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Recherche littéraire / Literary Research

Automne / Fall 2020

Series:

Edited By Marc Maufort

Julie K. Allen, Eugene L. Arva, Jean Bessière, Helena Carválho Buescu, Vanessa Byrnes, Chloé Chaudet, Yves Clavaron, Christophe Den Tandt, Catherine Depretto., Theo D’haen, Caius Dobrescu, Dong Yang, Brahim El Guabli, Nikki Fogle, Gerald Gillespie, Kathleen Gyssels, Oliver Harris, Sándor Hites, Michelle Keown, S Satish Kumar, Jacques Marx, Jessica Maufort, Marc Maufort, Jopi Nyman, David O'Donnell, Liedeke Plate, Judith Rauscher, Haun Saussy, Karen-Margrethe Simonsen, Chris Thurman, Anne Williams, Janet M. Wilson, Chantal Zabus, Gang Zhou

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Danielle Perrot-Corpet et Anne Tomiche, dir. Storytelling et contre-narration en littérature au prisme du genre et du fait colonial (XXe-XXIe s). Bruxelles : Peter Lang, 2018. Pp. 217. ISBN: 9782807608924. (Yves Clavaron)

Danielle Perrot-Corpet et Anne Tomiche, dir. Storytelling et contre-narration en littérature au prisme du genre et du fait colonial (XXe–XXIe siècle). Bruxelles : Peter Lang, 2018. Pp. 217. ISBN : 9782807608924.

Yves Clavaron

yves.clavaron@univ-st-etienne.fr

Université de Lyon, UJM Saint-Étienne (France)

L’ouvrage dirigé par Danielle Perrot-Corpet et Anne Tomiche vient prolonger une série de travaux conduits autour du projet « Fiction littéraire contre storytelling : un nouveau critère de définition et de valorisation de la littérature ? », au sein du CRLC, unité de recherche de l’Université Paris-Sorbonne, et dans le cadre du Laboratoire d’Excellence, « OBVIL ».

Le terme de « storytelling », dont l’acception est ici restreinte à celle de « communication narrative », a été francisé par Christian Salmon en 2007 dans son ouvrage Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, où il propose une analyse des mises en récit jugées prédominantes dans la fabrique du lien social des sociétés contemporaines soumises à une hypertrophie médiatique. Le storytelling est devenu la technique de communication des États et des centres de pouvoir économique du capitalisme : ce qui constituait une pratique de marketing s’est diffusé aux instances de pouvoir et du politique. Dans un monde où les « grands récits » sont déclarés morts, des petites narrations assimilables à un « mentir-vrai » constituent une forme de pouvoir qui participe de la marchandisation de la politique et du conditionnement des citoyens, outils de propagande du « nouvel ordre narratif » décrit par Christian Salmon. Il est vrai que tout récit est en puissance mystificateur et, au-delà du caractère polémique de la pensée de Salmon, le concept de storytelling interroge la politique de la littérature et permet d’envisager ←321 | 322→cette dernière comme activité de « contre-narration » ou anti-storytelling. Dans l’ouvrage qu’elles dirigent, Danielle Perrot-Corpet et Anne Tomiche s’intéressent plus précisément aux contre-narrations concernant les problématiques liées au genre (gender) et au fait colonial. Les assignations genrées et identitaires inscrites dans le récit colonial et souvent associées dans une intersectionnalité des oppressions de race, de classe et de genre, participent à la manipulation des esprits et appellent une contre-écriture et une contre-littérature. Le discours littéraire se construit en puissance anti-hégémonique selon d’autres codes que le discours militant, ce qui génère trois grandes pistes de réflexion par rapport aux concepts d’intersectionnalité et de colonialité : l’épistémologie, la poétique et la politique.

