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Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

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Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

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Introduction

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Introduction

«J’ai préféré me concentrer sur des acteurs plus modestes, souvent invisibles : les gens ordinaires, les femmes, les enfants, les castes répertoriées […]»

(Butalia, 2002, p. 18)

Depuis la concrétisation du parcours de vie en tant que domaine d’étude à part entière, plusieurs auteurs ont ausculté le contexte sociétal pour comprendre les biographies. L’analyse de la modernisation des sociétés industrielles (puis post-industrielles) a par exemple participé à éclaircir les mutations dans les trajectoires au cours de ces dernières décennies (Kohli, 1986). De même, les institutions ont été considérées comme centrales dans la construction et la définition des trajectoires en Occident (Mayer, 2004). D’autres chercheurs se sont penchés sur les politiques sociales (Vrancken et Thomsin, 2008) ou encore sur le processus de mondialisation (Buchholz et al., 2009; Lalive d’Epinay, 2012) comme source de modélisation des vies humaines. Avec ce dernier constat, il est apparu d’autant plus nécessaire de dépasser les frontières de l’Occident (dans lequel se trouvent enfermées encore la grande majorité des études sur les parcours de vie) pour aller explorer l’alchimie sociale des vies au sein des masses démographiques des pays du Sud.

Comment les individus perçoivent-ils les événements marquants qui orientent leur existence ? La notion associée de changement constitue le levier principal de notre étude. Ce concept est précisément issu du champ d’étude des parcours de vie, qui préconise que les vies sont scandées par des «moments charnières», reliant entre elles les différentes étapes de l’existence (Elder, 1998). Comme l’a souligné Clausen (1995), un des angles d’attaque les plus fructueux pour étudier les vies humaines consiste à se pencher sur les transitions vécues par les individus au cours de leur développement. L’analyse de ces bifurcations permet de saisir les éléments clés qui façonnent les existences (Bessin, Bidart, & Grossetti, 2010; Bidart, 2006a). C’est l’objet de ce livre, qui se focalise sur les événements et changements marquants de l’existence. Notre travail ambitionne de relever simultanément un autre défi car les «passages» ne permettent de ← 1 | 2 → saisir l’enchaînement des étapes de la vie qu’à condition d’être compris dans leurs cadres culturel et historique. A cet égard, la recherche a bien établi que les contextes influencent le nombre et le type des événements et changements (Glasner, van der Vaart, & Belli, 2012; Longo, Bourdon, Charbonneau, Kornig, & Mora, 2013).

Cadres et contextes, dans le temps et dans l’espace, spécifient profondément notre investigation, qui a été conduite dans un environnement pour le moins particulier. Suivant la proposition de Dale Dannefer (2003) d’élargir l’observation de l’existence humaine à des recherches comparatives internationales et interculturelles, de déborder l’espace atlantique pour bâtir les fondations d’une «géographie globale» des parcours de vie, c’est dans un pays asiatique en émergence, cumulant normes traditionnelles et mutations liées à la modernité et à la globalisation, que nous nous situons, en Inde.

L’Inde et Mumbai comme environnements de recherche

L’urbanisation est l’un des premiers facteurs de changement, encastré dans les dynamiques démographiques, économiques et sociales. La population indienne est aujourd’hui évaluée à plus de 1.3 milliard d’individus, dont 377 millions résident en ville (Pison, 2015). Dans un pays où la majorité de la population vit encore dans les campagnes, l’armature urbaine indienne est dominée par des mégapoles immenses qui sont parmi les plus grandes au monde. Elles concentrent les forces de production, parmi lesquelles une réserve de travailleurs à bas prix, qui s’entassent dans des quartiers miséreux (Nijman, 2015; Vincent-Geslin, Pedrazzini, Adly, & Zorro, 2015).

La visibilité des inégalités socioéconomiques par la concentration et l’exposition des masses ne sera sans doute jamais aussi apparente qu’elle peut l’être dans ces megacities indiennes que sont Mumbai, Delhi ou Kolkata (Marchal & Stébé, 2012; Narayan, 2014). En effet, comme tant d’autres pays marqués par la colonisation occidentale et le sous-développement qui s’en est suivi, le continent indien se transforme avec l’ouverture au marché international des années 1990 (Drèze & Sen, 2013). La croissance exponentielle des bidonvilles se situe dans cette dynamique historique. L’augmentation du nombre de personnes résidant en milieu urbain, dans des conditions de profond dénuement, manifeste un urbanisme chaotique, ← 2 | 3 → dérégulé. Ces slums1 sont l’un des enjeux premiers du pays, représentant des formes de vie et d’habitat indignes, mais majoritaires dans les mégapoles de l’Inde contemporaine (Subbaraman et al., 2012).

