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La variation pluridimensionnelle

Une analyse de la négation en français

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Charlotte Meisner

Cet ouvrage présente une nouvelle approche originelle à la vielle question de la variation du ne de négation en français moderne. Soigneusement établie sur un corpus de langue parlée, l’auteur présente l’hypothèse de la variation linguistique pluridimensionnelle : le clitique négatif ne est parfois réalisé, comme dans la phrase ma mère ne vient pas, mais très souvent omis, surtout dans la communication informelle : je viens pas. Comme toute variable linguistique, le ne de négation est soumis à un ensemble d’influences potentielles. À l’aide d’une analyse multifactorielle, Charlotte Meisner montre que la variation pluridimensionnelle du ne de négation est déterminée par un facteur-clé sous-jacent : la prosodie du français moderne.

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6. Conclusion

6. Conclusion

La réalisation variable de la particule de négation ne en français est l’un des phénomènes les plus étudiés de la sociolinguistique portant sur le français moderne. Au cours de cette étude, nous avons essayé de recueillir tous les résultats existants à ce sujet, de les structurer et de les complémenter par une analyse empirique basée sur un corpus conçu explicitement à cette fin.

À l’aide de ce corpus, transcrit phonétiquement et composé de données issues de deux régions francophones et de deux situations de communication, nous avons pu montrer que la réalisation variable du proclitique négatif ne en français moderne est majoritairement déterminée par le poids phonologique du sujet grammatical de la phrase négative.

Les sujets lourds, comme les syntagmes lexicaux, les clitiques nous et vous, et les pronoms indéfinis (par exemple quelqu’un, personne), favorisent la réalisation de la particule négative, car ils offrent un contexte prosodique favorable pour un clitique dans la position préverbale. En revanche, les sujets clitique, tels que je, tu, il(s), ce et on, favorisent l’omission de ne, car ils sont en ‘concurrence’ prosodique avec la particule de négation.

Cette observation, basée sur une classification en termes d’un continuum morphophonologique des types de sujet, est ici implémentée au niveau théorique à l’aide du modèle prosodique de Jun/Fougeron (2000). Nous soutenons ainsi que l’omission fréquente de la particule ne avec les sujets clitiques est due, grosso-modo, à son incompatibilité avec l’accent initial secondaire du groupe accentuel, qui semble être un trait typique du français contemporain (cf. Di Cristo 1998, Hirst/Di Cristo 1996, Jun/Fougeron 2000, Vaissière 1997, Welby 2003). Plus précisément, comme les clitiques ne peuvent pas porter d’accent, l’omission de ne ainsi que d’autres stratégies de compensation prosodique interviennent afin de raccourcir la séquence d’éléments non accentogènes au début de l’énoncé et de maintenir ainsi le principe eurythmique ← 297 | 298 (cf. Dell 1984, Di Cristo 1998 : 197), c’est-à-dire l’alternation des syllabes fortes et faibles. Comme la figure (251) le montre, si un groupe accentuel comporte plus d’un proclitique, un ensemble de stratégies compensatrices intervient et permet le déplacement de l’accent initial (en gris) dans sa position naturelle (représentée par le cadre rouge) sur l’une des premières syllabes de l’énoncé. L’omission de ne est donc une stratégie qui permet la réalisation de la structure prosodique naturelle du français.

   (251)   L’omission de ne comme stratégie de compensation prosodique

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Comme l’illustrent les flèches en (251), l’omission de ne permet le déplacement à gauche de l’accent initial (en gris) lorsque les groupes accentuels débutent par des proclitiques.

En revanche, si un élément lourd précède la particule ne, l’accent initial peut être placé sans problèmes sur celui-ci et aucune stratégie de compensation n’est nécessaire. Par conséquent, avec les sujets lourds, ne tend à être réalisé.

