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La variation pluridimensionnelle

Une analyse de la négation en français

Series:

Charlotte Meisner

Cet ouvrage présente une nouvelle approche originelle à la vielle question de la variation du ne de négation en français moderne. Soigneusement établie sur un corpus de langue parlée, l’auteur présente l’hypothèse de la variation linguistique pluridimensionnelle : le clitique négatif ne est parfois réalisé, comme dans la phrase ma mère ne vient pas, mais très souvent omis, surtout dans la communication informelle : je viens pas. Comme toute variable linguistique, le ne de négation est soumis à un ensemble d’influences potentielles. À l’aide d’une analyse multifactorielle, Charlotte Meisner montre que la variation pluridimensionnelle du ne de négation est déterminée par un facteur-clé sous-jacent : la prosodie du français moderne.

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2. État des lieux

2. État des lieux

2.1  La négation

2.1.1  Généralités

Dans toutes les langues humaines, les présuppositions discursives, c’est-à-dire les suppositions du locuteur sur ce que son interlocuteur croit, attend ou favorise (cf. Givón 1978 : 70), des énoncés négatifs sont plus marquées que celles de leurs contreparties affirmatives. De plus, les constructions négatives se trouvent dans des environnements discursifs pragmatiquement plus complexes, car elles contredisent une présupposition ou une assertion explicite4.

D’un point de vue logique, la négation lie deux éléments qui sont réciproquement incompatibles (cf. Ladusaw 1996 : 321, Krifka 1995). Ainsi le principe de contradiction prédit qu’une proposition p et sa négation ¬p (ou ~p) ne peuvent être vraies au même moment (cf. « Law of contadiction », Horn 22001 : 18-21).

Bien que l’opposition contradictoire puisse être exprimée par un opérateur linguistique de négation (en français, les particules négatives ±ne…pas), il est important de noter que la négation dans les langues naturelles n’équivaut pas à la négation logique. Tandis qu’en logique ← 13 | 14 deux négations consécutives donnent automatiquement un sens affirmatif (¬¬p = p), comme non nullus (‘certains’) en latin classique, ceci n’est pas nécessairement le cas dans toutes les langues naturelles (cf. Bernini/Ramat 1996 : 2). De plus, la négation dans les langues naturelles permet de combiner la quantification existentielle (∃) et universelle (∀): quelqu’un rit est équivalent à pas tous ne rient pas (noté : ∃x [rire(x)] ¬∀x [¬rire(x)]) (cf. Bußmann 42008 : 468).

En français, comme dans toutes les langues humaines, il existe diverses possibilités pour exprimer la négation (cf. Ducrot 1972, Moeschler 1982). L’objectif du présent travail étant d’analyser l’occurrence variable de la particule ne dans la négation de phrase en français moderne, nous proposons tout d’abord une classification qui permet de distinguer la négation de phrase d’autres types de négation.

En français contemporain, la négation de phrase (NDP), illustrée en (6), est exprimée syntaxiquement par la combinaison de la particule ne, si elle est réalisée, et pas ou un autre élément négatif, par exemple un indéfini négatif5, comme personne ou rien, ou un adverbe négatif, comme jamais ou plus (cf. section 2.1.3.2), et porte sur le noyau du prédicat :

   (6)     La négation de phrase (NDP)

   a.     elle est pas (0001)

   b.     vous avez vu personne ici en haut ce matin (0563)

   c.     parce qu’il a rien d’autre après (0208)

   d.     il ne répond jamais à Cornélius (0070)

   e.     je sais plus si c’est diamésique ou diamérique (0319) ← 14 | 15

Au niveau syntaxique, la négation de phrase s’oppose à la négation de constituant (NDC)6, qui figure sous (7):

   (7)     La négation de constituant (NDC)

   image

Le critère de distinction7 entre les deux types de négation est sa portée: la négation de phrase porte sur le noyau du prédicat, donc sur le verbe fléchi, comme en (6), et la négation de constituant porte sur un autre élément (cf. Penka 2011 : 8), comme par exemple sur l’adjectif drôle en (6)a (où l’emploi de ne est impossible) ou sur l’infinitif s’exprimer en (6)b. Au niveau sémantique, la négation de phrase peut être interprétée comme négation interne de l’assertion seule ou comme négation externe de l’assertion et de la présupposition :

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En (8)a, un cas de négation interne pertinent pour notre analyse, les présuppositions que les enfants et les vitres existent et que les vitres ont été cassées sont maintenues. La négation externe, introduite en (8)b par ← 15 | 16 la phrase matrice il est faux que, nie aussi bien les présuppositions que les enfants et les vitres existent que l’assertion les vitres ont été cassées (cf. Givón 1978 : 87-88, Muller 1991 : 107-114, Horn 22001 : 21)8.

Les deux distinctions suivantes illustrées en (9) et (10), à savoir la négation standard vs. non-standard et syntaxique vs. morphologique, se réfèrent à la description typologique de l’expression de la négation dans les langues du monde.

   (9)     Négation standard vs. non-standard (selon Miestamo 2005 : 3)

   a.     Négation standard: le procédé de base et productif d’une langue pour nier les principales verbales

   b.     Négation non-standard: tous les autres procédés de négation

La négation standard décrit le procédé ‘standard’, c’est-à-dire le procédé le plus basique et le plus neutre dont une langue dispose pour nier une phrase principale (par exemple, en français, la combinaison de ±ne et pas).

La définition de négation standard de Miestamo (2005 : 3,44) exclut toute construction négative qui ajoute une signification sémantique ou pragmatique en dehors de la négation même9. Les adverbes négatifs comme jamais et les pronoms indéfinis négatifs comme personne et rien sont donc exclus de sa définition. Selon Miestamo (2005), le terme de négation standard ne concerne que la négation verbale des principales et des déclaratives.

La négation standard étant une notion typologique, elle n’est pas identique à l’expression de la négation dans la langue standard, qui, elle, fait référence à la catégorie normative du standard linguistique ← 16 | 17 tel qu’il est décrit dans les grammaires de référence, comme celle de Grevisse/Goosse (152011).

La comparaison de l’expression de la négation standard dans les langues du monde aboutit, généralement, à la distinction de trois types principaux de marqueurs négatifs (cf. Dahl 1979, 2010, Payne 1985 et Dryer 2011a10).

   (10)     La négation syntaxique vs. morphologique

   a.     pour lui c’est pas possible (1784)

   b.     pour lui c’est impossible

Le type de négation standard le plus répandu est l’emploi de particules négatives qui expriment syntaxiquement la négation comme illustré en (10)a. Ce type de négation se trouve dans la moitié des langues du monde, entre autres en français (±ne et pas), en anglais (not), en allemand (nicht) et en latin (non) (cf. Dahl 2010 : 19 et section 2.1.3.1). Le deuxième type de négation standard est la négation morphologique ou affixale, utilisée par un tiers des langues comme négation standard des principales (par exemple en turc, cf. Bybee 1985 et Miestamo 2005, cités par Dahl 2010 : 19) et illustrée en (10)b à l’aide d’un exemple français11, même si elle ne constitue pas la négation standard dans cette langue.Enfin, les verbes négatifs constituent le troisième moyen pour exprimer la négation standard et sont utilisés par environ 12% des langues (par exemple en tongien, cf. Dahl 2010 : 20-21).

Outre la négation standard, les langues du monde disposent d’une multitude de termes négatifs et ‘apparemment négatifs’ (cf. Ladusaw ← 17 | 18 1996 : 337 « apparent expressors of negation »), comme fr. personne, it. nessuno ou angl. anybody (appellés mots-n dans la terminologie de Laka 1990). Ces termes manifestent des comportements très divers quant à leur coexistence mutuelle et avec la négation standard: leurs possibilités de cooccurrence sont décrites comme la concordance négative (ou l’association négative dans la terminologie de Muller 1991 et Larrivée 2004).

Généralement, on distingue trois types de comportements principaux : les langues à concordance négative stricte, celles à concordance partielle, donc non-stricte, et celles sans concordance négative.

   (11)     La concordance négative selon Haspelmath (1997 : 201)

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Dans les langues à concordance négative stricte, comme le français standard, cf. (11)a, la coexistence de la particule négative ne et de personne conduit à une interprétation négative simple de la phrase. La concordance non-stricte, par exemple en italien, cf. (11)b, est plus complexe : en position préverbale de sujet, nessuno s’emploie sans expression ultérieure de la négation verbale, alors qu’en position postverbale ou d’objet, la présence de la particule de négation est nécessaire. Quant aux langues non-NC, comme l’anglais standard, cf. (11)c, celles-ci expriment la négation à l’aide d’un seul élément négatif, et la présence de plusieurs indéfinis négatifs dans une phrase entraîne une interprétation de double négation.

Les types de négation présentés ci-dessus et leurs caractéristiques sont très importants par rapport à l’analyse que nous envisageons, car la présence variable de la particule négative ne dans la négation de ← 18 | 19 phrase forme le point central de notre analyse de corpus. Au niveau sémantique, la négation de phrase correspond à la négation interne de l’assertion. En français, elle est toujours exprimée par des moyens syntaxiques, par exemple à travers les particules négatives ±ne et pas (dans ce cas, la négation de phrase correspond à la négation standard au niveau typologique), ou bien à travers la coprésence de ±ne et d’un adverbe ( jamais, plus) ou d’un indéfini négatif (personne, rien), qui peut être décrite en termes d’une concordance négative. Du point de vue historique, cette coprésence de deux éléments négatifs s’inscrit dans une évolution cyclique, désignée comme cycle de Jespersen.

2.1.2  L’évolution de la négation en français

2.1.2.1  Le cycle de Jespersen

Les cycles linguistiques désignent les évolutions au cours desquelles un syntagme ou un élément exprimant une fonction grammaticale disparaît au fil du temps pour être remplacé par une nouvelle unité linguistique (cf. van Gelderen 2009 : 2). La réalisation variable de ne, que nous examinerons d’un point de vue synchronique au cours de ce travail, est attribuée diachroniquement à un processus de grammaticalisation cyclique, nommé d’après le linguiste danois Otto Jespersen12 (cf. Jespersen 1917, 1924). Ce processus s’est produit dans plusieurs langues indo-européennes (par exemple en anglais et en allemand) et englobe un développement à travers différentes étapes, dont la ‘dernière’ aboutit de nouveau à ‘l’état initial’, cf. (12) et (13). ← 19 | 20

   (12)     Schéma: le cycle de Jespersen

(cf. Jespersen 1992[1924] : 479-480, Jäger 2008 : 15, van der Auwera 2010 : 79)

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   (13)     Tableau : le cycle de Jespersen (cf. Jespersen 1992[1924] : 479-480)

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Le cycle de Jespersen (notion forgée par Dahl 1979) décrit l’affaiblissement phonétique des éléments négatifs préverbaux qui expriment la négation de façon indépendante au début du cycle (cf. phase 1)13 ainsi ← 20 | 21 que la réanalyse et la grammaticalisation des éléments postverbaux. Ces derniers, indiquant initialement de petites quantités ou distances (angl. minimizer, comme PASSUM > pas, MICAM > mie, GUTTAM > goutte et PUNCTUM > point), sont employés par la suite comme des éléments de polarité négative, puis comme des indéfinis négatifs (cf. section 2.1.3.2). Ces éléments, souvent postverbaux, expriment la négation de phrase, d’abord en cooccurrence avec une particule de négation (cf. phase 3) et ensuite seuls (cf. phase 5)14.

Les états intermédiaires, 2 et 4 dans le cycle sous (13), sont des phases de variation, donc de coexistence de deux ou plusieurs15 formes distinctes. Le français moderne se trouve actuellement dans la phase 4 : deux formes de l’expression de la négation de phrase, ne…pas et pas, sont en concurrence.

Le rôle de la variation est crucial pour le processus de changement (cf. van der Auwera 2010 : 79, Déprez/Martineau 2004, Martineau/Mougeon 2003, Martineau/Vinet 2005), et son analyse, par exemple à l’aide d’un corpus, comme nous l’envisageons, peut révéler la diffusion et la progression d’un changement à travers le système langagier et la société. Cependant, ce sont exactement ces phases de variation qui sont supprimées dans certaines représentations du cycle de Jespersen qui se limitent à décrire trois états (cf. van der Auwera 2009 pour une discussion). ← 21 | 22

Sur le plan historique16, les différentes formes d’expression de la négation de phrase en (ancien) français sont résumées dans le tableau (1):

   (13)     La variation des formes négatives en diachronie (cf. Kawaguchi 2009 : 207)17

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À partir du 10e siècle, la particule préverbale ne devient la forme prédominante qui exprime la négation du prédicat sans emphase. Elle est en concurrence avec d’autres formes, car, en effet, jusqu’au 16e siècle, on trouve encore la forme latinisante non. Pendant le Moyen Âge et la période classique, ne s’associe aux éléments postverbaux mie, point, goutte ou pas (éventuellement dans des contextes emphatiques, cf. Grieve-Smith 2010). À partir du 16e siècle, la forme composée ne… pas, illustrée en (14), devient la variante prédominante, et à cette même période, les premières négations sans ne apparaissent, comme l’exemple sous (15) le montre.

   (14)     Patience, patience; elle ne sera pas toujours jeune

(Regnard, Le retour imprévu, 1700, cf. Grieve-Smith 2010 : 232)

   (15)     je penci pas passer le pas

(Les Mazarinades 1641-1652, cf. Martineau/Mougeon 2003 : 146) ← 22 | 23

Par la suite, les variantes ne…mie et ne…goutte disparaissent peu à peu, et la variante ne…pas devient celle privilégiée par la norme dans tous les contextes syntaxiques, tout en restant néanmoinsen coexistence avec …pas jusqu’à nos jours (cf. section 2.2.1.1).

Il est important de noter que, d’un point de vue historique, le processus d’omission de ne n’est pas le même dans les déclaratives que dans les interrogatives, même si les deux phénomènes se ressemblent de manière superficielle18. Les contextes interrogatifs et hypothétiques apparaissent déjà sans ne dans les plus anciens textes du français (cf. Martineau 2011), et contrairement aux contextes déclaratifs, l’absence de ne dans les interrogatives est même jugée élégante jusqu’au 17e siècle (cf. Brunot/Bruneau 1949):

   (16)     L’absence de ne dans les interrogatives VO (cité d’après Martineau 2011 : 188-200)

   a.     Que te semble de ma nouvelle Espousee? Est elle pas bele et honneste souffisamment? (Griseldis, v. 2430-2 ; Marchello-Nizia 1997 : 306)

   b.     Se bat-on pas toujours quand qu’on devient Cocu? (Brécourt, 1666, Nopce de village)

Dans notre analyse de corpus, l’influence des interrogatives sur la réalisation de ne sera testée (cf. section 4.4.5.2), même si la tendance à l’absence de ne décrite par Martineau (2011) semble s’estomper après le 17e siècle. Néanmoins, il semble possible que le comportement particulier de ±ne dans les structures à inversion remonte à l’ancien français (cf. la discussion des impératives en section 5.2.4.6).

2.1.2.2  Changement rapide ou variation stable?

Le moment de l’expansion de l’absence du ne de négation n’est pas clairement détectable dans les corpus. Pour la période d’environ 400 ans qui s’étend de 1600 jusqu’à nos jours, deux hypothèses principales existent: ← 23 | 24 d’une part, celle d’un changement linguistique rapide et tardif ayant débuté au 19e siècle, comme illustré en (17)a (cf. Martineau/Mougeon 2003), et d’ autre part, celle d’un changement lent et continu depuis environ le 17e siècle, illustré en (17)b (cf. Dufter/Stark 2007, Martineau 2011, Poplack/St-Amand 2009).

   (17)     Changement rapide vs. variation ‘stable’

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Dans la première conception du changement, qui est la plus diffusée dans la littérature au sujet de la variante ±ne, la particule serait réalisée presque sans exception jusqu’au 18e siècle et ne commencerait à disparaître, assez rapidement, qu’en français moderne (cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002) depuis environ le 19e siècle (cf. Martineau/Mougeon 2003). Ce changement récent et rapide aboutirait à la perte totale de ne, comme le montre la chute abrupte de la courbe en (17)a. Ceci signifierait que les occurrences de ne en français moderne sont des vestiges conservés ‘artificiellement’ par la norme.

Selon le deuxième scénario, la variation ±ne existe de façon continue et une réalisation absolue de 100% +ne n’a jamais existé. Dans une telle optique, l’évolution serait éventuellement mieux décrite en termes d’une variation ‘stable’. Le changement lent est alors susceptible de stagner et de garder le ±ne comme une variable à l’intérieur du système linguistique, conditionnée de façon relativement stable par des facteurs (extra)linguistiques.

D’une part, l’idée de la perte totale de ne, illustrée en (17)a, correspondrait aux évolutions de la négation dans d’autres langues et serait en ligne avec les ‘prédictions’ de Jespersen (1917, 1924). De plus, des études longitudinales semblent soutenir que les taux globaux de ← 24 | 25 ne continuent à régresser au 20e siècle (Ashby 2001, Hansen/Malderez 2004, Armstrong/Smith 2002). À ce sujet, Ashby (1981 : 686), par exemple, s’attend à une perte totale de ne dans les décennies à venir.

D’ autre part, les corpus du 17e siècle manifestent des résultats contradictoires quant à la variation ±ne (cf. section 2.2.1.1), ce qui pourrait indiquer un changement lent et continu, comme illustré en (17)b. Dans le corpus d’Héroard, (cf. Dufter/Stark 2007, Ernst 1985), le jeune Louis XIII montre déjà au début du 17e siècle, dans un journal transcrit quasi ‘phonétiquement’ par son médecin Héroard, des régularités de réalisation de ne comparables à celles observables aujourd’hui (cf. section 2.2.1.1), ce qui soutient fortement l’hypothèse d’une variation continue depuis le 17e siècle (cf. (17)b).

Pourtant, un tel patron de variation reste introuvable dans les corpus graphiques de textes littéraires et privés de la même époque (cf. Martineau/Mougeon 2003), car en effet, ceux-ci manifestent une réalisation quasi-catégorique de ne. Pour expliquer cette divergence entre les différents types de corpus, l’on pourrait argumenter que les données d’Héroard sont des manifestations du langage enfantin, qui présente typiquement un pourcentage plus restreint de ne que le langage des adultes (cf. Pohl 1972). Dans cette perspective, l’acquisition de ne serait donc, depuis le 17e siècle, soumise à un processus de gradation d’âge lié à la scolarisation (cf. section 2.2.4.2)19.

Toutefois, cette explication serait trop simple, car les études longitudinales d’Armstrong/Smith (2002), d’Ashby (2001) et d’Hansen/Malderez (2004) ont montré que du moins les locuteurs adultes d’aujourd’hui ne rajustent plus autant que leurs parents leur production langagière en direction de la norme. De plus, la particule ne n’est pas strictement absente du langage des enfants, ce qui signifie qu’il ne s’agit donc pas d’un ‘défaut’ enfantin dû à l’acquisition précoce et incomplète ← 25 | 26 de la morphosyntaxe (cf. section 2.2.4.2). Par conséquent, même si la gradation d’âge semble jouer un rôle, elle ne peut être le seul facteur qui distingue le journal d’Héroard d’autres corpus de cette époque.

Martineau (2009 : 167-168) propose une approche plus convaincante pour expliquer les divergences entre le journal d’Héroard et les autres corpus (de textes) contemporains :

   (18)     For dialogic texts, the low frequency of deletion of ne may partly be explained by the fact that the absence of ne was not a salient feature at that time.20 […] If the deletion of ne was not socially salient enough at that time, authors may have chosen not to use it. (Martineau 2009 : 167-168)

Le raisonnement de Martineau (2009, réaffirmé dans Martineau 2011 : 202-203) signifie que les auteurs des pièces de théâtre populaires de l’époque essayaient, en guise d’authenticité, d’introduire des marques (angl. features) linguistiques du langage populaire dans leurs textes. N’étant pas une marque communément reconnue (angl. salient feature) du langage populaire à l’époque, l’omission du ne était ignorée dans la conception des dialogues. Autrement dit, si la non-réalisation de ne passait largement inaperçue au 17e siècle, le fait de sa présence graphique dans les journaux intimes et les pièces de théâtres ne reflèterait pas la réalisation phonique de l’époque. Dans ce cas, la variation ±ne serait plus ancienne que sa documentation dans les corpus graphiques du 19e siècle.

D’une manière générale, même si une datation exacte du début du changement linguistique reste impossible, il semble clair que cette question est cruciale pour l’évaluation de la variation ±ne observée actuellement en français moderne. Il est possible d’affirmer que plus l’absence de ne remonte dans le temps, plus le changement doit être conçu comme une évolution lente. Si le changement est lent et continu, comme le suggèrent les données du corpus d’Héroard (cf. Dufter/Stark 2007 et section 2.2.1.1), il s’agit donc plutôt d’une variation ‘stable’ et une perte totale de ne en français moderne semble lointaine (cf. section 5.4.3 pour une discussion de cette question à la lumière des données de corpus). ← 26 | 27

2.1.3  égation en français moderne

2.1.3.1  es particules négatives ne et pas

Les particules négatives sont des termes négatifs indépendants et non fléchis qui ne véhiculent aucune signification autre que celle de la négation (cf. Dahl 2010 : 19). Pas, la principale particule négative du français moderne (souvent décrite comme une sorte d’adverbe, cf. par exemple Jones 32007), suit le verbe fléchi dans les phrases tensées21, mais peut en être séparée par certains adverbes, comme par exemple absolument, toujours ou malheureusement :

   (19)     La syntaxe de pas

   a.     je peux pas lire sans ma feuille tu vois (1924)

   b.     je peux absolument pas ouvrir l’œil (C-ORAL-ROM)

Par contre, l’élément ne est une particule proclitique, ce qui signifie que (si réalisée) elle est antéposée à une base lexicale, en français c’est le verbe fléchi, cf. (20)a. De cette base la particule ne peut être séparée que par d’autres proclitiques, comme par exemple le clitique réfléchi se, cf. (20)b.