Emblème de ce pays de contrastes dont elle est la capitale économique et financière autant qu’une vitrine de ses inégalités, Mumbai – et ses bidonvilles – ont récemment été mis sous le feu des projecteurs par le film Slumdog Millionnaire, réalisé par Danny Boyle. Plus de la moitié des habitants de la cité vivent dans ces taudis2 qui se mêlent aux constructions en dur, à l’ombre de gratte-ciels luxueux, révélant une fracture sociale abyssale. Le manque de régulation du marché du logement, la privatisation et la libéralisation conduisant à une prolifération des emplois informels, les politiques fiscales régressives inaptes à assurer une protection sociale aux plus pauvres, produisent et reproduisent en série des individus précaires. L’inégalité est également entretenue par des politiques discriminatoires, ainsi que des normes socioculturelles parfois très anciennes, de genre, de caste et de classe. Les groupes vulnérables, les femmes en particulier, sont affectés, ne possédant pas d’accès à la propriété, au crédit, à l’éducation, à la santé ou à toute autre forme de ressource.

Subjectivité et simplicité comme méthodes d’enquête

A l’image de beaucoup de pays du Sud, et plus encore en tant que géant démographique, l’Inde intéresse les scientifiques qui étudient des populations au sens large. Mais comprendre le déroulement des vies humaines implique un travail différent, positionné au plus près des individus. Les deux approches ne s’opposent pas. Au contraire, l’alliance d’une compréhension macro et d’une analyse plus micro est essentielle pour saisir les modifications des parcours de vie et les causes de ces changements.

Dans le cadre de ce livre, tout particulièrement dans l’optique de laisser aussi directement que possible la parole aux actrices et aux acteurs, c’est au travers de la perception des grands moments à la fois personnels et sociohistoriques qui ont marqué leur existence, que le contexte du vécu ← 3 | 4 → a été appréhendé. Ce lien entre vie privée et histoire globale n’est pas une réflexion spontanée de la part de celles et ceux qui ont bien voulu nous répondre, et ce quel que soit le sens de la causalité: que l’être humain se positionne en tant qu’architecte de l’histoire ou jouet de ses contraintes (Mills, 1997 [1959]). S’intéressant aux relations micro-macro à travers la socialisation3, Richard Settersten (2002) recommande de se focaliser sur la dimension subjective, en se demandant si les individus ont, ou n’ont pas, conscience de participer à la reproduction des normes sociales, ainsi qu’aux grands événements qui affectent la trame de l’histoire.

Les enquêtes sur la perception des changements ou événements marquants au cours de la vie mettant en lien la biographie et le contexte sociétal restent rares (Bidart et Gosselin [2014]). Plusieurs d’entre elles ont cependant démontré que les personnes interrogées évoquent des événements sociohistoriques parmi les souvenirs qui les ont marqués (des moments forts ayant impacté leur vie, comme des guerres [Crenner, Guérin, & Houseaux, 2002; Golaz & Lelièvre, 2012]). Deux modalités d’enquête ont obtenu ce résultat: soit par questionnement différencié, d’un côté le personnel et d’un autre l’historique (Lalive d’Epinay et al., 2012; Lani-Bayle et Mallet, 2006; Oddone et Lynch, 2010), soit au sein d’une même question portant sur les événements en général, laissant à l’individu le soin d’apprécier lui-même ce qu’il souhaite donner comme information (Crenner et al., 2002; Laborde, Lelièvre, & Vivier, 2012). Il arrive que dans les études où les questions ne sont pas différenciées, les répondants mélangent les informations biographiques et sociohistoriques. C’est pour gérer ce risque que notre enquête suit la première approche et questionne séparément l’appréhension de l’histoire globale, le vécu collectif, d’une part, et d’autre part la mémoire du parcours de vie individuel. Cela nous permet aussi de les situer l’une par rapport à l’autre.

Un premier terrain réalisé en 2012 avec l’appui d’une ONG locale a permis de récolter plus de 600 questionnaires auprès d’une population difficile d’accès : les résidents de bidonvilles situés au centre de Mumbai. Femmes et hommes âgés de 20 à 85 ans ont répondu à quelques questions ouvertes, remarquables par leur simplicité (quels ont été les changements personnels de cette dernière année / quels sont les tournants les plus ← 4 | 5 → marquants de votre vie / quels sont les changements sociohistoriques les plus importants). Ce faisant, c’est clairement la voix des pauvres que nous voulions capter et le mythe que la dureté objective de leurs conditions de vie ne leur laisse pas de marge pour la subjectivité, pour le ressenti, que nous voulions briser.

