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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

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Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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Emblema XCV Captivus ob gulam

Emblema XCV Captivus ob gulam867

Emblème 95 Prisonnier à cause de la gourmandise

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Regnatorque penus mensaeque arrosor868 herilis
 ostrea mus summis vidit hiulca labris. ← 445 | 446 →
queis teneram apponens869 barbam, falsa ossa momordit.
 ast ea clauserunt870 tacta repente domum ;
deprensum et tetro tenuerunt carcere furem,5
 semet in obscurum qui dederat tumulum.

1-6 : AP 9,86 1 arrosor : SEN. Epist. 27,7 mensaeque…herilis : VERG. Aen. 7,490 5 deprensum…furem : SEN. Epist. 56,2 ; DIG. 9,2,4,1.

La souris, qui règne sur le garde-manger et ronge le repas du maître de maison, aperçut une huître aux lèvres entrouvertes. Elle en approcha sa fine moustache et mordit ses faux os. Mais à peine l’eut-t-elle touchée que celle-ci referma sa maison et retint dans une horrible prison la voleuse, prise en flagrant délit, qui s’était jetée elle-même dans un obscur tombeau.

Picturae

La gravure de l’édition princeps de H. Steyner représente une souris prise au piège dans une trappe871 et se distingue des éditions ultérieures, où le rongeur glisse sa tête dans la coquille entrouverte d’une huître qui se referme et le retient prisonnier. Quand bien même les picturae illustrent le contenu de la subscriptio, des décalages apparaissent. En effet, les gravures plus tardives situent la scène non pas dans une cuisine, mais sur un rivage au bord de la mer, alors qu’il est question, dans la subscriptio, d’une souris pillant le garde-manger et, dans l’épigramme grecque qui lui sert de modèle, d’une souris rampant dans les maisons. Peut-être un souci de vraisemblance a-t-il poussé les artistes à insérer les deux animaux dans un cadre de vie mieux adapté aux huîtres ?872 ← 446 | 447 →

Structure et style de l’emblème

Parmi la section thématique Gula, de nombreux animaux sont comparés aux gourmands, gloutons et parasites. Après plusieurs oiseaux, mouette, pélican, rouge-gorge et becfigue, voici le tour de la souris. Le rongeur règne en maître absolu sur le garde-manger. Attiré par des huîtres, il s’en approche. L’une referme sa coquille sur le malheureux, bien puni de sa gourmandise. Cette anecdote, relatée à la troisième personne, dérive d’une épigramme de l’Anthologie grecque qui, pas plus que la subscriptio, n’en fait découler une morale. Alciat confie donc au lecteur le soin d’interpréter ce récit, bien que l’inscriptio puisse lui apporter une aide précieuse. La subscriptio décrit la souris comme une voleuse (furem v. 5) et non comme un glouton, même si son attitude laisse deviner ce défaut. En revanche, l’inscriptio « prisonnier à cause de la gourmandise » oriente d’emblée l’interprétation, en condamnant sans équivoque la souris pour ce mauvais penchant.

Dans le premier vers, le couple de substantifs regnator et arrosor marqués par l’homéotéleute et l’allitération du [r] met en évidence le protagoniste principal et ses caractéristiques. Son nom n’apparaît cependant qu’au second vers (mus). Bien qu’ostrea puisse s’employer autant au féminin qu’au neutre,873 il s’agit ici d’un neutre pluriel. Nous préférons toutefois traduire ce pluriel par un singulier, car, en toute logique, la souris ne peut s’approcher que d’une seule huître à la fois, qui se referme ensuite sur elle comme un piège.874 Le vers suivant pose un problème d’interprétation presque insoluble. En effet, quel est l’antécédent du pronom relatif au datif pluriel queis ? Est-ce ostrea, l’huître elle-même, ou labris, ses lèvres ? Dans le vers suivant, est-ce l’huître qui se referme, ses faux « os » ou ses lèvres ? Autrement dit le pronom ea renvoie-t-il à ostrea, ossa ou labris, tous trois au neutre pluriel ? La logique voudrait que ce soit l’huître elle-même qui referme « sa maison ». Cette obscurité ← 447 | 448 → du texte, ajoutée à la question du nombre d’ostrea, ne devrait cependant pas dérouter le lecteur, puisque le sens général est parfaitement limpide. Le destin de la souris se scelle dans les deux derniers distiques. La voilà prise au piège : la maison de l’huître, la coquille, se referme et devient son tombeau. La rime, les sonorités semblables et la position en fin de vers des mots domum et tumulum (v. 4 et 6) soulignent d’ailleurs parfaitement la situation. Le chiasme (v. 5) reproduit pour ainsi dire l’emprisonnement du rongeur : « deprensum et tetro tenuerunt carcere furem […]. »

Le roi du garde-manger, un personnage de comédie ?

Le premier distique oppose et décrit les deux personnages principaux de l’emblème, mais s’attarde plus longuement sur la souris, en usant d’un vocabulaire hérité de la comédie. Le terme penus se rencontre fréquemment chez les poètes comiques – neuf fois chez Plaute875–, de même que herilis876 et hiulca.877 L’expression mensaeque…herilis pourrait en revanche être une réminiscence d’un vers virgilien où elle occupe la même position dans l’hexamètre.878 Les jeux sonores mettent en exergue les deux substantifs associés à la souris, regnator et arrosor. En latin classique, arrosor est attesté uniquement879 dans une lettre de Sénèque pour qualifier le parasite Satellius Quadratus, « rongeur de riches stupides ».880 Remarquons qu’Alciat reproduit le même type de jeux de mots et de sonorités que Sénèque avec adrosor, adrisor et derisor. De plus, le lien avec les parasites n’est sans doute pas fortuit, puisque Plaute déjà les comparait aux souris qui « toujours mangent la nourriture ← 448 | 449 → d’autrui ».881 Le contraste entre l’animal minuscule et le terme regnator, souvent utilisé dans la poésie épique pour évoquer le puissant Jupiter,882 accentue l’orgueil déplacé du rongeur qui rappelle peut-être celui du rat des villes des Satires d’Horace.883 Le mélange inattendu de mots comiques et épiques, en particulier les deux termes regnator et arrosor, empruntés à des registres très différents malgré leur sonorité semblable, renforce encore cette impression de vanité ridicule.

Le modèle grec : une épigramme d’Antiphile

Comme dans plusieurs autres emblèmes, Alciat traduit ici, ou plutôt adapte en latin, une épigramme de l’Anthologie grecque :

Παμφάγος ἑρπηστὴς κατὰ δώματα λιχνοβόρος μῦς

 ὄστρεον ἀθρήσας χείλεσι πεπταμένον

πώγωνος διεροῖο νόθην ὠδάξατο σάρκα·

 αὐτίκα δ’ ὀστρακόεις ἐπλατάγησε δόμος,

ἁρμόσθη δ’ ὀδύναισιν· ὁ δ’ ἐν κλείθροισιν ἀφύκτοις

 ληφθεὶς αὐτοφόνον τύμβον ἐπεσπάσατο.884

L’anecdote rapportée dans la subscriptio suit de près la trame de cette épigramme grecque d’Antiphile, malgré quelques adaptations rendues nécessaires, en partie, par les contraintes métriques. Dans le premier distique, Alciat traduit le substantif μῦς par mus, le participe aoriste ἀθρήσας par le parfait vidit de même sens. Il procède pourtant à des modifications. En effet, il ne parle pas d’une souris qui rampe dans les maisons et dévore ← 449 | 450 → tout, pas plus que de sa gourmandise. En revanche, il joue sur les sonorités des deux substantifs regnator et arrosor et l’alliance des termes comiques et épiques. Au lieu d’une unique huître (ὄστρεον), il semble parler de plusieurs ostrea (v. 2).885 Labris, un ablatif pluriel de point de vue, construit avec hiulca, correspond au datif χείλεσι, complément du participe πεπταμένον. Alciat ajoute cependant l’adjectif summis, précisant donc que l’huître n’est pas largement ouverte, mais que seule l’extrémité de ses lèvres bâille. Dans les vers suivants, notre poète s’inspire à nouveau du modèle grec, en traduisant l’aoriste ὠδάξατο par le parfait momordit, πώγωνος par barbam et νόθην par falsa. Il fait de πώγωνος, qui, en grec, se rapporte au coquillage, la barba de la souris (v. 3).886 Par conséquent, il remplace l’épithète διεροῖο, « humide », par l’adjectif teneram de sens complètement différent et ajoute le participe apponens construit avec l’accusatif teneram barbam, ne tenant pas compte du génitif grec πώγωνος διεροῖο, dépendant de σάρκα (la chair) traduit d’ailleurs par les os (ossa). Par la suite, il rejoint à nouveau son modèle. L’adverbe repente (v. 4) correspond à αὐτίκα, le verbe clauserunt à la fois à ἐπλατάγησε et à ἁρμόσθη. Alciat place domum, une métaphore pour désigner la coquille, en fin de vers, de la même manière que δόμος dans l’épigramme grecque. Il ajoute le participe tacta et ne juge pas nécessaire de traduire l’adjectif ὀστρακόεις, épithète de δόμος, ni d’évoquer la douleur de l’huître (ὀδύναισιν), à peine suggérée par le participe tacta.

D’après Antiphile, la souris est enfermée dans « une prison d’où l’on ne peut s’échapper », alors qu’Alciat mentionne une horrible prison (carcere tetro v. 5). Dans le dernier vers, il s’écarte quelque peu du texte grec. Bien qu’il traduise le moyen ← 450 | 451 → ἐπεσπάσατο par dederat semet et τύμβον par tumulum, il fait du tombeau « cause de sa propre mort », un tombeau obscur (obscurum). Il accuse la souris d’être une voleuse surprise en flagrant délit (deprensum furem v. 5) en usant d’une expression, peut-être empruntée à un Sénèque incommodé par le tapage des bains, mais aussi utilisée en droit romain.887 Son sort malheureux est souligné par les adjectifs teter et obscurum qui ne figuraient pas en grec. La comparaison détaillée des deux textes démontre qu’Alciat traduit avec une fidélité toute relative l’épigramme grecque. Bien qu’il respecte la trame générale du récit, en certaines occasions, il s’en écarte pourtant par des variations lexicales ou syntaxiques. Il apporte des modifications plus profondes, ainsi, la condamnation de la souris comme une voleuse ou l’accentuation de l’horreur de sa prison-tombeau. Ces changements donnent une touche plus dramatique au récit et contribuent à dresser un portrait plus contrasté de la souris qui se croit toute puissante et finit dans une affreuse prison.

La nature ambiguë de l’huître

Face à la voracité de la souris, l’huître semble bien démunie et vulnérable.888 Alciat ne parle que de ses valves entrouvertes et de ses « faux os ». Le choix de l’adjectif falsus (v. 3), ou dans l’épigramme grecque νόθος, pourrait sembler surprenant s’il n’était mis en relation avec les connaissances des naturalistes antiques. Selon Pline l’Ancien et Aristote, les huîtres seraient dépourvues de sensations et incapables de se mouvoir.889 Cette totale inertie leur a laissé penser qu’elles s’apparentent plus aux végétaux qu’aux animaux,890 d’où peut-être l’idée que leur chair ou leurs ← 451 | 452 → os sont « faux » ? Malgré sa nature ambiguë, l’huître symbolise, aux yeux des platoniciens, la condition humaine.891 D’après le Phèdre, le corps est comme une prison de l’âme, auquel les hommes sont attachés, « comme l’huître à sa coquille ».892 En insistant sur les mots carcer et tumulum, accompagnés des adjectifs péjoratifs teter et obscurum, Alciat ferait-il allusion à ce symbole platonicien bien connu ?893 L’huître pourrait en effet représenter l’âme asservie et prisonnière du corps et de ses mauvais désirs. Cependant, comment intégrer la souris dans cette interprétation, puisque l’huître représente déjà en elle-même le corps et l’âme ? Aussi convient-il d’envisager cette lecture platonicienne de l’emblème avec une prudente circonspection. La morale qui semble pouvoir se dégager de ce récit rejoint davantage celle de la fable Le Rat et l’Huître que La Fontaine894 composa plus tard sur le même thème : « Tel est pris qui croyait prendre. »895

Conclusion

Les images, associées à l’inscriptio, renferment déjà un message parfaitement clair : le gourmand est puni par là où il a péché. Mis à part la pictura des éditions augsbourgeoises, toutes les autres représentent une souris prisonnière d’une huître, dans un paysage d’abord champêtre, puis maritime, sans doute plus conforme, aux yeux des illustrateurs, au milieu de vie naturel du coquillage. Une anecdote, rapportée par l’épigramme d’Antiphile, a servi de modèle à notre emblème. La subscriptio suit en effet assez fidèlement la trame de la pièce grecque : une souris s’approche d’une huître ouverte et y glisse sa tête pour la ← 452 | 453 → dévorer ; lorsque le mollusque referme sa coquille, la malheureuse se retrouve prisonnière, comme dans un tombeau. Alciat procède cependant à plusieurs adaptations et ajoute des figures de style. Il passe sous silence la gourmandise du rongeur, déjà suffisamment démontrée par son comportement. Dans le premier distique, il allie les termes comiques et épiques pour mieux faire ressortir la vanité ridicule de la souris. Dans le dernier distique, il cherche peut-être à accentuer ses défauts, la gourmandise certes, mais aussi le vol, absent du modèle grec. Il insiste, bien plus qu’Antiphile, sur les ténèbres et l’horreur de sa prison. Ni l’épigramme grecque, ni la subscriptio ne contiennent une quelconque morale à déduire de la mésaventure du rongeur. Seule l’inscriptio tend à orienter le lecteur dans l’interprétation, en condamnant la souris pour sa gourmandise, sans aucune allusion au vol. Rétrospectivement, nous pourrions aussi y ajouter la morale de la fable de La Fontaine : « Tel est pris qui croyait prendre. »

Emblema XCVI In garrulum et gulosum

Emblème 96 Contre le bavard et le gourmand

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 453 | 454 →

Voce boat torva ; praelargo est gutture ; rostrum

 instar habet nasi multiforisque tubae.

deformem rabulam addictum ventrique gulaeque

 signabit, volucer cum truo pictus erit.

1 boat : PLAUT. Amph. 231 ; OV. Ars 3,450 ; APUL. Flor. 17 voce…torva : APUL. Flor. 17 2 instar habet : CLAUD. Rapt. Pros. 2,25 ; OV. Ars 1,676 ; 3,490 multiforisque tubae : OV. Met. 12,158 3 rabulam : CIC. Brut. 180 ; 226 ; De orat. 1,202 ; HIER. Adv. Rufin. 1,15 ; Epist. 52,8 addictum…gulaeque : SEN. Epist. 124,3 4 truo : PAUL. FEST. p. 504,21.

Il fait retentir un cri farouche ; sa gorge est très large ; son bec ressemble à un nez et à une trompette percée de plusieurs trous. Lorsque l’on représentera un pélican, il désignera un vil orateur, un être asservi à son ventre et à son gosier.

Picturae

La pictura de l’édition aldine représente un oiseau aux ailes déployées et au long bec pointu, posé sur un rocher, dont les pattes non palmées ne correspondent pas à celles des pélicans. En arrière-plan se dressent quelques buissons et des montagnes. Dès les éditions lyonnaises et jusqu’à celle de Padoue, les gravures montrent un oiseau semblable à un canard, au bec large et aplati, qui nage dans les vagues. Cet environnement aquatique correspond mieux au cadre de vie du pélican blanc.

Structure et style de l’emblème

D’emblée l’inscriptio, marquée par les jeux sonores, annonce la cible visée par l’épigramme : le bavard (garrulum), censé correspondre à l’expression rabula (v. 3), et le gourmand (gulosum), équivalent de l’homme « asservi à son ventre et à son gosier » (v. 3). Le premier distique décrit un oiseau qui, dans un premier temps, n’est pas nommé. Alciat tient en haleine le lecteur et ne mentionne que quelques-unes de ses caractéristiques : son cri puissant, son large gosier et son bec en forme de nez et de trompette. Le second distique dévoile son identité, le pélican ou truo, et en expose le sens symbolique. En effet, pour désigner ← 454 | 455 → un gourmand ou un bavard, l’épigramme suggère de peindre un pélican, comme s’il s’agissait d’une sorte de pictogramme, à la façon des Hiéroglyphes d’Horapollon. Le premier distique descriptif tire plusieurs expressions de la langue des poètes classiques, comme la formule instar habet, fréquente chez Ovide, mais aussi chez Ausone et Claudien. Chez ce dernier, elle se rencontre d’ailleurs, comme dans la subscriptio, en tête de vers.896 Dans les Métamorphoses d’Ovide, l’adjectif multiforis qualifie, non une trompette comme chez Alciat (v. 2), mais une flûte de buis (tibia).897 Le verbe boat (v. 1) n’est généralement pas utilisé pour le cri des oiseaux, mais désigne parfois la voix des acteurs tragiques.898 Le second distique utilise plutôt le vocabulaire des moralistes ou des rhéteurs, avec les termes rabula et addictum gulae.