   (20)     La syntaxe de ne

   a.     je ne sais pas (1463)

   b.     le dialogue ne se joue que pour le lecteur (0050)

   c.     je (*au contraire) ne sais pas

   d.     je ne (*absolument) sais pas

   e.     la monogamie obligatoire / au contraire / ne s’observe que dans les sociétés les plus élevées (C-ORAL-ROM)

L’introduction du matériel lexical non-clitique, comme l’apposition au contraire en (20)c ou l’adverbe absolument en (20)d, dans la chaîne des proclitiques est impossible. En revanche, derrière un sujet lexical non-clitique, comme la monogamie obligatoire en (20)d, l’insertion d’une ← 27 | 28 apposition avant ne est possible. Les proclitiques forment donc une séquence de clitiques (angl. clitic cluster) à l’intérieur de laquelle l’ordre et les possibilités de cooccurrence suivent des règles grammaticales particulaires (cf. section 2.2.5.3).

Même si ne est généralement conçu comme une particule négative, ni son statut négatif ni celui de particule sont indubitablement prouvés. Premièrement, même si ne seul peut exprimer la négation de phrase22 dans certaines constructions figées, il connaît également des emplois non-négatifs comme ne-explétif23. Deuxièmement, la position de Dahl (2010 : 19), qui considère que les particules sont ‘indépendantes’, n’est pas valable pour le ne français. En effet, les clitiques étant des unités à mi-chemin entre les morphèmes libres et les affixes (cf. Zwicky 1977 : 1 « neither clearly independent words, nor clearly affixes»), ils ne répondent donc ni à la catégorie d’une particule ‘indépendante’ ni à celle des affixes négatifs. La forte union entre ne et le verbe fléchi pourrait faire penser qu’il s’agit plutôt d’un affixe que d’un clitique (cf. l’approche de Culbertson 2010 discutée en section 2.3.3). Malgré ces problèmes de classification, ne sera désigné, au cours du présent travail, de manière théoriquement neutre, comme particule négative ou comme clitique négatif.

Au niveau syntaxique, il existe trois analyses principales de la négation de phrase en français. Premièrement, l’analyse ‘standard’ en termes d’un syntagme négatif, désigné comme NegP (cf. Rowlett 1998 basé sur Pollock 1989 et Haegeman 21996). Deuxièmement, une analyse ← 28 | 29 de l’accord négatif selon Peters (1999) (dans le cadre du programme minimaliste cf. Chomsky 1995), qui suppose que la particule négative pas porte une marque négative interprétable [i-neg] en accord avec une propriété négative non-interprétable [u-neg] du verbe (cf. Remberger 2006 : 99-100 pour une analyse comparable de l’italien). Troisièmement, Déprez (2003) et Roberts (2007) analysent (dans une version plus récente du programme minimaliste, cf. Chomsky 2000, 2001) la cooccurrence de plusieurs termes négatifs en français (et dans d’autres langues et variétés) comme accord négatif (cf. la notion de concordance négative en section 2.1.1 ainsi que Biberauer/Roberts 2011 et Zeijlstra 2004).

Notre analyse de corpus envisage la présence variable de la particule ne de manière empirique et reste donc théoriquement neutre en termes de modèles syntaxiques. Pour des raisons de lisibilité, nous adaptons, dans les cas où une modélisation syntaxique est nécessaire, l’analyse ‘classique’ de la négation développée par Rowlett (1998) suivant Pollock (1989):

   (21)     NegP selon Rowlett (1998 : 20)

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Ce modèle d’analyse soutient que ne est la tête de NegP, qui est cliticisé à gauche d’un verbe fléchi, tandis que pas, doté d’une propriété négative [+neg], se place dans la position de spécificateur du syntagme. Comme la plupart des analyses syntaxiques de la négation en français, le modèle de Rowlett (1998) se base sur le français standard, où la négation de phrase est exprimée par ne et pas24. ← 29 | 30

Vu que ce modèle accorde une position de tête, donc une position indispensable, à ne, les cas où la particule ne est absente peuvent être analysés en admettant que celle-ci est présente en syntaxe mais effacée en phonologie.

Par conséquent, et contrairement à l’opinion de Koch/Oesterreicher (22011 : 25), l’intégration de l’absence et la présence variable de ne dans une approche générative est généralement possible, comme le notent également Coveney (22002 : 35), Dubois (1967 : 137) et Jones (32007 : 348). Cependant, la question de base demeure: quelles sont les régularités qui gouvernent cette variation? L’analyse de corpus au chapitre 4 permettra de discerner les facteurs pertinents pour ±ne et éventuellement aussi de formuler des règles pour sa présence variable (cf. la discussion en chapitre 5).

2.1.3.2  es termes négatifs et de polarité

Outre les particules négatives, que nous avons présentées dans la section précédente, d’autres éléments apparaissent dans les contextes négatifs, comme nous l’avons vu lors de la brève présentation de la concordance négative dans la section 2.1.1.

Dans les langues du monde, deux autres groupes de termes contribuent à l’expression de la négation. Il s’agit, d’une part, des pronoms, des déterminants et des adverbes négatifs, cf. 1. en (22), et, d’autre part, des termes de polarité, cf. 2. en (22). Tandis que les éléments en (22)1 expriment la négation de phrase, tout comme les particules négatives (cf. Jäger 2008 : 15, de Swart 2010 : 11 et FN 5), ceux en (22)2 dénotent les extrémités d’échelles pragmatiques contextuellement déterminées.

Pour l’analyse de corpus envisagée dans ce travail, ce sera le premier groupe, à savoir les termes négatifs, qui seront pris en considération. Le deuxième groupe, c’est-à-dire les termes de polarité, ne sont présentés ici que pour des raisons d’intégralité et dans le but de pouvoir les distinguer nettement des termes négatifs. La distinction est particulièrement délicate en français, puisque certains éléments, comme par exemple personne, jamais et rien, apparaissent dans les deux groupes. ← 30 | 31

   (22)     Les termes négatifs et de polarité (cf. Werle 2002 : 1, légèrement modifié25)

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a. Les pronoms indéfinis et les déterminants négatifs (cf. angl. série de no : no, nothing, no one/nobody) sont à décrire comme des quantifieurs universels ou existentiels sous la portée d’une négation. Ils combinent la quantification avec une négation (cf. Stark 2006 : 191 et section 2.1.1) et expriment une valeur négative en isolement (par exemple : Who came? Nobody). Selon Haspelmath (1997), ces termes (tout comme leurs équivalents positifs, angl. something, esp. algo etc.) se caractérisent du point de vue formel par le fait d’être des pronoms au sens large, donc de pouvoir remplacer des syntagmes déterminatifs (DP) dans une phrase, et du point de vue fonctionnel par le fait d’exprimer la référence indéfinie (cf. Haspelmath 1997 : 10-11)28. Ils ← 31 | 32 n’ont besoin d’aucune association négative avec d’autres négations (cf. licensing, Ladusaw 1996), et par ailleurs, en combinaison avec la négation de phrase ou avec un autre quantifieur négatif, ils provoquent une lecture de négation multiple (cf. (23)).

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Nous avons vu en (23) qu’en anglais standard, l’occurrence d’un seul élément de la série de no est suffisante pour donner une interprétation négative à la phrase. La combinaison de deux éléments de cette série donne lieu à une double négation29 (en logique ¬¬p = p). Il s’agit donc d’une langue sans concordance négative (cf. section 2.1.1).

En comparaison avec l’anglais, la situation des termes négatifs en français moderne est assez complexe. Premièrement, les pronoms et déterminants négatifs n’y forment aucune série morphologiquement reconnaissable et sont à définir en fonction de critères purement syntaxiques et sémantiques. En accord avec Jäger (2008 : 21) et de Swart (2010 : 11), et contrairement à Muller (1991), Riegel/Pellat/Rioul (52008) et Larrivée (2004), nous classons personne et rien comme des pronoms indéfinis négatifs et aucun N/nul N comme des déterminants négatifs, car ces syntagmes peuvent occuper une position d’argument (sujet/objet) dans la phrase négative, comme en (24), et exprimer ainsi une valeur négative dans les réponses elliptiques, cf. (25). ← 32 | 33

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   (25)     Les PIN et DN comme réponse elliptique. Qui as-tu vu?

   a.     personne

   b.     rien

   c.     aucun/nul homme

L’on pourrait se demander pourquoi personne et rien, qui peuvent évidemment apparaître en cooccurrence avec ne, sont classés comme PIN, c’est-à-dire en analogie avec angl. nobody et nothing, et non pas comme TPN, en analogie avec angl. anybody et anything.

Mathieu (2001 : 320) démontre, en se basant sur de nombreux tests syntaxiques, que les PIN français personne et rien apparaissent souvent en distribution complémentaire avec les TPN et que ceux-ci montrent donc plutôt des similitudes avec les PIN anglais nobody et nothing. Outre la possibilité d’exprimer la négation dans les réponses fragmentaires négatives, dont anybody et anything sont privés, Mathieu (2001) mentionne la possibilité d’une lecture de négation multiple lorsque personne et rien sont en cooccurrence, comme c’est le cas en allemand et en anglais standard, cf. (26).

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← 33 | 34

Le fait que deux lectures de l’exemple (26) soient disponibles prouve que personne, rien, aucun N et nul N sont des pronoms et des déterminants négatifs. Il existe donc une lecture (i) de concordance négative (possible en anglais et en allemand non-standard) ainsi qu’une lecture (ii) de double négation (comme dans les langues non-NC, l’anglais et l’allemand standard). Par ailleurs, personne et rien connaissent également des emplois non-négatifs comme terme de libre choix (cf. d. en bas).

b. Les adverbes négatifs (AdvN) peuvent exprimer la négation inhérente (cf. angl. nowhere, never), comme les PIN et DetN, en ajoutant une nuance sémantique à la négation. Pour cette raison, Werle (2002) les classe avec les PIN et DetN comme des quantifieurs négatifs. En français, les adverbes négatifs jamais, plus et guère s’opposent30 sémantiquement à toujours, encore et très bien/beaucoup. Les contreparties positives de nulle part sont des syntagmes prépositionnels comme dans le jardin ou les adverbes locatifs comme ici ou . Nullement et aucunement expriment une intensification de la négation, tout comme l’ajout du tout au négateur standard ±nepas.

La plupart des AdvN (à l’exception de plus) s’emploit comme des réponses elliptiques négatives, cf. (27).

   (27)     Les AdvN comme réponse négative elliptique

   a.     Es-tu d’accord?Nullement/aucunement/jamais/*plus.

   b.     Tu les as trouvés?Jamais/nulle part/*plus.

Il existe bien sûr également des occurrences purement positives de plus en français moderne. Cette ambiguïté peut être aussi observée dans notre corpus :

   (28)     L’ambiguïté de plus

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← 34 | 35

Dans la transcription orthographique, aussi bien la lecture positive de plus en (28)b que celle négative en (28)c seraient admises. La transcription phonétique, par contre, permet une désambiguïsation grâce à la consonne finale [s] (cf. section 3.7 pour le système de la double transcription). Dans l’exemple (28)a, tiré de notre corpus, l’occurrence de plus avec un [s] final,signifie davantage, tandis que plus, prononcé sans [s] final, comme illustré en (28)c, exprime une négation de phrase. Les cas comme les énoncés en (28)b, dans lesquels plus est interprétable comme davantage, seront évidemment exclus de l’analyse de corpus.

Pour la plupart des termes négatifs, la lecture positive n’est plus disponible ou bien un clivage lexical a eu lieu (cf. lexical split, Roberts/Roussou 1999 : 1025). Dans ce cas, il s’agit de deux éléments lexicaux distincts qui ne sont plus interchangeables, comme par exemple pas, la particule négative, et un pas, le syntagme déterminatif. Les emplois positifs de plus ainsi que les emplois positifs de personne et rien dans l’exemple (38) témoignent de la complexité sémantique et syntaxique des termes négatifs en français moderne, qui dérivent presque sans exception de termes positifs (cf. la vue d’ensemble des étymologies des termes négatifs en français moderne en tableau (39)).

Enfin, avant de clore cette section consacrée aux termes négatifs, il ne reste plus qu’à mentionner deux autres éléments qui entrent dans le contexte de la négation de phrase en français et qui sont donc pertinents pour l’analyse de corpus. Il s’agit, d’abord, du terme restrictif que, qui montre une certaine similitude avec les termes négatifs en raison de sa possible cooccurrence avec ne. Cependant, d’un point de vue sémantique, que n’exprime pas la négation mais l’affirmation sous certaines conditions, c’est-à-dire que les énoncés qui contiennent que peuvent être reformulés à l’aide de l’adverbe seulement, cf. (29).

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← 35 | 36

Suivant la méthode d’Armstrong/Smith (2002), Ashby (1976, 1981, 2001), Coveney (22002) et Hansen/Malderez (2004), entre autres, l’élément restrictif que sera inclus dans l’analyse de corpus en raison de sa cooccurrence avec la variable ±ne.

Le second élément pertinent est la conjonction de coordination négative ni (ou nini), qui apparaît, elle aussi, en cooccurrence avec ±ne (aussi avec sans, cf. Grevisse/Goosse 152011 : §1087) :

   (30)     La conjonction de coordination négative ni…ni

   a.     êtres supérieurs qui les succéderaient un jour / qu’aucun savant philosophe

ni poète n’a jamais imaginés surtout sous les [ ?] singes (0088/0090)

   b.     je l’apparenterais ni à un savant peut-être pas non plus à un homme d’église (0025)

Considérons maintenant le deuxième groupe d’éléments présentés dans le tableau sous (22), à savoir les termes de polarité. Les termes de polaritésont des indéfinis scalaires, utilisés pour exprimer la non-spécificité ou une valeur négative, sans pourtant comporter la négation de manière inhérente. Ils ont besoin de la présence d’un déclencheur (angl. trigger) sémantique, comme par exemple une négation (cf. aussi les contextes de polarité négative en (35)). Contrairement aux termes négatifs, dont l’expression de la négation est inhérente, les termes de polarité (ou indéfinis scalaires) développent leur capacité à exprimer la négation ou la référence indéfinie selon les contextes où ils se trouvent.

Le principe d’implication scalaire en (31) est à la base de toute analyse des termes de polarité (cf. Fauconnier 1975, Krifka 1995, Haspelmath 1997, Werle 2002).

   (31)     Le principe d’implication scalaire selon Fauconnier (1975 : 193)

   a.     Scale principle: If x1 is lower than x1 on the scale S, than R (x1) implicates R (x1).

   b.     Corollary : if R holds for the lowest element on S, it holds (by implicature) for all elements ← 36 | 37

   (32)     L’échelle pragmatique et les termes de polarité

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L’échelle pragmatique en (32) nous permet de décomposer la sémantique des termes de polarité. Pour illustrer ce mécanisme, considérons l’expression figée ne pas lever le petit doigt31, qui dénote, comme les termes de polarité indéfinis (cualquier, anybody etc.), l’extrémité d’une échelle pragmatique. Dans la paire minimale présentée en (33), cette expression s’emploie avec la négation de phrase, comme en (33)a, mais est agrammaticale dans l’assertive correspondante en (33)b.

   (33)     L’emploi des termes de polarité (cf. Muller 1991 : 71)

   a.     Jean n´a pas levé le petit doigt pour nous aider.

   b.     *Jean a levé le petit doigt pour nous aider.

L’expression figée lever le petit doigt dénote le moindre mouvement possible pouvant être entrepris (par exemple pour aider quelqu’un). Ce mouvement constitue donc (x1), l’extrémité inférieure de l’échelle ← 37 | 38 pragmatique en (32), et c’est pour cette raison qu’on appelle ces expressions polaires minimizers. Tous les autres mouvements (de l’index, de la main, du bras, des jambes, du corps entier = x2, x3, x4 etc.), sans doute plus utiles pour aider quelqu’un, seraient plus couteux que le mouvement du petit doigt. L’action minimale pour aider quelqu’un est donc le mouvement du petit doigt, et par implicature scalaire, si ce mouvement n’est pas entrepris, aucun mouvement ne pourra l’être. Selon Fauconnier (1975), ce qui vaut pour l’élément à l’extrémité inférieure de l’échelle, vaut également par implicature pour tous les autres éléments de l’échelle.

c. Les termes de polarité négative (TPN) (angl. negative polarity items) sont des indéfinis restreints à la négation directe ou aux contextes de polarité négative (CPN) qui, de façon isolée, donnent lieu à une interprétation négative (esp. nada, nadie, en ninguna parte, nunca). Hoeksema (2000 : 115) les définit de manière suivante:

   (34)     Negative polarity items are expressions (either words or idiomatic phrases) with a limited distribution, part of which always includes negative sentences. Simplifying a bit, we can say that negative polarity items are items that give rise to minimal pairs of affirmative and negative sentences, of which only the negative member is grammatical.

Les contextes de polarité négative (CPN)32 (angl. triggers), c’est-à-dire les contextes qui permettent l’occurrence des TPN indéfinis ou figés, ne se limitent pas aux contextes négatifs morphologiquement transparents comme ±nepas, mais comprennent aussi les adverbes non proprement négatifs comme rarement et les prédications comme douter ou improbable. Les CPN sont également employés dans les phrases hypo ← 38 | 39 thétiques et dans les interrogations totales, comme l’observe Ladusaw (1996 : 327) :

   (35)     Les contextes de polarité négative

   a.     Jean lève rarement un doigt pour nous aider.

   b.     Je doute que Jean va lever un doigt pour nous aider.

   c.     Si Jean lève un doigt pour nous aider, cela m’étonnerait.

   d.     Jean a-t-il levé un doigt pour nous aider?

En français, le groupe des TPN comprend des indéfinis comme quiconque ou un/une N quelconque et des expressions plus complexes dénotant les quantités minimes (cf. le/la moindre N que ce soit/lever le petit doigt), la non-spécificité (cf. qui que ce soit/quoi que ce soit) ou une caractéristique très générale du référent, comme [+animé] (cf. il n’y a pas âme qui vive).

d. Les termes de libre choix (TLC) (angl. free choice items) sont des indéfinis restreints aux fonctions non-spécifiques (selon Haspelmath 1997) qui n’expriment aucune négation (cf. esp. cualquier, cualquier cosa, cualquier persona etc.)33. En espagnol, il s’agit de la série de cualquier (cualquier cosa, cualquier persona etc.), ce qui signifique que dans l’exemple espagnol en (36)a, il est obligatoire d’utiliser cualquier, afin de générer la même interprétation que any dans l’exemple (36)b. Par contre, l’emploi de ninguna serait agrammatical dans la lecture non-spécifique.

   (36)     L’emploi des termes de polarité (cf. Werle 2002 : 15)

   a.     Cualquier/*ninguna lechuza caza ratones. (lecture non spécifique)

‘N’importe quelle/aucune chouette chasse les souris’

   b.     Any owl hunts mice. ← 39 | 40

En français, la classe des TLC coïncide entièrement avec celles des PIN et des AdvN: les PIN personne et rien et l’AdvN jamais s’emploient en tant que négations propres (PIN et AdvN) et en tant que TLCs. Dans les propositions simples, personne, rien et jamais véhiculent la négation inhérente, tandis qu’ils s’emploient aussi, dans certains cas plutôt rares mais existants depuis le Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui, comme des termes de libre choix (TLC) sans valeur négative. Ces emplois concernent les contextes interrogatifs, hypothétiques ou de comparaison. Dans ces contextes-là, les TLC sont remplaçables en français par des pronoms indéfinis positifs comme quelqu’un et se traduisent en anglais par anybody, anything ou ever :

   (37)     L’emploi non-négatif de rien au 17e siècle (cf. Martineau 2011 : 188-200)

As-tu rien vu de plus joli? (Molière, 1665, Dom Juan, Acte 2, scène 3)

   (38)     Les emplois non-négatifs de personne, rien et jamais en français moderne (cf. Wilmet 21998 : 274)34

   b.     As-tu vu personne (/quoi que ce soit/quelque chose)?

‘Have you seen anybody?’

   c.     Savez-vous rien (/quoi que ce soit/quelque chose) de Pierre?

‘Do you know anything about Peter?’

   d.     As-tu jamais (/déjà) visité Paris?

‘Have you ever visited Paris?’

Les occurrences de personne, rien et jamais dans les contextes interrogatifs, hypothétiques ou de comparaison ne seront donc pas considérées dans notre analyse de corpus, puisqu’il ne s’agit pas de négations de phrase.

Pour conclure cette section, le tableau en (39) résume les termes négatifs et de polarité du français moderne et précise leur étymologie (souvent positive). ← 40 | 41

   (39)     Les termes négatifs (en blanc) et de polarité (en gris) en français moderne35

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Dans l’analyse de corpus, seuls les termes négatifs de la partie blanche seront considérés. Le seul élément sans valeur proprement négative qui sera retenu est le terme de restriction que, qui se comporte de manière analogue aux pronoms et adverbes négatifs et qui est traditionnellement inclus dans ce type d’analyse (cf. de Ashby 1976, 1981, 2001, Armstrong/Smith 2002, Coveney 22002 et Hansen/Malderez 2004, entre autres). Par contre, les termes de polarité, dans la partie grise du tableau, n’expriment pas la négation de phrase et seront donc exclus de l’analyse. ← 41 | 42

2.2  La variable ±ne dans les analyses empiriques

2.2.1  ±ne dans les corpus graphiques

2.2.1.1  ±ne dans les textes du 17e au 19e siècle

Malgré l’absence de corpus oraux avant le 20e siècle, l’analyse prudente des sources graphiques disponibles fournit quelques pistes concernant l’origine de l’omission du ne de la négation en français. En (40) figure une vue d’ensemble des pourcentages de la variante +ne dans les textes littéraires enregistrés dans la base de données Frantexte36.