Nous avons vu que cette explication prosodique, illustrée en (251), est également applicable à d’autres contextes syntaxiques. Ainsi, si la variable ±ne apparaît, par exemple, dans une séquence proclitique comme dans je l’ai pas lu (1246) ou dans une construction à sujet redoublée (cf. sa fille elle veut pas, 0624), la chute de la particule est probable. Par contre, si un élément lourd comme le pronom relatif qui précède ne (cf. une narratrice qui ne sert à rien, 0978), ou si ne est placé au début d’un énoncé (par exemple avec une forme verbale à l’impératif, un infinitif, etc.), sa réalisation est statistiquement probable. ← 298 | 299

Par conséquent, même si 80% des négations dans notre corpus sont monopartites, la particule est loin de disparaître complètement en français moderne. Au contraire, dans les contextes prosodiques qui le favorisent, ne est réalisé de façon très stable par la majorité des francophones qui manifestent une variation ±ne. L’analyse nous a permis de découvrir qu’il existe principalement deux160 types de locuteurs: le type A, qui manifeste une variation ±ne, et le type B, qui montre uniquement l’absence de ne. Parmi les francophones du type B, il y a un groupe très restreint de locutrices suisses qui, d’après nos résultats d’analyse, semblent susceptibles d’avoir éventuellement généralisé l’absence de ne indépendamment du contexte syntaxique. Néanmoins, d’autres travaux de recherche seront nécessaires pour vérifier si ces locutrices ont réellement développé une grammaire sans ne.

Une conséquence importante émerge du fait que la majorité des francophones réalise la particule ne stablement dans certains contextes syntaxiques: nous pouvons supposer que la rareté de la particule ne dans les corpus de français moderne est due à la rareté des contextes qui la favorisent et non à sa disparition générale.

De plus, dans les situations de distance communicative, l’emploi de ne est lui aussi toujours relativement répandu. Comme prévu, l’analyse a confirmé le fait bien connu que la réalisation de ne est nettement plus basse dans les conversations que pendant les examens. Par rapport à ce résultat peu surprenant, nous avons tout de même relevé un détail intéressant : les Suisses omettent la majorité des ne indépendamment de la situation de communication, tandis que les Français augmentent leur production des ne de façon significative dans une situation de distance. Néanmoins, indépendamment de la provenance des locuteurs, l’analyse multifactorielle confirme que, tout comme la rareté de ne dans les corpus en général, l’omission de ne dans les situations d’immédiat est significativement liée à la rareté des déclencheurs linguistiques dans ce type de communication. ← 299 | 300

Nous avons vu que les interactions entre les types de sujet et de phrase, d’un côté, et la situation de communication, de l’autre, représentent des tendances générales de notre corpus, qui sont indépendantes de la variable ±ne. Nous avons pu montrer, par la suite, que c’est la situation de communication qui exerce une influence considérable sur la distribution des types de sujet et de phrase: dans l’immédiat communicatif, les sujets légers et les parataxes, qui incitent prosodiquement à l’omission de ne, sont largement préférés, tandis que, dans la distance communicative, le pourcentage des sujets lourds et des hypotaxes, qui favorisent la réalisation de ne, est élevé. Ainsi, les variables linguistiques et extralinguistiques qui influencent ±ne peuvent être représentées sous forme de la hiérarchie en (252): la situation de communication détermine la fréquence des types de sujets et de phrases, qui, à leur tour, déterminent prosodiquement la réalisation de la variable ±ne.

   (252)   La hiérarchie des facteurs (extra)linguistiques qui déterminent ±ne

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La hiérarchie en (252) montre que l’omission de ne est un épiphénomène de la distribution des facteurs linguistiques, qui, à son tour, est conditionnée par des tendances discursives universelles.

Nous constatons donc que la particule ne continuera d’exister dans le futur en français (non seulement en français standard, mais aussi ← 300 | 301 dans le domaine de l’immédiat) malgré sa rareté dans les corpus. Sa réalisation dépend des facteurs linguistiques, comme les sujets lourds et les subordonnées, qui sont relativement peu fréquentes dans le langage spontané, surtout en situation informelle, mais qui donnent lieu à une réalisation stable de ne.

Nous nous permettons d’ailleurs de suggérer quelques pistes pour des futurs travaux de recherche, qui n’ont pas pu être approfondies lors du présent travail. D’un point du vue synchronique, il serait, par exemple, intéressant de combiner les explications de la variation ±ne en termes purement sociolinguistiques, syntaxiques, diglossiques ou pragmatiques avec l’explication prosodique que nous proposons ici. De plus, des analyses multifactorielles pourraient éventuellement permettre de reconsidérer d’autres variables dites ‘sociolinguistiques’. Pour le français, il s’agit par de l’emploi de la liaison facultative (cf. Delais-Roussarie/Durand 2003), des pronoms on vs. nous (cf. Fløttum et al. 2008) ou la construction des interrogatives (cf. Coveney 22002). Finalement, l’on pourrait étudier la compétence des locuteurs qui ne réalisent aucun ne dans les corpus lors des tests d’intuition (cf. Meisner 2013, Coveney 1998), afin d’établir s’ils ont vraiment développé une grammaire sans ne.

