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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

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Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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Emblema CLXXXIX Mentem, non formam, plus pollere

Emblema CLXXXIX Mentem, non formam, plus pollere1652

Emblème 189 C’est l’intelligence, et non la beauté, qui compte davantage

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Ingressa vulpes in choragi pergulam,
 fabre expolitum invenit humanum caput
sic eleganter fabricatum, ut spiritus
 solum deesset, caeteris vivisceret.
id illa cum sumpsisset in manus, ait :5
 o1653 quale caput est, sed cerebrum non habet.

1-6 : Vita et fabellae Aesopi, np (=AESOP. 27 (III) 1 choragi : PLAUT. Persa 159 ; Trin. 858 pergulam : PLAUT. Pseud. 214 ; 229 2 fabre : PLAUT. Cas. 861 ; Men. 132 ; Poen. 577.

Alors qu’il était entré dans l’atelier d’un régisseur de théâtre,1654 un renard trouva une tête humaine artistement confectionnée, réalisée avec tant de finesse, que seul le souffle vital lui manquait et que, pour tout le reste, elle ← 696 | 697 → semblait vivante. L’ayant saisie dans ses pattes, il dit : – Ô quelle belle tête, mais elle n’a point de cervelle !

Picturae

Toutes les gravures de l’emblème Mentem, non formam, plus pollere représentent un renard, assis sur ses deux pattes arrière, reconnaissable à son museau effilé, ses oreilles pointues et sa longue queue touffue, en train d’examiner une tête humaine ou un masque de théâtre, dans la dernière édition. Alors qu’en 1531 l’animal n’est entouré d’aucun décor, dès les éditions parisiennes de C. Wechel, les artistes ajoutent des éléments architecturaux, un édifice ouvert abritant un banc (pergulam v. 1) et une barrière, puis un arbre et une maison au toit de chaume dans la campagne, et enfin, un intérieur surmonté d’une voûte et un mur où sont accrochés des masques de théâtre, dans l’édition de Padoue,1655 afin de suggérer le métier du choragus (v. 1).

Structure et style de l’emblème

La subscriptio de l’emblème Mentem, non formam, plus pollere se compose de sénaires iambiques. Le récit, dépourvu de la morale conclusive de la fable, se termine par l’exclamation du renard au discours direct. Celui-ci avait découvert, dans l’atelier d’un régisseur, une tête humaine – vraisemblablement d’un mannequin, bien qu’Alciat ne le précise pas –, si bien exécutée qu’elle en semblait presque vivante. Toutefois, en la saisissant dans ses pattes, il conclut qu’il lui manque une cervelle. Alciat laisse le soin à ses lecteurs de se référer aux modèles antiques pour déduire une morale du récit, en s’aidant également de l’inscriptio. Celle-ci dénonce la vanité de la beauté et les apparences ← 697 | 698 → extérieures trompeuses. Le vocabulaire témoigne d’une influence de Plaute, ainsi les termes choragus, pergula et fabre, qui se rencontrent, entre autres, dans plusieurs de ses vers.1656

Le rusé renard

Le renard, héros de cet emblème, est très répandu dans toute l’Europe et ce déjà dans l’Antiquité. Les naturalistes ont décrit son apparence et son régime alimentaire, volailles, lapins, souris, insectes, mais aussi miel et raisin.1657 Il est cependant surtout réputé pour sa ruse légendaire et proverbiale, mise à l’honneur par les comédies et les fables.1658 Dans la subscriptio, bien que l’animal ne déploie pas de stratagème astucieux, il fait néanmoins preuve d’intelligence et de perspicacité. Sa sentence finale illustre en effet la vérité générale pleine de bon sens, contenue dans l’inscriptio : « C’est l’esprit, et non la beauté, qui a de la valeur. »

L’inspiration de la fable ésopique

Pour créer son épigramme, Alciat s’inspire d’une fable ésopique, intitulée Ἀλώπηξ πρὸς μορμολύκειον et figurant dans l’édition aldine de 1505, accompagnée d’une traduction latine :

ἀλώπηξ εἰς οἰκίαν ἐλθοῦσα ὑποκριτοῦ καὶ ἕκαστα τῶν αὐτοῦ σκευῶν διερευνωμένη εὗρε καὶ κεφαλὴν μορμολυκίου εὐφυῶς κατεσκευασμένην, ἣν καὶ ἀναλαβοῦσα ταῖς χερσὶν ἔφη· ὦ οἵα κεφαλή, καὶ ἐγκέφαλον οὐκ ἔχει. Ἐπιμύθιον· ὁ μῦθος πρὸς ἄνδρας μεγαλοπρεπεῖς μὲν τῷ σώματι, κατὰ δὲ ψυχὴν ἀλογίστους. ← 698 | 699 →

Vulpes in domum mimi profecta et singula ipsius vasa perscrutata, invenit et caput larvae ingeniose fabricatum, quo et accepto manibus, ait, o quale caput, et cerebrum non habet. Affabulatio : fabula in viros magnificos quidem corpore, sed animo inconsultos.1659 ← 699 | 700 →

La fable et la subscriptio convergent sur plusieurs points : les étapes de l’aventure du renard, la découverte et la description de la tête. La fable d’Ésope rapporte que le renard est entré dans « la maison d’un acteur », le participe ἐλθοῦσα correspondant à ingressa (v. 1). Alciat ne parle pas de la maison d’un acteur (εἰς οἰκίαν ὑποκριτοῦ), mais de « l’atelier d’un régisseur de théâtre » (in choragi pergulam v. 1). Les termes choragus et pergula, qui se rencontrent dans les comédies de Plaute, pourraient être des souvenirs de lecture1660 et se réfèrent au même contexte théâtral. La subscriptio abrège cependant le récit ésopique, en omettant de décrire la curiosité du renard à l’égard des costumes de scène, et passe directement à la découverte de la « tête », caput équivalant à κεφαλή, la tête d’un mannequin.