   (40)     L’absence de ne dans Frantexte entre 1700 et 1999 selon Dufter (2013)

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Les pourcentages de la variante +ne dans les textes littéraires présentés en (40) permettent d’affirmer que l’absence de ne reste jusqu’à nos jours un fait isolé.

Cependant, hors du domaine littéraire, la question de savoir à quel moment l’absence de ne a commencé à se répandre est fortement débattue. Dans les textes théâtraux et les journaux intimes du 17e siècle, la particule ne semble encore catégorique. En ce qui concerne le 18e siècle, Séguin (1972 : 255), cité par Martineau/Mougeon (2003 : 120), attribue l’absence de ne à « d’obscurs gratte-papiers qui sont parfois presque illettrés ». Finalement, Dufter (2013) rapporte que dès le 19e siècle les omissions de ne seraient liées aux contextes d’imitation littéraire du langage parlé.

Au niveau extralinguistique, les facteurs historiques les plus influents pour ±ne semblent être la provenance et la nature du corpus ← 42 | 43 ainsi que la stratification sociale des locuteurs représentés. Aussi bien au Canada qu’en Europe, le phénomène semble émerger des classes défavorisées et affecter au fur et à mesure les classes supérieures (cf. change from below). D’un point de vue géographique, l’extension de l’omission du ne au tournant du 19e siècle semble plus rapide au Canada qu’en Europe. Tandis que dans un corpus de lettres privées de Québécois du 17e et 18e siècle le ne semble presque catégorique, au 19e siècle, dans un journal intime québécois, l’omission de ne s’élève presque à 40% (cf. Martineau/Mougeon 2003 : 134). Martineau/Mougeon (2003) suggèrent quel’expansion de l’omission du ne débute au 18e siècle, alors que Martineau (2009 : 169) montre que le phénomène était déjà bien répandu au cours du 18e siècle. En effet, dans un autre corpus de lettres de Canadiens francophones, 20,7% des négations de phrase ne sont exprimées que par pas (cf. Martineau 2009 : 169, cf. aussi Coveney 22002 : 58-59).

Paradoxalement, Dufter/Stark (2007) trouvent dans le journal d’Héroard (cf. Ernst 1985), qui représente la production transcrite du jeune roi Louis XIII au début du 17e siècle, des pourcentages importants d’omissions de ne (seulement 27% +ne avec des sujets clitique et la particule négative pas, à l’âge de 5 à 9 ans, cf. Dufter/Stark 2007 : 122)37. Exactement comme dans les corpus oraux récents (cf. section 2.2.2), les contextes linguistiques favorisant l’omission de ne dans les sources historiques sont les contextes de sujets clitiques (cf. Dufter/Stark 2007, Martineau/Mougeon 2003 : 144 et section 2.2.5.1) et les combinaisons ← 43 | 44 sujet-verbe-marque-négative fréquentes (cf. Dufter 2013), surtout avec c’est et faut sans explétif (cf. Martineau/Mougeon 2003 : 130).

Pour conclure, les différentes sources graphiques du 17e au 19e siècle montrent que les textes littéraires ainsi que la communication privée restent fidèles à la norme jusqu’à l’époque moderne, tandis que la production langagière phonique, transcrite au 17e siècle par Héroard, manifeste déjà un patron de variation du ±ne comparable à celui observé dans les corpus phoniques transcrits au 20e siècle (cf. section 2.2.2). Une comparaison prudente des corpus historiques confirme donc la thèse de Dufter/Stark (2007), Martineau (2011) et Poplack/St-Amand (2009) d’une variation ±ne ancienne et plus ou moins ‘stable’ depuis le 17e siècle (cf. la discussion en section 2.1.2.2).

2.2.1.2  ±ne dans la communication électronique au 20e et 21e siècle

Avec la communication médiatisée par ordinateur (angl. computer mediated communication, CMC), la constitution de grands corpus graphiques qui reflètent le langage spontané de manière authentique est devenue beaucoup plus facile qu’auparavant.

En ce qui concerne la variation ±ne dans les textes électroniques modernes, les taux de ne diffèrent selon les mêmes facteurs linguistiques et extralinguistiques que dans le français phonique transcrit au 17e siècle et celui d’aujourd’hui (cf. sections 2.2.1.1 et 2.2.2). Au niveau extralinguistique, la réalisation de ne dépend des conditions du discours, comme les chiffres globaux en tableau (41) le montrent.

   (41)     ±ne dans l’écriture électronique

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← 44 | 45

La communication synchrone non-surveillée (messenger, chat) manifeste des taux de ne proches de zéro. Par contre, dans le clavardage modéré, c’est-à-dire dans une interview tapée synchroniquement en ligne, ne est réalisé presque catégoriquement. De la même façon, les annonces de contact québécoises (une forme de communication asynchrone) contiennent également un pourcentage de ne assez élevé, fait expliqué par van Campernolle (2008a) à l’aide du concept de l’audience design (cf. Bell 1984, 2001 et section 2.3.4). Finalement, dans les SMS suisses, analysés par Stark (2012), l’emploi de ne n’est que légèrement (plus ?) élevé par rapport à la communication synchrone via chat ou à celle phonique (cf. section 2.2.2).

Au niveau linguistique, van Compernolle (2008b) et Stark (2012) prouvent que, comme dans le domaine phonique, le facteur principal est le type de sujet (cf. section 2.2.5.1).

D’une manière générale, l’emploi de ±ne dans la CMC dépend fortement du type de communication (synchrone vs. asynchrone/surveillée vs. non-surveillée) et est soumis, comme dans la phonie, à des régularités linguistiques, en particulier au type de sujet (cf. section 2.2.5.1).

2.2.2  ±ne en français contemporain : les analyses de corpus phoniques

Les travaux les plus importants concernant la variable ±ne ont été effectués sur des corpus électroniques phoniques. Ceux-ci nous permettent de dresser une image détaillée de la variation du ne de négation dans la langue phonique depuis la deuxième moitié du 20e jusqu’au début du 21e siècle.

Dans le diagramme (42) apparaissent, par ordre chronologique selon la constitution des corpus, les taux globaux de +ne dans 20 corpus de communication phonique directe (angl. face-to-face), enregistrés entre 1940 (cf. Poplack/St-Amand 2009) et 2004 (cf. Culbertson 2010). ← 45 | 46

   (42)     +ne dans les corpus de français phonique ( face-to-face)

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← 46 | 47

Dans le diagramme (42) figurent d’abord les noms des chercheurs et l’année de publication, puis, entre parenthèses, l’année de constitution du corpus et le lieu de son enregistrement. Si un groupe spécifique de locuteurs a été envisagé dans l’étude, nous le notons avant l’indication du lieu. Les corpus sans spécification contiennent des données de locuteurs et locutrices adultes. Il est à noter que la plupart des corpus cités a été établie à l’aide d’ interviews sociolinguistiques.

Les données en (42) montrent que, dans la deuxième moitié du 20e siècle, les taux globaux de +ne en communication phonique directe se situent entre 0,1% +ne, fait déjà constaté par Poplack/St-Amand (2009) dans les années 1940 chez des locuteurs québécois âgés et issus de milieux, et 65,7% +ne, mesuré par Diller (1983) en 1975 chez des locuteurs des milieux ruraux du sud-est de la France. Mis à part le corpus de Diller (1983), seuls deux autres corpus montrent davantage de négations bipartites que monopartites : le premier a été enregistré en 1950 par Pohl (1968) en Belgique et en France, et le second à Paris en 1967/8 par Ashby (1976).

Il est important de noter que dans les 17 corpus phoniques restants, enregistrés entre 1940 et 2004, la marque de 50% +ne n’est plus atteinte. Lüdicke (1982) constate un taux de 39% +ne dans la production langagière de cinq françaises de classe moyenne. En 1976, Ashby (1981) recueille un corpus à Tours qui ne manifeste que 36,6% +ne. Sturm (1981), pour sa part, enregistre dans le corpus de l’Étude sociolinguistique sur Orléans un taux de 31,47% +ne. Le corpus C-ORAL-ROM, constitué par l’équipe du GARS entre 1987 et 2000 dans différentes régions de France et de Belgique (cf. Cresti/Moneglia 2005) et analysé par Meisner (2010), manifeste un pourcentage de 29% +ne. Quant à Dufter/Stark (2007), ils observent un pourcentage de 22,56% +ne dans un corpus enregistré en 1995 en Île-de-France, et Coveney (22002) mesure en 1980 un taux de 18,8% +ne dans la Somme. Même s’il a été constitué relativement tôt, à savoir entre 1972 et 1974, le corpus Péretz-Juillard, analysé par Hansen/Malderez (2004), manifeste déjà un taux de ne de seulement 15,8% +ne. En 1995, presque vingt ans après son premier enregistrement à Tours, Ashby (2001) constitue un deuxième corpus tourangeau, comparable au premier, qui ne manifeste que 15,7% +ne. De la même façon, Hansen/ ← 47 | 48 Malderez (2004) enregistrent, environ vingt ans après leur premier corpus, un deuxième corpus en Île-de-France afin de saisir le changement en temps réel. Comme Ashby (2001), elles constatent un net déclin dans un laps de temps de vingt ans: le taux de ne passe de 15,8% +ne dans les années 1970 à seulement 8,2% +ne dans les années 1990.

En ce qui concerne le langage adulte dirigé vers l’enfant, Culbertson (2010) constate une taux de 7,6% +ne dans le Corpus de Lyon, recueilli entre 2000 et 2004. La première des deux études de Pooley (1996) sur un corpus enregistré à Roubaix révèle un taux de 7% +ne. Van Compernolle (2009) trouve dans des conversations détendues enregistrées à Tours un taux de 5,7% +ne.

Dans les cinq corpus restants, spécifiés géographiquement ou en fonction de l’âge des locuteurs, la réalisation de ne est proche de zéro. Le corpus de Fonseca-Greber (2007), qui manifeste un taux de 2,5% +ne, a été enregistré dans les années 1990 en Suisse, où la production de ne chez les adultes est presque aussi restreinte que celle constatée chez les adolescents en France par Armstrong (2002) et Pooley (1996): 1,8% +ne à Dieuze et 1% +ne à Rouges-Barres.

Finalement, les pourcentages les plus bas de ne sont constatés en français canadien, et ceci déjà depuis les premiers enregistrements: Poplack/St-Amand (2009) observent un taux de 0,1% +ne dans les Récits du français québécois d’autrefois, enregistrés depuis les années 1940 dans les régions québécoises rurales. Sankoff/Vincent (1980) confirment, dans un corpus enregistré en 1971 à Montréal, qu’au Canada l’usage de ne reste stable à un niveau très bas d’environ 0,5% +ne. Dans le français phonique québécois, le ne de négation est désormais jugé obsolète, même si des données plus récents ne sont pas disponibles (il n’existe que des corpus récents de CMC québécois, cf. van Compernolle 2008a, discuté en section 2.2.1.1).

Par conséquent, il est possible d’affirmer que dans la communication directe, les adolescents français et les adultes suisses manifestent dans les années 1990 des taux de ne proches de zéro, qui étaient déjà observables au Québec cinquante ans auparavant.

Néanmoins, il est toujours possible de trouver des taux considérablement élevés de ne en français phonique européen, notamment dans les ← 48 | 49 émissions radiophoniques. Dans le diagramme (43) figurent, également classés par ordre chronologique, les taux de +ne constatés dans les corpus radiophoniques entre 1960 et 1997.

   (43)     +ne dans les corpus de français radiophonique

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Dans une analyse en temps réel, Armstrong/Smith (2002) comparent un corpus d’émissions culturelles et politiques, enregistré par Ågren (1973) au début des années 1960, à un corpus similaire constitué presque quarante ans après. Ils observent un déclin d’environ 20%, passant d’un taux très élevé de +ne dans les années 1960 (92,6% +ne) à un chiffre toujours considérable de 72,5% +ne vers la fin des années 1990. Le corpus de Moreau (1986), enregistré dans les années 1982/3 en Belgique, se place chronologiquement entre les deux corpus cités précédemment et contient, tout comme les corpus d’Armstrong/Smith (2002), des interviews avec des créateurs culturels très cultivés. La réalisation de ne dans le corpus belge de Moreau (1986) dépasse la moitié des cas (50,2% +ne) mais est inférieure à celle mesurée dans les deux autres corpus, ce qui pourrait être dû à sa provenance géographique.

Quant à l’évolution récente de la négation en français phonique au tournant du 21e siècle, nous pouvons conclure, tout d’abord, que la marge de variation de ne dans les corpus est énorme. Deuxièmement, nous constatons un net recul de ne, confirmé indépendamment par trois analyses en temps réel (Ashby 2001 pour le français tourangeau, Hansen/Malderez 2004 pour la région parisienne et Armstrong/Smith 2002 pour le français radiophonique de France). Cependant, il est nécessaire ← 49 | 50 de noter que, malgré le déclin empiriquement fondé de ne, cette particule ne semble pas disparaitre complètement du français phonique. Ceci nous permet d’affirmer que la variation du ne dans les corpus de français phonique, que nous n’avons présentée jusqu’ici qu’en termes de taux globaux de +ne, mérite une considération plus approfondie, afin de détecter les facteurs (extra)linguistiques qui influencent l’emploi de ne.

2.2.3  Tendances générales : l’influence des facteurs (extra)linguistiques sur ±ne

Les tableaux (44) et (45) montrent les influences généralement observées des facteurs intra- et extralinguistiques susceptibles d’influencer la réalisation de ne en français phonique.

   (44)     Les influences générales des facteurs extralinguistiques sur ±ne

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Il semble que les différents groupes de locuteurs manifestent le même phénomène de variation morphosyntaxique, mais qu’ils se trouvent à des stades différents de son évolution. Le français canadien pourrait être conçu comme le stade le plus avancé, vu que ne y est très rare depuis au moins déjà 70 ans (cf. Poplack/St-Amand 2009, Sankoff/Vincent 1980), suivi en Europe par le français de Suisse (Fonseca-Greber 2007). ← 50 | 51 En Belgique et en France, les locuteurs adultes, surtout au sud de la France, manifestent toujours des taux non-négligeables de ne, alors que les jeunes français (cf. Armstrong 2002) montrent des taux de ne comparables aux adultes canadiens ou suisses. En France (cf. Ashby 1976) et éventuellement en Belgique (cf. Moreau 1986), une provenance sociale élevée ou des études secondaires peuvent freiner l’omission de ne, mais ceci ne vaut pas (ou éventuellement plus) pour la Suisse ni pour le Canada (cf. Fonseca-Greber 2007 et Sankoff/Vincent 1980). Au niveau intrapersonnel, plusieurs études suggèrent que l’omission du ne est plus forte dans les situations de l’immédiat communicatif que dans la distance communicative (cf. Armstrong 2002, Ashby 1981, Coveney 22002, Meisner 2010). Si l’on considère le discours médiatique comme langage de distance, ces résultats correspondent au nombre élevé de négations bipartites trouvées dans les émissions radiophoniques.

   (45)     Les influences générales des facteurs linguistiques sur ±ne

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← 51 | 52

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Quant aux facteurs linguistiques, leur influence sur ne se manifeste clairement et constamment à travers les diverses analyses synchroniques et diachroniques, comme la vue d’ensemble en (45) le montre.

D’une manière générale, ne est plus facilement omis dans les structures (ou en adjacence aux formes) de haute fréquence. Ceci inclut avant tout les énoncés aux sujets clitiques phonétiquement légers ( je, tu, il(s), ce, on), qui semblent à leur tour être des inhibiteurs de la réalisation de ne et qui peuvent donner lieu aux ‘séquences préformées’ sans ne du type [imageepa] pour je sais pas (cf. Moreau 1986). Cette tendance est surtout valable en combinaison avec une forme verbale simple et fréquente, et un terme négatif ayant les mêmes caractéristiques, comme par exemple pas. En effet, les sujets clitiques semblent être le déclencheur le plus fort pour l’omission du ne. Nous argumenterons par la suite que c’est notamment le caractère atone des sujets clitiques qui empêche la réalisation de ne et que leur fréquence élevée multiplie cet effet dans le discours (cf. chapitre 5).

Au niveau syntaxique, il semble que les principales et les déclaratives sans adverbe favorisent l’omission de ne. D’un point de vue phonético-phonologique, l’omission de ne devient plus fréquente là où elle permet la formation de syllabes ayant une structure ‘idéale’ du type CV et dans le parler rapide. ← 52 | 53

Dans les sections suivantes, nous traiterons l’influence respective de certains facteurs individuels dans les analyses de corpus. Leurs influences sur ±ne seront par la suite mesurées dans l’analyse de corpus (cf. chapitre 4).

2.2.4  L’influence des facteurs extralinguistiques en détail

2.2.4.1  diatopie

Compte tenu du fait qu’au Canada la réalisation du ne a presque disparu (cf. Auger 1994), nous nous concentrerons dans cette section sur le français européen, où la diatopie peut faire une différence quant à l’expression de la négation. Ainsi, comme le montre la carte en (46), certaines régions du nord de la France semblent plus touchées par la perte de ne que celles du sud.

   (46)     L’influence de la diatopie sur ±ne en France

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← 53 | 54

Au centre-nord de l’Hexagone, nous observons non seulement des taux plus restreints de ne, mais également une grande concentration d’analyses de cette variable. Par contre, des données manquent pour d’autres régions comme la Bretagne, la Bourgogne, la Franche-Comté, le Poitou et surtout pour le Midi. La négation monopartite est prévalente au centre-nord et à l’est de la France, plus précisément à Roubaix (proche de la frontière belge), à travers l’Île-de-France jusqu’à Orléans et de Tours jusqu’à Dieuze (non loin de la frontière allemande). En Suisse romande, la négation monopartite est elle aussi utilisée presque sans exception dans tout le territoire. Par contre, en Belgique, Moreau (1986) trouve un taux assez élevé de ne, qui pourrait être dû au fait qu’il s’agit d’analyses de communication radiophonique. Pour la zone d’Oc, au sud de la France, les données sont rares : l’étude de Diller (1983) au Béarn et celle de Culbertson (2010) à Lyon restent relativement isolées. À notre connaissance aucune étude n’a été effectuée dans la zone du Languedoc (en rouge sur la carte). Diller (1983) a enregistré au Béarn dans les années 1970 une très grande présence de ne et Culbertson (2010) observe dans un corpus assez récent un taux de seulement 7,6% +ne. En absence d’autres analyses récentes dans la zone de la Méditerranée, il est impossible de savoir pourquoi il y a une telle différence entre les résultats de Diller (1983) et ceux de Culbertson (2010)38. La seule conclusion claire que nous pouvons tirer de ces résultats est l’existence de disparités nord-sud et est-ouest quant à la réalisation de ne. Cependant, ces résultats devraient être étayés par davantage d’études dans les zones négligées jusqu’à présent, afin de pouvoir ainsi dresser une carte complète de la variation ±ne en français européen.

Pour des raisons méthodologiques, seuls deux points d’enquête seront représentés dans notre analyse de corpus, à savoir l’Île-de-France et la Suisse romande. L’influence de ces deux zones géographiques sur ← 54 | 55 la variable ±ne sera comparée et mise en relation avec d’autres points d’enregistrement (cf. section 4.3.1).

2.2.4.2  L’âge des locuteurs

La coupe transversale à travers les résultats concernant le facteur de l’âge en (47) regroupe, selon leur ordre de parution, les résultats de ±ne obtenus pour différents groupes d’âge.

   (47)     L’influence de l’âge des locuteurs sur ±ne39

   image

Même si aucune couche d’âge n’est représentée dans toutes les analyses citées en (47), les résultats sont assez clairs : les locuteurs plus âgés (vert), ceux de plus de 50 ans, produisent beaucoup plus souvent des négations bipartites que les locuteurs moyens (rouge) de 18 à 39 ans. Finalement, les jeunes (bleu) de 14 à 23 ans montrent une réalisation constamment basse de ne. Nous pouvons attribuer ces différences à un processus de changement linguistique, comme le soutient Ashby (2001 : 21), ou à un effet d’âge (angl. age grading) (cf. Posner 22007, Blanche-Benveniste/Jeanjean 1987). ← 55 | 56

Le premier processus implique que la production de ne des locuteurs reste plus ou moins stable tout au long de leur vie et que la négation bipartite meurt avec la génération de locuteurs âgés qui l’utilisaient encore. Le second processus implique, par contre, que les locuteurs modifient leur production langagière (phonique) en l’orientant vers la norme graphique tout au long de leur vie. Cependant, il faut noter qu’indépendamment de l’âge des locuteurs, la production de ne subit une régression à travers le temps. Ceci signifie qu’aujourd’hui un locuteur de cinquante ans produit moins de ne qu’un locuteur du même âge il y a trente ans. Nous pouvons donc conclure que les taux de négations bipartites augmentent au cours de la vie d’un locuteur, mais ceci à un moindre degré qu’auparavant (cf. les études longitudinales de Ashby 2001, Armstrong/Smith 2002 et Hansen/Malderez 2004).

Un groupe de locuteurs important, qui ne figure pas dans les études citées en (47), sont les enfants. À ce sujet, Coveney (22002 : 65) cite Pohl (1968 : 1351-1352), qui trouve que l’absence de ne est une caractéristique saillante du langage enfantin. Labelle (1976) trouve chez les enfants de cinq ans un taux de 5% +ne, tandis que les enfants scolarisés de neuf ans produisent une moyenne de 9% +ne. Lemieux (1985 : 95-96) conclut également que, du moins au Québec, la réalisation de ne est dramatiquement liée à la scolarisation et au contact avec la norme graphique. Dufter/Stark (2007) observent un taux de 2 à 8% +ne dans trois corpus de français enfantin disponibles dans la base de données CHILDES40 Ils remarquent à cet égard que, comme l’absence de ne n’est pas catégorique dans le français enfantin, son usage est probablement lui aussi soumis à des régularités internes (cf. section 2.2.5) qui gouvernent son usage.

