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Les origines du baby-boom en Suisse au prisme des parcours féminins

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Aline Duvoisin

L’ampleur et l’exceptionnalité qui ont caractérisé le baby-boom ont concouru à en construire une représentation dénuée de nuances. L'ouvrage interroge alors l'hétérogénéité qui a caractérisé ce phénomène dans le contexte suisse. Dans une perspective de parcours de vie et en recourant à des méthodes mixtes, l'interrelation des trajectoires familiales et professionnelles des cohortes féminines est examinée au regard du système de valeurs promulgué dans la société suisse de l'époque pour montrer comment un phénomène d’ampleur a pu être le produit d’une diversité de parcours de vie. Si l'ouvrage se concentre sur la Suisse, le développement de l’approche méthodologique mixte qu'il propose offre un cadre d’analyse renouvelé, dont les apports pour la compréhension du baby-boom peuvent être transférer à divers contextes nationaux et à l'étude d'autres phénomènes démographiques.

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Introduction

Introduction

Un baby-boom est une augmentation considérable des naissances, un pic de natalité dont la durée peut être variable. Plusieurs hausses ponctuelles des naissances se sont produites dans certains pays occidentaux durant le 20e siècle. On peut citer par exemple la croissance de la fécondité en Norvège en 1920 qui a suivi l’éradication de la grippe espagnole (Mamelund, 2004), celle qui a débuté avec le décret de 1966 interdisant l’avortement en Roumanie (Berelson, 1979) ou encore l’accroissement qui a été corollaire à l’introduction de politiques familiales en Allemagne de l’Est, en Union soviétique, mais aussi en Suède, dans les années 1980 (Monnier, 2007). Cependant, aucune de ces inflexions ne peut se comparer aux niveaux de fécondité observés durant les années 1940–1975 dans un grand nombre de pays occidentaux (Monnier, 2007), auxquels « le » baby-boom fait couramment référence.

Ce phénomène a été bien identifié au nord-ouest de l’Europe (Allemagne, Autriche, Belgique, Finlande, France, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Unis, Suède, Suisse), au Canada et aux Etats-Unis (Monnier, 2007). Des études récentes (Reher, 2015; Van Bavel & Reher, 2013) montrent que des pays d’Océanie (l’Australie, la Nouvelle-Zélande), d’Europe de l’Est (Pologne, République Tchèque) et même certains pays en développement (Reher & Requena, 2015) ont également connu cette reprise historique de la fécondité. Cette vaste étendue géographique masque évidemment des spécificités nationales : les populations concernées ont connu un baby-boom d’une durée, d’une intensité et d’un volume passablement différents. Néanmoins, certains points communs sont identifiables comme le souligne le panorama international dressé par Jan Van Bavel et David S. Reher (2013).

Parmi ceux-ci, l’imprévisibilité et la simultanéité de l’inversion des comportements féconds sont particulièrement notables. Le baby-boom a marqué une interruption brutale du déclin de la fécondité, engagé depuis la fin du 19e siècle. Cette baisse était d’ailleurs tellement soutenue que quasiment tous les pays d’Europe se trouvaient sous le seuil de renouvellement des générations durant les décennies 1920–1930 (Van Bavel, 2010). Un climat de crainte face à un possible déclin démographique avait d’ailleurs gagné les sociétés industrielles à cette période, et cet enjeu constituait l’une des principales préoccupations de la recherche démographique au début des années 1940 (Demeny, 2006). Un groupe d’experts (démographes de l’université de Princeton) mandaté par la Société des Nations pour étudier ce « problème » de dépopulation avait d’ailleurs projeté que cette baisse de la fécondité allait se prolonger de façon durable, jusqu’en 1970 (Van Bavel, 2010; Monnier, 2006). La reprise de la natalité observée durant les années 1940 était ainsi considérée comme passagère et accidentelle (Sauvy, 1948). Rien ne laissait en effet prédire qu’autant de pays aux contextes socio-économiques et politiques si variés, allaient connaître une inversion presque simultanée des comportements reproductifs.