Le contenu du second distique de la subscriptio rappelle la traduction latine accompagnant la fable ésopique dans l’édition aldine de 1505. Le texte grec décrit sommairement la tête, comme εὐφυῶς κατεσκευασμένην, une expression que la traduction latine d’Ésope rendait par ingeniose fabricatum, relativement proche de eleganter fabricatum (v. 3). Alciat développe cependant bien plus longuement la beauté si naturelle de ce visage factice, telle qu’il semble presque vivant. Il insiste particulièrement sur le talent de l’artiste qui l’a réalisé, en répétant les expressions presque synonymes, fabre expolitum et eleganter fabricatum (v. 2-3). Cette insistance sur la beauté semble mettre en évidence le contraste relevé dans la sentence de l’inscriptio, entre mens et forma. ← 700 | 701 →

Enfin, le dernier distique de l’épigramme d’Alciat reprend le fil du récit ésopique. Le renard de la subscriptio répète les gestes de celui de la fable grecque : il saisit dans ses mains l’objet, cum sumpsisset correspondant à ἀναλαβοῦσα, la subordonnée au subjonctif remplaçant le participe aoriste, id correspondant à ἣν, pronoms qui renvoient au même antécédent (caput/κεφαλή), in manus à ταῖς χερσὶν et ait à ἔφη. L’expression o quale caput, correspondant à οἵα κεφαλή chez Ésope, est utilisée aussi bien par la traduction latine de la fable ésopique dans l’édition aldine que par Érasme, dans sa traduction de la même fable, dans l’adage Caput vacuum cerebro.1661 De même, la seconde partie du vers, cerebrum non habet, est identique à celle de la traduction latine. Alciat remplace toutefois la conjonction et, par sed afin de mieux mettre en valeur l’opposition entre la beauté et la bêtise. Il omet la morale que le lecteur pourra déduire du récit par lui-même, à l’aide de l’inscriptio. L’epimythium de la fable ésopique enjoint de se méfier des hommes de belle apparence, mais dont l’esprit est creux. Ainsi, l’inscriptio qui affirme la supériorité de l’intelligence sur la beauté rejoint la morale ésopique.

Conclusion

Un renard, ayant découvert dans l’atelier d’un régisseur de théâtre une magnifique tête – il s’agit vraisemblablement d’une tête de mannequin et non d’un masque –, si belle qu’elle en semble vivante, la soulève et la soupèse pour conclure : « Quelle belle tête, mais sans cervelle ! » Dans la subscriptio, Alciat adapte une fable d’Ésope, tout en renonçant à la morale. Au point de vue du texte et de la syntaxe, la subscriptio s’apparente à la fable ésopique et à sa traduction latine dans l’édition aldine de 1505, bien qu’Alciat ait introduit quelques termes plautiniens. La morale de la fable grecque visant les « hommes magnifiques de corps, mais dépourvus d’esprit » correspond à l’inscriptio qui ← 701 | 702 → oppose l’intelligence à la beauté. De cette anecdote, le lecteur est invité à déduire une morale, guidé par sa connaissance des modèles antiques et par la sentence de l’inscriptio.

Emblema CXCII Reverentiam in matrimonio requiri1662

Emblème 192 Le respect est nécessaire dans le mariage

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Cum furit in Venerem, pelagi se in littore sistit
  vipera et ab stomacho dira venena vomit
muraenamque ciens ingentia sibila tollit.
 at simul1663 amplexus appetit illa viri.
maxima debetur thalamo reverentia. coniunx5
 alternum debet coniugi et obsequium.

1-6 : ARIST. HA 540a,33-b,1 ; PLIN. Nat. 9,76 ; OPP. H. 1,554-573 ; BASIL. Hex. 7,5,5 ; AMBR. Hex. 5,7,18 1 in venerem : VERG. Aen. 11,736 ; Georg. 3,64 ; 4,199 ; OV. Fast. 1,397 ; Met. 6,460 2 dira venena : OV. Am. 2,14,28 3 sibila tollit : VERG. Georg. 3,420-421 5 maxima debetur thalamo reverentia : IUV. 14,47. ← 702 | 703 →

Lorsque le désir de Vénus s’empare d’elle, la vipère se tient sur le rivage de la mer, vomit de son estomac son funeste venin et pousse de puissants sifflements pour appeler la murène. Or, celle-ci, en même temps, désire l’union avec un mâle. Il faut accorder un très grand respect au mariage. Les époux se doivent l’un à l’autre la déférence.

Picturae

Les deux protagonistes de l’emblème, la vipère et la murène, sont représentés dans toutes les picturae et distingués, si ce n’est par leur apparence de poisson ou de serpent, du moins par leur position, puisque la vipère demeure sur la rive, tandis que la murène nage dans les flots. Dans les plus anciennes gravures, les deux animaux se différencient nettement par leur aspect, le serpent étant plus allongé et enroulé, tandis que la murène est recouverte d’écailles et possède des nageoires. En revanche, dans les éditions ultérieures, comme celles de Lyon et de Padoue, leurs disparités sont moins perceptibles, si ce n’est la vipère vomissant son venin (venena vomit v. 2). Les picturae se concentrent toutes sur les quatre premiers vers de la subscriptio décrivant les animaux et leur comportement.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio s’articule en deux parties, sans toutefois qu’elles soient reliées par une conjonction du type sic ou ita. La première évoque une curiosité rapportée par les naturalistes antiques. La seconde en fait découler une leçon morale sur le respect mutuel entre époux. L’emblème se rattache au thème du mariage et présente des points communs avec les emblèmes 191 In fidem uxoriam qui recommande la fidélité entre conjoints, 197 In pudoris statuam qui mentionne « l’amour mutuel », mutuus amor, en écho à l’alternum obsequium mentionné ici (v. 6).1664 Dans le premier distique, les allitérations du [v] mettent en relief les mots-clés : venerem, vipera, ← 703 | 704 → venena et vomit. Les deux protagonistes, vipera et muraena, sont placés en évidence en début de vers, de même que coniunx en fin de vers (v. 5). L’expression in venerem (v. 1) se rencontre à plusieurs reprises chez Virgile, Ovide, Horace,1665 mais également en prose, pour désigner l’acte sexuel, aussi bien pour les hommes que pour les animaux. Le mot sibila joint à tollere (v. 3) rappelle un vers des Géorgiques où Virgile recommande au berger d’éloigner de son troupeau la couleuvre.1666 Des échos ovidiens transparaissent dans le second vers. En effet, dira venena occupe la même position dans le pentamètre, après la coupe, que dans un vers des Amours, où le poète reproche aux femmes leur cruauté, lorsqu’elles tentent d’avorter par souci de préserver leur beauté.1667 Cette élégie présente d’ailleurs un thème lié à la famille et au mariage, le souci de perpétuer la descendance. Le cinquième vers emprunte à la quatorzième Satire de Juvénal la formule maxima debetur…reverentia, tout en substituant thalamo à puero.1668 Certes, Alciat transpose la déférence envers les enfants à celle envers l’épouse, mais reste dans la sphère familiale, puisque le poète latin engage les pères à témoigner du respect à leurs enfants, par leur comportement vertueux.

