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Effort environnemental et équité

Les politiques publiques de l’eau et de la biodiversité en France

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Edited By Valérie Deldrève, Jacqueline Candau and Camille Noûs

Cet ouvrage contribue, à travers la notion d’effort environnemental, au débat sur les relations entre équité et efficacité des politiques publiques. Quel est l’effort environnemental demandé et quelle est sa répartition sociale ? Quels principes y président et quels sentiments de justice ou d’injustice sont générés ? En quoi les politiques environnementales qui requièrent cet effort contribuent-elles à créer, renforcer ou diminuer les inégalités sociales et environnementales existantes ? Il explore l’hypothèse, inspirée des controverses présentes dans la littérature, d’un effort environnemental plus élevé des populations les plus vulnérables socialement, indépendamment de leur plus faible impact sur l’environnement. Elle est mise à l’épreuve de deux politiques environnementales sectorielles : celle des parcs nationaux pour la biodiversité et celles des mesures agro- environnementales européennes et captages Grenelle pour l’eau. Les cas d’étude choisis dans des territoires de l’hexagone ou ultra-marin sont analysés depuis les points de vue post-colonial, d’écologie politique et de justice environnementale. Ils ont permis de cheminer vers une conceptualisation de la notion d’effort environnemental.

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Chapitre 5 Réserves et zones de non prélèvement. Un effort environnemental équitable ? (Cécilia Claeys, Valérie Deldrève)

Chapitre 5

Réserves et zones de non prélèvement. Un effort environnemental équitable ?

Cécilia Claeys, Valérie Deldrève

Introduction

La création d’une aire marine protégée et a fortiori d’une réserve interdite à tout prélèvement engage les pêcheurs à modifier leurs pratiques, à restreindre leurs zones de pêche, voire leur production. De par l’effort environnemental ainsi consenti ou imposé, ils figurent parmi les contributeurs les plus sollicités par les politiques de conservation des ressources naturelles marines1.

Dans le Parc national des Calanques (PNCal), créé en 20122, 10 % du cœur marin sont classés en « zones de non prélèvement » (ZNP), soit 4 634 hectares répartis en 7 ZNP3, au sein desquelles tout prélèvement est interdit à la pêche professionnelle comme à celle de loisir, incluant la chasse sous-marine.

À La Réunion, une réserve de pêche a été créée en 2010, dans la zone côtière de la commune de Sainte-Rose, allant de l’embouchure de la Rivière de l’Est à la Pointe Corail. Elle longe ainsi 5,3 kilomètres de ligne littorale, de part et d’autre du petit port de pêche et de plaisance de Sainte-Rose et s’étend jusqu’à la ligne de profondeur de 50 mètres, couvrant environ 300 hectares où tout prélèvement est interdit.

Le PNCal est né d’une alliance entre récréation et conservation (Deldrève et Deboudt, 2012), originelle dans l’histoire des parcs ←165 | 166→nationaux (Larrère et al. 2009 ; Taylor, 2000 ; Cronon, 1996). Les ZNP ont été instituées en même temps que le Parc national qui en a la gestion, suite à l’avis du Conseil National de Protection de la Nature et l’incitation à respecter les directives du Grenelle de l’environnement4.

À Sainte-Rose, l’idée d’une réserve a été portée par l’association d’Animation du Port de Sainte-Rose (AAPSR) et sa gestion a été prise en charge par le Comité Régional des Pêches maritimes et des Elevages marins (CRPMEM) de La Réunion, instance de représentation de la pêche professionnelle locale. En effet, les arrêtés de création de réserves de pêche relèvent de la compétence des préfectures départementales sur avis des fédérations et associations agréées de pêche professionnelle et de loisir.

Les réserves de pêche visent la reconstitution de la ressource halieutique pour la pérennisation de la pêche professionnelle, tandis que les réserves marines visent la reconstitution de la biodiversité dans une logique naturaliste et récréative. Ces intentions distinctes ont néanmoins inspiré un même procédé : la création de zones de non pêche.

L’objectif de pérennisation des activités de pêche économique est central dans le statut des réserves de pêche. Elle a en revanche un statut plus ambigu dans les ZNP d’un Parc national. En effet, l’alliance originelle récréation-conservation est peu favorable au principe même d’exploitation économique des ressources naturelles au sein des espaces protégés. En outre, à l’heure où la lutte contre la raréfaction des ressources pousse à la restriction de l’effort de pêche à l’échelle internationale, la légitimité des pêcheurs professionnels, bâtie sur la fonction nourricière de leur activité, est remise en cause. De même s’effrite leur pouvoir, d’autant que leur effectif s’est considérablement réduit ces dernières décennies5, contrairement à la pêche de loisir en mer et à pied qui connaît un engouement non démenti6. À la différence de la pêche professionnelle, la pêche de ←166 | 167→loisir en mer ne fait pas l’objet de suivis quantifiés systématiques. Cette activité est d’autant plus difficile à chiffrer qu’elle n’est soumise à aucune demande de permis spécifique, contrairement à la pêche professionnelle et à la pêche de loisir en eau douce7.

Dans ce contexte, comment les pêcheurs locaux appréhendent-ils les réserves et zones de non pêche ? Avec quels effets sur leurs pratiques qu’elles soient professionnelles ou de loisir et quels sentiments de justice ou d’injustice ? Ce chapitre propose de mettre à l’épreuve de nos matériaux d’enquête les deux hypothèses suivantes : Premièrement, Les pêcheurs professionnels (ou vivriers), cumulant différentes vulnérabilités socio-économiques et environnementales, porteraient davantage l’effort environnemental demandé. Secondement, les procédures de création de ces réserves et ZNP détermineraient largement non seulement la répartition de l’effort, son coût pour les différentes populations de pêcheurs, mais aussi les sentiments de justice ou d’injustice induits par celle-ci.

Dans un premier temps seront présentés le cadre d’analyse et la méthodologie, ainsi que les terrains et les populations étudiés. Puis, les résultats seront structurés en quatre parties, pour lesquels seront présentées les similitudes et différences entre groupes de pêcheurs et terrains d’étude : la première est consacrée à la signification que revêt la pêche en mer pour ses pratiquants ; la deuxième aux discours des pêcheurs sur l’état et la gestion des ressources halieutiques ; la troisième aux effets prêtés, craints ou escomptés des ZNP ou réserves, et enfin la quatrième aux questions d’équité et de cohérence autour desquelles se cristallisent les débats.

Cadre d’analyse et méthodologie

Le cadre d’analyse du projet Effijie est ici appliqué au cas de la pêche en mer. L’entrée par les sentiments de justice est privilégiée, associée à une volonté d’objectiver certaines formes d’inégalités dans la répartition de l’effort8 et de donner sens à ces inégalités et sentiments de justice au ←167 | 168→regard du contexte socio-historique dans lequel se déploient les activités de pêche dans les Calanques et à Sainte-Rose.

Notre grille d’analyse est fortement influencée par les courants de la Political Ecology et de l’Environmental Justice, pour lesquels les populations ou groupes les plus vulnérables sont à la fois les plus affectés par les problèmes environnementaux (Taylor, 2000 ; Martinez-Alier, 2014) et les plus sollicités par les politiques publiques, bien qu’ils bénéficient moins de leurs effets (Pye, 2008). Des recherches antérieures sur la pêche artisanale concluant à une vulnérabilité croissante de ce secteur et notamment de la petite pêche française (Deldrève, 2015) ont contribué à la formulation de notre première hypothèse relative aux processus de cumul de vulnérabilités socio-environnementales. Une approche intersectionnelle (Fassin, 2015) permet de prendre en compte les différentes variables sociales et environnementales concourant à la fabrique des vulnérabilités, comme aux inégalités dans la répartition de l’effort. Dans les territoires ultra-marins, ces inégalités environnementales tendent à être exacerbées par leur héritage colonial. Là, une double grille de lecture associant Environmental Justice et Postcolonialisme sera adoptée (chap. Thiann Bo-Morel et Roussary, 2021 ; Bancel et al., 2005 ; Weil et Dufoix, 2011).

La seconde hypothèse se nourrit également de recherches antérieures sur les processus de concertation (Claeys, 2001 ; Claeys et Jacqué, 2012 ; Deldrève et Deboudt, 2012) et, plus largement, de la sociologie française qui interroge fortement les effets limités de ces processus tant en termes d’efficacité environnementale que d’équité sociale (Defrance, 1988 ; Blatrix, 2000 ; Blondiaux et Fourniau, 2011 ; Mermet et Salles, 2015). Le lien établi avec les sentiments de justice et la participation est largement inspiré de la littérature sur la justice sociale (Kellerhals, 1995 ; Fraser, [2005], 2011) et de ses connexions fortes avec le courant de l’Environmental Justice (Schlosberg, 2007).

