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Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

Series:

Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

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Chapitre 2. Parcours de vie et vulnérabilités en Inde

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Chapitre 2.  Parcours de vie et vulnérabilités en Inde

“Social inequality exists, of course, in non-Western

as well as in Western societies. Perhaps we can

learn more about it from the experiences of the

former because it is here that it exists in its more

extreme and manifest forms both as a set of facts

and as a system of values.”

(Béteille, 1974, p. 11)

Ce travail de recherche est confronté à un défi: ancré sur un terrain indien que nous avons commencé à présenter dans le chapitre précédent, il s’appuie sur des références théoriques essentiellement occidentales. Plus concrètement, notre enquête interroge la vulnérabilité dans le parcours de vie des individus. Alors que les chercheurs indiens, confrontés à une démographie explosive et à une population de plus d’un milliard d’êtres humains, mettent toujours l’accent sur les masses et les grands chiffres, alors qu’existe une littérature abondante opposant, parfois de manière outrancière, des sociétés individualistes occidentales à des sociétés orientales qui seraient avant tout collectives (Dribe, Manfredini, & Oris, 2014), notre approche peut apparaître comme une sorte d’hiatus interculturel, en questionnant des individus reconnus dans leur subjectivité, puisque c’est la mémoire de leur vie qui nous documente leurs vulnérabilités. Ces dernières sont, comme nous l’avons vu dans le chapitre 1, largement étudiées, y compris par les chercheurs indiens, dans leurs dimensions concrètes, objectives; mais c’est leur poids mémoriel et leur expression que nous avons enquêtés. Les lignes qui suivent présentent donc un travail de dialogue, de confrontation, de transposition et d’intégration.

Après un rappel succinct des objectifs du paradigme du parcours de vie, les structures sociales qui encadrent l’existence seront analysées plus spécifiquement au regard du contexte indien. Les normes sociales qui imprègnent les vies en Inde dès la naissance sont dictées par différents facteurs (classe sociale, position culturelle de caste et genre). Durant l’existence, des institutions participent à orienter, voire guider, le déroulement ← 63 | 64 → des trajectoires, en accord avec les normes dont elles sont l’émanation et qu’elles reproduisent. Alors que les chercheurs en sociologie du parcours de vie parlent d’une standardisation des trajectoires liée à une institutionnalisation typiquement occidentale, voire européenne (Kohli, 1986; Mayer, 2004), similarité et homogénéité semblent marquer les vies en Inde, sans que les sources en soient les mêmes. Cela nous amènera à spécifier la force persistante des institutions informelles dans le contexte indien. Les imprégnations culturelles à travers la socialisation construisent également une stratification profonde selon l’âge et le genre des individus (Settersten & Owens, 2002). De puissantes normes sociales sont imposées aux individus en fonction de leur âge ainsi que de leur sexe, l’une comme l’autre de ces dimensions renvoyant à des rôles attendus.

Les forces qui résultent en une large standardisation des étapes et des transitions de la vie en Inde pourraient donner l’impression d’une société immobile, enfermée dans des traditions immuables. Ce stéréotype, souvent associé aux sociétés asiatiques (Dribe et al., 2014), n’est pas fondé. Rejoignant les constats issus de la théorie du parcours de vie sur les concepts d’âge, de cohorte et de génération, nous démontrerons pourquoi l’impact de l’histoire globale ne doit pas être sous-estimé. Les cohortes nées après l’ouverture économique de l’Inde, particulièrement si elles résident en ville, ont des parcours de vie qui ne peuvent que différer en partie d’avec leur prédécesseurs, dans leur accès à l’éducation surtout, mais aussi aux systèmes d’information, à la contraception, ou à d’autres ressources leur offrant un contrôle (relatif et inégal) sur leur existence.

Notre échantillon d’Indiennes et d’Indiens, résidant dans et hors des bidonvilles, porte les stigmates d’une pauvreté et d’une précarité marquées. Leurs vulnérabilités, celles qu’elles et ils ont bien voulues nous révéler, sont issues de leurs trajectoires personnelles situées dans l’histoire, mais elles s’inscrivent aussi dans une temporalité immédiate et un contexte spatial spécifique, à Mumbai dans les années 2012–2014. La dernière section de ce chapitre s’appuie sur les apports théoriques issus de recherches récentes sur la vulnérabilité. Plus exactement, l’étude des risques liés à la modernité et les stress qui peuvent influer sur l’existence sont des composantes cruciales car elles seront à même de nourrir les interprétations de nos résultats empiriques. Ces réflexions nous offrent d’ailleurs un pont entre la théorie et les analyses car elles permettront de démontrer l’utilité d’une enquête subjective, afin précisément de faire ressortir les multiples formes de vulnérabilité: latente ou patente, partagée ou individuelle, ← 64 | 65 → immédiate ou de long terme, prévisible ou imprévisible. Questionner les vulnérabilités implique encore nécessairement d’interroger les capacités des individus à faire face, leur autonomie ou capacité d’agir (agency) fondée sur leurs capabilités si l’on suit Amartya Sen (1999), ou leurs capitaux si l’on préfère la perspective de Pierre Bourdieu (2011).

2.1  L’étude du parcours de vie: un bref état des lieux

Cette étude s’inscrit dans le paradigme pluri- et interdisciplinaire du parcours de vie. Il s’applique à saisir les influences qui influencent les trajectoires humaines, les étapes et les transitions qui en composent le déroulement, ainsi que les représentations mouvantes des divers âges de la vie (Elder, 1994; Lalive d’Epinay, Bickel, Cavalli, & Spini, 2005; Levy, 2013). Au fondement de cette approche se trouve l’objectif de comprendre les évolutions des vies et leurs structures afin d’appréhender le changement social au travers des relations entre individus et institutions, entre vies personnelles et histoire collective (Elder, 1995; Heinz & Krüger, 2001; Heinz & Marshall, 2003).

D’origine multidisciplinaire1, c’est dans les années 1960 que le parcours de vie se cristallise en tant que domaine d’étude à part entière (Lalive d’Epinay et al., 2005; Marshall & Mueller, 2003; Sapin, Spini, & Widmer, 2007). Face aux changements économiques, politiques et sociaux qui secouent les sociétés occidentales depuis l’industrialisation, une connaissance approfondie des comportements adaptatifs des individus devient nécessaire, d’autant que l’agencement de l’existence est de plus en plus mis à la charge des individus eux-mêmes (Elder, Shanahan, & Jennings, 2015; Mills, 1997 [1959]). Les disciplines intéressées à la compréhension des biographies se sont ainsi penchées sur les relations entre vies humaines et sociétés mouvantes (Elder, 1994), en développant un nouvel outil d’analyse focalisant sur «[…] une interprétation des faits centrée sur la dimension temporelle des vies» (Sapin et al., 2007, p. 19). ← 65 | 66 →

Dans un objectif de reconstruction des trajectoires individuelles à un niveau collectif, la sociologie du parcours de vie se penche sur divers aspects de celles-ci, qu’ils soient spécifiques à l’individu, interindividuels, structurels ou institutionnels (Levy, 2013). Dépassant la simple chronologisation des événements marquants de la vie, les dimensions temporelles et normatives des événements et des âges sont mises en avant, ainsi que les liens et les contraintes liées à l’histoire et aux institutions (Elder, 1994; Elder et al., 2015; Levy, 2013). En plus d’un demi-siècle d’existence, l’étude des parcours de vie a permis de poser un certain nombre de postulats2. Glen ← 66 | 67 → Elder (1994; 1999 [1974]) est le premier à avoir formalisé ces fondements théoriques3.

Parcours de vie et modernité

En marche depuis le 19ème siècle, voire le 18ème, le processus de modernisation des sociétés est imbriqué avec le mode de production capitaliste et se définit par plusieurs caractéristiques fondamentales: les changements technologiques rapides, l’économie de marché et la globalisation, ← 67 | 68 → l’urbanisation, l’industrialisation, les mutations du système familial (chute de la fécondité et augmentation de l’espérance de vie) et des rapports entre les genres (Beck, 1992; Shanahan, 2000; Sørensen & Christiansen, 2014). En sociologie, deux courants de pensées, sis de chaque côté de l’Atlantique, ont principalement contribué à l’avancée de la compréhension des parcours de vie dans cette histoire moderne (Heinz & Krüger, 2001; Marshall & Mueller, 2003).

Dans le monde anglophone, regroupant l’Amérique du Nord et l’Angleterre essentiellement, le point de départ est un travail de terrain, la reconstruction biographique effectué par Thomas et Znaniecki (1974 [1918]). Issus de cette réflexion et des suivantes, les principaux constats théoriques qui sous-tendent ces connaissances reposent d’une part sur une réflexion autour des normes et des attentes liées à l’âge chronologique, et plus généralement sur la structure par âge comme régulatrice de la société (Cain, 1964; Neugarten, Moore, & Lowe, 1965; Riley, Johnson, & Foner, 1972; Settersten & Gannon, 2005; Settersten & Hagestad, 1996), et d’autre part sur l’impact d’événements sociohistoriques importants sur les transitions individuelles de différentes cohortes d’individus (Clausen, 1995; Elder, 1999 [1974]; Heinz & Marshall, 2003).

Le second axe de recherche du parcours de vie a été développé en particulier par des chercheurs en Europe continentale. Ainsi, Martin Kohli (1986) analyse l’impact de la modernité sur les trajectoires humaines, soumises avant tout aux nouvelles exigences du travail salarié. De son côté, Karl Mayer (2004) établit une revue des différents régimes de parcours de vie qui ont existé depuis l’époque préindustrielle jusqu’au post-Fordisme. Ces deux auteurs mettent en exergue la prégnance des institutions renforcées (à l’image de l’école obligatoire pour tous) ou nouvellement créées dans l’âge moderne (comme la retraite). Subordonnées à la gestion étatique, elles modèlent l’existence dans les pays dits développés. Cette présence de plus en plus marquée de l’état s’avère une composante cruciale dans la montée du parcours de vie comme institution en soi, où les vies sont régulées du berceau au tombeau (Kohli, 1986; Shanahan, 2000).

Loin d’affecter uniquement les pays dits riches, la modernisation redessine également le paysage socioéconomique des pays émergents. Les lignes qui suivent ont pour objectif de présenter les structures régissant la société indienne, issues autant des traditions religieuses et culturelles les plus anciennes que de l’impact de la nouvelle économie globalisée. Alors que l’Occident reconnait largement l’importance des institutions ← 68 | 69 → formelles dans ses structures, dans le cas de l’Inde comme dans celui de pays où l’état est moins présent, il faut sonder les institutions informelles et les normes sociales dont elles sont porteuses pour atteindre les stratifications de la société en termes d’âge et de genre.

2.2  L’Inde millénaire : puissantes structures d’encadrement des vies et contexte de pauvreté de masse

Lorsque l’on s’intéresse au déroulement de l’existence humaine comme le fait le paradigme du parcours de vie, la focale est mise avant tout sur les individus et leur environnement immédiat (Levy, 2009). Pourtant, la substance qui cherche à être révélée se situe à un niveau plus large, dans ce qui constitue la société, ses structures et ses normes (Sapin et al., 2007). A ce titre, l’Inde est un laboratoire fascinant où se côtoient anciennes et nouvelles structures, au sein d’une nation où l’Etat-providence n’a pas la même portée qu’en Europe et où les normes sociales sont véhiculées par des vecteurs parfois séculaires (les castes) et parfois liés à la modernité elle-même (les classes sociales) (Appadurai, 2005 [1996]; Kaviraj, 1990; Sakthivel & Joddar, 2006).

Nonobstant la pléthore de définitions de ce concept (Marshall, 2005), globalement les structures sociales sont des arrangements institutionnels permettant de prédire les agissements et d’identifier des groupes d’individus selon divers critères (Cain, 1964; Hendricks & Hatch, 2008). Elles existent à des niveaux multiples et sous de nombreuses formes (Dannefer & Kelley-Moore, 2008). En simplifiant quelque peu, il est possible de parler de forces de type top-down ayant un impact sur les individus et dont il est difficile de se soustraire, permettant d’internaliser ou d’objectiver un certain nombre de comportements qui sont par la suite reproduits par les personnes elles-mêmes (Marshall, 2005; Settersten & Gannon, 2005). Des dimensions clés composent ces structures, qui permettent d’identifier les individus: les plus classiques sont la classe, l’ethnie, l’âge ou encore le sexe (Macmillan, 2005). Certaines de ces notions sont définies à la naissance et les personnes ont peu, voire pas de possibilités de les modifier, alors que d’autres sont construites au cours de la vie et offrent une relative marge de manœuvre. Toutes ces caractéristiques individuelles servent de ← 69 | 70 → «proxy» pour saisir les structures (Settersten & Gannon, 2005), révélant les inégalités sociales par le biais de ces catégorisations.

Les écrits marxistes décrivent la structure sociétale capitaliste comme intrinsèquement constituée afin d’empêcher toute distribution égalitaire des ressources et de favoriser la reproduction des inégalités par une conservation des richesses et des ressources dans les mains d’une minorité (Marx & Engels, 1999 [1847]). Pour ce faire, le capitalisme, système économique désormais triomphant parmi toutes les sociétés de la planète (Appadurai, 2005 [1996]), a su créer des institutions et des relations de pouvoir afin de contrôler la population et de parvenir à ce que les individus eux-mêmes reproduisent ces schémas (Kaviraj, 1990; Wright, 2005). En outre, l’inégalité économique est répercutée dans diverses sphères de la vie, comme la santé ou l’éducation, qui deviennent également sélectives, ce malgré l’arrivée du Welfare State4 en Occident (et en Europe en particulier)5. Les néo-Marxistes corroborent ce constat, en soulignant que la structure économique et l’ordre social inégalitaire sont conservés par le jeu central des institutions publiques, sociales et juridiques (Mandel, 2007; Oris, Gabriel, Ritschard, & Kliegel, 2017; Wright, 2000).

2.2.1  La classe et la caste comme déterminants sociaux des individus

Karl Marx est parmi les premiers auteurs à avoir observé la société occidentale du 19ème siècle, en pleine industrialisation, et à parvenir au constat que la position des individus à l’intérieur d’une classe sociale signifie un ← 70 | 71 → accès spécifique au pouvoir et aux ressources (Béteille, 1974 [1969]). Ce qualificatif a plus tard été employé par Max Weber, qui a porté un regard sur le découpage social en délimitant les classes comme des groupes d’individus possédant des caractéristiques communes et une dynamique de vie similaire (Chauvel, 2001; Hendricks & Hatch, 2008; Weber, 2003 [1978])6.

Selon l’analyse marxiste, la société capitaliste se compose de deux classes sociales, qui se définissent par leur accès au système économique. La première (la bourgeoisie) possède les moyens de production et impose son hégémonie à la seconde (le prolétariat), bien plus nombreuse, qui n’a comme ressource que sa propre capacité de travail (Marx, 1993 [1867]). Chaque individu débute sa vie à l’intérieur de l’une ou de l’autre de ces classes sociales, en fonction de la situation économique de ses géniteurs, et incorpore de ce fait toute une palette de comportements particuliers (autrement nommés, des normes sociales). De cette manière, les inégalités sociales, politiques et économiques de la société occidentale capitaliste moderne sont construites et reproduites par le contexte social et appliquées aux individus en fonction de caractéristiques définies à la naissance (Wright, 2005). Ce rapport de force entre dominants et dominés explique également que la dynamique sociale dans son ensemble soit construite autour d’une lutte des classes, le moteur principal de l’évolution historique (Marx & Engels, 1999 [1847]).

Lorsqu’il vient au monde, l’enfant est donc assigné à une classe qui détermine un grand nombre d’opportunités qu’il aura, ou qu’il n’aura pas, tout au long de sa vie. Cette vision marxiste est aisément transposable à l’Inde, qui après son Indépendance (mais surtout depuis l’ouverture économique des années 1990) a rapidement intégré les modes de fonctionnement de l’économie capitaliste. Le terreau indien était en outre déjà fertile à cet égard, par son organisation sociale et culturelle inégalitaire. Traditionnellement, les structures sociales y sont marquées par le cadre déterministe de la caste, dont les diverses implications ont été discutées précédemment (cf. section 1.3.2)7. Ainsi, les classes sociales sont ← 71 | 72 → relativement neuves en Inde alors que les castes relèvent d’une pratique ancestrale, consolidée par l’arrivée en force du capitalisme (au travers du colonialisme d’abord, puis par l’ouverture économique du pays ces dernières années).

Comme nous l’avons vu dans le chapitre 1, bien que constituant les fondements du même carcan normatif régissant les vies indiennes, les deux concepts – classe et caste – ne concordent pas entièrement (Roy & Demanuelli, 2015; Sen, 2007). Le premier repose sur un rapport économique alors que le second représente un statut socio-culturel (avec une assise religieuse importante), généralement relié à une profession il est vrai, mais pas seulement, et de moins en moins. La présence simultanée de ces deux notions a rendu poreux un clivage qui ne l’était pas initialement : les castes supérieures possédaient les richesses et les intouchables en étaient dépourvus, condamnés à une vie laborieuse parfois proche de l’esclavage. Se situer en haut ou en bas de l’échelle socioéconomique n’est aujourd’hui pas – ou plus – l’apanage d’une seule caste, bien que la discrimination envers les Dalits reste indéniable (Heuzé, 1991; Saglio-Yatzimirsky, 1999). Ainsi, malgré une surreprésentation des élites religieuses hindoues parmi les individus avec un niveau d’éducation et de revenu élevé, des Indiens de haute caste se trouvent parfois à un niveau socioéconomique inférieur. De la même façon, grâce à une amorce de démocratisation des études, une proportion réduite d’intouchables a maintenant accès à des métiers très qualifiés qui assurent une rémunération conséquente (Deliège, 2006; Drèze & Sen, 2013; Heuzé, 1999).

Avec l’entrée dans la globalisation, la société indienne se complexifie et le système traditionnel des castes, reposant sur une transmission héréditaire des tâches, représente un obstacle pour une économie mouvante. En effet, le précédent chapitre nous l’a montré, la division rigide du travail selon le groupe d’appartenance des individus plutôt que sur la base de leurs atouts compétitifs s’oppose au développement de l’économie de marché, ne permettant ni les réallocations de ressources ni les réajustements structurels (Drèze & Sen, 2013). Pour autant, les castes ont une nouvelle utilité. Comme souligné au sortir de l’Indépendance par le militant de la cause des intouchables Bhimrao Ramji Ambedkar (1990 ← 72 | 73 → [1936]), elles ne se contentent plus de diviser le travail sur le mode indiqué dans les textes sacrés, mais elles permettent désormais d’opposer les travailleurs entre eux (Saglio-Yatzimirsky, 1999). Les castes fractionnent des alliés de classes «naturels» (selon la compréhension marxiste du terme). C’était déjà en 1949 une des raisons pour lesquelles, selon Ambedkar, elles auraient dû être abolies. A cet égard, l’exemple des événements qui ont eu lieu en 1990, notamment dans les universités, lors de la promulgation du rapport de la Commission Mandal (voir section 1.3.2), sont révélateurs. Les hautes castes (non discriminées) ont exprimé avec violence leur opposition à l’établissement de quotas de réservation pour les castes discriminées (OBC) ne faisant pas partie des Dalits (Ramaiah, 1992). Sous l’argumentaire trompeur d’une résistance au castéisme et d’une promotion de la méritocratie, promulgué par les médias et les castes dirigeantes, le refus de l’égalité des chances à toutes les castes inférieures permettait d’entretenir les clivages et les rancœurs entre intouchables et OBC (Saglio-Yatzimirsky, 1999). Parallèlement, il a été constaté que les Dalits ayant bénéficié de ces quotas ont relativement peu aidé à réduire les inégalités sociales, mais plutôt profité des avantages pour eux-mêmes, grossissant les rangs de la classe moyenne montante (Jaoul, 2007).

Ces derniers temps, l’enchevêtrement des castes et des classes a été marqué par la montée d’un nationalisme pro-hindou et d’un sentiment anti-migrants prononcés (Assayag, 2005; Deliège, 2006), qui prennent leurs racines dans les turbulences de l’Indépendance et ont connu plusieurs faux-départs dans les années 70 (Heuzé, 2012). En parallèle du système social traditionnel, les transformations économiques récentes du monde urbain indien, impliquant d’un côté un déplacement des emplois du secondaire vers le tertiaire et de l’autre une montée du secteur informel, ont secoué l’architecture sociale des villes du pays. En réponse, une partie du monde politique a développé une stratégie d’adaptation au travers d’un discours mettant en concurrence les droits des travailleurs selon leur origine, migrante ou native. Ainsi, une ville comme Mumbai a beau être bâtie sur la venue et par le travail des migrants (dans les domaines de la construction, de la manufacture et des services notamment), un climat xénophobe se ressent depuis quelques décennies (Singh, 2015). Ce rejet des immigrés a pour but de diviser la classe des opprimés, empêchant une union qui aurait pu dépasser les castes (Saglio-Yatzimirsky, 1999).