Les connaissances des naturalistes antiques I : Aristote et Pline

Si dans la réalité biologique, le couple formé par la vipère1669 et la murène1670 semble bien improbable, il en va tout autrement dans les sources antiques. La vipère incarnait dans l’emblème ← 704 | 705 → 71 Invidia l’envie,1671 à présent, l’amour paraît l’avoir rendue inoffensive, puisqu’elle rejette son venin pour s’unir à la muraena. Aristote décrit l’union intime des serpents et des murènes, ventre contre ventre,1672 tandis que Pline considère cet accouplement étrange qui aurait lieu sur les rivages, comme une croyance populaire :

in sicca litora elapsas vulgus coitu serpentium impleri putat.1673

Litora renvoie certes à littore (v. 1), mais il ne s’agit pas ici d’un parallèle textuel en raison de la fréquence de ce terme. Dans un autre passage, le naturaliste rapporte, en utilisant le même terme sibilum qu’Alciat, que les pêcheurs attirent les murènes femelles en imitant le sifflement du serpent.1674 Ces rapprochements restent cependant bien ténus, car les deux naturalistes ne s’intéressent qu’aux détails zoologiques, sans aucune référence au mariage.

Les connaissances des naturalistes antiques II : Oppien et Élien

Oppien et Élien1675 introduisent, quant à eux, dans leur description de l’accouplement de ces deux animaux, des allusions ← 705 | 706 → à l’union conjugale. Les Halieutiques d’Oppien pourraient se révéler, à ce titre, une source importante de notre emblème :

ἀμφὶ δὲ μυραίνης φάτις ἔρχεται οὐκ ἀίδηλος,

ὥς μιν ὄφις γαμέει τε καὶ ἐξ ἁλὸς ἔρχεται αὐτὴ

πρόφρων, ἱμείρουσα παρ’ ἱμείροντι γάμοιο.

ἤτοι ὁ μὲν φλογέῃ τεθοωμένος ἔνδοθι λύσσῃ

μαίνεται εἰς φιλότητα καὶ ἐγγύθι σύρεται ἀκτῆς

πικρὸς ὄφις· τάχα δὲ γλαφυρὴν ἐσκέψατο πέτρην,

τῇ δ’ ἔνι λοίγιον ἰὸν ἀπήμεσε, πάντα δ’ ὀδόντων

ἔπτυσε πευκεδανὸν ζαμενῆ χόλον, ὄλβον ὀλέθρου,

ὄφρα γάμῳ πρηύς τε καὶ εὔδιος ἀντήσειε.

στὰς δ’ ἄρ’ ἐπὶ ῥηγμῖνος ἑὸν νόμον ἐρροίζησε

κικλήσκων φιλότητα· θοῶς δ’ ἐσάκουσε κελαινὴ

ἰυγὴν μύραινα καὶ ἔσσυτο θᾶσσον ὀιστοῦ.

ἡ μὲν ἄρ’ ἐκ πόντοιο τιταίνεται, αὐτὰρ ὁ πόντου

ἐκ γαίης πολιοῖσιν ἐπεμβαίνει ῥοθίοισιν·

ἄμφω δ’ ἀλλήλοισιν ὁμιλῆσαι μεμαῶτε

συμπεσέτην, ἔχιος δὲ κάρη κατέδεκτο χανοῦσα

νύμφη φυσιόωσα· γάμῳ δ’ ἐπιγηθήσαντες

ἡ μὲν ἁλὸς πάλιν εἶσι μετ’ ἤθεα, τὸν δ’ ἐπὶ χέρσον

ὁλκὸς ἄγει, κρυερὸν δὲ πάλιν μεταχεύεται ἰὸν

λάπτων, ὃν πάρος ἧκε καὶ ἐξήφυσσεν ὀδόντων.1676 ← 706 | 707 →

Ce passage des Halieutiques présente plusieurs similitudes avec le contenu de l’emblème, malgré sa plus grande prolixité et sa langue poétique quelque peu précieuse. Il mentionne en effet l’ardeur amoureuse qui brûle le serpent, selon une construction relativement similaire à la subscriptio : μαίνεται εἰς φιλότητα/furit in venerem (v. 1). Il explique que la vipère, tout excitée, prend l’initiative, rampe en hâte vers le rivage (ἐγγύθι σύρεται ἀκτῆς/in littore sistit v. 1), déverse son « venin funeste » (λοίγιον ἰὸν ἀπήμεσε /dira venena vomit v. 2) dans une pierre creuse, afin de ne pas porter préjudice à la murène et appelle sa bien-aimée en sifflant (ἐρροίζησε/sibila tollit v. 3). Oppien accentue le désir de s’accoupler des deux amants, précise qu’une fois leur union consommée, chacun regagne son séjour habituel et que la vipère récupère son venin. Le poète grec parsème ses vers d’allusions au mariage : γαμεῖν, γάμος, νύμφη et le verbe κατέδεκτο, signifiant, entre autres, « recevoir en mariage ». À en juger par le contenu de la subscriptio, Alciat semble connaître ce texte grec, décrivant l’union contre nature du serpent et du poisson, assimilée à un mariage, et son déroulement, étape par étape. Pourtant, bien que la subscriptio mentionne ce comportement particulier de la vipère qui rejette son venin par égard pour la murène, elle n’en dévoile pas explicitement les raisons et le retour aux sources antiques permet aux lecteurs de reconstituer la pensée fragmentaire et la formulation elliptique de la subscriptio.

