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Les origines du baby-boom en Suisse au prisme des parcours féminins

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Aline Duvoisin

L’ampleur et l’exceptionnalité qui ont caractérisé le baby-boom ont concouru à en construire une représentation dénuée de nuances. L'ouvrage interroge alors l'hétérogénéité qui a caractérisé ce phénomène dans le contexte suisse. Dans une perspective de parcours de vie et en recourant à des méthodes mixtes, l'interrelation des trajectoires familiales et professionnelles des cohortes féminines est examinée au regard du système de valeurs promulgué dans la société suisse de l'époque pour montrer comment un phénomène d’ampleur a pu être le produit d’une diversité de parcours de vie. Si l'ouvrage se concentre sur la Suisse, le développement de l’approche méthodologique mixte qu'il propose offre un cadre d’analyse renouvelé, dont les apports pour la compréhension du baby-boom peuvent être transférer à divers contextes nationaux et à l'étude d'autres phénomènes démographiques.

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1. Le baby-boom : une exception aux causes inexpliquées

1. Le baby-boom : une exception aux causes inexpliquées

Les causes du baby-boom semblent relever de l’évidence, le phénomène étant le plus souvent perçu comme une conséquence de la Seconde Guerre mondiale. Dans cette vision, la Libération marquerait non seulement la fin du conflit mais également le terme d’une longue période d’insécurité qui avait débuté avec la Grande Dépression (Greenwood, Seshadri, & Vandenbroucke, 2005). Le retour de la paix et l’entrée dans l’ère d’optimisme et de croissance économique qui a caractérisé les Trente Glorieuses auraient ainsi eu un impact prolongé sur le rattrapage des mariages et des naissances qui avaient été retardés par la guerre (Calot & Sardon, 1998).

Cependant, l’observation des évolutions de la fécondité dans les pays occidentaux laisse entrevoir une réalité plus complexe (Van Bavel & Reher, 2013). Tout d’abord, si l’effet de calendrier peut en effet avoir influé sur l’indice conjoncturel de fécondité, il ne peut, en revanche, pas expliquer l’augmentation concomitante de la descendance finale observée dans la plupart des pays (Doepke, Hazan, & Maoz, 2015; Van Bavel & Reher, 2013; Greenwood et al., 2005). Par ailleurs, les femmes qui ont donné naissance à leurs enfants au milieu et à la fin du baby-boom (les années 1950–1960) n’étaient, pour la plupart, pas nées durant la Grande Dépression et trop jeunes pour être en âge de se marier durant la Seconde Guerre mondiale. Ces événements n’ont donc pu avoir d’effet évident sur leur calendrier de la constitution familiale (Doepke et al., 2015; Van Bavel & Reher, 2013; Greenwood et al., 2005). Enfin, l’idée décrivant le baby-boom comme faisant suite à la guerre a été mise à mal par les travaux de Calot et Sardon (1998). Sur la base d’indicateurs conjoncturels mensuels dans différents pays, ils ont montré que l’inflexion de la fécondité a eu lieu partout durant les années 1930, soit avant le début du conflit. De plus, cette inversion des tendances fécondes s’observe également dans les pays qui sont restés neutres durant les hostilités. Ce constat « fournit l’argument le plus convaincant en faveur de la thèse selon laquelle le baby-boom était, dans l’Europe des années trente, une nécessité historique : que la guerre survienne ou non, il était appelé à se produire » (Calot & Sardon, 1998, p. 41). La guerre a donc pu ralentir l’augmentation de la fécondité en cours et provoquer un effet de rattrapage qui s’est traduit par les pics de fécondité des années 1946–1947 ; mais elle n’est pas la cause du baby-boom (Van Bavel & Reher, 2013; Calot & Sardon, 1998).

