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Pourquoi les migrants vivent-ils plus longtemps ?

Les inégalités face à la mort en Suisse (1990–2008)

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Jonathan Zufferey

Dans les sociétés postindustrielles contemporaines, les migrants ont généralement des risques de décès inférieurs aux populations des pays d’accueil bien qu’ils soient tendanciellement plus vulnérables en raison de moindres capitaux humains, sociaux et économiques. Il s’agit là d’un véritable paradoxe épidémiologique car ces facteurs sont considérés comme les causes fondamentales des inégalités de longévité. A travers le prisme de la société suisse, cette thèse présente les dernières tendances en termes de mortalité différentielle entre les populations suisse et étrangères. Par une vision globale et compréhensive, nous mettons en exergue les particularités des populations migrantes afin d’offrir des clés d’interprétation à ce fameux paradoxe. L’étude tente d’approcher la migration dans toute sa profondeur en investiguant les différentiels en fonction de l’origine et du statut migratoire. En partant des outils de la démographie classique, en passant par des modèles de régression et des arbres d’induction, pour finir par des modèles multiniveaux exprimant des risques spatiaux, la connaissance des processus et des populations s’affermit. Au terme de ce manuscrit, nous aboutissons à une synthèse sur les principaux mécanismes explicatifs. La discussion reviendra sur deux axes clés qui expriment, selon nous, l’essentiel de l’avantage observé : des biais de sélection à l’entrée et à la sortie ainsi qu’une « culture de la migration ».

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Chapitre 2: Présentation des données

Chapitre 2

Présentation des données

Pour étudier les inégalités de longévité en Suisse, nous faisons appel, tout au long de cette recherche quantitative, à différentes bases de données. Ce court chapitre a pour objectif d’en présenter les principaux contours et spécificités. Nos données proviennent essentiellement de la Swiss National Cohort (SNC), un réseau de de chercheurs des Universités de Berne, Zurich, Lausanne, Bâle et Genève. La SNC a savamment couplé différentes ressources individuelles avec les recensements fédéraux de la population de 1990 et de 2000 (Bopp et al. 2009). L’appariement des recensements et des registres de décès permet de déterminer la population soumise au risque de décès, mais aussi d’en connaître les caractéristiques démographiques, socioéconomiques, culturelles et environnementales. Nos analyses se concentreront sur la cohorte nationale de 2000 à 2008, c’est-à-dire la population recensée en 2000 et suivie longitudinalement jusqu’en 2008.

2.1  Les sources

Les données initiales proviennent des registres fondamentaux de la connaissance de la population résidante : les recensements fédéraux de la population (RFP), la statistique du mouvement naturel de la population (BEVNAT) et un extrait de la statistique de la population résidante de nationalité étrangère (PETRA).

Le recensement fédéral de la population

Après une première tentative en 1850, la pratique des recensements est instituée en Suisse par une loi qui instaure une périodicité décennale à sa mise en œuvre (Busset 1993). Les recensements offrent une statistique de ← 35 | 36 → l’état de l’ensemble de la population et des attributs qui la caractérisent. Jugée trop lourde et trop peu flexible, cette structure est remplacée en 2010 par un nouveau système qui prend une forme annuelle et est réalisé à partir de l’exploitation des registres des habitants1.

Nos données proviennent d’avant cette ère de changement et consistent en les recensements fédéraux du 4 décembre 1990 et du 5 décembre 2000. Ils ont pour vocation d’établir une photographie de la population résidente et d’en décrire largement les attributs. Les caractéristiques individuelles recensées sont larges et comprennent le sexe, la date de naissance, l’état civil, la nationalité, le lieu de naissance, la commune de résidence, la religion, la langue, la formation, la profession apprise, la profession exercée, le statut sur le marché de l’emploi, etc. Précisons que parallèlement au recensement de la population, l’office de statistique établit un recensement des logements et des bâtiments permettant de dénombrer les ménages et de connaître leurs spécificités.

La statistique du mouvement naturel de la population

La statistique du mouvement naturel de la population dresse les mouvements annuels des naissances, des mariages, des divorces, des décès, des reconnaissances de paternité, des adoptions et des partenariats enregistrés. Tirés des registres d’état civil, ce n’est que la connaissance des statistiques de décès qui nous intéressent ici. Elle couvre tous les décès qui ont eu lieu en Suisse. Les personnes ayant leur domicile permanent en Suisse mais qui décèdent à l’étranger ne sont pas saisis de manière exhaustive même si on s’y approche2.