Le travail de terrain a été mené entre 2015 et 2017, en plusieurs vagues dans les Calanques, l’actualité des boues rouges dominant les préoccupations en 2015/2016. 18 entretiens y ont été conduits auprès de pêcheurs de loisir en mer et de chasseurs sous-marins ; 16 entretiens auprès de pêcheurs à pied ; 23 auprès de pêcheurs professionnels, répartis entre les différents ports de Marseille, Cassis et La Ciotat ; 6 auprès de scientifiques, gestionnaires du PNCal et administratifs des pêches. Une douzaine d’observations a été effectuée en mer et à terre (à quai, réunions, commissions des pêches du Parc). À Sainte-Rose, ont été menés, en 2016, 13 entretiens auprès de pêcheurs (à pied en et mer) et chasseurs ←168 | 169→sous-marins (loisirs, professionnels et braconniers), ainsi que des observations directes dans le port de Sainte-Rose et à partir des rivages avoisinants. Un court retour sur le terrain a été réalisé à Sainte-Rose en 2019, permettant d’effectuer une observation directe ponctuelle.

Populations et aires d’étude

La pêche maritime professionnelle est définie comme « la pêche dont le produit n’est pas destiné à la consommation exclusive du pêcheur et de sa famille et peut être colporté, exposé à la vente, vendu sous quelque forme que ce soit. Elle est exercée soit à partir de navires ou embarcations titulaires d’un rôle d’équipage de pêche » (CRPMEM PACA, 20129).

La petite pêche artisanale dans les Calanques fait figure de tradition méditerranéenne, très encadrée par les Prud’homies10. En 2012, 235 marins-pêcheurs sont inscrits à Marseille, répartis entre L’Estaque au nord, Cassis et La Ciotat au sud. Cet effectif est en diminution, divisé par deux entre 2002 et 2012. Ce déclin se poursuit : plusieurs bateaux de pêche sont en vente et trouvent difficilement preneurs lors de notre enquête de terrain. Par ailleurs, les effectifs fluctuent selon les moments de l’année, de nombreux embarquements étant saisonniers ou occasionnels. La majorité des pêcheurs a 45 ans et plus, mais quelques jeunes d’une vingtaine d’années se sont installés juste avant la création du PNCal. On ne compte aucune femme professionnelle inscrite à Marseille. Les pêcheurs, petits patrons-armateurs, naviguent seuls ou à deux (associé ou matelot), en petite pêche (sorties inférieures à 12 heures), sur des bateaux de 6 à 10 mètres, âgés de 20 à 30 ans (CRPMEM PACA, 2012, op.cit.) (Fig. 1). Ils pratiquent les petits métiers (principalement différents types de filets, ainsi que les lignes, les casiers), souvent de manière polyvalente et vendent de gré à gré : sur le quai, au marché ou à des restaurateurs locaux.←169 | 170→

Dans son histoire de Marseille et la mer, Daniel Faget (2016) rapporte des descriptions de grèves et de plan d’eau fréquentées par de nombreux marseillais prélevant pour leur loisir tout autant que pour leur subsistance poissons et coquillages. La massification de la plaisance à partir des années 1970 puis, dans les années 1980, l’entrée des articles de pêche et de chasse sous-marine dans la grande distribution ont constitué un contexte favorable au développement de la pêche de loisir. Aujourd’hui, celle-ci regroupe, dans la région marseillaise, des pratiques très diversifiées, allant du petit pêcheur du bord avec une canne à pêche premier prix (25 euros chez Décathlon) au pêcheur au gros équipé d’un bateau puissant et d’un matériel spécialisé dont la valeur totale s’estime en milliers d’euros. Il n’existe pas de données quantitatives à l’échelle du territoire du PNCal concernant la pêche de loisir et son évolution.

La chasse sous-marine fait elle aussi partie intégrante de l’histoire de la région marseillaise que d’aucuns qualifient volontiers de berceau de la plongée moderne (Claeys et al. 2011). Mais là encore, à l’échelle du PNCal, les chiffres font défaut pour estimer l’ampleur de ce loisir qui ne nécessite aucun permis spécifique, sinon avoir au moins 16 ans, et qui se pratique volontiers aux premières et aux dernières lueurs du jour11.

À La Réunion, l’histoire de la pêche est intimement liée à celle du marronage12, associant pratique de subsistance et conquête de liberté.

Ces pêches vivrières étaient aussi pratiquées par les « petits blancs13 ». L’esprit marron est resté très présent chez les pêcheurs réunionnais qui ont cependant dû composer durant ces dernières décennies avec un cadre réglementaire renforcé aux niveaux européen et national.

Fig. 1 Embarcation de pêche côtière à la débarque. Vieux Port de Marseille

Photo : © V. Deldrève – INRAE, 2017

Fig. 2 Embarcations de pêche et de plaisance dans le port de Sainte-Rose

Photo : © C. Claeys, 2016

←170 | 171→À La Réunion aussi, la pêche professionnelle est artisanale et côtière. Environ 200 navires sont en activité sur l’ensemble du littoral réunionnais, principalement des barques ou des vedettes de moins de 7 mètres (Fig. 2). Une dizaine de navires est enregistrée comme étant rattachée au petit port de Sainte-Rose. Les techniques de pêches y sont diversifiées, avec une forte présence de la pratique professionnelle ou de loisir de la pêche à la ligne. Comme dans les Calanques, l’âge moyen des pêcheurs professionnels est croissant, avec une prédominance des plus de 46 ans. À l’échelle de La Réunion, seulement une soixantaine de marins déclarés sont titulaires de titres de commandement, les autres patrons sont sous dérogation (Guyomard et al. 2012). À cette pêche en mer déclarée, s’ajoutent des pratiques vivrières pour lesquelles il n’existe pas de données chiffrées. Concernant la pêche de loisir, il convient de différencier les pratiques populaires du bord ou à partir de petites embarcations et la pêche au gros caractéristique de classes moyennes et supérieures, principalement d’origine métropolitaine.

La plongée et la chasse sous-marine sont introduites à La Réunion à partir des années 1970 par des « Métros »14. À Sainte-Rose, elle est d’abord le fait de pratiquants amateurs qui se constituent ensuite en clubs associatifs, certains investissant ensuite dans une économie touristique. Si la plongée en bouteille demeure principalement un loisir de « Métro », la chasse sous-marine pour sa part s’est diffusée parmi certains Créoles, notamment comme pratique complémentaire de prélèvement vivrier.←171 | 172→

Résultats

Que signifie pratiquer la pêche en mer ?

Au regard de la diversité de nos terrains, des populations de pêcheurs et de leurs pratiques, on peut imaginer combien l’image, l’identité associées à ces pratiques sont, pour ces populations, très différentes. Pour autant, il existe des invariants, tel l’attrait exercé par la pratique, vécu comme « naturel », véritable héritage familial (« pêcheur de père en fils ») ou a minima d’une socialisation primaire à la mer, que ce soit pour les pêcheurs professionnels : « j’ai toujours habité ce quartier, on avait les pieds dans l’eau, alors j’ai commencé à plonger, à faire de la chasse sous-marine et puis j’ai décidé de devenir pêcheur [professionnel] » (Cassis) ou de loisir : « moi, j’ai toujours pêché. Mon papa, en fait, on a baigné là-dedans » (La Ciotat). La pratique, qu’elle soit professionnelle ou récréative, est aussi synonyme de passion, constitutive de la personne-même : à propos d’un pêcheur à la retraite quotidiennement en mer, un patron encore actif (à La Ciotat) s’exprimait : « vous ne pouvez lui retirer. Ce jour-là pour lui c’est [sa vie] terminé ». La notion de liberté est également classiquement associée à la navigation en mer et à l’exercice de la pêche (loin de tout regard et de la vie à terre), quand bien même beaucoup admettent que cet exercice est très contraint par les éléments naturels, techniques, économiques, et de plus en plus réglementaires. À La Réunion, le registre de la liberté est chargé de l’héritage postcolonial de l’île, avec une valorisation symbolique de la pêche marron par les pêcheurs créoles. Un registre patrimonial commun est aussi observé sur les deux terrains. De Marseille à la Ciotat, les pêcheurs en mer rencontrés convoquent l’image des pointus d’antan, ces petites barques de pêche traditionnelle dont ils revendiquent l’esprit populaire, tout comme sont évoquées les barques traditionnelles réunionnaises, plus fines et légères encore que leurs homologues méditerranéennes (Fig. 3 et 4).