Le pélican blanc, un sacré gourmand, mais pas seulement…

Du pélican blanc,899 appelé ici truo, mais déjà mentionné dans l’emblème 91 Gula sous le nom de onocrotalus, Alciat ne retient que trois caractéristiques : le cri farouche, le large gosier et le bec en forme de nez ou de trompette. Sa gorge est brièvement mentionnée dans un vers de Martial où se rencontre le même mot que dans la subscriptio (v. 1) guttur :

turpe Ravennatis guttur onocrotali.900

Comme dans l’emblème 91 Gula, la description de Pline l’Ancien pourrait avoir également inspiré ici Alciat. Le naturaliste y qualifie l’oiseau « d’animal insatiable » et mentionne les ← 455 | 456 → grandes quantités de nourriture qu’il amasse dans son jabot.901 Le large gosier du pélican, praelargo gutture (v. 1), évoque naturellement la gula des gloutons (v. 3).

En raison de l’emploi du terme rare truo, l’une des principales sources de cet emblème se laisse aisément repérer. Il s’agit d’un vers du poète comique Caecilius, conservé par le lexicographe Paulus Festus :

truo avis onocrotalus. Caecilius inridens magnitudinem nasi : pro di inmortales, unde prorepsit truo ?902

Le truo est présenté comme l’équivalant de l’onocrotalus, caractérisé par la taille et la forme de son bec. Dans ce vers, Caecilius se serait moqué d’un personnage au grand nez, en le traitant de truo. Alciat a emprunté à cette notice, non seulement le nom de l’oiseau truo, mais aussi la comparaison de son bec avec un nez.903 En revanche, l’assimilation de sa forme à celle d’une trompette semble être une trouvaille d’Alciat. L’adjectif torvus est habituellement associé au regard, au visage ou à l’apparence extérieure. Or, ici (v. 1) il qualifie la voix, une voix menaçante. Dans les Florides, Apulée explique qu’il convient d’exercer régulièrement sa voix pour éviter l’enrouement. Il compare la voix humaine au son de différents instruments de musique avec lesquels elle ne saurait toutefois rivaliser. À cette occasion, il utilise, comme Alciat, l’adjectif torvus pour qualifier le son de la trompette, comparé à la vox hominis.904 Dans la phrase précédente, il ← 456 | 457 → cite aussi le même verbe boare que dans la subscriptio.905 Ainsi, ces deux similitudes laissent supposer qu’Alciat songe à ce passage où Apulée décrit aussi l’infinie variété des cris d’animaux. L’alliance de mots torva voce, peut-être un souvenir d’Apulée, offre une variation poétique à l’expression rauca vox, dont Paulus Festus fait dériver le terme ravula, équivalent de rabula.906 Cette voix rauque que possèdent les avocats hargneux ressemble aux aboiements des chiens. Alciat songe peut-être à cette notice, mais préfère, pour désigner le rabula, une image plus originale que celle des chiens, largement répandue dans la littérature antique.907 La mention de la « trompette », de même que l’expression torva voce (v. 1) proche de rauca voce, prépare l’analogie du vers suivant entre pélican et rabula.

Les esclaves de leur ventre

Après avoir comparé, dans l’emblème 91 Gula,908 les gloutons au long cou de grue, au pélican, appelé onocrotalus, Alciat associe à nouveau le volatile, nommé ici truo, au gulosus. La gorge très large (praelargo gutture v. 1) fait songer immédiatement à la gula, la gloutonnerie. Le goinfre est désigné par une périphrase : « celui qui est asservi à son ventre et à son gosier ». L’expression rappelle le langage des moralistes. De fait, elle apparaît dans une lettre à Lucilius, où Sénèque réfute l’hédonisme et condamne ceux qui « sont asservis à leur gosier et aux plaisirs »,909 en usant de la même alliance de mots qu’Alciat gulae addictus (v. 3). ← 457 | 458 →

Les mauvais plaideurs

Le latin classique connaît plusieurs termes, assortis de diverses nuances, pour désigner les avocats : les patroni, protecteurs influents, les advocati, experts en droit, les causidici, plaideurs dépourvus de connaissances juridiques, et enfin les rabulae, les « criailleurs ». Dans ses traités rhétoriques, Cicéron oppose au bon orateur tout un ramassis de mauvais plaideurs dont les uns sont appelés rabulae.910 Il les définit comme des « causeurs sans aucune instruction, sans esprit ou même des individus grossiers ».911 Le terme rabula resurgit dans une lettre de saint Jérôme, associé, comme dans l’emblème, au garrulus, au bavard.912 Comme Cicéron, saint Jérôme oppose deux catégories d’orateurs, ou plutôt de théologiens, et place les rabulae du mauvais côté. En parcourant les occurrences de ce terme dans la littérature latine, il apparaît qu’il revêt une valeur très péjorative.913 Pour un juriste tel qu’Alciat, rabula représentait donc une insulte particulièrement blessante. Lorsqu’il décrit la gorge du pélican, il utilise l’expression praelargo gutture qui n’est pas sans rappeler celle d’Érasme dans l’adage λαρυγγίζειν :

λαρυγγίζειν Graecis dicuntur qui non loquuntur naturali modo, sed dilatato gutture effundunt immanem vocem, quemadmodum et canunt nonnulli.914 ← 458 | 459 →

Dans cet adage, l’humaniste se réfère au verbe grec λαρυγγίζειν, cité par Démosthène915 comme une insulte à l’encontre de son adversaire, l’orateur Eschine. Il s’emploie habituellement contre « ceux qui ne parlent pas d’une façon naturelle, mais répandent des paroles monstrueuses à gorge déployée, comme certains chantent ». Bien qu’Érasme ne cite pas le mot rabula,916 l’expression dilatato gutture relève de la même veine que praelargo gutture (v. 1) et confirme la portée satirique de l’emblème.

Conclusion

Après l’onocrotalus de l’emblème 91 Gula, le pélican blanc revient ici, sous le nom de truo. L’identité de l’oiseau n’est cependant pas révélée d’emblée, son nom n’étant cité qu’à la fin de l’épigramme de façon à ménager un certain suspense. La rareté du terme truo ainsi que la mention de son bec en forme de nez permettent de rattacher la subscriptio à une notice du lexicographe Paulus Festus. L’oiseau insatiable incarne non seulement le glouton, comme dans l’emblème 91, mais aussi le bavard, appelé garrulus dans l’inscriptio, mais rabula dans la subscriptio. Le terme rabula qui, d’après Paulus Festus, dérive de rauca vox, possède une connotation très négative. D’après la définition de Cicéron, le rabula est non seulement un bavard, mais surtout un piètre orateur, sans esprit et sans instruction, ignorant des lois, la pire insulte que puisse imaginer le jurisconsulte Alciat. L’ensemble est émaillé d’expressions ou de termes poétiques, comme instar habet, le verbe boare ou l’adjectif multiforis, attestés chez Apulée, Ovide et Claudien. Le portrait ridicule du pélican doté d’une voix farouche, d’un large gosier et d’un bec en forme de trompette ou de nez proéminent, correspond à celui du glouton et du rabula et cherche à condamner, à travers le rire, ces deux défauts. ← 459 | 460 →

Emblema CI In quatuor anni tempora917

Emblème 101 Sur les quatre saisons

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. J. Richer, Paris, 1584.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Advenisse hyemem frigilla renunciat ales.

 ad nos vere novo garrula hirundo redit.

indicat aestatem sese expectare cucullus.

 autumno est tantum cernere ficedulas.

Tit. : AUSON. XIV,11,1 1 frigilla : PAUL. FEST. p. 80,19 ; THPHR. Sign. 19 2 vere novo : VERG. Georg. 1,43 ; Ecl. 10,74 ; OV. Fast. 1,351 ; Met. 15,202 garrula hirundo : VERG. Georg. 4,307.

Le pinson ailé annonce que l’hiver est arrivé. L’hirondelle bavarde revient chez nous au printemps nouveau. Le coucou indique qu’il attend l’été. Les becfigues ne se laissent apercevoir qu’en automne.

Picturae

Le nombre des gravures est limité, étant donné que cet emblème In quatuor anni tempora n’est intégré au corpus que tardivement, dans les éditions lyonnaises de M. Bonhomme et G. Rouille. Toutes les picturae représentent un ou deux arbres, dont l’un entouré d’une treille de raisins dans la dernière édition, et des oiseaux perchés sur leurs branches ou à proximité. ← 460 | 461 → L’édition de M. Bonhomme représente une vigne, tandis qu’un soleil se lève au-dessus d’une montagne et resplendit, comme s’il voulait chasser les nuages. Dans celle de J. Richer, la vigne, dont les sarments s’enroulent autour d’échalas, s’étend à l’arrière-plan et un rocher se dresse au pied de l’arbre. Dans les deux plus anciennes gravures, l’une des branches semble dépouillée de ses feuilles, comme pour évoquer la saison hivernale. La vigne, omniprésente, rappelle les vendanges automnales. Dans l’édition lyonnaise, le contraste entre le soleil et les nuages pourrait, lui aussi, suggérer le changement de saison. Dans les éditions de Lyon et de Paris, trois oiseaux apparaissent, tantôt perchés sur l’arbre, tantôt posés sur un rocher ou en vol. L’édition de Padoue en montre même six. Ainsi, dans aucune des illustrations le nombre d’oiseaux ne correspond à la subscriptio et les quatre saisons ne sont pas toutes figurées simultanément. De plus, il est impossible de distinguer les différentes espèces mentionnées dans le texte.918

Structure et style de l’emblème

L’emblème In quatuor anni tempora ne rejoint l’Emblematum liber qu’en 1548, peu avant la mort d’Alciat. Il ne contient ni vérité générale, ni morale, mais se contente d’énoncer des faits observables dans la nature.919 Il se rattache cependant au topos littéraire antique du cycle des saisons. En effet, chacun des vers évoque une saison associée à un oiseau : le pinson pour l’hiver, l’hirondelle pour le printemps, le coucou pour l’été et le becfigue pour l’automne. À l’exception du pinson, tous les volatiles apparaissent dans d’autres emblèmes.920 Le nom de chacune des saisons énumérées dans l’ordre à partir de l’hiver est placé dans la première partie du vers, tandis que celui de l’oiseau ← 461 | 462 → correspondant est rejeté plutôt à la fin. Ainsi s’instaure une régularité dans la construction, propre à mettre en évidence les équivalences.

Le cycle des saisons

Dans la littérature antique, l’évocation du cycle des saisons fait figure de topos littéraire.921 Souvent, en poésie, l’alternance des saisons suggère le caractère éphémère de la vie humaine.922 Les philosophes présocratiques et néoplatoniciens voient dans ce cycle immuable une preuve de l’harmonie du cosmos, et les auteurs chrétiens une preuve de l’ordre du monde voulu par le Créateur. Le stoïcien Sénèque tire de l’observation des saisons qui se succèdent sans fin, la conclusion que « tout passe pour revenir ».923 Dans les Métamorphoses, Ovide, en se référant probablement à l’enseignement de Pythagore, compare la succession des saisons aux différents âges de la vie.924 Il offre plusieurs exemples de l’évocation du cycle annuel, dans une forme plus brève, d’une longueur semblable à notre subscriptio. Ainsi, dans les Tristes, il associe, dans un distique, le printemps aux fleurs, l’été aux épis, l’automne aux fruits et l’hiver au froid.925 De même, Alciat, dans la subscriptio, évoque alternativement les quatre saisons, en leur associant un élément naturel. Plusieurs Eclogae d’Ausone traitent du nom des jours de la semaine ou de la succession des mois et des signes du zodiaque. L’une d’elles, intitulée De temporibus, répartit trois par trois les douze mois entre les quatre saisons et commence ainsi : ← 462 | 463 →

et ternos menses et tempora quattuor anni

quattuor ista tibi subiecta monosticha dicent.926

L’inscriptio In quatuor anni tempora, qui reprend la formule tempora quattuor anni, semble rattacher l’emblème plus particulièrement à la poésie d’Ausone. En revanche, bien que les Anciens aient eu coutume d’observer les astres, les vents ou les oiseaux pour déterminer le passage d’une saison à l’autre, aucun rapprochement textuel ne permet de relier notre emblème à un modèle unique. Alciat s’ancre certes dans la tradition littéraire antique, mais innove cependant et crée un autre système d’équivalence, en associant chaque saison à un oiseau.

Hiver

L’hiver, associé au frigilla, ouvre la ronde des saisons. Bien qu’il soit commun, les auteurs antiques ne donnent pas une description précise de ce petit passereau, frigilla ou fringilla,927 en grec σπίνος, vraisemblablement le pinson des arbres.928 Dans une épigramme de Martial, retentissent des échos de son chant comparé à une plainte.929 Selon la subscriptio, le pinson annonce l’arrivée de l’hiver. Cette observation pourrait dériver du traité De signis tempestatum de Théophraste ou d’une notice de Paulus Festus. L’auteur grec prête un don quasi prophétique aux pinsons. Ils seraient en effet capables, par leur chant, d’annoncer l’arrivée de la pluie et du mauvais temps.930 Quant au lexicographe latin, il relie le nom de l’oiseau fringilla au froid (frigore) « parce qu’il ← 463 | 464 → chante et prospère lorsqu’il fait froid ».931 Nul doute qu’Alciat se réfère à l’un et/ou l’autre de ces auteurs, mais sans qu’un emprunt textuel ne puisse le confirmer.

Printemps

La relation étroite entre l’hirondelle et le printemps plonge ses racines dans l’Antiquité grecque. Il suffit, pour s’en convaincre, de songer au proverbe encore célèbre de nos jours, « une hirondelle ne fait pas le printemps », déjà cité par Aristote et transmis à la postérité via les Adages d’Érasme.932 L’hirundo, ou χελιδὼν, serait un signe annonciateur du printemps, puisque son retour dans nos contrées coïncide avec le début de cette saison (vere novo v. 2). L’hirondelle, fille de Pandion d’après le mythe, est bien connue des auteurs antiques, dès les épopées homériques.933 Les naturalistes et les poètes relèvent son habitude de construire des nids de boue934 et décrivent ses migrations ainsi que son régime alimentaire composé d’insectes.935 Dès Hésiode, de nombreux auteurs antiques affirment, comme la subscriptio, qu’elle réapparaît à l’arrivée du printemps.936 Aristophane y fait allusion dans ← 464 | 465 → plusieurs de ses comédies, mais aussi, dans la littérature latine, Ovide, Horace et Pline.937 Columelle utilise, à cette occasion, le mot adventus,938 de la même famille que le verbe advenisse (v. 1). Le poète Calpurnius Siculus, successeur de Virgile dans le genre bucolique, décrit les activités des oiseaux, en particulier de l’hirondelle, « au printemps nouveau », en usant de la même expression que dans le deuxième vers (vere novo).939 Notons toutefois qu’Alciat lui-même l’emploie également dans l’emblème 60 Cuculi et qu’elle se rencontre chez plusieurs poètes classiques.940 L’hirondelle reçoit l’épithète garrula, déjà citée dans l’emblème 19 Prudens magis quam loquax et dans l’emblème 70 Garrulitas, la première fois, à propos de la corneille, et la seconde, de Procné. Alciat pourrait aussi s’être inspiré d’un vers des Géorgiques où l’hirondelle est qualifiée de garrula :

[…] ante / garrula quam tignis nidum suspendat hirundo.941

Ainsi, dans ce second vers, Alciat utilise deux expressions, vere novo et garrula hirundo, qui pourraient remonter à la tradition virgilienne dans un sens large. Le contenu du vers repose cependant sur une observation fort répandue dans les sources antiques et connue très certainement de tous par simple expérience. ← 465 | 466 →

Été

Alors que l’emblème 60 Cuculi évoquait le chant printanier du coucou,942 l’oiseau marque ici l’arrivée prochaine de l’été (v. 3). Dans l’emblème 60,943 Alciat s’inspirait principalement de Pline l’Ancien qui explique les origines de l’insulte « coucou » lancée aux paysans oisifs par les passants, s’ils n’avaient pas taillé leur vigne avant l’équinoxe de printemps.944 Comme dans le cas de Pline, les sources antiques, dans leur grande majorité, poésie didactique, traités d’histoire naturelle, lexiques et scholies, relient le coucou au printemps.945 Ainsi, Aristote affirme qu’il n’est visible qu’au printemps et jusqu’au lever de la Canicule, c’est-à-dire aux alentours du 20 juillet.946 Alciat le présente ici comme l’annonciateur de l’été, peut-être parce que le rôle de messager du printemps est déjà rempli par l’hirondelle ?