L’imprévisibilité, l’ampleur et la généralisation du baby-boom lui a donc conféré un caractère unique et « bouleversant », à la façon d’une catastrophe naturelle :

« Birth quake : a totally unexpected, earth-shattering, and ground-breaking event experienced not just in the United States, but in virtually the entire Western industrialized world during the 1950s and 1960s, as birth rates erupted and the number of babies born annually in many countries nearly doubled within just a few years » (Macunovich, 2002, p. 1)

Toutefois, en raison même de son étendue, l’hétérogénéité que ce phénomène a pu revêtir n’a été que peu étudiée et le questionnement, pourtant classique en démographie, des différentiels de fécondité a été négligé pour cette période (Van Bavel & Reher, 2013). L’ampleur et l’exceptionnalité qui caractérisent le baby-boom ont en effet concouru à en construire une représentation dénuée de nuances et la recherche demeure lacunaire au sujet des mécanismes socioculturels et socioéconomiques qui ont entouré la genèse de ce phénomène. Si dans les croyances populaires, les causes de sa survenue sont encore bien souvent associées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, force est de constater que la littérature « classique » ne fait état d’aucune conclusion qui fasse consensus ; qui plus est, la recherche s’est largement concentrée sur les Etats-Unis au travers d’analyses se situant au niveau macro.

Afin de pallier ces lacunes, plusieurs études récentes ont eu pour ambition d’affiner la compréhension des transformations qui ont accompagné le baby-boom, dans différents contextes nationaux et en comparaison internationale, notamment en mettant l’emphase sur les individus, acteurs de cette période. Ce renouvellement de la recherche sur le baby-boom en sciences sociales s’est déployé selon deux perspectives méthodologiques.

En premier lieu, une série de travaux adoptant une approche qualitative directe (par des entretiens) et indirecte (au travers de sources secondaires) s’est attelée à dégager les valeurs et normes sociales entourant la nuptialité et la famille dans le contexte de l’époque (Rusterholz, 2017; Bonvalet, 2015; Bonvalet, Clément, & Ogg, 2011; De Luca Barrusse, 2014; De Luca, 2005b; Sánchez-Domínguez & Lundgren, 2015). Dans cette démarche, les motivations et idéaux personnels qui ont conduit les individus à adopter certains comportements reproductifs sont interrogés à la lumière des significations et des résonnances sociales et normatives qui pouvaient leur être attribuées et qui ont influencé les choix individuels. Parmi ces études, les répercussions des valeurs transmises au travers des différents canaux de socialisation durant la jeunesse des parents des baby-boomers, ainsi que des normes conjugales et parentales dominantes lors de leur transition à l’âge adulte, ont été particulièrement interrogées. Elles montrent par ce biais que les prescriptions normatives au sujet de la vie familiale se sont répercutées de façon variée dans les trajectoires individuelles.

En second lieu, des apports quantitatifs se sont attachés à déconstruire l’homogénéité supposée du baby-boom à la lumière du niveau de formation, puisqu’il s’agit d’une variable clé de différentiation sociale couramment utilisée dans les recherches sur les différentiels de fécondité. Les travaux menés dans cette perspective (Beaujouan, Brzozowska, & Zeman, 2016; Gauvreau & Laplante, 2016a, 2016b; Reher & Requena, 2015; Van Bavel et al., 2015; Reher & Requena, 2014; Requena & Salazar, 2014; Sandström, 2014; Van Bavel, 2014) montrent non seulement l’existence d’une diversité des comportements féconds, mais aussi que cette hétérogénéité sociale s’est transformée au cours du baby-boom. En effet, les cohortes successives de mères à l’origine du phénomène ont bénéficié d’une élévation progressive du niveau d’instruction qui a transformé la composition sociale de la population féminine et, dans une certaine mesure, ses opportunités de vie, en particulier professionnelles. Dans cette optique, la cohorte constitue une entité porteuse de changement social (Ryder, 1965) qui doit être considérée pour articuler biographies individuelles et histoire collective. Les auteurs de ces études quantitatives supposent à cet effet l’existence d’un affaiblissement générationnel des valeurs opposant les sphères familiales et professionnelles dans les parcours de vie féminins.

Dans le prolongement de ces renouvellements de la recherche centrés sur les mécanismes entourant la genèse du baby-boom, cet ouvrage interroge l’hétérogénéité qui a caractérisé ce phénomène, dans un contexte où ce questionnement n’a été que marginalement traité, celui de la Suisse. En outre, cette problématique sera approchée dans une perspective mixte qui allie les approches quantitatives des différentiels sociaux et les démarches qualitatives des influences normatives. Nous mobiliserons ainsi successivement des données d’enquêtes et des entretiens qualitatifs, dans une combinaison d’analyses macro et micro dont l’objectif est d’apporter un éclairage sur les trajectoires féminines à l’origine du baby-boom. L’adoption d’une perspective de parcours de vie ressort en outre comme un apport essentiel permettant de relier les deux perspectives renouvelées du baby-boom, ce qui constitue une de nos ambitions.