L’interprétation morale des Pères de l’Église

Dans son interprétation du phénomène naturel, Alciat emprunte la même voie que les Pères de l’Église. Dans l’Hexaméron, Basile de Césarée décrit l’union de la vipère et de la murène ← 707 | 708 → et moralise l’anecdote, afin d’offrir aux époux un modèle du respect au sein du mariage :

οἱ ἄνδρες, ἀγαπᾶτε τὰς γυναῖκας, κἂν ὑπερόριοι ἀλλήλοις πρὸς κοινωνίαν γάμου συνέλθητε. ὁ τῆς φύσεως δεσμός, ὁ διὰ τῆς εὐλογίας ζυγός, ἕνωσις ἔστω τῶν διεστώτων. ἔχιδνα, τὸ χαλεπώτατον τῶν ἑρπετῶν, πρὸς γάμον ἀπαντᾷ τῆς θαλασσίας μυραίνης, καὶ συριγμῷ τὴν παρουσίαν σημήνασα ἐκκαλεῖται αὐτὴν ἐκ τῶν βυθῶν πρὸς γαμικὴν συμπλοκήν. ἡ δὲ ὑπακούει, καὶ ἑνοῦται τῷ ἰοβόλῳ. τί βούλεταί μοι ὁ λόγος ; ὅτι κἂν τραχὺς ᾖ κἂν ἄγριος τὸ ἦθος ὁ σύνοικος, ἀνάγκη φέρειν τὴν ὁμόζυγα, καὶ ἐκ μηδεμιᾶς προφάσεως καταδέχεσθαι τὴν ἕνωσιν διασπᾶν. πλήκτης ; ἀλλ’ ἀνήρ. πάροινος ; ἀλλ’ ἡνωμένος κατὰ τὴν φύσιν. τραχὺς καὶ δυσάρεστος ; ἀλλὰ μέλος ἤδη σόν, καὶ μελῶν τὸ τιμιώτατον. ἀκουέτω δὲ καὶ ὁ ἀνὴρ τῆς προσηκούσης αὐτῷ παραινέσεως. ἡ ἔχιδνα τὸν ἰὸν ἐξεμεῖ, αἰδουμένη τὸν γάμον· σὺ τὸ τῆς ψυχῆς ἀπηνὲς καὶ ἀπάνθρωπον οὐκ ἀποτίθεσθαι αἰδοῖ τῆς ἑνώσεως ;1677

Basile de Césarée enjoint aux maris d’aimer leur femme. En effet, ceux-ci devraient avoir honte de recevoir une leçon de la vipère venimeuse, un reptile perçu comme dangereux et parmi « les plus méchants ». Il insiste sur le respect du mari envers sa femme, figuré par l’attitude de la vipère qui rejette son venin. La femme n’est pourtant pas en reste, elle qui, comme la murène, obéit avec soumission à l’appel du serpent. Ainsi, les deux membres du couple se doivent de remplir des exigences morales ← 708 | 709 → et de fournir autant d’efforts que les deux animaux pour faciliter leur vie commune. Nous retrouvons la mention du venin rejeté et des « sifflements » du serpent, des éléments déjà présents dans le texte d’Oppien. En revanche, la moralisation est innovante et va bien plus loin que la simple comparaison de l’union du reptile et du poisson avec un mariage, déjà esquissée par le poète grec. Elle ouvre donc la voie à l’interprétation morale de l’emblème.

Le latin Ambroise reprend la même anecdote que son prédécesseur, non sans modifier son interprétation :

vipera absentem requirit, absentem vocat et blando proclamat sibilo atque, ubi adventare comparem senserit, venenum evomit reverentiam marito deferens, verecundata nuptialem gratiam : tu, mulier, advenientem de longinquo maritum contumeliis repellis. vipera mare prospectat, explorat iter coniugis : tu iniuriis viam viro obstruis, tu litium moves venena, non reicis, tu coniugalis amplexus tempore dirum virus exaestuas nec erubescis nuptias nec revereris maritum. sed etiam tu, vir – possumus etiam sic accipere – depone tumorem cordis, asperitatem morum, cum tibi sedula uxor occurrit, propelle indignationem, cum blanda coniunx ad caritatem provocat. non es dominus, sed maritus, non ancillam sortitus es, sed uxorem.1678

Plusieurs similitudes textuelles suggèrent une parenté entre la subscriptio et l’Hexaméron d’Ambroise de Milan, ainsi l’expression venena vomit (v. 2) ressemble à venenum evomit, sibila ← 709 | 710 → (v. 3) fait écho à sibilo, le terme amplexus apparaît chez les deux auteurs ainsi que l’adjectif dirus (dirum virus/dira venena v. 2) et le substantif venena. Mais plus encore c’est l’interprétation morale donnée au comportement de la vipère qui relie l’emblème aux textes chrétiens. Au contraire de la tradition grecque d’Oppien, d’Élien et de Basile de Césarée,1679 Ambroise attribue à la vipère le rôle de l’épouse. Lorsqu’elle rejette son venin, elle enseigne aux femmes à témoigner du respect envers leur mari. Pourtant c’est aussi la vipère qui devrait, comme le disait Basile de Césarée, apprendre aux maris à respecter leur femme. Nous retrouvons d’ailleurs à cette occasion le même mot reverentia que dans notre épigramme (v. 5). Sans se rattacher sur ce point à l’un ou l’autre des Pères de l’Église, Alciat ne précise pas qui, de la vipère ou de la murène, joue le rôle de l’épouse, sans doute afin de souligner l’importance du respect mutuel entre les conjoints. Si l’interprétation de Basile de Césarée et d’Ambroise de Milan correspond à celle de l’emblème, puisqu’ils engagent au respect mutuel autant l’homme que la femme, en suivant l’exemple des deux animaux, seul l’auteur latin permet évidemment d’établir des rapprochements textuels.

Le mariage à la Renaissance

L’emblème Reverentiam in matrimonio requiri se rattache au thème du mariage, thème fréquent dans la poésie contemporaine d’Alciat et au cœur de nombreux débats théologiques. Il concerne aussi les juristes qui veillent à la répartition des biens, fixent le montant des dots et contre-dots, discutent du consentement dans l’engagement matrimonial et de la validité du sacrement.1680 La Renaissance voit se développer, à partir du XIVème siècle, le lyrisme conjugal lié à l’imitation des Anciens, de leur lexique et de leurs genres poétiques, tout en l’accommodant à la ← 710 | 711 → pensée et à la morale chrétiennes.1681 L’intérêt pour la question du mariage dépasse cependant largement le domaine poétique. De fait, les réflexions théologiques et morales d’Érasme, d’abord en 1518 dans l’Encomium matrimonii, puis en 1526 dans l’Instiutio matrimonii christiani, deux écrits qui ont suscité de violentes attaques contre l’humaniste,1682 insufflent une pensée originale et novatrice. Son approche, basée sur les Épîtres de saint Paul,1683 préconise l’amour et le respect mutuel entre les époux afin de consolider leur union, des idées qui coïncident avec le contenu de notre emblème.1684