Le registre des décès comprend, en plus de la date et la nature du décès, le sexe, la date de naissance, l’état civil, la nationalité et la commune de résidence. Nous disposons pour cette thèse de tous les décès survenus entre 1990 et 2008. ← 36 | 37 →

La statistique de la population résidante de nationalité étrangère

La statistique de la population résidante de nationalité étrangère se compose de deux parties. La première évalue la structure de la population étrangère au 31 décembre de chaque année. La seconde enregistre les mouvements (émigration, immigration ainsi que les changements de permis, de résidence ou toute autre modification dans la statistique de l’état civil) survenus pendant l’année. Petra est une statistique de synthèse basée sur l’exploitation des registres officiels et des données administratives suivants3 : le registre central des étrangers de l’Office fédéral des migrations4, le registre ORDIPRO du Département fédéral des affaires étrangères5, le registre AUPER de l’Office fédéral des migrations6 et les résultats de la statistique du mouvement naturel de la population. Toutefois, la base que nous avons pu exploiter est un extrait, et elle ne comprend pas les données ORDIPRO et AUPER.

Petra collectionne des informations sur l’état et les mouvements de la population (naissances, décès, arrivées, départs, acquisitions de la nationalité suisse) mais comprend également le sexe, la date de naissance, l’état civil, la nationalité, la commune de résidence, le permis de séjour et la durée de résidence. Nous disposons de cette base sur la période 2000 à 2008.

2.2  La population

Dès les premiers dénombrements, la définition même de la population a posé problèmes aux démographes. Jusqu’en 1941, on y distingue la population de fait (effectivement présente au moment du recensement) de la population résidente (qui y réside au moment du recensement) (Busset 1993, p. 65). Si par la suite, la définition de la population rési ← 37 | 38 → dente a pris le dessus par son bon sens, une distinction un peu plus subtile persiste dans la statistique suisse ; on définit (Wanders et Heiniger 2003, p. 8) :

La population résidente : Toutes les personnes résidant en Suisse à un moment donné, quels que soient leur nationalité, leur durée de résidence et leur type d’autorisation de résidence. Les personnes n’ayant pas de domicile officiel en Suisse, telles que les frontaliers travaillant en Suisse, les touristes, les personnes en visite ou en voyage d’affaires, ne sont pas comptées dans la population résidante.

La population résidente permanente : Toutes les personnes résidant en Suisse durant une année au moins. La population résidante permanente comprend toutes les personnes de nationalité suisse domiciliées en Suisse et les personnes de nationalité étrangère possédant une autorisation d’établissement ou une autorisation de séjour d’une durée d’au moins 12 mois, ainsi que les fonctionnaires internationaux, les diplomates et les membres de leurs familles.

Cette différence entre population résidente et population résidente permanente pourrait être anecdotique si nos différentes sources se basaient sur la même définition. Or, le RFP dénombre l’ensemble de la population résidente, l’extrait de Petra informe de la population résidente de nationalité étrangère mais sans les permis diplomatiques et les individus dans le processus d’asile (bien qu’avec les frontaliers qui ne sont pourtant pas résidents), alors que BEVNAT a changé de définition durant la période d’étude. Elle décompte, à partir de 2001, uniquement les mouvements de la population résidente permanente alors qu’auparavant, elle enregistrait les décès dans la population résidente. Ces divergences de définitions compliquent évidemment la mise en oeuvre et la fusion de ces bases.

Dans cette section sur la population, il convient encore de préciser que dans les recensements, on fait une distinction entre le domicile civil (le lieu d’enregistrement) et le domicile économique (le lieu où l’individu réside durant la majeure partie de la semaine). Puisqu’il s’agit du lieu de vie, nos fournisseurs de données, la Swiss National Cohort, ont choisi de définir le lieu de résidence selon le domicile économique énoncé dans le recensement. Notons toutefois que la définition du domicile selon les autres sources est celle du domicile civil. ← 38 | 39 →

2.3  Les données longitudinales

C’est à partir des trois sources mentionnées, qui relèvent des états et/ou des mouvements de la population, que la Swiss National Cohort a créé une base longitudinale (Bopp 2003). Comme la Suisse n’avait pas encore opté pour un identifiant unique, la SNC a effectué un appariement probabiliste pour relier l’information des stocks (les recensements de 1990 et 2000) aux mouvements (les décès survenus entre 1990 et 2008)7. La SNC n’a pu débuté son étude qu’à partir de 1990 car, dans les précédents recensements, la date de naissance exacte n’avait pas été enregistrée.