Le volume est organisé en trois chapitres, comportant onze articles en tout, rédigés par des spécialistes d’études (post)coloniales ou de genre de différents espaces linguistiques. Le premier chapitre, « Du (contre)-récit colonial à la parole décoloniale », est centré sur la question coloniale et envisage les différents récits qui permettent d’exprimer une parole décoloniale. Jean-Marc Moura, à partir d’une étude du régime de l’exotisme littéraire, montre que le storytelling – les usages stratégiques du récit – et la fiction littéraire fonctionnent en fait de manière similaire. De même, le discours touristique correspond à une fictionnalisation du monde, selon un storytelling qui muséalise l’ailleurs touristique ou l’institue en merveille exotique paradisiaque, même si certains écrivains, sensibles au caractère irréductible de la singularité de chaque culture, vont à contre-courant de ce mouvement. Ninon (Nina dans l’introduction) Chavoz reste dans le contexte colonial pour évoquer le roman Doguicimi de Paul Hazoumé – image de l’intégration réussie et success story impériale – dans lequel le storytelling dépend moins de la posture de son auteur et des lourds textes préfaciels signés d’autorités coloniales que de la figure complexe du personnage éponyme que l’on peut interpréter comme une figure subalterne de l’intersectionnalité. Mais, dans ce cas, la subalterne peut parler et elle fait entendre une parole critique et parfois contestataire. Sophie Coudray s’intéresse à un des fondateurs de la pensée postcoloniale, Frantz Fanon, par le biais de son théâtre, nettement moins connu que son œuvre théorique et politique, notamment les pièces L’Œil se noie et Les Mains parallèles (1949). Intéressant en soi car il permet de faire la genèse de la pensée décoloniale de Fanon en faisant la somme des diverses influences reçues par le psychiatre et théoricien martiniquais, l’article ne se situe jamais explicitement par rapport à la notion de « storytelling » ←322 | 323→car, sans doute, le genre dramatique relève d’autres problématiques que le narratif. Pour clore le chapitre (post)colonial et décolonial, Xavier Garnier reprend son auteur de prédilection, Sony Labou Tansi, pour montrer que les outils de l’hégémonie culturelle à laquelle le storytelling peut être intégré sont finalement superflus dans un contexte politique où le régime assure sa domination par la violence plus que par le discours et cela même si un discours de propagande existe. Xavier Garnier situe le potentiel de résistance du récit dans le passage d’une poétique de la peur à une poétique de la violence, celle-ci pouvant devenir intersectionnelle en favorisant les coalitions.

Le deuxième chapitre, « Fictions de l’intersectionnalité », permet d’associer les questions de race liées à la colonialité à celle de genre. Yolaine Parisot évoque des fictions de passing concernant des personnages féminins, paradigmes du dédoublement imposé aux Africains Américains par l’existence d’un système légal discriminatoire. La transgression de la frontière de la couleur par des métis à la peau claire se faisant passer pour des Blancs apparaît comme représentative du pouvoir subversif de la fiction et finalement facteur d’empowerment. Elle montre notamment comment la fiction est mise en procès dans le roman Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, dont l’héroïne produit un blog, une littérature numérique où les storytellings s’affrontent, avant d’incarner une success story. Flavia Bujor prend pour exemple le roman Ladivine de Marie NDiaye qu’elle lit comme une fiction du passing tout en montrant ce que la littérature peut apporter d’un point de vue théorique à la pensée de l’intersectionnalité. Si elle constate que le passing est un récit qui permet d’associer intersectionnalité et performativité, elle tend à passer sous silence la spécificité du storytelling. Flavia Bujor offre en tout cas une analyse stimulante du roman de Marie Ndiaye. Dans un article efficacement construit, Chloé Chaudet propose également une étude de l’intersectionnalité en tant que stratégie du « contre » dans l’œuvre de Toni Morrison, essentiellement la trilogie africaine-américaine (Beloved, Jazz, Paradise) et Mercy, où l’entrelacement des oppressions donne lieu à une poétique de l’entrecroisement. L’écriture de Morrison permet de reconfigurer l’engagement littéraire par une narration polyphonique qui rompt avec le modèle d’une rhétorique militante et d’une instance auctoriale polémique et offensive. S’intéressant elle aussi à Toni Morrison, Marion Labourey centre son analyse sur l’esthétique magico-réaliste qui permet de problématiser les origines de l’état de colonialité et fait de Beloved, réécriture du récit d’esclave, un contre-récit, remettant en ←323 | 324→cause les représentations dominantes de l’identité collective américaine. Comme Chloé Chaudet, Marion Labourey insiste sur l’indirection du contre-récit de Toni Morrison qui n’attaque pas frontalement l’identité culturelle américaine telle qu’elle s’est élaborée dans l’histoire, mais en déconstruit les représentations en jouant notamment sur la réception par le lecteur.