D’autres théorisations ont également été proposées depuis les années 1960. Elles se concentrent essentiellement dans le champ des sciences économiques, même si certains facteurs démographiques et culturels ont aussi été proposés comme source explicative. A l’exemple des contributions sur les déterminants macro de la fécondité (Balbo, Billari, & Mills, 2013), les explications du baby-boom proposées s’articulent dans une dichotomie générale entre économie et culture, agrémentées de quelques apports sur le rôle de la contraception. Nous discutons ces approches dites « classiques » du baby-boom car issues de grands courants économiques et démographiques du 20e siècle dans les deux premières sections du présent chapitre et verrons que, somme toute, elles mènent à une impasse. Puis, nous aborderons dans un second temps l’émergence très récente d’approches originales du baby-boom développées par des démographes, sociologues et historiens. Ces dernières abordent les origines du baby-boom dans de nouvelles perspectives dont l’objectif n’est pas tant d’en énoncer les causes mais plutôt d’affiner la compréhension des transformations qui l’ont entouré, en saisir la nature pour mieux cibler des recherches explicatives. Nous en faisons un rapide survol dans la troisième section car elles seront passablement développées tout au long du présent ouvrage.

1.1 Les explications économiques

A partir des années 1960, ce sont principalement deux théories économiques de la fécondité qui ont été développées : la nouvelle économie de la famille, issue de l’école de Chicago et dont Gary Becker a été l’un des pionniers, et le modèle d’Easterlin, issu de l’école de Pennsylvanie (Doliger, 2008; Macunovich, 2003). Ces deux courants de pensées se sont attelés à expliquer les déterminants de la fécondité en faisant l’hypothèse commune d’une relation positive entre le revenu et le nombre de naissances. Cependant, ils se sont opposés sur les mécanismes sous-jacents de cette relation. D’après Becker, la valeur du temps est au fondement de l’explication, alors que c’est la notion de revenu relatif qui constitue le cœur du modèle d’Easterlin (Doliger, 2008; Macunovich, 2003). Tous deux ont en outre essayé de démontrer les mécanismes à l’origine des fluctuations de fécondité en s’appuyant sur les périodes du baby-boom et du baby-bust dans leurs analyses empiriques :

« The challenge of explaining the postwar baby boom and subsequent baby bust became, for a time, the primary testing ground between the rival approaches » (Willis, 1987, p. 71).

Le modèle de Becker repose sur la théorie néoclassique de la consommation (Kyriazis, 1987). Selon cette dernière, le couple cherche à maximiser sa fonction d’utilité en allouant ses ressources entre divers biens de consommation en fonction de ses préférences et du revenu à disposition (Becker, 1960). L’enfant est assimilé à un bien dont la consommation va s’accroitre suite à une augmentation de revenu, l’effet revenu l’emportant sur l’effet substitution3. Cependant, cette application de la théorie néoclassique à la fécondité peine à expliquer les évolutions observées durant la première transition de la fécondité (Kyriazis, 1987). Becker (1960; Becker & Lewis, 1973) a dès lors complété ce modèle en y insérant le concept de qualité de l’enfant (qu’il approxime par la somme des dépenses consacrées à ce dernier) et en postulant que lorsque le revenu des parents augmente, leur demande de qualité s’accroit plus rapidement que leur demande de quantité d’enfants. La notion de qualité de l’enfant est donc « un facteur clé de la relation inverse entre revenu et nombre d’enfants, telle qu’elle s’établit au cours de la transition de la fécondité » (De Bruijn, 2002, p. 419).

En outre, la valeur du temps différenciée entre hommes et femmes permet d’expliquer les évolutions durant le baby-boom et le baby-bust (Macunovich, 2003). Les femmes assurant traditionnellement l’éducation des enfants, ces derniers sont donc des biens intensifs en temps féminin. De ce fait, une hausse des salaires féminins devrait entraîner une réduction de la fécondité (l’effet substitution l’emportant sur l’effet revenu) alors que l’inverse devrait prévaloir lors d’une augmentation des salaires masculins (Doliger, 2008). Juste après la Seconde Guerre mondiale, les revenus salariaux des hommes ont progressé plus rapidement comparé à ceux des femmes, alors que l’inverse a été observé durant les décennies 1960–1970 (Macunovich, 2003) ce qui, dans cette perspective, expliquerait le passage du baby-boom au baby-bust.

Cette approche de la nouvelle économie de la famille a fait l’objet de nombreuses controverses. Une grande partie d’entre elles ont porté sur les postulats relatifs aux modes de prises de décisions des individus, qui sont supposés totalement rationnels, décontextualisés et statiques (Doliger, 2008; De Bruijn, 2002; Kyriazis, 1987). La fonction d’utilité est en effet unique pour le couple, considéré comme une unité homogène prenant ses décisions de fécondité au moment du mariage et ne variant pas au cours du temps.