Fig. 3 Un pointu, embarcation traditionnelle de pêche côtière rénovée et gréée de sa voile latine d’origine à des fins de patrimonialisation et d’usage récréatif, Port de la Ciotat

Photo : © C. Claeys, 2017

Fig. 4 Embarcations traditionnelles de pêche côtière utilisées pour la pêche vivrière, Port de Sainte-Rose

Photo : © C. Claeys, 2016

←172 | 173→Pour les pêcheurs professionnels, l’activité n’est plus considérée comme suffisamment rentable au regard des différentes contraintes cumulées et de la diminution des stocks exploités : « ce n’est pas un métier d’avenir » (expression récurrente). Aussi, alors que les pêcheurs de loisir déplorent le manque d’intérêt des jeunes pour la pêche en mer, la plupart des professionnels rencontrés déclare ne pas vouloir transmettre leurs métiers : « j’ai tout fait pour décourager mon propre fils (pêcheur professionnel, Cassis) ». Une importante différence entre ces deux populations tient évidemment à la nécessité pour les pêcheurs professionnels et leur famille de pouvoir en vivre. Leur dépendance économique à l’activité est d’autant plus forte que beaucoup affirment ne pouvoir se recycler « je ne sais rien faire d’autre », « c’est toute ma vie » et ce parfois malgré l’expérience d’une mobilité professionnelle antérieure, comme ce pêcheur professionnel ancien marron de Sainte-Rose, revenu à l’activité en tant que « pro » : « comme l’école, ça n’a pas trop marché, et avoir les patrons tout le temps sur le dos… j’ai essayé, hein… J’ai fait un mois ! ».

La dépendance au territoire de pêche est également une caractéristique forte du milieu professionnel. Elle accroit sa vulnérabilité environnementale et économique – « On ne peut migrer » résume ce pêcheur professionnel de La Madrague. Pour les pêcheurs professionnels de Sainte-Rose, cette dépendance au territoire est exacerbée parce qu’ils travaillent en milieu insulaire isolé. Cette dépendance s’observe aussi à ←173 | 174→un niveau micro-scalaire. Pour des raisons historiques, topographiques et météorologiques, les structures portuaires réunionnaises sont réparties sur les côtes Sud et Sud/Ouest de l’île. Sur la côte Est/Nord-Est de l’île, Sainte-Rose est le seul port aménagé. Longtemps, il ne s’agissait que d’une mise à l’eau. La construction du petit port de Sainte-Rose a été consécutive à celle de la centrale hydroélectrique (1979). Ce petit port a offert aux pêcheurs locaux un gain de sécurité et une réduction de la pénibilité du travail.

Dans le PNCal, les professionnels pratiquant les petits métiers sur des embarcations de faible tonnage et puissance, sont également peu mobiles. Cette dépendance à un territoire de pêche local s’observe aussi parmi les pêcheurs de loisir les moins bien dotés en capital économique, tout particulièrement chez les pêcheurs à pied. Pour les pêcheurs en mer, généralement relativement mieux dotés en capital économique, cette dépendante est moindre. Les plus aisés d’entre eux sont équipés de bateaux leur permettant d’atteindre de plus lointaines zones de pêche lors de croisières dans différentes îles méditerranéennes et/ou, font partie des 10 % de français qui partent en vacances hors France hexagonale15 pour, en ce qui les concerne, assouvir leur goût pour la pêche ou la chasse sous-marine : « Je chasse beaucoup à Madagascar maintenant. Parce que c’est d’autres poissons, c’est beaucoup plus gros, c’est très sportif. […] Et sur le plan émotionnel, c’est autre chose. Tu es dans le grand bleu, et puis il arrive tout ! Il arrive des requins… » (chasseur sous-marin, Pointe Rouge, Marseille). Ainsi, pour ces derniers, les Calanques constituent une aire de jeu de proximité pour les week-ends ou les soirées, entre deux départs en vacances.

Concernant les pêcheurs de métier, au-delà des craintes relatives à leur avenir professionnel et des obstacles réglementaires limitant l’accès à l’armement16, un autre facteur de la non-transmission et de la désaffection des métiers de la pêche peut être lu dans le sentiment d’être mésestimés. « Il n’y a plus de respect pour les pêcheurs », qui autrefois pouvaient être ←174 | 175→valorisés pour leur courage (métier difficile et dangereux) ou encore pour leur rôle nourricier (encore vital après-guerre). Aujourd’hui, « on nous prend pour des idiots », « des inconscients qui vident les mers » (pêcheurs de La Ciotat et de Marseille). Ce sentiment de mésestime, alimenté par des discours institutionnels ou scientifiques sur le productivisme ou l’irrationalité des pêcheurs professionnels17, s’exacerbe lorsque ceux-ci se voient disputés l’accès aux lieux de pêche par les différents usagers récréatifs de la mer.

Les conflits pour l’accès aux lieux de pêche et à la ressource sont ainsi également des conflits de légitimité qui s’exacerbent tandis que les rapports de force entre professionnels et non professionnels semblent basculer pour partie en faveur de ces derniers. L’affaiblissement de la Prud’homie (moindre effectif, moindre adhésion et de cohésion), insuffisamment compensé par la reconnaissance du Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins (CRPMEM)18, ne permet plus aux professionnels de se sentir suffisamment soutenus et défendus par la corporation. Inversement, les pêcheurs plaisanciers ont renforcé leur organisation (clubs, fédérations), se dotant d’un capital social influant. Ils mobilisent aussi l’argument de leur rôle dans la dynamisation de l’économie locale, contrecarrant ainsi la déqualification potentielle de la plaisance qui n’aurait pas « l’utilité » prêtée à la pêche professionnelle. Au même moment, cependant, ces plaisanciers essuient les critiques croissantes que leur adressent certains écologues et/ou écologistes concernant leur impact sur les écosystèmes.

État et gestion de la ressource halieutique selon les pêcheurs

Les pêcheurs rencontrés entretiennent une certaine ambiguïté dans leur discours sur l’état de la ressource halieutique. La plupart regrette les pêches abondantes réalisées par leurs pères ou durant leur « jeunesse », ←175 | 176→sans forcément adhérer au discours scientifique et politique de la diminution des stocks. Par-delà cette ambiguïté certaine, se dégage l’idée d’une fluctuation de la ressource. Celle-ci est définie comme conjoncturelle : fluctuations naturelles propres aux saisons et courants ou encore conséquence du réchauffement climatique sur la migration des espèces. Ces discours sur la fluctuation peu ou prou « normale » de la ressource donnent à voir deux logiques différentes mais non contradictoires. D’une part, l’irrégularité des prises est intrinsèque à la pratique même de la pêche qu’elle soit professionnelle ou de loisir. Ce faisant, elle est constituante de la culture de ce métier/loisir. D’autre part, certains pêcheurs, principalement parmi les plaisanciers, sont tentés de ne pas déclarer trop radicalement un déclin de la ressource pour ne pas s’exposer à un risque de restriction croissante de l’activité.

Le constat d’un déclin de la ressource est mitigé chez les pêcheurs, tout en étant suffisamment présent dans leurs discours pour nourrir des disputes sur l’identification de responsables. Ces disputes se structurent en premier lien selon une ligne de partage entre professionnels et plaisanciers. Si les pêcheurs de loisir tendent à l’imputer intégralement aux professionnels et à leur « productivisme », ces derniers dénoncent en retour l’impact croissant de la plaisance. L’effectif, les compétences, voire les activités illicites de certains plaisanciers porteraient, selon eux, préjudice tant aux ressources qu’aux professionnels. À Marseille, la technique de la daurade pêchée à la pierre19 est particulièrement dénoncée par ces derniers : « quand ils pêchent les daurades au mois d’octobre […] Il y a 200 bateaux sur la même zone. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que chaque fois qu’ils envoyaient l’hameçon au fond, ils envoient une pierre comme ça avec. Elle reste au fond » (pêcheur professionnel La Madrague). À Sainte-Rose, c’est la pêche au gros à visée touristique que critiquent tout particulièrement les petits pêcheurs professionnels.

En second lieu, dans les Calanques comme à La Réunion, certains petits pêcheurs professionnels soulignent leur responsabilité collective. Dans les Calanques, l’idée selon laquelle les pêcheries de Méditerranée auraient été mieux gérées grâce aux Prud’homies (rapport WWF pour la CEE, 2008) ne fait plus consensus y compris parmi les professionnels : « on a fait n’importe quoi. Regarde les oursins qui proliféraient – tous ←176 | 177→disparus… Et puis les filets tournants, ça aussi ça a fait du mal » (professionnel La Madrague). Les retraités, quant à eux, dénoncent la longueur accrue des filets qu’immergent les pêcheurs actifs confrontés à la baisse de leur production : « faut bien vivre, ils n’ont pas le choix. Mais ça ne va pas dans le bon sens » (ancien professionnel Cassis). Plus de coût et de travail occasionné, les pêcheurs concernés définissent cette augmentation comme une conséquence de la raréfaction du poisson et non comme une de ses causes : « Il y a 10 ans j’avais 1 500 mètres pour faire la soupe20 et je m’en sortais bien, là j’en suis à 3 000 mètres pour faire moins » (professionnel Les Goudes). À Sainte-Rose, ce type de critique est moins présent. Toutefois, ce pêcheur professionnel parle de « pillage » : « Il faut dire les choses comme il l’est, le pillage, surtout des thons, les pélagiques. […] C’est les senneurs. Les senneurs encore, ils traquent le thon. Et qu’en fait, quand ils sennent le banc entier, eh ben il y a tout qui passe ».