Par la suite, nous avons éprouvé le besoin de réaliser un second terrain d’enquête, hors des taudis, dans un quartier de classe moyenne inférieure (les individus logeant également à Mumbai mais dans des immeubles en dur), surtout à titre comparatif, afin de spécifier les résultats issus du premier terrain, dont l’interprétation aurait été délicate autrement. Jusqu’à un certain point, il permet d’attribuer ressemblances ou différences entre les deux quartiers au contexte culturel ou à un environnement de misère. Ce second échantillon, récolté en 2014 et également constitué de plus de 600 répondants, a aussi permis d’illustrer la situation d’un groupe social en émergence dans l’Inde urbaine moderne.

Questions de recherche autour de la vulnérabilité dans les parcours de vie

L’objectif premier de cette recherche est donc celui de parvenir à rendre audible la voix des pauvres de Mumbai, d’écouter et d’utiliser la mémoire de leur existence pour en identifier les moments cruciaux, les événements sociohistoriques ayant défini leurs trajectoires. La subjectivité est résolument au centre de ce livre, mise en exergue au travers de trois questions spécifiques : la capacité d’agency (le fait de pouvoir décider, choisir les événements marquant de sa vie) pour des individus pauvres et moins pauvres dans un pays émergent du Sud, les dimensions de stress perceptibles au travers de cette mémoire, ainsi que de bien-être (par l’analyse des moments de malheur ou de bonheur ressentis par les répondants). Ces interrogations traversent le livre avant de se ramasser dans un dernier chapitre spécifique.

La seconde dimension qui se situe en filigrane de ce livre est la mise en application des théories occidentales du parcours de vie dans un monde extra-atlantique. Nous l’avons dit, les recherches dans ce champ d’étude ont souvent porté sur une compréhension institutionnelle de celui-ci, considérant l’impact des institutions formelles sur le déroulement des vies. Dit autrement, en posant des règles et en organisant des institutions à divers moments et dans plusieurs domaines de la vie, l’Etat-providence «à l’occidentale» a construit son rôle de protecteur contre les aléas prévisibles ← 5 | 6 → et imprévisibles de l’existence (chômage, parentalité, maladie, etc.), de réducteur des inégalités et de médiateur des conflits sociaux (Justino, 2007), tout en devenant l’organisateur des trajectoires humaines (Marshall & Mueller, 2003). En Inde, où de telles structures étatiques restent essentiellement absentes ou inaccessibles, voire sont en train de régresser en termes de prestations – aménagements sanitaires, électricité, transports, télécommunications, santé, éducation, etc. – au profit d’entreprises privées ou à la charge d’ONG (Roy, 2014), ce sont les relations familiales qui servent de support tout au long du parcours de vie et qui sont capitales au quotidien (Heuzé, 1989). Ce processus est récurrent dans les pays du Sud4, où les restrictions budgétaires sont élevées, les capacités étatiques de récolte des impôts faibles et les failles du système économique nombreuses (Justino, 2007). Quels seront les impacts de ces enjeux sur les modes de vie des individus et des familles et sur la perception que nous en restitue leur mémoire ?

Finalement, le troisième axe de recherche concerne la confrontation des traditions, qui englobe le système pour ainsi dire unique des castes jusqu’aux pratiques religieuses en passant par le principe de la dot, avec les visions de nouvelles générations qui vivent l’entrée dans la globalisation. Comment les jeunes ressentent-ils, au temps de la communication instantanée et universelle, les normes sociales d’antan ? Comment les personnes âgées perçoivent-elles les nouvelles opportunités qui ne leur ont pas été offertes ? Mais aussi, quelle avancée de la condition féminine en Inde, pays où le rapport de masculinité5 déséquilibré et où l’équité entre les genres est un objectif difficile à atteindre ? En résumé, il s’agit d’appliquer à l’Inde urbaine les questions de genre et de générations qui recoupent les enjeux de ← 6 | 7 → modernisation. Mais il faudra aussi revenir sur l’impact d’être pauvre dans un environnement de pauvreté de masse, d’être femme face aux discriminations et aux violences, d’être circonscrit dès l’enfance à une caste et une classe sociale qui déterminent les avantages de la vie, mais surtout les désavantages (accès à l’éducation, à un travail formel, à un logement décent…).