Le fond de commerce de la SNC est l’étude de la mortalité. La base Petra n’a été ajoutée que dans une optique de contrôle : tenir compte de l’émigration des étrangers et de leur retrait de la population. Cela permet de ne pas biaiser les estimations en considérant une population plus large qu’elle ne l’est réellement. Petra existe depuis 1991 mais un identifiant unique n’a été introduit qu’en 1995. Par conséquent, un appariement n’était pas possible entre le Petra des années 1990 et le recensement de 1990.

Appariement et imputations

Pour apparier les recensements aux registres des décès, la SNC a tenu compte des caractéristiques qui étaient présentes dans les deux sources : le sexe, la date de naissance, le statut matrimonial, la nationalité, la religion et le lieu de résidence. Pour faciliter ce couplage, les chercheurs ont également appareillé d’une part, les deux recensements entre eux8 et, d’autre part Petra avec le RFP de 2000. La SNC peut se targuer d’avoir obtenu un haut taux d’appariement ; entre 1991 et 2007 seulement 5.4 % des décès n’ont pas pu être reliés en utilisant des critères « stricts » (Schmidlin et al. 2013).

Certaines sous-populations sont en réalité plus difficiles à cibler, en particulier les jeunes et les étrangers car plus mobiles et avec des caracté ← 39 | 40 → ristiques qui changent dans le temps. Par conséquent, les individus non appariés ne le doivent pas uniquement au hasard mais sont sur-représentés en particulier parmi les 25-64 ans. C’est pourquoi, afin d’avoir une estimation plus précise de la force de la mortalité, la SNC a choisi d’imputer les décès non appariés. Ces imputations des décès restants améliorent la précision de la mesure de la mortalité (Schmidlin et al. 2013).

Les défis de la migration

La population étrangère est régie par ses propres logiques et est caractérisée par une forte mobilité. Cette mobilité la rend évidemment beaucoup plus difficile à saisir. Si le travail de la SNC est sans doute excellent pour l’ensemble de la population, deux lacunes importantes apparaissent chez les étrangers. La première est un péché d’excès lors de l’appariement des deux recensements. La seconde est de ne pas avoir considéré les flux d’immigration lors de l’imputation.

Pour faciliter l’appariement des décès (1990-2000) avec le recensement de 1990, la SNC a tout d’abord apparié le recensement de 1990 avec celui de 2000 ; les individus présents les deux fois n’étant pas des candidats crédibles au décès. Dans la procédure d’appariement, les scientifiques tiennent compte d’informations non modifiables (date de naissance, lieu de naissance, sexe) et de critères qui peuvent évoluer dans le temps (état civil, commune de résidence, nationalité). Le matching doit être strict pour les premiers mais peut varier pour les seconds.

Et c’est justement avec la nationalité qu’un problème apparaît. S’il s’agit d’un caractère modifiable, tout changement est plutôt rare et il devrait s’effectuer à travers la naturalisation ; dans le sens d’une nationalité étrangère vers la nationalité suisse. Or, la SNC a été trop lâche avec ce critère, la mobilité de nationalité entre les deux recensements est trop importante pour certains groupes pour être plausible. Parmi les 950 000 étrangers qui sont appariés entre le RFP de 1990 et celui de 2000, 16 % d’entre eux deviennent suisses (cela représente environ 150 000 personnes et correspond au nombre de naturalisés pendant la décennie), 79 % ont la même nationalité entre les deux recensements et pour 5 % il y a une modification. Ces 5 % pourraient être négligeables ou explicables par des erreurs de retranscription ou des personnes binationales, mais les mobilités sont distribuées de façon très inégalitaires au sein des nationalités étrangères. Parmi les groupes majeurs, les changements sont mineurs. Ils ← 40 | 41 → deviennent importants chez des groupes de taille moyenne et explosent parfois chez les petites communautés. Par exemple, pour des sous-populations qui sont déjà importantes en Suisse, les Sri-lankais (dixième communauté la plus importante en 1990 avec près de 14 000 représentants), les Américains (douzième), les Vietnamiens (quinzième), on se situe à près de 30 % de mobilité de nationalité – ce chiffre atteint même les 83 % pour les Libanais (quatorzième) !