La théorie d’Easterlin s’oppose à celle de Becker et des tenants de la nouvelle économie de la famille précisément en modélisant la fécondité dans un cadre dynamique. Deux composantes sont au cœur de ce modèle : la structure par âge (la taille relative des cohortes) et le revenu relatif du couple (Easterlin, 1987, 1978). Selon lui, les jeunes hommes appartenant à une génération relativement nombreuse ont à faire à un mécanisme d’encombrement au moment de l’entrée sur le marché de l’emploi, qui a pour conséquence de réduire leur salaire et plus généralement d’affecter négativement leurs conditions de travail4. Cet engorgement influence les comportements féconds des jeunes adultes à travers son impact sur le revenu relatif des couples. En outre, Easterlin reconnaît l’existence d’un processus de socialisation économique qui va influencer les préférences des individus lorsqu’ils grandissent (Doliger, 2008). Le niveau de vie qu’ils ont expérimenté au sein du foyer parental est l’élément clé de cette socialisation et représente un idéal qu’ils vont vouloir reproduire en déployant leur propre trajectoire. Par conséquent, le revenu relatif d’un couple est défini par le rapport entre les possibilités de gains sur le marché de l’emploi (mesurées par le revenu actuel de l’époux et influencées par la structure par âge) et les aspirations matérielles (mesurées par les revenus passés des parents). Dans cette perspective, une progression du revenu relatif engendrerait une augmentation de la fécondité puisque le couple dépasserait ses ambitions économiques et serait donc en mesure de donner naissance à des enfants supplémentaires tout en maintenant ses aspirations matérielles.

Ces deux concepts – taille de la cohorte et revenu relatif – permettent alors à Easterlin d’avancer une explication des évolutions observées durant le baby-boom et le baby-bust. Selon lui, les individus qui ont grandi durant la Grande Dépression ont connu des niveaux de vie relativement modestes et, par conséquent, ont eu de faibles aspirations matérielles une fois arrivés à l’âge adulte. En outre, ces mêmes personnes étant relativement peu nombreuses par rapport aux cohortes précédentes (en raison de la faible fécondité des années 1920) ; ils ont connu une insertion facilitée et des conditions favorables sur le marché de l’emploi. Ceci d’autant plus que leur entrée dans la vie active coïncida avec la reprise économique d’après-guerre. Ces deux effets ont donc conjointement conduit les jeunes adultes à augmenter leur demande d’enfants et provoqué le baby-boom. Inversement, la génération abondante des baby-boomers a peiné à s’insérer dans la vie professionnelle, ce qui l’a empêchée de réaliser facilement ses aspirations matérielles et a donc réduit sa fécondité, provoquant le baby-bust. Easterlin soutient ainsi que la fécondité suit les cycles économiques et que de grandes cohortes donnent naissance à de petites et vice versa. De cette façon, sa modélisation représente « la seule théorie de génération entièrement développée en démographie » (De Bruijn, 2002, p. 422).

Par ailleurs, pour soutenir son argumentation, Easterlin démontre également que les mécanismes décrits ci-dessus influencent la participation des femmes au marché de l’emploi (Easterlin, 1987, 1978). Contrairement aux hommes, les femmes occupent des emplois qu’il décrit comme étant « sans carrière ». De ce fait, le degré de substituabilité entre les femmes jeunes et âgées est élevé. Ainsi, lorsqu’une cohorte peu nombreuse arrive sur le marché de l’emploi, les femmes appartenant à cette dernière interrompent leur activité pour donner naissance à leur descendance et sont remplacées par des femmes de cohortes plus âgées dont les enfants sont déjà grands. Ce développement complète ainsi le lien classique entre fécondité et activité féminine en démontrant qu’une grande partie des changements de comportements peut s’expliquer par des variations de revenu relatif (Doliger, 2008).