La question de l’imputation des responsabilités divise ainsi professionnels et récréatifs, mais aussi, dans une moindre mesure, les professionnels entre eux. La désignation d’autres responsables fait en revanche l’unanimité. Dans les Calanques comme à La Réunion, tous dénoncent l’impact négatif de différentes sources de pollutions d’origine industrielle, agricole ou urbaine, portant atteinte à la qualité des eaux piscicoles et des écosystèmes marins. Dans les Calanques, la question du rejet des boues rouges d’Altéo cristallise les débats en 2015/16. À Sainte-Rose, pêcheurs professionnels et de loisir s’accordent pour dénoncer la pratique de la chasse sous-marine en bouteille, régulièrement observée dans ce secteur de l’île situé loin des ports de rattachement des services de police. Enfin, dans les Calanques, comme à Sainte-Rose, la dénonciation des chalutiers, de surcroit industriels et de surcroit exogènes au territoire, fait consensus parmi les pêcheurs rencontrés. À Marseille, si quelques chalutiers locaux sont montrés du doigt, ce sont surtout les plus gros tonnages venant de Sète qui sont accusés, tout comme à Sainte-Rose sont dénoncés les bâtiments venant des autres îles de l’Océan Indien.

Dans les Calanques, la question de la gestion des ressources rassemble également sur un point : la défiance sinon l’opposition première au PNCal lors de sa création (Deldrève et Deboudt, 2012), opposition que celui-ci s’est employé depuis à vaincre. Mais le dialogue renoué et ←177 | 178→institutionnalisé au sein du PNCal avec les différents représentants de la pêche (dans le cadre du comité économique social et culturel, de la commission pêche et plus récemment du conseil d’administration) reste fragile.

Si certains pêcheurs professionnels se disent convaincus de l’intérêt d’un Parc national pour protéger le milieu marin, la plupart l’associe avant tout à un surcroit de réglementations et de « tracasseries administratives ». La Politique commune de la pêche (PCP) limite, en effet, le renouvellement et la modernisation des flottilles ou encore le nombre et la taille des engins de pêche à des fins conservatoires, tandis que d’autres règles visent la sécurité à bord ou encore d’hygiène. Considérées comme plus ou moins adaptées aux conditions d’exercice et compatibles entre elles, ces différentes mesures imposées et les politiques dans lesquelles elles s’inscrivent sont, par essence, limitatives de l’autonomie professionnelle21 (Candau et al., 2015).

Parmi les plaisanciers, la création du PNCal est vue par certains comme annonciatrice de la fin de la pêche en mer sans permis. À Sainte-Rose, l’histoire et le statut différent de la réserve font qu’un tel front commun ne s’est pas constitué. L’emplacement de la réserve tout autour du port creuse un fossé entre les pêcheurs équipés d’embarcations modernes, de taille moyenne22 et bien motorisées, pouvant aller pêcher au large de la réserve et les autres, qu’il s’agisse de pratiques professionnelles, vivrières ou récréatives.

Effets écologiques et halieutiques des réserves et ZNP

Pour autant, sur le principe, les réserves et ZNP, propres à favoriser la reproduction des espèces locales et la reconstitution des stocks, sont considérées comme positives par l’ensemble des pêcheurs. Les pêcheurs calanquais qui ont plongé dans les ZNP sont dès 2015 convaincus de leur efficacité écologique : « J’ai vu la différence en deux ans, c’est énorme ! Des mérous23 dans cinq, six mètres d’eau. J’en ai vu, je ne sais pas, des dizaines. ←178 | 179→[…] Il y a une concentration de poissons incroyable là-dedans » (professionnel la Madrague). Des exemples de réserves volontiers cités (tels les récifs artificiels du Prado et la réserve marine de Carry-Le-Rouet) témoignent, par ailleurs, des bienfaits de ces dispositifs, y compris pour le maintien des activités de pêche : « nous les pêcheurs on a un intérêt à ce qu’il y ait plus de poissons » ; « quand c’est fait intelligemment ça marche ! » (représentants professionnels). Dans ces propos se donnent ainsi à lire en creux les principales critiques adressées aux ZNP du PNCal et de Sainte-Rose, ou du moins à certaines d’entre elles sur lesquelles se cristallisent les mésententes. Ces critiques portent sur leur localisation, leur taille et de manière plus transversale sur la démarche, plus ou moins concertée, qui préside à leur création. Elles sont également relatives à des effets non désirés ainsi qu’aux coûts économiques induits pour les pêcheurs, dès lors soucieux de trouver des « arrangements ».

Parmi les ZNP les plus contestées figurent celles des calanques de Marseille, définies par le PNCal sur des lieux de pratique très prisés, alors que les pêcheurs avaient quitté la table des négociations : « on y faisait nos plus belles pêches. C’était nous condamner ! » (professionnel, La Madrague). Les fonds protégés étant les plus adaptés aux espèces locales, « rien ne sort » d’autant que le poisson resterait « là où il est protégé ». La cohérence de ces zones interroge par ailleurs : « ils ont même pris l’égout en réserve ! (professionnel, Vieux Port). Quelques ZNP englobent, en outre, à leur marge, des « postes » de pêche, hauts filets dépliés lors du passage saisonnier d’espèces migratrices : « C’est des bonites, c’est des loups, c’est des daurades qui arrivent en octobre, au mois de décembre, au mois d’avril. Ils passent pendant un mois par-là, et puis après on n’en entend plus parler. Ils repartent dans leurs étangs. Ce n’est pas des poissons locaux de Parc, comme le mérou, comme le chapon, comme les langoustes. Ça ne faisait rien, quoi ! » (professionnel, La Madrague).

Dans les Calanques, le déplacement des filets de poste induit mettrait en cause des années de travail et d’apprentissage ainsi perdu : « Avant, on savait que le poisson, il passait là, après il passait là… On n’avait pas besoin de mettre des longueurs pour découvrir autre chose. Tout le travail qu’on a fait pendant trente ans, ils l’ont levé d’un coup. Il faut se réadapter sur une autre zone, on n’aura pas le temps. C’est un travail de longues années, hein » (professionnel La Madrague). Trop grandes et localisées sur des « petits fonds », ces ZNP priveraient, en outre, les pêcheurs professionnels de « possibilités de repli » en cas de mauvais temps, d’une flexibilité indispensable à l’exercice des petits métiers au regard des contraintes géographiques et naturelles de l’exercice et de la pêche : « On se repliait sur ←179 | 180→Riou ou on travaillait à la côte pour se protéger du vent, selon les courants […] Le plateau est étroit, il n’y a pas 36 000 possibilités (professionnel La Madrague).

Pour les chasseurs sous-marins des Calanques, la localisation des ZNP leur ôterait « leurs meilleurs spots », et, selon l’un d’entre eux, affecterait leurs pratiques plus que toute autre : « Quand tu vois la disposition, le derrière de Riou, la zone de non pêche est en bordure de côte, c’est-à-dire que tu te mets à 50 mètres du bord tu peux pêcher à la canne, tandis que le chasseur sous-marin à 50 mètres du bord et à 50 mètres de fond il ne peut plus chasser » (représentant chasse sous-marine).

Les pêcheurs à pied sont en revanche moins « impactés » et de ce fait moins critiques, sinon tout à fait favorables aux actuels emplacements des ZNP.

Les ZNP, définies de manière plus concertée entre scientifiques, gestionnaires du PNCal, pêcheurs de Cassis et de la Ciotat sont mieux acceptées par ces derniers. Le dialogue engagé leur a permis de conserver leurs principaux lieux de pêche : « on n’avait pas le choix. Les réserves allaient se faire. On préférait que ça soit avec nous […] On a donné et ils ont pris. Mais on a été écoutés » (professionnel Cassis). Cependant, à l’image des pêcheurs de Marseille, ils considèrent les ZNP comme étant trop étendues et impossibles à surveiller, d’autant que le Parc national et les Affaires Maritimes manquent de moyens à y consacrer. Ainsi le respect des limites de la réserve et des ZNP exigerait une implication beaucoup plus forte des polices de l’environnement : « tous les jours je vois des gens pêchaient à la canne dans la réserve. Ils viennent tôt. Ils savent qu’ils ne seront pas contrôlés. Il faut des gardes, sinon ils ne respecteront jamais » (professionnel Cassis). Dans les Calanques, le renforcement de la surveillance et du rôle de police du Parc national serait cependant de plus en plus visible, avec le soutien du parquet, comme en témoigne cet agent :

« Il y a eu un énorme boulot fait par le GIP à la création du Parc pour sensibiliser le parquet, et puis le parquet a tout de suite répondu présent. Et pour lui, voilà, c’est quelque chose de très important pour lui, quoi […] quand j’étais en formation, tous les collègues des autres parcs nationaux, des espaces naturels protégés, ils ont les bras qui tombent quand ils entendent ça. Ils disent mais c’est… vous avez une chance […] Nous, on ne sait même pas ce que donnent nos procédures ».