Automne

L’automne pare la nature de tons chauds et marque le temps des récoltes et des vendanges. Aussi Alciat choisit-il d’évoquer un oiseau dont le nom suggère l’abondance des fruits : le ficedula.947 D’après les lexicographes antiques, il aurait reçu ce nom parce qu’il se gave de figues.948 Selon une épigramme de Martial, il dévore non seulement les figues, mais aussi les raisins, ← 466 | 467 → de sorte qu’il aurait mieux valu lui donner le nom uvadula.949 Au-delà de ces possibles allusions à la gourmandise du passereau, Alciat s’inspire ici plutôt des naturalistes. En effet, d’après Aristote et Pline, le becfigue apparaîtrait en automne et changerait de couleur et de nom aussitôt après, pour se transformer en fauvette à tête noire.950 Les deux auteurs l’associent très clairement à cette saison : περὶ τὴν ὀπώραν chez le premier, autumno chez le second.

Conclusion

Dans l’emblème In quatuor anni tempora, Alciat associe dans chaque vers une saison à un oiseau. Leur construction relativement similaire, puisque le nom de la saison se retrouve au début et celui de l’oiseau à la fin du vers, souligne le jeu des correspondances. D’après le De signis tempestatum de Théophraste et une notice du lexicographe Paulus Festus, le pinson est capable de prévoir l’arrivée du mauvais temps et supporte bien le froid. Alciat en fait donc le représentant de l’hiver qui ouvre le cycle des saisons. L’hirondelle, associée depuis Hésiode au printemps, en est la messagère. Alciat connaît sans doute le proverbe « une hirondelle ne fait pas le printemps », cité par Aristote, transmis par les parémiographes grecs et largement diffusé par les Adages d’Érasme. Alors que dans l’emblème 60 Cuculi, le coucou dénonçait, par son chant printanier, les paysans paresseux, l’oiseau parasite annonce ici l’arrivée de l’été. Peut-être Alciat a-t-il suivi les indications des naturalistes ? Ceux-ci relèvent en effet qu’il ne se montre qu’au printemps et jusqu’aux alentours de la fin juillet. L’automne, saison des récoltes et des vendanges, est symbolisé ← 467 | 468 → par le ficedula, un passereau qui se gave de figues et de raisins. Bien qu’il ait sans doute connu l’épigramme de Martial, qui plaisante sur la gourmandise du becfigue, Alciat puise plutôt ses renseignements chez Aristote ou Pline l’Ancien. Cet emblème, dont le titre, In quatuor anni tempora, évoque un vers d’Ausone, ne comporte ni morale, ni vérité générale, mais offre une variation sur le topos littéraire antique du cycle des saisons.

Emblema CV Qui alta contemplantur cadere951

Emblème 105 Ceux qui regardent vers les hauteurs tombent

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Dum turdos visco, pedica dum fallit alaudas
 et iacta altivolam figit arundo gruem,
dipsada non prudens auceps pede perculit ; ultrix
 illa mali emissum virus ab ore iacit.
sic obit, extento qui sidera respicit arcu,5
 securus fati, quod iacet952 ante pedes. ← 468 | 469 →

1-6 : AP 7,172 ; AESOP. 117 1 visco, pedica…fallit : OV. Met. 15,473-474 2 altivolam…gruem : AUSON. XXV,10,12 arundo : VERG. Aen. 5,544 4 emissum virus : LUCAN. 9,810 6 iacet ante pedes : OV. Met. 11,13.

Tandis qu’il attrape les grives avec de la glu, les alouettes avec un piège et que la flèche qu’il a décochée transperce la grue au vol élevé, l’oiseleur imprudent heurte du pied une vipère. Elle, pour se venger du tort subi, lui injecte le venin qu’elle a expulsé de sa gueule. Ainsi périt celui qui regarde les étoiles avec son arc tendu, insouciant du destin qui gît à ses pieds.

Picturae

L’édition princeps représente un homme, vêtu d’un pourpoint, armé d’un grand arc, une épée suspendue au côté dans son fourreau. Il s’apprête à tirer en direction du ciel, tandis qu’un serpent le mord à la cheville, sans qu’aucun des oiseaux évoqués dans la subscriptio n’apparaisse. Dans l’édition de C. Wechel, se met en place un schéma pictural plus conforme au contenu de l’épigramme qui prévaudra dans toutes les gravures ultérieures. Un personnage bande son arc et vise un oiseau au long cou en plein vol, sans doute la grue altivola (v. 2), qui laisse tomber une proie de son bec, petite fantaisie de l’illustrateur. Au même instant, un serpent mord son talon. Dans les éditions de Lyon et de Padoue, les picturae ressemblent beaucoup au modèle précédemment élaboré. Toutes les images mettent en scène l’auceps piqué par une vipère tandis qu’il décoche une flèche et, dès les éditions parisiennes, apparaît sa cible, la grue. En revanche, aucune ne met en scène les grives engluées et les alouettes prises au piège, préférant se concentrer sur une seule des techniques de chasse présentées dans le poème.

Structure et style de l’emblème

Le titre de l’emblème Qui alta contemplantur cadere ne semble pas s’ajuster parfaitement au contenu de l’épigramme, mais conviendrait mieux à l’emblème précédent In Astrologos sur le mythe d’Icare, puisqu’il semble évoquer une chute (cadere).953 ← 469 | 470 → Le premier distique de la subscriptio décrit trois méthodes de chasse aux oiseaux : la glu pour les grives, le piège pour les alouettes et la flèche pour les grues. L’oiseleur, tout occupé à viser l’échassier avec son arc, ne s’aperçoit pas qu’il piétine un serpent et que ce dernier lui inflige une blessure mortelle. De cette anecdote, Alciat fait découler une interprétation morale introduite par l’adverbe sic (v. 5-6). La reprise, dans le dernier vers, du mot pes déjà cité plus haut (v. 3), ainsi que la mention de la flèche (v. 2), puis de l’arc tendu (v. 5), permettent de mieux faire ressortir le lien entre les deux éléments de l’analogie. Alciat compare le destin tragique de l’oiseleur à l’attitude de ceux qui, par imprudence et présomption, nuisent à autrui et finissent à leur tour en victimes. L’évocation des étoiles (sidera) invite toutefois à prendre en compte une deuxième interprétation. En effet, comme le suggère le commentaire de l’édition de Padoue, l’emblème pourrait également viser les astrologues.954 Ceux-ci, persuadés de connaître le destin grâce à l’observation des étoiles, se montrent imprudents et se laissent surprendre par la mort, placée « à leurs pieds »,955 invalidant par là même la pertinence de leur prétendue science.

L’arsenal de l’oiseleur

Dans la première partie de la subscriptio, l’oiseleur déploie tout un arsenal de ruses pour attraper ou tuer trois espèces d’oiseaux : la glu fabriquée à partir du gui, les pièges (pedica) qui enserrent les pattes et la flèche de roseau capable d’atteindre sa cible même en plein vol.956 Les techniques de chasse aux oiseaux de l’Antiquité nous sont connues à travers quelques témoignages ← 470 | 471 → littéraires ainsi que par des mosaïques ou d’autres représentations graphiques. La seule source d’information détaillée est le traité des Ixeutiques du pseudo-Oppien, en réalité l’œuvre de Dionysios le Périégète. D’autres textes font allusion à différentes stratégies, comme les Halieutiques d’Oppien,957 l’Histoire des animaux d’Aristote, l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien,958 une Epistula d’Ausone ou quelques lignes chez Paulin de Nole.959 Alciat pourrait s’être inspiré d’un passage des Métamorphoses où Ovide énumère les différents types de pièges que les hommes cruels devraient cesser d’utiliser pour tromper la gent ailée et les autres animaux :

retia cum pedicis laqueosque artesque dolosas

tollite, nec volucrem viscata fallite virga.960

Le poète latin mentionne en effet plusieurs instruments de chasse : les pièges (pedicis) auxquels fait écho pedica (v. 1) et la baguette enduite de glu (viscata virga), l’attribut typique de l’auceps romain, qui évoque le viscum (v. 1). De plus, Alciat choisit le même verbe fallit (v. 1) pour désigner l’action de l’auceps. Une épigramme de Martial, qui se limite à un unique distique, décrit également les stratagèmes dont use l’auceps, en citant, comme Alciat, le verbe fallere (v. 1), mais au passif, et le substantif harundo (v. 2), mais dans le sens de baguette et non de flèche.961 Alciat pourrait avoir greffé sur la trame du récit, empruntée à une épigramme de l’Anthologie grecque et à une fable ésopique, ce petit catalogue de pièges en s’inspirant d’Ovide et de Martial. Chacun d’eux est soigneusement adapté au mode de vie de ses proies. ← 471 | 472 →

Les grives engluées

Turdus, ou κίχλη,962 désigne plusieurs sortes de grives dont la chair passait pour un mets raffiné dans l’Antiquité.963 Aristote en décrit brièvement trois espèces dont l’une, appelée ἰξοβόρος, se nourrit de baies de gui et de résine.964 Les grives de notre emblème, engluées dans le viscum fabriqué à partir du gui, ne sauraient être identifiées qu’à cette espèce : la grive draine. Isidore de Séville et les scholies de Servius relèvent avec ironie le sort de cet oiseau, à travers l’expression proverbiale très imagée : « Malum sibi avis cacat. »965 En effet, les grives draines se perchent souvent sur les arbres envahis par le gui. Elles dévorent avidement ses baies et contribuent à la dissémination de la plante parasite. Les hommes, à leur tour, récoltent leurs excréments pour en fabriquer la glu dont ils se servent ensuite pour capturer les malheureuses. La technique des gluaux, brièvement évoquée dans le premier vers de la subscriptio, était très répandue dans l’Antiquité. Alors que les Grecs enduisaient directement les arbres et attendaient que les oiseaux viennent s’y coller, les aucupes Romains maniaient un long bâton englué avec lequel ils s’efforçaient de saisir l’oiseau posé sur une branche.966 Une ← 472 | 473 → fable ésopique, L’oiseleur et la vipère, dont s’inspire très certainement Alciat, décrit ce procédé.

Les alouettes prises au piège

La seconde victime de l’oiseleur, l’alouette,967 mentionnée dans l’emblème 26 Gramen,968 reçoit plusieurs noms en latin, dont alauda, attesté chez Pline l’Ancien969 et utilisé par Alciat dans les deux emblèmes. L’alouette a coutume, d’après Aristote, de pondre ses œufs sur le sol et de les dissimuler sous des brindilles d’herbe, car elle ne se perche jamais sur les arbres, mais se pose toujours par terre.970 Aussi le piège appelé pedica vise-t-il ses pattes, comme le suggère l’étymologie du mot dérivé de pes. Dans les Géorgiques, Virgile énumère les activités hivernales, comme la cueillette des olives et des glands, en ajoutant que c’est aussi le moment de « tendre des pièges aux grues ».971 Alors que les retia sont réservés aux cerfs, les grues sont prises par un piège appelé pedica. Nous avons rencontré, dans l’extrait des Métamorphoses d’Ovide cité ci-dessus, ce même dispositif également destiné aux oiseaux. Alciat a ainsi entremêlé plusieurs souvenirs de ses lectures de Virgile et d’Ovide, associés aux connaissances des naturalistes.

L’arc et les flèches pour les grues

Une flèche légère transperce, en plein vol, la grue, symbole de la sagesse pythagoricienne dans l’emblème 17 Πῆ παρέβην.972 ← 473 | 474 → L’épithète altivolam (v. 2) dérive très certainement d’un vers du Technopaegnion d’Ausone où la grus est qualifiée de altivolans :

Ibycus ut periit, index fuit altivolans grus.973

Dans cette œuvre unique en son genre, Ausone fait allusion à différents récits mythologiques ou historiques, ici l’assassinat du poète lyrique Ibycos. La construction sophistiquée place toujours en fin de vers des noms monosyllabiques, souvent précédés par un adjectif rare ou composé, ainsi altivolans suivi de grus. En plus du probable emprunt textuel, il faut remarquer que la forme allusive et énigmatique de cet ensemble de poèmes se rapproche de l’esthétique des emblèmes. Le terme harundo désigne par métonymie la flèche974 et se trouve associé, dans l’Énéide, au verbe figere, comme dans le deuxième vers de la subscriptio.975 Alciat s’est sans doute remémoré ce vers, inséré dans un contexte très similaire. En effet, Énée convie à un concours de tir à l’arc ses compagnons et les invite à atteindre une colombe en vol, attachée à un mât. Trois adversaires s’affrontent, seul le dernier parvient à transpercer l’oiseau.976

Une juste vengeance

Le dipsas doit son nom aux effets qu’il produit sur ces victimes. En effet, d’après Nicandre, ce serpent venimeux, plus petit qu’une vipère, provoquerait chez ceux qu’il mord une soif inextinguible (διψῶ), au point qu’ils ne peuvent cesser de boire jusqu’à en éclater.977 Ce serpent, mentionné également dans les textes latins par Pline l’Ancien et Lucain,978 se charge de punir l’oiseleur. Le reptile distille son venin et l’injecte dans le pied ← 474 | 475 → du malheureux. L’expression virus emittere (v. 4) se rencontre justement dans un vers de Lucain qui décrit les morsures des serpents égyptiens et les atroces souffrances qu’elles causent.979 Alciat utilise l’accusatif grec dipsada, attestant peut-être sa connaissance des textes grecs traitant des propriétés de ce reptile. Pourtant, il n’y a sans doute pas eu recours, étant donné que le dipsas apparaît également dans l’une des principales sources de cet emblème, une épigramme de l’Anthologie grecque.

Le modèle de la fable ésopique et de l’épigramme grecque

La subscriptio s’inspire essentiellement d’une fable d’Ésope, L’oiseleur et la vipère, et d’une épigramme d’Antipater de Sidon qu’Alciat entrelace. Voici d’abord la fable et sa morale, parfaitement adaptée à l’emblème, qu’Alciat passe pourtant sous silence :

ἰξευτὴς ἰξὸν ἀναλαβὼν καὶ καλάμους πρὸς ἄγραν ἐξῆλθεν. ἰδὼν δὲ κίχλαν ἐφ’ ὑψηλοῦ δένδρου καθεζομένην καὶ τοὺς καλάμους ἀλλήλοις ἐπὶ μῆκος συνάψας ἄνω πρὸς αὐτὴν συλλαβεῖν βουλόμενος ἀφεώρα. καὶ δὴ λαθὼν ἔχιν κοιμωμένην ὑπὸ πόδας ἐπάτησε. τῆς δ’ ὀργισθείσης καὶ δακούσης αὐτὸν ἐκεῖνος ἤδη λειποψυχῶν ἔλεγε· δύστηνος ἐγώ, ἕτερον γὰρ θηρεῦσαι βουλόμενος αὐτὸς ὑφ’ ἑτέρου ἠγρεύθην εἰς θάνατον. ὁ μῦθος δηλοῖ, ὅτι οἱ τοῖς πέλας ἐπιβουλεύοντες λανθάνουσι πολλάκις ὑφ’ ἑτέρων τοῦτ’ αὐτὸ πάσχοντες.980 ← 475 | 476 →

Puis, l’épigramme qui tire du récit d’une mort tragique une leçon morale :

Ὁ πρὶν ἐγὼ καὶ ψῆρα καὶ ἁρπάκτειραν ἐρύκων

 σπέρματος, ὑψιπετῆ Βιστονίαν γέρανον,

ῥινοῦ χερμαστῆρος ἐύστροφα κῶλα τιταίνων

  Ἀλκιμένης πτανῶν εἶργον ἄπωθε νέφος.