Il y a clairement eu un surappariement pour ces populations entre les deux recensements. On a sous-estimé la migration : des étrangers ont quitté la Suisse9 et d’autres, venus d’ailleurs, les ont remplacé. Ces erreurs, trop marginales pour perturber les analyses sur l’ensemble de la population, deviennent problématiques lorsqu’il s’agit d’évaluer spécifiquement la mortalité de ces sous-populations. D’une part, on surestime leur exposition au risque de décès (alors qu’ils ont quitté la Suisse) et d’autre part, certaines de leurs caractéristiques figées ont été modifiées par souci d’uniformité (par exemple le lieu de naissance). Cette première erreur rend ces données inutilisables pour suivre longitudinalement les populations migrantes durant la décennie 1990. Par conséquent, les analyses qui portent sur la cohorte nationale ne seront exploitées que sur les années 2000 à 2008. Pour cette seconde décennie d’étude, les problèmes de l’émigration ont pu être précisément contrôlés grâce à l’appariement avec Petra10.

La population suivie à partir de 2000 est semi-fermée : on peut en sortir par décès ou émigration mais on ne peut pas y entrer. Les immigrants arrivés après la date du recensement, le 5 décembre 2000, sont par conséquent omis de cette étude. Cela concerne les quelques 900 000 étrangers qui entrent en Suisse entre 2001 et 2008. Ce choix méthodologique n’aurait pas une grande implication si les décès non appariés n’avaient pas été imputés. Cela signifie que tous les décès des dernières vagues d’immigrants ont été attribués11 à la population résidente étrangère de 2000. En raison du design de l’étude, il n’est pas possible de séparer les décès des nouveaux arrivants des autres. Si certaines imputations corres ← 41 | 42 → pondent à des décès de personnes hors de la cohorte et n’ont pas lieu d’être, d’autres sont parfaitement justifiées. Ces imputations sont non négligeables : pour la période 2000 à 2008, on dénombre 30 802 imputations dont 5 384 étrangers pour respectivement 455 928 et 37 067 décès. Cela représente des taux d’imputation de 6.76 % pour les Suisses et 14.52 % pour les étrangers. Une fausse imputation surestime la mortalité en touchant à la fois au dénominateur (diminution de l’exposition) et au numérateur (augmentation du nombre de décès).

Nous avons pris le parti de corriger certaines de ces erreurs en validant, infirmant et pondérant ces imputations grâce aux informations disponibles dans Petra. La stratégie, décrite par la figure 2.1, est la suivante.

1.  Nous comparons tout d’abord l’occurrence des décès dans la base de données Petra et la SNC. Cela nous permet de confirmer avec certitude une part des décès et des imputations et de déduire un taux d’imputation.

2.  Les personnes qui se naturalisent durant la période d’observation ne sont plus observées dans le registre des étrangers et leur décès ne peut pas conséquent pas être confirmé par Petra. Nous prenons le parti de considérer comme justifiées les imputations et appariements des personnes naturalisées, comme le sont les imputations et appariements de tous les Suisses.

3.  Il reste alors des décès appariés selon la SNC mais que le registre des étrangers n’aurait pas enregistré et des décès imputés dont une part est attribuable à la population de 2000 (et qui n’auraient pas été enregistrés dans Petra) et l’autre à de l’immigration (de fausses imputations).

4.  Certaines imputations peuvent être directement exclues en regardant plus en détails les mouvements dans Petra. En effet, des mariages, des changements de domicile et de permis sont détaillés dans cette base de données. Or, certains ont lieu après la date du décès imputé, ce qui permet de rejeter la pertinence de cette opération.