Dans l’analyse de corpus, en section 4.3.2, nous comparerons les taux de +ne selon l’âge des locuteurs représentés dans notre corpus. Il s’agit avant tout de locuteurs jeunes, notamment des élèves et des étudiants, mais quelques chercheurs universitaires ainsi que des professeurs y sont aussi représentés. De cette façon, une comparaison limitée de la variation selon l’âge des locuteurs sera possible, même s’il ne s’agira pas d’une analyse exaustive de ce facteur. ← 56 | 57

2.2.4.3  La diastratie : la formation et la provenance sociale des locuteurs

Le diagramme (48) montre les résultats des études précédentes par rapport à l’influence du niveau social et d’instruction des locuteurs.

   (48)     L’influence de la formation et de la provenance sociale des locuteurs sur ±ne41

   image

Les structures socio-démographiques des corpus varient et les auteurs cités en (48) appliquent des critères différents42, ce qui rend difficile une comparaison directe des résultats. Toutefois, nous pensons que quelques constatations prudentes peuvent être faites.

Dans le diagramme (43), nous distinguons trois niveaux sociaux et d’instruction : une classe supérieure (A), une classe moyenne (B) et une classe inférieure (C). Nous observons une diminution progressive des taux de +ne des trois classes et un inversement de l’ordre des classes ← 57 | 58 de la première étude par rapport à la plus récente. Dans les premières analyses, nous notons des différences entre les trois classes qui s’évanouissent au fil du temps. Tandis que dans l’étude d’Ashby (1976) la classe C manifeste les taux les plus élevés, suivie des classes B et A, cet ordre est renversé dans l’étude de Ashby (2001). Les premiers résultats d’Ashby (1976) pourraient alors être interprétés en termes d’une hypercorrection, nivelée progressivement (cf. Dittmar 1997 : 32).

Un autre facteur sociolinguistique est à mentionner, à savoir le sexe des locuteurs : dans le corpus d’Ashby (1976), les femmes produisent plus de ne et seraient donc linguistiquement plus conservatrices que les hommes (cf. Ashby 1976 : 132), mais dans celui d’Ashby (1981), leurs taux de ne sont plus restreints, ce qui signifierait qu’elles se trouvent dans une phase plus avancée du changement (Ashby 1981 : 682). En raison de ces résultats contradictoires, les interprétations de l’influence du sexe restent plutôt vagues.

En ce qui concerne notre analyse, étant donné que dans notre corpus les femmes sont légèrement surreprésentées (cf. section 3.2), le facteur du sexe sera exclu. Dans l’ensemble, et d’un point de vue empirique, le fait que la variante ±ne soit (encore) un indicateur de la classe sociale en français contemporain reste fort doutable. Toutefois, cette hypothèse, présentée de manière plus détaillée en section 2.3.1, est toujours assez répandue dans la littérature sociolinguistique. Elle sera testée dans notre corpus, dans la limite des données disponibles, en section 4.3.3, puis selon les résultats obtenus (cf. section 5.1.1).

Afin de déterminer les différences concernant la variable ±ne entre les différents locuteurs dans notre corpus, nous adaptons une approche pilotée par les données (cf. angl. data-driven approach) : au lieu de partir des caractéristiques sociolinguistiques des locuteurs, nous partirons de leur production respective de ±ne. Ceci nous permettra de déterminer trois différents types de locuteurs et d’examiner, par la suite, leurs caractéristiques sociodémographiques (cf. section 4.2). ← 58 | 59

2.2.4.4  variation situationnelle

Il existe différentes conceptions de la variation intrapersonnelle, désignée aussi comme variation stylistique, situationnelle, diaphasique ou entre l’immédiat et la distance communicative. En sociolinguistique, les ‘styles’ ou ‘registres’ (cf. Coupland 2007, Eckert/Rickford 2001 et Gadet 2004 pour une vue d’ensemble) pourraient être conçus comme des produits de la variation sociale ou même comme son origine (cf. Armstrong 2001, Finegan/Biber 2001). L’on pourrait également les décrire comme une ressource communicative à s’adapter à un interlocuteur (cf. Bell 1984, 2001 et section 2.3.4) ou tout simplement comme l’attention prêtée à la production langagière (cf. Labov 2001). Dans la linguistique variationnelle, par contre, la variation intrapersonnelle est conçue comme faisant partie d’une langue historique (cf. Flydal 1951, Coseriu 1988a,b), c’est-à-dire qu’elle forme des variétés aux niveaux diatopique, diastratique, diaphasique et éventuellement aussi entre les pôles de l’immédiat et de la distance communicative (cf. Koch/Oesterreicher 22011 et section 2.3.3).

Au niveau méthodologique, aucune méthode standardisée pour mesurer les différences entre les situations de communication n’existe. Avant l’étude de Meisner (2010), qui examine pour la première fois de façon systématique un corpus représentatif selon la situation de communication, les analyses de ce facteur méthodologiquement exigeant restent largement marginales ou anecdotiques. Ashby (1976) distingue les situations formelles de celles informelles en coupant les interviews en deux parties: la deuxième moitié est conçue comme partie informelle, car les locuteurs seraient plus habitués à la situation et donc plus à l’aise qu’auparavant (cf. Ashby 1976 : 131). Dans un travail plus récent, Ashby (1981) enregistre trois locuteurs dans leurs environnements professionnels et privés (cf. Ashby 1981 : 681-682). Par la suite, Coveney (22002) observe que l’un de ses informateurs réalise presque le double de ne au bureau que dans une situation de loisirs (en plein air, en présence du chercheur et des enfants). Pour sa part, Meisner (2010) compare systématiquement deux sous-corpus tirés d’un corpus de référence pour le français phonique européen C-ORAL-ROM (cf. Cresti/Moneglia 2005), en se basant pour cela sur les critères communicatifs de l’immédiat et de la distance selon Koch/Oesterreicher (22011). Finalement, ← 59 | 60 Pooley (1996) et Armstrong (2002) font une distinction entre les interviews sociolinguistiques, enregistrés par les chercheurs, et les conversations entre peers, desquelles Armstrong (2002) s’absente, tandis que Pooley (1996) reste présent.

Malgré les différences méthodologiques décrites, nous présentons dans le diagramme (49) une comparaison des taux de ne selon différentes situations de communication. La ligne bleue désigne les situations de distance communicative, tandis que la ligne rouge représente les situations de l’immédiat communicatif.

   (49)     L’influence de la situation de communication sur ±ne43

   image

L’écart entre les deux lignes du diagramme (49) est considérable dans certains corpus. Tandis que la ligne bleue, indiquant les situations de distance, zigzague en fonction des corpus, la ligne rouge semble baisser à travers le temps et ne se stabilise qu’à un niveau bas. Le fait que ce soient justement les deux corpus d’adolescents (ceux de Pooley 1996 et d’Armstrong 2002) qui ne montrent presque aucune différence entre les situations de distance et de l’immédiat ne passe pas inaperçu.

Nous proposons, dans ce qui suit, quatre explications possibles de ce fait. Premièrement, le changement linguistique (cf. Ashby 2001 : 21) : il est possible que les jeunes aient largement généralisé la négation monopartite indépendamment de la situation de communication (cf. section 2.2.4.2). Deuxièmement, l’effet de l’âge (cf. Posner 22007, Blanche-Benveniste/Jeanjean 1987) : l’on pourrait soupçonner que le ← 60 | 61 maniement des stratégies communicatives, y compris l’emploi de ne dans les situations de distance communicative, est appris seulement après l’adolescence. Troisièmement, l’on pourrait soutenir que, dû à un changement socio-culturel, les jeunes se servent même dans la distance communicative d’un registre moins formel, qui est réservé chez les locuteurs adultes aux situations de l’immédiat communicatif. Finalement, la méthodologie appliquée par Pooley (1996) et Armstrong (2002) constitue une dernière explication pour les différences minimes entre l’immédiat et la distance chez les jeunes : l’écart entre les interviews et les conversations des peers n’est probablement pas suffisant pour créer des différences notables dans l’expression de la négation.

Dans l’ensemble, chez les adultes, les différences entre les situations de communication peuvent être considérables, mais les méthodes d’enquête pour ce facteur restent perfectibles.

Notre analyse de corpus présente un concept innovateur dans le contexte de la situation de communication : en section 4.3.5, les données authentiques, provenant de situations d’examens oraux et représentant le domaine de la distance communicative, seront comparées aux données provenant de conversations et discussions privées ou menées pendant des cours de langue (cf. section 3.3 pour une description des situations d’enregistrement). De plus, une partie des locuteurs sera présente dans les deux types de situation. Cette approche permettra ainsi de gagner de nouvelles connaissances dans le domaine de la variation intrapersonnelle de ±ne et de contribuer à la discussion concernant la question théorique de savoir si les locuteurs français vivent réellement dans un état de diglossie, c’est-à-dire dans une alternance continuelle entre une grammaire conçue comme variété ‘basse’ et une autre conçue comme variété ‘élevée’. Cette thèse de la diglossie française (cf. Culbertson 2010, Massot 2010, Zribi-Hertz 2011) sera présentée de manière plus détaillée dans la section 2.3.3 et évaluée en tenant compte des résultats obtenus dans notre corpus (dans la section 5.1.3). De plus, nous discuterons en section 5.3.2 si l’influence de la situation de communication sur la variable ±ne est réellement autonome, ou bien s’il s’agit plutôt d’un épiphénomène de la distribution des différents types de sujet (comme le soupçonnent Dufter/Stark 2007 : 120). ← 61 | 62

2.2.5  L’influence des facteurs linguistiques en détail

2.2.5.1  Le type de sujet grammatical : un continuum quant à la variable ±ne

Le type de sujet grammatical est le facteur linguistique le plus important pour la réalisation de ne et s’est avéré pertinent dans toutes les analyses précédentes (cf. entre autres Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004). Dans ces études, on distingue traditionnellement la classe ouverte des sujets lexicaux de la classe fermée des sujets pronominaux. Les sujets lexicaux sont ici traités en bloc et dans le cas des sujets pronominaux, les taux de ±ne respectifs de chaque pronom sont établis. En règle générale, les phrases négatives contenant un sujet ouvert sont opposées aux impératives et aux constructions infinitives. Les sujets doublés ou disloqués ne sont que très rarement analysés en tant que troisième classe de sujets (seuls Culbertson 2010 et Hansen/Malderez 2004 les incluent comme tels).

Dans le diagramme (50) figure une vue d’ensemble des types de sujets qui favorisent habituellement la réalisation de ne.

   (50)     Les types de sujet qui favorisent la réalisation de ne44

   image

← 62 | 63

Ce sont les sujets lexicaux (y compris les pronoms indéfinis comme quelqu’un) et deux pronoms personnels, à savoir nous et vous, qui sont le plus souvent réalisés avec ne (les taux de nous sont d’ailleurs les plus élevés dans trois des corpus). Les taux de nous et des sujets lexicaux restent stables au-dessus de la marque de 50% +ne. Les taux pour les sujets lexicaux se situent entre 92,4% +ne, dans le corpus radiophonique d’Armstrong/Smith (2002), et 56,4% +ne, dans le corpus d’Hansen/Malderez (2004). Les taux de vous se situent clairement au-dessous des deux autres types de sujet, mais restent, à l’exception des corpus de Coveney (22002) et de Meisner (2010), également largement au-dessus de la marque de 50% +ne.

Nous constatons que c’est surtout la ligne représentant vous qui ondule en fonction des différents corpus. Si la moyenne du corpus est particulièrement élevée, comme celle du corpus radiophonique d’Armstrong/Smith (2002), ou restreinte, comme celle d’Hansen/Malderez (2004), les taux de vous le sont également. Par contre, la représentant nous et à un moindre degré également celle des sujets lexicaux semblent à peu près stables.

La fréquence variable des éléments en question constitue un point problématique de ces analyses. Dans les cas où la base empirique des taux de ±ne consiste seulement en une ou deux occurrences, nous avons éliminé les taux respectifs dans le diagramme (50) et dans les diagrammes suivants (cf. nous et vous dans l’étude d’Hansen/Malderez 2004). C’est donc pour cette raison que les pronoms indéfinis négatifs personne et rien ainsi que les déterminants négatifs aucun/nul N ne figurent pas dans le diagramme (50). Ceux-ci semblent favoriser la réalisation de ne, mais leurs fréquences en position de sujet dans les corpus sont souvent trop restreintes pour pouvoir tirer des conclusions statistiquement valides.

Par contre, il y a un groupe de pronoms de haute fréquence qui manifeste des taux de ne toujours inférieurs à 50% +ne, à savoir les clitiques je, ce et tu. Leurs taux de +ne sont nettement plus bas que les taux des autres sujets et surtout dans le cas de ce, l’absence de ne semble presque fixée45 ← 63 | 64 dans certaines séquences. Dans les corpus de Coveney (22002), Hansen/Malderez (2004) et Meisner (2010) ce manifeste une fréquence de +ne proche à zéro.

   (51)     Les types de sujet qui favorisent l’omission de ne

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Finalement, il reste un groupe de pronoms dont l’influence sur ±ne est moins évidente, du moins selon les analyses de corpus disponibles. Il s’agit d’un ensemble hétérogène composé des pronoms personnels il(s), elle(s), du pronom impersonnel ça et du relatif qui. Les taux de ne de ce groupe figurent dans le diagramme (52).

   (52)     Les types de sujet sans influence claire sur ±ne

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← 64 | 65

Les lignes du diagramme (52) forment une bande assez compacte, qui monte et descend en fonction des différents corpus. Certaines lignes manifestent un parallélisme frappant : par exemple, les taux de +ne pour qui se situent toujours au-dessus de ceux pour il. Dans l’ensemble, il est cependant difficile d’établir une tendance claire et nette pour ce groupe de pronoms.

En résumant les résultats obtenus, ce sont surtout les pronoms nous et vous ainsi que les sujets lexicaux qui incitent à la réalisation de ne. Nous rappelons que, dès les années 1980, aucun corpus de communication phonique directe ne manifeste plus de 50% de négations bipartites dans ces contextes-là. La tendance à la chuteglobale de +ne montrée dans la section 2.2.3 ne se manifeste donc pas avec nous et vous ni avec les syntagmes nominaux (DPs) lexicaux. Au contraire, les sujets pronominaux inhibent la réalisation de ne à différent degrés : l’absence de ne semble déjà presque inévitable avec le clitique démonstratif ce et est en voie de le devenir avec les clitiques je et tu. Par contre, les pronoms personnels il(s) et elle(s) et l’impersonnel ça semblent, tout comme le pronom relatif qui, avoir une influence intermédiaire ou peu claire.

Dans l’ensemble, nous n’observons donc aucune rupture claire et nette quant à ±ne entre les sujets pronominaux et lexicaux, mais plutôt un continuum entre les sujets phonologiquement légers et lourds :

   (53)     Continuum des sujets légers et lourds quant à leur influence sur ±ne

   image

← 65 | 66

Dans la partie supérieure du tableau (53) se situent les sujets lourds, qui favorisent la réalisation de ne, comme les DPs, les noms propres, et les pronoms non-clitiques ou lourds. Plus l’on descend vers le bas de l’échelle, plus ne disparaît des corpus, jusqu’à être presque introuvable avec les clitiques légers. La classification simple qui oppose les sujets lexicaux aux pronoms ne reflète donc pas la distribution de ±ne observée dans les corpus, car celle-ci forme plutôt un continuum.

Une autre catégorie de sujets s’ajoute au continuum des sujets simples, à savoir les sujets redoublés (généralement décrits comme dislocations, cf. section 2.3.3 pour une discussion). Par sujet redoublé nous entendons des cas comme celui illustré en (54) (cf. Stark 1997 pour un tour d’horizon). Ce type de sujet comprend un pronom tonique, cf. (54) a, ou un nom propre, voire un DP lexical, cf. (54)b, qui apparait avec un pronom sujet coréférentiel. L’élément non-clitique peut apparaître en position préverbale (cette construction est souvent désignée comme ‘dislocation à gauche’), comme en (54)a,b, ou postverbale, cf. (54)c, aussi connue sous le nom de ‘dislocation à droite’.

   (54)     Les sujets redoublés

   a.     moi1SG je1SG l’ai pas cette feuille-ci (0926)

   b.     la métaphore3SG c3’est pas une arme (0676)

   c.     c3’est pas mal les autrichiens3PL (0756)

Le redoublement du sujet, un facteur rarement testé dans les analyses précédentes, semble fortement défavoriser la réalisation du clitique négatif : Culbertson (2010 : 95) trouve un taux de 6,7% +ne, et Hansen/Malderez (2004 : 21) constatent un taux de 9,5% +ne avec les cas de redoublement contenant un sujet lexical et 3,3% +ne si le redoublement contient un pronom tonique.

En plus de cela, nous tenons à signaler que la présence de ne est relativement élevée avec les divers types de construction classés dans la catégorie ‘sans sujet ouvert’ (cf. entre autres Ashby 1976 : 123 79% +ne, Ashby 1981 : 679 68% +ne, Meisner 2010 : 1949 80% +ne), notamment avec les gérondifs, les infinitifs, les participes présents et parfois aussi les impératifs. Dans notre analyse de corpus, nous n’examinerons que les constructions tensées et n’aurons donc aucun résultat concernant ← 66 | 67 les gérondifs, les infinitifs et les participes présent. Néanmoins, nous discuterons l’applicabilité de nos résultats à ces types de construction en. section 5.2.4.6.

Pour notre analyse de l’influence du type de sujet sur ±ne (cf. section 4.4.1), nous nous attendons donc à ce que les taux de ne augmentent proportionnellement à la complexité morphophonologique du sujet, c’est-à-dire que les sujets lourds devraient provoquer des taux de +ne élevés et les sujets légers des taux de +ne très restreints. En ce qui concerne les sujets redoublés, nous attendons également des taux très bas de +ne.

Dans la littérature théorique, l’immense influence du type de sujet sur la variable ±ne n’a jamais été expliquée en détail. Néanmoins, il existe deux auteurs qui effleurent ce sujet. D’une part, Posner (1985 : 189) et Larrivée (2014) soutiennent que la présence des proclitiques en général (et non pas seulement des clitiques sujet) serait difficile à prononcer et donc défavorable à la réalisation de ne (cf. section 2.3.2). D’autre part, Culbertson (2010) soutient que dans le français colloquial les proclitiques (à l’exception de ne) seraient désormais devenus des préfixes du verbe et excluraient, par conséquent, l’intervention du clitique de négation (cf. section 2.3.3). Ces deux approches seront évaluées, à la lumière des données de notre corpus, dans les sections 5.1.2 et 5.1.3.

Dans ce travail, nous proposons une explication prosodique de l’influence du type de sujet (cf. section 5.2): à notre avis, les types de sujet favorisent ou défavorisent la présence de la variable ne en fonction de leurs caractéristiques morphophonologiques. Pour comprendre cette affirmation, il est important de concevoir les différents types de sujet en tant que continuum morphosyntaxique et phonologique et non pas comme une dichotomie entre les sujets lexicaux et pronominaux. Pour cette raison, dans la section suivante, la perspective des types de sujets en tant que continum sera épaulée par l’évidence des données linguistiques. ← 67 | 68

2.2.5.2  Discussion du type de sujet grammatical : un continuum morphosyntaxique et phonologique

Nous avons vu que, par rapport à la variable ±ne, les sujets pronominaux et lexicaux ne forment pas deux classes clairement délimitées. Ceci vaut également pour le niveau morphosyntaxique et phonologique, comme nous allons le montrer dans ce qui suit. La conception des différents types de sujet en tant que continuum sera cruciale pour l’analyse et l’interprétation de leur influence sur la variable ±ne dans les chapitres 4 et 5.

Inspirés par la typologie des clitiques romans selon Bossong (1998) (cf. aussi Cardinaletti/Starke 1999 et Déchaine/Wiltschko 2002 pour des typologies plus formelles), nous avons développé une sous-classification morphophonologique plus détaillée des types de sujet des phrases (négatives) en français :

   (55)     Continuum syntactico-phonologique entre les sujets légers et lourds

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Les sujets lexicaux et les pronoms indéfinis (personne, rien, quelqu’un etc.) sont morphologiquement complexes et syntaxiquement libres, c’est-à-dire qu’ils peuvent être disloqués, séparés du verbe fléchi par ← 68 | 69 une apposition et transférés dans une position accentuée. Le pronom relatif qui, par contre, est monosyllabique mais également séparable du verbe fléchi et accentuable :

   (56)     Y’en a qui, contrairement à nous, n’ont aucun contact avec leurs voisins.47

Paradoxalement, ceci vaut également pour le groupe de pronoms personnels monosyllabiques, que nous appellerons les clitiques lourds, à savoir nous, vous et elle(s). Par contre, dans le même paradigme pronominal (du moins selon la description des grammaires courantes, cf. Riegel/Pellat/Rioul 52008 : 199), il y a un groupe très récurrent de formes monosyllabiques et bisegmentales qui se comportent comme des clitiques prototypiques d’un point de vue syntactico-phonologique (cf. Anderson 2005, Kaiser 1992, Zwicky 1977 et Zwicky/Pullum 1983 pour des approches des clitiques dans les langues du monde, ainsi que Heap 2000, Miller/Monachesi 2003, Morin 1979 et Wanner 1987 pour des descriptions des clitiques romans et français), c’est-à-dire, qu’ils ne sont ni séparables de leurs bases ni accentuables. Ce groupe, désigné comme clitiques légers, contient les éléments je, tu, il(s), ce et on, qui manifestent une allomorphie riche et apparaissent souvent sous forme de variantes monosegmentales consonantiques.