←180 | 181→

À cette question de manque de moyens, s’ajoute à Sainte-Rose celle de l’éloignement géographique. Le port de rattachement de la flotte des Affaires Maritimes est en effet situé à l’opposé de l’île, dans la commune du Port.

Les représentants de l’Association d’animation du port de Sainte-Rose (AAPSR) qui furent à l’initiative de la création de la réserve décrivent un processus concerté, soulignant que l’association réunit des pêcheurs plaisanciers et professionnels, des chasseurs sous-marins et des plongeurs en bouteille. La réalisation d’entretiens avec des pêcheurs professionnels et plaisanciers n’étant pas impliqués dans les activités de l’association révèle cependant que ce sentiment de codécision n’est pas partagé par tous, certains disent ne pas avoir été invités (ou présents ?), d’autres ne pas avoir été écoutés, tel ce pêcheur professionnel qui a participé à une réunion relative à la création de la réserve : « En fin de compte, ce n’est pas qu’on était contre, contre, contre, mais il y avait des… en fin de compte, il y avait des trucs à parler avant de mettre la réserve. Déjà, pas dans une zone de pêche ». Ces derniers dénoncent en particulier des connivences entre petits blancs et Métros. La réserve qui a ainsi été définie couvre l’entière zone de pêche habituelle des embarcations les plus petites. Ce pêcheur professionnel témoigne : « c’est la seule zone où on peut pêcher en hiver. […] On voit bien, hein, le vent, il passe tout en dehors […] en hiver, ben nous, on regarde seulement la mer ». Les pêcheurs équipés de petites embarcations ne permettant pas d’affronter la houle n’ont aucune alternative accessible à partir du port de Sainte-Rose. Ils évoquent la possibilité d’un déplacement de leur embarcation vers l’anse des Cascades, une zone de mise à l’eau à plusieurs kilomètres à l’Est de Sainte-Rose. Cette alternative les soumettrait à des conditions de travail plus difficiles. Le site de l’anse des Cascades n’est pas un port, il faut donc hisser à chaque fois les embarcations à terre. L’anse est en outre exposée à la houle et aux vents hivernaux (Fig. 5). Enfin, les anciennes formes de don et de contre don attirant de jeunes gens sur les grèves pour, en échange de quelques poissons, aider les pêcheurs à mettre à l’eau et à hisser à terre leur embarcation, se sont perdues. Ce pêcheur professionnel de Sainte-Rose, se souvient de sa jeunesse de « râleur » : « quand les canotés arrivaient le matin, j’allais donner un coup de main pour hâler le canot, et les pêcheurs, ils donnaient du poisson… Tous les petits poissons qu’ils ne pouvaient pas vendre, ce n’était pas grave, ils laissaient pour les râleurs aux canots ». L’ultime solution serait dès lors de changer de port de rattachement dans une autre zone de l’île.

Fig. 5 Mise à l’eau non protégée de la houle et du Vent, Anse des Cascades

Photo : © C. Claeys, 2019

←181 | 182→Pour les pêcheurs professionnels ayant de plus grandes embarcations, la réserve de Sainte-Rose ne les prive pas de leur zone de pêche principale qui est plus au large, mais couvre en revanche l’ensemble de leur zone habituelle de pêche de leur appât qui leur permettait d’optimiser les déplacements : « tous nos appâts, ils tournent dans la réserve. C’est la zone d’appât. Ici, on appelle ça les bancloches. Et la zone des bancloches, c’est exactement la réserve » (professionnel).

Les pêcheurs alertent les gestionnaires sur deux conséquences écologiques et halieutiques potentielles des ZNP ou réserves. La première, uniquement formalisée par les professionnels des Calanques, est le risque de laisser proliférer, en l’absence de tout autre prédateur, une espèce dominante (comme le mérou jusque-là en raréfaction) et d’y perdre la diversité des captures. La seconde mentionnée par tous, professionnels et récréatifs des Calanques et de Sainte-Rose, est relative aux limites de la « gestion par zonage ». Celle-ci délaisserait le reste du territoire en proie aux problématiques de pollution, de chalutage au large, ou encore aux « abus » et « mauvaises pratiques » locales, tel le braconnage.

Dans le même ordre d’idées, la création de ZNP déplacerait et concentrerait l’effort de pêche sur d’autres lieux non protégés et dès lors ←182 | 183→sur-fréquentés. Ce report de l’effort de pêche, nuisible tant aux ressources qu’aux activités, n’est pas ou peu observé à Sainte-Rose dans la mesure où la mobilité des pêcheurs est très restreinte au regard de la petite taille des embarcations et des contraintes spatiales. Mais dans les Calanques, il affecterait graduellement l’ensemble des pêcheurs, y compris ceux qui ne fréquentaient que peu les zones nouvellement interdites à la pêche24. Il aggraverait ainsi les conflits d’accès à la ressource entre pêcheurs professionnels et plaisanciers, voire entre professionnels contraints à une nouvelle répartition des lieux de pêche : « on n’allait jamais sur la zone d’un autre. On savait, on respectait le premier qui avait trouvé, il occupait. Maintenant on est tous les uns sur les autres, comme au Frioul. C’est la guerre. Avec les plaisanciers aussi, on se fait arracher les filets. Voler aussi dès fois » (professionnel Vallon des Auffres).

Cette lecture en termes de conflits d’usage est démentie par les représentants de la pêche de loisir lors de la commission des pêches du PNCal (mars 2019) qui s’étonnent qu’on oppose les intérêts de la pêche professionnelle à celle de loisir. On peut y voir une régulation des conflits, impulsée par la commission qui s’est progressivement dotée d’un pouvoir de négociation et de coordination des usages de prélèvement en mer. Mais on peut y lire aussi l’expression de représentants d’une pratique devenue dominante en mer. Une troisième interprétation possible est celle d’un écart probant entre discours tenus publiquement en réunion par les représentants d’une activité et discours plus confidentiels, recueillis dans le cadre d’un entretien privé.

Les pêcheurs ont donc identifié différents effets des ZNP sur leurs pratiques. Ces effets sont également économiques, notamment pour les pêcheurs marseillais qui y ont perdu l’exploitation des fonds de proximité les plus poissonneux « Ah moi, je ne travaillais que là, moi. Madrague et les Goudes, on ne travaillait que là. Sur Planier au mois d’avril et sur Riou et toute la terre en hiver, hein. Ce n’est pas loin. » (professionnel Les Goudes, 2016). S’éloigner des côtes, rallonger son itinéraire, voire changer de port de rattachement ont un coût financier non négligeable, qui n’est pas forcément rentabilisé par la production, y compris aux yeux de plaisanciers soucieux pour certains « d’en avoir pour leurs frais ». Sans évaluer fermement la perte de leur chiffre d’affaires, les professionnels ←183 | 184→estiment que les réserves « ont aggravé une situation déjà difficile ». À ce titre, le projet d’extension inscrit dans la charte du PNCal, bien qu’il ne soit plus d’actualité pour ce dernier, inquiète les pêcheurs les plus jeunes, dont le bateau n’est pas encore amorti : « ce serait notre mort » (professionnel, Vallon des Auffres).

À Sainte-Rose, sont principalement présents des pêcheurs professionnels ayant de faibles revenus. Ces faibles revenus issus de la pêche les avaient amenés, avant même la création de la réserve, à développer des stratégies de pluriactivité. À l’échelle de l’île de La Réunion, 77 % des pêcheurs professionnels utilisant la ligne à la main déclarent être toute l’année en pluriactivité (Guyomard, 2012). Or ce type métier est le plus répandu à Sainte-Rose. Récemment, avec le soutien du CRPMEM, quelques tentatives d’association entre pêche professionnelle et accompagnement de touristes ont été initiées, mais à ce jour, les résultats demeurent mitigés. Ce pêcheur professionnel décrit les apports et les limites de cette activité complémentaire : « En fait, la pêche ka touriste, ça a été créé pour aider un petit peu les professionnels. […] on emmène les touristes, mais on a condition de ne pas leur donner la canne ou la ligne à tenir pour pêcher, mais bon. Parce qu’en fait, c’est une découverte du métier. […] Voilà. Mais je les fais pêcher quand même ! ».