Conclusion

Le désir ardent de la vipère de s’unir à la murène la conduit sur le rivage de la mer, où elle vomit son venin, pour épargner sa bien-aimée. Le serpent appelle, de ses sifflements, le poisson à remonter des profondeurs. Le dernier distique de l’épigramme apporte à ce phénomène naturel une interprétation morale, résumée par le titre : la nécessité du respect mutuel entre les époux. La subscriptio est parsemée de quelques expressions faisant écho aux poètes classiques, principalement à Virgile, Ovide et Juvénal. Aristote et Pline mentionnent l’union de la vipère et de la murène, sans s’y attarder. En revanche, Oppien y consacre un long développement dont Alciat pourrait s’être inspiré. Il semble lui avoir emprunté certaines précisions, comme les sifflements de la vipère ← 711 | 712 → pour attirer sa partenaire, son désir brûlant, son venin rejeté pour ne pas nuire à la murène. L’auteur grec compare, en outre, cette union à un véritable mariage, à travers le champ lexical. Il faut cependant attendre les Pères de l’Église, Basile de Césarée et Ambroise de Milan, pour qu’une interprétation morale de ce phénomène soit proposée et que ce couple étrange devienne un modèle de l’attitude entre les époux. Des similitudes textuelles suggèrent une parenté plus étroite avec le texte de l’Hexaméron latin. Alors qu’Ambroise assimile la vipère autant à la femme qu’à l’homme, Basile distribue les rôles en la comparant au mari, et la murène à l’épouse. Alciat ne tranche pas sur ce point, préférant laisser au lecteur une liberté d’interprétation. Il se rapproche toutefois très nettement de l’exégèse morale des deux Pères de l’Église qui considèrent que chacun des conjoints doit s’inspirer du comportement des deux animaux, en se témoignant du respect et en fournissant des efforts pour modérer son mauvais caractère.

Emblema CXCIV Amor filiorum1685

Emblème 194 L’amour envers ses enfants

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 712 | 713 →

Ante diem vernam boreali cana palumbes
 frigore nidificat praecoqua et ova fovet.
mollius et pulli ut iaceant, sibi vellicat alas,
 queis nuda hiberno deficit ipsa gelu.
ecquid Colchi pudet vel te Progne improba, mortem5
 cum volucris propriae prolis amore subit ?

1-6 : AP 9,95 3 vellicat : PLAUT. Most. 834 4 hiberno…gelu : MART. 4,18,4 5 Colchi : OV. Am. 2,14,29 ; IUV. 6,643 Progne improba : OV. Pont. 3,1,119 6 prolis amore : PLIN. Nat. 10,105.

Avant le jour du printemps, la blanche palombe1686 fait son nid dans le froid de Borée et couve ses œufs pondus trop tôt. Afin que ses petits soient couchés plus douillettement, elle s’arrache les plumes des ailes et, elle-même dépouillée de celles-ci, périt à cause du gel hivernal. N’as-tu pas honte, femme de Colchide, ou toi, cruelle Procné, quand un oiseau affronte la mort par amour pour sa progéniture ?

Picturae

La palombe pleine de sollicitude pour ses petits est toujours représentée dans son nid, installé sur la branche d’un arbre, dont l’aspect varie au fil des éditions. Elle couve pour les maintenir au chaud. Dans les éditions de Lyon et de Padoue, l’arbre est dépouillé de ses feuilles, comme il convient à la saison hivernale (boreali frigore, hiberno gelu).1687 Les deux premières gravures illustrent avec moins de précision le contenu de l’épigramme, étant donné que l’arbre possède encore son feuillage. Dans celle de l’édition parisienne, il ressemble à une sorte de roseau au pied cannelé. Cette représentation particulière pourrait découler d’une confusion entre le mot cana (v. 1) et canna. ← 713 | 714 →

Structure et style de l’emblème

Les deux premiers distiques décrivent le sacrifice de la palombe pour sauver ses petits des rigueurs hivernales. Si ses œufs sont pondus trop tôt, avant le printemps, quand sévit encore le froid Borée, elle n’hésite pas à arracher ses propres plumes pour réchauffer ses oisillons, prête à affronter la mort par amour filial. Cet exemple de dévouement et de sacrifice maternel s’oppose à la cruauté des célèbres mères infanticides de la mythologie, Médée et Procné, mise en évidence par une question oratoire (v. 5). Le troisième vers comporte une allitération du [l], un son doux pour exprimer les soins prodigués aux oisillons : « mollius et pulli ut iaceant, sibi vellicat alas. » Le contre-rejet de mortem (v. 5) souligne le sacrifice ultime de la palombe. Si la subscriptio dérive d’une épigramme de l’Anthologie grecque, la langue d’Alciat reprend quelques expressions des poètes latins, sans qu’il s’agisse d’emprunts conscients. Le verbe vellicat (v. 3) se rencontre chez Plaute1688 et la junctura, hiberno gelu (v. 4), chez Martial, dans la même position métrique.1689 Bien que l’évocation des deux mères infanticides (v. 5)1690 soit empruntée à la source principale de l’emblème, une épigramme grecque, soulignons toutefois que Médée et Procné sont souvent mentionnées côte à côte comme des exemples de cruauté maternelle, également dans la poésie latine, notamment chez Ovide et Juvénal.1691

Pigeon, palombe ou colombe

Palumbes, ou φάσσα, tel était le nom que donnaient les auteurs antiques au pigeon ramier migrateur.1692 En réalité, il existe de ← 714 | 715 → nombreuses espèces de pigeons, dont le domestique, désigné généralement par les termes columba ou περιστερά.1693 Alciat ne vise cependant pas une telle précision, lorsqu’il évoque la cana palumbes (v. 1), mais désigne sans doute seulement le pigeon, sans songer à une espèce particulière.1694 Les naturalistes antiques décrivent très précisément le pigeon ramier, sa taille, sa couleur, son cri, sa nourriture, sa monogamie, sa ponte et sa longévité exceptionnelle.1695 Ils relèvent qu’il met au monde généralement deux nichées au printemps, surtout si la première vient à périr.1696 Cette dernière observation s’accorde avec le contenu de la subscriptio où la survie de la première nichée se trouve menacée par le froid. Dans l’Antiquité, de même que dans les bestiaires médiévaux, la columba, bien qu’associée à Vénus, symbolisait la chasteté, la fidélité et l’affection conjugale.1697 Selon une tradition bien établie, les colombes s’échangeaient, avant de s’accoupler, des baisers tendres et passionnés, reflétant leur amour mutuel.1698 Pline l’Ancien admire également l’amour que ces oiseaux témoignent à leurs petits, en utilisant des termes proches de ceux d’Alciat (prolis amore v. 6) : ← 715 | 716 →

amor utrique subolis aequalis.1699

Les naturalistes, notamment Aristote et Pline l’Ancien, décrivent les soins attentifs que prodigue le pigeon à ses enfants.1700 Selon Aristote, les parents aideraient leurs petits en perçant l’œuf et les réchaufferaient après l’éclosion, autant de détails qui invitent à comparer la palombe de l’emblème à une mère attentive et bienveillante.1701

Le modèle de l’Anthologie grecque

Alciat puise son inspiration dans une épigramme de l’Anthologie grecque d’Alphée de Mitylène :

Χειμερίοις νιφάδεσσι παλυνομένα τιθὰς ὄρνις

 τέκνοις εὐναίας ἀμφέχεε πτέρυγας,

 μέσφα μιν οὐράνιον κρύος ὤλεσεν· ἦ γὰρ ἔμεινεν

 αἰθέρος1702 οὐρανίων ἀντίπαλος νεφέων.