Les clitiques lourds nous, vous et elle(s) sont donc isolables et séparables du verbe fléchi et peuvent être transférés dans une position accentuée, ce qui est impossible pour les clitiques légers je, tu, il(s), on et ce, comme les exemples en (57) à (59) le montrent (cf. Kaiser 1992, Kayne 1975, Zwicky 1977 et Zwicky/Pullum 1983 pour les tests de cliticité).

   (57)     Occurrence des DP et des pronoms dans l’isolement

   a.     Question : Qui est venu?

Réponse : la femme / Paul / personne / nous / vous / elle(s).

*Je /tu / il(s) / on.

   b.     Question : Qu’est-ce qui c’est passé?

Réponse : Ceci / cela / ça.

*Ce. ← 69 | 70

   (58)     Les clitiques légers sont inséparables du verbe

   a.     *Je, souvent, regarde la télé.

   b.     *On, par hasard, a trouvé le local.

   c.     *Ce, heureusement, est ma maison.

   (59)     Les clitiques lourds sont séparables du verbe

   a.     Elle(s), souvent, arrive(nt) en retard.

   b.     Nous, toujours, mangeons ensemble.

   c.     Vous, malheureusement, n’êtes pas invités.

   (60)     Contextes particuliers qui permettent l’accentuation ou la séparation des clitiques légers du verbe

   a.     Je le lui ai dit. (séparation par d’autres clitiques)

   b.     Je, soussigné(e)………..déclare que… (formule juridique)

   c.     A: Il t’a appelé?

B: Qui ça, IL? (contexte métalinguistique)

   d.     Donne-moi-LE! (clitique en position postverbale dans une impérative)

La séparation d’un clitique léger du verbe n’est possible qu’à travers d’autres clitiques, dans des formules juridiques fixes ou dans des contextes métalinguistiques, comme les exemples en (60) le prouvent. L’accentuation d’un clitique n’est possible que s’il est placé en position postverbale, par exemple dans une impérative comme en (60)d. Dans cet exemple, le clitique apparaît en position finale d’un groupe accentuel qui est obligatoirement accentuée en français (cf. section 5.2.2). Malgré les exceptions mentionnées en (60), les clitiques légers préverbaux sont généralement inaccentuables, car la séparation du verbe par d’autres clitiques, cf. (60)a, ne permet aucun transfert du clitique dans une position accentuable, et les cas exceptionnels en (60)b et c sont très restreints et ne jouent aucun rôle dans notre corpus. Par conséquent, nous retenons que, dans la langue parlée spontanée, les clitiques légers ne sont séparables du verbe que par d’autres clitiques et qu’ils demeurent donc complètement inaccentuables.

Les pronoms sujets dits ‘clitiques’ ne forment donc aucun ensemble homogène ni en ce qui concerne la réalisation de ne ni au niveau morphosyntaxique et manifestent plutôt des différences syntacticophonologiques considérables, résumées dans le tableau (61). ← 70 | 71

   (61)     Les pronoms sujets clitiques et toniques du français moderne

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Les clitiques lourds elle(s), nous et vous sont généralement considérés comme appartenant aussi bien au paradigme des pronoms clitiques qu’à celui des toniques (ou bien d’être homophones dans les deux paradigmes). Contrairement aux clitiques légers je, tu, on et il(s), ces pronoms peuvent être accentués, séparés du verbe fléchi et employés comme réponses isolées.

De plus, les clitiques légers manifestent une allomorphie assez riche en fonction du contexte phonologique, de la situation de communication et du sujet parlant. Dans le tableau (62) figure une vue d’ensemble des variantes des clitiques que nous avons trouvées dans notre corpus (cf. section 4.4.1.2).

   (62)     Les variantes des clitiques légers trouvées dans notre corpus

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← 71 | 72

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Surtout dans le cas des clitiques légers, nous observons l’existence de formes réduites à une consonne, comme [image] et [image] pour je, [t] pour tu, [s] pour ce et même des variantes zéro, c’est-à-dire d’absence totale de je et de l’explétif il. Ces variantes réduites, qui ne peuvent pas former une syllabe autonome, sont en partie utilisées dans la langue standard ou dans des contextes pré-vocaliques, comme dans les exemples en (63).

   (50)     L’emploi ‘standard’ des variantes consonantiques des clitiques légers

   a.     j’ai quatorze ans image (0634)

   b.     car c’est un récit de voyage image (0040)

   (51)     L’emploi ‘non-standard’ des variantes consonantiques des clitiques légers

   a.     d’abord je vais vous dire qu’est-ce que l’ironie [dabimageimageimagevimagevudiimagekimageskimageliimageimageni] (0398)

   b.     ce que t’as dit [skimagetadi] (0762)

   c.     je crois que c’est le quatrième texte [imagekimagewakselkatimageijimagemtimagekst] (0278)

   d.     y a tout ce qu’il faut [jatuskifo] (0002)

Dans notre corpus, les variantes réduites apparaissent également dans des contextes non-admis par la norme. C’est grâce à la transcription phonétique que nous pouvons identifier ces cas. Nous trouvons, par exemple, [image] et [s] (au lieu de [imageimage] et [simage]) pour je et ce devant des consonnes en (64)a et b. Dans l’exemple (64)b figure la variante [t] pour tu, ce qui est phonotactiquement logique mais normativement incorrect, et en (64)c, la variante [image] du pronom je apparaît sous forme dévoisée comme [image]. Dans certains cas, les clitiques légers sont élidés, voire complètement fusionnés, comme le il-impersonnel dans l’exemple (64)d. ← 72 | 73 Par conséquent, la marge de variation illustrée en (64), allant jusqu’à la réduction à un seul segment consonantique, à la fusion ou à l’élision, est une idiosyncrasie des clitiques légers.

Les pronoms traditionnellement conçus comme ‘clitiques’ ne sont pas les seuls à se présenter comme un ensemble hétérogène Le groupe des sujets non-clitiques est lui aussi morphosyntaxiquement et sémantiquement tout autre qu’uniforme, comme les exemples tirés de notre corpus en (65) le montrent:

   (65)     Échantillon de sujets non-clitiques des énoncés négatifs dans le corpus

   a.     UlysseDP(=nom propre)

   b.     l’éloquenceDP

   c.     le mec qui t’a vuDP[NP+Rel]

   d.     le glossaire de ReichenauDP[NP+PP]

   e.     quiPronRel

   f.     çaPronDém

   g.     personnePIN

En (65) figurent les différents types de sujets non-clitiques qui apparaissent dans notre corpus en tant que sujets d’énoncés négatifs. Cet ensemble hétérogène comprend des noms propres, cf. (65)a, des syntagmes déterminatifs ‘simples’, comme en (65)b, ou contenant une phrase relative, cf. (65)c, ou encore un syntagme prépositionnel comme dans l’exemple (65)d. Le groupe des sujets non-clitiques contient également le pronom relatif qui, cf. (65)e, le démonstratif ça ((65)f) et des indéfinis négatifs, comme illustré en (65)g. Nous tenons à noter d’ores et déjà qu’il existe des différences considérables quant aux taux de +ne à l’intérieur du groupe des sujets non-clitiques. Ce sont surtout les pronoms non-clitiques monosyllabiques comme qui et ça qui manifestent parfois des taux de ne aussi bas que certains clitiques (cf. Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004, Meisner 2010).

Nous pouvons donc à présent résumer le continuum des types de sujets comme suit: les DPs lexicaux, les noms propres, les pronoms indéfinis négatifs et les démonstratifs apparaissent aussi bien sous forme monosyllabique (par exemple l’homme, Paul, rien, ça) que polysyllabique (par exemple son vœu de sagesse, Ulysse, personne, ceci/cela) et comptent donc toujours plus d’un segment. Le pronom relatif qui et ← 73 | 74 les clitiques lourds sont monosyllabiques, mais peuvent être séparés du verbe et transférés dans une position accentuée, ce qui n’est pas possible pour les clitiques légers. Ce sont en particulier ces derniers qui manifestent des variantes monosegmentales consonantiques comme [image], [image], [t] et [s] ou qui sont fusionnées voire élidées.

Nous pensons que le continuum décrit ci-dessus est crucial pour la réalisation de ne. Son influence sur la variable ±ne dans notre corpus sera testée dans la section 4.1.1. Dans la discussion en section 5.2, nous proposerons une explication prosodique de cette influence.

2.2.5.3  Les proclitiques non-sujets

D’un point de vue diachronique comparatif, Posner (1985 : 189) soutient que non seulement les clitiques sujet légers, mais aussi les proclitiques restants peuvent empêcher la réalisation de ne.

   (66)     L’ordre des proclitiques en français (cf. Jones 32007 : 252)

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Dans le tableau (66), nous présentons l’ordre des proclitiques en français, dont la cooccurrence est déterminée par deux règles: premièrement, seul un élément peut apparaître par colonne, et deuxièmement, les éléments de la troisième et de la cinquième colonne ne sont jamais en cooccurrence (cf. Miller/Monachesi 2003, Miller/Sag 1997, Morin 1981, Perlmutter 1971, Pomino 2009 pour une discussion approfondie). Les proclitiques des colonnes 3 à 7 peuvent se placer entre ne et le verbe conjugué. Dans le diagramme (67) figurent les résultats des quatre études qui ont pris en considération l’influence de ces proclitiques de manière détaillée. Les clitiques figurent dans la légende du diagramme ← 74 | 75 (67) selon leur ordre préverbal. Les chiffres 3 à 7 indiquent la colonne dans laquelle l’élément respectif apparaît dans le tableau (66).

   (67)     L’influence des proclitiques non-sujets sur ±ne

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Nous tenons à signaler que certains pourcentages du diagramme (67) se basent sur un nombre assez restreint de cas et ne sont pas statistiquement robustes. Ceci dit, il saute à l’œil que les lignes forment une bande compacte et que tous les taux reculent en diachronie et en fonction de la nature des corpus.

Dans les deux corpus radiophoniques analysés par Armstrong/Smith (2002), les taux de +ne sont relativement élevés avec tous les proclitiques, ce qui est sans doute dû à la nature formelle des corpus. Surtout dans le corpus d’Ågren (1973), analysé par Armstrong/Smith (2002), il n’y a quasiment aucune différence d’un clitique à l’autre. Les légères différences entre les proclitiques surgissent uniquement dans ← 75 | 76 les corpus plus récents. Dans la communication directe, analysée par Coveney (22002) et Pooley (1996), les chiffres sont beaucoup plus restreints et se situent entre 0% +ne (nous) et 37,5% +ne (y) dans le premier corpus, et entre 0% +ne (me, te, nous, lui/leur) et 17% +ne (y) dans le second. Nous observons que la plupart des éléments subissent une régression brusque lorsque l’on passe des corpus radiophoniques aux corpus de communication directe. Seul le clitique locatif y montre une descente linéaire des taux de +ne : tandis que dans les corpus radiophoniques il manifeste les taux de +ne les plus restreints, dans la communication directe, il semble ralentir, plus que d’autres proclitiques, la chute de ne. Toutefois, dans l’ensemble, les proclitiques non-sujets ne semblent pas avoir une influence claire sur ±ne.

   (68)     Conclusions concernant l’influence d’autres proclitiques

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Coveney (22002 : 76-77) constate que la réalisation de ne est légèrement (plus ?) élevée dans les contextes contenant des proclitiques. Pooley (1996 : 174), quant à lui, suggère que le, l’, la (quatrième colonne) et y (sixième colonne) peuvent favoriser l’occurrence de ne. Armstrong/Smith (2002 : 39) ainsi qu’Ashby (1981 : 679) ne signalent aucune différence notable entre les contextes proclitiques non-sujet et les corpus globaux. Pour sa part, Sturm (1981 : 134-135) fait noter qu’en présence des proclitiques non-sujet il y a une tendance à omettre ne si le sujet est un lexème ou le pronom relatif qui.

Malgré le fait que l’évidence empirique de l’influence des proclitiques non-sujet sur la réalisation de ne est plutôt pauvre, ce sujet est au cœur de l’une des thèses qui exliquent la variation ±ne (cf. Posner 1985 : 189 et Larrivée 2014 présentée dans la section 2.3.2) et sera repris dans la discussion d’une explication prosodique de ±ne en section 5.2.4.2. ← 76 | 77

2.2.5.4  L’élément négatif non-clitique

Le diagramme (69) montre l’état des lieux quant à l’influence de l’élément négatif non-clitique sur la réalisation de ne. Les taux des différents éléments négatifs produisent des lignes assez parallèles à travers les corpus étudiés. Seul le pronom indéfini personne constitue une exception à cette généralisation, mais ses oscillations sont largement dues à sa fréquence réduite dans la majorité des corpus (cf. aussi Coveney 1998 : 164).

   (69)     L’influence du terme négatif sur ±ne49

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Contrairement aux différents types de sujet, les lignes représentant les éléments négatifs forment une bande solide au centre du diagramme (69). Ceci signifie qu’il n’y a aucun élément négatif qui semble particulièrement inciter ou empêcher la réalisation de ne. La seule demiexception à cette règle est constituée par l’élément restrictif que, qui se situe (dans toutes les analyses, sauf dans la dernière, celle de Meisner 2010) légèrement au-dessus des autres termes négatifs. Pour l’analyse ← 77 | 78 de ce facteur dans notre corpus (cf. section 4.4.3), nous ne nousattendons donc à aucune influence indépendante sur la variable ±ne. Il semble plus probable que les légères différences observables entre les différents éléments négatifs soient provoquées par leurs fréquences variables : étant largement plus fréquent que les autres éléments (cf. aussi section 4.4.3), pas est éventuellement plus susceptible d’apparaître dans des séquences préformées sans ne (cf. Moreau 1986).

2.2.5.5  Les temps et modes verbaux

Dans le diagramme (70) figure un résumé de l’influence du temps verbal sur ±ne trouvée dans trois analyses de corpus. Comme dans les autres diagrammes, les taux de ne varient en fonction des corpus.

   (70)     L’influence du temps verbal sur ±ne

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Nous observons des taux constamment bas avec le présent et le futur périphrastique (surtout dans le corpus de Moreau 1986), tandis que le futur simple et le conditionnel manifestent des taux plus élevés. Les différences entre les temps verbaux semblent être plus articulées dans ← 78 | 79 les corpus de Sturm (1981) et de Moreau (1986) que dans celui plus récent de Hansen/Malderez (2004). Tandis qu’Ashby (1981 : 680) soutient que ne est réalisé catégoriquement avec l’impératif, l’étude de Sturm (1981) montre que ceci n’est pas correct : il n’observe que 40% +ne dans les impératives.

D’une manière générale, les lignes du diagramme (70) forment une bande assez compacte, ce qui signifie que les différences parmi les temps verbaux ne sont pas considérables. Comme l’élément négatif non-clitique, les temps et modes verbaux (testés dans notre analyse de corpus en section 4.4.4.4) ne se prêtent donc guère à une explication autonome de la variation ±ne. Il semble plus probable qu’ils exercent une influence indirecte en tant que contexte phonologique suivant la variable ±ne (cf. les sections 2.2.5.7 et 4.4.6) et à travers leurs fréquences respectives.

2.2.5.6  Le type de phrase : l’opposition entre principale et subordonnée

Au niveau syntaxique, Ashby (1976 : 125, 1981 : 678) et Sturm (1981 : 62) ont testé l’influence du type de phrase, plus précisément l’influence de l’opposition entre principales et subordonnées sur ±ne. Les résultats de ces études figurent en diagramme (71).

   (71)     L’influence du type de phrase sur ±ne

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Les données en (71) suggèrent de manière relativement claire que la réalisation de ne est plus probable dans les subordonnées que dans les ← 79 | 80 principales50. Tandis que les principales montrent des taux moyens de +ne entre 30% et 51,9% +ne, la réalisation de la particule affiche des taux compris entre 60% et 70,5% +ne dans les subordonnées (cf. Ashby 1976 : 125, 1981 : 678). Ashby (1981 : 679) soupçonne que ce résultat reflète l’hypothèse de Givón (1976 : 170), selon laquelle la phrase principale serait l’environnement le plus innovateur et progressif et qu’un changement linguistique s’étendrait d’ici vers d’autres contextes syntaxiques. Sturm (1981 : 62-63) fait noter que ce résultat pourrait être lié au fait que certaines subordonnées contiennent un verbe au subjonctif, ce qui favoriserait la réalisation de ne. Toutefois, Ashby (1981 : 678) compare les taux de différents types de subordonnées et observe que celles au subjonctif, qui montrent un taux de 65% +ne, ne se distinguent pas considérablement des autres types de subordonnées. En ce qui concerne les différents types de subordonnées, les taux respectifs de +ne figurent dans le diagramme (72).

   (72)     L’influence du type de subordonnée sur ±ne (cf. Ashby 1976 : 125, 1981 : 678)

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La réalisation de ne dans les subordonnées est généralement élevée par rapport aux principales. La comparaison des différents types de subordonnées en (72) permet de découvrir une variation subtile : apparem ← 80 | 81 ment, dans les relatives, la réalisation de ne est encore plus stable que dans les phrases en si et dans les autres types de subordonnées.

Nous vérifierons donc si l’opposition principale vs. subordonnée ainsi que le petit décalage entre les relatives et d’autres types de subordonnées est également observable dans notre corpus (cf. section 4.4.5.1). De plus, ce facteur sera lui aussi intégré dans l’explication prosodique de la variable ±ne (cf. section 5.2.4.2).

2.2.5.7  Les influences phonologiques

Les facteurs phonologiques, dont l’influence sur ±ne a été testée dans les analyses de corpus, concernent avant tout le contexte phonologique directement adjacent à ne. Le seul facteur en relation avec le niveau suprasegmental, testé par Ashby (1976 : 128), est la vitesse de la production langagière : en débit rapide (360-580 syllabes par minute), les locuteurs omettent environ 10% plus de ne qu’en langage réfléchi (100-340 syllabes par minute).

Au niveau segmental, les locuteurs essaient apparemment d’éviter les hiatus: en position intervocalique, ne est souvent réalisé (cf. Ashby 1976 : 129), surtout si l’une des deux voyelles est nasale (cf. Ashby 1981 : 677). La position postpausale, surtout avant une voyelle, incite elle aussi à la réalisation de ne (cf. Ashby 1981 : 677). Lüdicke (1982 : 45) remet en question l’interdépendance entre le contexte phonétique suivant ne et le type de verbe: effectivement, la fréquence des ne prévocaliques est beaucoup plus élevée avec les auxiliaires avoir et être qu’avec les verbes lexicaux.

Coveney (1998 : 167) thématise une autre difficulté de l’analyse des facteurs phonologiques. Il fait noter qu’au lieu d’être un produit du contexte phonologique, l’absence ou la présence de la variable ne le détermine souvent :

   (73)     the chief difficulty is as follows : in the very large number of tokens where je or ce is the subject, and the word following the locus for (ne) begins with a vowel, the preceding phonological environment is different according to whether ne is present or absent : if ne is present, the preceding segment is usually the schwa, but if it is absent, the schwa is elided, and the preceding ← 81 | 82 segment is the consonant. It seems therefore that in these cases (which are very numerous in any given corpus) the variable is affecting the phonological environment, rather than vice versa. (Coveney 1998 : 167)

La citation de Coveney (1998 : 167) montre qu’il y a une grande interdépendance entre la présence ou l’absence de la variable ne même et le caractère de son contexte phonologique. De plus, il semble clair que l’absence du ne est inévitablement liée à l’absence du schwa51, donc au noyau vocalique de la syllabe atone ne (cf. Coveney 22002 : 77-78). Étant obligatoirement élidé avant une voyelle à l’intérieur d’un groupe accentué (cf. (74)a), le schwa du ne a tendance à tomber également dans des contextes consonantiques (cf. (74)b). Sans voyelle, la consonne [n] ne forme aucune syllabe complète et est intégrée dans l’une des syllabes adjacentes: dans une attaque simple, comme en (74)a, ou dans la coda, comme en (74)b.

   (74)     Les conséquences de l’omission du schwa pour la structure syllabique

   a.     Je n’aime pas → [imageimage.nimagem.pa] ([n] dans l’attaque simple)

   b.     Je ne sais pas → [imageimagen.simage.pa] ([n] dans la coda)

   c.     je ne veux pas?[image(n)vø.pa] ([n] dans une attaque complexe)

   d.     je ne le veux pas*[image(n)lvø.pa] ([n] dans une attaque complexe)

Le schwa forme également le noyau d’autres clitiques52 adjacents à ne comme je, ce, me, te et le. C’est la disparition du schwa de ces clitiques qui défavorise la réalisation de ne, car sans schwa, ils donnent lieu à des séquences consonantiques complexes, cf. (74)c, voire imprononçables, cf. (74)d, qui peuvent à leur tour être réduites si ne est omis.

Finalement, l’hypothèse selon laquelle l’omission de ne est moins accentuée au sud de la zone francophone (cf. section 2.2.4.1) suit la même ligne que les études phonologiques qui montrent une réalisation plus stable du schwa au sud de la France (cf. Pustka/Eychenne 2007). En d’autres termes : si le schwa est plus stable, ne est plus stable. Nous ← 82 | 83 pouvons donc assumer que la réalisation du schwa joue un rôle crucial pour la réalisation de ne.

Pour conclure cette section, nous constatons que, même si les influences phonologiques sont généralement reconnues comme cruciales pour la réalisation de ne (cf., entre autres, Ashby 1976 : 128-129 et 1981 : 677, Coveney 1998 : 167 et 22002 : 77-78 et Lüdicke 1982 : 45), leur analyse, surtout au niveau suprasegmental, est méthodologiquement pénible et leur interprétation reste difficile et demeure souvent sans résultats.