C’est donc dès le berceau que les Indiens subissent un double contrôle, une double imposition sociale issue des structures de castes et de ← 73 | 74 → classes (Assayag, 1999), qui délimite et imprègne leur bagage social de caractéristiques normatives, auxquelles sont associés des rôles et des statuts particuliers à assumer dans le cours de leur existence. Ce contrôle a également comme objectif de désigner aux individus une place dans la société qu’ils ne quitteront que rarement. La caste, et dans une autre mesure la classe, sont des outils permettant d’inscrire dans l’«ADN social» des individus des déterminants qui conditionnent leur parcours de vie, et ce dès leur plus jeune âge. L’entrée dans la modernité a signifié une modification de ces outils, notamment dans l’Inde urbaine, sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir à maintes reprises. Si les normes fondatrices continuent d’agir, tout au long du chemin de la vie, sur les existences, c’est aussi parce que les influences initiales sont renforcées par la présence d’institutions, qu’elles soient formelles ou informelles, dont le fonctionnement pérennise, réduit ou prend appui sur les inégalités sociales (Mayer & Schoepflin, 1989).

2.2.2  Puissance des institutions informelles8 normatives : religion et famille

Dans le domaine du parcours de vie, les chercheurs se sont généralement consacrés aux pays développés plutôt qu’en développement, et fort peu à l’Inde. L’exemple des castes et des pratiques familiales indiennes n’a donc pas (à notre connaissance) été utilisé pour étayer les réflexions portant sur les normes et les structures sociales. Néanmoins, de nombreux travaux en Occident ont montré que la religion, la famille et d’autres formes d’institutions informelles ont joué un rôle central dans le déroulement des parcours de vie, notamment lors du passage de l’Ancien régime à l’époque moderne (Heinz & Krüger, 2001). Sans tomber dans un cliché réducteur prônant une fallacieuse similitude entre l’Inde d’aujourd’hui et l’Occident ← 74 | 75 → d’avant la révolution industrielle, nous allons tâcher d’appliquer ces réflexions au cas indien.

Religion(s) et castes

Pour les adeptes de la religion hindoue, appartenir à une caste et respecter ses codes comportementaux est obligatoire. Certains de ces codes peuvent avoir des impacts considérables sur la vie quotidienne, tels que l’obligation de se marier au sein d’une même caste ou le devoir de se rendre en pèlerinage à Varanasi (Bénarès), que l’on soit riche ou pauvre (Ambedkar, 1990 [1936]). Du point de vue du genre, sans développer une question sur laquelle nous reviendrons plus longuement en section 2.2.3, la position de la femme dans l’hindouisme est clairement subordonnée à celle de l’homme, introduisant un rapport très inégalitaire entre les sexes (Banerjee, 2005; Dumont, 1959). Ces règles strictes attestent de la force de la religion majoritaire en tant qu’institution sociale normative qui, de plus, a des restrictions très étroites concernant la définition de ses affiliés. Ainsi, elle ne reconnait pas la conversion : on naît dans une caste ou on n’est pas hindou. Il n’est pas possible de pénétrer une caste en cours d’existence, ni d’en changer à la suite d’un événement personnel (comme le mariage). Cependant, briser les codes imposés par sa caste peut mener à une excommunication. Les musulmans, les sikhs et les chrétiens indiens vivent eux aussi selon un système de caste, mais qui diffère précisément parce qu’il est moins structurant. Dans ces cas, la caste est vue comme une pratique, mais pas un dogme (Ambedkar, 1990 [1936]).

Malgré l’interdiction constitutionnelle de discriminer en fonction de la caste, celle-ci continue à exercer ses effets de manière officieuse; elle a même pris de l’ampleur depuis les années 1990 (Roy & Demanuelli, 2015). La rigidité durable du système des castes a également participé à ralentir la création d’institutions publiques destinées à compenser cette discrimination (Drèze & Sen, 2013), confirmant que les castes représentent une entrave vis-à-vis des réformes en faveur de l’égalité économique ou politique (Ambedkar, 1990 [1936])9. L’état persiste à reconnaître leur statut aux castes de manière officieuse et, en fonction de leur position hiérarchique, ne leur offre pas la même capacité d’intervention en tant que groupes de pression dans l’économie et le marché du travail (Heuzé, ← 75 | 76 → 1989). Dans les entreprises privées qui fournissent la meilleure protection sociale, comme Siemens, Tata ou Ciba-Geigy à Mumbai, les emplois exigent de tels niveaux de formation (et donc d’origine sociale) que la discrimination de caste passe inaperçue (Heuzé, 1989).

La représentation des Dalits parmi les universités, les administrations, ou encore les parlements (voir section 1.3.2) par le biais de places réservées (quotas) a été une tentative de rétablir une égalité des chances pour cette minorité, afin de dépasser le handicap de l’origine sociale contracté à la naissance. Malheureusement, la mise en pratique de ces quotas en est encore aux balbutiements, et seul un relatif impact sur l’accès aux hautes études a pu être constaté (Dreze & Sen, 2013; Saglio-Yatzimirsky, 2002). L’Inde est également à la traîne en ce qui concerne la redistribution des revenus par les taxes, entraînant une dégradation des prestations publiques qui avaient peu à peu été mises en place durant la seconde moitié du 20ème siècle (Roy, 2014). Ceci est particulièrement visible dans le domaine de la santé, les hôpitaux publics proposant des services déplorables par manque de moyens, ce qui encourage l’utilisation d’établissements de médecine privée, chers et inaccessibles pour le plus grand nombre (Dreze & Sen, 2013). Les politiques publiques en Inde ne s’adressent pour l’heure qu’à une infime part de la population, ne répondant pas aux besoins grandissants des laissés-pour-compte de la modernité (Heuzé, 1989; Sakthivel & Joddar, 2006). Pour ces derniers, l’unique solution de survie face à la maladie, au chômage ou à la vieillesse reste le plus traditionnel des systèmes de sécurité sociale : la famille.

La famille comme structure et comme support, au centre du parcours de vie

La famille en Inde est donc un élément central dans la vie, en termes de réseau social avant tout, mais aussi comme filet de sécurité. Contrairement à un a priori courant, le foyer indien urbain est majoritairement nucléaire, les périodes de cohabitation avec des membres de la famille élargie s’avérant de court terme (Guilmoto, 2011; Heuzé, 1997). Une de ces périodes se trouve être les quelques années de vieillesse et de retraite (dans le sens concret mais non institutionnel du terme) des parents, lorsqu’ils ne peuvent plus subvenir à leurs besoins et que cette responsabilité repose sur leur fils aîné et leur bru. Un modèle qui offre également l’avantage de la garde des enfants en bas âge et de mettre en commun des finances généralement maigres (Jadhav, Sathyanarayana, Kuma, & ← 76 | 77 → James, 2013). Les évolutions démographiques, telles que la montée de l’espérance de vie, la chute de la fécondité et le vieillissement de la population, ont impliqué des modifications à ce schéma familial, néanmoins peu nombreuses. Le nombre moyen d’habitants par foyer va en diminuant alors que la moyenne d’âge de ceux-ci s’élève. Autrement dit, les familles indiennes connaissent simultanément une augmentation du nombre d’années de vie des grands-parents et une réduction du nombre de petits- enfants (Guilmoto, 2011).

Les individus ont ainsi une durée de vie qui s’étend et les personnes âgées10 constituent dès lors un poids accru pour les enfants (par leur présence au sein du ménage et leur coût financier d’entretien) durant un nombre croissant d’années. Globalement, les âgés tombent plus facilement dans la pauvreté (Jadhav et al., 2013). En outre, que ce soit en ville ou à la campagne, l’écart d’âge au mariage implique que le nombre de veuves est plus élevé que celui des veufs, et une féminisation de la population âgée et vulnérable a lieu (Jadhav et al., 2013). La solitude des personnes âgées est aussi un problème qui grandit, sans toutefois alléger la charge financière assumée par leurs descendants. Avec la migration vers la ville, les enfants des campagnes ne sont plus là pour s’occuper de leurs parents, contraints de vivre seuls. En ville, le phénomène d’isolement se produit à cause du manque d’espace et de la cherté du logement (en particulier à Mumbai); il devient alors difficile de cohabiter et les âgés doivent loger ailleurs (Jadhav et al., 2013).

Les premières évidences de cette mutation sociale et démographique sont le manque de soin et d’encadrement pour les âgés ainsi que l’absence de soutien pour la garde des enfants, qui doit entièrement être assurée par les parents (plus exactement les mères). Au niveau économique, des stratégies d’adaptation pour la conservation du niveau de vie du foyer (souvent déjà minimal) ont dû être déployées face à l’inflation des prix, modifiant également la structure familiale. La principale stratégie a été la mise au travail de deux individus au sein du ménage, généralement le mari et la femme (Desai, 1994). Néanmoins, les tâches domestiques continuent d’incomber aux épouses et rendent leur accès au marché du travail plus compliqué. Elles reçoivent des salaires bien inférieurs à ceux de leurs époux, sont davantage astreintes au travail informel, au temps partiel et ← 77 | 78 → aux emplois peu rémunérés, tout en devant gérer entièrement leur propre ménage (voir section 1.3.3). Une autre de ces stratégie consiste en une rentabilisation de l’espace du foyer (même dans les bidonvilles), qui fournit désormais aussi la surface pour développer des activités commerciales (manufacture, vente, etc.) (Desai, 1994).

Si les jeunes adultes en âge de travailler (entre 15 et 65 ans, selon des bornes, il est vrai, très théoriques) représentent la plus grande part de la population indienne (65% en 2015 selon les estimations de la Banque mondiale), cette majorité doit néanmoins subir les effets de la transformation des structures d’âge, dans un contexte de développement économique qui favorise l’individualisation et la privatisation. C’est d’autant plus le cas que ces adultes ne peuvent s’appuyer sur des institutions publiques pour compenser l’aggravation du poids des individus dépendants (par des crèches, des établissements pour personnes âgées, des pensions de retraites, etc.). Ce qui signifie un nouveau type de pression intergénérationnelle sur les couples, les forçant à dépenser plus pour des âgés plus nombreux (un problème bien connu de la Chine ou du Japon par exemple [Okamoto, 1992; Zimmer & Kwong, 2003]). De plus, la précarisation d’une grande masse de travailleurs au travers de l’informalité et de la pauvreté (influençant notablement la santé des individus, entre autres choses) rend caduque la vision théorique idéale d’un bonus démographique: seul un tiers des travailleurs urbains en Inde étaient économiquement indépendants en 2004 (Guilmoto, 2011).

Dans cette situation de tensions, le traditionnel care par la famille est de moins en moins la norme en Inde et un besoin urgent de support étatique se fait sentir. Ainsi, le gouvernement indien a lancé un National Social Assistance Programme en 1995 à l’attention des personnes âgées, des orphelins et des femmes enceintes (Justino, 2007). En 1999, le National Policy on Older Persons est conçu, devant permettre un allégement des impôts, du prix des médicaments et une facilitation d’accès au logement pour les enfants en charge de parents âgés. Or, cette dernière loi n’a pas encore été rendue effective, ni même adoptée par les Etats (Jadhav et al., 2013). Par ailleurs, les systèmes de sécurité sociale, qu’ils soient protectifs ou promotionnels11, sont à l’heure actuelle uniquement accessibles aux fonctionnaires et aux travailleurs peu nombreux des secteurs ← 78 | 79 → privés fortement syndiqués (Sakthivel & Joddar, 2006). Les groupes particulièrement vulnérables, travaillant dans le secteur informel – soit 94% des Dalits et des OBC –, sont ainsi les plus exclus de ces mesures (Sakthivel & Joddar, 2006), démontrant le décalage des institutions avec la réalité (Guilmoto, 2011).

Un travail se focalisant sur le passage à l’âge adulte en Afrique subsaharienne a montré qu’un changement important de la prise en charge traditionnelle a lieu lors du passage de la vie en campagne à la vie en ville: l’école moderne prend la place de la famille ou de la communauté, l’emploi urbain éloigne du foyer et ouvre à l’autonomie, la socialisation doit se faire au dehors de la sphère familiale (Calves, Bozon, Diagne, & Kuépié, 2006). La période de transition en devient plus floue et de nouveaux statuts surgissent (par exemple celui de mère célibataire, prohibé par la famille mais rendu possible avec l’éloignement). Ainsi, la force normative de l’institution informelle familiale pourrait décliner dans l’Inde urbaine du 21ème siècle, qui connaît également des changements démographiques et urbanistiques importants. Pourtant, les institutions formelles manquent ou sont trop faibles pour compenser cette réduction et ce sont encore les informelles, telles que la famille ou la religion, qui portent l’essentiel du fardeau de la protection sociale. En contrepartie, leurs normes restent les repères les plus contraignants au sein de la structure sociale.

2.2.3  Stratifications d’âge et de genre en Inde

Homogénéité des parcours de vie

La constatation d’une organisation des parcours de vie par les institutions formelles, en parallèle d’une individualisation de l’existence, n’est plus à faire dans un contexte européen (Kohli, 2007; Levy & Bühlmann, 2016; Mayer, 2004)12. Inversement, l’agencement des vies est reconnu comme ← 79 | 80 → moins impacté par les instances sociétales dans des pays où l’Etat-providence joue un petit rôle, passant avant tout par l’économie, les réseaux sociaux (comme le voisinage, les collègues ou la famille), les choix et décisions individuels (Heinz, 2003). Dans ce deuxième cas, les institutions étatiques sont comprises comme des sources de contraintes subjectives sur les personnes, mais ne sont pas interprétées comme des contraintes structurelles. Ainsi, analysant le travail des enfants dans les pays du sud, Dale Dannefer (2003a, 2003b) constate un fonctionnement institutionnalisé de l’informel, par des phénomènes économiques de production, de marchés globalisés, mais aussi par la famille plutôt que par l’état. Cette description semble correspondre à la société indienne, dont le système ne peut garantir de protection sociale ni d’accès universel aux institutions formelles, où les traditions et les conditions socioéconomiques pèsent encore lourdement sur les destins.

Dans l’espace occidental, l’une des plus importantes conséquences de l’accroissement de la prise en charge et du contrôle des étapes de la vie par les institutions publiques (Marshall & Mueller, 2003) est une scansion de plus en plus marquée des parcours (van de Velde, 2015). Les séquences se répartissent en trois segments clés, partitionnant ainsi la vie autour du travail et du marché économique: en premier vient la période de formation ← 80 | 81 → (l’école), suivie des années d’activité, puis de la retraite (Bessin, 1996; Hareven, 1993 [1982]; Kohli, 1986). Ces moments renvoient évidemment aux trois périodes classiques allant de la naissance au décès (ou âges de la vie): jeunesse, âge adulte et vieillesse (van de Velde, 2015).

Ces modifications entraînent divers effets. Premièrement, définir temporellement la survenue des transitions détourne la variable âge de son rôle de statut, pour en faire un simple marqueur temporel (temporalisation). Deuxièmement, un ordre normatif de survenue des transitions s’installe, dans une chronologisation liée à l’âge des événements. Plus largement, le processus provoque un détachement de l’individu face à ses limites de statut, de localité, de famille, pour devenir l’unité de base de la vie sociale (individualisation); dit autrement, ressort une centration des événements de la vie autour de la personne (Kohli, 1986, 2007). Jusqu’à la moitié du 20ème siècle, les populations occidentales connaissent ainsi une standardisation du parcours de vie, largement encouragée par l’institutionnalisation des trajectoires de vie comme la famille, l’éducation et l’emploi (Cavalli, 2007; Heinz & Krüger, 2001; Kohli, 1989; Lalive d’Epinay et al., 2005). La vie devient prévisible et relève du projet personnel, dont l’individu endosse (quasiment) seul la charge de la construction (Kohli, 2007; Shanahan, 2000)13.

En Inde, les carences dans la protection sociale et la montée de l’économie informelle laissent présager que cette tripartition de la vie ne sera pas aussi visible. Pour une grande majorité de la population, le lieu de production n’a pas encore migré du foyer ou de la rue vers l’usine ou le bureau. De plus, les deux extrémités de l’existence montrent des comportements encore peu régulés, comme la sortie brutale de l’enfance par une entrée précoce dans le marché du travail et une trajectoire laborieuse qui peut s’étendre tard dans la vieillesse (en l’absence de retraite), jusqu’à l’invalidité. Toutefois, si une régularisation du parcours de vie par le travail ou les autres institutions semble encore de la musique d’avenir, d’autres critères plus traditionnels sont présents et induisent des normalisations. ← 81 | 82 →

Les milieux enracinés dans les traditions connaissent une stabilité des mœurs culturelles, familiales et religieuses, toutefois différenciées selon les caractéristiques individuelles de religion, de caste et de sexe (Heuzé, 1997). Les métamorphoses sociales issues de l’urbanisation et des changements qui y sont attachés ont, elles aussi, entraîné des évolutions, comprenant une standardisation des attitudes. Ainsi, la coutume très ancienne de la dot est désormais interdite légalement, mais en réalité elle se trouve étendue à des couches toujours plus nombreuses de la société. La planification des naissances (et la réduction de la fécondité qui s’en est suivie) est également devenue une pratique majoritaire en ville, affectant le parcours de vie (Heuzé, 1997).

Contre intuitivement, et en parallèle de cette homogénéisation de pratiques, le renforcement de l’endogamie de caste et le maintien des structures familiales sont plus ancrés que jamais (Heuzé, 1997). Ce qui n’est pas sans susciter des contradictions. La diffusion de l’idéologie du mariage d’amour, par les films des studios Bollywood notamment, est ainsi en porte-à-faux avec la culture des mariages arrangés. Pour y remédier, les circonstances de rencontre sont hautement surveillées, afin de parer le choix du conjoint du voile illusoire de la rencontre fortuite et de la liberté de décision. Néanmoins, certaines concessions sont inévitables. L’obligation stricte des épousailles au sein de la même sous-caste a été adoucie pour permettre des unions avec des groupes moins proches, demeurant malgré tout «compatibles» (Heuzé, 1997). L’augmentation de l’accès à l’université a été l’une des causes de ces évolutions, puisque de jeunes couples peuvent à présent se former loin des radars familiaux. Cela a – à la fois paradoxalement et logiquement – forcé la mise en place de puissantes stratégies de contrôle sur les individus (Trivedi, 2014).

Ainsi, une forme de standardisation de l’existence se constate dans l’Inde moderne et urbaine qui, sans correspondre à la forme institutionnalisée habituellement reconnue par le paradigme du parcours de vie (Kohli, 1986; Levy, 2013), résulte bel et bien en une unification du déroulement des trajectoires de vie. Un nombre considérable de transitions dans la vie sont toujours effectuées par une très grande majorité de la population indienne, comme le mariage ou le fait d’avoir des enfants, et régulées par des facteurs culturels (les castes et les traditions) et socioéconomiques (les classes sociales), amenant à des parcours de vie normés et homogènes. Si ces moments de transition ne sont pas orchestrés par des organes collectifs, les individus sont malgré tout confrontés aux contraintes et aux ← 82 | 83 → normes sociales qui les poussent à agir conformément à la règle (Guillaume, 2010; Neugarten et al., 1965).

Une stratification selon les âges de la vie14

Aux divers âges de la vie, les individus possèdent des capacités et assument des rôles sociaux spécifiques (étudiante, épouse, travailleuse, retraitée par exemple), tout en recevant des droits et des privilèges particuliers (Riley, 1971). Dans les sociétés occidentales, ces âges entrent en concordance avec la tripartition de la vie centrée autour du travail et deviennent ainsi des régulateurs de l’existence, alors que d’autres cultures peuvent définir ces activités sur des temporalités différentes (Riley & Riley, 2000; van de Velde, 2015). De fait, la plupart des sociétés ont leur propre manière de comprendre les âges, de leur attribuer des rôles et de rythmer les séquences (Bessin, 1996; Elder, 1975; Lelièvre, 2006; Settersten, 1999). Les réalités économiques et les contraintes sociales peuvent toutefois altérer ces régulations et provoquer des sorties de route (Macmillan, 2005). C’est par la socialisation que les gens intériorisent ces normes d’âge, avant de les reproduire eux-mêmes (Neugarten et al., 1965; Settersten, 2002, 2004).

