennent des problèmes spécifiquement littéraires » (51).

Cette démarche sociocritique articule une dimension spatiale à une approche historique, qui se déploie surtout dans la première partie de l’essai. À ce titre, il s’agit pour C. Vettorato de penser dans une optique transculturelle les « Amériques noires » selon « un regard attentif […] à l’histoire des discours et des représentations, et ce sur un temps long qui permet d’articuler les discours raciaux contemporains avec ceux qui ont accompagné l’expérience américaine post-colombienne et la modernité occidentale » (48). Dans ce contexte, la « renaissance littéraire noire » associée au Harlem des années 1920 est par exemple analysée comme « un événement global, cosmopolite » (180–187) – manifestant un cosmopolitisme associé à « l’idée selon laquelle les identités seraient imbriquées à la manière des cercles concentriques, et chaque homme pourrait à la fois assumer certaines particularités culturelles et se revendiquer au-delà de ces particularités » (63). À l’heure de certaines crispations hexagonales, qui se traduisent par des accusations de communautarisme et / ou par un rejet « du » culturalisme nord-américain à tout va, l’essai de Cyril Vettorato rappelle ainsi que « [l’]histoire des poésies afrodescendantes, volontiers décriée comme étant porteuse d’un projet identitaire essentialiste et excluant, traduit en réalité un profond cosmopolitisme » (ibid.).

Deuxième grand fil rouge de l’essai, la relation entre littérature et oralité est également éclairée à l’aune de ses enjeux politiques. Si, pour les auteurs étudiés, « la culture orale devient l’indice et le cachet d’une négritude des textes » (22), C. Vettorato montre que leur appropriation spécifique de pratiques orales joue un rôle essentiel dans l’émergence d’une communauté transnationale de discours poétique. Le passage de l’une à l’autre est ainsi marqué par l’articulation de la deuxième et de la troisième partie de l’essai. Comme l’observe C. Vettorato,

[p]our ces écrivains s’étant explicitement inscrits dans une perspective afrodescendante, la question de la dimension transnationale de cette perspective s’est posée de façon si vivace que l’adoption d’un angle d’approche transhistorique s’impose au niveau macro, celui de l’histoire littéraire, comme au niveau micro, celui du style. Non seulement leurs propositions poétiques ←299 | 300→prennent sens dans un mouvement historique commun, mais elles se sont souvent répondues les unes aux autres […]. (60)

À cet égard, il s’avère non seulement que « le point nodal de ces écritures poétiques centrées sur l’expérience afrodescendante » est « le caractère fluctuant […] de la définition de l’identité et de l’altérité » (36) qu’elles mettent en scène et en jeu, mais aussi, et du même coup, que la communauté qu’elles constituent n’est pas à « penser sous le signe de la cohérence et du “déjà-là” » (59). Reprenant une formule d’Homi Bhabha dans Les Lieux de la culture, C. Vettorato propose bien plus d’envisager cette communauté poétique comme « l’espace discursif au sein duquel et par lequel des auteurs s’identifiant avec l’expérience noire des Amériques créent ‘un agent [agency] à travers des positions incommensurables (et non pas simplement multiples)’ » (59). Mise en perspective avec l’ensemble du corpus, l’analyse de l’œuvre de Kamau Brathwaite permet entre autres de montrer que « la poétique de l’oralité qui caractérise [son] corpus se double d’un usage constant de la polyphonie, qui fait mentir un Bakhtine lorsqu’il affirme que la poésie est essentiellement monologique » (533). Tout en développant de fines analyses de détail, C. Vettorato parvient ainsi à « pratiquer la lecture poétique sans sacrifier à l’idéal du “génie individuel” l’extraordinaire énergie politique collective » émanant du corpus d’étude (67)

Troisième élément saillant dans l’essai, une interrogation de la notion européenne de modernité se déploie à partir du corpus concerné. La poésie que C. Vettorato nous donne à lire renvoie à un phénomène que l’on peut qualifier de moderne, les voix afrodescendantes qu’elle fait entendre représentant une nouveauté dans les champs littéraires respectivement concernés. Comme pour les avant-gardes occidentales, la modernité littéraire de ses auteurs se déploie « en position de liminarité avec d’autres domaines (politique, musique) » (52), qui justifie en partie le qualificatif de « renaissant » qui lui a été attribué (131–139). Il n’empêche que dans le corpus concerné, « l’alchimie rimbaldienne du “je est un autre” », qui a pu par exemple inspirer les surréalistes européens, « ne sort pas indemne de l’opération poétique par laquelle le poète se fait la “voix” des siens, au terme d’un long travail d’identification » (478 ; nous soulignons). De ce point de vue, la valorisation de la rupture (au moins formelle) comme indice de modernité n’est plus de mise. Les auteurs étudiés font ainsi émerger une modernité autre, qui ne se limite pas à la formulation polémique de « contre-récits poétiques » (559).

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Pour faire écho à cette réflexion, on peut noter qu’il en va de même de la dynamique d’engagement dans laquelle s’inscrivent la plupart des auteurs abordés. « Dans le dessein d’éviter [l]e risque d’enfermement dans une sorte de statut documentaire, les théoriciens de la littérature noire se sont tournés vers des critères formels, soit pour les substituer au critère précédent, soit pour les y associer » (19), constate C. Vettorato, rappelant mutatis mutandis ce qu’observent Odile Cazenave et Patricia Célérier dans leur ouvrage Contemporary Francophone African Writers and the Burden of Commitment (voir en particulier le chap. I, « Enduring Commitments », 15–50). Plutôt que de définir l’œuvre engagée comme « associée étroitement à la politique, aux débats qu’elle génère et aux combats qu’elle implique », selon une formule que C. Vettorato emprunte à Benoît Denis, il aurait été intéressant de procéder à une extension de la notion d’« engagement », à l’instar du mouvement dans lequel l’essai entraîne celle de « modernité ». En montrant que tous les exemples qu’il convoque visent à « établir un rapport particulier entre un passé relu et des séries de futurs possibles, potentiels, contenus dans l’acte poétique » (559), C. Vettorato renvoie en effet à l’un des grands pôles rhétorico-poétiques de l’engagement littéraire conçu comme une aspiration transhistorique et transculturelle : sa force de proposition. Plutôt que de distinguer le corpus d’une « poésie engagée réduite à sa dimension de propagande » (569), l’essai nous invite, en somme, à repenser la notion d’engagement à la lumière de ce corpus. Ce n’est là que l’un des prolongements fructueux auxquels nous invite cet ouvrage important pour le champ des études comparatistes.

Bibliographie

Bastide, Roger. Les Amériques noires. Les civilisations africaines dans le nouveau monde. Paris : Payot, 1967.

Cazenave, Odile et Patricia Célérier. Contemporary Francophone African Writers and the Burden of Commitment. Charlottesville, VA: University of Virginia Press, 2011.

Dufoix, Stéphane. La Dispersion. Une histoire des usages du mot « diaspora ». Paris : La Découverte, 2012.

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