Le troisième et dernier chapitre « (Contre)-récits de la nation et de la mondialité » comporte trois articles scrutant des contre-narrations de la nation pour parler comme Homi Bhabha, dans des œuvres remettant en cause les récits dominants de la nation et de la mondialité. Cyril Vettorato travaille sur un corpus extensif de quatorze romans parus aux États-Unis entre 2000 et 2015 pour montrer l’ambivalence que ces auteurs entretiennent avec le champ appelé « l’industrie de la culture noire » par Ellis Cashmore. Dans un univers antihéroïque, les héros de ces romans afro-américains sont souvent issus de milieux aisés, « trop riches pour être noirs », et représentent la génération « MTV », profondément imprégnée de la culture de masse. Dès lors, la stratégie du contre-récit est peu visible dans des textes qui se veulent parfois « un kit de survie en milieu médiatique », même si l’idée d’une identité noire demeure à l’horizon politique. À partir d’œuvres africaines, francophone et anglophone (Léonora Miano et NoViolet Bulawayo), Florian Alix montre comment la migration et la diaspora sont configurées par des processus discursifs assimilables à du storytelling. Le storytelling est par exemple celui du discours national de la France et de la République une et indivisible, tandis que la littérature oppose une série de contre-discours de la pluralité. Les récits de soi des auteures étudiées par Alix Florian se situent ainsi à l’intersection des différents discours, le storytelling de la migration et de la diaspora et les contre-récits concurrents. Le dernier article du volume est consacré au roman Sartorius de Glissant. Cécile Chapon Rodríguez présente les concepts « narrés » de « Relation » et de « Divers » comme des contre-récits opposés à la mondialisation néolibérale, l’envers négatif de la mondialité appelée par Glissant. Sartorius, récit de digénèse – définie comme une origine historique et non mythique – apparaît ainsi comme une tentative de décentrement et de décolonisation du récit de la modernité mondialisée.

Le recueil proposé par Danielle Perrot-Corpet et Anne Tomiche, initié par une remarquable introduction et équipé d’une solide bibliographie et d’un index fort utile, frappe par sa densité et sa cohérence, même si certains auteurs ont passé sous silence la problématique particulière du ←324 | 325→storytelling servant de fondement au volume. Le lecteur peut sans doute aussi regretter que certains articles cultivent une forme passablement absconse tandis que d’autres réussissent à concilier clarté et complexité. Considérée au prisme du genre et du fait colonial, la notion de storytelling s’inscrit /s’inclut dans doute dans la catégorie du « counter-discourse » des études postcoloniales, certes plus vaste, mais particulièrement concernée par les questions soulevées ici. Les contre-narrations participent du « writing back » tout en proposant des récits alternatifs qui pallient les manques des représentations majoritaires en faisant l’éloge du mineur et permettent de redéfinir l’engagement, éthique et politique, dans et par la littérature. Au-delà du manichéisme justement moqué dans un autre cadre par Raphaëlle Guidée entre « le gentil récit littéraire » et « le grand méchant storytelling », la fonction de contre-récit et le caractère subversif de la fiction sont intrinsèquement liés au « statut d’exception » de la littérature énoncé par Jean Bessière et rappelé dans le volume par Yolaine Parisot.

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