Durant la jeunesse ont lieu deux transitions principales vers le devenir adulte: l’arrivée sur le marché du travail, qui fait suite à la formation, et la constitution d’une famille propre (Bidart, 2005). Avec les mutations de la société post-industrielle, dans les pays riches l’entrée dans le monde professionnel est retardée par une sortie des études plus tardive, en conséquence de quoi la construction de la famille survient plus tard (et moins d’enfants naissent en moyenne). Ensuite, la phase de maturité est caractérisée par une activité professionnelle bien établie, en parallèle de l’éducation des enfants. Par ailleurs, cette génération se trouve «prise en sandwich» entre une progéniture non encore indépendante mais en voie de l’être, et des parents qui avancent vers la vieillesse (Helfter, 2009). A l’autre bout de l’existence, le nombre d’années s’allonge avec l’espérance de vie et une retraite plus précoce offre de belles années, celles d’un troisième âge où les ← 83 | 84 → problèmes de santé sont encore peu nombreux, avant d’atteindre la grande vieillesse (Heinz & Krüger, 2001; Lalive d’Epinay & Cavalli, 2013)15.

En Inde, les séquences des parcours de vie se découpent aussi en fonction des trajectoires professionnelle et familiale. La tradition classique indienne reconnaît quatre stades (ou ashrama, étapes de la vie) du développement : le brahmacharya (être étudiant – pas forcément dans le cadre d’une structure scolaire), le grhasta (être chef de ménage), le vanaprastha (être retraité) et le sannyasa (la renonciation). L’espérance de vie a augmenté, mais le temps des loisirs et de la retraite n’est pas encore une norme, nous l’avons vu; les deux dernières étapes sont donc atteintes par une faible proportion de la population (Guilmoto, 2011). Aujourd’hui, c’est le niveau social de la personne et son sexe qui sont les principaux déterminants de l’aboutissement ou non de ces stades, notamment du premier et des deux derniers.

La Constitution indienne garantit un accès à la scolarisation à tous les enfants entre l’âge de 6 et 14 ans. Pourtant, jusqu’à ces dernières décennies, les écoles étaient fréquentées surtout par des garçons issus de familles favorisées. Récemment, la formation s’est généralisée parmi les Indiennes et les Indiens, à tout le moins dans le monde urbain. Dans le pays, 74% des enfants ont suivi l’école primaire (Anand, 2011) et 59% des garçons, respectivement 49% des filles, ont atteint le niveau secondaire, déjà en 2007–08 selon le National Family Household Survey. Le niveau secondaire est généralement effectué entre 12 et 18 ans. De fait, parmi les pauvres, il arrive souvent que les enfants soient plus âgés par rapport à la norme, à cause d’autres tâches qui les retardent (travail rémunéré ou ← 84 | 85 → domestique essentiellement). En 2007 et 2008, seuls 14% des collégiens (issus du secondaire) sont ensuite entrés à l’université (Anand, 2011). Si la période de scolarisation a ainsi augmenté, elle reste cependant toujours très dépendante du niveau social.

Garçons et filles sont séparés au moment de l’adolescence, les unes chargées de prendre part au travail domestique et les autres d’apprendre un métier. La plupart des écoles indiennes ont longtemps été unisexes, et c’est encore le cas pour un certain nombre d’entre elles. Dans les quartiers populaires de Mumbai, les hommes sont considérés jeunes jusqu’à 30–35 ans. Ils ont des activités réservées et connaissent une socialisation par les loisirs qui participent de l’émergence d’une culture de pairs. Dès la fin du 19ème siècle, des activités culturelles et religieuses sont proposées pour rassembler la jeunesse (Heuzé, 1997). Des bandes de quartier avaient coutume de se retrouver fréquemment dans la rue, mais cette pratique a diminué avec l’accès à l’école. Ces moments de rencontre ont été utilisés comme lieux de transmission de culture de masse (spécifiquement masculine), reprise plus récemment pour la diffusion d’idéologies de toutes sortes (allant de la valorisation de la réussite scolaire aux haines interreligieuses). L’arrivée des postes de télévision dans chaque foyer, à la fin du 20ème siècle, a eu le même type d’impact, à la fois disséminateur et rassembleur (Heuzé, 1997).

De son côté, le mariage a conservé en Inde son rôle inébranlable de rite de passage. Dans les années 1960, l’âge à la première union s’élevait à 15 ans en moyenne pour les femmes et 18 ans pour les hommes dans les familles populaires de Mumbai. Il est passé à 20 ans16 pour les femmes et 24 ans pour les hommes à la fin du 20ème siècle (Heuzé, 1997), ce qui contribue à expliquer la réduction de la fécondité (Mohanty & Ram, 2011). Plusieurs programmes nationaux ont participé à favoriser une augmentation de l’âge au mariage. Malgré cela, une large proportion de filles est encore mariée durant l’adolescence (22% avant l’âge de 18 ans en ville en 2005–2006, et seulement 2% d’hommes, avec toutefois quasiment pas de différences selon la religion et la caste [International Institute for Population Sciences & Population Council, 2008]). Pour les filles, la jeunesse s’achève donc rapidement, au moment du mariage ou plus tôt, lorsqu’elles ← 85 | 86 → occupent complètement leur fonction de seconder leur mère dans le foyer. Aujourd’hui encore, elles ont moins que les garçons la possibilité de poursuivre des études, malgré un meilleur taux de réussite. Le mariage précoce des filles est ainsi négativement corrélé avec leur nombre d’années d’étude, mais aussi avec l’apprentissage de comportements sanitaires de base (notamment autour de la santé de la reproduction) et leur capacité d’empowerment17 au sein de la famille (International Institute for Population Sciences & Population Council, 2008).

Une différence notable se constate toutefois entre les foyers pauvres et les autres, ces derniers démontrant (au début du 21ème siècle) près de deux années supplémentaires dans leur moyenne d’âge au mariage (Mohanty & Ram, 2011). Répondants à une enquête portant sur la préférence subjective des âges au mariage, 66% des Maharastriens vivant en ville ont indiqué un âge idéal entre 25 et 29 ans, alors que leurs homologues féminines le situaient de manière moins tranchée entre 20 et 29 ans (Ram, Mohanty, Singh, & Ram, 2010). Pour un homme, se marier nécessite de pouvoir prouver son indépendance financière, ce qui explique le décalage temporel. De plus, les logements peu nombreux et chers à Mumbai ne facilitent pas la sortie du nid.

Les périodes creuses de la vie professionnelle (pour cause de chômage, de problèmes de santé, ou autres) sont rarement accompagnées d’une compensation financière garantie par l’état. Les hommes adultes, en âge d’avoir la charge d’une famille, passent ainsi souvent à l’informalité afin de conserver une rentrée d’argent (Bhowmik & More, 2001). Ces mauvaises conjonctures poussent aussi à une entrée (ou un retour) sur le marché du travail d’autres membres du foyer (enfants, épouse, parents âgés, etc.). L’informalité a donc un impact direct sur la force normative associée à l’âge, mais aussi au genre, puisque l’incertain et les variations de trajectoires dominent largement, pour l’individu comme pour ses proches directs (Settersten, 2004). Les vulnérabilités sévères liées à la vieillesse, pour des personnes n’ayant pas de retraite, sont aussi nombreuses, la plus évidente étant que si la famille n’est pas là, l’individu âgé est obligé de continuer à travailler jusqu’à ses derniers jours (Singh, 2015). ← 86 | 87 →

La tripartition occidentale, tout comme le modèle traditionnel indien en quatre phases, ne se traduisent donc pas, dans la réalité que nous étudions, par des séquences systématiquement évidentes et des transitions normatives, c’est-à-dire vécues par une grande majorité autour d’un âge donné. C’est toujours le cas du mariage, mais en ce qui concerne le travail s’observe une forte variabilité sociale, notamment selon le genre.

Une variable clé : le genre

Outre le niveau social, l’une des premières sources de différentiation dans la configuration et le séquencement dans les parcours de vie est d’être un homme ou une femme. En effet, même en Occident, la vision d’une tripartition du parcours de vie (formation/emploi/retraite) s’applique majoritairement aux parcours masculins, moins aux trajectoires féminines (Krüger, 2009; Levy, 2009; Mayer & Schoepflin, 2009). Dans les recherches, la focale a longtemps été mise sur les trajectoires standard masculines et publiques, en négligeant les parcours plus typiquement féminins (Hughes, 1996; Krüger & Levy, 2001).

Face à l’hétérogénéité sociale de genre et de classe, il est pourtant réducteur de concevoir un seul et même type de biographie pour tous les individus (Levy, 2009). La stratification par âge pèse différemment sur les destins des hommes et des femmes, en raison de repères, d’attentes et de significations divergents (Hagestad, 1990; Settersten, 1999; Settersten & Mayer, 1997). Ainsi, en Occident, l’hypothèse du statut-maître a permis d’expliquer les centrations de la trajectoire masculine autour du travail (des sphères économiques et politiques) et des trajectoires féminines autour de la famille et du cycle reproductif (Crompton & Le Feuvre, 1996; Heinz & Krüger, 2001; Krüger & Levy, 2001; Levy, Gauthier, & Widmer, 2006). Ce jeu entre famille et travail a été institutionnalisé simultanément au reste du parcours de vie dans les pays développés, présentant une segmentation genrée du marché du travail et de la répartition des tâches domestiques (Krüger, 2009). Les institutions (école, travail, retraite) génèrent des différences en fonction des sexes, travaillent avec ces différences (par exemple en organisant un système de garde et d’allocations familiales) et s’appuient sur cette inégalité (qui influence directement la production et la reproduction créées par la société) (Krüger, 2009). En Inde, nous l’avons dit, de telles institutions n’existent pas de manière large, mais les traditions ont imprimé des comportements profondément dissociés entre hommes et femmes. ← 87 | 88 →

Les femmes indiennes connaissent des parcours spécifiques, centrés sur la sphère familiale, le mariage et la constitution de leur famille. Dans ce contexte, l’arrivée dans les bidonvilles de Mumbai a pu signifier des changements importants dans la vie des campagnardes. Dans certains cas, cela a été source d’indépendance, d’opportunités de sorties et de loisirs en comparaison de la vie menée au village ainsi que, plus crument, la simple possibilité de se nourrir au minimum deux fois par jour. De même, la nécessité de participer au revenu du ménage a pu représenter un accroissement de la liberté féminine, autant que l’éloignement d’avec la famille. Dans d’autres cas, l’environnement quelque peu hostile du slums a au contraire conduit à l’enfermement sur la sphère domestique (de manière volontaire, par crainte de l’extérieur, ou involontaire, sous la contrainte du mari ou de la belle-famille) (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Toutefois, dans toutes les situations, les femmes continuent d’assumer toutes les tâches ménagères (préparer les repas, amener les enfants à l’école, aller chercher de l’eau, laver…, toutes activités rendues plus ardues par la précarité de l’environnement) ainsi que de petits travaux d’appoint liés aux activités du mari (couture, découpage du cuir,…) (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Lorsqu’elles travaillent à côté, dans des métiers instables, difficiles et peu rétribués (par exemple entre 500 et 5’00018 INR par mois comme femme de ménage), la conciliation entre travail domestique et rémunéré est épuisante et nécessite une forte organisation. Le plus pratique est donc, quand c’est possible, d’effectuer les tâches payées directement à la maison (Basu & Thomas, 2009).

Le milieu urbain est le cadre d’évolutions paradoxales dans les relations de genre L’atmosphère citadine encourage l’affirmation patriarcale et la prédominance masculine, des comportements genrés qui se standardisent (des hautes castes vers les basses castes). Elle redonne force à ces visions, à une valorisation de la tradition. Pratiquement, la surveillance des jeunes filles par l’entourage dans les milieux populaires est exacerbée. Mais parallèlement, l’instruction des filles domine dans ces mêmes milieux populaires à Mumbai, et l’accès au marché du travail se répand, offrant de nouvelles possibilités d’émancipation féminine (Heuzé, 1997).

***

A l’issue de cette courte description des structures sociales et des institutions qui participent à définir les normes d’âges et de genre en Inde, ← 88 | 89 → plusieurs constats s’imposent. Les parcours de vie des Indiennes et des Indiens sont soumis à des impératifs liés à l’origine de classe, de caste et de sexe. Parmi ces régulateurs, deux institutions informelles ressortent comme particulièrement marquantes dans un contexte où l’Etat providence est encore réduit et la pauvreté de masse importante : la religion et la famille. Nonobstant, les récentes métamorphoses de la société urbaine, subordonnées à l’économie de marché globalisé, ont entraîné des changements dans les trajectoires de vie. Plus de similitudes s’observent entre les parcours, en parallèle d’un renforcement des inégalités traditionnelles et de genre.

Pierre angulaire de la construction des vies en Inde, la famille est au centre de ce système fortement normé. Tout d’abord, parce que comme nous l’avons déjà noté, se marier et avoir des enfants est une règle sociale quasiment incontournable. Ensuite, par le support qu’elle fournit face aux aléas de la vie, que l’état ne sait prendre en charge (garde des enfants, assurance chômage et vieillesse, …). Ce principe s’insère parfaitement dans l’un des préceptes du parcours de vie, qui souligne l’interdépendance entre l’acteur et ses proches, soit le phénomène des vies liées (Elder, 1994; Hareven, 1996; Heinz & Krüger, 2001). Tout au long de son développement, l’individu est influencé par ses amis et parents, et des changements de rôles et de relations surviennent entre eux (Bengtson & Allen, 2009). Les personnes ne vivent pas en dehors d’un contexte social, mais bien au sein de celui-ci. Elles en subissent les conséquences, qu’elles soient positives (apprentissages, soutiens,…) ou négatives (obligations, dépendances,…) (Thornberry, Freeman-Gallant, Lizotte, Krohn, & Smith, 2003). Les transitions attendues du parcours sont, au moins en partie, vécues collectivement et possèdent un effet structurant sur les vies (Sapin et al., 2007).

Une fois posé le contexte social sertissant les vies et proposé un aperçu des différents moments de l’existence (âges chronologiques de la vie), y compris de l’impact du genre, il convient de prendre en compte une dimension supplémentaire : les temporalités. En effet, il ne s’agirait pas de laisser croire que le temps n’ait pas d’importance, tant pèseraient les structures sociales et les normes traditionnelles. Au contraire, les transitions dans la vie (le mariage, la sortie de l’école, la retraite ou la dépendance, etc.) surviennent – de manière plus ou moins régulée – à des âges qui évoluent selon le contexte historique (Attias-Donfut, 1991; Bessin, 2009). En plus des strates d’âge et des rôles assignés, le processus de succession des individus (naissances de nouvelles cohortes) et celui de leur vieillissement ← 89 | 90 → sont deux sources de changement social (Attias-Donfut, 1991). Ages, cohortes et générations sont les trois points d’ancrage des individus dans l’histoire (Elder, 1975; Riley, 1971).

2.3  Temporalités individuelles et collectives

D’un point de vue spatial, les mutations sociales provenant de la mondialisation et de l’institutionnalisation des parcours de vie sont en train de modifier le déploiement des existences de manière globale, bien que différemment selon le cadre sociétal (Dannefer, 2004). En termes temporels, il est crucial de tenir compte à la fois des parcours individuels et du contexte sociohistorique (Mills, 1997 [1959]). C’est précisément l’un des objectifs principaux de la sociologie du parcours de vie que d’interpréter les biographies au sein du contexte sociétal et historique dans lequel elles évoluent (Abbott, 1997; Elder, 1994; Lalive d’Epinay et al., 2005; Sapin, Spini, et Widmer, 2007). Les cadres historiques (socioéconomiques, institutionnels et politiques) de chaque société ont en effet une emprise capitale sur l’évolution des vies humaines (Settersten, 2002). C’est ce que Everett Hughes (1996) remarque en soulignant que les étapes successives du vécu «coïncident avec des événements extérieurs» (p.165) (par exemple le fait de débuter sur le marché du travail en période de plein-emploi ou à l’inverse de récession économique).

A l’origine, la signification sociale de l’âge était déjà au centre de l’attention, chez les sociologues (Cain, 1964; Riley, Johnson, & Foner, 1972) comme chez les démographes (INED, 1982a, 1982b; Lelièvre, 2006). Mais avec le déploiement des recherches sur le parcours de vie, ont été mises en avant trois dimensions qui permettent analytiquement de situer les individus dans l’histoire (Lalive d’Epinay et al., 2005). La première consiste à utiliser la position dans le parcours de vie (ce qui est une manière de reconsidérer l’âge): avoir eu 15, 35 ou 75 ans au moment de vivre un événement comme la grande dépression de 1929 a un impact radicalement différent sur la vie (Elder, 1999 [1974]). En second lieu, le concept de «cohorte» comprend le regroupement des individus d’après un marqueur historique commun, le plus fréquent étant l’année de naissance (Ryder, 1965). Ce moment initial est déterminant et fixe objectivement ← 90 | 91 → l’insertion du sujet dans le monde et dans l’histoire. Enfin, la «génération» est la troisième notion, élément incontournable pour saisir la période et les mouvements sociaux dans lesquels les individus s’insèrent, pour aller jusqu’à la définition des «générations historiques» selon Karl Mannheim (1990 [1928]), qui est concomitante de celle de «mémoire collective».

2.3.1  Age et cohortes : un ancrage historique partagé dès la naissance

Quatre décennies après la publication des Enfants de la Grande Dépression, les principes de base du parcours de vie tels qu’énoncés par Glen Elder (1999 [1974]) sont toujours reconnus (Elder, 1998; Elder & George, 2016). Deux en particulier se focalisent sur l’articulation des temporalités individuelle et historique, centrale dans de nombreuses études et systématisée par différents auteurs (Lelièvre, 2006; Mayer, 2004; Settersten, 2004). Le premier (timing) évoque la cardinalité d’un indicateur comme l’âge au sein d’une trajectoire, alors que le second (time and place) rappelle que chaque vie est conditionnée par l’époque et l’endroit où elle se déroule. Autrement dit, le timing prend en compte le moment de l’occurrence d’une transition dans la vie d’une personne, au regard d’un événement extérieur collectif; toutefois, s’il permet de désigner les entrées et sorties dans différents rôles que l’individu doit assumer, il n’en dépend pas moins du lieu et du temps, soit de variables comme le contexte social, économique, institutionnel et culturel (Elder, 1994; Hareven, 1996). Ainsi, le paradigme du parcours de vie repose sur l’interdépendance de plusieurs temporalités, individuelle, familiale et historique (Hareven, 1996). De ce constat découlent deux facteurs : l’évolution du moment de survenue des transitions individuelles dans un contexte historique changeant ; la synchronisation des transitions individuelles avec celles – collectives – de la famille ou du groupe, et leur impact sur les relations entre générations.

Dans l’interaction entre biographies et histoire, la notion de cohorte permet une agrégation des individus afin d’étudier les temporalités au niveau de la période historique et du groupe (Heinz & Krüger, 2001; Settersten & Martin, 2002). L’ancrage historique des personnes est avant tout déterminé par leur date de naissance, à partir de laquelle se construit un ensemble d’individus vivant des expériences à la fois communes et diverses, mais simultanément (Ryder, 1965). En ce sens, la cohorte se distingue du groupe d’âge, qui n’est défini que chronologiquement. Plus ← 91 | 92 → qualitatif dans sa conception, le concept de cohorte circonscrit un groupe ayant vécu des événements au même moment et au même âge (Elder & George, 2016; Marshall, 1983). Logiquement, ils ont un point d’entrée dans l’histoire identique, ce qui peut créer une confusion entre les concepts d’âge et de cohorte (Elder, 1975; Elder & George, 2016). La taille et la composition des cohortes sont particulièrement importantes de par les implications sociales qui en découlent (Ryder, 1965).