 Πρόκνη καὶ Μήδεια, κατ’ Ἄϊδος αἰδέσθητε

 μητέρες ὀρνίθων ἔργα διδασκόμεναι.1703

Bien que les deux poèmes se composent du même nombre de vers et se divisent en deux parties, la première s’achevant à la fin du quatrième vers, Alciat ne traduit pas mot à mot son modèle grec. En effet, le lecteur pourra, en comparant les deux poèmes, déceler de nombreuses différences. L’une des principales est le changement d’espèce de l’oiseau. En effet, Alciat a remplacé ← 716 | 717 → la « poule » par la palumbes, sans doute en tenant compte de la symbolique positive associée à l’oiseau, chasteté, tendresse, amour conjugal et filial qui convenait parfaitement au thème de l’emblème. Tandis que le texte grec parle des « flocons de neige hivernaux » dont est saupoudré l’oiseau, la subscriptio évoque le « froid de Borée », puis le « gel hivernal ». De fait, l’oiseau doit affronter les rigueurs de l’hiver, neige, brouillard ou gel, et comme son modèle (χειμερίοις νιφάδεσσι, οὐράνιον κρύος, οὐρανίων νεφέων), Alciat insiste en répétant Boreali frigore (v. 1) et hiverno gelu (v. 4). Au contraire d’Alphée de Mitylène, il précise les circonstances, en indiquant que la ponte est intervenue trop tôt, ante diem vernam (v. 1) et praecoqua ova (v. 2). En allant jusqu’à s’arracher les plumes (vellicat alas v. 3), la palombe accomplit un sacrifice bien plus important que l’ὄρνις qui se contente d’entourer ses poussins de ses ailes. Alciat insiste davantage sur le souci du bien-être des petits (mollius et pulli ut iaceant v. 3). Le quatrième vers de la subscriptio résume les troisième et quatrième vers de l’épigramme grecque, en annonçant la mort de la mère, hiberno deficit ipsa gelu correspondant approximativement à μιν οὐράνιον κρύος ὤλεσεν. Le dernier distique fait découler de ce récit tragique une leçon morale adressée aux deux mères infanticides de la mythologie. Alciat abandonne la mention de l’Hadès et remplace la phrase affirmative par une question oratoire, tout en conservant le sens du verbe αἰδέσθητε dans pudet (v. 5). Cette formulation interrogative donne plus de vivacité et semble prendre à partie plus directement les deux criminelles en même temps que le lecteur. Tandis qu’Alphée interpellait Médée et Procné (Πρόκνη καὶ Μήδεια), Alciat désigne Médée par la périphrase Colchi (v. 5), de même qu’Ovide et Juvénal,1704 et adjoint à Procné l’épithète improba qui n’est pas sans rappeler un autre passage ovidien où sont évoquées, côte ← 717 | 718 → à côte, les deux mères inhumaines.1705 Le dernier vers oppose la cruauté des deux femmes au sacrifice exemplaire de l’oiseau. Cependant, la syntaxe et le vocabulaire diffèrent entièrement. Dans la version latine, le mot « mère » ne figure pas, ἔργα est remplacé par l’expression bien plus suggestive, prolis amore, peut-être un souvenir de la description de la colombe par Pline l’Ancien,1706 le participe διδασκόμεναι dépendant de αἰδέσθητε et renvoyant à Médée et Procné, est abandonné au profit d’une conclusion plus frappante. De fait, la palombe affronte la mort par amour de ses petits, comme le mettent en évidence les mots mortem et amore, ainsi que dans la formule soulignée par des jeux sonores, propriae prolis (v. 6).

L’affection entre parents et enfants dans les emblèmes

Alors que les emblèmes 30 Gratiam referendam et 195 Pietas filiorum in parentes1707 engagent tous deux les enfants à témoigner de l’affection envers leurs parents et à les secourir dans leur vieillesse, en échange des bienfaits qu’ils ont eux-mêmes reçus, notre emblème envisage la situation inverse, l’amour des parents pour leurs enfants. L’épigramme de l’Anthologie grecque opposait les soins prodigués par la mère palombe à ses oisillons à l’attitude criminelle des mères infanticides de la mythologie grecque. Alciat la transforme en emblème. D’une part, il l’adapte en latin, avec quelques variations afin de souligner davantage l’immense sacrifice de l’oiseau, preuve de son amour pour ses petits et, d’autre part, il lui adjoint le titre Amor filiorum. Il présente ainsi plus explicitement l’attitude de l’oiseau comme un exemple moral et un modèle de comportement pour les hommes. ← 718 | 719 →

Conclusion

Si la subscriptio de l’emblème Amor filiorum apparaît, au premier abord, comme une simple imitation d’une épigramme de l’Anthologie grecque, une observation attentive démontre qu’Alciat procède à de nombreuses modifications, afin de mettre en valeur le thème de l’amour filial, mis en exergue par le titre. Il ajoute des expressions attestées chez les auteurs latins et des jeux sonores, en particulier dans le dernier distique, afin de mettre en évidence la mort de l’oiseau par amour pour sa progéniture. Il insiste sur l’importance du sacrifice de la mère qui s’arrache les plumes pour réchauffer ses petits et leur préparer un nid douillet. Dans le dernier distique, il introduit une question oratoire, afin de prendre à partie plus directement les deux mères infanticides de la mythologie, dont l’attitude contraste avec celle, exemplaire, de l’oiseau. Enfin, il remplace la poule du poème grec par la palombe, un oiseau associé, dans l’Antiquité et dans les bestiaires médiévaux, à la chasteté, à la fidélité, à l’amour conjugal et filial. Pline l’Ancien et d’autres naturalistes soulignent l’affection que cet oiseau témoigne pour ses petits et décrivent les soins qu’il leur prodigue. Alciat s’est sans doute inspiré de ces nombreux témoignages, afin de marier plus étroitement l’héroïne de l’emblème à la vertu qu’elle devait incarner. Ce thème de l’amour filial rappelle les emblèmes 30 Gratiam referendam et 195 Pietas filiorum qui, à l’inverse, valorisaient l’affection des enfants pour leurs parents devenus vieux. ← 719 | 720 →

Emblema CXCVI Mulieris famam, non formam, vulgatam esse oportere1708

Emblème 196 C’est la bonne réputation d’une femme et non sa beauté qui doit être connue

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. S. Feyerabendt pour G. Raben et S. Hürter, Francfort, 1567.