Dans les Calanques, malgré leurs propos vifs contre le PNCal et les scientifiques qu’ils taxent parfois « d’incompétents », les pêcheurs sont dès 2015 moins dans un rejet complet des ZNP que dans la proposition de solutions intermédiaires ou transitoires qui leur permettraient de compenser le « manque à gagner » ou encore de prendre en considération les inégalités de traitement en leur sein. Les professionnels, notamment, demandent un droit décadent pour les quelques professionnels qui tournaient sur les postes, en rappelant le droit historique dont ils héritent. Une aide spécifique, ou un accompagnement à la diversification des activités (pesca-tourisme, emploi à la surveillance de la zone…) est demandée par les plus jeunes, économiquement plus vulnérables au regard des récents investissements qu’ils ont réalisés et précieux tant pour leur connaissance des lieux et des pratiques que pour le maintien des métiers de la pêche. Enfin, les pêcheurs marseillais demandent à ce que soit compensée sinon réparée l’iniquité de traitement « géographique » dont ils se sentent victimes au regard de leurs voisins de La Ciotat et de Cassis, associés en tant que pairs à la définition des ZNP qui les concernaient : « eux ils ont choisi, ils sont peu impactés. Nous, on est nombreux. Et puis les torts sont partagés, on n’aurait pas dû partir [de la table des ←184 | 185→négociations] et le Parc nous a tout pris » (professionnel Les Goudes). Puisque le tracé fixé par décret ne peut être revu, des dérogations tournant entre pêcheurs et ouvertures périodiques et limitées des ZNP (tels Le Planier et Riou) quelques mois par année pourraient permettre aux pêcheurs de compenser en partie le manque à gagner, sans porter atteinte au fonctionnement de la réserve : « on ne veut pas d’argent, on veut travailler, pas de subvention, avoir une dérogation 5 mois dans l’année c’est tout. Mettre 5 bateaux là et 5 autres là-bas et 5 là-bas, pas n’importe où, en discussion avec eux » (prud’homme marseillais). Cette proposition, qui bat en brèche l’interdiction de tout prélèvement, rend explicite la reconnaissance d’une nécessaire cogestion des fonds et de la ressource entre le PNCal et les professionnels de la pêche.

Les pêcheurs plaisanciers des Calanques interviewés réclament aussi davantage de prise en compte de leur aspiration par le Parc national. Au moment de la réalisation des entretiens (2016/2017), un renforcement de la réglementation de la pêche de plaisance dans le PNCal est en débat, la commission pêche est suspendue, l’heure est aux rapports de force. Lors de la commission pêche du 10 mai 2019, les discours étaient plus nuancés, adoucis par la victoire des 7 kg de prise finalement autorisés.

À Sainte-Rose, l’idée de modifier l’emplacement de la réserve existante ou de fonctionner avec des localisations changeantes est régulièrement mise en avant par nos interlocuteurs. Au moment où l’enquête de terrain est menée, les disputes des premières heures, lors de la création de la réserve ne sont pas apaisées. Une des bouées de démarcation de la zone de réserve a été arrachée par un cyclone peu de temps après son installation. Les observations directes ainsi que les témoignages des pêcheurs donnent à voir des arrangements et de relatifs laisser-faire, dans une zone où les autorités maritimes ne viennent que peu. Ce pêcheur professionnel par exemple raconte : « Parce que moi, à un moment donné j’ai dit je ne peux pas. Le thon, il est dehors. Moi, j’ai besoin des appâts. Moi, je pêche, je rentre mes appâts […] Ils25 m’ont pris en photo et m’ont dénoncé. […]. Mais en fin de compte, j’ai eu un rappel à l’ordre ». Lors d’un rapide retour sur le terrain en mars 2019, plusieurs constats ont été faits. La seconde bouée de zonage a disparu, le nombre de bateaux dans le port a significativement diminué et des débris d’embarcations jonchent les rochers dans la passe d’entrée au port. Selon des pêcheurs à pied installés sur la digue du port, il s’agit là des traces du passage d’un cyclone, qui comme ←185 | 186→résume l’un d’eux « a mis tout le monde d’accord ». Lors de cette visite, des pêcheurs en mer étaient observables du bord, leurs lignes à l’eau au cœur de la zone de la réserve qui ne semble en ce moment ne plus exister que « sur le papier ».

Des questions d’équité et de cohérence politique

Limiter les ZNP à 10 % du cœur marin du PNC et à 30 hectares des côtes sud de La Réunion, peut sembler d’une ambition modeste au regard de l’enjeu de conservation de la ressource. Ces chiffres ne suffisent cependant pas à rendre compte de l’effort environnemental demandé aux pêcheurs, qui pour être plus correctement estimé devrait être référé aux caractéristiques des lieux, des embarcations et des activités. Ainsi cet effort recouvre un changement de pratiques vécu comme coûteux du point de vue économique et de la charge de travail pour les professionnels. Il revêt aussi des dimensions immatérielles incommensurables (Martinez-Alier, op.cit.) au regard de l’attachement des pêcheurs à la pratique. À l’extrême il peut signifier une perte de liberté et de jouissance pour les plaisanciers, une atteinte à l’autorégulation et à l’autonomie professionnelle pour les professionnels, et à l’héritage du marronage pour les pêcheurs réunionnais.

L’effort est, par ailleurs, relatif à celui demandé aux différents types de pêcheurs, mais aussi à celui demandé aux autres usagers de la mer comme en témoignent les tensions avec la plongée ou, dans les Calanques, les mobilisations contre les boues rouges.

L’effort n’est donc pas réductible à la contribution demandée (renoncer à des zones de pêche) mais conditionné : ce renoncement n’aura ainsi pas le même effet selon le degré de dépendance des pratiques, aux lieux auxquels il s’agit de renoncer ou encore de dépendance des pêcheurs à leur activité. Quelle que soit la passion que les plaisanciers nourrissent pour la pêche, son exercice pour les professionnels relève de l’impératif. Par ailleurs, quel que soit l’attachement important au lieu de chacun, les pêcheurs plaisanciers, du moins les plus aisés d’entre eux, sont aussi plus mobiles que les pêcheurs de métier. Ainsi la répartition de l’effort entre plaisanciers et professionnels peut sembler inéquitable quand bien même le renoncement aux zones de non pêche s’impose à tous.

Au regard des impacts respectifs, cette répartition pourrait sembler plus justifiée. Les représentants locaux de la plaisance dénoncent le productivisme des professionnels et se font les garants des « bonnes ←186 | 187→pratiques » de pêche. Mais leur effectif croissant laisse présager un impact de plus en plus important sur la ressource et contribue à modifier l’image de ce loisir auprès de certains scientifiques et gestionnaires qui, de plus en plus, interrogent l’éco-compatibilité de cette activité récréative.

Les pêcheurs professionnels mettent, par ailleurs, en exergue un autre facteur d’inégalité : le fait qu’ils paient un droit à embarquer en s’acquittant d’un rôle26. Ce rôle représente pour eux un droit d’accès à la mer et à la ressource, qui s’est restreint avec les ZNP, sans compensation. Les plaisanciers, quant à eux, n’ont pas à payer ce rôle, ni à obéir aux différentes législations européennes de limitation de l’effort de pêche. Certes, la pêche de loisir en mer est réglementée, mais elle ne nécessite pas l’achat d’un permis, contrairement à la pêche en eaux douces.

Ainsi, dans les Calanques comme à La Réunion, les ZNP ravivent-elles le sentiment d’iniquité des professionnels qui vivent le développement de la plaisance comme une concurrence faiblement régulée, déloyale, dans un contexte de multiplication des contraintes réglementaires et de diminution de la ressource et des lieux exploitables. Dans les Calanques, la tentative du Parc national d’instaurer un quota de pêche à destination des pêcheurs de loisir pratiquant dans le cœur du Parc a pu faire figure de forme de « réquilibrage ». Initialement limité à 2 kilos et justifié par la lutte contre le braconnage, ce quota a été, au terme de quelques mois de tensions avec les plaisanciers, revalorisé à 7 kilos. Cette issue des négociations manifeste un rapport de force qui demeure à ce jour favorable à la plaisance et ajoute au sentiment d’iniquité des professionnels (dont les prises sont parfois équivalentes au quota accordé à la plaisance). Du côté de la plaisance, qui s’était positionnée comme partenaire du PNCal à sa création, cette proposition de restriction de quotas a été vécue comme une privation (« sortir pour 2 poissons ») et une « trahison », s’ajoutant à celle générée par les contours initiaux du cœur marin qui les avaient conduits à forger un front d’opposition hétéroclyte27 (Deldrève et Deboudt, 2012). ←187 | 188→À La Réunion, des formes indirectes de « réquilibrage » entre pêches professionnelle et de loisir peuvent être observées à travers les politiques volontaristes de régularisation du statut des pêcheurs locaux menées depuis plusieurs années par le comité des pêches. Il a largement accompagné les pêcheurs locaux dans le montage de dossiers de demandes de subvention européenne pour acquérir des embarcations homologuées, dès lors plus grandes et plus sûres. Cependant, la récente évolution de la Politique Commune de la Pêche a mis fin à ce type d’aide. Par ailleurs, le comité des pêches a été moteur dans la création d’un diplôme spécifique à la petite pêche côtière accessible pour des personnes non bachelières et aujourd’hui reconnu nationalement. Cependant, cette forme de soutien réduit la vulnérabilité juridique des pêcheurs professionnels, mais pas les effets directs induits par la création de la ZNP.