La cohorte comme agent du changement social

Etre né au cours d’une période spécifique implique de partager des caractéristiques communes avec les personnes venues au monde à la même époque (Elder & George, 2016; Ryder, 1965). Chaque cohorte se distingue au fil du temps de celles qui l’ont précédé et de celles qui la suivent, parce qu’elle traverse une séquence particulière de l’histoire. En termes géographiques, les diverses régions de la planète, avec leurs normes culturelles et leurs règles sociétales propres, offrent également des conditions singulières au déroulement des vies (Hughes, 1996; Sapin et al., 2007). Ainsi, une femme qui a grandi dans la campagne française du début du vingtième siècle puis qui a traversé successivement les Deux Guerres mondiales, aura connu une existence bien différente de celle d’un homme né à Berlin après la chute du Mur, ou d’une fillette née dans les années 1990 à des milliers de kilomètres, dans les bidonvilles de Mumbai.

Le changement social passe par deux vecteurs: le vieillissement (effet d’âge) et le remplacement successif des cohortes (Alwin & McCammon, 2007, 2004; Chauvel, 1998; Ryder, 1965). Le vieillissement est un processus individuel, une temporalité variable propre à chaque personne, un processus de maturation. Dans ce développement, la jeunesse représente un moment important, susceptible de provoquer une transformation (Alwin & McCammon, 2004; Chauvel, 2000; Erikson, 1988). Les cohortes, elles, sont les instruments du changement social (Ryder, 1965). Elles portent, inscrits dans leur ADN, les traits caractéristiques de la période historique vécue.

De manière schématique, les différences entre les cohortes se forment au travers de deux phénomènes: le remplacement des cohortes (Riley, 1987) et la diffusion (adoption tôt dans la vie de nouvelles attitudes et comportements) (Elder & George, 2016). Chaque cohorte se suit mais conserve une cohérence propre définie par une éducation formelle, une socialisation par les aînés, par les institutions mais aussi par les pairs et ← 92 | 93 → une expérience historique particulière, amenant un développement spécifique de ses membres. L’émergence continuelle de nouveaux participants dans le processus social ainsi que le retrait de leurs prédécesseurs permet de compenser les limites de la flexibilité individuelle face au changement (Draaisma, 2008; Ryder, 1965). La sécularisation, par exemple, a été un élément clé du passage des sociétés prémodernes à celles dites modernes. Au sein de ces dernières, au travers de l’industrialisation et de l’urbanisation, une organisation sociétale basée sur des valeurs et une autorité religieuses s’est transformée en une société laïque dans ses lois et ses institutions, par la diminution de la participation religieuse institutionnelle, le déclin de l’influence des autorités religieuses sur les vies, l’augmentation de la privatisation de la religion (Elder & George, 2016).

La cohorte sert d’outil analytique pour considérer l’articulation entre temps historique et temps individuel, entre parcours de vie et changements sociaux. L’observation des cohortes successives permet de relever les schémas des trajectoires et leurs évolutions (en termes de contenu et de timing), tout en informant sur les structures de la société (Elder, 1975). Toutefois, les cohortes ne sont pas des blocs monolithiques; au contraire elles connaissent en leur sein des variations, en fonction notamment du genre, de la classe, du niveau d’éducation et de l’ethnie (Hareven, 1996). Ces différences font que tous les membres d’une cohorte ne sont pas exposés au même risque face à un changement historique (Elder & George, 2016). En outre, les cohortes successives rencontrent les événements sociohistoriques à différentes étapes de leur parcours, elles impriment donc des expériences différentes (Elder & Johnson, 2003; Elder et al., 2015; Ryder, 1965). En ce sens, l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte d’une cohorte forment un moment de construction de la mentalité générationnelle largement influencé par les circonstances historiques du moment (Mannheim, 1990 [1928]).

2.3.2  Entre histoire et biographies : le concept de génération à la croisée des chemins individuels et collectifs

La génération est une notion à géométrie variable, qui a fait couler beaucoup d’encre (Attias-Donfut, 1988; Devriese, 1989). Elle est entrée dans le langage courant pour désigner des groupes de personnes délimités par un espace de temps qui s’avère élastique, pouvant aller de quelques ← 93 | 94 → années à une raisonnable trentaine («génération de l’Indépendance» en Inde, «génération des Trente Glorieuses» en Occident, «génération mai 1968» en France, …). En effet, si la cohorte est davantage un concept méthodologique établi sur la base de bornes chronologiques identifiables, la génération représente au contraire un groupement de cohortes mitoyennes estimées selon des frontières malaisément chiffrables (Marshall, 1983). Trois niveaux d’analyse sont compris sous ce terme, définissant le lien entre individu et contexte historique (Alwin & McCammon, 2007; Hareven, 1996).

Premièrement, la génération sert à distinguer les différents membres d’une famille, leurs relations et leurs statuts respectifs (Alwin & McCammon, 2007; Devriese, 1989; Elder & George, 2016; Settersten, 1999). Elle permet d’approcher les interactions entre relations et transitions familiales, construites dans les conditions historiques spécifiques (Hareven, 1986, 1996). Deuxièmement, la génération décrit des groupes d’individus nés et ayant vécu les mêmes périodes historiques (soit des cohortes démographiques adjacentes), afin de se pencher sur la modification des comportements liée à l’âge (Devriese, 1989; Ryder, 1965). Ici, les générations prennent aussi une fonction de liant afin de cerner une étape de la vie, qui n’est pas obligatoirement vécue par l’entièreté du groupe. C’est ainsi que des individus se reconnaîtront dans une appellation commune du type de la «génération universitaire», qui définit une expérience partagée (Kertzer, 1983).

Une troisième définition place l’intersection entre biographies et histoire véritablement au cœur de l’analyse (Alwin & McCammon, 2007; Devriese, 1989; Kertzer, 1983; Mannheim, 1990 [1928]). Elle considère les personnes nées approximativement en même temps et partageant des critères communs, mais ne reconnaît la constitution d’une unité générationnelle qu’à la condition de la survenue d’un événement clé, suffisamment en rupture pour marquer les vies. Il faut également que les cohortes «à risque» d’être affectées soient dans leur jeunesse, prêtes à être investies par ce tournant social et aptes à le comprendre en tant que tel (Elder & George, 2016; Settersten, 1999). Sous cet angle, le concept de génération est basé sur celui de cohorte, mais nécessite en sus la présence marquée de l’histoire, ainsi qu’une réponse des individus (Alwin & McCammon, 2004) et la reconnaissance par ces acteurs qu’ils ont partagé une même expérience critique dans un intervalle de temps similaire (Alwin & McCammon, 2004; Mannheim, 1990 [1928]). Il ne s’agit pas seulement de cohortes ← 94 | 95 → contigües mais de la conscience historique d’une unité autour d’un changement, qu’il soit social, économique, politique ou technologique (Alwin & McCammon, 2007; Chauvel, 2000; Settersten, 1999).

L’attention porte donc sur les liens entre des individus égaux en âge, qui expérimentent en même temps l’histoire et les courants sociaux. S’ajoute à cela la capacité d’innovation et de changement social propre à la cohorte et le «degré d’exposition à l’événement», particulièrement élevé dans le cas de jeunes adultes (Devriese, 1989). Ainsi, par la notion de génération, les cohortes sont ancrées dans l’histoire et un rapprochement logique peut être fait avec le concept des générations sociohistoriques de Mannheim (Lalive d’Epinay et al., 2005), qui sera développé au chapitre 8.

2.3.3  Les événements de la vie : croisements, transitions et bifurcations

Trajectoires, étapes et transitions

Dans une vie, les trajectoires sont multiples : familiales, professionnelles, cognitives, spatiales, etc. Elles se déroulent sous forme de moments de stabilité apparente, où les structures de l’existence n’évoluent pas ou très lentement, entrecoupés de changements ou de transitions plus ou moins brutaux permettant le passage d’un stade à un autre ou d’un statut à un autre (Sapin et al., 2007).

Dans cette optique, l’analyse mobilise le concept de transition. Dans le but d’insérer davantage les vies humaines dans le contexte qui les entoure et de saisir les interactions entre les diverses trajectoires, les sociologues découpent traditionnellement le parcours de vie en plusieurs étapes. Elles peuvent se révéler plus ou moins longues et sont généralement séparées par des moments charnières permettant de passer d’un stade à l’autre (Sapin et al., 2007). Appelés transitions ou bifurcations (Bessin, Bidart, & Grossetti, 2010; Cavalli et al., 2006; Oris et al., 2009), ils sont souvent eux-mêmes composés d’événements ou de tournants déclencheurs et impliquent un changement dans la vie des personnes. Ces transitions dans le parcours de vie sont fortement encadrées par des mécanismes institutionnels formels (école, armée, politiques sociales…), au moins en Occident, parfois par la présence de rites de passage (Attias-Donfut, 1991; Lalive d’Epinay et al., 2005), et toujours par des normes sociales ou des institutions informelles (Hareven, 1986; Hareven & Masaoka, 1988). ← 95 | 96 →

Puisque la réflexion menée dans ce livre se base sur la perception du parcours de vie par les individus eux-mêmes, au travers de leur mémorisation des événements marquants de leur existence, il importe de considérer la manière dont ce façonnement peut s’opérer. Au niveau individuel, les étapes de la vie suivent un ordre plus ou moins préétabli et sont bien souvent associées à des âges auxquels correspondent des attentes. A nouveau, ce cadre varie selon la société dans laquelle s’inscrivent les individus (Hareven & Masaoka, 1988; Settersten, 1999). Par ailleurs, la position de la personne dans son parcours de vie au moment de la survenue d’un événement influence la perception de ce dernier. Un événement vécu à 20, 35 ou 60 ans n’aura pas nécessairement le même impact (Settersten, 1999). Dans le même ordre d’idée, les changements qui surviennent alors que la personne s’évalue elle-même trop âgée ou trop jeune («hors-timing») – attestant d’un sentiment de décalage par rapport à une norme – marqueront davantage l’individu qu’un même événement qui peut être anticipé et qui survient au bon moment (Elder, 1975; Neugarten et al., 1965).

Ceci nous conduit à interroger la nature des souvenirs. Lorsqu’ils étudient la mémoire autobiographique des individus, Birren et Schroots (2006) soulignent que les moments rappelés sont majoritairement positifs, bien que cela soit moins marqué chez les personnes âgées. Les auteurs remarquent un clivage du contenu des souvenirs selon le sexe, résultat des processus de construction des inégalités de genre. Ainsi, les femmes apparaissent davantage centrées autour des questions familiales (naissances, romances, scolarisation, etc.) alors que les hommes évoquent plus souvent des événements liés à la sphère professionnelle. L’âge participe également à déterminer le choix des souvenirs: en Europe et dans les Amériques, les adolescents entrant dans le monde adulte se concentrent autour de l’amitié, des rencontres, mais aussi de la formation, les jeunes adultes se focalisent plutôt sur la construction de la famille et les adultes plus avancés en âge évoquent la retraite ou les problèmes de santé (Birren & Schroots, 2006; Cavalli, Lalive d’Epinay, et al., 2013; Lalive d’Epinay & Cavalli, 2007). Les décès de proches ont une place importante dans les trajectoires personnelles mais sont plus nombreux à avoir marqué la vie des personnes âgées, ce qui explique la couleur plus sombre de leurs souvenirs (Cavalli, Lalive d’Epinay, et al., 2013; Lalive d’Epinay & Cavalli, 2007). Dans une perspective temporelle en partie indépendante de l’âge, la valeur émotionnelle d’un souvenir change avec le temps qui passe : une démarche ← 96 | 97 → rétrospective ne peut que capturer la perception, au moment de l’enquête, des événements passés.

Les événements de la vie

Les moments charnières de l’existence, où se perçoit la (dis)continuité des trajectoires, sont révélateurs des tendances sociales du monde dans lequel ils prennent place (Hareven & Masaoka, 1988). Propres à chaque contexte historique, ces changements dans la vie ont été largement étudiés en Occident – ou comme le dit Dale Dannefer (2003), dans l’espace atlantique. Dans un cadre socioéconomique perçu comme caractérisé par l’accélération et la multiplication des transitions (Cordazzo et Fichet, 2013), par la déstandardisation et l’individualisation des parcours de vies (Macmillan, 2005; Shanahan, 2000), ainsi que par la montée des risques sociaux (Beck, 2001) correspondant à une insécurisation des trajectoires et identités personnelles, les transitions dans les parcours de vie permettent d’appréhender les évolutions historiques, en particulier les mutations du marché du travail, des formes de vie familiales et des normes de réalisation de soi.

La trajectoire de vie d’un individu est rarement un long fleuve tranquille. Les événements qui surviennent durant l’existence sont parfois sources de tumulte, ou plus drastiquement de ruptures dans la trame de l’existence (George, 1993; Hughes, 1996). Ces moments comme leurs effets sont dépendants tant du contexte sociohistorique dans lequel le vécu se déroule que des caractéristiques de la personne (Elder, 1999 [1974]). En outre, selon la position de celle-ci au sein de son parcours – autrement dit son âge et les rôles sociaux qui y sont associés – la manière dont les événements seront appréhendés, leur signification, mais aussi leur nature et leur nombre vont varier (Cavalli et Lalive d’Epinay, 2008). Ensemble, ces transitions plus ou moins brutales structurent nos vies (Abbott, 2010; Cordazzo et Fichet, 2013) en permettant ou imposant de passer d’une étape à l’autre. Les auteurs qui ont travaillé sur ces moments utilisent un jargon fourni: événements, tournants (Oris et al., 2009) – turning points dans le monde anglophone (Hareven & Masaoka, 1988) –, crises, bifurcations ou ruptures (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010). Cette diversité de mots exprime la nature multiple de ces passages.

Une transition, ou un changement de statut, peut être déclenchée, marquée ou conclue par un événement de la vie, qu’il soit désiré ou imprévu, individuel ou collectif, brutal ou graduel, et dont l’issue s’échelonnera ← 97 | 98 → entre le très positif et le très négatif (Bessin, 2009; Bessin et al., 2010; Hughes, 1996; Reese et Smyer, 1983). Pour Bidart et Brochier (2010), un événement déclencheur sera impromptu et ouvrira sur des prises de décisions, alors que l’événement résolutif apparaîtra à l’issue d’une crise, comme une solution émergente. Autre source de diversité, certaines transitions sont constituées de plusieurs événements (Cordazzo et Fichet, 2013; Hogan et Astone, 1986; Shanahan, 2000; Tichit et Lelièvre, 2006), à l’image de l’entrée dans l’âge adulte, alors que d’autres ne sont provoquées que par un seul fait marquant (une migration par exemple).

Il existe aussi des événements qui se caractérisent à l’inverse par une absence de modification des trajectoires. Un tel épisode donne la sensation de ce qui aurait pu avoir lieu grâce à l’événement mais qui ne s’est pas produit, laissant à peine une trace mémorielle (Hélardot, 2010; Leclerc-Olive, 1998, 2010). A l’extrême, certains événements cruciaux deviennent de véritables nœuds dans la biographie d’une personne puisqu’ils induisent une réorientation de la trajectoire: ce sont alors des tournants (Abbott, 1997) ou des bifurcations (Bidart, 2006a; Grossetti, 2010), voire des événement-catastrophes (Leclerc-Olive, 1997, 2010).

Un premier facteur déterminant l’impact sur la trajectoire de vie est la propension de l’événement à être imprévisible et irréversible (Grossetti, 2010; Hélardot, 2010). Une majorité des transitions étudiées en Occident se définissent par leur caractère attendu, à la fois par la société environnante (Cain, 1964; George, 1993) et par l’individu concerné (Hareven & Masaoka, 1988). Elles sont le produit de décisions dictées par les normes sociales et par le comportement individuel (Cavalli et Lalive d’Epinay, 2008): les membres de la communauté sont encouragés à les vivre et des accompagnements facilitent le périple. La première communion, la soutenance d’une thèse, le départ à la retraite sont autant d’exemples d’événements qui sont régis par une institution formelle (l’église catholique, l’université, l’Etat) et qui marquent le passage à une nouvelle étape de la vie (religieuse, éducationnelle ou professionnelle), avec souvent des rites associés (Attias-Donfut, 1991; Hughes, 1996; Lalive d’Epinay et al., 2005). D’autres changements prennent davantage la forme de «carrefours», où se présentent des orientations obligatoires, limitées et structurées par un organisme extérieur mais déterminées par la personne elle-même. C’est le cas du choix des études par exemple (Bidart, 2006a).

Plusieurs chercheurs soulignent que les règles culturelles ou institutionnelles informelles tendent elles aussi à cadrer les événements vécus ← 98 | 99 → et à leur imposer un calendrier (Bessin, 1996; George, 1993; Neugarten & Hagestad, 1976; Neugarten et al., 1965; Settersten & Hagestad, 1996). Pour illustration, la sortie du nid et l’entrée dans la parentalité sont soumises à des codes sociaux qui réclament leur occurrence. De telles normes incluent aussi, en règle générale, la spécification d’une période de la vie jugée adéquate pour opérer la transition, une survenue trop précoce ou trop tardive signifiant un éloignement de la temporalité «normale», qui peut provoquer des sanctions dans le regard d’autrui (Hareven & Masaoka, 1988; Settersten & Hagestad, 1996). En Occident, la plupart des transitions observées sont normatives, surtout en ce qui concerne les trajectoires éducationnelles, professionnelles et familiales (George, 1993; Hareven et Masaoka, 1988).

Dans les cas où les transitions sont contingentes, souvent non normatives, avec des débouchés inattendus, elles possèdent le potentiel de devenir, comme nous l’avons rapidement indiqué ci-dessus, des turning points, des tournants ou des bifurcations qui délimitent un avant et un après dans la vie (Abbott, 2010; Hélardot, 2010; Hughes, 1996; Leclerc-Olive, 1997). Autrement dit, la transition prend de l’ampleur: le parcours de la personne est infléchi et une irréversibilité est admise (Bessin, 2009; Bessin et al., 2010; Grossetti, 2004). L’existence change alors durablement et significativement d’orientation (Bidart et Brochier, 2010; Clausen, 1995; Elder et Johnson, 2003), de nouvelles attitudes ou de nouveaux rôles doivent remplacer les anciens (Bessin et al., 2010) et une discontinuité dans le parcours est observée (Settersten, 1999). L’origine de ces bifurcations peut être idiosyncrasique, institutionnelle ou provenir d’un événement extérieur sociohistorique comme une crise économique ou une guerre (Elder et Johnson, 2003; Shanahan, 2000).

Vivre une transition majeure implique du stress pour l’individu, d’autant plus lorsque celle-ci n’est pas normative (Chiriboga, 1995). Pour cette raison, les sociologues qui s’intéressent au stress et à ses causes se sont dirigés vers l’étude des transitions, spécialement celles qui surviennent durant la vieillesse (George, 1993; Pearlin, 1989). En psychologie, l’observation du stress engendré par les événements de la vie a également été primordiale, notamment pour analyser son impact sur des maladies cognitives survenant à différents âges (la jeunesse et la vieillesse en particulier). La perception que les individus ont de ce stress, les traumas engendrés et les répercussions sur l’identité ont été au centre de ces recherches (Berntsen et Rubin, 2006). ← 99 | 100 →

Cet aperçu de la littérature sur les transitions illustre combien les parcours de vie regorgent de changements dont l’imprévisibilité varie, de même que l’impact sur les trajectoires, en termes de nature ou de temporalité, courte ou longue. La diversité qui caractérise les moments marquants de l’existence ne doit pas cacher qu’in fine, ce qui fait une différence est l’interprétation qui en est faite par la personne qui les vit. C’est dans la valeur donnée à un changement ou un événement que réside la réalité d’une transition de la vie. En posant une telle affirmation, nous nous situons bien sûr dans le débat qui oppose les approches «objective» et subjective (Bessin, 2009). La première option implique que le chercheur pose un regard extérieur sur les transitions et les événements qu’il souhaite approfondir, sélectionne a priori ceux qui lui semblent pertinents, et interroge les individus à ce sujet. Majoritairement utilisée et pourvoyeuse de nombreux avantages, cette approche a comme référent une objectivité complète qui relève de l’illusion (Lelièvre et Robette, 2015; Lelièvre et Vivier, 2001). En effet, ce sont des êtres humains qui observent et sont observés, avec leurs défauts et leurs qualités, et nul ne peut prétendre à une exactitude ou distance absolue. La seconde perspective, qui fut longtemps moins usitée, vise à saisir le point de vue des acteurs, qui sont amenés à définir eux-mêmes les moments décisifs de leur trajectoire (Hélardot, 2010). Loin d’être faillible scientifiquement, ce procédé a déjà révélé tout son potentiel à travers diverses études. Il est de plus en plus souvent utilisé en renfort du mode objectif pour creuser l’interprétation des faits (Bidart & Gosselin, 2014; Cavalli, Lalive d’Epinay, et al., 2013; Dasoki, 2017; Laborde et al., 2012).