DIALOGISMUS

Alma Venus, quaenam haec facies ? quid denotat illa
 testudo, molli quam pede diva premis ?
me sic effinxit Phidias sexumque referri
 foemineum nostra iussit ab effigie
quodque manere domi et tacitas decet esse puellas,5
 supposuit pedibus talia signa meis.

1-6 : PLU. Moralia 142d ; 381e 1 alma Venus : LUCR. 1,2 ; VERG. Aen. 1,618 ; AUSON. XIX,80 2 molli…pede diva : CATULL. 68,70.

– Bienfaisante Vénus, quelle est cette apparence ? Que signifie cette tortue que tu foules, déesse, d’un pied délicat ? – C’est ainsi que m’a façonnée Phidias et il a ordonné que le sexe féminin soit représenté par mon portrait ; parce qu’il convient aux jeunes filles de rester à la maison et de se taire, il a déposé sous mes pieds un tel symbole. ← 720 | 721 →

Picturae

Toutes les picturae1709 représentent la statue de Vénus décrite dans l’épigramme, en la dotant toutefois de différents attributs qui ne figurent pas dans le texte. La déesse est soit entièrement nue, soit vêtue d’une longue robe. Dans la première gravure, elle porte dans sa main une pomme et à ses côtés se tiennent deux oiseaux, sans doute des colombes. Les éditions de C. Wechel disposent la statue, toujours accompagnée d’oiseaux et tenant un fruit dans sa main, dans une sorte de temple, sous une coupole. Dans ces deux premières illustrations, la déesse nue pointe son doigt en direction de son pied, posé sur un objet difficilement identifiable, censé représenter la testudo (v. 2). Dans les éditions lyonnaises, la statue est placée dans l’atelier de l’artiste, occupé, en arrière-plan, à sculpter. Elle pose son pied sur une tortue, tandis qu’un petit Cupidon ailé et muni de son arc tient sa robe. L’édition de Francfort de 1567 reproduit une scène similaire. La statue de la déesse, vêtue d’une riche robe, pose sa main sur la tête de Cupidon ailé, armé d’un arc et d’une flèche. Elle se dresse dans l’atelier du sculpteur en plein ouvrage, brandissant ciseau et maillet pour réaliser une statue de femme posée sur son établi. Seule la tortue manque ou du moins n’est pas visible. Le petit dieu ailé réapparaît également dans la pictura de l’édition de Padoue que nous n’avons pas reproduite ici, aux côtés de sa mère, appuyée contre un lit à baldaquin et dont le corps est largement dévoilé par une bande de tissu flottant sur ses épaules. De toutes ces illustrations, la plus complète et la plus fidèle au texte est celle des éditions lyonnaises.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio adopte une forme dialoguée. Dans le premier distique, un interlocuteur interroge Vénus, tout en décrivant l’apparence de sa statue. Celle-ci pose son pied sur une tortue, mais pourquoi donc ? La déesse répond (v. 3-6) et explique le sens ← 721 | 722 → de cette représentation. Plusieurs épigrammes descriptives de ce type se rencontrent dans l’Emblematum liber,1710 ainsi l’emblème 122 In Occasionem, décrivant la statue de l’Occasio ; le lecteur la découvre au fil des questions et des réponses qui s’enchaînent, énumérant chacun de ses attributs et leur signification symbolique.1711 Ce procédé descriptif, sous forme de dialogue, permet d’impliquer davantage le lecteur et de lui donner l’illusion de contempler sous ses yeux l’œuvre d’art en question. Le vocabulaire est emprunté à la poésie classique. Ainsi la formule alma Venus (v. 1) se rencontre chez Lucrèce, Virgile et Ausone, également en tête de vers,1712 et l’expression molli pede associée à diva (v. 2) chez Catulle, dans un vers où il évoque sa maîtresse, comparée à Vénus, franchissant le seuil de leur maison.1713

La statue de Phidias, symbole de l’épouse modèle

La statue d’Aphrodite Ourania, dont le pied repose sur une tortue, réalisée en or et ivoire par le célèbre sculpteur Phidias, est décrite par Pausanias au nombre des œuvres d’art de la ville d’Elis.1714 La subscriptio ne s’inspire cependant pas de ce passage de la Périégèse, mais des Préceptes de mariage de Plutarque. Ce traité dispense aux époux des conseils pratiques, illustrés par des exemples, des anecdotes ou des citations dont découle une leçon morale. Cette structure, basée sur les comparaisons, ressemble à celle des emblèmes. Plutarque confère à la statue de Phidias posant son pied sur une tortue une interprétation morale exactement identique à celle d’Alciat :

τὴν Ἠλείων ὁ Φειδίας Ἀφροδίτην ἐποίησε χελώνην πατοῦσαν, οἰκουρίας σύμβολον ταῖς γυναιξὶ καὶ σιωπῆς.1715 ← 722 | 723 →

En effet, le moraliste grec considère que la statue enseigne aux femmes leurs devoirs, de façon symbolique : rester à la maison (οἰκουρίας) et garder le silence (σιωπῆς) correspondant à manere domi et tacitas esse (v. 5) et le terme σύμβολον à signa (v. 6). Alciat adapte ainsi en latin et transforme en épigramme dialoguée cette brève leçon morale.