Dans notre analyse, nous accorderons une attention particulière à ce facteur en testant non seulement l’influence du contexte segmental sur la variable ±ne (cf. section 4.4.6), mais aussi celle du contexte suprasegmental, en particulier celle du poids phonologique du type de sujet (cf. section 4.4.1), des séquences proclitiques (cf. section 4.4.2) et de la forme verbale (cf. section 4.4.5). De plus, la prosodie sera au cœur de l’explication de la variation ±ne que nous proposerons en section 5.2.

2.2.6  Discussion critique des analyses empiriques de ±ne

Même si les analyses de corpus des dernières décennies (cf. Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004 etc.) ont mis à jour une quantité considérable d’aspects partiels concernant la distribution de ±ne en français contemporain, les méthodes appliquées restent perfectibles et un regroupement de tous les faits observés est toujours attendu.

Dans ce sens, Gadet (2000 : 164-165) formule une critique presque dévastatrice lors d’une synthèse de nombreuses études de l’omission de ne. Elle observe en particulier les points suivants :

   (75)     Les points critiques des analyses de ±ne selon Gadet (2000 : 164-165)

   a.     L’absence des études contrastives diatopiques et diaphasiques

   b.     La pauvre variation diastratique

   c.     Le manque de créativité quant à la collection des données

   d.     L’absence de confrontation avec les résultats d’autres chercheurs

   e.     La pauvre volonté […] d’interpréter les statistiques

   f.     La confusion générale entre corrélation et explication ← 83 | 84

Il est vrai que les études contrastives diatopiques et diaphasiques sont relativement rares, comme affirmé en (75)a. L’absence des études contrastives serait moins problématique si les comparaisons entre différentes analyses étaient plus faciles. Or, les définitions d’une situation ‘formelle’ ou ‘informelle’ varient considérablement dans la pratique sociolinguistique (ceci vaut également pour les ‘classes sociales’ et les groupes d’âge). Il faut ajouter que, à l’exception du facteur diatopique, les facteurs extralinguistiques (jeune – âgé, privilégié – non-privilégié et formel – informel) ont l’inconvénient méthodique d’être graduables et difficiles à concevoir.

En revanche, il existe quelques études contrastives diasituationnelles, comme par exemple celle d’Armstrong (2002). Malheureusement, les situations sélectionnées dans cette étude s’avèrent inadéquates pour décrire la variation subtile présente dans les données. Ceci signifie que les méthodes peuvent alors être affinées en ce qui concerne ce domaine.

Gadet (2000 : 164-165) ajoute en (75)b et c par rapport aux individus étudiés : « il semble que l’objet d’étude préféré des linguistes est leur semblable ». En effet, ce sont surtout des intellectuels qui sont enregistrés pendant les interviews sociolinguistiques, ce qui est dû sans doute à la difficulté d’établir des contacts avec des sujets parlants socialement très éloignés des chercheurs mêmes et de les enregistrer pendant des interactions naturelles (cf. la discussion du paradoxe de l’observateur en section 3.6).

En (75)d et e Gadet (2000 : 164-165) se plaint de « l’absence » de comparaisons avec d’autres études (« le seul qui le fait est Sturm (1981), qui, à son tour, n’est pas cité par les linguistes français») et de « la pauvre volonté […] d’interpréter les statistiques ».

Nous admettons que, dans les analyses statistiques, les influences linguistiques sur ±ne se lisent généralement comme une longue liste de facteurs plus ou moins indépendants lesuns des autres (cf. par exemple le tableau de plus d’une page dans Ashby 1981 : 678-679 et la discussion de son approche dans Lüdicke 1981 : 44-45). Les cooccurrences fréquentes ainsi que les interdépendances entre certaines variantes ayant une influence sur ±ne restent largement négligées dans la majorité des ← 84 | 85 travaux à ce sujet (cf. par exemple Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002). En revanche, Lüdicke (1982) se concentre explicitement sur l’interdépendance entre les attaques verbales et le contexte phonologique de ±ne, et Moreau (1986) ainsi que Sturm (1981 : 136-151) analysent les tendances de lexicalisation dans les ‘séquences préformées’ de haute fréquence.

Quant à la « confusion générale entre corrélation et explication » citée en (75)f, nous supposons que les moyens statistiques modernes incitent éventuellement à la pure constatation de corrélations significatives, sans pour autant dédier assez d’espace à leur discussion (par exemple, dans Ashby 1981 : 677-686 dix pages d’analyse statistique sont suivies par dix lignes de conclusions). Par conséquent, les interactions entre les facteurs intra- et extralinguistiques pourraient être elles aussi mieux exploitées : par exemple, Armstrong/Smith (2002 : 30-34) et Dufter/Stark (2007 : 120) vont dans cette direction en essayant de lier l’omission de ne à la fréquence respective des types de sujet dans les corpus.

2.2.7  Conclusion intermédiaire : quelques implications pour notre analyse de corpus

Que pouvons-nous alors conclure de la discussion des études empiriques de ±ne pour la conception de notre analyse de corpus dans le chapitre 4 ?

Nous retenons de la critique de Gadet (2000) certains points importants qu’il faudra respecter :

   (76)     Points importants pour la conception de l’analyse de corpus

   a.     Focus contrastif diaphasique et diatopique

   b.     Données authentiques de situations naturelles

   c.     Conception des facteurs linguistiques comme ‘réseau’

   d.     Nouvelle classification des types de sujet

   e.     Analyse exploratrice, descriptive et multifactorielle

   f.     Évaluation des hypothèses existantes

   g.     Interprétation des résultats

   h.     Proposition d’une explication prosodique ← 85 | 86

Selon Gadet (2000), le fait de tester au hasard l’influence d’une grande quantité de facteurs sur la variable ±ne n’est pas suffisant. Par rapport aux points (76)a et b, nous nous concentrerons, par conséquent, en particulier sur l’axe intrapersonnel et diatopique en analysant des données spontanées et naturelles.

Lors de l’analyse de corpus, nous tacheronsd’interpréter les interactions entre les variables pertinentes pour ±ne en les concevant en tant qu’un ‘réseau complexe’ d’influences potentiellement interdépendantes, comme illustré en (76)c.

En (77) figure un schéma de ce réseau : les influences sur ±ne apparaissent en orange, les variantes qui favorisent sa réalisation en vert et celles qui favorisent son absence en bordeau.

   (77)     Réseau d’influences linguistiques sur ne

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Au centre de la figure (77) se trouve la variable ±ne (en noir), entourée par les facteurs qui forment son contexte morphosyntaxique et phonologique direct (en orange), à savoir le type de sujet à gauche de la variable ±ne et la forme verbale, suivie par l’élément négatif à droite53. ← 86 | 87 Les influences moins directes, comme le débit de parole et la construction syntaxique, figurent en dessous (en orange). Dans la partie inférieure du schéma (77) figure le métafacteur de la fréquence, qui conditionne dans le discours le poids respectif de tous les autres facteurs: les variantes plus fréquentes apparaissent sur fond rouge et celles plus rares surfond vert.

Dans l’ensemble, les variantes fréquentes favorisent l’absence de ne (les sujets clitiques, les formes verbales au présent, l’élément négatif pas, la phrase principale, le débit de parole et l’élision du schwa), tandis que les variantes rares favorisent sa réalisation (les sujets non-clitiques, les formes verbales du futur simple, du conditionnel et de l’impératif, des éléments négatifs autres que pas, la phrase subordonnée, l’articulation lente et le contexte phonologique vocalique et postpausal).

De plus, en (78) figure une série d’interdépendances linguistiques entre les variantes qui méritent d’être considérées.

   (78)     Interdépendances entre les facteurs linguistiques

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Les clitiques sujet je et ce contiennent un schwa qui est souvent élidé (cf. (78)a), surtout si le débit de parole est élevé (cf. (78)g), ce qui peut inciter à l’omission de ne54. Les sujets nous et vous donnent toujours lieu à un contexte vocalique gauche (cf. (78)b), tandis que le passé composé avec l’auxiliaire avoir forme un contexte vocalique droit (cf. (78)c) (ceci vaut aussi pour certaines formes de l’auxiliaire être : es, est et êtes), et avec l’impératif, ±ne apparaît souvent au début d’un énoncé dans un contexte postpausal (cf. ±ne chantez pas!, (78)d). Comme ← 87 | 88 nous l’avons vu, ces contextes intervocaliques ou suivant une pause favorisent la présence de ne. Finalement, les éléments négatifs personne et rien peuvent apparaître en position de sujet, évidemment non-clitique, d’une phrase négative (cf. (78)f). Nous essayerons de tenir compte de ces interdépendances lors de notre analyse.

Retournons maintenant aux autres points retenus pour l’analyse de corpus en (76). En ce qui concerne le point d, nous avons de bonnes raisons (montrées dans la section 2.2.5.2) d’appliquer une classification révisée des types de sujet, qui représenteplus clairement les influences sur ±ne et les propriétés morphophonologiques des éléments en question que la simple distinction entresujets pronominaux et lexicaux:

   (79)     Classification des types de sujet

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Cette classification tripartite des types de sujets en des sujets lourds, qui favorisent la présence de ne, et des sujets légers et redoublés, qui favorisent son absence, constituera la base de l’analyse qui suit.

Comme mentionné en (76)e, nous exécuterons non seulement une analyse descriptive détaillée de la variable ±ne, comme l’ont déjà fait généralement les analyses précédentes, mais aussi une analyse exploratrice, qui regroupera les locuteurs en trois catégories manifestant des comportements similaires quant à la variable ±ne, ainsi qu’une analyse statistique multifactorielle, qui permettra de mesurer le poids respectif des variables et leurs interactions pertinentes.

Après l’analyse, et comme annoncé en (76)f, les hypothèses existantes quant à la variation ±ne seront évaluées à l’aide des résultats issus de nos données, et finalement, l’ensemble des résultats disponibles sera discuté et réinterprété, ce qui donnera lieu à la proposition d’une explication prosodique de la variation ±ne (cf. (76)g et h). ← 88 | 89

Cependant, avant de passer à l’analyse même, nous présenterons dans la section qui suit les approches théoriques de la variable ±ne, que nous évaluerons à travers nos données.

2.3  Les approches de la variation ±ne

Certains résultats des analyses des corpus phoniques, résumés dans les sections précédentes, sont repris directement ou indirectement par quatre hypothèses explicatives de la variable ±ne, qui seront discutées dans les sections suivantes. Il s’agit premièrement de l’approche sociolinguistique (cf. entre autres Ashby 1976, 1981, 2001, Gadet 1997b, Coveney 22002 : 29-54 et Labov 1972a,b), qui soutient que ±ne serait en covariation stable avec des facteurs extralinguistiques (cf. section 2.3.1). Deuxièmement, nous aborderons l’approche interne (cf. Larrivée 2014, Posner 1985), selon laquelle plusieurs proclitiques s’excluraient mutuellement (cf. section 2.3.2). Troisièmement, l’approche diglossique (cf. Culbertson 2010, Massot 2010, Zribi-Hertz 2011 et Koch/Oesterreicher 22011) soutient que les locuteurs alternent continuellement entre deux grammaires du français, dont l’une contient la particule ne et l’autre non (cf. section 2.3.3). Finalement, la quatrième approche (cf. van Compernolle 2008b, 2009, Fonseca-Greber 2007, Sankoff/Vincent 1980, Poplack/St-Amand 2009) analyse ne en tant que particule pragmatique, éventuellement comparable à la particule en du flamand (cf. Breitbarth/Haegeman 2010 et la section 2.3.4).

2.3.1  L’approche externe : ±ne comme variable sociolinguistique

La sociolinguistique a découvert que les variantes linguistiques dites ‘libres’ sont en réalité souvent conditionnées par des facteurs extralinguistiques. Une variable sociolinguistique (souvent phonologique) est conçue comme ayant une fréquence élevée, étant à l’abri de toute ← 89 | 90 maîtrise consciente du locuteur, faisant partie d’une structure plus large et étant quantifiable sur une échelle linéaire (cf. Labov 1972b : 8, Gadet 1997b : 5). Elle se trouve en corrélation stable avec certains groupes de locuteurs, définis par des facteurs extralinguistiques comme l’âge ou la classe sociale (cf. Armstrong 2001, Beeching et al. édd. 2009, Gadet 1997b). Un exemple célèbre est la stratification sociale de la prononciation du /r/ en anglais (cf. Labov 1972b).

Les tentatives d’étendre la méthodologie variationniste de la phonologie aux autres niveaux du système linguistique se sont avérées difficiles, surtout en ce qui concerne la syntaxe et la morphosyntaxe (cf. Coveney 22002 : 29-54 et Gadet 1997b pour une discussion). La variable ±ne, qui, de la même façon que les variables phonologiques, comprend deux variantes (+ne et –ne) qui n’opèrent aucune modification sémantique, est l’un des rares phénomènes hors de la phonologie qui se prête à une démarche sociolinguistique.

Les premières grandes études sociolinguistiques du 20e siècle basées sur des corpus oraux confirment que l’usage de ne varie effectivement à travers la société (cf. section 2.2.4). Toutefois, il reste peu clair si ±ne est vraiment une variable sociolinguistique en synchronie et, si c’est le cas, de quel type, cf. (80). Les indicateurs montrent une stratification sociale mais pas stylistique, les marqueurs, quant à eux, montrent une stratification aussi bien sociale que stylistique et finalement, les stéréotypes sont des marqueurs qui ont gagné l’attention consciente des locuteurs et ne fonctionnent donc plus comme des variables sociolinguistiques discrètes. Les flèches indiquent la direction habituelle de l’évolution entre les différents types.

   (80)     Les fonctions d’une variable sociolinguistique (cf. Trudgill 2003 : 63, 85, 129)

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Coveney (22002 : 82) conclut que, contrairement au sexe et à la classe sociale des locuteurs, l’âge serait le seul critère de groupe déterminable ← 90 | 91 de façon fiable à l’aide de la variable ±ne. Tandis qu’Ashby (1976 : 133) ne trouve aucune différence notable entre les jeunes et les adultes, l’importance du facteur de l’âge est soutenue par Ashby (1981 : 682), qui trouve ultérieurement que l’absence de ne serait plus diffusée parmi les ouvriers que parmi la classe moyenne et élevée. Ces différences entre les classes sociales seraient interprétables en termes d’un changement ‘from below’.

Si l’on veut décrire ±ne en termes du schéma cité en (80), la fonction la plus probable de ±ne serait celle d’un marqueur. Par contre, la variable n’est pas un indicateur, car l’importance stylistique semble désormais plus importante que celle sociale (cf. aussi les discussions dans Coveney 22002 : 84-85 et en section 2.3.4). Elle ne semble pas non plus un stéréotype, car les deux variantes se trouvent sans difficultés dans tous les corpus phoniques. Dans ce contexte, Coveney (22002 : 58) observe : « Whilst ne can clearly be regarded, then, as the more prestigious variant, its absence from informal styles does not seem today to be subject to any stigmatization ». Pourtant, il y a des indices qui montrent que les deux variantes pourraient être stigmatisées dans certains contextes. Ainsi, Meisner (2013) observe, par exemple, que dans les situations intimes entre jeunes, les séquences clitique sujet (léger)+ne ainsi que l’omission de la particule avec un sujet lexical dans une situation de distance, comme par exemple un exposé en classe, sont inacceptables. Nous discuterons en section 5.1.1 si les données de notre corpus permettent la classification de ±ne comme une variable sociolinguistique et si ceci est le cas, de quel type de variable sociolinguistique il s’agit.

2.3.2  L’approche interne: l’hypothèse de l’incompatibilité entre ne et d’autres clitiques

Selon une hypothèse formulée par Posner (1985 : 189) et reprise par Larrivée (2014), les séquences clitiques du type (81)a posent des problèmes articulatoires aux locuteurs, ce qui pourrait même donner lieu à une ‘contrainte clitique’ qui exclurait l’élément le plus faible de la séquence (cf. à cet égard aussi les idées de Culbertson 2010, Culbertson/ ← 91 | 92 Legendre 2008 et Massot 2010 décrites dans la section suivante). Ceci serait notamment le cas du clitique de négation ne, car il est sémantiquement superflu.

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Tandis qu’une articulation prudente telle qu’en (81)b permet la réalisation de jusqu’à quatre clitiques consécutifs, dont chacun correspond à une syllabe, les clitiques sujet et objet se fusionnent dans les séquences complexes du langage spontané et rapide. Les éléments sont souvent réduits à une seule syllabe, comme celle en (81)c, et ne (dans cet exemple également le) disparaît sans laisser de trace. Ce sont donc, en premier lieu, des raisons phonotactiques qui empêchent la réalisation des séquences clitiques complexes. Le patron de variation typiquement observé dans les analyses de corpus est celui présenté en (3) et repris en (82).

   (82)     Patron de variation ±ne typique selon le type de sujet

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Afin de modeler la variation illustrée en (82), l’on pourrait proposer une règle syntaxique qui élimine la particule ne après les sujets clitiques (cf. (83)) ou bien une règle d’insertion de ne après les sujets non-clitiques.

   (83)     Règle d’élimination de ne : sujet +clitique → -ne

   (84)     Règle d’insertion de ne : sujet –clitique → +ne

Une règle d’élimination semblable à celle en (83) a été proposée par plusieurs syntacticiens par rapport aux discours informels (cf. Dubois 1967 : 137, Jones 32007 : 348). Par contre, une règle d’insertion comme ← 92 | 93 celle en (84) a été revendiquée (par exemple par Fonseca Greber 2007) face aux taux réduits de ne dans certains corpus, mais n’a jamais été formalisée. Ce manque de formalisation s’explique essentiellement par le problème de motiver au niveau théorique l’insertion d’un élément quelconque : d’un point de vue génératif, l’élimination phonologique d’un élément qui est sous-jacent en syntaxe est généralement plus économique et donc favorable à l’insertion d’un élément55. Nous discuterons en section 5.1.2 si une telle incompatibilité entre les clitiques sujet et ne peut être soutenue par les données de notre corpus.

2.3.3  L’approche diglossique : l’hypothèse des deux grammaires du français

En linguistique variationnelle, une langue historique est conçue comme un espace variationnel complexe contenant des variétés diatopiques, diastratiques, diaphasiques et éventuellement entre l’immédiat et la distance communicative (cf. Flydal 1951, Coseriu 1988a,b, Koch/Oesterreicher 22011).

Récemment, la variation intrapersonnelle observée chez les francophones a été formalisée dans une optique similaire. Les modèles de Massot (2010), Mensching (2008) (dans une conception minimaliste, comprenant deux lexiques) et Zribi-Hertz (2011) ont en commun avec les analyses variationnelles le fait qu’ils attribuent une série de phénomènes de variation en français moderne, entre autres la variable ±ne, à la coexistence de deux grammaires (= variétés) du français (cf. Coveney 2011, Dufter/Stark 2002, Gadet 2007 et Rowlett 2013 pour des réflexions critiques sur cette conception).

Ce groupe d’approches, que nous appelons l’hypothèse des deux grammaires1, part de l’idée que les francophones ont accès à deux variétés ou grammaires du français, ce qui évite de postuler une seule ← 93 | 94 grammaire qui permettrait une grande marge de variation difficile à modeler. En (85) figure une vue d’ensemble des variantes les plus importantes attribuées aux deux grammaires du français. Selon la conception de Massot (2010) et Zribi-Hertz (2011)56, les francophones possèdent deux grammaires (1 et 2) très similaires, mais qui se distinguent notamment par les variantes mentionnées en (85). Les locuteurs de français se trouveraient donc dans une situation de diglossie (cf. Ferguson 1959) comparable à celle qui existe entre l’arabe standard et les dialectes arabes ou entre l’allemand standard et les variétés suisse-alémaniques.

   (85)     Échantillon des variantes attribuées aux deux grammaires du français (cf. Koch/Oesterreicher 22011 : 167-181, Massot 2010 : 201, Zribi-Hertz 2011 : 6-7)

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← 94 | 95

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Zribi-Hertz (2011 : 3) cite à cet égard la définition de diglossie de Crystal (31991 : 104) :

   (86)     Définition de diglossie

Diglossia (diglossic). A term used in sociolinguistics to refer to a situation where two very different varieties of a language co-occur throughout a speech community, each with a distinct range of social function. Both varieties are standardised to some degree, are felt to be alternatives by native-speakers and usually have special names. Sociolinguists usually talk in terms of a high (H) variety and a low (L) variety, corresponding broadly to a difference in formality: the high variety is learned in school, tends to be used in church, on radio programmes, in serious literature, etc., and as a consequence it has greater social prestige; the low variety in family conversations, and other relatively informal settings. Diglossic situations may be found in Greek (High : Katharevousa; Low : Dhimotiki), Arabic (High : classical ; Low : colloquial), and some varieties of German (H : Hochdeutsch; L : Schweizerdeutsch, in Switzerland). (Crystal 31991 : 104)

Dans cette optique, la grammaire 1 en (85) correspond à la variété basse (L), acquise inconsciemment en famille à l’âge préscolaire et de façon ← 95 | 96 active grâce au contact avec les interlocuteurs intimes dans toutes les situations sans caractère protocolaire64, par exemple les conversations ou le sport.