Ce second courant de pensée a cependant également été critiqué par de nombreux auteurs. La principale controverse mise en avant est sans doute son manque de solidité sur le plan empirique. De nombreuses recherches ont été développées afin de démontrer la validité de l’hypothèse Easterlin dans d’autres contextes que celui des Etats-Unis. Macunovich (1998) recense près de 185 articles et livres testant cette hypothèse et les conclusions sont mitigées. Même si, d’après elle, une grande part de ces études ne mesure pas le revenu relatif de manière adéquate, la contradiction des résultats obtenus dans ces recherches démontre que la question n’est pas clairement tranchée5. En outre, même si Easterlin reconnaît, au contraire de Becker, que les conditions socioéconomiques jouent un rôle dans la détermination des préférences (Kyriazis, 1987), ces dernières sont figées dans l’enfance et l’adolescence et n’évoluent pas avec les expériences ultérieures (De Bruijn, 2002). Par ailleurs, Easterlin considère que le rôle des femmes est passif puisqu’elles s’adaptent aux comportements de leur époux et, comme Becker, il postule que le ménage est une unité homogène dont les aspirations et les préférences sont déterminées par l’époux.

L’école de Chicago et celle de Pennsylvanie ont offert les deux principales théories économiques de la fécondité en général et des origines du baby-boom (et du baby-bust) en particulier (Bailey & Collins, 2011). Les recherches qui ont suivi se sont inscrites comme des extensions de ces Écoles de pensée (Doliger, 2008). Elles attribuent un rôle central à l’emploi féminin pour expliquer de telles fluctuations de la fécondité.

Butz et Ward (1979), de l’Ecole de Chicago, ont postulé que la fécondité réagit à l’évolution des salaires féminins comparés aux salaires masculins. Les enfants étant, comme pour Becker, plus intensifs en temps féminin, une augmentation des salaires conduirait les femmes à substituer les enfants par l’emploi. Les résultats de leurs analyses empiriques sur les Etats-Unis ont montré que le baby-boom pouvait s’expliquer par un salaire relatif des femmes peu élevé, au contraire de celui des hommes qui augmentait à cette période. Ceci a donc généré un effet de revenu positif sur la fécondité. Mais à partir des années 1960, le salaire relatif des femmes augmenta, tout comme leur taux d’activité, ce qui contrebalança l’effet revenu par un effet substitution plus important et aurait donc provoqué le baby-bust. Contrairement à Easterlin (1987), ces auteurs affirment que la fécondité varie de façon contre-cyclique et non pro-cyclique : en période de prospérité, les femmes ont un incitatif fort à entrer sur le marché de l’emploi ce qui réduit la fécondité. Les couples auront donc tendance à faire plus d’enfants en période de récession, lorsque les salaires féminins sont bas. Cependant, même s’il explique bien les données sur lequel il s’appuie, ce modèle donne des résultats très mitigé lorsqu’il est appliqué à d’autres périodes (Joshi & David, 2002).

Ces dernières années s’observe une résurgence d’articles publiés dans des revues économiques et consacrés à cette thématique. Nombre d’entre eux attribuent la survenance du baby-boom à une diminution du coût des enfants et se rapprochent ainsi du compromis entre qualité et quantité modélisé par Becker (1960).

Greenwood, Seshadri et Vandenbroucke (2005) ont soutenu que la diffusion de l’électricité et de l’électroménager a réduit le temps nécessaire aux travaux ménagers pesant sur les femmes. Le coût des enfants s’en serait trouvé diminué et les femmes auraient augmenté leur fécondité, générant le baby-boom. Cette hypothèse a été réfutée par Bailey et Collins (2011), dont les analyses indiquent un lien négatif ou inexistant entre le niveau de fécondité et la diffusion de l’électroménager. Ces auteurs ont mis également en avant la survenue concordante d’un baby-boom parmi la communauté Amish, alors que ce groupe refuse toute forme de modernité et n’a donc guère eu recours aux avancées de la technologie domestique. En outre, le sens de la causalité pourrait être inverse, l’augmentation du nombre d’enfants provoquant la diffusion d’appareils ménagers (Albanesi & Olivetti, 2014). Murphy, Simon et Tamura (2008) ont proposé, quant à eux, de relier la densité de la population au baby-boom survenu aux Etats-Unis. L’augmentation de la suburbanisation et des habitations individuelles aurait réduit la densité de la population et, dans un premier temps, le coût de l’espace, ce qui par extension aurait fait chuter le coût des enfants. En s’appuyant sur les données des différents états américains, ils montrent également qu’il existe des disparités régionales dans l’ampleur du baby-boom qui répondent au trade-off proposé par Becker entre quantité et qualité. En effet, les régions qui ont connu une progression importante de la fécondité sont celles dont la hausse concomitante du niveau d’éducation des enfants a été relativement faible, l’inverse étant également vrai. Dans le même ordre d’idées, Hill (2014) a développé une explication reliant la croissance de l’offre de logement aux Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale à l’augmentation de la nuptialité observée à cette époque. Il en déduit que ce phénomène contribue à expliquer 10% de la hausse de la fécondité observée entre 1930 et 1950.