Dans les Calanques, les représentants des chasseurs sous-marins pour leur part gardent le sentiment d’avoir été dupés. Les 10 % de ZNP, justifié par le Parc national comme une obligation d’étape du Grenelle de l’environnement28, ont été calculés sur l’ensemble du cœur marin (soit 43 500 hect.), alors qu’elles sont presque toutes localisées sur le linéaire côtier, où se concentrent l’effort de pêche et les Zones naturelles d’intérêt écologique faunistique et floristique (ZNIEFF), dont les ZNP représenteraient alors 30 %29. Cela pourrait générer de fait des pratiques de braconnage dans ces ZNP de certains pêcheurs et chasseurs sous-marins. À Sainte Rose, le déficit de surveillance de la réserve et la discrétion que permet l’immersion de chasseurs sous-marins à partir des dizaines de petites criques rocheuses adjacentes voisines du port sont particulièrement propices à ces pratiques.

Dans les Calanques comme à Sainte-Rose, les structures de plongée en bouteille seraient, en revanche, les « grands bénéficiaires » de ces ZNP. Dans les Calanques, les chasseurs sous-marins et une partie des pêcheurs professionnels et plaisanciers dénoncent le « sur-développement » de cette pratique qui a pris des formes commerciales croissantes au cours de ces ←188 | 189→dernières années en faisant une activité « lucrative » sans contrepartie effective30. Si certaines formes de coopération ne sont pas exclues entre pêcheurs et plongeurs31, les conflits d’usage dominent et les premiers disent souffrir du « diktat » des seconds, perçus comme proches des milieux scientifiques et écologistes : « ils viennent nous dire qu’on n’a rien à faire dans un Parc national » ; « ils nous méprisent » (professionnel Les Goudes).

À Sainte-Rose, de tels conflits entre pêcheurs professionnels et plongeurs, opposent non seulement des usages de la mer et catégories sociales différentes, mais aussi des groupes ethno-phénotypiques distincts. La plongée en bouteille y est principalement pratiquée par des « métros », en club lorsqu’ils habitent à La Réunion ou au sein de structures commerciales lorsqu’ils sont touristes. En outre, parmi ces « métros » pratiquant la plongée en bouteille dans la réserve, se trouvent des propriétaires de bateaux pratiquant par ailleurs la pêche au gros au large de la réserve, faisant d’eux les doubles gagnants de la ZNP.

Dans les Calanques, alors que les tensions entre le Parc national et les pêcheurs marseillais, très vives dans les premiers temps32 semblaient s’être apaisées, « l’affaire des boues rouges » ravive fortement en 2015–2016 les sentiments de trahison et d’iniquité de justice que manifestent nombre de pêcheurs, et de manière plus virulente encore les représentants des professionnels qui boycottent plusieurs mois durant les instances consultatives du PNCal (conseil économique social et culturel et commission pêche). La dérogation consentie par le conseil scientifique et le conseil d’administration du Parc33 à Altéo pour qu’il poursuive ses rejets, issus de la production d’alumine, en cœur de Parc (au fond de la fosse de Cassidaigne), moyennant leur dépollution progressive, est jugée « scandaleuse », « incompréhensible », « injuste » au regard de l’effort demandé aux pêcheurs : « alors nous on nous prive de nos plus beaux territoires de ←189 | 190→pêche et là on leur donne un permis à polluer ! » (prud’homme La Ciotat, réunion publique 2015) ; « ils nous refusent 4 dérogations pour les postes et c’est encore des millions de tonnes de saloperies qu’on va déverser dans la mer ! » (professionnel la Madrague). Inégalité de traitement, gros contre petits, incohérence de la politique du PNCal, les pêcheurs professionnels réunis (Marseille-La Ciotat-Cassis) et plaisanciers, rejoints par des collectifs de protection des Calanques (Union Calanques littoral) et une association écologiste (Nation Océan), argumentent sur ces registres et se font porte-parole de la nature : la mer n’est pas une poubelle » (chap. Barthélémy et al., 2021). Les professionnels réaffirment ce faisant leur appropriation des lieux et leur sentiment de dépossession : « c’est dans nos zones à nous qu’il [le Parc] donne le doit de polluer » (professionnel La Ciotat), sachant par ailleurs que la publicisation du problème auquel ils concourent nuit à l’image de leur production. Cette diversité (l’émissaire de Cortiou, Le Rhône…) et la gravité de ces pollutions relativisent aux yeux des pêcheurs leur propre impact et compromet les effets escomptés des efforts qui leur sont imposés.

Parmi les plaisanciers, une telle virulence s’observe aussi vis-à-vis du PNCal. Toutefois, face au dossier des « boues rouges » et de l’émissaire de Cortiou, plusieurs interlocuteurs ont tenu des discours nuancés de prime abord surprenants. Le point commun entre ces locuteurs est leur profil socioprofessionnel. Bénéficiant de la période de plein emploi des 30 glorieuses, ces hommes entrés sur le marché du travail avec peu ou pas de qualification, ont fini leur carrière à des niveaux de cadres ou d’ingénieurs, propulsés par les besoins de l’industrie pétrochimique locale alors florissante. Ces derniers s’inscrivent dans ce que la sociologie des risques appelle le « biais d’optimisme » nourri d’un « sentiment de contrôle » (Peretti-Wattel, 2000).

Conclusion

Si les hypothèses introductives se vérifient, elles ne suffisent cependant à rendre compte de la complexité des enjeux d’équité liés à la répartition de l’effort. Certes, les pêcheurs professionnels sont davantage affectés par la création des ZNP ou de la réserve, parce qu’économiquement dépendants de cet exercice et professionnellement vulnérabilisés. Mais en leur sein même, l’effort est variable selon leur port d’attache, leurs métiers, leur âge et l’ancienneté de leurs investissements. Le milieu de la petite pêche n’est pas homogène, les revenus inégaux, aussi la dépendance aux ←190 | 191→territoires interdits est-elle tout aussi inégale. Les arrangements demandés à petite échelle telles des compensations non monétaires demandées en échange de l’effort imposé traduisent aussi cette variabilité. Par ailleurs, pour importante qu’elle soit, la dimension économique n’est pas exclusive, l’effort consenti ou imposé par la réserve ou les ZNP implique aussi de modifier le rapport à la pratique (comme à l’idéal de liberté), de renoncer à des lieux qu’on connait bien, auxquels on est attaché… En ce sens la mesure de l’effort est incommensurable et sa qualification-même est complexe.

Concernant les pêcheurs de loisir, à pied, en mer et chasseurs sous-marins, leur hétérogénéité socioéconomique et culturelle est plus encore marquée que celles des professionnels. Dans les Calanques et à Marseille, les pratiques du bord (pêche et chasse-sous) ont gardé en grande partie leur caractère populaire, tandis que les pratiques nécessitant l’usage d’une embarcation ont été soumises au cours de ces dernières décennies à un double processus de massification et de gentrification. Or, ce sont ces dernières qui sont les plus contraintes par les ZNP. À Sainte-Rose, la même distinction entre pêche du bord et pêche en mer est à faire pour les pratiques de loisir avec une nuance à apporter, amenant à différencier les propriétaires des frêles embarcations traditionnelles et ceux de bateaux récents, dayboats plus stables et sûrs.

Les procédures de création de ces ZNP, pour en venir à la seconde hypothèse, ont largement influé sur la répartition de l’effort et son coût pour les différentes populations de pêcheurs, ainsi que sur leur ressenti en termes de justice. Dans les Calanques, les effets des ZNP pour les pêcheurs de Cassis et La Ciotat sont bien moindres que pour les Marseillais. Tout comme à Sainte-Rose, où les effets tendent à être bénéfiques pour les pêcheurs de loisir ayant de bonnes embarcations et dévastatrices pour les pêcheurs professionnels ou vivriers ayant de petites embarcations. Pour ces derniers, comme pour une partie des petits pêcheurs de Sainte-Rose, le fait de ne pas avoir été impliqués en amont contribue à expliquer leur résistance passive voire opposition active à la fermeture de zones.