καί μέ τις οὐτήτειρα παρὰ σφυρὰ διψὰς ἔχιδνα

  σαρκὶ τὸν ἐκ γενύων πικρὸν ἐνεῖσα χόλον

ἠελίου χήρωσεν· ἴδ’, ὡς τὰ κατ’ αἰθέρα λεύσσων

 τοὐμ ποσὶν οὐκ ἐδάην πῆμα κυλινδόμενον.981

Nous reconnaissons certains des protagonistes de la subscriptio : dans la fable, l’oiseleur équipé de gluaux et la grive, dans l’épigramme, la grue et le dipsas venimeux. Bien qu’Alciat suive la trame des deux récits dans leurs grandes lignes, il ajoute, retranche et modifie de nombreux éléments. Parmi les proies de l’oiseleur, il reprend la grive engluée et la « grue au vol élevé », sans l’épithète « bistonienne », et traduit ὑψιπετῆ par l’adjectif altivola peut-être emprunté à Ausone ; il ajoute cependant l’alouette. L’oiseleur de la subscriptio dispose de plusieurs armes perfectionnées, la glu, les pièges, l’arc et la flèche, dont le grec Alciménès était dépourvu, lui qui n’était armé que de sa seule fronde. D’ailleurs, Alciménès n’est pas présenté comme un véritable auceps, mais plutôt comme un paysan soucieux d’écarter des semailles les oiseaux trop voraces. L’ἰξευτὴς de la fable se servait, quant à lui, uniquement de la glu et d’une perche de roseau. Alciat ajoute donc à la glu, deux autres instruments de chasse, absents des deux modèles grecs, en s’inspirant des poètes latins. Les attaques de la vipère ou du dipsas surprennent autant l’oiseleur que le paysan. Alciat souligne cependant davantage l’imprudence de l’auceps en lui attribuant ← 476 | 477 → l’adjectif non prudens (v. 3), absent chez Antipater et Ésope. Dans la subscriptio, la description de la morsure correspond davantage au modèle de l’épigramme où le venin est expulsé de la gueule de la vipère (τὸν ἐκ γενύων πικρὸν ἐνεῖσα χόλον/emissum virus ab ore iacit v. 4). Alors que, dans l’épigramme grecque, le serpent attaquait le malheureux sans raison précise, celui de la fable, comme celui de la subscriptio, cherche à se venger par sa morsure du tort subi puisqu’il a été piétiné. Alciat accentue cependant le thème de la vengeance bien méritée, en qualifiant la vipère d’ultrix (v. 3), quand Ésope ne la disait qu’« irritée ». Il ne cite pas la morale de la fable ésopique, pas plus que l’amère constatation de l’oiseleur au discours direct qui, en préparant le trépas pour autrui, périt à son tour. En se référant à la fable, le lecteur n’aura aucune peine à appliquer au récit cette leçon morale. En revanche, la conclusion de l’épigramme d’Antipater ressemble davantage aux deux derniers vers de la subscriptio, avec l’antithèse entre τὰ κατ’ αἰθέρα et ποσὶν correspondant à sidera et ante pedes. Cependant, si le poète grec tire du récit de la mort d’Alciménès une vérité générale, Alciat oriente beaucoup plus l’interprétation, en ajoutant l’expression securus fati et en remplaçant le vague τὰ κατ’ αἰθέρα par les étoiles (sidera).

La fable de l’Astrologue

La conclusion de la fable ésopique de l’Astrologue fait écho au dernier distique de la subscriptio et révèle ainsi une autre interprétation de notre emblème. Chez Ésope, un astrologue, tout absorbé par la contemplation des étoiles, tomba, une nuit, par inadvertance, dans un puits. Un passant, entendant ses cris et ses gémissements, s’approcha et lui dit avec une pointe d’ironie :

ὦ οὗτος, σὺ τὰ ἐν οὐρανῷ βλέπειν πειρώμενος τὰ ἐπὶ τῆς γῆς οὐχ ὁρᾷς ;982 ← 477 | 478 →

Cette conclusion ressemble beaucoup à notre emblème, l’antithèse τὰ ἐν οὐρανῷ/τὰ ἐπὶ τῆς γῆς correspondant à sidera/ante pedes. Le sort tragique de l’oiseleur rappelle la mésaventure de l’astrologue. Ce rapprochement thématique suggère une interprétation de la subscriptio plus spécifique que celle donnée par l’épigramme grecque ou la fable, soit qu’elle vise les astrologues.983 Le mot sidera et l’expression securus fati, ajoutés par Alciat, le confirment, laissant entendre que ce personnage qui « périt » prétendait connaître avec certitude les rouages du destin en observant les étoiles.

Les astrologues charlatans

À plusieurs reprises dans le Livre d’emblèmes, Alciat s’en prend aux astrologues qui se vantent de posséder une connaissance certaine de l’avenir. L’emblème précédent In astrologos, qui dérive également d’une épigramme de l’Anthologie grecque, met en scène Icare précipité dans la mer. Ce récit devrait servir d’avertissement aux astrologues imprudents auxquels le personnage mythologique est comparé :

astrologus caveat quicquam praedicere : praeceps

 nam cadet impostor dum super astra volat.984

Plusieurs points communs unissent cet emblème au nôtre, à commencer par le verbe cadere présent dans l’inscriptio Qui alta contemplantur, cadere et le terme sidera (v. 5) synonyme d’astra. Les astrologues prétendent connaître l’avenir de tous, alors que la mort les surprend eux-mêmes quand ils s’y attendent le moins. L’oiseleur de notre emblème, tandis qu’il observe les oiseaux et vise de son arc une grue qui vole très haut dans le ciel, ne prête pas attention au serpent caché à ses pieds. La conclusion que tire ← 478 | 479 → Alciat de l’anecdote correspond à celle de l’emblème In astrologos : l’observation des étoiles (sidera) et la mort imprévisible. La certitude orgueilleuse de connaître le destin est cependant plus explicitement exprimée dans l’emblème In astrologos que dans le nôtre. Alciat rejoint la critique sévère de nombreux humanistes de son temps vis-à-vis de l’astrologie. Pétrarque ouvre la voie à une querelle de près de trois siècles à ce sujet,985 en affirmant la liberté de l’homme opposée au fatalisme astral et en condamnant les astrologues charlatans, « ces faux prophètes qui vident de leur or les coffres des crédules, remplissent leurs oreilles de sornettes, leur esprit d’erreur et d’horreur et troublent leur vie présente par leurs prédictions sur l’avenir ».986 Jean Pic de la Mirandole est l’auteur d’un texte-clé de cette polémique : les Disputationes adversus astrologiam qui exercèrent une profonde influence et suscitèrent de nombreuses controverses.987 Il s’efforce d’y dénier à l’astrologie son statut de science, en prenant bien soin toutefois de la distinguer de l’astronomie.988 La critique de l’astrologie ne s’est pas éteinte avec Jean Pic de la Mirandole, mais s’est poursuivie durant le XVIème siècle.989 Alciat y apporte sa modeste contribution, non dénuée d’humour. ← 479 | 480 →

Conclusion

L’emblème Qui alta contemplantur cadere s’inscrit dans le cadre plus vaste de la polémique contre l’astrologie, amorcée déjà au tout début de la Renaissance. Comme dans l’emblème précédent In astrologos, Alciat ridiculise les vaines prétentions de ceux qui se vantent de connaître l’avenir et se laissent pourtant surprendre par la mort. L’astrologue est ici comparé à un oiseleur, si occupé à surveiller ses pièges et à viser une grue en plein vol, qu’il ne prête pas attention à la vipère rampant à ses pieds. Le malheureux périt des suites de la morsure du serpent des plus venimeux qui s’est vengé du dommage subi. Ainsi, l’emblème lance également un avertissement à ceux qui sont enclins à causer du tort à autrui et risquent d’être punis à leur tour. La subscriptio se fonde sur une épigramme d’Antipater de Sidon et sur la fable ésopique L’oiseleur et la vipère qu’Alciat entremêle habilement. En s’inspirant des poètes latins, il décrit tout l’arsenal de l’auceps, composé de glu, de pièges et de flèches, alors que, dans le poème grec, Alciménès n’était armé que d’une fronde et que l’ἰξευτὴς de la fable ne se servait que de gluaux. Alciat renonce à la morale de la fable, laissant le lecteur cultivé interpréter le récit par lui-même. Antipater de Sidon tirait de la mésaventure d’Alciménès une vérité générale qu’Alciat applique plus particulièrement à l’astrologue, s’inspirant en cela d’une autre fable ésopique, celle de l’astrologue tombé dans un puits, comme le dénote l’ajout des termes sidera et securus fati, absents des deux modèles grecs. L’inscriptio de l’emblème Qui alta contemplantur cadere pourrait d’ailleurs parfaitement s’accorder à cette fable. Alciat remanie ainsi l’anecdote empruntée à Antipater, qu’il mêle à celle de la fable ésopique et amalgame à d’autres sources antiques. Au premier niveau d’interprétation de la « juste vengeance », hérité de la fable L’oiseleur et la vipère, il en superpose un second et démontre ainsi le charlatanisme des astrologues. ← 480 | 481 →

Emblema CXII Dulcia quandoque amara fieri990

Emblème 112 La douceur devient parfois amertume

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Matre procul licta, paullum991 secesserat infans
 Lydius, hunc dirae sed rapuistis apes.
venerat hic ad vos placidas ratus esse volucres,
 cum nec ita immitis vipera saeva foret.
quae datis, ah, dulci stimulos pro munere mellis ;5
 proh dolor, heu sine te gratia nulla datur. ← 481 | 482 →

Tit. : PLAUT. Pseud. 63 ; 694-695 ; AMBR. Hex. 6,2,5 ; ERASMUS, Adag. 3933 (ASD II,8 p. 241) 1-6 : AP 9,302 et 548 5 pro munere : OV. Pont. 4,10,15 6 proh dolor : STAT. Theb. 1,77.

Un petit enfant lydien, laissant au loin sa mère, s’était un peu éloigné, mais vous, abeilles cruelles, vous lui avez ôté la vie. Il était venu près de vous en pensant que vous étiez de paisibles créatures ailées, alors qu’une vipère cruelle ne serait pas plus sauvage que vous. Ah ! Vous qui, en échange du doux don du miel, donnez vos dards. Ah douleur ! Hélas, sans toi, nul plaisir n’est accordé.

Emblema CXIII Fere simile ex Theocrito992

Emblème 113 Presque le même, tiré de Théocrite

Alveolis dum mella legit, percussit Amorem
furacem mala apes et summis spicula liquit
in digitis. tumido gemit at puer anxius993 ungue
et quatit errabundus humum Venerique dolorem
indicat et graviter queritur, quod apicula parvum5
ipsa inferre animal tam noxia vulnera possit.
cui ridens Venus : hanc imitaris tu quoque, dixit,
nate, feram, qui das tot noxia vulnera parvus.994

1-8 : [THEOC.] 19 2 furacem : PLAUT. Poen. 1386 ; Persa 421 4 quatit…humum : HOR. Carm. 4,1,28.

Tandis qu’il emportait du miel de la ruche, une méchante abeille frappa Amour voleur et laissa son dard au bout de ses doigts. Mais l’enfant gémit, inquiet de voir son ongle enfler et, courant en tous sens, il frappe le sol, pour signifier sa douleur à Vénus ; il se plaint avec véhémence qu’une minuscule abeille, un si petit animal, puisse lui infliger de si cruelles blessures. Vénus ← 482 | 483 → lui dit en riant : – Tu imites cette méchante bête, mon fils, toi qui, alors que tu es si petit, infliges aussi tant de cruelles blessures.

Picturae des emblèmes 112 et 113

Dans les trois premières éditions de H. Steyner, les emblèmes 112 et 113 ne reçoivent qu’une seule et même illustration. D’une ruche, posée sur un trépied, s’échappent quelques abeilles qui volent autour d’un enfant, nu et potelé, aux yeux bandés,995 muni d’ailes et brandissant une flèche. Ces différents attributs permettent d’identifier aisément Cupidon. La femme, également nue, tenant à la main une pomme, ne saurait être que sa mère Vénus. Pourtant, seule l’épigramme 113 nomme les deux divinités et mentionne explicitement la ruche (alveolis v. 1). La scène elle-même correspond plus étroitement à cette seconde épigramme, puisque Cupidon tend sa main vers Vénus, en se plaignant (v. 3-5).996 La première édition de C. Wechel ajoute une seconde gravure. Les deux picturae sont disposées sur la même page, en face des deux subscriptiones. Plus tard, dès l’édition de C. Wechel de 1536 avec traduction française, la première image est associée à l’épigramme 112 et la seconde à la 113. Ainsi, c’est à partir de cette date que les deux emblèmes sont définitivement séparés.997 Dans ces éditions parisiennes, la première gravure représente les deux protagonistes, exactement dans la même situation que ← 483 | 484 → l’unique image de l’édition princeps. Vénus, entièrement nue, les cheveux dénoués flottant au vent, tient une pomme, tandis que Cupidon, reconnaissable à son arc, ses ailes et ses yeux bandés, s’approche en lui tendant la main, suivi d’un essaim d’abeilles. En arrière-plan, une rangée de ruches est disposée sous un abri. La seconde image représente une femme vêtue d’une robe élégante998 et un enfant nu, dépourvu des attributs de Cupidon, qui, poursuivi par trois abeilles, accourt vers elle, en grimaçant de douleur et en lui tendant son doigt. Les deux picturae, en dépit de leurs différences manifestes, semblent toutefois illustrer la même scène, celle que décrit la subscriptio de l’emblème 113, de sorte qu’aucune des deux ne correspond parfaitement au texte qu’elle accompagne.999 Dans les éditions lyonnaises, les deux emblèmes 112 et 113 sont désormais nettement distingués, occupant chacun une page complète, encadrés par une frise décorative. Dans la première pictura, Cupidon s’enfuit à tire-d’aile, armé de son arc, alors que le texte affirme qu’il frappe du pied.1000 Il s’approche d’une Vénus agenouillée, coiffée d’un casque et revêtue d’une armure. Le graveur introduit ici un motif fréquent dans l’iconographie de la Renaissance : la Venus victrix ou armata, une Vénus belliqueuse, symbole de la guerre de l’amour.1001 Cette représentation de la déesse, bien qu’elle ne se justifie pas véritablement par le contenu de la subscriptio, renforce pourtant le message de l’emblème, en offrant une variante au thème de l’amour doux-amer. La seconde gravure montre un essaim d’abeilles qui jaillit du tronc d’un arbre creux, tandis qu’un enfant nu semble crier, en tendant sa main vers une femme coiffée ← 484 | 485 → d’un diadème et d’un voile, vêtue d’une longue robe, tous deux sans attributs.

Au cours de l’histoire du Livre d’emblèmes, le commentaire de Lorenzo Pignoria, centré sur l’iconographie, marque un tournant décisif dans la problématique de nos deux emblèmes. En effet, le commentateur, très préoccupé par la conformité des picturae avec le contenu des subscriptiones,1002 suggère d’intervertir l’ordre des gravures des emblèmes 112 et 113. Notre édition de référence, celle de Johannes Thuilius en 1621, prend en compte cet argument.1003 L’emblème 112 y est accompagné d’une gravure qui ressemble à celle de l’emblème 113 dans les éditions lyonnaises. Un enfant nu, mais sans signe distinctif particulier, s’approche d’une femme vêtue d’une longue robe, sans doute sa mère. Les abeilles ne logent pas dans des ruches, mais sortent du creux d’un arbre. Cette scène s’efforce, en représentant une mère et son enfant, d’illustrer plus fidèlement la subscriptio de l’emblème 112 qui ne mentionne ni Cupidon, ni Vénus. Inversement, la pictura de l’emblème 113, dont le motif reprend celui de la gravure associée à l’emblème précédent dans les éditions lyonnaises, représente Cupidon ailé et armé d’un arc, qui s’éloigne des ruches en levant son doigt et se dirige auprès de Vénus. Il n’en demeure pas moins que les deux picturae illustrent toujours la même scène, celle de l’emblème 113 : Cupidon, blessé au doigt, se plaignant à sa mère. Ainsi, malgré l’inversion de l’ordre des gravures, les images ne s’accordent pas mieux au contenu des épigrammes. ← 485 | 486 →

Les emblèmes 112 et 113 ne font-ils qu’un ?