La variété prestigieuse (H), par contre, est enseignée et apprise à l’école et se trouve sous l’influence du médium graphique et de la tradition littéraire. Elle est activée dans toutes les situations de protocole (dans le contact avec les institutions officielles, à l’église etc.) et se caractérise, contrairement à la grammaire 1, par une compétence variablement prononcée en fonction du degré de scolarisation des locuteurs. Tandis que tous les francophones possèdent une compétence passive dans la grammaire 2, leur production langagière générée par cette grammaire est caractérisée par des zones d’insécurité et d’hypercorrection:

   (87)     Insécurité et hypercorrection en grammaire 2 (cf. Rowlett 2013)

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Zribi-Hertz (2011 : 12) soutient qu’il serait théoriquement et didactiquement préférable de décrire la compétence des francophones en termes d’une diglossie entre les grammaires 1 et 2 comprenant une zone d’intersection. Cette zone contiendrait un échantillon de variantes neutres (donc ni H ni L) qui pourraient être produites par les deux grammaires, ce qui provoquerait chez les locuteurs l’illusion de parler ‘une seule langue’, à savoir ‘le français’. Le modèle diglossique des trois zones selon Zribi-Hertz (2011 : 12) (auquel adhère également Massot 2010) figure en (88). La zone 1 correspond à notre grammaire 1, la zone 2 correspond à l’intersection entre les deux grammaires et la zone 3 à notre grammaire 2. ← 96 | 97

   (88)     L’hypothèse de la diglossie francophone selon Zribi-Hertz (2011 : 12)

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Massot (2010 : 98) soutient que les francophones ne mélangent pas les variantes des grammaires 1 et 2 au niveau d’un même énoncé, bien qu’ils alternent continuellement les deux grammaires. Pour la distribution du ±ne dans notre corpus, ceci signifie que la variante -ne devrait s’associer davantage aux variantes de la grammaire 1, tandis que +ne devrait se trouver en cooccurrence avec les variantes de la grammaire 2.

Une conception similaire, que nous appelons l’hypothèse des deux grammaires2, a été récemment défendue par Culbertson (2010). La particularité de son approche réside dans la combinaison de l’hypothèse de l’incompatibilité entre ne et les clitiques sujet (présentée dans la section précédente) avec celle d’une diglossie en France. Son travail s’inscrit dans une série d’ouvrages (cf. Auger 1994, Kaiser 2008, Miller/Sag 1997, Roberge 1990, Zribi-Hertz 1994) qui soutiennent l’idée que les pronoms clitiques du français seraient réanalysés en tant que marques d’accord préfixées au verbe. Culbertson (2010 : 96) soutient que si les pronoms clitiques sont devenus des affixes verbaux grammaticalisés sans statut argumental, le clitique ne (un élément non affixal) ne pourrait pas intervenir entre le préfixe et sa base : ← 97 | 98

   (89)     On a lexicalist view of morphology, if ne is not part of the verbal inflectional material, then although it may freely intervene between lexical subjects and the verb, it may not do so between the verb and the subject-clitic prefix. (Culbertson 2010 : 96)66

Culbertson (2010) adhère à l’hypothèse selon laquelle les clitiques sujet sont des marques d’accord affixées au verbe, mais uniquement dans le français de l’immédiat, c’est-à-dire dans la grammaire 167, comme la structure en (90) le montre.

   (90)     Grammaire 1 : les clitiques sujet sont des marques d’accord préfixées au verbe (cf. par exemple Jaeggli 1982, Auger 1994

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← 98 | 99

Dans la grammaire 1, je est un préfixe qui marque l’accord entre Spec, TP et T (cf. Culbertson 2010). Ceci implique que je n’est pas un argument verbal et qu’il ne reçoit ni de cas ni de rôle thématique. Par contre, il marque morphologiquement les caractéristiques Φ (personne et nombre) du sujet au verbe fini.

Une conséquence de cette hypothèse (mentionnée mais non explorée par Culbertson 2010 : 124) est que la grammaire 1 est analysée comme une langue pro-drop (ou à sujet nul)68. Ceci signifie que, dans les phrases sans sujet lexical, la position Spec,TP est occupée par un pronom sujet phonologiquement vide, spécifié en termes de personne et nombre, et capable d’assumer un cas et un rôle thématique (= pro). Le préfixe d’accord je et le verbe fini forment alors une seule unité morphosyntaxique cohérente à l’intérieur de laquelle aucun élément syntaxique (mais seulement d’autres affixes) ne peut intervenir. Ne étant un clitique (c’est à dire une unité syntaxique), il ne peut donc pas intervenir entre je et mange.

En ce qui concerne le français standard (= grammaire 2), Culbertson (2010) défend, par contre, l’analyse ‘classique’ des sujets clitiques du français (cf. Belletti 1999, De Cat 2007, Kayne 1975, 1991 Rizzi 1986). Ceux-ci ne seraient joints au verbe que dans le composant phonologique (= clitiques phonologiques). Ils occupent en syntaxe la position canonique du sujet Spec,TP et reçoivent un rôle thématique et un cas, tout comme les sujets lexicaux. ← 99 | 100

   (91)     Grammaire 2 : les clitiques sujet sont des arguments syntaxiques

(cf. par exemple Kayne 1975, 1991, Rizzi 1986, Belletti 1999, De Cat 2007)

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En suivant cette hypothèse, dans la grammaire 2, je, tu, il etc. sont des clitiques phonologiques, syntaxiquement équivalents aux sujets lexicaux, qui reçoivent un cas et un rôle thématique et qui sont situés69 dans la position canonique des sujets Spec,TP. Les éléments je et mange en (91) sont donc deux unités séparées entre lesquelles d’autres éléments syntaxiques, tels que le clitique ne, peuvent intervenir. Selon l’analyse en termes de NegP (cf. section 2.1.3.1), ne est élevé à T par un mouvement tête-à-tête. Au niveau phonologique, c’est-à-dire postyntaxiquement, je est cliticisé sur le verbe ou, comme en (91), sur un autre clitique, et le verbe et le(s) clitique(s) forment alors une unité phonologique. ← 100 | 101

Toutefois, cette analyse s’avère incapable d’expliquer les asymétries syntaxiques et phonologiques entre différents types de sujet, qui ont été vérifiées empiriquement quant à la réalisation de ne (cf. section 2.2.5.1). Ceci constitue l’un des problèmes majeurs du parallélisme entre les sujets lexicaux et les clitiques, revendiqué par l’analyse en (91).

Cette problématique est résolue par Culbertson (2010) en ayant recours à l’alternance codique entre les deux grammaires dans le sens de l’hypothèse des deux grammaires1. La présence variable de ne dans les corpus s’explique, selon Culbertson (2010), par l’alternance entre les grammaires 1 et 2. Culbertson (2010 : 98) modélise l’alternance codique à l’aide de deux traits binaires : les clitiques sujet peuvent être + ou – élevés, c’est-à-dire situés en Spec,TP ou non, et la particule ne peut être + ou – réalisée. Le clitique +élevé, celui du français standard (= grammaire 2), est analysé comme un DP lexical et se trouve dans la position Spec,TP, tandis que le clitique -élevé, celui de la grammaire 1, est un affixe en TP. La réalisation de ne, qui intervient entre le sujet et le verbe, est possible avec un clitique +élevé de la grammaire 2, mais impossible avec un clitique -élevé de la grammaire 1, car aucun matériel lexical (sauf d’autres affixes) ne peut intervenir entre un affixe et sa base. Culbertson (2010) évalue les capacités explicatives d’un modèle monogrammatical quant à la réalisation variable de ne contre celles d’un modèle d’alternance codique, cf. (92). Le modèle monogrammatical contient uniquement la grammaire 2, c’est-à-dire que tous les clitiques sujet sont analysés comme des clitiques phonologiques situés en Spec,TP (comme proposé par De Cat 2007 et Rizzi 1986, entre autres). Dans le modèle d’alternance codique, deux possibilités d’analyse des clitiques existent : premièrement, ils peuvent être analysés comme des affixes en T° (générés par la grammaire 1) ou deuxièmement comme des arguments en Spec,TP (générés par la grammaire 2). ← 101 | 102

   (92)     L’alternance entre deux grammaires selon Culbertson (2010 : 98, simplifiée70)

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Le modèle monogrammatical prédit une réalisation constante de ne, car aussi bien le sujet DP que le clitique sujet se trouvent en Spec,TP, et la réalisation de ne en position préverbale reste intacte. Tandis que les sujets DP ont toujours un statut argumental, indépendamment de la grammaire sous-jacente, le statut des clitiques peut varier dans le modèle d’alternance codique, ce qui interfère avec la réalisation de ne.

Le modèle mixte prédit une présence variable de ne, car deux analyses alternatives des clitiques sujet coexistent : les clitiques affixaux générés par la grammaire 1 bloquent la réalisation de ne, tandis que les clitiques argumentaux générés par la grammaire 2 la permettent. Les fréquences de ne attestées empiriquement, qui sont généralement basses mais varient en fonction du corpus (cf. section 2.2), seraient donc mieux expliquées en termes d’un modèle mixte que d’un modèle monogrammatical. Dans les corpus, ne apparaît en grande partie dans le contexte de sujets lexicaux (qui n’interfèrent jamais avec la réalisation de la particule), et le résidu de ne avec les sujets clitiques découlerait de la grammaire 2, qui génère des clitiques qui se comportent parallèlement aux sujets DP. Selon Culbertson (2010), le modèle d’alternance codique serait donc plus apte à expliquer la variation de ±ne qu’un modèle qui n’assume qu’une seule grammaire invariable.

Cependant, l’analyse de Culbertson (2010) pose une série de problèmes théoriques et empiriques qu’il faut noter. Tout d’abord, dans l’op ← 102 | 103 tique de Culbertson (2010), toute variation constatée empiriquement, comme celle de ±ne, est expliquée uniquement en termes d’alternance codique. Ceci impliquerait, au niveau théorique, qu’aucune variation interne au système d’une grammaire n’est admise. Au niveau empirique, cette approche prédit que nous devrions pouvoir observer l’alternance codique effectuée par les locuteurs dans les corpus. Autrement dit, dans les corpus, les variantes attribuées à l’une des deux grammaires devraient se regrouper selon les situations de communication et les passages d’une grammaire à l’autre devraient être reconnaissables par un changement des variantes linguistiques employées. Comme le soutient également Massot (2010), les variantes attribuées aux grammaires 1 ou 2 ne devraient pas être en cooccurrence au niveau du même énoncé. Nous discuterons en section 5.1.3 si ces conditions sont remplies dans notre corpus et si l’approche diglossique semble fondée empiriquement.

2.3.4  L’approche pragmatique : ne comme une particule emphatique

Pour le français hors de France, une explication pragmatique de la variation du ne a été envisagée depuis les analyses de Sankoff/Vincent (1980). Récemment, elle a gagné un nouvel intérêt et un fondement théorique grâce aux travaux de van Compernolle (2008a,b), Fonseca-Greber (2007) et Poplack/St-Amand (2009).

Sankoff/Vincent (1980) et Poplack/St-Amand (2009) rapportent que les rares instances de ne (environ 1% +ne) dans leurs corpus de français québécois apparaissent précisément dans des contextes sérieux ou moralisateurs concernant la religion, comme en (93)a, le bon usage, comme montré en (93)b, ou l’éducation, cf. (93)c.

   (93)     +ne-pragmatique dans des contextes ‘sérieux’ en québécois (cf. Poplack/St-Amand 2009 : 535)

   a.     Le Bon Dieu a dit « tu ne tueras point»

   b.     On a vieilli en faisant le choix de bien parler notre français ou de ne pas bien le parler

   c.     Puis si tu parlais, il te donnait un copiage, il te donnait deux feuilles : « je ne dois pas parler en classe» ← 103 | 104

Par contre, les facteurs extralinguistiques (le statut socio-économique ou éducatif des locuteurs) et linguistiques (le sujet, le contexte phonologique etc.) cités dans la littérature (socio)linguistique concernant ce sujet n’auraient pas d’influence particulière dans le corpus de Poplack/St-Amand (2009 : 535). Nous tenons à rappeler que le corpus de Poplack/St-Amand (2009) a été enregistré entre 1940 et 1960 avec des locuteurs très âgés et qu’il représente donc l’état le plus ancien de français phonique disponible (cf. section 2.2.2). Au Québec, il semble donc que le ne est conservé depuis presque cent ans dans certains contextes rares et pragmatiquement définis.

Mais l’hypothèse du ne-pragmatique s’avère-t-elle également valable pour le français européen ? Les études qualitatives de van Compernolle (2008b) sur un corpus de chat francophone géographiquement non-spécifié et de van Compernolle (2009) et de Fonseca-Greber (2007) sur des corpus phoniques issus de France et de Suisse révèlent que les francophones hors du Canada effectuent apparemment, eux aussi, des micro-alternances stylistiques (qui ont une influence sur la variable ±ne) en fonction de facteurs ‘pragmatiques’ éventuellement comparables à ceux attestés en français québécois:

   (94)     Les contextes ‘pragmatiques’ de +ne

   a.     L’autopromotion du locuteur

   b.     Le jeu avec la langue

   c.     Le discours rapporté

   d.     La discussion des sujets ‘sérieux’

   e.     L’attitude personnelle du locuteur envers le sujet de communication

   f.     Le caractère emphatique ou contrastif de la négation

La liste en (94) pourrait être élargie en suivant (au moins) deux pistes.

Premièrement, les contextes en (94)a-d (éventuellement aussi e) pourraient être explicables à l’aide de l’audience design71 (cf. Bell 1984, 2001). ← 104 | 105

Dans la conception de Bell (2001 : 154), la variation intralocuteur dérive de et reflète la variation interlocuteur. L’alternance entre différents styles en fonction d’un thème, d’un sujet parlant ou d’une situation dérive de l’association sous-jacente des sujets, des thèmes et des situations avec les interlocuteurs prototypiques. Ceci signifie que les particularités linguistiques peuvent servir comme ressource d’identification avec un groupe. Analysée selon l’approche de Bell (1984, 2001), la variante ±ne serait donc un moyen d’autopromotion des locuteurs en fonction d’un public potentiel.

Deuxièmement, les contextes de +ne en (94)f (éventuellement aussi e et d) ressemblent aux contextes de réalisation de la particule discursive ou emphatique en du flamand (cf. Breitbarth/Haegeman 2010, à paraître). Contrairement à la majorité des langues germaniques, qui ont atteint l’étape finale du cycle de Jespersen, les dialectes flamands ont conservé, bien que de façon facultative, une particule préverbale de négation. À première vue, ces dialectes semblent donc, comme le français, demeurer dans la quatrième étape du cycle négatif, notamment celle de la variation entre la négation bi- et monopartite (cf. section 2.1.2.1).

Toutefois, dans certaines variétés de flamand, l’optionalité de en dans des contextes négatifs n’est qu’apparente (cf. Breitbarth/Haegeman 2010 : 62). En effet, en apparaît en plus du négateur standard nie(t) et d’autres éléments négatifs précisément dans les négations emphatiques qui refusent une expectation sous-jacente ou explicite dans le discours : ← 105 | 106

   image

Les contextes de refus permettent l’ajout de la particule en au négateur standard. L’exigence, voire l’expectation formulée en (95)a, est déclinée en (95)b et même rejetée énergiquement en (95)c. L’exemple en (96) a fait allusion à l’université très connue de Ghent, la présupposition, selon laquelle tous les habitants de Ghent connaissent l’université, est donc implicitement donnée et le fait qu’un habitant de cette ville puisse l’ignorer provoque de l’étonnement et de l’incrédulité, ce qui est souligné par l’emploi de la particule en. En (96)b, une accusation implicite ou explicite préalable est refusée et l’emploi de en indique le caractère emphatique de l’énoncé.

Breitbarth/Haegeman (2010) concluent que c’est un changement linguistique dans les dialectes flamands qui a ‘sauvé’ en de l’extinction. En ne serait plus une particule de négation, mais une particule d’emphase ou de discours (cf. Breitbath/Haegeman à paraître). Ceci signifie que les dialectes flamands auraient également atteint l’étape finale du cycle de Jespersen et que la quantité faible mais stable de en dans le dis ← 106 | 107 cours constituerait une innovation en dehors du cycle négatif, comme l’illustration en (97) le montre.

   (97)     La particule pragmatique: une issue alternative au cycle de Jespersen?

   image

L’on peut se demander si une telle issue alternative au cycle de Jespersen serait également imaginable pour le français. Nous aborderons cette question en section 5.1.5 à la lumière des résultats de notre analyse de corpus.

2.4  Résumé du chapitre 2

Ce chapitre forme la base théorique et empirique de l’objectif de cette thèse, à savoir l’analyse de la réalisation variable de l’expression de la négation de phrase en français contemporain.

Le sous-chapitre 2.1 fournit les bases logiques, terminologiques et typologiques de l’expression de la négation dans les langues naturelles et décrit l’évolution de la négation en français ainsi que son expression en français moderne. Nous avons introduit une classification tripartite de la concordance négative selon Haspelmath (1997 : 201), qui distingue la concordance négative (français standard: ne personne :¬¬p = ¬p) ← 107 | 108 de celle partielle, où l’interprétation dépend de la position syntaxique de l’indéfini négatif (par exemple en italien) et de la non-concordance (cf. angl. standard: not nobody = somebody, ¬¬p = p).

En français, la négation de phrase est issue du latin non/ne et est renforcée, d’abord facultativement, par des éléments nominaux comme pas, personne, rien etc., qui deviennent par la suite des éléments négatifs (cf. cycle de Jespersen : non/ne V → ne V pas → V pas, Jespersen 1917, 1924). Le début de l’omission de ne dans les phrases négatives, observable en français moderne, reste débattu. Même si des chercheurs renommés comme Ashby (1981) et Martineau/Mougeon (2003) soutiennent qu’il s’agit d’un changement récent et rapide ayant débuté au 19e siècle, la position alternative de Dufter/Stark (2007) et Martineau (2009, 2011) se renforce actuellement. Selon celle-ci, l’absence de ne serait plus ancienne (vers le 17e siècle ou avant) et serait éventuellement mieux analysée en termes d’une variation (relativement stable) jusqu’à nos jours.

En français contemporain, la négation de phrase est exprimée par la particule négative pas en coprésence variable avec la particule proclitique ne. Au niveau syntaxique, nous avons adapté, là où une modélisation syntaxique est nécessaire, le modèle du syntagme négatif NegP (selon Rowlett 1998 basé sur Pollock 1989), en admettant que, dans les cas où elle est absente, la particule ne est effacée phonologiquement. L’analyse de corpus portera sur l’absence et présence du ne avec les éléments négatifs, comme personne, rien, nul N, jamais, plus, nini etc. et aussi avec le terme restrictif que, même si ce dernier n’exprime pas la négation. Par contre, les éléments de polarité négative, comme quoi que ce soit et rien et personne, employés comme termes de libre choix dans les contextes hypothétiques et interrogatifs n’expriment aucune négation et seront exclus de l’analyse de corpus.

Dans le sous-chapitre 2.2, nous avons présenté les influences potentielles sur ±ne, en les structurant selon la nature du corpus (graphique ou phonique) et des facteurs d’influence (extra vs. intralinguistique), qui semblent être les mêmes dans les deux types de corpus (en partie déjà depuis le 17è siècle).

Au niveau extralinguistique, plus précisément d’un point de vue diatopique, le ne semble plus stable au sud de la France, tandis qu’il a ← 108 | 109 presque disparu au Canada. Quant à l’âge des locuteurs, la particule ne est généralement plus répandue chez les adultes que chez les jeunes et ce sont les premiers qui montrent également une variation plus articulée en fonction de la situation de communication. Toutefois, l’influence de ce dernier facteur extralinguistique n’a pas encore été suffisamment étudiée. La variation intrapersonnelle et surtout son interdépendance avec les facteurs linguistiques constitueront donc l’un des centres d’intérêt de ce travail.

Au niveau linguistique, l’influence la plus puissante est le type de sujet grammatical. Ce sont surtout certains clitiques légers et fréquents ( je, tu, ce) qui provoquent l’absence de ne, tandis que les sujets lexicaux et les pronoms nous et vous manifestent des taux de ne relativement élevés. À cet égard, nous avons présenté une classification des types de sujet en tant que continuum (cf. aussi Bossong 1998), qui sera pertinente pour l’explication prosodique de la variation ±ne proposée dans le chapitre 5 de ce travail.

Contrairement à l’influence du type de sujet, l’influence des proclitiques non-sujet reste diffuse. Les éléments négatifs non-clitiques et les temps verbaux provoquent peu de variation ±ne, leur influence serait éventuellement mieux analysée en tant qu’épiphénomène de la fréquence et du contexte phonologique. Par contre, il semble clair que la réalisation de ne est plus élevée dans les subordonnées que dans les principales. Au niveau de la phonologie segmentale, la réalisation de ne est inévitablement liée à la réalisation du schwa, qui forme le noyau vocalique des clitiques je, ce, me, le et de ne même et dont l’absence dans la chaîne clitique conduit à des séquences consonantiques imprononçables. Au niveau de l’articulation, un haut débit de parole implique une grande absence de ne. Le rôle de la phonologie suprasegmentale n’a pas encore été exploité complétement et sera discuté à plusieurs reprises lors du présent travail.

L’ensemble des travaux empiriques concernant ±ne a été fortement critiqué par Gadet (2000), qui revendique, entre autres, une plus grande authenticité des données et une meilleure interprétation des résultats statistiques. Nous essayerons de combler certaines des lacunes mentionnées par Gadet (2000) lors de notre analyse. ← 109 | 110

Finalement, le sous-chapitre 2.3 présente quatre hypothèses principales qui ont été formulées afin d’expliquer la variation ±ne en français moderne.

L’explication la plus ancienne est celle des sociolinguistes qui affirment que ±ne indiquerait la classe sociale (ou l’âge) du locuteur. Cependant, et en tenant compte de la complexité des sociétés modernes et de nombreuses autres influences sur la variable, les analyses de corpus ont du mal à appuyer cette thèse.