Le silence est d’or…surtout pour les femmes

Savoir « garder le silence » est l’une des deux qualités attendues des puellae dans la subscriptio. Ce thème, emprunté au passage des Préceptes de mariage de Plutarque, remonte cependant à des origines plus anciennes, la célèbre sentence de l’Ajax de Sophocle déclarant qu’« aux femmes, le silence est une parure ».1716 Cette phrase devient vite proverbiale et figure au nombre des Adages d’Érasme de Rotterdam.1717 L’autre grand poète tragique, Euripide, reprend cette sentence, en la variant et en l’amplifiant. Il ajoute au silence, la retenue et le maintien à l’intérieur de la maison,1718 la seconde vertu féminine qu’évoquaient la subscriptio et Plutarque.

La vertu vaut plus que la beauté

Un certain décalage apparaît entre la subscriptio, qui met en évidence deux qualités de la femme, garder le silence et rester à la maison, et l’inscriptio affirmant que ce n’est pas la beauté physique, mais la bonne réputation, la vertu, d’une femme qui mérite d’être connue. L’inscriptio complète pour ainsi dire le contenu de l’épigramme. Elle trouve également son origine dans les traités moraux de Plutarque. En effet, au début des Conduites méritoires de femmes, l’auteur grec se distance des idées d’un Thucydide1719 et d’un Gorgias, donnant sa préférence à la coutume romaine qui accorde plus d’émancipation aux ← 723 | 724 → femmes.1720 Dans ce texte, il cherche à établir l’égalité des sexes en ce qui concerne les mérites, intelligence, noblesse de sentiment, courage, prudence, sens de la justice, fidélité en amour, piété et bonté. Il rappelle l’opinion du sophiste Gorgias qu’il juge plus favorablement toutefois que celle de Thucydide :

ἡμῖν δὲ κομψότερος μὲν ὁ Γοργίας φαίνεται, κελεύων μὴ τὸ εἶδος ἀλλὰ τὴν δόξαν εἶναι πολλοῖς γνώριμον τῆς γυναικός·1721

Cette phrase, citée par Plutarque, correspond exactement à l’inscriptio, mulieris faisant écho à τῆς γυναικός, non formam à μὴ τὸ εἶδος, famam à τὴν δόξαν et vulgatam esse à εἶναι πολλοῖς γνώριμον. L’un des Préceptes de mariage rappelle d’ailleurs la primauté de la vertu sur la beauté, illustrée par un exemple socratique.1722 Ainsi, non seulement l’épigramme, mais aussi le titre de l’emblème dénotent une influence marquée des œuvres morales de Plutarque.

La tortue, une silencieuse casanière

Alciat mentionne la testudo comme un terme générique sans tenir compte de la distinction de Pline l’Ancien entre tortues terrestres, marines, de marécage ou d’eau douce.1723 Aristote livre de nombreuses données sur leur corps, leur reproduction, la ponte de leurs œufs et leurs organes internes, ainsi que leur voix, limitée à un sifflement bref.1724 Ce cri relativement discret correspond à l’image de la femme invitée à garder le silence aussi souvent que possible. La tortue peut, à la moindre occasion, ← 724 | 725 → se cacher dans sa maison qu’elle transporte partout avec elle. Cette observation est sans doute à l’origine de la fable ésopique Zeus et la tortue. Celle-ci démontre le caractère casanier de la tortue qui tarde à participer au banquet de noces de Zeus, préférant rester chez elle. En apprenant la raison de son retard, le dieu indigné, la condamne à transporter partout avec elle sa maison, puisqu’elle y est tant attachée. La morale présente la tortue comme un symbole de la frugalité domestique :

ὁ μῦθος δηλοῖ, ὅτι πολλοὶ τῶν ἀνθρώπων αἱροῦνται μᾶλλον λιτῶς παρ’ ἑαυτοῖς ζῆν ἢ παρ’ ἄλλοις πολυτελῶς.1725

L’interprétation morale, dans notre emblème, de la tortue comme attribut d’Aphrodite Ourania,1726 symbole des qualités essentielles de la bonne épouse, bien qu’elle converge avec le portrait de l’animal dans la fable, se rattache très nettement au passage des Préceptes de mariage de Plutarque. L’association de la déesse et de la tortue était cependant un motif connu à la Renaissance, notamment dans le Songe de Poliphile de Francesco Colonna, où l’animal symbolisait la terre.1727

Une vision du mariage dans les emblèmes

Plusieurs emblèmes traitent du mariage et donnent des recommandations sur le comportement des époux. Ainsi, dans notre corpus, l’emblème 192 Reverentiam in matrimonio requiri leur enjoint de se respecter mutuellement, à l’exemple de la vipère et de la murène.1728 L’emblème 191 In fidem uxoriam recommande à la puella la fidélité envers son mari, symbolisée par un petit chien bondissant à ses pieds, et l’ardeur amoureuse, par ← 725 | 726 → la branche d’un arbre appelé poma Veneris.1729 L’emblème 204 Cotonea associe le coing, fruit de Vénus, à une loi solonienne, mentionnée par Plutarque,1730 qui enjoignait à la jeune épouse de manger un coing avant d’entrer dans la chambre nuptiale afin de ne pas incommoder son époux par son haleine, image symbolique du discours pudique et respectueux de la femme et de son bon caractère.1731 Notre emblème se situe dans la même ligne de pensée et puise également son inspiration dans les Préceptes de mariage de Plutarque.

Conclusion

Les œuvres morales de Plutarque constituent la principale source de l’emblème. Le contenu de l’épigramme, l’interprétation morale de la statue d’Aphrodite à la tortue de Phidias, dérive des Préceptes de mariage, tandis que le titre traduit en latin une phrase du sophiste Gorgias, citée au début du traité des Conduites méritoires de femmes. La subscriptio sous forme de dialogue donne la parole à la statue de la déesse. En réponse à la question initiale, elle expose la signification symbolique de sa représentation. La tortue placée sous son pied rappelle aux jeunes filles les deux qualités requises pour devenir une bonne épouse : rester à la maison et se taire. La tortue, condamnée par Zeus, selon la fable ésopique, à transporter partout avec elle sa maison, démontre l’attitude de l’épouse idéale, enfermée au logis pour se consacrer entièrement aux travaux domestiques. Le thème du silence comme seule parure de la femme apparaît chez Sophocle, puis se répand dans la littérature antique et perdure encore à la Renaissance, à ← 726 | 727 → travers l’adage Mulierem ornat silentium. Plusieurs emblèmes s’intéressent au thème du mariage, cherchant à enseigner aux femmes le rôle de l’épouse modèle et les vertus nécessaires, respect mutuel, fidélité, pudeur, bon caractère et ici, le silence et le zèle pour les travaux à l’intérieur de la maison.