Dans les Calanques, l’affaire des boues rouges ou les considérations face à la plongée montrent, par ailleurs, que cette résistance ou opposition ne renvoient pas seulement à une demande de reconnaissance et de participation, mais aussi à une exigence forte de cohérence en matière de gestion et d’équité des mesures. À Sainte-Rose, ces questions d’iniquité sont pour leur part traversées de tensions ethno-phénotypiques. ←191 | 192→Les pêcheurs de loisir bien équipés sont principalement des « métros » et les pêcheurs professionnels avec de petites embarcations des créoles. L’effort ressenti est ainsi relatif à celui demandé aux autres usagers. Mais comment dès lors devrait-il être défini, quels critères garantiraient l’équité entre ces derniers ? La dépendance économique (priorité aux professionnels), le faible impact écologique (chap. Ginelli et al., 2021), l’adéquation avec l’image d’un Parc national, le mérite (la peine du travail, les risques pris, l’écocompatibilité des pratiques…) font relativement consensus parmi les différents groupes de pêcheurs rencontrés. Mais la définition et mesure de ce qui fait la dépendance économique, l’impact, l’adéquation avec un Parc national, ou encore le mérite le sont beaucoup moins. Elles mettent en visibilité les clivages entre groupes, leurs conflits d’usage et de légitimité, et tendent à effacer les inégalités internes.


1Les auteures remercient Agnès Fortier d’avoir relu et discuté ce texte lors du séminaire final du programme Effijie.

2Décret n°2012-507 du 18 avril 2012.

3Il s’agit des ZNP de Sormiou, Riou-Podestat, Planier-Veyron, Devenson, Cassigaigne-Ouest, Cap Soubeyran, Cacau. Voir : http://www.calanques-parcnational.fr/fr/cartotheque/zones-de-non-prelevement-znp

4Celui-ci rend obligatoire le classement de 10 % des eaux sous juridiction française en aires marines protégées en 2012 ; 20 % en 2020.

5Depuis les années 1980, la flotte de pêche française aurait été réduite de plus de la moitié. Il n’y a pas de recensement des marins de petite pêche avant les années 1990, mais en 1997 selon l’Ifremer (SIH), on comptabilisait 22 046 marins-pêcheurs français, 16 126 en 2008. La petite pêche représentant plus de 40 % des effectifs, a été la plus touchée par la baisse (cf. projet de Loi finance pour 2002, T2 : Pêche).

6L’Ifremer (2009) estime à 2,45 millions le nombre de pratiquants de la pêche de loisir en mer pour l’année 2005 en France hexagonale et à 135 000 dans les Départements d’outre-mer.

7Malgré les recommandations en la matière formulées dès 2000 dans le cadre du « Rapport au Ministère de l’Agriculture et de la Pêche sur l’exercice de la pêche dans la zone côtière de la France » (Bolopion et al. 2000).

8La démarche d’objectivation des inégalités trouvera un prolongement dans l’étude menée par le PNC et le Comité régional des pêches et des élevages marins de PACA sur le report de l’effort de pêche occasionné par les ZNP et ses effets tant écologiques que socio-économiques.

9CRPMEM PACA, Présentation de la filière pêche dans les Bouches-du-Rhône, Conseil Départemental de concertation, rapport, sept. 2012 : https://www.departement13.fr/fileadmin/user_upload/ConseilGeneral/CDC/rapports/ECORD041012.pdf

10Les Prud’homies sont des organisations de patrons pêcheurs, historiques en Méditerranée. Elles sont dotées de compétences réglementaires, disciplinaires et juridictionnelles. En leur sein sont élus des Prud’hommes en charge de gérer les activités de pêche sur leur territoire.

11La Fédération France d’Etude et de Sport Sous-Marins (FFESM) qui regroupe les activités de plongée en bouteille et en apnée fait état pour l’ensemble de la France de « 150 000 licenciés, 110 000 autres types de participation ; 2 500 Clubs et SCA ; 6 000 moniteurs, arbitres, entraineurs ; plus de 70 000 brevets délivrés par an » https://ffessm.fr/Avantages_dela_ffessm.asp. Consulté le 13 mai 2019.

12Le marronage, qu’on peut trouver écrit maronage en créole ou parfois « marronnage » en français, fait référence à la fuite des esclaves dans les Hauts de la Réunion pour échapper à leur condition. Ces esclaves sont qualifiés de « marrons » ou « marons ».

13Les « petits blancs » ou « p’tits blancs » ou encore « Yabs » désignent les premiers petits propriétaires blancs des Hauts de la Réunion et leurs descendants.

14« Métros » ou « zoreilles », qu’on trouve également écrits « zoreils » ou « zoreys » en créole, désignent les français d’origine métropolitaine, en les distinguant ainsi des Créoles.

15Source : www.insee.fr.

16Afin de limiter la capacité de la flottille de pêche professionnelle, conformément aux objectifs de la Politique commune de la Pêche, ne peut être armé un bateau sans permis de mise en exploitation attitré. L’obtention d’un permis de mise en exploitation (PME) est nécessaire à toute mise en service de navire de pêche. Le contingent annuel de PME délivrables est fixé selon le nombre de sorties de navires effectives et les objectifs de réduction de la flottille à atteindre.

17Selon un sondage Ipsos en 2011, 89 % des Français disent avoir une bonne opinion des pêcheurs français et 72 % du secteur de la pêche. Cependant des entretiens menés, depuis les années 2000 dans le cadre de différents projets, tendent à confirmer une forme de mépris institutionnalisé.

18La pêche est organisée et représentée professionnellement en France par un comité national des pêches et des élevages marins et, au niveau des régions, par des comités régionaux des pêches et des élevages marins, qui peuvent également regroupés plusieurs comités locaux.

19Technique de pêche à la ligne, lestée d’une pierre, réputée très efficace. Voir https://www.top-fishing.fr/contenu/comment-pecher/dorade/21/1/la-dorade-royale-a-la-pierre.

20Il s’agit de filets pêchant des poissons de roche prisés utilisés pour cuisiner la bouillabaisse, la soupe.

21Par autonomie, on entend ici « le contrôle pratique et symbolique sur ce que doit être le travail spécifique d’une catégorie de travailleurs, sur la manière dont il doit être réalisé, comme sur ce qu’il est effectivement » (Demazière, 2009, p. 88)

22Le petit port de Sainte-Rose ne peut pas accueillir les grandes et très grandes embarcations (10 m et plus).

23Espèce considérée comme en voie de disparition en Méditerranée.

24D’après nos observations, ce report serait limité à une certaine proximité au regard de la taille des bateaux et du coup engendré. Une étude est engagée actuellement par le Parc et le Comité régional des pêches pour évaluer ce report et son impact.

25Il s’agirait apparemment de plaisanciers locaux.

26Le rôle d’équipage est un titre de navigation, nécessaire pour tout navire dont l’équipage est composé de marins professionnels, cotisant à ENIM (Établissement national des invalides de la Marine, créé sous Colbert, régime spécial de sécurité sociale des gens de mer).

27Les amis de la rade et des calanques – regroupaient les acteurs économiques du nautisme, de la pêche, de l’escalade, des plaisanciers, des cabanonniers et autres usagers mécontents des calanques, à l’issue de la période de concertation et du premier projet de charte. Ils obtiendront, notamment, que sortent du périmètre de cœur de Parc la rade de Marseille et le Frioul.

28Celui-ci rend obligatoire le classement de 10 % des eaux sous juridiction française en aires marines protégées avant 2012 et 20 % avant 2020. Du point de vue du Grenelle, c’est l’ensemble du cœur qui contribue à la réalisation de cet objectif. Cependant, l’objectif de classement en ZNP, inscrit dans la version finale de la charte du Parc, a été fortement encouragé par le Conseil National de la Protection de la Nature.

29Voir A. Sassatelli, Les machiavéliques zones de non pêche. Réflexion sur la politique environnementale du GIP des calanques, doc pdf, 2012.

30Les clubs de plongés sont signataires, pour la plupart d’une charte de bonnes pratiques, jugée peu engageantes par les pêcheurs, voire peu respectées selon certains agents du Parc.

31Ainsi des pêcheurs professionnels du Vallon de Auffres disaient échanger régulièrement avec des plongeurs qui les informaient de leurs observations sous-marines. Par ailleurs certains pêcheurs sont également plongeurs.

32Elles se sont traduites en action en justice contre les ZNP, en 2012.

33Le Comité économique social et culturel, instance consultative (créé par la Loi de 2006) et dont le vice-président dans le PNPC est pêcheur, a émis un avis négatif qui n’a donc pas été suivi.

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