Nous l’avons vu, dans l’édition princeps de 1531, les emblèmes 112 et 113 reçoivent non seulement une seule illustration, mais aussi le même titre, dans la mesure où le second s’intitule simplement Ad idem.1004 La similitude du thème, l’absence, dans la première édition, d’une deuxième illustration et d’un titre indépendant pour la seconde épigramme, ont fait naître un doute. Ne s’agirait-il pas, comme dans certains emblemata d’arbres,1005 de deux versions du même emblème ?1006 Cette situation se rapproche aussi de celle des emblèmes 61 et 62 consacrés tous deux à la chauve-souris.1007 Tandis que le premier s’intitule Vespertilio, le second porte le titre Aliud. Leurs picturae sont rigoureusement identiques et reproduites à double. Pourtant, leurs subcriptiones diffèrent par leur contenu et ils ont toujours été présentés comme deux entités séparées, dès leur première édition à Lyon par M. Bonhomme et G. Rouille.

Au contraire de l’emblème 113, la subscriptio de l’emblème 112 figurait déjà dans la collection de traductions d’épigrammes grecques de J. Cornarius, publiée en 1529 à Bâle par J. Bebel.1008 Alciat l’a intégrée dans l’Emblematum liber en y ajoutant un titre ← 486 | 487 → qui conférerait à l’ensemble une portée morale.1009 L’inscriptio repose sur l’antithèse entre les adjectifs neutres substantivés, dulcia et amara. Elle exprime une vérité générale ou un enseignement moral qui souligne que le plaisir se révèle parfois amer, qu’il est éphémère et peut se transformer en malheur. Cette vérité universelle peut s’appliquer plus particulièrement à l’amour qui, malgré sa douceur, engendre souvent de grandes souffrances. Or, rien ne permet, à s’en tenir à la subscriptio et à l’inscriptio, de rattacher l’emblème 112 au thème de l’amour. En revanche, l’emblème 113 nomme clairement Vénus et son fils Amour, l’archer qui inflige de cruelles blessures. Ainsi, seules les ressemblances superficielles entre les deux emblèmes qui, tous deux, évoquent la piqûre d’un enfant par une abeille, justifient leur rapprochement.

Structure et style de l’emblème 112

La subscriptio de l’emblème 112 raconte la mort d’un enfant lydien, piqué par une abeille, tandis qu’il s’était éloigné de sa mère et approché d’une ruche en toute innocence. En se fondant sur les similitudes entre cet emblème et le suivant, la plupart des commentateurs estiment que sous les traits de cet infans Lydius se cache Cupidon.1010 Or, rien ne permet de l’affirmer avec certitude, d’autant que le modèle grec de Bianor met en scène un certain Hermonax. Lorenzo Pignoria, auteur d’un commentaire des emblèmes, remet d’ailleurs en question cette identification.1011 Or, la personnalité de cet enfant conditionne l’interprétation de l’emblème. Les deux premiers distiques rapportent les circonstances de sa mort. Le dernier tire ← 487 | 488 → de cet événement tragique, sous la forme d’une lamentation avec de nombreuses interjections (ah v. 5 et proh, heu v. 6), une vérité générale : la douleur est si intimement liée au plaisir que l’une ne va pas sans l’autre. Alciat insiste particulièrement sur la cruauté des abeilles, en leur associant trois adjectifs synonymes, dirae (v. 2), immitis et saeva (v. 4) et en les considérant comme plus méchantes que des vipères. Dans l’avant-dernier vers, se cristallise le sens symbolique de la subscriptio. Alciat y oppose, par l’oxymore dulci stimulos, la douceur du miel aux dards piquants des abeilles. Cette opposition reflète, par analogie, celle du plaisir et de la douleur. Le dernier vers offre une variation de l’inscriptio à travers l’antithèse entre dolor et gratia de part et d’autre de la coupe du pentamètre.

Le modèle de l’épigramme grecque

La subscriptio de l’emblème est une adaptation d’une épigramme grecque de Bianor :

Κοῦρον ἀποπλανίην ἐπιμάζιον Ἑρμώνακτα,

 φεῦ, βρέφος ὡς ἀδίκως εἵλετε βουγενέες.

ἠγνοίησεν ὁ δειλὸς ἐς ὑμέας οἷα μελίσσας

 ἐλθών· αἱ δ’ ἔχεων ἦτε χερειότεραι·

ἀντὶ δέ οἱ θοίνης ἐνεμάξατε φοίνια κέντρα,

 ὦ πικραί, γλυκερῆς ἀντίπαλοι χάριτος.1012

Une autre épigramme d’Antipater de Thessalonique raconte une anecdote très similaire dont la malheureuse victime se prénomme aussi Hermonax :

Τὸ βρέφος Ἑρμώνακτα διεχρήσασθε, μέλισσαι,

 φεῦ κύνες, ἑρπυστὴν κηρία μαιόμενον· ← 488 | 489 →

πολλάκι δ’ ἐξ ὑμέων ἐψισμένον ὠλέσατ’, αἰαῖ,

 κέντροις. οἵ δ’1013 ὀφίων φωλεὰ μεμφόμεθα,

πείθεο Λυσιδίκῃ καὶ Ἀμύντορι μηδὲ μελίσσας

 αἰνεῖν, κἀκείναις πικρὸν ἔνεστι μέλι.1014

De ces deux poèmes, Alciat maintient la trame du récit : un très jeune enfant meurt des suites de piqûres d’abeilles. Il en conserve plusieurs éléments : l’ignorance de l’enfant, l’apparente innocence des abeilles (v. 3), la comparaison entre la cruauté des insectes, armés d’aiguillons, et celle des vipères ou des serpents (v. 4), la mention du « doux cadeau » qu’elles fournissent aux hommes (v. 5) et enfin l’antithèse entre douceur et amertume (v. 5-6). De l’épigramme de Bianor, il reprend l’aoriste εἵλετε, traduit par le parfait rapuistis (v. 2), également dans le sens euphémique de « enlever la vie ».1015 Ratus esse (v. 3) équivaut au verbe ἠγνοίησεν et laisse entendre que l’enfant ne se méfiait de rien. De même que les deux auteurs grecs citaient les aiguillons (φοίνια κέντρα v. 5 et κέντροις v. 4), Alciat mentionne les stimulos (v. 5), sans y ajouter l’épithète φοίνια de Bianor. Il traduit γλυκερῆς χάριτος par dulci munere, en s’inspirant d’une expression, pro munere, fréquemment utilisée en poésie, notamment chez Ovide dans la même position de l’hexamètre.1016 Il faut toutefois remarquer que χάρις correspond davantage au sens de gratia (v. 6), le plaisir ou la faveur, que de munus (v. 5). Il déplace l’interjection φεῦ, citée dans les deux poèmes grecs, du second au dernier vers de la subscriptio (heu). ← 489 | 490 →

Malgré les nombreuses similitudes, la subscriptio n’est une traduction ni de l’épigramme de Bianor, ni de celle d’Antipater de Thessalonique. D’après le commentateur Claude Mignault, Alciat aurait élevé au rang de mythe la simple anecdote, en remplaçant le jeune enfant Hermonax par l’infans Lydius, qu’il considère comme une périphrase pour désigner Cupidon.1017 Les habitants de Lydie passaient en effet pour des débauchés, s’adonnant à l’excès aux plaisirs de Vénus, comme l’attestent plusieurs proverbes antiques1018 et adages d’Érasme.1019 Alciat fait intervenir la mère (matre v. 1) que ne mentionnait aucun des textes grecs. Il supprime l’adjectif ἐπιμάζιον qui contribuait au pathos en présentant l’enfant comme un nourrisson encore allaité. Il intensifie les sentiments de douleur et d’affliction, en ajoutant à heu, traduction de grec φεῦ, les interjections, ah et proh, fréquentes en poésie.1020 Les deux épigrammes grecques insistent sur la cruauté des abeilles, qu’Alciat reconnaît aussi (v. 2 et 4), en la présentant comme pire que celle des serpents. Il souligne cependant davantage leur duplicité, sans doute pour mieux mettre en évidence le thème du dulce/amarum, en montrant que, de prime abord, elles apparaissent comme de « paisibles créatures ailées » (v. 3). ← 490 | 491 →

Dulcia et amara : un lieu commun de l’Antiquité à la Renaissance

L’adage Dulce et amarum répertorie trois passages de Plaute, un auteur familier d’Alciat, où apparaît l’oxymore dulce et amarum pour exprimer le mélange des sentiments de joie et de tristesse.1021 Dans le Pseudolus, un jeune homme, Calidore, a reçu une lettre de son amante, porteuse de mauvaises nouvelles, et affirme qu’elle est pour lui un mélange de douceur et d’amertume.1022 Plus loin, le même jeune homme vient de confier ses déboires à son ami Charinus et s’écrire :

dulcia atque amara apud te sum elocutus omnia :

scis amorem, scis laborem, scis egestatem meam.1023

Le troisième exemple cité, au contraire des deux premiers, ne se rattache pas au contexte des relations amoureuses, mais constate les bienfaits et les dangers de l’argent.1024 Le titre de l’emblème joue de même sur l’oxymore entre les deux adjectifs substantivés au neutre pluriel, dulcia et amara. Plusieurs autres textes utilisent cette même figure de style, ainsi saint Ambroise constate, dans l’Hexaméron que « les choses qui semblent d’abord douces, deviennent ensuite amères ».1025 Le père de l’Église utilise les adjectifs au neutre pluriel et le même verbe fieri que dans l’inscriptio. Alciat lui-même se réfère à ce topos, dans l’emblème 2071026 consacré au cédratier et à l’amour doux-amer, à travers l’oxymore iucundus amaror et le terme grec ← 491 | 492 → γλυκύπικρος, emprunté à Sappho.1027 Ce catalogue, bien que partiel, de quelques attestations de la formule dulce et amarum démontre que l’expression, malgré une certaine prédominance, ne se limite pas exclusivement à la sphère de l’amour. De même, l’interprétation de notre emblème, si l’on fait abstraction de l’identification respective de l’infans Lydius et de sa mère avec Cupidon et Vénus, ne se cantonne pas forcément aux sentiments contrastés suscités par l’amour.

Structure et style de l’emblème 113

La subscriptio de l’emblème 113 se compose de huit hexamètres, exactement comme son modèle grec, l’Idylle du Voleur de miel du pseudo-Théocrite. Cupidon1028 dérobait des rayons de miel dans une ruche, lorsqu’une abeille le surprend et lui fait payer son délit d’une piqûre au bout du doigt. L’abeille punit la main chapardeuse du petit effronté, comme le souligne l’enjambement qui place le mot digitis en évidence au début du troisième vers. Les quatre vers suivants relatent la réaction de Cupidon qui se met à pleurer, gémir et frapper le sol, pour manifester sa douleur ou peut-être sa colère capricieuse et puérile. Il se plaint à sa mère en soulignant la petite taille des abeilles, par l’adjectif parvum et le diminutif apicula, qu’il oppose à la cruauté de leurs piqûres, tam noxia vulnera. Le dernier distique rapporte, au discours direct, la réponse pleine de bon sens et d’ironie de Vénus à son fils. Celle-ci lui fait remarquer qu’il ressemble aux abeilles et a donc tort de se lamenter. L’analogie entre Cupidon et les abeilles est renforcée par la répétition de l’adjectif parvus (v. 5 et 8) et de l’expression noxia vulnera (v. 6 et 8). ← 492 | 493 →

L’Idylle du Voleur de miel

La dix-neuvième Idylle de Théocrite, intitulée Κηριοκλέπτης, le voleur de miel, sert de modèle à notre emblème. Bien que les philologues doutent de son authenticité,1029 elle est publiée parmi les autres œuvres du poète bucolique grec, dès l’édition d’Alde Manuce de 1495, puis dans la seconde de 1515, ainsi que dans celle de Philippe Junta à Florence et de Zacharias Callierges à Rome, toutes deux en 1516.1030 La subscriptio de l’emblème 113 est une traduction relativement fidèle de ce poème, composée également de huit hexamètres :

Τὸν κλέπταν ποτ’ Ἔρωτα κακὰ κέντασε μέλισσα

κηρίον ἐκ σίμβλων συλεύμενον, ἄκρα δὲ χειρῶν

δάκτυλα πάνθ’ ὑπένυξεν. ὃ δ’ ἄλγεε καὶ χέρ’ ἐφύση1031

καὶ τὰν γᾶν ἐπάταξε καὶ ἅλατο, τᾷ δ’ Ἀφροδίτᾳ

δεῖξεν τὰν ὀδύναν, καὶ μέμφετο ὅττι γε τυτθόν

θηρίον ἐντὶ μέλισσα καὶ ἁλίκα τραύματα ποιεῖ.

χἀ μάτηρ γελάσασα· τὺ δ’ οὐκ ἴσος ἐσσὶ μελίσσαις,

ὃς τυτθὸς μὲν ἔεις τὰ δὲ τραύματα ἁλίκα ποιεῖς ;1032

La version latine de notre emblème suit de près le texte grec et respecte la construction des phrases. Ainsi, dans le premier ← 493 | 494 → distique, Alciat traduit le complément d’objet direct κλέπταν Ἔρωτα par Amorem furacem, le sujet κακὰ μέλισσα par mala apes, le verbe κέντασε par percussit, κηρίον, le rayon de miel, par mella, ἐκ σίμβλων par alveolis, le participe συλεύμενον par le verbe conjugué legit, ἄκρα δάκτυλα par summis digitis. L’adjectif furax pour désigner le voleur, possible souvenir de Plaute, confère, lorsqu’il s’applique au dieu, une portée comique à la scène.1033 Le verbe percutio n’est pas choisi au hasard, puisqu’il souligne les points communs entre l’abeille et Cupidon. En effet, il se rencontre dans l’expression percussus amore, fréquente chez les poètes, qui signifie la puissance de l’amour qui bouleverse, transperce et frappe de stupeur, qu’il s’agisse de l’amour tout court, de l’amour de la gloire ou des Muses.1034 De même, dans le distique suivant, quatit humum correspond à τὰν γᾶν ἐπάταξε, dolorem indicat à δεῖξεν τὰν ὀδύναν, queritur à μέμφετο et le datif Veneri à τᾷ δ’ Ἀφροδίτᾳ. L’expression tumido ungue rend l’idée de χέρ’ ἐφύση.1035 Les quatre derniers vers peuvent se lire en parallèle, presque mot à mot. L’abeille, qualifiée de parvum animal fait écho à τυτθόν θηρίον et à μέλισσα, tam noxia vulnera à ἁλίκα τραύματα. Alciat utilise la même expression quatere humum qu’Horace, dans la première pièce du quatrième livre des Odes, où il adresse des supplications à Vénus, « mère cruelle des doux désirs ».1036 L’épithète ridens de Vénus traduit le grec γελάσασα, mais Horace l’utilisait aussi dans la formule ridens Venus.1037 Alciat répète l’adjectif parvus (v. 5 et 8) et l’expression noxia vulnera (v. 6 et 8), en ne changeant que l’adverbe tam en tot, de même que Théocrite répétait τυτθός (v. 5 et 8) et ἁλίκα τραύματα (v. 6 et 8). D’infimes différences surgissent toutefois. Alciat ne maintient pas l’antithèse ← 494 | 495 → entre l’animal si petit et les blessures si grandes (τυτθόν/ ἁλίκα), mais oppose, au contraire, le parvum animal aux noxia vulnera qu’il inflige. Cet adjectif noxius possède un sens beaucoup plus fort que le grec ἁλίκα, équivalent de tanta, puisqu’il signifie généralement nuisible, voire même criminel. Dans l’Ibis, Ovide l’utilise justement pour qualifier le dard « malfaisant » d’une abeille qui a transpercé les yeux d’un poète.1038

Le motif du Cupidon voleur de miel à la Renaissance

Au cours du XVIème siècle, les deux Lucas Cranach, père et fils, ont peint plus de trente versions du thème de Cupidon piqué par des abeilles.1039 L’une d’elles, conservée à Glasgow, insère une épigramme de quatre vers, qui résume brièvement la mésaventure de Cupidon et en déduit une leçon morale, similaire à la subscriptio de notre emblème :

Dum puer alveolo furatur mella Cupido,

 furanti digitum cuspide fixit apis,

sic etiam nobis brevis et peritura voluptas

 quam petimus tristi mixta dolore nocet.1040

De nombreux historiens de l’art se sont penchés sur l’auteur de ces vers qui semble pouvoir être identifié à un poète allemand, élève et ami de Philippe Melanchthon, Georg Sabinus.1041 Ce détour nous rappelle les liens étroits qui unissent peinture et littérature et nous permet aussi de rappeler que ce thème du Cupidon voleur de miel, vecteur d’une allégorie de l’amour doux-amer, a connu un grand succès au XVIème siècle, comme l’attestent non ← 495 | 496 → seulement les toiles des Cranach, mais encore les nombreuses traductions en latin et en langue vernaculaire de l’Idylle du Voleur de miel.1042 En 1528, la collection d’épigrammes grecques de Johannes Soter en propose plus de cinq versions latines différentes,1043 dont celles de Philippe Melanchthon, Joachim Camerarius et Caspar Velius, tous trois membres du cercle humaniste de Wittenberg en lien avec le peintre Lucas Cranach. Celle d’Alciat manque toutefois à l’appel.