5.  Pour les décès appariés restant, décès qui n’ont pas été reconnus dans Petra, nous postulons que l’appariement de la SNC entre le recensement et le registre des décès fait foi et qu’il y a un nombre d’imputations correctes correspondant au taux précédemment calculé. Nous pondérons les imputations restantes jusqu’à obtenir ce taux. ← 42 | 43 →

Figure 2.1 – Décès imputés et appariés dans la base de données SNC selon les informations retranscrites dans Petra : validation et estimation des imputations probables

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Au final, la plupart des décès de la SNC (86 %) ont été confirmés dans la base de données Petra et une faible part (3 %) ne peut l’être car il s’agit de personnes naturalisées qui n’y apparaissent plus. Sur ces individus, le taux d’imputation est de 4.3 % (un taux inférieur aux imputations dans la population suisse et largement inférieur au taux initial de 14.5 % pour les étrangers). Quelques 4000 décès ne concordent pas entre le registre des étrangers et la Swiss National Cohort : 722 sont issus de l’appariement probabiliste et 3314 sont des imputations. Nous l’avons démontré, le nombre d’imputations est déraisonnable. D’emblée, nous pouvons en infirmer 386, des personnes qui ont des mouvements (changement de permis, émigration, mariage, déménagement, etc.) à une date postérieure au prétendu décès. Si le taux d’imputation est équivalent dans toute la population étrangère, nous pouvons nous attendre à 31 imputations (722 · 0.043 = 31) correctes parmi les 2928 imputations restantes. Ces 2928 individus vont être considérés à double : une fois comme un décès avec un ← 43 | 44 → poids de 1.1 % et une fois comme un survivant avec un poids de 98.9 %12. Les imputations incertaines sont mineures dans l’ensemble des décès ; elles représentent moins de 0.1 % de tous les décès retenus alors que le taux total d’imputation demeure à 4.3 %.

Ce raisonnement fait sens pour autant que l’enregistrement du décès dans Petra soit régi par l’aléatoire. Cette concession semble raisonnable et, faute de mieux, nous l’accepterons comme tel. Le tableau 2.1 montre les effectifs pour chacune des issues possibles. Ces choix pour traiter les données longitudinales ont évidemment des limites, mais ils constituent, probablement, la façon la plus sure d’exploiter les informations de la SNC et interroger spécifiquement la longévité des populations étrangères.

Tableau 2.1 – Effectifs des décès de la SNC selon les enregistrements Petra, 2000-2008

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2.4  L’exploitation des données

Les données brutes

Pour notre thèse, nous avons exploité ces données sous différentes formes. Dans les chapitres 3 et 4, nous faisons appel aux sources initiales (brutes et indépendantes). Pour ces données, nous n’avons pas effectué de traitement particulier. Nous proposons des statistiques descriptives ou une analyse de la mortalité au niveau agrégé.

Les données de la SNC

Dans la seconde moitié du chapitre 4 et pour tous les chapitres ultérieurs, c’est le longitudinal qui va nous intéresser. La SNC apporte en effet une véritable plus-value à l’analyse de la mortalité grâce au couplage des données de mortalité et des attributs individuels.

Les données de la SNC s’étendent sur deux décennies, mais nous n’avons retenu que la période s’étalant du recensement de 2000 au 31 décembre 2008. Nous avons choisi de travailler avec toute la population de nationalité suisse (5 786 457 personnes) et de garder uniquement les 1 300 075 étrangers qui ont été appariés entre le recensement et Petra car il n’y a que pour ces personnes que nous connaissons la date de fin d’observation. Pour tous les autres, une incertitude plane sur une censure causée par une potentielle émigration. Concernant les Suisses, nous postulons que l’émigration des compatriotes est très marginale et que toute personne non décédée est toujours présente à la fin de la période d’observation.

La figure 2.2 illustre les effectifs des populations étrangères issues des deux bases et permet de visualiser la population que nous avons retenue et celle qui ne poursuivra pas l’aventure avec nous. Nous excluons ainsi 193 714 personnes pour lesquels nous ne connaissons pas l’exposition exacte. Il s’agit des requérants d’asile, des permis diplomatiques, des individus qui ont des statuts particuliers (notamment des très cours séjours) et des individus qui n’ont pas été appariés car leurs caractéristiques divergeaient trop fortement entre les deux sources.

Pour traiter ces vastes données et leur donner une posture longitudinale, nous passons d’un fichier individuel de quelques 7 millions de lignes (comme l’exemple dans le tableau 2.2) à un fichier personneannée (voir le tableau 2.3). Ce second fichier comprend une ligne par individu et par ← 45 | 46 → année de suivi à partir du 1er janvier 2001 – Le recensement ayant eu lieu le 5 décembre 2000, nous avons choisi de débuter le suivi annuel à partir du début de l’année 2001. Ce procédé qui a l’inconvénient de démultiplier le nombre de lignes et la taille du fichier – on passe à plus de 54 millions de lignes – offre pour chaque individu et chaque année de suivi une évaluation de l’âge (au premier janvier), l’exposition sur l’année et la survenance ou non du décès et de l’émigration.