Subjectif ou tangible, un événement dans la vie peut déclencher un changement qui affectera l’équilibre parfois précaire de l’existence, en fonction d’une stratification d’âge. A côté de cela, les inégalités sociales, en particulier dans notre cas les statuts de genre, de caste et de classe, ainsi que les structures formelles et informelles encadrant les vies, prennent une signification particulière dans un monde de pauvreté de masse. Ce double constat de vulnérabilités a été établi dans la littérature portant sur les nouvelles questions sociétales de précarité et d’exclusion, ainsi que sur les risques liés à la globalisation et à la modernité. Au travers du paradigme du parcours de vie, les formes de cette vulnérabilité ont pu être révélées à de nombreuses reprises (Bresson et al., 2013; Oris et al., 2009, 2016; Spini et al., 2013) dans des études de plus en plus nombreuses sur les sociétés occidentales dites riches, ou développées; qu’en sera-t-il pour des Indiennes et des Indiens vivant à Mumbai? ← 100 | 101 →

2.4  Vulnérabilités et parcours de vie

Les études portant sur les sciences environnementales et les catastrophes naturelles sont les premières à utiliser le terme de «vulnérabilité», dans les années 1970, pour désigner les vacillements de la condition naturelle et humaine (Thomas, 2008; Martin, 2013). Ce constat s’inscrit dans la montée des guerres, des crises économiques et des accidents industriels (explosion d’une usine chimique à Bhopal en Inde, de la centrale nucléaire de Tchernobyl en URSS,…) qui caractérise la fin du 20ème siècle (Thomas, 2010). Dans les années 1980, le mot est repris par les sciences sociales, d’abord dans le monde anglo-saxon en même temps que celui de «risque», qui fait également son chemin parmi les domaines du développement et de la lutte contre la pauvreté (Thomas, 2010). Se développe alors une préoccupation liée à la compréhension des risques collectifs, des désastres naturels et des facteurs de stress individuels, prévisibles et imprévisibles (Misztal, 2011; Thomas, 2008, 2010).

Le concept de vulnérabilité a évolué depuis ces premiers temps, souvent en parallèle d’une transformation de paradigme dans les politiques publiques. Suivant le trend de l’individualisation des parcours de vie (voir 2.2.3) et dans un contexte de libéralisation économique et de flexibilisation du marché du travail, une responsabilisation individuelle est mise en avant et remplace ce qui, auparavant, relevait de la gestion collective (Bresson et al., 2013). Dans les pays du Sud et en Inde notamment, l’état est amputé de sa charge protectrice et régulatrice alors qu’il est explicitement attendu des marchés qu’ils comblent miraculeusement les inégalités par le biais de la redistribution des profits liés à la croissance économique. Pourtant, aucune redistribution ne voit le jour (Lautier, 2013; Roy, 2014).

Comprendre les vulnérabilités qui affectent aujourd’hui des Indiennes et des Indiens vivant à Mumbai signifie s’intéresser au concept de pauvreté bien sûr, mais également aux processus de modernisation et de globalisation qui ont transformé le pays en même temps que le reste du monde. Ceci ne veut pas dire pour autant oublier les structures normatives et traditionnelles ni les stratifications sociales qui y exercent leur poids (voir 2.2). Les inégalités d’antan ne sont certes plus les mêmes, mais ont donné lieu à de nouvelles formes non moins exclusives, qu’il est important de souligner. Pour cela, le parcours de vie est un outil utile, essentiellement neuf dans le contexte indien, permettant de mettre en lien ← 101 | 102 → les vulnérabilités géographique et historique avec celles que ressentent les individus et qu’ils situent dans leurs trajectoires.

2.4.1  Aux origines de la vulnérabilité : environnement, développement et pauvreté

Initialement, la vulnérabilité – dont la signification s’apparente à celle de pauvreté, quoique cultivant ses différences19– est un sujet de recherche dans le domaine du développement durable. Dans ce cadre, elle sert à décrire le degré d’exposition des populations vis-à-vis des désastres environnementaux et souligne l’expérience objective et subjective de l’incertain, de la fragilité collective et du manque de contrôle des individus sur leur milieu (Misztal, 2011). Bien vite, la vulnérabilité va dépasser la sphère des risques macrosociaux – sans pour autant la perdre de vue, comme nous le verrons au point 2.4.2 – pour s’intéresser plus particulièrement aux victimes de ceux-ci.

Au début des années 1990, les organisations internationales qui prêchent pour un rattrapage économique du Sud, ainsi que les chercheurs intéressés aux pays moins développés économiquement, se mettent à utiliser largement la vulnérabilité pour décrire les habitants du Sud (ou les «populations vulnérables»), grands perdants du creusement des inégalités à l’échelle mondiale, dont les carences dans la satisfaction des besoins primaires sont profondes (Geronimi, 2013). De nombreux indicateurs sont mis en place par diverses institutions, notamment le FMI et la Banque Mondiale, afin de mesurer l’impact d’une crise économique ou d’une catastrophe naturelle sur un pays et ses habitants, déplaçant ainsi la focale du seul revenu vers davantage de dimensions du dénuement20. Selon cette interprétation, la vulnérabilité est associée à la capacité du ← 102 | 103 → pays et des individus à résister à un choc exogène, afin de maintenir un développement et une croissance économique positive (Geronimi, 2013). Dans une perspective micro (personnes et ménages), elle représente une avancée significative dans les travaux portant sur la pauvreté, qui jusqu’alors étaient centrés sur des évaluations monétaires, car l’usage du concept de vulnérabilité permet de prendre en compte la probabilité de perte de bien-être, l’incapacité à prévoir et à anticiper le futur21 (Alwang, Siegel, & Jorgensen, 2001).

L’icône de ce paradigme d’une pauvreté multiforme et multidimensionnelle est Amartya Sen, chercheur indien, détenteur du prix Nobel d’économie en 1998, qui après avoir démontré que la famine n’est pas uniquement la résultante du manque de ressources mais provient surtout d’une mauvaise gestion politique (Sen, 1981), a travaillé sur la notion de développement humain en mettant en avant les concepts de libertés réelles et de capacités de réalisation (ou capabilités) (Sen, 1999). Concrètement, ces initiatives se cristallisent dans la mise en place en l’an 2000 des objectifs du Millénaire pour le développement, plan prévu pour 15 ans, ainsi que sa suite, l’après-2015, qui visent à éliminer la pauvreté au travers de plusieurs axes (alimentation, scolarisation, égalité des sexes, accès à la santé,…) (Bonvin & Farvaque, 2008; Cartier-Bresson, 2013)22.

Ces deux premiers versants de la notion de vulnérabilité s’intéressent avant tout aux secousses extérieures pouvant affecter l’existence, ainsi qu’aux façons de les prévenir. Au cœur des réflexions se trouve l’idée ← 103 | 104 → que les garanties étatiques de protection sociale mises en place au Nord permettent d’endiguer ces heurts, tandis que leur partielle (voire totale) inexistence dans les pays du Sud aggrave les conditions de vie dans ces zones de la planète. Pourtant, la vision des politiques publiques comme une étape incontournable dans l’éradication de la pauvreté et de la vulnérabilité des pays en développement avait déjà fait son chemin, voilà plus de 70 ans (Lautier, 2013).

Faillite des réponses institutionnelles face aux vulnérabilités de masse

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et de la colonisation, beaucoup de pays du Sud (dont l’Inde fait partie) ont lancé un système de protection sociale, afin de protéger toute la population contre tous les risques. Dans les réflexions plutôt occidentalo-centrées menées à ce propos, deux objectifs sous-tendent cette protection universelle: l’augmentation de la productivité d’une part et la paix sociale de l’autre (Lautier, 2013). Dans les faits, ce sont des conséquences alternatives qui émergent: la régulation des bénéficiaires, l’encouragement à suivre les normes institutionnelles ainsi qu’à les reproduire, et la définition de qui est habilité à recevoir un subside, produisent ensemble un effet de «normalisation» sur la population (Misztal, 2011); par ailleurs, la frange à la limite de l’indigence mais qui n’entre pas dans les critères de définition des prestataires constitue de nouveaux défavorisés (Lautier, 2013). Ainsi, le nombre grandissant de personnes vulnérables qui apparaissent à cette période s’explique par des pressions institutionnelles plutôt que par l’arrivée de risques inédits (Lautier, 2013). S’ajoutent à cela des soucis d’application, comme la constitution artificielle d’une hiérarchie des besoins et des risques, la gestion de la corruption, etc. Finalement, la mise en place de ces politiques publiques bute sur une difficulté inhérente aux pays moins développés économiquement: la misère de masse, qui nécessite un encadrement bien plus considérable que dans les pays développés pour sortir les individus de la pauvreté, en parallèle d’un manque abyssal de moyens (Lautier, 2013).

Toutes ces raisons serviraient à elles seules à expliquer l’échec du système de sécurité publique dans le Sud, constaté à partir des années 1980. Toutefois, si ce système laisse les experts sceptiques, c’est d’abord parce que la couverture sociale est arbitrairement répartie, protégeant avant tout ceux qui ont moins besoin de l’être. Effectivement, cette dernière est appliquée le plus souvent par le biais des contrats de travail et garantie par le pouvoir relatif des syndicats, donc plus élevée dans les branches ← 104 | 105 → dites formelles au sens du BIT, qui sont les plus syndiquées et déjà relativement protégées. Avec les changements économiques de la fin du 20ème siècle (abandon du protectionnisme, compétition mondiale, montée de l’informalité,…) ce lien est invalidé: la plupart des travailleurs ne sont plus employés contractuellement par des firmes et une déconnection de la notion de risque avec celle de revenu du travail et de droits sociaux s’opère (Castel, 2013).

Face à ces déboires, l’idéal de protection généralisée cède le pas à des politiques ciblées, usant de moyens spécifiques et qui ne reposent pas sur des principes de droits universels, la plus évidente de ces batailles étant la lutte contre la pauvreté (Lautier, 2013). Néanmoins, cette aide qui se veut pointue n’affecte pas la vulnérabilité extrême, se contentant de pallier la facette la plus évidente de la pauvreté dans les Suds : la famine. D’autres actions ont pour but de cibler les individus pauvres les moins vulnérables, soit ceux qui se présentent avec certaines ressources et une capacité de réinsertion, afin de leur offrir des chances de développement par des voies microéconomiques (microcrédit, coopératives,…) (Lautier, 2013).

L’Inde, comme la plupart des pays en développement, a acté l’échec de sa politique de protection sociale, malgré une donne quelque peu différente. En effet, sa croissance économique fulgurante au cours des dernières années du 20ème siècle démontre d’une potentielle capacité financière; c’est le choix politique de ne pas redistribuer les bénéfices de cette croissance qui s’est avéré l’un des empêchements au développement de programmes sociaux (Lautier, 2013). Or, dans le contexte d’informalité23 massive et de pauvreté chronique que l’Inde supporte à cette même période (voir chapitre 1), seule une réforme fiscale complète aurait pu assurer aux travailleurs non protégés un encadrement public décent (Lautier, 2013). En son absence, la pauvreté reste massive dans le sous-continent indien et, de manière évidente et officielle, la vulnérabilité des individus y est connue: plus de 350 millions de personnes y ont d’ailleurs été répertoriées comme vivant en dessous du seuil de pauvreté (pourtant peu élevé) en 2011–2012 (LeMonde.fr, 2014; Roy, 1999). Il n’y a aucun doute non plus que l’exposition aux risques soit une réalité objective dans cette nation où les catastrophes naturelles et industrielles frappent régulièrement (cf. ← 105 | 106 → chapitre 1), où les crises économiques et politiques se multiplient, et dont la population pauvre pourrait aisément illustrer la nécessité du combat pour chacun des huit points des Objectifs du Millénaire.

Nonobstant, ces vulnérabilités ne sont pas de facto reconnues, au sens où aucune réponse institutionnelle n’est clairement apportée. Par ailleurs, le dénuement n’est qu’un aspect de la pauvreté en Inde, le mépris lié au statut de pauvre étant un autre fléau (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Autre phénomène trompeur, si les ouvertures économiques de ces dernières décennies ont permis au pays de résorber quelque peu la masse de ses miséreux, tout au moins dans les chiffres, en pratique, la montée des inégalités et les nouvelles fractures sociales marquent toujours profondément l’Inde moderne, particulièrement au sein des zones urbaines. Pour les comprendre, une analyse des travaux sur la pauvreté et l’exclusion, menés essentiellement dans les sciences sociales francophones, s’avère nécessaire.

Pauvreté et nouvelles fractures sociales

La recherche sur la vulnérabilité dans les pays développés a davantage porté sur la forme latente de cette dernière – une vulnérabilité subjective, multiforme, qui affecte des groupes d’individus à risque et surgit sans crier gare – que sur sa forme évidente et objective issue des privations (Bresson et al., 2013), présente avant tout dans les pays où la pauvreté de masse fait rage. Cette tentative d’identifier les «problèmes sociaux» sous tous leurs angles était déjà apparue avec le courant hygiéniste français des années 1830–1840, où l’utilisation de termes tels que précarité, pauvreté et exclusion servait à pointer la nouvelle question sociale, occultant simultanément la question des inégalités entre prolétariat et sous-prolétariat (Thomas, 2008, 2010). En effet, à la même époque avait débuté la diffusion des écrits de Marx et Engels à propos de la division des travailleurs24 ← 106 | 107 → et la désignation des miséreux autrement que par ces termes controversés servait la classe dominante. L’intérêt pour la question reprend avec le tournant des Deux Guerres mondiales et les améliorations sanitaires et sociales liées à la modernisation, alors que l’espoir est grand de voir la misère disparaître dans ces pays.

Plus récemment, la sociologie francophone s’est à nouveau penchée sur le sujet, en déterminant trois moments de la pauvreté survenant les uns après les autres de manière chronologique, sans toutefois appeler à la disparition des stades précédents. Partant de la pauvreté, la réflexion va de plus en plus laisser de la place au concept de vulnérabilité25. En premier lieu, il s’agit de la grande pauvreté des débuts de la révolution industrielle, à laquelle s’ajoute sur la fin du 20ème siècle une nouvelle forme de dénuement caractérisée par la précarisation d’une partie du salariat, avant que vienne finalement poindre la catégorie des vulnérables (Thomas, 2010). Le premier âge, qui s’étend jusqu’à la période prospère des Trente Glorieuses, définit les pauvres selon leur position dans la société et face au marché du travail (ils sont alors nommés marginaux ou inadaptés). Après cette époque et face à la persistance de la pauvreté, il est envisagé d’étendre la protection sociale à d’autres nécessiteux. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 amorcent la crise de la société salariales et la montée des incertitudes (Castel, 1999). Les institutions mettent alors en place de grandes enquêtes et les notions de «précarité» et de «fragilité» (phase de faiblesse intense qu’un simple événement imprévu peut faire basculer vers l’indigence [Thomas, 2008]) se répandent largement, comme une seconde dimension de la nécessité, coexistant avec la pauvreté extrême (Thomas, 2008, 2010).

A ce moment, l’existence d’une distinction entre pauvreté chronique (profonde et pouvant difficilement être résolue) et pauvreté temporaire (contre laquelle une intervention extérieure de soutien peut porter rapidement ses fruits) est soulignée, et des seuils sont établis afin de les définir (Thomas, 2010). La pauvreté temporaire (aussi appelée relative ou potentielle) distingue la frange de la population en équilibre instable qui, sous l’impulsion d’un événement exogène ou endogène, peut rapidement ← 107 | 108 → chuter sous le seuil de pauvreté. Cette précarité sociale désigne les victimes de l’inégalité de répartition des ressources (Thomas, 2010), nouvellement issues de l’évolution économique mondiale, alors que la pauvreté extrême semble une ancienne catégorie inextinguible – le fameux sous-prolétariat de Marx et Engels (2014 [1845]).

Dans les années 1990 naît le troisième âge de la pauvreté, recentré autour de l’«exclusion», où la distinction entre précaires et exclus s’affine. Les marges les moins qualifiées du prolétariat (essentiellement les femmes et les travailleurs pauvres ou working poor) sont qualifiés comme une forme inédite de pauvreté (Thomas, 2010). Ces vulnérables représentent les individus figés dans une situation salariale instable, non protégés, avec une insuffisance de ressources économiques, trop peu d’accès aux droits et aux protections sociales, ainsi qu’un manque de représentation parmi les groupes de pression (Bourdelais, 2005; Martin, 2013). Il ne s’agit pas d’une pauvreté crasse ni d’une précarité de l’existence, mais plus largement d’une dérive d’individus abandonnés socialement et institutionnellement. Apparaissent alors des mots plus spécifiques, plus travaillés, comme les «désaffiliés» de Robert Castel (1999). Une forme de renouveau du contrôle social se constitue avec la responsabilisation du citoyen, la disqualification des vulnérables au travers de l’étiquette de l’indignité (Thomas, 2010). On cesse de parler d’égalité des droits pour évoquer une équité des chances.

Robert Castel (1994) est bien connu pour ses travaux sur le sujet de la vulnérabilisation (qu’il nomme plutôt marginalisation), dont il comprend l’émergence comme l’addition des phénomènes de précarisation du travail et d’individualisation. Selon lui, la post-modernité introduit une double dégradation, celle du statut dans le marché de l’emploi (qui se précarise fortement avec une montée de l’instabilité et du chômage) et celle des liens sociaux (à travers les décompositions et recompositions familiales) (Castel, 1994). Dans sa perspective, la vulnérabilité est le résultat d’un décrochage au niveau professionnel et relationnel, d’un processus dynamique qui affecte les personnes déstabilisées, qu’une exclusion peut mener progressivement à la grande marginalité. Castel (2013) rappelle que des travailleurs sont pauvres parce que leur travail ne leur permet pas de se nourrir et que leur vulnérabilité reflète en fait cette crise de la société salariale qu’il a mis en exergue dans ses travaux. Il considère que le risque ne serait pas tant de se retrouver hors du marché de l’emploi que de subir les divisions induites par ses contraintes et son insécurité (Cingolani, 2013). En effet, l’individualisation et les mutations socioéconomiques de ← 108 | 109 → la modernité ont entraîné un clivage entre les travailleurs, que ce soit selon leur type de profession (qualifiée ou non) ou selon des caractéristiques intrinsèques (hommes et femmes, étrangers et locaux). La mise au ban professionnelle, et dès lors sociale, dont la responsabilité est directement attribuée à l’individu, est l’ultime stade de la précarité telle qu’elle se rencontre dans nos sociétés occidentales et modernes.

Les vulnérabilités en Inde

Ce savoir occidental appliqué à l’Inde permet de souligner les diverses formes de pauvreté et de vulnérabilité qui touchent la population. La pauvreté extrême affectait a minima 350 millions d’individus en 2011–2012, se traduisant par un manque d’accès aux besoins élémentaires ainsi qu’à un revenu décent, et ce de manière chronique. Par ailleurs, une précarité de l’existence est aussi présente, rendant la rencontre d’événements prévus (comme payer la dot de sa fille) ou imprévus (rembourser des frais médicaux par exemple) difficile à surmonter pour davantage de monde encore. Cette seconde modalité prend un caractère plus temporaire, lié aux aléas de l’existence. Typiquement, au sein des ménages, la vulnérabilité des femmes et enfants ressort de la sensibilité au risque. Ils sont en effet encore largement dépendants de l’homme pourvoyeur de revenus, la perte de l’emploi, la maladie ou la mort du mari (respectivement du père) induisant de nombreuses conséquences pour la famille entière (malnutrition, maladies etc.) (Pryer, 1989).

En ce qui concerne la vulnérabilité au sens de la marginalisation, la réponse est plus nuancée. Dans un contexte urbain comme celui de Mumbai, ville où plus de la moitié des habitants survit dans un dénuement certain, il semblerait logique de se raccrocher à ce que Castel (1994) nomme la pauvreté intégrée, dénuée d’exclusion. Cette idée repose sur le constat que, puisque le gouvernement ne reconnait pas ces individus – il ne les rejette pas non plus, comme c’est le cas en Europe, au travers de lois discriminatoires et criminalisantes telle l’interdiction de la mendicité – et que l’Etat-providence est inexistant pour l’essentiel de la population, la marginalisation n’existerait pas (Castel, 1994).