Outre le souci évident d’observer la vulnérabilité présente dans les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, ce livre cherche donc à dépasser l’a priori selon lequel les habitants des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

La vulnérabilité en tant que sujet de recherche en sciences sociales et humaines a le vent en poupe depuis le début du nouveau millénaire, autant en francophonie qu’ailleurs (Bresson, Géronimi, & Pottier, 2013; Misztal, 2011). Rassemblant des concepts issus de différents domaines (fragilité pour la gérontologie, précarité et pauvreté pour la sociologie, l’économie et la socioéconomie, dépression ou désordre en psychologie), ce terme repose sur une transdisciplinarité qui lui donne une assise théorique considérable (Spini, Hanappi, Bernardi, Oris, & Bickel, 2013). C’est sans doute aussi ce qui explique le débat continuel des chercheurs autour de sa définition (Oris, Roberts, Joye, & Ernst Stähli, 2016), cette imperfection offrant parallèlement l’opportunité d’une réinterprétation permanente, en adéquation avec le sujet étudié. En effet, au sein de sociétés mouvantes, auxquelles la globalisation des marchés tend à imposer des logiques communes malgré des contextes institutionnels divergents, dont les ressortissants tracent leur destinée de manière individuelle dans des espaces de contraintes et d’opportunités, sous le joug d’une incertitude de plus en plus marquée, un besoin croissant se faisait sentir pour l’utilisation d’une notion plurielle, rassembleuse et capable d’adaptation face aux nouvelles formes d’instabilité qui marquent nos vies (Bresson et al., 2013; Spini et al., 2013).

***

Le premier chapitre de ce livre est l’occasion de poser quelques jalons de la situation de l’Inde urbaine d’aujourd’hui. Une première section offre un bref retour sur les événements historiques ayant marqué le 20ème siècle. Après quoi, nous nous penchons sur l’émergence des mégapoles du pays, avec bien entendu au centre la formation du pôle urbain de Mumbai. L’urbanisation de cette ville est décortiquée dans une seconde section, afin d’expliquer au mieux la formation des bidonvilles et leur aspect actuel. Le chapitre s’achève sur une description des structures sociales, des ← 7 | 8 → inégalités et des discriminations culturelles qui minent la population indienne à l’orée du 21ème siècle.

Les connaissances théoriques nécessaires à l’encadrement de la réflexion autour des résultats empiriques sont exposées dans le chapitre 2. Sans prétention d’exhaustivité, nous revenons sur plusieurs notions phares du parcours de vie, mais également des structures sociales : caractéristiques de classe et de caste assignées à la naissance, stratifications sociales d’âge et de sexe, influence des institutions normatives informelles telles que la famille et la religion. Nous poursuivons avec une focale sur les temporalités qui déterminent les trajectoires de vie : notions d’âge, de cohorte et de génération qui participent à situer l’individu dans son propre parcours ainsi que dans l’histoire. Enfin, une quatrième section met davantage l’accent sur le concept de vulnérabilité, en offrant un panorama des études. A partir de l’observation de la pauvreté dans le monde francophone, nous présentons la théorie de la société du risque avant de passer aux multiples facettes de la vulnérabilité : ressources et capabilités, processus d’avantages et de désavantages cumulatifs, stress et inégalités sociales. Pris ensemble, ce savoir de base amène les outils pour comprendre une situation aussi complexe que celle de la précarité au sein d’un monde en pleines turbulences (l’Inde), dans une ville traversée par la ségrégation spatiale (Mumbai), pour des personnes supportant le poids tant des anciennes normes que des nouvelles injonctions liées à la modernité.

Une présentation des outils méthodologiques, du protocole de l’enquête, ainsi que des questions qui constituent le questionnaire, fournissent matière aux deux premières sections du chapitre 3. Par la suite, un retour sur la genèse du projet ainsi que sur les terrains offrent une compréhension de leur déroulement mais aussi des biais qui ont pu surgir sous les contraintes matérielles rencontrées. Les échantillons finaux sont ensuite exposés, ainsi que les techniques de codification des réponses employées. La dernière section du chapitre est un retour critique sur les réponses obtenues, afin de situer leur qualité en regard des biais méthodologiques évoqués.