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L’impact du contexte sociohistorique sur le déroulement de la vie a été démontré par les nombreux auteurs qui ont participé à développer le concept du parcours de vie. Parmi les principes fondateurs de ce champ d’étude (Elder, 1999 [1974]; Giele & Elder, 1998), le contexte sociohistorique ainsi que les relations qui gravitent autour de l’individu (vies liées) doivent être considérées pour appréhender les trajectoires individuelles. Le parcours de vie d’une personne s’inscrit donc à un moment et dans un lieu donnés et cet ancrage participe à construire et infléchir les différentes trajectoires qui le composent et qui sont inter-reliées : professionnelles, familiales, résidentielles, etc.

Le mouvement de modernisation qu’ont connu les sociétés occidentales, avec notamment l’industrialisation et l’urbanisation, est également marqué par la multiplication des institutions dès le milieu du 19e siècle (e.g. instauration de la scolarité obligatoire, des obligations militaires, développement des systèmes d’assurances sociales, des instruments législatifs). Ces dernières, en poursuivant leurs propres desseins, ont concouru à établir des seuils d’âge régulant l’accession à certaines sphères de la société et, par-là, l’acquisition de certains droits et statuts (e.g. l’âge légal de la retraite, la majorité civique, l’école obligatoire). Comme Kohli (1986) l’a montré, l’âge a ainsi perdu sa seule fonction de « marqueur » permettant de situer un individu entre sa naissance et sa mort1. Il est alors devenu central pour organiser le déroulement de la vie de l’ensemble des individus en une succession de séquences précises et ordonnées, établissant ainsi un lien normatif entre l’âge chronologique, les étapes vécues et l’agencement de ces dernières. Par conséquent, les transitions entre les phases de l’existence se sont peu à peu concentrées sur certains moments de la vie, conduisant à une homogénéisation (standardisation) des trajectoires qui aurait atteint son apex durant les décennies 1950–1960 (Sapin, Spini, & Widmer, 2014; Cavalli, 2007; Lalive d’Épinay, Bickel, Cavalli, & Spini, 2005). Alors que l’individu des sociétés occidentales modernes est peu à peu devenu l’unité principale de la vie sociale, la standardisation des parcours de vie a contribué à instaurer un nouveau type de contrôle social, qui ne passe plus par les communautés locales mais par un ensemble de règles intériorisées sur la façon de mener sa vie (Kohli, 2007, 1986) : « It has thus come to provide a self-evident frame of reference or « horizon » […] for orientation and planning in life » (Kohli, 2007, p. 256), dont l’Etat-social s’est fait le gardien (Mayer & Müller, 1996; Mayer & Schoepflin, 1989).

Ce processus de standardisation qui marqua les sociétés occidentales modernes s’est structuré autour de la vie active. Dans les générations étudiées ici, le fonctionnement économique, les institutions et les normes auraient donc conjugué leurs effets pour générer un modèle-type de parcours de vie organisé en trois étapes : l’instruction, la vie professionnelle et la retraite (Kohli, 1986)2. Cependant, l’existence de ce modèle unique a été contestée pour deux raisons principales. Premièrement, comme l’auteur le reconnait d’ailleurs lui-même quelques décennies plus tard (Kohli, 2007), il n’est pas adapté aux trajectoires féminines qui n’avaient pas à l’époque le même rapport à l’emploi salarié que les hommes. La nécessité de considérer les parcours de vie en fonction du sexe est défendue notamment dans les travaux développés par René Levy et ses collègues, qui évoquent l’existence de deux modèles de parcours de vie différents et interdépendants entre les femmes et les hommes (Levy & Widmer, 2013; Levy, Gauthier, & Widmer, 2007; Levy, 1977). Ils affirment ainsi qu’une double standardisation en fonction du genre a existé. Deuxièmement, comme nous l’avons brièvement évoqué, la vie professionnelle ne reflète pas la multiplicité des trajectoires dans lesquelles s’insère un individu. C’est pourquoi, toujours selon les travaux de Levy, une approche du parcours de vie doit considérer l’insertion dans les différentes sphères sociales auxquelles une personne participe, afin de refléter le lien existant entre les acteurs individuels et la complexité de leur environnement social (Levy & Bühlmann, 2016; Levy, 2013, 2009; Krüger & Levy, 2001).