Quant au niveau diachronique, l’on pourrait explorer empiriquement l’interaction entre le début de l’omission de ne et l’évolution des proclitiques français, comme le suggère aussi Martineau (2009):

   (253)   The particle ne, being sandwiched between the subject affix and the verb, is deleted. If this is correct, affixation would have started at the same period as the deletion of ne, namely in Classical French. More research should be done to correlate both phenomena but as suggested in Martineau and Mougeon (2003), there are some indications that this correlation is supported by data. (Martineau 2009 : 170)

Si l’on pouvait soutenir statistiquement qu’il y a une corrélation entre la cliticisation des pronoms sujet et le début de l’omission de ne à l’aide d’un corpus de français historique, cette interdépendance pourrait être formalisée comme l’intervention de deux cycles linguistiques: le cycle de l’accord sujet-verbe et le cycle négatif, comme illustré en (254). ← 301 | 302

   (254)   L’interaction entre deux cycles linguistiques: la négation et l’accord

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Comme la figure (254) le montre, les deux changements linguistiques pourraient être liés: le moment de la cliticisation des pronoms, donc l’état 4 du cycle d’accord sujet-verbe, pourrait intervenir entre les états 3 et 4 du cycle négatif, c’est-à-dire juste au moment où l’omission de ne devient plus fréquente.

La détermination exacte du moment où les pronoms français deviennent des clitiques obligatoires et donc prosodiquement dépendants est difficile. Il semble clair que la cliticisation des pronoms sujet a eu lieu au plus tard au moment où le Dauphin Louis XIII commence à parler (le journal d’Hérouard documente les années 1605-1610)161. Ce ← 302 | 303 journal manifeste déjà le même patron de variation ±ne en fonction du type de sujet que nous trouvons dans les corpus de français moderne (cf. Dufter/Stark 2007). À l’aide d’une analyse multifactorielle du journal d’Héroard, il serait donc éventuellement possible de trouver un lien empirique entre le cycle négatif et celui d’accord, comme nous l’avons proposé en (254).

Nous espérons que cette analyse aura contribué à une meilleure compréhension de la variation ±ne en français moderne. Nous sommes néanmoins conscientsdu fait que la présente étude ne peut être qu’une pièce dans le puzzle de la variation linguistique en français (et dans les langues naturelles en général). Nous espérons toutfois avoir montré qu’une approche pluridimensionnelle se prête à éclairer la variation ±ne en français moderne et que cette méthode pourrait être étendue à d’autres phénomènes variationnels. ← 303 | 304 ← 304 | 305 →


160    Empiriquement parlant, il existe aussi un troisième type, le type C, qui montre une présence générale de ne, mais son existence semble due aux idiosyncrasies du corpus et est donc négligeable au niveau théorique.

161    Le latin et l’ancien français sont clairement des langues à sujet nul qui permettent habituellement l’inversion libre des sujets lexicaux et ne connaissent pas de sujets explétifs. Les pronoms personnels sujets de l’ancien français s’emploient donc surtout dans des contextes contrastifs ou de mise en relief. Ils apparaissent aussi bien en position préverbale qu’ailleurs dans la phrase. Néanmoins, déjà à partir de la deuxième moitié du 12e siècle et au début du 13e siècle, l’emploi des pronoms sujet connaît une croissance remarquable, surtout dans les subordonnées. Depuis le 13e siècle, Kaiser (1992 : 154) observe l’emploi régulier des clitiques dans la langue parlée et l’emploi des sujets explétifs, ce qui est un indice de la perte des caractéristiques d’une langue à sujet nul. L’omission du sujet reste possible jusqu’aux 15e et 16e siècles et tend même à augmenter vers la fin de cette période. Marchello-Nizia (2006) estime que le pronom il est devenu clitique au 15e siècle. Roberts (2007 : 35) date le changement du paramètre vers le sujet obligatoire un siècle plus tard, c’est-à-dire autour de 1600.