Albanesi et Olivetti (2014), de leur côté, associent le baby-boom et le baby-bust américains à une diminution de la mortalité et de la morbidité maternelles, qu’elles interprètent également comme une variation du coût des enfants. En effet, pour les femmes qui auraient connu ces progrès sanitaires durant leur vie féconde, ceci aurait eu pour conséquence non seulement d’augmenter leur désir d’enfants, mais aussi le capital humain investi en eux. La diminution de la mortalité maternelle des années 1930 aurait donc résulté en une croissance temporaire de la fécondité (le baby-boom). Toutefois à plus long-terme, les cohortes plus jeunes qui auraient bénéficié de cette instruction prolongée auraient diminué leur descendance (le baby-bust) en raison du coût d’opportunité plus important d’un enfant supplémentaire pour ces femmes au capital humain élevé. Quant à Zhao (2014) qui attribue également le baby-boom à une diminution du coût des naissances, il la relie à une augmentation du taux d’imposition sur le revenu après la Seconde Guerre mondiale, synonyme de diminution des salaires nets et donc d’un abaissement des coûts d’opportunité des enfants.

Enfin, toujours dans le même ordre d’idée, Bellou et Cardia (2015) montrent que la Grande Dépression a poussé un nombre important de femmes mariées âgées entre 20 et 34 ans en 1930 (qu’ils nomment la cohorte-D) à entrer sur le marché du travail. Elles sont restées en emploi ou ont réintégré le marché du travail durant les décennies suivantes lorsque l’économie est repartie à la hausse. Cette entrée massive a eu pour conséquence de diminuer les opportunités d’emploi des femmes (surtout des jeunes) ainsi que les salaires féminins et a contribué à réduire le coût d’opportunité des naissances en amoindrissant l’effet substitution induit par l’emploi. En parallèle, ces décennies de croissance économique (fin 1940 et 1950) ont vu le revenu des hommes augmenter. De ce fait, tout comme pour Butz et Ward (1979), ces deux effets conjugués auraient provoqué un effet revenu positif sur la fécondité conduisant au baby-boom6. Doepke, Hazan et Maoz (2015) proposent d’ailleurs une explication similaire mais en attribuant la cause principale non pas à l’effet de la Grande Dépression mais à celui de la Seconde Guerre mondiale sur l’emploi féminin. D’après eux, le conflit a eu un effet asymétrique sur la demande d’emploi féminin. Les femmes en âge de travailler furent appelées à remplacer les hommes mobilisés et ont ainsi acquis de l’expérience. Dans cette optique, les femmes des cohortes plus jeunes ont alors subi une vive concurrence sur le marché du travail à la fin de la guerre, à la fois de la part des hommes de retour de mobilisation et de la part des femmes plus âgées et expérimentées. Cet effet d’encombrement les aurait donc poussées à investir dans une vie familiale plutôt que professionnelle. Ces auteurs reconnaissent toutefois que leur apport ne suffit pas à expliquer l’ensemble du phénomène7 ; ils suggèrent la présence d’externalités sociales, sans toutefois les identifier.