Dans cette perspective, chaque individu participe à un certain nombre de champs sociaux qui composent l’espace social dans lequel il ou elle gravite. Chacun de ces champs possède sa propre organisation interne (hiérarchie verticale ou horizontale) et peut entretenir des liens plus ou moins proches, perméables et/ou dépendants avec d’autres champs sociaux (Levy & Bühlmann, 2016). L’individu acquiert ainsi une position dans l’organisation interne et un rôle qui lui est inhérent, pour chacune des sphères à laquelle il prend part. De cette façon, le parcours de vie peut être envisagé comme un « movement through social space, formulated more analytically as a sequence of profiles of the social location of individual actors » (Levy & Bühlmann, 2016, p. 40). Toutefois, l’importance d’un champ dans le profil participatif peut varier en fonction de caractéristiques individuelles et certaines sphères peuvent s’avérer dominantes, affectant ainsi les marges de manœuvre de la personne dans les autres champs sociaux. Cette idée correspond à l’existence de « statuts-maîtres » dans les profils participatifs, originellement développée par Hugues (1945), puis élargie notamment par Krüger et Levy (2001), afin de démontrer que le genre est une caractéristique centrale qui façonne quasiment toutes les interactions sociales et ainsi l’ensemble des champs sociaux (Levy, 2013). Des distinctions de genre sont véhiculées par la culture mais aussi par l’organisation structurelle de la société, résultant en des profils participatifs masculins dominés par la sphère professionnelle et des profils participatifs féminins dominés par la sphère familiale (Krüger & Levy, 2001).

Les institutions sont de puissants vecteurs de représentations et de normes liées à l’âge et au genre, participant de cette façon à édicter des modèles types de trajectoires qui s’imposent (ou sont imposés) comme références (Kohli, 2007; Mayer, 2004; Krüger & Levy, 2001; Kohli, 1986; Kohli & Meyer, 1986; Cain, 1964). Toutefois, les parcours de vie ne sont pas le seul produit des institutions. Les individus, doués de dispositions psychosociales, d’orientations personnelles et de capacités décisionnelles ont prise sur le déroulement de leur vie, et par extension, peuvent également influer sur leur contexte social (L. A. Morgan & Kunkel, 2007; Mayer, 2004). Les trajectoires individuelles résultent donc « d’une combinaison de trajectoires cognitives, affectives, familiales et professionnelles, certes construites par les individus, mais négociée en fonction des modèles culturels et institutionnels en place » (Sapin et al., 2014, p. 29).

Dans le présent ouvrage, nous avons voulu appréhender le phénomène du baby-boom dans cette logique d’interrelations multiples (entre les trajectoires individuelles, les institutions et la société) situées dans une temporalité historique. En effet, comme l’a souligné la récente contribution de Huinink et Kohli (2014) en faveur du développement d’une approche biographique de la fécondité, les comportements féconds sont incorporés dans un schéma multiniveau qui englobe les conditions culturelles, institutionnelles et structurelles du parcours de vie, les relations sociales qu’entretient l’individu ainsi que des facteurs personnels et psychologiques.

Outre cette imbrication « verticale » des niveaux d’analyses allant de la société à l’individu, l’approche du parcours de vie nous permet également d’appréhender l’interrelation « horizontale » des trajectoires composant le parcours individuel, à l’aune de la conceptualisation d’une double standardisation développée par les travaux de René Levy. Le baby-boom est en effet associé à une période marquant un apex du modèle bourgeois de la famille, qui s’est répandu dans les sociétés occidentales d’après la Seconde Guerre mondiale sous l’impulsion, notamment, de l’instruction généralisée, de l’essor économique et des systèmes d’assurances sociales (Philippe Ariès & Duby, 1987). Cette société au modèle familial « traditionnel » dont la femme au foyer était l’expression emblématique, se serait transformée durant les années 1960–70 sous l’effet d’un renversement des normes partagées, d’un tournant culturel marqué par l’affirmation des valeurs d’émancipation et d’autoréalisation (Martucelli & De Singly, 2009), qui se seraient exprimées dans de nouveaux comportements reproductifs, caractéristiques de la seconde transition démographique (Lesthaeghe & Van de Kaa, 1986). La révolution sexuelle, l’émancipation féminine, l’emploi des femmes sont ainsi perçus comme des leviers qui auraient été actionnés brusquement pour faire voler en éclat le carcan du modèle familial traditionnel. De cette façon, le baby-boom et le baby-bust sont représentés comme deux périodes en rupture, qui envisage la première comme garante d’une opposition stricte entre la participation féminine aux sphères familiale et professionnelle alors que la seconde serait marquée par une perméabilité accrue entre ces dernières.