Figure 2.2 – Populations étrangères appareillées ou non entre le recensement de 2000 et Petra

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Tableau 2.2 – Exemple du fichier individuel

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Tableau 2.3 – Exemple du fichier personne-année

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Ce procédé permet de disposer d’une vision longitudinale avec des caractéristiques qui évoluent dans le temps. Cela concerne l’âge mais aussi la nationalité. Nous avons en effet modifié les attributs des étrangers qui se naturalisent durant la période d’observation en corrigeant leurs caractéristiques en conséquence dès l’année suivant l’acquisition de la nationalité suisse.

Logiciel

Le principal défi avec des données aussi importantes consiste, même à l’heure de l’informatique, à pouvoir gérer une telle base car le moindre calcul prend vite passablement de temps. Même si nous avons fait preuve de patience, mise parfois à rude épreuve, nous avons pu compter sur les performances du logiciel R (R Core Team 2014) et nous appuyer sur la suite de packages bigmemory développée par Kane et Emerson (2013) pour gérer des jeux de données d’une extrêmement grande dimension.

2.5  Synthèse

Ce chapitre présente les principales sources exploitées au fil de notre thèse, à savoir les recensements fédéraux de la population de 1990 et 2000, le registre des décès (1990 à 2008) et le registre des étrangers (2000 à 2008). Ces vastes bases de données individuelles qui considèrent l’ensemble des individus résidant en Suisse ont été appariées, selon une procédure probabiliste, par la Swiss National Cohort. La SNC leur offre ainsi une envergure individuelle et longitudinale. Cet appariement étend considérablement les possibilités d’analyses et la compréhension des inégalités de mortalité. Il permet essentiellement de mesurer les risques de décès selon des attributs démographiques, socioéconomiques et environnementales.

En raison de la mobilité des populations étrangères et de la difficulté à en capter les caractéristiques, nous avons dû opérer à des choix et restreindre les analyses longitudinales à une période s’étalant du 1 janvier 2001 au 31 décembre 2008. Au final, nous avons gardé toute la population suisse et considéré uniquement les étrangers appariés avec Petra afin ← 48 | 49 → d’avoir une estimation précise de leur exposition individuelle. Par ailleurs, comme la SNC ne prend pas en compte les flux d’immigration, certains décès ont été faussement imputés à la population résidente du recensement. Avant de lancer les analyses sur la mortalité, nous avons encore validé, réfuté ou pondéré ces imputations. ← 49 | 50 → ← 50 | 51 →


1      Ce nouveau « recensement » est complété par des enquêtes de grandes ampleurs.

2      Pour plus de détails, voir la fiche signalétique de BEVNAT : www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/infothek/erhebungen__quellen/blank/blank/bevnat/01.html (site consulté le 15 décembre 2014).

3      Voir aussi la fiche signalétique de Petra : www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/infothek/erhebungen__quellen/blank/blank/petra/01.html (site consulté le 15 décembre 2014).

4      Ce registre comprend également les frontaliers.

5      Il s’agit des permis diplomatiques.

6      Il s’agit des individus dans le processus d’asile (donc sans les réfugiés reconnus).

7      Pour l’heure l’appariement des décès ne s’est déroulé que jusqu’à fin décembre 2008 mais il entend bien s’étendre à l’avenir.

8      L’absence de la prise en compte d’un dénombrement à la fin des années 2000 (ces données n’étaient pas encore prêtes en décembre§ 2014) rend les appariements moins certains car cela aurait permis de s’assurer de la présence ou de l’absence (décès ou émigration) des individus en fin d’observation.

9      Des émigrations sont assez évidentes pour les populations que nous avons mentionnées. Par exemple la guerre civile au Liban s’achève à la fin de l’année 1980. La stabilité étant revenue, une part importante de la communauté est rentrée au pays.

10    Petra enregistre en effet, la date de l’émigration pour tous les étrangers.

11    Par une rapide estimation en appliquant des taux de mortalité par âge et sexe aux nouveaux immigrants, on peut s’attendre à environ 4000 décès parmi les nouveaux arrivants.

12    Les expositions sont évidemment corrigées en conséquence.