Toutefois, dans un contexte où les disparités sont palpables (entre les castes bien sûr, mais également au travers du phénomène de ghettoïsation des bidonvilles, eux-mêmes stratifiés selon le revenu, la caste et la religion, par la distanciation flagrante entre classes moyennes et pauvreté populaire, et plus récemment par la marginalisation de sous-populations ← 109 | 110 → spécifiquement vulnérables: les chômeurs, les femmes, les enfants), l’exclusion est malgré tout une réalité (Saglio-Yatzimirsky, 2002). Diverses institutions politiques encouragent ces divisions en se montrant ouvertement anti-pauvres, notamment en ordonnant la destruction de bidonvilles ou leur déplacement aux extrémités de la ville, etc.26. Des fractures sociales se distinguent, bien que d’une forme différente de celles que l’on connait en Occident, par un jeu d’échelle évident : une majorité bien plus grande des individus en est la cible. Ainsi, il n’est pas comparable de se trouver sans toit à Paris ou à Mumbai, sans même considérer les critères météorologiques. Dans le premier cas, il ne s’agit que d’une faible minorité aisément circonscrite, alors que dans le second cas le pourcentage de personnes sans domicile fixe est si élevé que le groupe peut même être subdivisé. Une rupture se dessine, excluant une partie des habitants de Mumbai du marché de l’emploi et du logement, de l’accès à l’éducation et aux soins, notamment une partie des Dalits, femmes, musulmans et/ou étrangers. Les clivages naissent de critères de langue, de religion, de caste, de genre (voir chapitre 1) et prennent des apparences qui ne nous sont pas si étrangères : xénophobie, sexisme, islamophobie.

Dans le monde anglo-saxon, la notion de vulnérabilité est directement mise en lien avec le processus de modernisation (Beck, 1992; Giddens, 2004 [1994]), d’une manière quelque peu différente des travaux de Robert Castel. Par ce processus, les individus sont soumis à des risques extérieurs nouveaux, globaux, qui bien qu’affectant la société dans son ensemble (remettant en question les anciennes stratifications sociales) sont contrés par des protections individuelles.

2.4.2  “A risk society”: vulnérabilités sociétales et protections individuelles

Dans toutes les sociétés, les structures génératrices d’inégalités sociales sont renforcées par le processus de globalisation27, caractéristique de la ← 110 | 111 → nouvelle étape historique dite de la «seconde modernité» ou «modernité avancée» (Bergeron, 2013; Giddens, 2004; Lalive d’Epinay, 2012). L’affaiblissement de l’Etat-nation, l’accroissement des imaginaires transnationaux et la dérégulation des parcours de vie en sont des conséquences directes (Appadurai, 2005 [1996]; Lalive d’Epinay, 2012; Mills & Blossfeld, 2003; Spini, Hanappi, Bernardi, Oris, & Bickel, 2013)28. En outre, l’élévation du niveau économique de la société et l’augmentation numérique des classes moyennes durant les 30 Glorieuses, puis la progression des inégalités depuis, ont été largement reconnues comme conduisant à une diminution de la conscience de classe, tout au moins en Occident (Beck, 1992; Chauvel, 2001). La globalisation fait donc plus que remettre en question le régional et le national, elle ébranle les structures politiques et culturelles. Elle n’est pas l’apanage du Nord: une réappropriation identitaire par l’adaptation à la modernité voit également le jour dans les pays du Sud (Appadurai, 2005 [1996]).

Des réponses culturellement et historiquement orientées permettent de faire face aux pressions, provoquant des variations locales au sein de la globalité (Mayer, 2001). L’incertain et les inégalités induits par les formes de mondialisation sont filtrés par un certain nombre de cadres nationaux spécifiques : systèmes éducatif, marchés du travail, politiques et institutions sociales plus ou moins développées, normes de soutien dans les réseaux familiaux, etc., qui peuvent signifier autant des atouts que des handicaps. Pays émergent au milieu de cette transformation planétaire, particulièrement soumis aux aléas climatiques (inondations, sécheresses,…) et tractant un passé belliqueux encore douloureux (guerres civiles, conflits indo-pakistanais,…), l’Inde subit de plein fouet ces dynamiques d’intégration, tant nationalement, par un positionnement laborieux dans l’échiquier ← 111 | 112 → des superpuissances mondiales, qu’au niveau des ménages et des individus, encore trop majoritairement submergés par la pauvreté et des vulnérabilités multiples. L’Etat social peu développé peine à combler une diminution de la présence des institutions informelles telles que la famille, nous l’avons vu précédemment (voir 2.4.1). Des stratégies individuelles doivent alors être déployées pour affronter les événements extérieurs.

Enjeux de la globalisation et différentiels dans les facteurs d’exposition aux risques

La modernité a également été étudiée comme une transformation de la société, certes liée à la globalisation mais aussi définie par une exposition à des risques nouveaux au regard des dangers préétablis de naguère29 (Beck, 1992). Une partie d’entre eux est prévisible mais une autre est imprévisible; Ulrich Beck (2003) regroupe au sein de cette dernière trois types principaux: les menaces terroristes, les crises financières et les catastrophes environnementales. Ces risques sont en effet essentiellement issus de décisions humaines et moins de causes naturelles, comme c’était le cas jadis avec des dangers tels que maladies, sécheresses, etc. (Beck, 2003). Par ailleurs, selon Beck (2001 [1986]), les origines et le niveau de vie des individus ne déterminent plus l’incertain : le risque est présent pour tous les individus, qui n’ont pas l’opportunité de s’assurer contre (à l’image de la catastrophe de Tchernobyl). De ce fait, les différences de classe s’estompent, n’étant plus des critères déterminants de vulnérabilité face aux épreuves de la vie, et l’existence même des classes sociales est soumise à critique (Beck & Beck-Gernsheim, 2002). Parallèlement, les sécurités traditionnelles (réseaux d’entraide) sont menacées par le processus d’individualisation. Ainsi, la protection diminue (délitement de la ← 112 | 113 → prévention collective) alors que les risques grandissent. Les individus sont responsabilisés dans ce processus et chargés de dépasser les vulnérabilités par eux-mêmes, de faire des choix et même de savoir saisir des «opportunités risquées» (Misztal, 2011).

Cette analyse des risques qui caractérisent la société moderne a été largement discutée, d’abord pour son amalgame rapide entre crises socioéconomiques et environnementales, jugées pareillement imprévisibles. Par ailleurs, l’apologie du risque que cette théorie sous-entend a été plusieurs fois qualifiée d’instrumentalisation de la peur, dont l’archétype est le terrorisme (Boucher, 2015; Martin, 2013). Autre point crucial, la théorie de la société du risque tire ses fondements d’études presque exclusivement centrées sur l’Occident et relativement peu empiriques. De ce fait, elle accorde une attention considérable aux enjeux globaux mais oublie les anciens risques, tels que l’exclusion et la pauvreté, qui affectent le niveau des individus toujours profondément au sein des structures socioéconomiques (Misztal, 2011).

Centrale dans le discours de Beck (2007), la remise en question des classes sociales a soulevé une critique pertinente (Atkinson, 2007; Chauvel, 2001)30. Nombres d’études ont prouvé le renforcement des inégalités sociales durant la période récente (Atkinson, 2007; Buchholz et al., 2009; Chauvel, 2001; Oris et al., 2009, 2017). Avec la globalisation et la modernisation, les travailleurs déjà désavantagés le sont encore plus : les personnes à basse qualification, les femmes, les jeunes adultes en passe de construire une famille, les employés en fin de carrière… le nombre des perdants de la mondialisation est grand. Inversement, les hommes qualifiés en milieu de carrière sont les plus protégés de ses retombées négatives (Buchholz et al., 2009). Le sexe, l’éducation et la classe professionnelle ← 113 | 114 → continuent bel et bien à déterminer les risques sur le marché du travail, accrus avec la globalisation.

Mais il n’est pas que dans la trajectoire professionnelle que les inégalités persistent. L’égalité présumée face au risque a été admise comme étant à deux vitesses en ce qui concerne tant les désastres naturels que les vulnérabilités individuelles. Beck (2007) lui-même souligne que les pays en développement sont les plus affectés par la modernisation globale. Il précise qu’il existe une conjonction cruciale entre pauvreté, vulnérabilité, corruption et accumulation des dangers: «The poorest of the poor live in the blind spots which are the most dangerous death zones of world risk society» (Beck, 2007, p.693). Progrès et inégalités croissent en parallèle (Sauvain-Dugerdil, 2014); ce phénomène est dramatiquement visible dans le cas de l’Inde (Drèze & Sen, 2013), qui plus est dans un environnement aussi insalubre que les bidonvilles de Mumbai. Un tel milieu de vie présente des risques quotidiens en termes d’alimentation, de santé et d’accident. Les dangers globaux n’en sont pas non plus absents : émeutes interreligieuses, attentats, inondations (voir chapitre 1.3). En outre, les inégalités inter-individuelles se trouvent amplifiées par les risques (Sørensen & Christiansen, 2014). «L’individualisation ne signifie pas la dissolution, mais pour l’instant le renforcement continuel des inégalités sociales comme en attestent plusieurs indicateurs.» (Beck, 1998, p.22). Effectivement, un accroissement des différentiels de revenu est constaté globalement et surtout dans les Suds (Atkinson, 2007; Piketty, 2013).

Il existe donc des risques sociétaux objectifs du fait de vivre dans un pays comme l’Inde, accablée par des impératifs environnementaux, économiques et sociaux. Si ces risques rendent toute la population vulnérable par essence, les individus ne sont pas uniformément affectés. Vivre dans un bidonville accroit nettement cette vulnérabilité, par exemple. De plus, les inégalités de classe et de caste, liées à la structure sociale indienne, persistent (voir 2.2); elles correspondent à une répartition inéquitable des ressources utilisables pour faire face aux vulnérabilités (Thomas, 2008).

Les capitaux et la reproduction des inégalités sociales

Les ressources mises à l’épreuve par les vulnérabilités rencontrées tout au long de la vie, ne sont pas immuables; elles se transforment au gré des changements socioéconomiques et personnels (Martin, 2013). La première de ces ressources est certainement le «capital économique». Il s’agit des ← 114 | 115 → avoirs monétaires et plus généralement de la richesse (immobilière, etc.) possédée par les personnes. Etre riche offre bien évidemment des atouts que les pauvres n’ont pas pour se battre contre des fléaux comme la maladie, les désastres naturels, la famine. Figure emblématique, Karl Marx a démontré comment l’emprise sur ce capital n’est pas aléatoire mais bien favorisée par une situation de classe (Marx, 2009 [1867]). Travaillant sur les stratégies de reproduction et les dominations sociales, Pierre Bourdieu (1994) a aussi dévoilé le dynamisme des structures de la société permettant aux élites de mettre en place des règles (ou stratégies) pour préserver leur situation. Cette reproduction sociale signifie la perpétuation des hiérarchies et des stratifications, par des mécanismes comme l’école ou la famille qui assurent les continuités intergénérationnelles de classe (Dannefer, 2003a).

L’innovation de Pierre Bourdieu a été de repenser le capital pour parler de «capitaux», afin de sortir de l’enclave des moyens financiers pour englober les diverses formes de ressources. Selon leur nature, les capitaux31 divisent le socle des ressources sur lequel tout individu prend appui (Bourdieu, 1997, 2011). Chacun de ces capitaux bénéficie des autres pour s’accroître et en engendrer de nouveaux, participant ainsi à la perduration des inégalités entre les êtres humains. Certains individus peuvent manquer de l’un ou de l’autre et beaucoup manquent de tout, en opposition à une minorité qui jouit de la totalité, ou presque, des avantages.

En somme, les capitaux sont des réservoirs de ressources possédant des qualificatifs variables. Le premier capital défini par Bourdieu (1997) correspond à celui de Marx, comprenant les revenus et la fortune ainsi que tous les biens économiques (et moyens de production) appartenant à une personne. Le second est nommé «capital culturel» et Bourdieu (1979) lui octroie trois états complémentaires. Le premier correspond à une incorporation ou un «habitus» que l’acteur porte dans son enveloppe corporelle, sous condition d’un temps d’acquisition. Ce capital culturel incorporé fait partie intégrante du sujet et ne survit qu’avec lui. Second état, sa forme objectivée, entretient une relation directe avec l’état incorporé, bien que possédant des propriétés matérielles qui lui permettent une transmission au même titre que le capital économique (par exemple un tableau, qui ← 115 | 116 → peut être légué mais que seul l’apprentissage de sa lecture permet d’apprécier). L’état institutionnalisé constitue la troisième facette du capital culturel. Cette institutionnalisation du culturel (une école pouvant délivrer des diplômes par exemple) permet de dépasser le lien intrinsèque entre le corps biologique du sujet et le capital culturel incorporé en lui offrant une autonomie relative. Elle permet également de faire reconnaître une acquisition de compétences à la communauté.

Troisième pilier, le «capital social» est décrit par Bourdieu (1980, p. 2) comme «[…] l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations […], à l’appartenance à un groupe […].». Autrement dit, le nombre de personnes membres du réseau social d’un individu, ainsi que le volume des autres formes de capitaux que ceux-ci possèdent, définissent le capital social. Il s’agit d’un capital non monétaire, mais qui offre des profits de par l’appartenance à un groupe, la reconnaissance mutuelle de profils similaires et l’exclusion des autres; en bref, il souligne les conséquences positives de la socialisation (Portes, 1998). Un travail de construction du groupe y est à l’œuvre, impliquant droits et devoirs, avec comme objectif plus ou moins admis la reproduction sociale. Ce travail est constant, et même une institution telle que la famille ne peut se targuer de proposer un ordre donné et immuable, mais doit se bâtir constamment. Les effets du capital social sont pluriels, allant du négatif (comme l’exclusion, la restriction des libertés individuelles, etc.) au positif (le soutien familial et les réseaux extra-familiaux d’entraide, etc.). Bien évidemment, le capital social est tributaire des institutions (famille, nation, association, etc.) pour rassembler, mais il l’est tout autant de la sociabilité de la personne. Divers autres capitaux ont été énoncés par Bourdieu et d’autres sociologues après lui, qu’il n’est pas utile d’énumérer ici, mais qui montrent que le concept est extensible et adaptable aux moyens variés dont dispose l’être humain.

Les différents capitaux constituent ainsi un système de ressources dans lequel les individus peuvent puiser du support. Dans un contexte donné, lorsqu’un ou plusieurs de ces capitaux sont déficitaires, une vulnérabilité latente de l’existence s’instaure32 (Spini et al., 2013). Un événement critique ou un stress supplémentaire peuvent alors avoir des conséquences négatives sur le parcours de vie (exclusion, stigmatisation, dépression, ← 116 | 117 → fragilité ou pauvreté), cette fois de manière manifeste (Spini et al., 2013). L’identification et la reconnaissance de la vulnérabilité changent suivant la position historique et le lieu, mais elle est toujours présente, notamment subjectivement. Ainsi, les pauvres ont partout une propension plus élevée à être vulnérables à cause de leur accès limité aux capitaux, subissant de ce fait une perte de bien-être ou la crainte de celle-ci. Le degré de vulnérabilité dépend des caractéristiques de l’événement ou du risque, ainsi que de la capacité de l’individu (ou du ménage) à y répondre (Alwang et al., 2001).

Malgré ses apports indéniables, l’approche par les capitaux présente une limite : elle assume que les individus utilisent les ressources dont ils disposent, pour prévenir ou faire face. En se fondant sur des analyses qui portent en grande partie sur les pays moins développés économiquement, Amartya Sen a remis en cause ce postulat. Il questionne la mise en pratique et offre une compréhension plus fine de l’utilité des ressources, biens et services, marchands ou non, dont l’individu peut user pour compenser les risques et les sources de stress (stresseurs) dans son existence. Il constate ainsi que la possession des capitaux (qu’il nomme ressources), en plus d’être répartie de manière fortement inégalitaire sur la planète, ne garantit pas d’avoir la liberté réelle d’en profiter (Bonvin & Farvaque, 2008). Aux ressources doivent donc être ajoutés la capacité d’en jouir et le choix individuel d’y avoir recours.

Absorption des risques : l’approche par les «capabilités» et le concept d’agency

Dans ses écrits, Amartya Sen (Sen, 1981; Sen & Hawthorn, 1987) appelle à intégrer dans le calcul des ressources, puis dans leur comparaison, les inégalités culturelles, naturelles et socioéconomiques qui séparent les personnes (Bonvin & Farvaque, 2008; Sen, 1999). Ce faisant, Sen part littéralement du constat de l’inégalité qui existe entre les individus et s’interroge sur la manière dont les institutions, quelle que soit leur forme, peuvent y répondre. Sa théorie postule que les personnes ont à disposition des ressources, ainsi qu’un certain nombre de facteurs de conversion spécifiques à la société dans laquelle ils vivent (d’ordre institutionnel, normatif, culturel,…) et individuels (âge, sexe, niveau de formation,…), qui aident ou entravent l’utilisation de ces ressources (Sen & Hawthorn, 1987). Autrement dit, détenir des capitaux est une chose, mais la liberté réelle de choix, la «capabilité» individuelle, se mesure lorsque chaque ← 117 | 118 → personne est capable de faire avec ceux-ci ce qu’il estime être le mieux pour sa vie (Bonvin & Farvaque, 2008; Sen, 1999).

Dans cette approche par les capabilités, les personnes vulnérables ne sont pas seulement dépourvues de ressources, elles manquent également de facteurs de conversion leur permettant de les transformer en compétences ou niveau de vie (Bengtsson, 2004; Sen, 1988). Un bas standard de vie se constate lorsque la capacité à endiguer les stress économiques de court terme (par exemple un changement du niveau des prix alimentaires ou du revenu) est faible. A l’inverse, avoir des plans à long terme (se marier, avoir des enfants,…) et les tenir – en dépassant les obstacles du quotidien – démontre une sécurisation de l’existence (Bengtsson, 2004). Sen (1981, 1999) révise la définition de la pauvreté et du bien-être en affirmant que la collectivité est en charge de fournir les facteurs de conversion. Il offre un nouvel angle d’attaque pour s’opposer à la vulnérabilité, reposant sur le développement des personnes tout en leur laissant liberté et donc choix. Dans un monde de pauvreté de masse, il est courant d’observer une focalisation institutionnelle sur la santé ou l’épargne pour promouvoir le développement ; or, la réussite scolaire des enfants et le fait d’avoir un travail sont par exemple également des préoccupations majeures dans les foyers. Décider en amont de programmes de lutte contre la pauvreté n’offre pas aux pauvres l’opportunité de choisir ce qui leur fait défaut.

Laisser à chaque personne la latitude d’évaluer pour elle-même ce qui est important pour son bien-être coïncide avec le principe d’agency, abondamment utilisé dans le domaine du parcours de vie (Elder, 1994; Marshall, 2005; Shanahan, 2000). L’agency est la capacité des individus d’être acteurs de leur propre destinée, de choisir et d’orienter leur vie. Le basculement dans la modernité a accru la nécessité d’autogestion et de planification, soit un phénomène de «biographisation» (Kohli, 2007; Levy & Bühlmann, 2016). Ainsi, les individus sont moins guidés par les transitions traditionnelles et les rites de passage (Chiriboga, 1995). Ils participent au contraire activement à écrire leur biographie, vivent les changements individuellement et sont seuls garants des réussites et des échecs de leur existence. Les chercheurs mettent en exergue l’attitude d’être «un agent» qui se généralise, alors que les aléas de l’existence étaient précédemment imputés aux forces spirituelles, puis socioéconomiques, et que l’individu avait peu d’espace de décision (Fijalkow, 2013; Settersten, 2003)33. ← 118 | 119 →

Ayant constaté la multitude d’utilisations et de sens attribués à l’agency, Marshall et Clarke (2010) préconisent de l’employer dans son interprétation large: la capacité humaine, intentionnelle, à choisir34. Elle se définit également comme une résistance face à l’ordre social établi, au travers de comportements «hors normes», bien que suivre ces normes ne signifie pas obligatoirement une absence de prise de décision. Dans cette configuration, l’agency représente la manière dont les personnes interprètent le monde, soumises aux contraintes normatives et institutionnelles et y façonnent leur voie (Giddens, 1991; Hendricks & Hatch, 2008).