Conclusion

L’édition princeps de 1531 présentait les emblèmes 112 et 113 avec une seule et même illustration et une seule inscriptio, le second ne recevant en effet que le titre Ad idem. Si H. Steyner les a réunis dans cette première édition, c’est qu’il existe un lien indéniable entre eux : le motif de l’enfant piqué par des abeilles. Rien ne prouve cependant qu’Alciat les ait lui-même conçus comme un ensemble cohérent, d’autant plus qu’ils ne traitent pas exactement du même thème et ne s’inspirent pas du même modèle. Dans les éditions parisiennes de C. Wechel, dès 1534, une seconde image est ajoutée et le titre de l’emblème 113 devient Fere simile e Theocrito, à peine plus pourtant que Ad idem. Dans l’édition avec traduction française de 1536, les deux emblèmes sont nettement distingués, sans doute pour des raisons purement éditoriales et cette séparation perdure dans toutes les éditions ultérieures. La question de l’implication de l’auteur dans la mise en page et l’organisation du recueil s’ajoute ici à celle de l’adéquation des deux images avec leur subscriptio respective, dès la première édition latine de C. Wechel. D’après Lorenzo Pignoria, les gravures des emblèmes 112 et 113 auraient été interverties. Or, même dans l’édition de Padoue qui ← 496 | 497 → tient compte de cette correction, les picturae ne correspondent pas complètement aux textes, dans la mesure où, malgré leurs différences, les deux images illustrent la même scène, celle de l’emblème 113.

Si les deux subscriptiones présentent de nombreuses similitudes, puisqu’elles mettent en scène un enfant piqué par des abeilles cruelles et illustrent le thème du dulce et amarum, bien connu à travers un adage d’Érasme, elles sont toutefois loin d’être identiques. En effet, la première, qui s’inspire librement de deux épigrammes de l’Anthologie grecque, figurait déjà dans le recueil de J. Cornarius et Alciat s’est contenté d’y ajouter le titre Dulcia quandoque amara fieri afin de donner une portée morale à l’anecdote. Elle raconte la mort d’un « enfant lydien », que les commentateurs humanistes ont assimilé à Cupidon, piqué par des abeilles. Or, rien ne permet d’identifier avec certitude l’infans Lydius au dieu archer impitoyable. Alciat insiste davantage que ses modèles grecs sur la duplicité des abeilles, en apparence « paisibles créatures ailées », pourtant plus cruelles que des vipères. Leur doux don, le miel, se révèle rempli d’amertume. L’antithèse entre dolor et gratia souligne une vérité générale qui ne s’applique pas uniquement à l’amour, à savoir que le plaisir et la douleur sont liés. La seconde épigramme, composée de huit hexamètres, constitue une traduction fidèle de l’Idylle du Voleur de miel, attribuée à Théocrite, dont plusieurs éditions ont vu le jour une quinzaine d’années avant la publication de l’emblème. Les très nombreuses traductions, ainsi que les peintures des deux Lucas Cranach, attestent la popularité du thème au XVIème siècle. Cupidon et Vénus sont ici explicitement nommés. Lorsque le jeune dieu vole un rayon de miel, une abeille le punit et lui enfonce son dard au bout du doigt. Le malheureux se plaint à sa mère, en soulignant, par les antithèses et les répétitions, la disproportion entre ce si petit animal et les blessures si grandes qu’il inflige. Et elle de lui rétorquer qu’elles sont à l’image de celles qu’il cause lui-même. Le lecteur pourra déduire de cette pointe d’ironie que l’amour, personnifié par Cupidon, peut causer des souffrances, malgré sa douceur. ← 497 | 498 →

Emblema CXXIV In illaudata laudantes

Emblème 124 Contre ceux qui louent ce qui ne mérite pas de louanges

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Ingentes Galatum semiermi1044 milite turmas,
 spem praeter, trepidus fuderat Antiochus,
Lucarum cum saeva boum vis, ira, proboscis,
 tum primum hostiles corripuisset equos.
ergo trophaea locans elephantis imagine pinxit5
 insuper et sociis, occideramus, ait,
bellua servasset ni nos foedissima barrus ;
 ut1045 superasse iuvat, sic superasse pudet.

1-8 : LUCIAN. Zeux. 8-11 1 semiermi milite : LIV. 36,19,9 3 Lucarum boum : PLIN. Nat. 8,16 ; PLAUT. Cas. 846 ; LUCR. 5,1302 ; AUSON. XXVII,11,12.

Antiochos, tremblant de peur, avait, contre toute espérance, mis en déroute les immenses troupes des Galates avec ses hommes à moitié armés quand, pour la première fois, la puissance redoutable des bœufs lucaniens, leur rage et leur trompe avaient surpris les chevaux ennemis. Aussi, lorsqu’il dressa les trophées, il fit peindre dessus l’image d’un éléphant et dit à ses alliés : – Nous aurions péri, si l’éléphant, cette bête sauvage très repoussante, ne nous avait sauvés ; autant il est agréable d’avoir vaincu, autant il est honteux d’avoir vaincu ainsi. ← 498 | 499 →

Picturae

L’éléphant, héros de l’emblème In illaudata laudantes, figure sur toutes les images, bien reconnaissable à sa taille, sa trompe, ses grandes oreilles et ses défenses recourbées. Il se tient debout près d’un trophée composé de plusieurs armes, adossé à un arbre. Cette disposition pourrait avoir été inspirée par une description virgilienne dans l’Énéide.1046 Les picturae portent leur attention sur les trophaea (v. 5) et se plaisent à représenter le pachyderme, maintes fois évoqué dans la subscriptio.

Structure et style de l’emblème

L’inscriptio In illaudata laudantes joue sur la répétition antithétique de deux termes de même racine étymologique et condamne « ceux qui louent ce qui ne mérite pas de louanges ». L’emblème se fonde sur une anecdote historique pour en tirer une leçon morale de portée universelle, énoncée dans le dernier vers. L’éléphant, utilisé dans l’Antiquité comme une arme de guerre,1047 y est mis en scène et désigné à plusieurs reprises sous des noms différents : Lucarum boum (v. 3), elephantis (v. 5), barrus et foedissima1048 bellua (v. 7). Le roi Antiochos y eut recours pour mettre en déroute les immenses troupes des Galates, alors que ses hommes n’étaient qu’à peine armés. L’hyperbate (v. 1) donne l’impression que les ingentes turmas encerclent, pour ainsi dire, semiermi milite1049 et souligne ainsi la puissance écrasante des Galates. Grâce à la force et à la taille des éléphants, le roi séleucide vainquit, contre toute attente. Or, au contraire de ce que laisse entendre l’inscriptio, il ne s’en vanta pas auprès de ses soldats. En effet, ← 499 | 500 → Antiochos ne semble pas s’enorgueillir de cette victoire qu’il attribue à l’intervention des éléphants et non à la valeur de ses soldats, de sorte que l’on ne saurait lui reprocher d’être un homme « qui loue ce qui ne mérite pas de louanges ».1050 Au contraire, il est capable de distinguer ses propres mérites de ceux d’autrui. Le dernier pentamètre présente de fait cette victoire comme honteuse et indigne. Il repose sur le balancement ut…sic, le parallélisme de construction et la répétition du verbe superasse de part et d’autre de la coupe : « ut superasse iuvat,// sic superasse pudet. »

Un pachyderme, armé jusqu’aux dents

Plusieurs épisodes de l’histoire grecque et romaine font allusion à l’intervention des éléphants dans les combats.1051 La physionomie de cet animal, sa taille, son poids, ses défenses et sa trompe, auxquels s’ajoutaient des ornements destinés à effrayer l’ennemi, contribuaient à en faire une arme redoutable lors des batailles rangées. Alors que l’emblème 177 Pax mentionne son dos garni de tours et ses défenses acérées, il est question ici de sa puissance, de sa rage et de sa trompe. Selon le récit de Pline l’Ancien, les Romains se trouvèrent pour la première fois nez à nez avec des éléphants, lors de la guerre contre Pyrrhus en 280 av. J.-C. :

elephantos Italia primum vidit Pyrri regis bello et boves Lucas appellavit in Lucanis visos anno urbis CCCCLXXII […].1052

Alciat utilise la même périphrase (Lucarum boum v. 3) que le naturaliste pour désigner ces animaux. Celle-ci se rencontre toutefois chez plusieurs autres auteurs familiers d’Alciat.1053 Ce nom tire son origine du lieu où l’éléphant fut aperçu pour la ← 500 | 501 → première fois par les Romains, en Lucanie, et de sa grande taille qui évoquait celle des plus grands animaux connus, c’est-à-dire les bœufs.1054 Le terme technique proboscis ou promoscis pour désigner la trompe figure essentiellement chez les naturalistes ou les lexicographes.1055 C’est sans doute à Aristote que nous devons la meilleure description de la trompe de l’éléphant qu’il compare à une main dont il se sert pour porter les aliments secs ou liquides à sa bouche.1056 Nous verrons dans le paragraphe suivant qu’elle pouvait aussi servir à d’autres usages.

L’anecdote historique : la demi-victoire d’Antiochos

L’épisode de la guerre menée par Antiochos Ier Sôter contre les Galates, sur lequel se fonde la subscriptio, est rapporté par Lucien de Samosate dont les œuvres ont été publiées pour la première fois en 1496. Le récit très imagé du Zeuxis1057 présente, avec ironie, le portrait d’un roi Antiochos, prompt à se laisser effrayer et à perdre espoir en voyant les troupes des Galates courageux et supérieurs en nombre, leurs hoplites protégés par des boucliers et des cuirasses de bronze, leurs cavaliers disposés sur chaque aile et leurs chars armés de faux. Alors qu’il songe déjà à capituler, Théodotas de Rhodes propose une stratégie de secours : lancer par surprise leurs seize éléphants afin d’effrayer les chevaux ennemis et semer le trouble dans les rangs de leurs ← 501 | 502 → adversaires. Lucien décrit les barrissements, les défenses et surtout les trompes dressées des éléphants.1058 L’attaque se solde par un terrible carnage et la fuite désordonnée des quelques survivants. Après sa victoire, Antiochos, en larmes, s’adresse à ses hommes en ces termes :

ὁ δὲ καὶ δακρύσας, ὥς φασιν, αἰσχυνώμεθα, ἔφη, ὦ στρατιῶται, οἷς γε ἡ σωτηρία ἐν ἑκκαίδεκα τούτοις θηρίοις ἐγένετο· ὡς εἰ μὴ τὸ καινὸν τοῦ θεάματος ἐξέπληξε τοὺς πολεμίους, τί ἂν ἡμεῖς ἦμεν πρὸς αὐτούς ; ἔπι τε τῷ τροπαίῳ κελεύει ἄλλο μηδέν, ἐλέφαντα δὲ μόνον ἐγκολάψαι.1059

Alciat écourte bien évidemment ce long récit et ne retient que les éléments essentiels : le contraste entre les troupes Galates, nombreuses et bien armées (ingentes turmas v. 1), et les soldats d’Antiochos, mal équipés et en nombre inférieur (milite semiermi v. 1), la crainte du roi (trepidus v. 2), l’attaque des éléphants, en particulier la menace de leur trompe (proboscis v. 3), la frayeur des chevaux ennemis qui n’en avaient jamais vu (v. 4) et les trophées ornés de l’image d’un éléphant (v. 5). Compte tenu de la brièveté d’une épigramme, il ne peut décrire en détail les deux armées et leur équipement, ni le déroulement des opérations, ni l’étendue du désastre. Il ne mentionne pas non plus l’intervention du fin tacticien Théodotas et passe sans transition au triomphe d’Antiochos. Celui-ci s’adresse à ses soldats qu’Alciat nomme sociis (v. 6), sans doute en référence au récit de Lucien qui parle des Macédoniens placés sous les ordres ← 502 | 503 → d’Antiochos.1060 Alciat ne traduit pas véritablement le discours d’Antiochos, qui fait référence à l’intervention salutaire des seize éléphants, mais en conserve l’essence (v. 6-7). Le terme bellua (v. 7), en apposition à barrus, rappelle θηρίοις. La notion de honte (αἰσχυνώμεθα) réapparaît à travers le verbe pudet (v. 8). L’ajout du dernier vers, qui ne figurait pas dans le passage de Lucien, permet d’énoncer une vérité générale à partir de cette anecdote. Cette sentence bien frappée exprime toute l’amertume d’un succès obtenu, sans véritable gloire et sans bravoure.

Conclusion

Centré sur une anecdote historique rapportée par Lucien de Samosate, l’emblème In illaudata laudantes met en scène l’éléphant dans son rôle belliqueux. Le roi séleucide Antiochos, sur le point de se décourager devant la puissance et le nombre de ses ennemis Galates, lance ses éléphants contre leur cavalerie. La structure du premier vers souligne parfaitement les forces inégales des deux armées. Les chevaux de ses adversaires, saisis de frayeur en voyant pour la première fois ces animaux imposants, s’enfuient et Antiochos remporte ainsi la victoire, en dépit des circonstances qui lui étaient défavorables. Alciat résume dans les quatre premiers vers le récit détaillé de la bataille du Zeuxis de Lucien. Après la victoire, le roi déclare à ses soldats qu’ils ne doivent leur salut qu’aux éléphants et pour cette raison, fait peindre une image de l’animal sur les trophées. Alciat ne traduit pas le discours d’Antiochos, bien qu’il en conserve l’essentiel. Il ajoute le dernier vers, construit sur le parallélisme et la répétition de superasse, afin de souligner le paradoxe de cette victoire qui n’en est pas une. L’inscriptio semble en décalage par rapport à l’épigramme, elle qui suggère de condamner « ceux qui louent ce qui ne mérite pas de louanges », alors que le roi Antiochos a humblement reconnu que sa victoire sur les Galates ne reposait que sur l’intervention des éléphants et était donc indigne de louanges. L’attitude d’Antiochos, capable d’évaluer ses propres ← 503 | 504 → mérites, permet justement de donner un contre-exemple du vice dénoncé par le titre de l’emblème.

Emblema CXXVI Ex damno alterius, alterius utilitas1061

Emblème 126 L’un tire avantage du dommage de l’autre

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Dum saevis ruerent in mutua vulnera telis

 ungue leaena ferox dente timendus aper,

accurrit vultur spectatum et prandia captat.

 gloria victoris praeda futura sua est.

1-4 : AESOP. 152 ; IGNAT. DIAC. Tetrast. 1,5 1 saevis…telis : OV. Met. 14,402 mutua vulnera : OV. Met. 3,123 ; 7,141 ; Trist. 2,319 2 dente timendus aper : OV. Epist. 4,104 4 praeda futura : AMBR. Hex. 5,23,81.