Empiriquement, notre travail établira la diversité des trajectoires professionnelles reconstruites et mises en lien avec les trajectoires fécondes durant le baby-boom. Les différentiels de fécondités seront ainsi questionnés à la lumière des interrelations existant entre famille et emploi dans une perspective dynamique. Par ce biais, nous remettrons en cause les représentations classiques en établissant les nombreuses continuités qui existent entre le baby-boom et la seconde transition démographique.

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Ce livre est composé de sept chapitres dont la structure fait écho au projet et au cheminement intellectuels qui viennent d’être présentés. Le premier chapitre passera tout d’abord en revue les différentes théories qui ont été élaborées comme source explicative du baby-boom. Nous verrons ainsi les limites des contributions issues des courants de recherches économiques et démographiques « classiques » du 20e siècle, qui ont suscité le renouvellement récent des approches rapidement exposé dans cette introduction. Dans leur prolongement, le chapitre 2 présentera les différentes sources de données et méthodes d’analyses que nous combinerons dans une approche mixte.

Dans une perspective macro, le chapitre 3 exposera les spécificités du baby-boom en Suisse ainsi que les différentiels éducationnels de fécondité qui l’ont caractérisé. Puis, à partir des constats établis, les quatre chapitres suivants se fonderont sur une approche des trajectoires individuelles. En s’appuyant sur l’approche du parcours de vie, le chapitre 4 s’attèlera tout d’abord à mettre en évidence le contexte normatif dans lequel les cohortes de mères de baby-boomers ont passé leur enfance et leur jeunesse. Le chapitre 5 évaluera ensuite dans quelle mesure les valeurs ainsi transmises ont trouvé un écho dans les trajectoires adultes de ces femmes ; il dressera un panorama des différentes interrelations entre les domaines familial et professionnel durant leur vie féconde.

L’étude de ces dernières sera approfondie dans les deux derniers chapitres qui, adopteront une approche explicative et tenteront de dégager des mécanismes ayant influencé la survenue de certains événements. Le chapitre 6 se concentrera uniquement sur les femmes qui ont répondu au parcours familial « type » promulgué par les institutions, à savoir se marier et constituer l’ensemble de leur descendance au sein de cette première union. Cette focalisation permettra d’appréhender les différentiels d’accès au mariage et de la fécondité selon les parités de naissance. Mais in fine, il en résultera une mise en question de la représentation du modèle de l’épouse au foyer, notamment en analysant les trajectoires professionnelles de ces femmes. A nouveau, l’hétérogénéité ressortira, ainsi que les facteurs qui y sont associés. Enfin, le chapitre 7 se situera à l’opposé du 6 en regardant la norme dans son miroir, à travers l’analyse de trajectoires atypiques, celles des femmes infécondes. Une analyse quantitative tentera d’identifier leurs caractéristiques propres, en assumant leur singularité. Dans cette optique, une approche qualitative interrogera le ressenti, a priori entaché de stigmates, de celles qui ont vécu cette non-transition à la parentalité au moment de la poussée de la natalité, faisant de leur parcours une trajectoire non-normative.


1 Précisons que le découpage de la vie humaine en étapes successives auxquelles des rôles sociaux et économiques étaient rattachés a toujours été un facteur d’organisation des sociétés (Bourdelais, 1997). Toutefois, la multiplication des institutions dites modernes contribuent à instaurer des bornes d’âges clairement définies.

2 Notons que les prémisses d’un tel modèle se retrouvent dans l’élaboration des dénombrements de populations à partir du 16e siècle (Bourdelais, 1997). En effet, les préoccupations militaires qui ont motivés des administrateurs royaux à recenser les hommes en âge de porter les armes ont, par extension, concouru à définir trois âges de la vie : l’enfance, l’âge adulte (militaire) et la vieillesse. Toutefois, les bornes temporelles de ces « âges » sont restées floues et ont varié en fonction des écrits jusqu’au 19e siècle (Bourdelais, 1997).