Mais le versant sombre de la biographisation des parcours de vie est qu’elle entraîne une vulnérabilité subjective, parallèlement à la vulnérabilité objective issue du manque de capitaux et de facteurs de conversion. Les insuffisances ne sont plus imputées à la société inégalitaire ou à l’absence de protection sociale mais aux individus eux-mêmes, responsables de leurs déboires, provoquant un stress important (Levy & Bühlmann, 2016; Spini et al., 2013). Ainsi, les solutions proposées pour surmonter ces vulnérabilités ne sont pas collectives, comme le recommande pourtant Amartya Sen, mais individuelles (tels l’empowerment et la résilience) (Fijalkow, 2013). La focale est à nouveau détournée des facteurs de causalité structurels pour ne concerner que l’individu isolé, désencastré du social (Dannefer, 2006), de la même façon que les risques liés à la globalisation et aux mutations ← 119 | 120 → sociétales ont laissé de nombreux auteurs évoquer une généralisation de ces vulnérabilités au-delà des anciens clivages socioéconomiques (Beck, 2007). Pourtant, de plus en plus de travaux soulignent également la persistance des effets de classe et des forces sociales (Crystal, 2006; Dannefer, 2006; Ferraro, Shippee, & Schafer, 2009; Oris et al., 2017). En Inde, les inégalités ne sauraient être négligées pour comprendre la situation de pauvreté et de précarité qui assaille la population (cf. 2.2), bien qu’une croissance des nouveaux risques soit indéniable (cf. 2.4.1).

Outre sa position parmi les pays du Sud, qui sont menacés par des risques globaux plus nombreux qu’au Nord (cf. 2.4.2), la population de l’Inde présente incontestablement une vulnérabilité structurelle au niveau des institutions formelles (cf. 2.2.2) et des normes culturelles (cf. 2.2.1). Ces deux facteurs se traduisent par une pauvreté de masse, qui frappe selon une stratification d’âge et de sexe marquée (cf. 2.2.3). S’y ajoute une vulnérabilité expérimentée au niveau personnel (des risques partagés et du stress individuel) issue de l’individualisation et des changements de la modernité, deux phénomènes qui ne font que débuter en Inde mais dont l’influence se perçoit déjà. Ces deux formes de vulnérabilisation sont des processus qui se renforcent mutuellement (Marshall, 2011).

2.4.3  Processus de vulnérabilisation et construction des inégalités à travers le parcours de vie

La vulnérabilité dans ses multiples aspects se présente comme une dynamique entre les ressources, les risques et le stress qui surviennent à tous les âges, entre les différentes sphères de l’existence; elle se prête donc aisément à l’étude selon une perspective du parcours de vie (Oris et al., 2016; Spini et al., 2013). Au sein de ce paradigme, deux ensembles théoriques ont approfondi les processus de vulnérabilisation des individus. Le premier, que nous venons d’évoquer, fait référence à la biographisation, soit aux phénomènes de transformations aux niveaux individuel et familial liés à la modernité, avec une augmentation des événements majeurs de la vie, ainsi que de la diversité dans les parcours, marqueurs d’une croissance à la fois de la vulnérabilité et de l’agency (Spini, Bernardi, & Oris, 2017).

La seconde alternative s’en remet à de plus anciens constats et ramène la stratification sociale au centre du débat (Dannefer, 2006; Spini et al., 2017). Sans nier l’existence d’une transformation des parcours et des liens ← 120 | 121 → sociaux, ni la montée de risques dits modernes, ce courant attribue toujours une importance cruciale au milieu d’origine. Il enrichit des études du parcours de vie en attribuant la diversité des trajectoires et les inégalités au concept de «destinée», c’est-à-dire à une accentuation au fil du temps des caractéristiques personnelles assignées avant la naissance, dans un processus inégalitaire et prévisible (Dannefer, 2006; Moffitt & Caspi, 2001). Bâtissant dans les années 1980 sur une idée ancienne de Merton (1968), Dale Dannefer (2003a) a ainsi rendu populaire la théorie des (dés)avantages cumulatifs. Une fois encore élaborée dans un cadre occidental, elle trouve à s’appliquer en Inde.

Les (dés)avantages cumulatifs ou la construction des inégalités à travers les parcours de vie

Dans toutes les sociétés, une inégalité fondamentale se constitue entre les individus sous l’impulsion de l’avancée historique (comprenant le développement économique, technologique et médical), favorisant certains et desservant d’autres d’après des critères contextuels (Elder, 1994; Mayer, 2015). Les cohortes de naissance successives (cf. 2.3.1) ainsi que les stratifications d’âge (cf. 2.2.3) révèlent ainsi des formes de vulnérabilité différentes (Dannefer, 2006; Oris et al., 2016; Riley et al., 1972). Déterminants structurels de l’inégalité, les processus démographiques (de cohorte) et développementaux (d’âge) sont au cœur du renouvellement social mais aussi des discriminations générationnelles (Ferraro et al., 2009).

Néanmoins, aucune cohorte n’est socialement et économiquement homogène, comme nous l’avons déjà souligné (cf. 2.3.1). Au contraire, l’hétérogénéité s’est affirmée avec l’arrivée de la modernité, soulignant le renforcement des inégalités au sein des cohortes (Dannefer, 1987; O’Rand, 1996) comme la conséquence de conditions imposées avant la naissance puis consolidées durant l’enfance, à l’école, à travers la famille, l’épargne et l’accumulation du capital, qui se répercutent finalement jusque dans la vieillesse (Burton & Whitfield, 2006; Ferraro et al., 2009; Mayer, 2015; Oris et al., 2017). Les structures et les institutions sont les agents qui allouent les opportunités ou les désavantages aux membres d’un groupe d’âge selon des critères précis, stratifiant les individus sur le long terme et participant à la reproduction des inégalités (O’Rand, 1996). Cette stratification, dans le cas de l’Inde, est, comme nous l’avons vu, d’ordre traditionnel, de classe et de genre (cf. 2.2). Elle se concrétise par un différentiel de répartition des ressources, des opportunités et des influences. En outre, ← 121 | 122 → une transmission intergénérationnelle des capitaux, basée sur l’origine familiale, encourage le maintien des richesses et des opportunités dans les lignées favorisées (Dannefer, 2003a; Ferraro et al., 2009; Spini et al., 2017).

La construction des inégalités ne s’arrête toutefois pas à ces dimensions. Un processus d’accumulation des avantages et des désavantages est à l’œuvre, nommé effet Matthew, qui menace inéquitablement et partialement les individus (Dannefer, 1987; Merton, 1968, 1988; Price, 1965). Entre les différentes trajectoires de l’existence d’abord, mais aussi au fil des âges, les inégalités interagissent entre elles et se cumulent: les avantages objectifs de formation, de statut social et de ressources creusent les écarts entre ceux qui les possèdent et ceux qui en sont dépourvus (Dannefer, 1987, 2003a). Cet effet a été observé par plusieurs chercheurs en parcours de vie, qui parlent alors du principe des «dés/avantages cumulatifs» (CAD) et mettent en exergue le lien existant avec les notions de cohortes, de structure d’âge et de processus institutionnels (Burton & Whitfield, 2006; Dannefer, 2003a, 2006; Ferraro et al., 2009).

Ils ont ainsi constaté que des expériences ou des événements majeurs survenus tôt dans la vie ont le pouvoir d’influencer le reste de l’existence, ces conséquences pouvant se circonscrire à un domaine de la vie (économie, santé,…) ou au contraire interagir avec les autres (Alter & Oris, 2008; Burton & Whitfield, 2006; Crystal, 2006). Les avantages gagnés précocement croissent avec l’avancée en âge, ou dit rapidement: les riches deviennent toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres (Dannefer, 2003a; Ferraro et al., 2009). Pour cela, l’enfance, l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte sont des moments cruciaux de distribution des déterminants futurs, basés sur des opportunités scolaires et de socialisation qui conditionnent la structure du parcours de vie ultérieur, également en termes de bien-être (Dannefer, 2003a; Marshall & Mueller, 2003). La perception subjective des CAD a également une importance non négligeable (Ferraro et al., 2009).

Durant l’existence, la variabilité impliquée par les CAD au sein des cohortes devient plus importante; autrement dit, les écarts de niveau de vie entre les individus proches de la mort sont plus grands qu’à la naissance (Burton & Whitfield, 2006; Dannefer, 2003a, 2006; Marshall & Mueller, 2003). Cette situation se révèle drastiquement au moment de la retraite, même dans des sociétés usant de systèmes de pension, expliquant le taux plus élevé de pauvreté parmi les personnes âgées, aggravé encore par les ← 122 | 123 → coûts de la santé (Dannefer, 2006; Oris et al., 2017; Tholomier, 2017). Dans le contexte indien, où l’essentiel de la population n’a pas accès à une assurance vieillesse, ce constat est encore plus criant. Il convient également de ne pas oublier que les personnes encore en vie à des âges avancés font partie des survivants, et que les plus vulnérables ont déjà succombés (effet de sélection) (Dannefer, 2006).

Les CAD et la reproduction sociale des inégalités permettent de prédire dans une certaine mesure les risques encourus, notamment dans le domaine de la santé (Burton & Whitfield, 2006; Ferraro & Kelley-Moore, 2003). Naître dans une famille de classe moyenne ou supérieure résidant dans les quartiers formels de Mumbai et ayant un accès régulier à des soins renforce les avantages de santé, d’éducation et de revenu (Marshall & Mueller, 2003). Inversement, posséder un faible niveau socioéconomique représente un risque plus élevé de rencontrer des maladies, des problèmes mentaux, voire de les cumuler (co-morbidités) (Burton & Whitfield, 2006; Ihle, Oris, Fagot, & Kliegel, 2017); à cela s’ajoute la vulnérabilité due au fait d’avoir grandi dans un environnement insalubre comme les bidonvilles de la mégapole indienne. Les pauvres connaissent donc une redondance d’inégalités qui transcende les différentes trajectoires de vie: chômage, basse qualité du logement, manque d’infrastructures sanitaires, santé fragile, éducation faible, conduisant à un désavantage renforcé par le stress et les difficultés du quotidien (Burton & Whitfield, 2006).

Stress, temporalité et prégnance des transitions: les multiples dimensions de la vulnérabilité

Qu’elle provienne d’inégalités sociales ou individuelles (manque de ressources), la vulnérabilité se traduit par la probabilité qu’une pression déstabilise les capitaux des individus (Alwang et al., 2001; Spini et al., 2017). Ainsi, le sociologue Leonard Pearlin (1989) et ses collègues ont observé la manière dont le bien être (qui à bien des égards pourrait être interprété comme l’inverse de la vulnérabilité) est affecté par les structures encadrantes et les expériences de la vie, arrivant à la conclusion qu’il existe un processus de «stress» affectant l’existence (Pearlin, Menaghan, Lieberman, & Mullan, 1981).

Le stress passe par des «stresseurs», des circonstances stressantes dont la forme se subdivise entre événements ponctuels et contraintes chroniques, dont les effets peuvent être altérés par des «médiateurs» (institutions formelles et informelles, capitaux, etc.) avant de se traduire en ← 123 | 124 → résultat. Ces trois composantes sont bien sûr influencées par les inégalités et la stratification sociale (Pearlin, 1989; Pearlin et al., 1981). Les individus dont les ressources socioéconomiques sont faibles ont des risques plus élevés de connaître un stress perturbateur au cours de leur vie (Oris et al., 2016), et le fait de posséder peu de ressources et d’opportunités signifie se situer à un statut inférieur qui est lui-même source de stress (Pearlin, 1989). Par ailleurs, les institutions et les normes sociales impliquant des rôles ne sont pas systématiquement des soutiens pour les personnes; elles peuvent aussi imposer des pressions chroniques (Oris et al., 2016). Ces contraintes se caractérisent par des problèmes qui durent, des situations de conflits, ou d’autres formes de menaces courantes pesant sur la vie quotidienne. La «résilience» (la capacité à s’adapter) et le coping (la capacité à faire face) contribuent à réduire ce stress ou à le gérer. Le capital social est déterminant dans ces processus, mais comme les institutions formelles, les proches et l’entourage peuvent aussi être des sources de stress (Oris et al., 2016).

Divers travaux ont bâti sur les fondations posées par Pearlin, spécifiant un certain nombre de processus. Les sociologues ont ainsi établi de manière plus précise le lien avec la position personnelle dans les structures sociales, montrant que les événements indésirables de la vie (le chômage ou une maladie par exemple) ont plus d’impact sur la vie des personnes qui sont déjà dans une situation de vulnérabilité (McLeod, & Kessler, 1990). Particulièrement illustratif de ce constat, les inégalités de santé physique et mentale s’expliquent par des déterminants liés à la position des individus, les plus bas de l’échelle sociale étant aussi les plus à risque de contracter un ennui de santé (Thoits, 2006) – ce qui ne doit néanmoins pas conduire à négliger la part d’influence de l’agency. Parmi les groupes vulnérables, les femmes cumulent les pénalités en étant plus sujettes aux conséquences de ces épisodes, ce qui s’expliquerait par un moindre accès au support social ainsi que par une implication émotionnelle accrue envers leur proches (Kessler, & McLeod, 1984). Le genre est donc bien l’un des principaux critères influençant le stress, comme le pressentait Pearlin (1989).

Dans le champ d’étude du parcours de vie, plusieurs chercheurs ont réfléchi les relations entre trajectoires individuelles et stress, ainsi que la manière dont elles affectent la vulnérabilité des individus (Spini et al., 2013). Le stress lui-même peut provenir de diverses origines: un événement critique entraînant un changement dans la vie de la personne (une transition); une contrainte chronique; une difficulté quotidienne mineure; ← 124 | 125 → l’absence d’un événement attendu ou encore sa survenue hors-timing (Spini et al., 2013). Les contraintes chroniques sont généralement des problèmes liés à des rôles sociaux fixes (mariage, travail,…), à des privations ou à des obstacles de longue durée (comme la maladie) (Avison & Turner, 1988; Folkman, Lazarus, Pimley, & Novacek, 1987). A l’inverse, certains événements sont plus courts et circonscrits. Les deux cas de figures peuvent également interagir, se renforcer ou se cumuler (Glickman, Tanaka, & Chan, 1991).

Dans tous les schémas, les transitions dans la vie apparaissent bel et bien comme des moments particuliers d’exposition aux risques car ils impliquent une modification de la situation, du statut, voire de l’identité personnelle. Tous les changements sont potentiellement stressants, comme nous l’avons vu ci-dessus, car ils nécessitent un réajustement, mais ils peuvent provoquer plus ou moins de stress selon leur importance et leur configuration35. La nécessité de prendre en compte la temporalité s’avère toujours cruciale. C’est pour cela que les stresseurs et le bien-être doivent être évalués en fonction de la position de l’individu dans son parcours de vie, et pas uniquement dans leur contenu.

2.5  Conclusion

Les inégalités proviennent tant de conditions inscrites avant même la naissance que de bénéfices ou de désavantages qui tendent à cumuler leurs effets durant le développement des individus, en raison des institutions gérant les trajectoires, du contexte socioéconomique et des événements historiques rencontrés. A ces dynamiques de différenciation s’oppose le travail d’unification réalisé au sein de cohortes de naissance qui traversent l’histoire par les normes, les valeurs, la culture partagées. C’est dans ces cadres que se planifient les existences, que s’opèrent les choix de vie, de celles et ceux qui ont assez de liberté pour pouvoir se permettre de choisir (Clausen, 1995; Dannefer, 2003a; Dannefer & Kelley-Moore, 2008; Lee, ← 125 | 126 → Campbell, & Bengtsson, 2004; Shanahan, 2000). En règle générale, dans les societies occidentales, les structures sociales et l’agency entretiennent donc une relation dialectique, l’individu construisant sa trajectoire de vie parmi plusieurs options disponibles (Giddens, 1979; Marshall & Clarke, 2010; Thoits, 2006) dans un temps historique et un lieu donnés (Hitlin & Elder, 2007).

En Inde, nombreux sont les individus aux capitaux limités par leur niveau socioéconomique, celles et ceux que l’ont peut qualifier de pauvres et qui constitutent encore la masse de la population. Malnutrition, exposition exacerbée aux maladies et à leur diffusion, manque d’hygiène dû à des installations sanitaires déficientes, accès limité aux soins: autant d’exemple de vulnérabilités qui se cumulent du fait de ne pas avoir de revenu suffisant et/ou d’appartenir à une minorité discriminée, ces traits de structures semblant ne laisser que bien peu de place à l’agency (Bengtsson, 2004). Ceci rencontre l’analyse de sociologues, qui considèrent que les inégalités sont perpétuées par les structures sociales et non pas la résultante de décisions individuelles (Bourdieu, 1994; Ferraro et al., 2009). En effet, Bourdieu (1998b) a su illustrer comment des individus, situés à des positions similaires dans la structure sociale, partagent des situations de vie analogues.

Certaines nuances doivent être apportées à la théorie des CAD, qui mêle avantages et désavantages. Les deux phénomènes surviennent effectivement en parallèle; malgré tout, les nuisances des uns ne constituent pas les privilèges des autres comme le laisserait illusoirement croire l’expression (Ferraro et al., 2009). Certains auteurs préfèrent utiliser le terme d’inégalités cumulatives (Ferraro et al., 2009), qui suppose une vision où les désavantages représentent des positions ou statuts défavorables à cause de déterminants structurels ou d’effets liés au passé, alors que les avantages résulteraient d’une exposition accrue aux opportunités (soit la probabilité d’une réussite future). Cette définition laisse opinément place à l’agency, à la mobilisation de capitaux et au contexte sociohistorique dans le processus cumulatif (Ferraro et al., 2009). D’autres études ont montré que la perception subjective de la vulnérabilité est cruciale, la notion de bien-être étant d’ailleurs souvent utilisée pour la mesurer (Oris et al., 2016). Des départs difficiles peuvent révéler une vie où la vulnérabilité ne se ressent pas, tout comme un niveau social prometteur ne conduit pas nécessairement à un sentiment de sécurité d’existence, à un ressenti de bonheur (Mayer, 2015). ← 126 | 127 →

Par rapport à d’autres pays, nonobstant la corruption et tant d’autres imperfections, n’oublions pas que l’Inde est et reste la plus grande démocratie du monde : l’individu n’est pas là le plus vidé de sa substance. Mais qu’en est-il entre le public et le privé, lorsque l’on descend jusqu’au sein de son propre foyer où tous, et surtout toutes, n’ont toujours pas le même droit à la parole ? ← 127 | 128 →


1 Bien que de toute évidence au centre de préoccupations sociologiques, socio-psychologiques et psychologiques, ce domaine d’études est aussi largement développé en démographie, en histoire sociale, en anthropologie et en neurosciences (Levy, 2013).

2 La base de la réflexion du parcours de vie repose sur un questionnement du déroulement de la vie dans une articulation du biologique, du psychologique et du sociétal (Lalive d’Epinay, Bickel, Cavalli, & Spini, 2005; Marshall & Mueller, 2003). Ainsi, diverses disciplines ont conjugué leurs efforts et leurs savoirs pour aboutir à un courant de pensées plurielles, permettant d’interpréter au mieux un phénomène aussi complexe que l’existence humaine.

    En psychologie, l’investigation du cycle de vie et des différentes étapes qui le constituent a débuté dans la seconde moitié du 20ème siècle, à l’image des travaux d’Erik Erikson (1959) portant sur l’identité. Mais c’est véritablement la psychologie développementale (dite du lifespan) qui entama la réflexion autour d’un développement présent tout au long de la vie (et non plus uniquement sur une partie de celle-ci ou en apposant des frontières imperméables d’un âge à l’autre), avec les travaux de Baltes et de ses collègues parus dans les années 1980. Ces chercheurs vont pousser la réflexion pour montrer la variabilité des trajectoires, qu’ils qualifient comme multidimensionnelles (en tant que processus biologiques, historiques, culturels et de socialisation) et multidirectionnelles (tous les stades de l’existence comprenant leur lot de gains et de pertes, dans des proportions fluctuantes) (Baltes, Lindenberger, & Staudinger, 2006; Baltes, Staudinger, & Lindenberger, 1999). Ils soulignent ainsi que le développement n’est pas linéaire; au contraire, de nombreux facteurs entrent en jeu et expliquent la labilité des trajectoires. Toutefois, la critique principale portée à cette recherche par d’autres auteurs en science sociale concerne une prise en compte parfois insuffisante de l’impact de l’histoire et des normes sociétales sur le déroulement des vies (Lalive d’Epinay et al., 2005; Levy, 2013; Martenot & Cavalli, 2014).