Tandis qu’une lionne aux griffes féroces et un sanglier aux défenses redoutables se précipitaient pour s’infliger de mutuelles blessures avec leurs armes cruelles, un vautour se hâte pour les observer et cherche à se procurer un repas. La gloire du vainqueur sera son butin. ← 504 | 505 →

Picturae

Toutes les picturae représentent un combat acharné entre un sanglier et un lion dont la crinière le distingue de la leaena (v. 2). Alors que, dans l’édition princeps, plusieurs oiseaux sont perchés sur l’arbre qui surplombe l’arène du combat, dans les éditions ultérieures, un seul, penché en avant, observe les deux assaillants. Ces deux dernières images accentuent la violence du combat en montrant les deux animaux aux prises l’un avec l’autre, les soies hérissées du sanglier et la queue dressée du lion, tandis que, dans la première gravure, ils se font face en se toisant, avant de passer à l’attaque. Si le lion et le sanglier sont parfaitement reconnaissables, il est plus difficile d’identifier avec précision le vautour.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio relate la lutte acharnée d’une lionne face à un sanglier. Leur affrontement est mis en scène par la structure même du second vers, les parallélismes de construction et la coupe du pentamètre : « ungue leaena ferox // dente timendus aper […]. » Le nom des deux protagonistes est accompagné d’un adjectif qualificatif construit de façon parallèle avec un ablatif, comme pour souligner l’équivalence de leurs forces. Un vautour s’approche à tire-d’aile pour profiter de la situation. Alciat condense le récit en suggérant que le charognard se nourrira de la dépouille du vaincu. Le verbe captare (v. 3) est utilisé par exemple dans les Satires d’Horace pour décrire l’avidité de Tantale assoiffé qui « veut saisir les flots fuyant ses lèvres ».1062 Il ne se limite cependant pas au registre poétique, mais appartient aussi au langage juridique où il s’applique spécifiquement aux « captateurs d’héritage ».1063 Ainsi, le choix de ce terme laisse entendre que l’attitude du vautour ressemble à celle d’un Tantale, présenté dans l’emblème 85 Avaritia ← 505 | 506 → comme la personnification de ce vice,1064 ou d’un captateur d’héritage malhonnête et cupide.1065 Le dernier vers conclut par une formule si lapidaire qu’elle en devient énigmatique. En effet, qui est le vainqueur de cette lutte ? Quelle sera sa « gloire » ? Qui désigne l’adjectif possessif sua ? L’action reste en suspens puisque le vautour observe et attend. Les deux traductions françaises de B. Aneau1066 et de C. Mignault1067 estiment que la gloire du vainqueur, autrement dit le cadavre du vaincu, deviendra la proie du vautour. Cette affirmation laisse entendre que le vainqueur ne jouit pas de son triomphe dont un autre retire des bénéfices. L’inscriptio, qui joue sur la répétition de l’adjectif alterius et l’antithèse entre damno et utilitas, prend la forme d’une vérité générale qui sert de légende explicative à la situation représentée par les picturae et décrite par la subscriptio. Elle oppose le dommage de l’un, le vaincu ou le vainqueur privé des résultats de sa victoire, au profit de l’autre, le vautour.

L’inspiration des fabulistes I : Ésope

Une fable ésopique, transmise dans l’édition aldine de 1505, raconte la même anecdote que l’emblème, en mettant en scène d’autres protagonistes :

λέων καὶ ἄρκτος βουνεύρῳ περιτυχόντες περὶ τούτου ἐμάχοντο. δεινῶς οὖν ὑπ’ ἀλλήλων διατεθέντες ὡς ἐκ τῆς πολλῆς μάχης καὶ σκοτοδινιᾶσαι ἀπαυδήσαντες ἔκειντο. ἀλώπηξ δὲ κύκλῳ περιιοῦσα πεπτωκότας αὐτοὺς ἰδοῦσα καὶ τὸ βούνευρον ἐν τῷ μέσῳ κείμενον τοῦτο διὰ μέσου ἀμφοῖν διαδραμοῦσα καὶ ἁρπάσασα φεύγουσα ᾤχετο. οἱ δὲ βλέποντες μὲν αὐτήν, μὴ δυνάμενοι δὲ ἀναστῆναι· δείλαιοι ἡμεῖς, εἶπον, ὅτι δι’ ← 506 | 507 → ἀλώπεκα ἐμοχθοῦμεν. ὁ μῦθος δηλοῖ, ὅτι ἄλλων κοπιώντων ἄλλοι κερδαίνουσιν.1068

Dans cette fable, un lion et un ours luttent presque jusqu’à la mort pour s’emparer d’un faon qui échoit finalement au renard. Dans la subscriptio, en revanche, le sanglier et la lionne combattent, sous le regard d’un vautour, sans raison apparente puisqu’aucune proie n’est mentionnée. La subscriptio remplace les animaux en présence, concentre la fable en omettant la proie, la description des combats acharnés, la fatigue des adversaires et la réplique au discours direct. Elle ne maintient en somme que la trame générale du récit et, peut-être, le contenu moral. En effet, l’epimythium est proche de l’inscriptio de l’emblème. Il comporte une opposition entre l’effort et le profit, similaire à celle entre damnum et utilitas, la répétition du pronom ἄλλος faisant écho à celle de alter :

ὁ μῦθος δηλοῖ, ὅτι ἄλλων κοπιώντων ἄλλοι κερδαίνουσιν.1069

L’inspiration des fabulistes II : Babrios

Si Alciat s’est inspiré de la fable ésopique du lion et de l’ours, pourquoi a-t-il remplacé le lion, l’ours et le renard par la lionne, le sanglier et le vautour ? Une fable en trimètres iambiques d’Ignatius Diaconus, attribuée au XVIème siècle à Babrios, peut aisément l’expliquer : ← 507 | 508 →

Λέων μάχην ἔστησε πρὸς ποτὲ κάπρῳ.

γύπες δ’ἄνωθεν ἐσκόπευον τὴν ἔριν.

βρῶσιν ποιῆσαι τὸν ἡττηθέντα τάχα.

φίλους δ’ ὁρῶντες ἠστόχουν τῶν ἐλπίδων.

Ἐπιμύθιον· ὅτι οὐ δεῖ ἀλλοτρίοις κακοῖς ἐπιχαίρειν.1070

Bien que nous retrouvions ici les mêmes animaux que dans la subscriptio, Alciat remplace le lion par une lionne et les γῦπες au pluriel par un unique vautour. Il s’attarde aussi à décrire plus précisément l’apparence féroce des deux adversaires. Le second distique de la fable énonce ce que l’épigramme d’Alciat passe sous silence, à savoir que le charognard se repaîtra du cadavre du vaincu, au contraire de la fable ésopique, où le renard ← 508 | 509 → s’empare du faon, en épargnant les deux prédateurs. De plus, au lieu de réconcilier les deux adversaires, Alciat préfère maintenir le suspense et laisse le vautour en attente. Il ne retient pas non plus la morale : « Il ne faut pas se réjouir du malheur des autres. » Celle-ci ne semble d’ailleurs pas s’accorder à son récit. Alors que le lecteur s’attend sans doute à une conclusion semblable à la morale de l’une des fables, il la remplace par son propre commentaire très elliptique : « […] gloria victoris praeda futura sua est. » Malgré les similitudes de cette fable versifiée avec l’anecdote de la subscriptio, Alciat ne nous en livre pas une exacte traduction.

Des luttes fratricides

La description des deux bêtes sauvages cherche à mettre en évidence leur cruauté et leurs armes pareillement redoutables, grâce au parallélisme de construction. Chez les poètes classiques, la lionne incarne la cruauté. Ainsi, Catulle affirme que seule une lionne des monts de Libye pourrait avoir enfanté un cœur aussi impitoyable et insensible aux supplications que celui du destinataire de son épigramme.1071 Saint Jérôme ajoute que, d’après les auteurs d’histoire naturelle, les lionnes sont plus féroces (ferociores) que les lions, surtout lorsqu’elles allaitent leurs petits.1072 Peut-être est-ce là la raison de la substitution du mâle de la fable par la femelle ? De plus, la leaena (v. 2) est qualifiée de ferox, comme chez saint Jérôme. La fin de l’hexamètre, dente timendus aper est empruntée directement à l’une des Héroïdes d’Ovide :

ipsa comes veniam, nec me latebrosa movebunt

 saxa neque obliquo dente timendus aper.1073 ← 509 | 510 →

Le même Ovide allie les mots saevis et telis1074 et emploie à plusieurs reprises l’expression mutua vulnera (v. 1) : une première fois, dans les Métamorphoses, lorsque les hommes nés des dents de dragon semées dans la terre thébaine par Cadmos s’entretuent ;1075 une seconde fois, toujours pour décrire le massacre mutuel de ces hommes nés de la terre ;1076 enfin, dans les Tristes, la formule s’insère dans l’évocation de la lutte fratricide d’Étéocle et de Polynice.1077 Dans les deux premiers passages, Ovide compare les combats des hommes nés de la terre à une lutte intestine (suo Marte) et à une guerre civile (civili acie) ; dans le dernier, il évoque le duel entre deux frères unis par le sang. Les références textuelles à ces deux mythes pourraient orienter l’interprétation de l’emblème et mettre en lumière sa portée morale, en laissant entendre que les guerres civiles sont destructrices et qu’elles ne profitent pas à ceux qui les ont initiées.

Un vautour vaut-il un renard ?

Tout au long des siècles de littérature grecque et latine, dès les épopées homériques,1078 les vautours jouissent d’une mauvaise réputation. Ils se nourrissent de charognes, sont attirés par l’odeur des cadavres et réputés pour leur avidité.1079 Aristote relève qu’ils accompagnent les armées, parce qu’ils savent par expérience que les batailles font des morts.1080 En ce sens, le choix du vautour dans la subscriptio correspond tant au lieu commun ← 510 | 511 → antique qu’au régime alimentaire du rapace. Dans l’Hexaméron, Ambroise de Milan fait écho à cette observation des naturalistes, en usant de la même expression qu’Alciat praeda futura (v. 4) :

interrogabo te, tu autem responde mihi unde vultures mortem hominum signis quibusdam adnuntiare consueverint, quo indicio docti atque instructi sint, ut, cum bellum lacrimabile inter se adversae acies instruant, multo praedictae volucres sequantur agmine et eo significent quod multitudo hominum casura sit bello futura praeda vulturibus.1081

Le charognard plane au-dessus des armées comme un mauvais présage. Il apparaît aussi dans un passage de L’âne d’or où Apulée compare les avocats et les juges malhonnêtes à « des vautours en toge ».1082 Cette réflexion parodique, menée par l’âne Lucius, met en lumière une interprétation possible de l’emblème. L’épigramme pourrait en effet viser les avocats sans scrupule qui s’enrichissent sur le dos de leurs clients et profitent des querelles qui désunissent les hommes. L’adage Si vultur es, cadaver expecta offre un autre éclairage, en affirmant que les vultures désignent par métaphore les « captateurs d’héritage ».1083 Le verbe captat (v. 3), qui appartient au jargon juridique, tend à confirmer ces interprétations. L’emblème offre cependant encore d’autres angles de lecture. ← 511 | 512 →

Contexte historique et politique

Notre subscriptio, comme l’emblème 42 Firmissima convelli non posse,1084 doit, selon les commentateurs du XVIème siècle, être interprétée à travers le prisme de la situation politique contemporaine. Les menaces turques sur les frontières du Saint-Empire romain germanique suscitent les plus vives craintes et expliquent sans doute que cette interprétation se soit imposée à l’esprit des premiers commentateurs de l’emblème, ainsi Barthélemy Aneau, en 1549 :

Cecy semble estre dict des Princes Chrestiens, faisans la guerre l’ung à l’aultre, et du Turc, qui ce pendant regardant le debat, prent le fruict de leur perte, usurpant tousjours sur la Crestienne Europe.1085

En revanche, il est impossible de déterminer si telle était effectivement la pensée originelle de l’auteur. Quelques indices pourraient cependant valider l’interprétation de B. Aneau, répercutée ensuite dans les commentaires ultérieurs de l’Emblematum liber.1086 Le lien entre les vautours et les armées en marche, relevé par les auteurs antiques, renforce la vraisemblance de cette hypothèse. Érasme a exprimé avec beaucoup d’insistance, dans le long adage Dulce bellum inexpertis, son horreur des guerres sous toutes leurs formes et s’insurge en particulier contre celles qui opposent chrétiens contre chrétiens :

et ut de levioribus interim sileam, an unquam apud ethnicos bellatum est aut aeque perpetuo aut crudelius quam inter Christianos ? quas tempestates, quos bellorum aestus, quoties discissa foedera, quas strages his paucis annis conspeximus ? quae natio cum qua non conflictata est ferro ? et postea Turcam execramur, quasi possit ullum spectaculm esse Turcis iucundius quam quod illis quotidie mutuis cladibus exhibemus ipsi.1087 ← 512 | 513 →

L’expression mutua vulnera du premier vers de la subscriptio pourrait s’insérer dans le même contexte que les mots d’Érasme mutuis cladibus, sans qu’il s’agisse pourtant d’un emprunt textuel. Comme le pensaient les commentateurs du XVIème siècle, Alciat rejoint-il la critique de l’humaniste hollandais qui fustigeait l’attitude belliqueuse et les rivalités des princes européens, en condamnant les guerres incessantes entre chrétiens, favorables à leurs adversaires communs les Ottomans ? Cette interprétation n’est de loin pas invraisemblable.

Conclusion

L’emblème Ex damno alterius, alterius utilitas, publié pour la première fois à Venise en 1546, accorde une portée morale, voire politique ou juridique, à une anecdote issue de la tradition ésopique. Une lionne et un sanglier luttent, sous le regard intéressé d’un vautour prêt à dévorer le cadavre du vaincu. Le récit mêle deux sources d’inspiration, la fable d’Ésope Le lion et l’ours, dont la morale se rapproche de l’un des sens symboliques de notre emblème, et une fable, attribuée au XVIème siècle à Babrios, qui met en scène les mêmes animaux que la subscriptio. Sur cette trame, Alciat ajoute la description des deux adversaires et de leurs armes, en empruntant plusieurs expressions à Ovide. Ainsi, mutua vulnera, qui se rencontre à trois reprises chez le poète latin dans le contexte de guerres fratricides ou civiles, pourrait orienter l’interprétation de l’emblème. Le vautour, souvent associé dans les textes antiques aux guerres, tend à le confirmer, à moins qu’il ne symbolise les avocats, « vautours en toge » des Métamorphoses d’Apulée, ou les captateurs d’héritage. Alciat pourrait avoir songé à la situation politique de son temps, comme l’affirment les commentaires du XVIème siècle, ainsi celui de Barthélemy Aneau. Le rapprochement avec ← 513 | 514 → l’adage Dulce bellum inexpertis semble suggérer que l’emblème Ex damno alterius, alterius utilitas se réfère à la menace turque. En effet, Érasme condamne absolument les guerres entre chrétiens et la désunion des princes européens dont les Turcs se réjouissent à l’instar du vautour de la subscriptio.

Emblema CXXVII Bonis auspiciis incipiendum

Emblème 127 Il faut commencer sous de bons auspices

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Auspiciis res coepta malis bene cedere nescit.

 felici quae sunt omine facta, iuvant.

quidquid agis, mustela tibi si occurrat, omitte :

 signa malae haec sortis bestia prava gerit.

1 bene cedere : OV. Met. 8,862 3-4 : AR. Ec. 792 ; THPHR. Char. 16,3 ; DIOGENIAN. 3,84 ; ERASMUS, Adag. 173 (ASD II,1 pp. 287-288) 4 bestia : PLAUT. Stich. 500.

Une affaire commencée sous de mauvais auspices ne saurait bien réussir. Celles qui ont été accompagnées d’un heureux présage, sont couronnées de succès. Quoi que tu fasses, si tu rencontres une belette, abandonne ton projet : cette méchante bête porte malheur. ← 514 | 515 →

Picturae

L’édition aldine s’efforce de représenter de façon très réaliste la mustela et la place en évidence au centre de la vignette. Dans les éditions suivantes de Lyon et de Padoue, les artistes relèguent la belette au second plan. Dans la première, un homme, vêtu en soldat, armé d’une lance et coiffé d’un casque, semble sortir par la porte d’une ville entourée de remparts, levant un bras, peut-être en signe de désespoir, alors qu’il vient d’apercevoir une belette qui se confond avec le très riche décor.1088 Dans la seconde illustration, un homme chargé de bagages et portant un bâton, d’après le commentaire de l’édition de Padoue, un viator, s’apprête à quitter sa maison, lorsque, à peine le seuil franchi, il tombe nez à nez avec une belette. Ces deux dernières picturae illustrent plus particulièrement le troisième vers (mustela tibi si occurrat).

Structure et style de l’emblème

L’inscriptio reprend le premier mot de l’épigramme auspiciis et lui adjoint, au lieu de malis, l’adjectif antonyme bonis. L’adjectif verbal d’obligation incipiendum confère au titre une valeur d’injonction. Il s’agit de tenir compte des présages avant d’entreprendre quoi que ce soit. Le premier distique de la subscriptio énonce une constatation générale : toute affaire commencée sous de mauvais auspices ne saurait qu’échouer et, à l’inverse, un bon présage garantit le succès. Alciat oppose les deux situations, tout en jouant sur l’usage de synonymes, par souci de variatio, omen correspondant à auspicia et felix s’opposant à malum au lieu du plus commun bonum. L’expression bene cedere pourrait être un souvenir des Métamorphoses d’Ovide.1089 Le second distique mentionne l’apparition d’une belette comme un exemple des malis auspiciis dont il faut se méfier. Alciat lance un avertissement, ← 515 | 516 → sous la forme de l’impératif omitte, suivi d’une explication, comme s’il s’adressait directement au lecteur.