La deuxième hypothèse se base sur les résultats empiriques qui confirment le fait que les sujets lexicaux incitent à la réalisation de ne, tandis que certains clitiques, comme je, tu et ce semblent l’inhiber. Toutefois, la modélisation syntaxique de cette tendance s’avère pénible, car d’une part les corpus contiennent des contre-exemples à la généralisation (sujet DP → +ne et sujet clitique → -ne), et d’autre part, car les sujets DP et les clitiques ne forment pas de dichotomie, mais plutôt un continuum entre des éléments légers et lourds.

La troisième hypothèse, celle de l’approche diglossique, est née de la linguistique variationnelle et est également soutenue depuis quelque temps par des syntacticiens. Les avocats de l’hypothèse des deux grammaires1 affirment que les francophones seraient en principe bilingues et qu’ils maitriseraient deux grammaires: une grammaire 1, acquise de manière naturelle des parents et utilisée dans tous les contextes privés, et une grammaire 2, apprise de manière éventuellement imparfaite à l’école et par la tradition littéraire (littérature, journaux, bureaucratie etc.). Toute variation observable en français moderne, non seulement celle de ±ne, mais également la forme des pronoms personnels, le système temporel et modal etc. serait explicable à travers l’alternance codique entre les deux grammaires, effectuée inconsciemment par tous les locuteurs du français. L’hypothèse des deux grammaires2 combine l’idée de l’alternance codique avec celle de l’influence du type de sujet : dans la grammaire 1, les pronoms clitiques seraient désormais des marques d’accord préfixées au verbe qui ne permettent aucune interférence du clitique ne.

La quatrième hypothèse explique les contextes dans lesquels ne est présent en fonction de critères pragmatiques. Dans un cadre d’analyse ← 110 | 111 stylistique, les occurrences de ±ne pourraient être analysées comme des ressources d’autopromotion du locuteur en fonction de l’adaptation à un publique envisagé (cf. Bell 1984, 2001). En plus de cela, le résidu de ne (en français canadien stable à environ 1% +ne depuis plus de cent ans) pourrait être interprété comme une issue alternative du cycle de Jespersen, comme la voie qu’ont apparemment prise les particules clitiques négatives en flamand qui sont devenues des particules d’emphase.

La validité de ces quatre hypothèses explicatives de ±ne face à nos données de corpus sera discutée dans le sous-chapitre 5.1. ← 111 | 112 ← 112 | 113 →


4       Givón (1978 : 79-80) explique ce fait à l’aide de l’exemple suivant: il est très improbable qu’une conversation entre deux amis soit ouverte par l’énoncé négatif ma femme n’est pas enceinte, tandis que l’affirmation ma femme est enceinte semble une nouvelle tout à fait digne d’être mentionnée, même au début d’une conversation. Pour commencer une conversation avec un énoncé négatif, le locuteur doit supposer que son interlocuteur dispose de certaines informations (par exemple d’une grossesse planifiée) ou que l’interlocuteur a implicitement ou explicitement exprimé une supposition (par exemple que la femme était enceinte).

5       En accord avec Jäger (2008 : 21) et de Swart (2010 : 11), et contrairement à Muller (1991), Riegel/Pellat/Rioul (52008) et Larrivée (2004), nous supposons que la négation par un indéfini négatif est à interpréter comme négation de phrase, car la portée de la négation concerne toute la phrase. Muller (1991) considère les indéfinis négatifs comme « semi-négations» (cf. Muller 1991 : 249), alors que Riegel/Pellat/Rioul (52008) les appellent « négation partielle» (cf. Riegel/Pellat/Rioul 52008 : 411-412).

6       Nous utilisons ici les termes de négation de phrase et de constituant au lieu de la paire terminologique ambigüe négation totale et partielle, qui est parfois utilisée dans une acception similaire, mais qui s’applique également à la distinction entre les particules de négation (ne…pas), les adverbes ( jamais, plus) (cf. Wagner/Pichon 1991 : 417-418) et les pronoms négatifs (personne, rien) (cf. Riegel/Pellat/Rioul 52008 : 411).

7       Selon Massot (2010), dans les énoncés du type c’est pas drôle, la distinction entre la négation de phrase et la négation de constituant est impossible. Toutefois, Klima (1964) fournit une série de tests pour cette distinction (cf. Penka 2011 : 3-8 pour une discussion). Dans le présent travail, nous ne classons comme négation de constituant que les cas dans lesquels la négation porte indubitablement sur un constituant autre que le noyau du prédicat, comme en (7).

8       Muller (1991 : 107) discute l’exemple suivant: Il ne court pas vite. Ici l’assertion, il court vite (paraphrase: c’est vite qu’il court) est niée, alors que la présupposition il court est maintenue.

9       Ceci exclut la négation associée à d’autres éléments que le verbe conjugué (pour (ne) pas tomber, inattendu) tout comme la négation dans les subordonnées et dans les impératives. Miestamo (2005) exclut également de sa définition tout système de négation qui ne soit ni productif ni général, comme les constructions négatives qui ne s’emploient que dans certains contextes et avec certains verbes.

10       La carte interactive de l’atlas mondial des structures linguistiques (World Atlas of Language Structures, WALS, <http://wals.info/index>) correspondant à Dryer 2011a est disponible sous: <http://wals.info/feature/112A?tg_format=map&v1=cd00&v2=c00d&v3=c99f&v4=cccc&v5=c909&v6=cff0>, consulté le 18 juin 2012.

11       En français moderne, les affixes négatifs servent à l’expression de certaines formes de négation non-standard, comme la négation d’un constituant nominal (la non-réalisation) et la dérivation d’un adjectif ( possible → impossible). Ces négations ne seront pas considérées dans notre analyse, car il ne s’agit pas de négations de phrase.

12       Otto Jespersen ne fut ni le seul ni le premier à découvrir et à décrire ce phénomène à l’époque. L’égyptologue Alan Gardiner (cf. Gardiner 1904), le linguiste Antoine Meillet (cf. Meillet 1912) et le dialectologue flamand Edgard Blancquaert (cf. Blancquaert 1923) se sont également intéressés à ce genre de changement linguistique.

13       Jespersen (1992 [1924]) décrit deux états préliminaires à celui cité ici comme état 1 : ne dico et non dico. Jespersen (1992 [1924]) ajoute que dans les textes très anciens la première forme, ne, apparaît uniquement avec quelques verbes, comme nescio ‘je ne sais pas’, nequeo ‘je ne peux pas’ et nolo ‘je ne veux pas’, et avec certains pronoms et adverbes. Dans tous les autres cas, on trouve la forme latine non, qui remonte à ne renforcé par oenum, ‘une chose’; ne-oenum (cf. Jespersen 1992 [1924] : 479). Il est bien possible de voir l’évolution de ne-oenum en non comme un exemple ultérieur (et antérieur) du même cycle de grammaticalisation.

14       Cf. Breitbarth 2009 pour une nouvelle approche du cycle de Jespersen dans les langues germaniques de l’ouest en termes d’une double réanalyse.

15       Van der Auwera (2010) indique que dans certaines régions de Belgique, où différents dialectes néerlandais se fondent, on trouve jusqu’à cinq structures distinctes en cooccurrence:

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16       Quant à la chronologie de l’évolution de la négation en français, cf. van der Auwera (2010), Dufter/Stark (2007), Grieve-Smith (2010), Kawaguchi (2009), Martineau (2009), Martineau/Mougeon (2003), Martineau/Vinet (2005) et Völker (2003).

17       Le signe ↔ désigne les variantes en conflit.

18       Tandis que dans les déclaratives ne est omis en fonction des facteurs (extra) linguistiques, dans les interrogatives avec inversion V-S (i.e. inversion pronominale et complexe), l’absence de la particule est sous-jacente, car il s’agit de contextes de polarité (cf. section 2.1.3.2).

19       Ce décalage est généralement nivelé au cours de l’acquisition du langage et de l’éducation scolaire (angl. age grading). Paradoxalement, dans le langage du Dauphin, nous observons une tendance opposée: l’omission de ne devient plus fréquente entre 5 et 9 ans par rapport à la période précédente. Le langage enfantin ne représente donc aucune explication globale des disparités entre les deux corpus (comme le remarquent aussi Dufter/Stark 2007 et Martineau 2009).

20       Martineau (2009 : 167-168) remercie Antony Lodge pour cette suggestion.

21       Par contre, dans les constructions infinitivales, qui ne seront pas considérés dans notre analyse (cf. section 2.1.1), les deux particules ne (si réalisée) et pas précèdent l’infinitif du verbe: je suis pas d’ accord sur ne pas s’exprimer là-dessus (C-ORAL-ROM).

22       Ne peut exprimer la négation de phrase avec certains verbes, par exemple cesser, oser et pouvoir, cf. Elle n’osa tourner la tête (France, Histoire comique, XVI, cité par Grevisse/Goosse 152011 : 1276).

23       Le ne-explétif s’emploie avec un terme exprimant (a) l’inquiétude, l’interdiction ou l’évitement de justesse: Pierre a toujours peur que Marie ne s’en aille ; (b) le doute ou la contestation en construction négative ou interrogative: Marie ne doute pas que Pierre ne l’aime. Marie a-t-elle jamais nié que Pierre ne l’ait aimée? ; (c) après les conjonctions de subordination avant que, à moins que et (récemment aussi) sans que: Marie est partie avant que/sans que Pierre n’ait esquissé un geste pour la retenir; (d) dans les constructions comparatives: Pierre aime sa fille plus/moins que Marie ne l’aime (cf. Wilmet 2007 : 228-232).

24       L’analyse minimaliste de Peters (1999) constitue une exception à cette généralisation. Cette analyse en termes d’accord entre une marque négative non-interprétable du verbe [u-neg] et interprétable de pas [i-neg] met la particule pas au centre de l’opération syntcatico-sémantique de négation, tandis que ne (si réalisé) est conçu comme tête sémantiquement vide en T qui est cliticisée sur PF.

25       Nous ajoutons le français dans le tableau et supprimons la classe des termes de concordance négative (TCN: negative concord items), qui constitue une sousclasse des TPN restreinte à la négation directe et toujours en cooccurrence avec la particule de négation (cf. russe, série de nikakoj : nichto, nikto, nigde, nikogda).

26       Employé dans les propositions simples.

27       Employé dans les contextes interrogatifs, hypothétiques ou de comparaison.

28       La distinction entre un syntagme déterminatif comme no man et un pronom indéfini comme nobody n’est pas toujours évidented’un point de vue synchronique. Comme critères de distinction, Haspelmath (1997 : 10) cite la flexibilité syntaxique (no single man vs. *nosinglebody) et la variabilité morphologique (*nothings vs. no things), notant que la phonologie est parfois la seule façon de faire la distinction entre un pronom indéfini (nothing [imagenimageθimageŋ]) et un syntagme déterminatif (no thing [imagenimageimageθimageŋ]). Effectivement, d’un point de vue diachronique un lien étroit entre les deux éléments: les pronoms indéfinis dérivent souvent de syntagmes déterminatifs lexicalisés.

29       Toutefois, en anglais non-standard (et ceci vaut également pour l’allemand non-standard), la construction en (23)a est ambigüe, car la possibilité d’une deuxième lecture comme négation simple (‘personne n’a rien vu’) existe. Nous nous limitons ici à mentionner cette possible ambigüité et gardons l’anglais standard comme exemple de langue non-NC, c’est-à-dire de langue dans laquelle plusieurs quantifieurs négatifs s’excluent mutuellement.

30       Muller (1991 : 138) décrit (ne)… plus comme « l’amalgame d’une négation et d’un morphème signifiant encore ».

31       D’autres expressions figées du français peuvent être analysées de la même manière: ne pas être tombé de la dernière pluie, ne pas faire de mal à une mouche, ne pas avoir inventé l’eau chaude (cf. Muller 1991 : 71).

32       Vu la vaste gamme de constructions syntaxiques qui peuvent être CPN, un critère syntaxique qui les unifie semble difficile à trouver. Pour éviter ce problème, Ladusaw (1996), suivant Fauconnier (1975), propose un critère sémantique: les CPN permettent tous l’implication descendante (angl. downward entailment cf. Ladusaw 1996 : 328, all. abwärts-monoton cf. Eckardt 2003 : 24) et le renversent de la polarité d’une proposition, cf. Hoeksema (2000), Krifka (1995 : 209-218) et Ladusaw (1996 : 328) pour une discussion.

33       Haspelmath (1997) explique la différence entre une lecture spécifique et non-spécifique à l’aide de l’exemple suivant: Nobuko wants to marry a native speaker of Ainu. Pour en faire une lecture spécifique, la phrase pourrait se poursuivre de la façon suivante: …She fell in love with him during fieldwork sessions. Par contre, si la phrase se poursuit par …because she is Ainu herself, and she wants her children to acquire her ancestors’ language, la lecture de a native speaker of Ainu est non-spécifique (cf. Haspelmath 1997 : 37).

34       D’autres exemples seraient la phrase hypothétique Si Pierre devait aimer rien/quoi que ce soit/quelque chose/n’importe quoi plus que Marie et la comparaison Pierre aime Marie plus que personne/quoi que ce soit/*quelque chose/n’importe quoi (cf. Wilmet 21998 : 274).

35       Toutes les étymologies cf. <http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais>.

36       <http://www.frantext.fr/>.

37       Les corpus de Martineau/Mougeon (2003) et de Dufter/Stark (2007) reflètent deux réalités linguistiques différentes du 17e siècle. D’une part, le corpus de Martineau/Mougeon (2003) se compose de lettres de famille, journaux intimes et textes théâtraux. D’autre part, le journal d’Héroard est destiné à une fin presque scientifique: Jean Héroard, le premier médecin du dauphin, note scrupuleusement le développement linguistique, gestuel et social du futur roi et met ainsi à disposition une source extraordinaire pour l’étude du langage enfantin d’un individu de la classe parisienne supérieure. Nous avons tout de même classé ce corpus parmi les corpus graphiques, car Jean Héroard ne disposait pas des moyens techniques modernes pour enregistrer et transcrire la production langagière du dauphin et s’en est remis uniquement à sa perception.

38       On pourrait argumenter, tout d’abord, qu’un changement diachronique a eu lieu entre les deux études; deuxièmement, que les différents soustrats dialectaux provoquent cette différence; troisièmement, que c’est le type de corpus qui provoque le décalage entre les résultats des deux analyses (par exemple la conversation parent-enfant dans le corpus de Culbertson 2010).

39       Cf. Armstrong (2002 : 158) ; Ashby (1976) cité d’après Ashby (2001 : 12) ; Ashby (1981 : 682) ; Ashby (2001 : 6), Coveney (22002 : 86) ; Hansen/Malderez (2004 : 17) ; Sturm (1981 : 100). Le chevauchement des deux premiers groupes d’âge en diagramme (47) est dû au fait qu’il s’agit d’une synthèse de plusieurs études concernant différentes classes d’âge.

40       Cf. <http://childes.psy.cmu.edu/>.

41       Cf. Ashby (1976 : 134) ; Ashby (1981 : 683), Ashby (2001 : 20) ; Coveney (22002 : 86) ; Hansen/Malderez (2004 : 19) ; Sturm (1981 : 103).

42       Le diagramme (48) montre une synthèse de six études portant sur l’influence de la formation ou de la classe sociale sur ±ne. Les définitions des groupes A, B et C varient selon la méthodologie appliquée.

43       Cf. Ashby (1976) cité d’après Ashby (2001 : 20), Ashby (1981 : 681), Armstrong (2002 : 158), Coveney (22002 : 88), Meisner (2010 : 1952), Pooley (1996 : 286, valeurs estimées en fonction du diagramme).

44       En ce qui concerne les données dans le diagramme (50) cf. Ashby (1976 : 124) ; Coveney (2002 : 73) ; Moreau (1986 : 144) ; Hansen/Malderez (2004 : 21) ; Armstrong/Smith (2002 : 31) ; Meisner (2010 : 1940).

45       Sturm (1981 : 137) note : « Angesichts des hohen Ausfalls von NE ist es hier ohne Zweifel berechtigt, c’ estpas als weitgehend erstarrte, feste Form zu bezeichnen, in der ein NE fast als Fremdkörper bezeichnet werden muß ».

46       Nous considérons comme accentuables les éléments qui peuvent être isolés ou détachés du verbe fléchi et déplacés dans une position accentué.

47       <http://alwaysquotes.skyrock.com/3106116807-C-est-drole-Y-en-a-qui-contrairement-a-nous-n-ont-aucun-contact-avec.html>, consulté le 15 août 2012.

48       Dans le cas de image il n’est pas clair si [n] fait partie du pronom ou de la particule de négation, par conséquent, ces cas ont été exclus de l’analyse, cf. section 3.8.

49       Chiffres dans le diagramme: cf. Ashby (1976) cité d’après Coveney (1998 : 165) ; Ashby (1981 : 682) ; Coveney (2002 : 76) ; Hansen/Malderez (2004 : 22) ; Armstrong/Smith (2002 : 37) et Meisner (2008 : 62).

50       Lüdicke (1982 : 48) arrive au même résultat, mais ne publie pas les taux exacts trouvés dans son corpus pour les principales et les subordonnées.

51       La notion de schwa désigne l’alternance entre [œ], [ø] ou [image] et zéro, comme par exemple dans belle fille, réalisé au nord de la France plutôt comme [bimagelfij] et au sud plutôt comme [bimagelimagefijimage] (cf. Pustka/Eychenne 2007).

52       Nous tenons à noter que l’instabilité vocalique concerne également, mais à un moindre degré, la voyelle [y] dans tu.

53       Les autres clitiques ne figurent pas dans le schéma, car leur influence n’est pas clairement déterminée.

54       Ceci peut valoir également pour tu: contrairement au [u] dans nous et vous, le [y] dans tu peut être élidé comme un schwa.

55       L’insertion d’un élément provoquerait la postulation de règles ultérieures pour définir la nature et les contextes de l’élément inséré, tandis que l’élimination d’un élément ne demanderait qu’une seule règle.

56       Koch/Oesterreicher (22011 : 164ff, 181-182) n’adhèrent pas à la conception diglossique, mais soutiennent tout de même l’idée que ‘le français parlé’ forme une variété (donc une grammaire) de l’immédiat.

57       La grammaire 1 a été désignée dans la littérature par des termes divers: ‘français (européen) colloquial’ (cf. Culbertson 2010), ‘français parlé’ (cf. Koch/Oesterreicher 22011), ‘français démotique’ (cf. Massot 2010), ‘français dialectal’ (cf. Zribi-Hertz 2011), ‘français informel’, ‘français avancé’, ‘français oral’, ‘français familier’, ‘français non-standard’ etc. Certains traits de cette variété semblent coïncider avec une variété diastratique, décrite comme ‘le français populaire’.

58       La grammaire 2 correspond au français standard, tel qu’il est prescrit par la norme (cf. Grevisse/Goosse 152011) et enseigné à l’école (aussi appelé ‘français classique tardif‘ cf. Massot 2010, ‘français formel’, ‘français correct’ ou ‘le bon usage’).

59       Cf. Koch/Oesterreicher 22011 : 167.

60       Cf. Koch/Oesterreicher 22011 : 167.

61       Cf. Koch/Oesterreicher 22011 : 169.

62       Cf. Koch/Oesterreicher 22011 : 171.

63       Cf. Koch/Oesterreicher 22011 : 169.

64       Zribi-Hertz (2011 : 3) précise que l’adjectif « (in)formel est un faux ami adapté de l’anglais (in)formal, qui implique une notion de protocole : a formal dinner est un dîner protocolaire ».

65       Formé de façon analogue à avant que+SUBJ.

66       Dans une approche lexicaliste, le processus de flexion est présyntaxique, ceci signifie que les formes lexicales insérées en syntaxe comprennent tous les affixes. Cf. Culbertson (2010 : 96) pour une exploration de la même hypothèse dans le cadre d’une approche non-lexicaliste.

67       Dans la terminologie de Culbertson (2010 : 85), notre grammaire 1 est appelée ‘français européen colloquial’ (« European colloquial French »).

68       Selons l’hypothèse des deux grammaires2, la grammaire 1 est une langue à sujet nul qui diffère typologiquement du français standard (= grammaire 2). Cette affirmation va donc beaucoup plus loin que celle de l’hypothèse des deux grammaires1, qui soutient que la différence entre les deux grammaires réside dans certaines formes et constructions, présentées en (85).

69       Plus précisément, les sujets sont déplacés à Spec,TP depuis leur génération en Spec,VP (cf. VP-internal subject hypothesis (VISH))

70       Les combinaisons de traits impossibles ou inclassables ont été supprimées. Culbertson (2010 : 98) assume ultérieurement l’existence de sujets DP en absence de ne et de sujets clitiques en spéc,TP en absence de ne, mais il reste peu clair à partir de quelle grammaire ces combinaisons sont générées ou s’il s’agit d’interférences entre les deux grammaires.

71       Bell (1984, 2001) soutient que le dialogue est l’instance naturelle de la langue et que le comportement linguistique des locuteurs (c’est-à-dire, les émetteurs du message) n’est évaluable qu’en considération du public (donc des destinataires). Dans l’approche de l’audience design, le style est défini comme le comportement linguistique d’un locuteur envers un public (cf. Bell 2001 : 141-142). Il dérive sa signification de l’association des particularités linguistiques avec certains groupes sociaux. Bell (2001 : 143) soutient que les locuteurs conçoivent leur style avant tout pour et en réaction à un public. L’audience design est applicable à tout code ou niveau d’un répertoire linguistique, aussi bien monolingue que plurilingue, l’approche serait donc compatible avec les hypothèses diglossiques du français (cf. section 2.3.3). Bell (2001 : 146) propose aussi, en plus de la dimension ‘réactive’ de l’audience design, une dimension ‘active’, dans laquelle une alternance de styles peut initier un changement de la situation (au lieu d’en résulter). Ces alternances stylistiques ‘actives’ sont désignées comme referee design.