    Dans une contradiction – ou une complémentarité – illustrative des préférences respectives de la psychologie et de la sociologie en termes d’approche analytique, c’est précisément la dimension d’interaction entre l’histoire au sens large et les biographies qui a initié les réflexions de cette seconde perspective sur le parcours de vie. La célèbre enquête de Glen Elder sur les Enfants de la Grande Dépression (1999 [1974]) a été fondatrice, au travers de l’observation des répercussions d’un événement sociohistorique majeur sur les trajectoires de vie ainsi que sur des institutions telles que la famille (Sapin, Spini, & Widmer, 2007). Analysant une enquête longitudinale entamée en 1920–21, l’auteur met en avant la notion de temporalité en démontrant que, suivant l’étape du parcours dans laquelle la personne se trouve (ou rapidement dit: l’âge de cet individu), les conséquences d’un trouble historique sur l’existence n’ont ni la même forme, ni la même portée.

    Proche de la sociologie à cet égard, la démographie a contribué au développement des méthodes quantitatives. Partant d’une perspective populationnelle alors assez éloignée des individus, mais s’appuyant sur des concepts favorable à l’intégration des approches du parcours de vie (risque et exposition, en particulier), la discipline a rapidement, dès les années 1980, nourri l’étude des événements qui infléchissent le déroulement des vies et des variables susceptibles d’expliquer ces transitions. Plus récemment s’est fait sentir la nécessité de passer à une analyse à la fois plus holistique et moins englobante, en considérant les trajectoires comme des processus complexes et multidimensionnels, en s’interrogeant sur la manière dont les biographies sont construites et sur les structures résultantes (Courgeau & Lelièvre, 1989; Guillaume, 2010). La diversité des vies requière le développement d’outils adaptés et de méthodes pour en appréhender la complexité (Antoine, Lelièvre, Collectif, & Gourgeau, 2006).

3 D’après les résultats de son étude longitudinale sur les Enfants de la Grande Dépression, Elder pose cinq principes de base au parcours de vie. Il reconnaît en premier lieu que le parcours de vie se développe de manière ontogénésique, suivant les constats de la psychologie développementale. En deuxième lieu, il précise que ces vies sont enchâssées et modelées dans un temps et un lieu historique particulier. Comme troisième postulat, il souligne le principe de temporalité des transitions de l’existence. Ainsi, la survenue d’un événement a des conséquences et des significations diverses en fonction de la position de l’individu dans son parcours. Quatrièmement, il relève l’idée que les individus ne se construisent pas en totale indépendance, mais bien de manière inter-reliée à leur entourage. Les transitions du parcours sont vécues collectivement, au travers de rites élaborés (par exemple le mariage, la naissance, le décès…) qui ont un effet structurant sur les vies (Sapin et al., 2007). Enfin, le cinquième axiome s’intéresse à la capacité d’agir des individus (agency en anglais) (Elder, 1994; Shanahan, Elder, & Miech, 1997). Cette idée édicte que les humains sont acteurs de leur vie, capables de faire des choix et de prendre des décisions qui construisent leur existence, bien qu’influencés par des contraintes structurelles et un contexte sociohistorique défini (Elder, 1994; Elder, 2002). Ces cinq principes présentent l’avantage d’être suffisamment larges pour inclure une palette considérable de domaines de recherche ; nonobstant, cette même largesse n’offre pas un cadre analytique et conceptuel spécifique (Levy & Bühlmann, 2016).

4 Il s’agit de l’«Etat-providence» ou «Etat-social» en français, une implication de l’Etat dans les lois, l’économie et le social en vue de fournir des prestations sociales pour la population.

5 La notion même d’état diverge entre les chercheurs européens et nord-américains, ce qui explique en partie l’attention différente portée aux institutions étatiques par ces derniers (Mayer & Schoepflin, 2009). En Amérique du Nord, l’état se réduit plus ou moins à un gouvernement et à son administration, expliquant que les études issues du monde anglo-saxon soulignent les transformations des structures des vies liées à des facteurs individuels de stratification d’âge et aux normes sociales, ainsi qu’à des facteurs collectifs historiques. A l’inverse, en Europe la société civile est davantage gérée par l’état, au travers des institutions sociales (Mayer & Schoepflin, 2009) et, dès les années 1970, les recherches sur le parcours de vie vont redresser la barre afin de se focaliser sur la dimension d’institutionnalisation des trajectoires au travers des changements culturels et démographiques, ainsi que de structure et des politiques sociales (Hagestad, 1990; Kohli, 1986; Mayer, 2004).

6 Dans la vision wébérienne, la classe est une dimension permettant de définir la structure sociale, réduite ainsi au niveau d’un simple paramètre (Chauvel, 2001; Levy, 2009).

7 Les intouchables sont considérés comme «hors-caste». Toutefois, par soucis de simplification, lorsque nous parlons de la caste comme d’une manière de classifier la société indienne, nous les incluons dans la réflexion. Dans la même idée, les castes ne sont valides que pour les personnes de confession hindoue, largement majoritaires. Néanmoins, nous incluons les affiliés à d’autres confessions dans la considération, car les normes sociales liées aux castes ont influencé la société indienne dans son ensemble.

8 En sociologie, les institutions représentent des structures sociales dotées d’une certaine stabilité dans le temps (Bourdieu, 1994). Cette définition peut correspondre aux organismes que nous qualifions ici de formels, mis en place par l’état et qui reposent sur des lois, des décisions politiques et sont gérées globalement par le gouvernement (comme l’école, la retraite, l’assurance chômage). Par ailleurs, cela peut également faire référence à des institutions que nous nommons informelles, car elles relèvent avant tout de la sphère privée: la famille, la religion, etc.

9 “[…] turn in any direction you like, Caste is the monster that crosses your path. You cannot have political reform, you cannot have economic reform, unless you kill this monster.” (Ambedkar, 1990 [1936], article 3 alinéa 13).

10 Les 60 ans et plus en Inde représentaient 8.9% de la population en 2015, en 2050 ils devraient atteindre les 19.4% (UN 2015 Word Population Prospects. The 2015 Revision).

11 Les mesures promotionnelles représentent les subventions à l’éducation, à la santé, etc., alors que les mesures protectives concernent les retraites, les congés maternité, les assurances de santé, etc. (Sakthivel & Joddar, 2006).

12 Sous l’Ancien régime (ou période préindustrielle), le ménage était un espace dans lequel s’opéraient la production et la consommation des ressources, la vie reproductive et la socialisation des jeunes. La vie était organisée et régulée par la famille et l’environnement local (Giddens, 2004 [1994]; Hareven, 1986, 1996; Mayer & Schoepflin, 1989). Avec l’avènement de l’industrie et des villes, cette organisation des trajectoires vole en éclats, sous le coup notamment du déplacement de la sphère du travail et de la formation hors du foyer, vers l’usine ou le bureau (Mayer, 2004; Mayer & Schoepflin, 2009). L’économie de marché se met à réguler le parcours de vie, au travers de l’état qui édicte des lois portant sur les âges minimaux ou maximaux (entrée à l’école, sur le marché du travail, au mariage, à la retraite). Au terme de ces évolutions, le Welfare State s’étend progressivement à l’entier des populations occidentales tout en couvrant de plus en plus de besoins, accroissant simultanément les emplois administratifs et du secteur public (Mayer & Schoepflin, 1989). L’Etat-nation tel qu’il est organisé en Europe continentale insuffle et propose des politiques sociales autour de différents domaines vitaux comme l’éducation et la formation, la santé, la vieillesse, l’assistance sociale, le travail (Weymann, 2009).

    Ce processus général d’institutionnalisation des parcours de vie a eu pour conséquences une libération et une déconnection d’avec les traditions, la religion et les communautés anciennes. Les formes d’institutionnalisations qui en découlèrent ont été classifiées selon deux types: structurelle et culturelle (Levy, 2009). La première s’appuie sur le lien entre la société et l’économie de marché et relativement peu sur une implication des individus (par exemple l’école), alors que la seconde décrit les formes de diffusion et de socialisation des représentations et des idéologies (par exemple le mariage). Autre découpage du processus, il peut affecter de manière directe les comportements humains (par exemple au travers de lois) ou de manière indirecte (par exemple au travers du nombre de places en crèches disponible) (Levy, 2009). Tout ceci conduit à un renforcement des normes et de la transmission de celles-ci (Lalive d’Epinay et al., 2005). L’effet fondateur des critères attribués à la naissance dans la construction des inégalités est ainsi renforcé par ces institutions.

13 Par le même phénomène, les structures des parcours de vie deviennent plus flexibles, plus individualisées et davantage autogérées qu’elles ne l’étaient avant l’industrialisation, ce à la fois en Europe et en Amérique du Nord (Heinz & Krüger, 2001). Malgré ces bouleversements, les étapes de l’existence sont globalement restées les mêmes et continuent de s’identifier aux étapes de la vie laborieuse: l’enfance qui englobe parfois l’adolescence, la jeunesse et l’entrée dans l’âge adulte (formation), puis la maturité (vie active) et enfin la vieillesse (dont le point de départ est la retraite) (Helfter, 2009).

14 La stratification sociale représente le classement des catégories sociales selon des strates hiérarchiques inégalitaires, généralement basées sur les ressources économiques mais pas uniquement. De fait, la stratification par âge est un marqueur fondamental de la société, aussi déterminant que peut l’être le sexe de l’individu ou son niveau de revenu (Macmillan, 2005; Settersten & Mayer, 1997). Elle révèle la division de la société en des groupes d’âge significatifs, qui diffèrent en valeurs sociales et en allocation des ressources (George, 1990).

15 Ces nouvelles étapes de la vie, relativement similaires à ce qui pouvait exister dans l’Ancien Régime, cachent une mutation des trajectoires qui subissent davantage de ruptures, de discontinuités, de va-et-vient qu’auparavant. Depuis les années 1960, une nouvelle évolution des parcours de vie prend forme, où le modèle standard de déroulement de l’existence est remplacé au profit d’une pluralisation des transitions. C’est ce qui a parfois été nommé la seconde phase d’individualisation (Shanahan, 2000). Ainsi, les auteurs constatent un amoindrissement des continuités dans les parcours contre une augmentation des ruptures et des responsabilités incombant aux personnes, soit une pluralisation ou déstandardisation des vies (Cavalli, 2007; Kohli, 2007). Tout en restant sous le joug des institutions, les individus connaissent une multiplicité des opportunités dans le domaine éducationnel, professionnel mais aussi familial. Ce constat est illustré avec la montée des changements de carrière, de la reprise des études, des divorces et des configurations familiales multiformes (Sapin et al., 2007).

16 Somme toute, cette augmentation est faible; de même, l’âge de 20 ans en moyenne pour le premier mariage dans un milieu urbain n’est guère éloigné de l’âge médian au mariage pour les femmes de toute l’Inde (urbaines et rurales) qui se situe à 17 ans (Guilmoto, 1996).

17 L’empowerment est un concept qui peut être traduit en français par l’«autonomisation», et qui correspond à l’idée de reprise de pouvoir ou de capacité d’agir à un groupe d’individus dominés, sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques auxquelles ils sont confrontés (Solomon, 1976; Zappi, 2013).

18 Soit entre CHF 7.40 et CHF 74.00 par mois (www.oanda.com, consulté le 22 novembre 2016).

19 Pauvreté et vulnérabilité sont des concepts proches mais pas identiques, bien que largement entremêlés (Chambers, 2006). Le premier représente des caractéristiques du groupe ou de l’individu, liées à une exposition aux risques reposant sur une situation socioéconomique: les populations pauvres possèdent peu de défenses (Thomas, 2008). Ainsi, la pauvreté représente un statut, le non-accès à un certain nombre de biens élémentaires. A l’inverse, la vulnérabilité est dynamique, c’est une composante du mécanisme de pauvreté, dont la signification est plurielle.

20 Depuis l’an 2000, l’ONU et le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) incluent également des indices de vulnérabilité dans leur classement des pays les moins avancés (Geronimi, 2013; Thomas, 2008, 2010).

21 Toutefois, ces mesures demeurent basées sur un seuil numérique et permettent peu de nuances dans les formes d’indigence (pauvreté et extrême pauvreté sont généralement les uniques échelons de la misère); ce malgré certaines tentatives de compréhension plus nuancée de la pauvreté, qui restent bien limitées, à l’image des 60’000 entretiens de personnes pauvres menés par la Banque Mondiale dans 60 pays au début du millénaire: Voices of the poor [http://web.worldbank.org/] (Cartier-Bresson, 2013).

22 Dans les années 2000, à la suite de ces préoccupations, les pays en développement mettent la lutte contre la vulnérabilité au centre de leurs programmes institutionnels d’action, afin d’agir en faveur d’une catégorie de nouveaux vulnérables issus des récents changements sociaux et économiques. Il s’agit des groupes tombés dans la pauvreté suite à un événement collectif ou individuel, que l’absence de protection sociale a laissé sombrer (working poor, travailleurs déqualifiés ou informels inférieurs, chômeurs,…) (Lautier, 2013). Avec le passage de l’ouragan Katrina, en 2005 aux USA, une réorientation de l’usage de la vulnérabilité vers les populations pauvres du Nord s’effectue. Les travaux permettent de montrer le lien qui existe entre les particularités géographiques, la densité humaine et les caractéristiques socioéconomiques de la population (Thomas, 2010).

23 La notion d’informalité est utilisée pour la première fois en 1972 par le BIT, qui la définit tout d’abord que par la taille réduite des unités de production; la dimension d’absence de protection ne sera ajoutée que 30 ans plus tard. Si la précarité est définie politiquement, l’informalité l’est institutionnellement (Bouffartigue & Busso, 2010).

24 Selon Marx et Engels, le prolétariat est composé de plusieurs catégories, l’une d’elle étant un «sous-prolétariat» ou main d’œuvre de remplacement, qui désigne une population dont les conditions de vie et surtout de travail sont inférieures au reste du prolétariat urbain (2014 [1845]). Les éléments qui la composent sont particulièrement pauvres et non organisés. La bourgeoisie se sert de cette armée de réserve pour faire pression sur le reste de la classe laborieuse, cherchant par cette division à contenir les germes d’une émancipation populaire. Pour ces auteurs, le capitalisme est fondamentalement instable, avance de crise en crise, vers une société de plus en plus inégalitaire où le désaccord entre les classes est inévitable (Marx & Engels, 1999 [1848]). Ainsi, dans la pensée marxiste, le moteur de l’histoire réside dans la lutte des classes et la classe bourgeoise s’oppose au prolétariat, en procédant par la division de la conscience de classe du peuple.

25 Jusqu’à la fin des années 1990, les experts européens dans le domaine de la pauvreté et des inégalités ne font guère usage du mot vulnérabilité ni de lien avec les concepts de risques ou de populations vulnérables, les sciences sociales utilisent toutefois des idées proches pour identifier une pauvreté multiforme (Thomas, 2010).

26 Il y a bien eu une certaine combativité institutionnelle à l’égard des inégalités, par exemple au travers des quotas de réservation, mais ces derniers ont davantage participé à fragmenter les pauvres, suivant le jeu des politiques (Saglio-Yatzimirsky, 2002).

27 Quatre tendances macroéconomiques définissent cette globalisation: l’internationalisation des marchés et l’augmentation de la compétition entre les pays; ce qui enjoint les états à diminuer leurs taxes sur le commerce, à déréguler et privatiser, en un mot: à libéraliser; à cela s’ajoute une interdépendance des acteurs via la croissance des réseaux d’individus (migrations) et des technologies de communication; enfin, l’importance des marchés mondiaux en parallèle d’une forte volatilité des marchés locaux, de plus en plus vulnérables face aux chocs économiques, sociaux et politiques (Buchholz et al., 2009; Mills & Blossfeld, 2003).

28 Deux écoles analysent cette situation. La première voit la désinstitutionalisation et la pluralisation des parcours de vie comme étant ralentie par des structures plus profondes, qui empêchent les institutions sociales de répondre trop vite aux changements (Riley & Riley, 2000; Schaie & Abeles, 2008). D’autres pensent que les forces comme la globalisation et l’économie de marché (qui provoquent la diminution de la protection sociale et des mutations dans le marché du travail et les structures familiales) agissent avec les changements démographiques pour éroder les institutions traditionnelles des sociétés industrielles et désinstitutionnaliser les parcours de vie (Esping-Andersen, 1999; O’Rand, 2004), ce qui mène à l’individualisation.

29 Les anciens risques (analphabétisme, maladies, chômage, pauvreté dans la vieillesse) ont été fortement présents jusqu’à la première moitié du 20ème siècle dans les sociétés occidentales, basés sur une absence d’information et de contrôle sur les hasards de la vie (O’Rand, 2004). Une réponse institutionnelle a pu être apportée à ces risques, qui a limité énormément leurs impacts négatifs (en particulier au niveau de la santé, comme le prouve la hausse de l’espérance de vie). Toutefois, de nouveaux risques sont apparus, basés sur une présence accrue de l’information (O’Rand, 2004). Les anciens risques sont considérés comme essentiellement exogènes, alors que les nouveaux risques sont davantage endogènes et rendent l’individu, plus que le groupe, vulnérable. Trois facteurs sont étroitement liés à cette individualisation des risques: le vieillissement, la privatisation des systèmes de protection sociale, la nouvelle économie (la flexibilisation du marché de l’emploi) (O’Rand, 2004).

30 Selon Beck et Beck-Gernsheim (2002), l’individualisation et la modernité auraient entraîné la fin des catégories de classe, d’emploi, de famille, ainsi que des rôles de genre, comme cadres aux identités individuelles et aux biographies. Les individus seraient devenus les maîtres de leur propre destin et les risques sociétaux se répartiraient de manière démocratique. Ainsi, Beck (1992) et Giddens (2004 [1994]) voient la société comme individuellement atomisée, où les sociétés du risque ne sont plus des sociétés de classe au sens marxiste du terme (Atkinson, 2007). Par ailleurs, les institutions et l’Etat-providence, ne viseraient plus les intérêts de groupe mais présumeraient que l’individu est acteur et responsable de sa propre biographie. Pourtant, la persistance des inégalités structurelles liées aux positions dans le système économique et la distribution hiérarchique des richesses amènent des auteurs à critiquer cette position (Atkinson, 2007; Chauvel, 2001; Oris, Gabriel, Ritschard, & Kliegel, 2017).

31 Les capitaux sont de caractères divers, dépassant les moyens financiers qui ne constituent pas l’unique forme de ressource à disposition des êtres humains (bien qu’au final, tout puisse se réduire au capital économique ou à l’accumulation du travail humain [Portes, 1998, 2000]).

32 A ce moment, l’adjectif «latent» représente un état de manque de ressources, dont les conséquences négatives ne sont pas encore visibles (Spini, Hanappi, Bernardi, Oris, & Bickel, 2013).

33 Avec la libération de la famille et du local qui caractérisent la modernité (Beck, 1992; Giddens, 1991) le parcours de vie devient un projet délibéré, alors qu’avant il résultait de décisions prises par la famille (Hareven, 1986, 1993). La modernité représente ainsi une première phase d’individualisation, laissant de l’espace à de nouveaux schémas de vie: chute de la mortalité infantile, augmentation de la longévité, accès accru à l’éducation et subséquemment réduction de l’étape laborieuse de la vie, régularisation du marché du travail et généralisation des systèmes de sécurité publique (Shanahan, 2000). Une seconde phase d’individualisation a ensuite lieu à la fin des années 1960, où la déstandardisation des trajectoires augmente encore drastiquement cette prise en main par l’individu de sa destinée (Kohli, 1986). Le parcours de vie passe entièrement sous l’autorité et la responsabilité de l’individu.

34 Le concept d’agency a été essentiellement envisagé sous deux angles: celui de la psychologie développementale (comme capacité de créer et de s’adapter à son environnement ou trait de personnalité) et celui du parcours de vie (capacité de choix, d’action sur les transitions). Selon Marshall et Clarke (2010), quatre types d’agency coexistent au sein de la vision du parcours de vie. Premièrement la capacité humaine à choisir intentionnellement. Deuxièmement les ressources de l’individu pour soutenir ce comportement intentionnel. Troisièmement le comportement des individus qui reflète leur intention. Quatrièmement la structure sociale et physique des choix, soit la structure des opportunités à disposition pour l’acteur. La première de ces quatre dimensions semble la définition idoine à utiliser ici.

35 Les événements de rupture peuvent être normatifs ou non-normatifs, attendus ou inattendus pour des raisons de timing (survenant trop tôt ou trop tard, au «mauvais» âge), de deséquencialisation (inversion dans l’ordre des transitions espérées) (Neugarten & Hagestad, 1976; Neugarten et al., 1965; Settersten, 2004).