La mustela dans l’Antiquité

Dans l’Antiquité, les belettes domestiquées, souvent opposées aux souris,1090 jouaient le rôle de nos chats, en s’illustrant par leurs menus larcins, comme le vol de viande, ainsi que la chasse aux serpents et autres nuisibles.1091 Plusieurs auteurs, dont Aristophane,1092 relèvent que croiser le chemin d’une belette est un mauvais présage. Dans les Caractères, Théophraste dresse le portrait du superstitieux, en décrivant son comportement absurde :

καὶ τὴν ὁδὸν ἐὰν ὑπερδράμῃ γαλῆ, μὴ πρότερον πορευθῆναι, ἕως διεξέλθῃ τις ἢ λίθους τρεῖς ὑπὲρ τῆς ὁδοῦ διαβάλῃ.1093

Dans le Stichus, Plaute, après avoir affirmé que voir une belette attraper une souris et la dévorer peut s’interpréter comme un signe favorable,1094 prétend, au contraire, qu’il faut se méfier de cet animal (bestia).1095 Or, comme Plaute, Alciat qualifie le mustélidé de bestia, un indice toutefois bien ténu pour rapprocher les deux textes. De fait, la source d’Alciat ne peut être identifiée avec certitude par des emprunts textuels mais, une chose est sûre, il pouvait connaître autant Aristophane que Plaute. ← 516 | 517 →

Des proverbes grecs à l’adage érasmien Mustelam habes

La mauvaise réputation de la belette était telle qu’elle a donné naissance au proverbe grec, γαλῆν ἔχεις (tu as la belette), dont le sens pourrait se rapprocher du très populaire « avoir la poisse » :

γαλῆν ἔχεις· ἐπὶ τῶν ἀποτευκτικῶν· παρόσον οἱ γαλῆν ἔχοντες οὐκ εὐτυχοῦσι.1096

Dans l’adage Mustelam habes, Érasme traduit en latin ce proverbe tiré de Diogenianus et en explique l’origine :

olim creditum est hoc animal inauspicatum infaustumque esse iis, qui haberent domique alerent […].1097

Cette antique croyance, poursuit-il, semble s’être perpétuée puisque, « de nos jours encore, chez certains peuples, pour les citer nommément chez les Anglais, l’on considère comme un signe de mauvais augure si, lorsqu’une chasse se prépare, quelqu’un prononce le nom de la belette dont la rencontre passe communément pour un mauvais présage ».1098 Alciat pourrait s’être inspiré, en plus des sources antiques mentionnées ci-dessus, d’Érasme, comme le suggèrent l’emploi du verbe occurrat (v. 3) de la même famille que le substantif occursus dans l’adage et la formule felici omine (v. 2) qui prend le contre-pied de infelix omen, cité par Érasme. En plus de ces quelques rapprochements textuels, la parenté entre l’adage Mustelam habes et l’emblème se confirme par la thématique de la belette comme présage funeste. ← 517 | 518 →

Conclusion

La subscriptio énonce comme une vérité générale que toute affaire commencée sous de mauvais auspices se termine mal et inversement. Dans le second distique, l’impératif omitte semble adresser un avertissement au lecteur : « Abandonne tous tes projets si tu rencontres une belette. » De fait, croiser le chemin de ce petit animal est considéré comme un signe de mauvais augure depuis l’Antiquité grecque. Aristophane le fait figurer dans une liste de présages funestes, tandis que Théophraste dresse le portrait du superstitieux qui n’ose plus avancer d’un pas si une telle bête traverse la route sous ses yeux. Plaute mentionne également la mustela comme un signe défavorable. La mauvaise réputation du mustélidé a donné naissance à un proverbe grec, traduit en latin et intégré dans les Adages d’Érasme, sous le titre de Mustelam habes, dont Alciat a également pu s’inspirer.

Emblema CXXVIII Nihil reliqui1099

Emblème 128 Il ne reste rien

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 518 | 519 →

Scilicet hoc deerat post tot mala, denique nostris
 locustae ut raperent, quicquid inesset agris.
vidimus innumeras Euro duce tendere turmas,
 qualia non Atylae castrave Xerxis erant.
hae foenum, milium, corda1100 omnia consumpserunt ;5
 spes et in angusto est, stant nisi vota super.

3-4 : HIER. Epist. 77,8 ; HDT. 7,187,1 6 stant nisi vota super : OV. Trist. 1,2,1.

Assurément, après tant de malheurs, il ne manquait plus que les sauterelles pillent tout ce qu’il y avait dans nos champs. Nous avons vu leurs troupes innombrables se déployer sous la conduite de l’Eurus, plus nombreuses que ne l’étaient les armées d’Attila ou de Xerxès. Celles-ci ont englouti le foin, le millet et toutes les céréales moissonnées tardivement ; l’espoir se trouve dans une impasse, à moins que nos prières ne prévalent.

Picturae

Trois séries d’images sont rattachées à l’emblème Nihil reliqui. La gravure de l’édition princeps de 1546 s’efforce de représenter au centre de la vignette et de façon extrêmement réaliste une seule sauterelle, avec ses antennes, ses ailes membraneuses et ses six pattes dont les deux postérieures plus longues et repliées. Dans les éditions lyonnaises, la pictura change du tout au tout. En effet, des insectes descendent des nuages et, au premier plan, plusieurs d’entre eux dévorent des épis. Enfin, dans l’édition de Padoue, une nuée de sauterelles, dont le nombre obscurcit même le soleil,1101 s’abat sur un champ de céréales.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio relate une invasion de sauterelles, plus nombreuses que les armées des grands rois hun et perse (v. 1-5). Ces insectes ont anéanti sur leur passage toutes les récoltes. Le terme ← 519 | 520 → turmas (v. 3), habituellement utilisé dans un contexte militaire aussi bien en poésie qu’en prose, désigne ici, par métaphore, les locustae et permet ainsi d’introduire la comparaison du vers suivant avec les castra d’Attila et de Xerxès. De cette situation catastrophique, Alciat fait découler une vérité générale, scandée par la coupe et les jeux sonores : « spes et in angusto est,// stant nisi vota super. » L’expression métaphorique in angusto désigne une situation difficile ou dangereuse.1102 La seconde partie du pentamètre rappelle un vers des Tristes d’Ovide.1103 Le dernier vers apporte une conclusion à l’anecdote et exprime tout le désespoir des populations touchées par le désastre.

Sauterelles ou criquets

Dans l’Antiquité, les sauterelles n’étaient pas clairement distinguées des criquets, tous deux très semblables par leur morphologie générale.1104 Elles partagent avec les cigales leur chant mélodieux et étaient presque considérées comme des animaux domestiques, comme l’attestent de nombreuses épigrammes funéraires.1105 La sauterelle ne jouit toutefois pas d’une réputation sans tache. En effet, le terme locusta est utilisé pour désigner des espèces de la famille des acrididae capables, dans certaines conditions, de former d’immenses colonies qui se déplacent sur de grandes distances, causant d’importants dégâts à la végétation naturelle et cultivée. Une comparaison homérique fait allusion à une telle situation. Les guerriers Troyens en déroute, fuyant vers le fleuve, sont en effet comparés à des nuées de sauterelles cherchant à échapper aux flammes d’un incendie, sans doute l’un des moyens utilisés pour les éloigner.1106 Comme nous le verrons plus loin, tout un réseau d’images unit ces insectes aux armées humaines. ← 520 | 521 →

Les nuées de sauterelles obscurcissent le soleil

Les commentateurs du XVIème siècle, dès les éditions lyonnaises, affirment que cet emblème a été composé à la suite d’une invasion de sauterelles qui dévasta la Lombardie en 1541 ou 1542.1107 Il s’agirait donc d’une pièce de circonstance,1108 commémorant un événement qui eut lieu quelques années avant sa publication. Ces insectes ne laissèrent plus rien derrière eux, d’où le titre Nihil reliqui, et provoquèrent par conséquent une terrible famine. Déjà auparavant, à la fin du VIème siècle, Paul Diacre rapporte une semblable destruction des récoltes par des sauterelles, dans la région de Trente, en Italie du Nord.1109 Ce genre de fléau était cependant connu dès la plus haute Antiquité, déjà chez les Assyriens.1110 Dans l’imaginaire chrétien, les nuées de sauterelles étaient associées aux sept plaies d’Égypte dans l’Exode. Le naturaliste Pline l’Ancien mentionne les essaims de sauterelles et considère une telle calamité comme un « fléau envoyé par la colère des dieux ».1111 Elles arrivent à tire d’aile, en produisant un bruit strident, obscurcissent le soleil, puis rongent et dévorent tout. Parties d’Afrique, elles atteignent parfois l’Italie et menacent de famine le peuple romain.1112 L’historien Tite-Live ← 521 | 522 → rapporte l’une de ces catastrophes qui s’abattit sur l’Apulie.1113 Les auteurs chrétiens interprètent généralement de telles invasions comme des châtiments divins.

Les comparaisons militaires I : Xerxès, le Grand Roi

Le nom de Xerxès1114 est indissociablement lié à la deuxième guerre médique et à l’éclatante victoire des Grecs à Salamine. Pour conquérir la Grèce, le roi perse rassembla une immense armée terrestre et navale, composée d’hommes venus des diverses régions de son empire, dont Hérodote dresse la liste et décrit les armes. Dans la tragédie des Perses, Eschyle insiste à plusieurs reprises sur la taille de cette armée, en la comparant tantôt à un troupeau humain, tantôt à la houle invincible de la mer ou à un essaim d’abeilles.1115 Cette dernière comparaison n’est qu’à une portée d’ailes des nuées de sauterelles de la subscriptio. Hérodote énonce des chiffres plus précis et avance des effectifs considérables – 1207 navires, avec à leur bord 240’000 hommes,1116 1’700’000 soldats d’infanterie, 80’000 cavaliers, 20’000 chameliers arabes et conducteurs de chars libyens, plus des troupes levées en Europe, 300’000 hommes, soit un total de 2’617’610 hommes, sans compter ni les auxiliaires, valets et responsables du transport et de l’approvisionnement, ni les femmes et les eunuques1117 – des effectifs sans aucun doute exagérés, mais suffisamment impressionnants pour avoir marqué durablement les esprits et contribué à forger une légende. En effet, quatre thèmes rhétoriques traditionnels émergent à ← 522 | 523 → partir des écrits de l’historien grec1118 et ressurgissent ensuite dans la littérature grecque et latine, parmi lesquels les flèches, si nombreuses qu’elles obscurcissent le soleil.1119 Ce prodige ne manque pas d’évoquer la description de l’invasion de sauterelles masquant le soleil de Pline l’Ancien.1120 Revenons au récit d’Hérodote. Celui-ci s’étonne que les provisions aient suffi à nourrir une telle masse d’hommes et se livre à une estimation de la quantité de blé nécessaire, 110’340 médimnes par jour, sachant que le médimne vaut environ 50 litres.1121 À nouveau, un lien apparaît entre les armées de Xerxès, qui engloutissent le blé, et les locustae dévastant les champs de céréales.

Les comparaisons militaires II : Attila, le « fléau de Dieu »

Il n’est pas dans notre intention de retracer ici l’ensemble du parcours d’Attila,1122 roi des Huns depuis 434 ap. J.-C. jusqu’en 453. Alciat choisit, après l’Antiquité et Xerxès, un autre exemple de grand chef militaire barbare. Tout au long de son règne, Attila s’efforça d’affaiblir l’Empire romain d’Orient. Grâce aux tributs de guerre et aux pillages, à la fin des années quarante, il commence à menacer l’Occident et finalement se lance à sa conquête, en 451.1123 Selon l’historien Jordanès, il ← 523 | 524 → aurait rassemblé une armée d’un demi-million d’hommes,1124 sans doute assez nombreuse pour rivaliser avec un essaim de sauterelles ! Après la destruction de Metz et la prise d’Orléans, il est mis en échec, en 451, aux Champs catalauniques, en Champagne, par une coalition de Romains, Wisigoths, Burgondes et Francs emmenée par le magister militum Aetius (429-454). Contraint de battre en retraite, il attaque et pille, sur le chemin du retour, plusieurs villes d’Italie du Nord, dont Milan, en 452.1125 Les saccages, les incendies, les sièges et le massacre des populations laissent derrière eux des souvenirs de terreur et donnent naissance à de nombreuses légendes sur la cruauté d’Attila.1126 Le portrait des Huns impitoyables et sanguinaires, semblables à des bêtes sauvages, reprend certains thèmes déjà évoqués dans les descriptions des Scythes chez Hérodote. La plupart des éléments descriptifs remontent aux auteurs de l’Antiquité tardive, comme Ammien Marcellin, Sidoine Apollinaire et Jordanès, et se répètent tout au long du Moyen Âge. Parmi ces nombreux témoignages, nous pouvons signaler un passage d’une lettre de saint Jérôme. Le père de l’Église y dépeint les Huns, en des termes qui évoquent une invasion de sauterelles, notamment le substantif examina et le participe volitantia :

[…] ab ultima Maeotide inter glacialem Tanain et Massagetarum inmanes populos, ubi Caucasi rupibus feras gentes Alexandri claustra cohibent, erupisse Hunorum examina, quae pernicibus equis huc illucque volitantia caedis pariter ac terroris cuncta conplerent.1127 ← 524 | 525 →

Dans l’Antiquité tardive et au Moyen Âge, les Huns sont considérés comme un instrument de la colère divine et reçoivent le nom de « fléau de Dieu »,1128 au même titre que les sauterelles sont envoyées au Pharaon d’Égypte comme châtiment. Le naturaliste Pline affirme également, lorsqu’il décrit l’attaque des sauterelles, que les insectes sont « un fléau envoyé par la colère des dieux ».1129 Peut-être n’est-ce qu’un hasard, mais le parallèle semble justifier l’évocation d’Attila en lien avec l’invasion des locustae dans notre emblème.

L’anéantissement des récoltes : foin, millet et froment

Le petit catalogue des récoltes détruites par les sauterelles compte des espèces relativement peu connues. En effet, le lecteur aurait pu s’attendre, parmi les céréales, à voir figurer le blé (frumentum). Or, c’est le millet (milium),1130 une espèce mentionnée surtout chez les agronomes et les naturalistes,1131 que choisit Alciat. Selon Pline l’Ancien, le millet était particulièrement vulnérable aux oiseaux, et donc sans doute aussi un mets de choix pour nos sauterelles, car ses graines ne sont pas protégées par une enveloppe.1132 Dans la première édition de cet emblème en 1546, figure l’adjectif substantivé corda,1133 d’un emploi peu fréquent, qui désigne des céréales moissonnées tardivement.1134 La notice du lexicographe Festus ← 525 | 526 → mentionne comme exemple, fenum cordum, le terme foenum étant également cité chez Alciat (v. 5). Cette variante du texte de l’édition princeps, corrigée dans les éditions ultérieures,1135 peut être considérée comme la lectio difficilior.

Conclusion

L’emblème Nihil reliqui se présente comme une pièce de circonstance, commémorant une invasion de sauterelles qui aurait dévasté la Lombardie en 1541 ou 1542, soit quelques années avant sa première publication en 1546. Les commentateurs des Emblèmes du XVIème siècle établissent tous le lien avec cette catastrophe. Ces insectes ont anéanti, sur leur passage, toutes les récoltes. Leur nuée est comparée à une troupe de guerriers plus nombreuse que les armées de Xerxès et d’Attila. Le pillage de Milan par le roi des Huns en 452 était sans doute resté gravé dans les mémoires des Italiens, donnant lieu à de multiples légendes, et évoquait pour Alciat, qui s’était intéressé de près à l’histoire de sa ville, l’invasion de sauterelles de 1541. De fait, Pline l’Ancien affirmait que les attaques de sauterelles étaient envoyées par la colère divine, de même qu’Attila et ses guerriers cruels étaient considérés par les auteurs de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge comme le « fléau de Dieu ». Selon Hérodote, les armées de Xerxès comptaient plus de deux millions de soldats et très vite se forgent des topos littéraires, notamment celui des flèches, si nombreuses qu’elles obscurcissaient le soleil, ainsi que la nuée de locustae dont parle le naturaliste latin. De plus, ces deux grands chefs militaires se prêtent particulièrement bien à la comparaison avec l’invasion de sauterelles, en raison du grand nombre de leurs troupes et des ravages qu’elles causèrent. ← 526 | 527 →