Les chapitres 4, 5, 6 et 7 composent la partie empirique de ce livre recouvrant l’analyse des parcours de vie individuels. D’abord en analysant la distribution des événements personnels entre les diverses positions d’âge puis au cours de l’existence, ensuite en revenant sur les contenus des souvenirs, nous posons ici un premier tableau de ce qui constitue les événements marquants de la vie à divers moments du parcours, selon le sexe et le lieu de résidence (chapitre 4). Le chapitre 5 revient plus en détail ← 8 | 9 → sur les dimensions d’éducation, de profession et de situation économique des individus, afin de comprendre les enjeux liés au niveau de vie des répondants présents dans la perception des événements de l’existence. Le chapitre qui suit se penche sur les évocations familiales (mariages, naissances et décès avant tout), centrales dans les vies des Indiennes et des Indiens. En outre, le chapitre 6 propose de mettre l’emphase sur les dimensions de genre et de générations, afin de saisir les possibles sources de conflits au sein de la population observée. Enfin, une particularité des changements cités par les habitants de Mumbai est le nombre conséquent de mentions de santé. Ces dernières font l’objet du chapitre 7, illustration s’il en est de la condition vulnérable des populations du Sud, marquée par une ancienne (quoique pas si lointaine) présence des maladies infectieuses, ainsi que par une nouvelle montée des risques sanitaires en lien avec la globalisation (manque d’exercice, mauvaise alimentation, progression des maladies chroniques).

Différant pour des raisons évidentes d’avec les chapitres précédents, le huitième fournit une compréhension des vulnérabilités environnementales rencontrées par les habitants de Mumbai, au travers de l’analyse des réponses à la question portant sur les changements sociohistoriques. Sans équivoque, les éléments rapportés par les individus soulignent l’extrême précarité de l’existence face aux aléas naturels (majoritairement les inondations), mais aussi les conséquences du traumatisme que fut la Partition du pays en 1947, qui se perçoivent au travers des évocations des pogroms interreligieux et des attentats qui ont scandés les trois ou quatre dernières décennies, ainsi que la médiatisation des violences affectant avant tout les femmes. Les caractéristiques de lieu de résidence, de sexe et d’âge des répondants sont particulièrement cruciales pour comprendre les impacts de tels ou tels souvenirs sur les mémoires.

Finalement, le chapitre 9 prépare la conclusion en creusant diverses dimensions plus fines de la subjectivité. Dans une première section, les notions d’agency et d’individualisation permettent de sonder l’impact de la modernité sur les souvenirs des cohortes étudiées. Une seconde partie revient sur le stress perceptible dans les tournants de l’existence, ainsi que la forme que celui-ci peut prendre. La troisième et ultime section s’ouvre sur une réflexion à propos de l’évaluation des changements en termes de bien-être, au regard de toutes les vulnérabilités perçues. Les événements marquant les trajectoires des Indiennes et des Indiens interrogés peuvent-ils tout de même être qualifiés d’heureux ? ← 9 | 10 →


1 Le mot anglais slum est un synonyme de «bidonville», apparu à Londres dans les années 1820 pour parler de l’habitat insalubre des familles pauvres. D’origine misérabiliste, il est à présent largement utilisé pour évoquer les taudis en Inde, à l’image du terme de favela désignant les quartiers informels pauvres du Brésil (Marchal & Stébé, 2012).

2 Terme utilisé ici sans distinction comme un synonyme de bidonville, de slum, d’habitat précaire ou informel.

3 Soit la transmission de valeurs entre générations (Mayer, 2004), ou le «processus par lequel les individus, en acquérant les compétences nécessaires, s’intègrent à une société, et la manière dont une société se dote d’un type d’individu.» (Martuccelli, 2005, p. 2).

4 Tout au long du texte, malgré les imperfections de ces différentes expressions, nous utilisons de manière interchangeable des termes tels que «pays du Sud», «pays moins développés économiquement», «pays en développement» pour désigner les nations qui connaissent encore une transition des multiples modes de vie traditionnels vers un mode de vie considéré comme moderne (s’appuyant sur le modèle de la révolution industrielle européenne). De même, nous attribuons la dénomination de «pays du Nord», «pays les plus développés économiquement» ou «pays occidentaux» aux Etats ayant un fort produit intérieur brut ou un indicateur élevé de développement humain (autrement dit, des pays où la majorité de la population accède à tous ses besoins vitaux, c’est-à-dire avoir accès à un logement décent, à l’eau potable, à la santé, à l’éducation, et à la nourriture).

5 Autrement appelé sex ratio, il s’agit du rapport entre le nombre d’hommes et de femmes au sein d’une population.