1.2 Les explications démographiques et socioculturelles

D’un point de vue strictement démographique, un point de départ à la fois élémentaire et important est que la fécondité durant la première moitié du 20e siècle était encore intrinsèquement liée à la nuptialité, les naissances en dehors d’une union conjugale n’étant socialement pas acceptables (Burgnard, 2015; Bozon, 2009; Rebreyend, 2008). L’influence des comportements nuptiaux sur la fécondité n’a mobilisé pourtant que peu d’intérêt jusqu’aux années 1950. Aucun lien de causalité n’ayant été révélé durant le déclin des naissances observé depuis la fin du 19e siècle, les démographes s’exemptèrent de fait, d’études approfondies sur les fluctuations relatives à la formation des unions (Van Bavel, 2010; Glass, 1968). Toutefois, durant le baby-boom, à mesure qu’une hausse des mariages devint un élément manifeste de la reprise féconde mesurée de façon transversale, le regain d’intérêt a été pour ainsi dire immédiat (Van Bavel & Reher, 2013; Glass, 1968; Hajnal, 1953a, 1953b, 1947). Les travaux d’Hajnal (1953a, 1953b) ont ainsi très tôt révélé que dans plusieurs pays occidentaux, une réduction soudaine du célibat définitif couplée à un rajeunissement de l’âge au mariage a été concomitante à la hausse de la fécondité depuis le milieu des années 1930. Par conséquent, une part plus importante de la population a été exposée à un risque de conception accru (compte tenu aussi de la distribution par âge des capacités fertiles) sur une plus longue période (Glass, 1968; Hajnal, 1947). Dans cette perspective, « the recent baby boom […] has been due in part to the marriage boom » (Hajnal, 1953b, p. 80). L’analyse des évolutions fécondes des pays d’Europe après la Seconde Guerre mondiale effectuée par Glass (1968) a également montré que les évolutions de la nuptialité ont joué un rôle dans l’augmentation ou la stabilisation de la fécondité durant la période du baby-boom. Toutefois, des mesures de fécondité standardisées pour tenir compte de la durée du mariage (Hajnal, 1947) ont également mis en évidence une hausse tendancielle au cours de cette période. L’avancement du calendrier nuptial ne peut donc être l’unique explication démographique du baby-boom et une augmentation de la fécondité au sein des couples mariés doit également être considérée (Van Bavel & Reher, 2013).

Les explications de la « démographie par la démographie » atteignant ainsi leurs inévitables limites, les chercheurs ont considéré d’autres facteurs, en particulier d’ordre socioculturel. La contribution des démographes, notamment ceux qui ont un ancrage sociologique, a été notable à cet égard. Simons (1982) a ainsi proposé une explication qui lie la reprise de la fécondité à la religion. Il conçoit cette dernière de manière élargie, comme un système de valeurs, une vision du monde partagée qui façonne les comportements et leur représentation dans la société. Ce système de normes sociales confère un caractère sacré à la reproduction de par l’ensemble des symboles qui entourent l’arrivée d’un enfant (valorisation du statut de parents, signification morale de l’avortement, rites de fécondité, etc.) qui se distinguent fortement des valeurs profanes (pratiques) de cet événement, qui elles, découlent des bénéfices et des coûts perçus par les individus. La relation entre ces deux types de signification de la procréation (sacrée et profane) détermine alors l’influence des valeurs religieuses sur la fécondité et peut prendre deux formes antagonistes dans une société donnée : fondamentaliste ou pragmatique. Dans la première, un type de comportement fécond (unique) est considéré comme sacré et il est prescrit quelles que soient ses implications profanes, alors que dans la forme pragmatique des compromis entre sacré et profane sont possibles, la réalité individuelle étant prise en compte dans l’accomplissement des objectifs sacrés.

Simons (1982)8 explique les fluctuations de la fécondité après la première transition démographique par des changements d’attitudes oscillant entre le fondamentalisme et le pragmatisme :

« Les tendances de la fécondité post-transitionnelle traduisent des glissements, dans les mentalités dominantes, entre une attitude qui met l’accent sur les significations spirituelles (sacrées) et une autre qui met l’accent sur les significations utilitaires (profanes) » (Simons, 1982, p.395)9.

De ce fait, il associe les faibles niveaux de fécondité observés à la fin des années 1930 à une forme extrême de pragmatisme qui s’apparente à une « perte du sens de la vie » (Simons, 1982, p. 393)10. Mais l’approche du conflit mondial et les nombreuses incertitudes qui l’ont accompagné auraient poussé les individus vers des attitudes plus fondamentalistes dans le but de trouver plus de cohérence. Cette inversion des tendances se seraient ainsi traduites par une nuptialité plus précoce et l’augmentation de la fécondité qui débutent durant les années d’avant-guerre. C’est ensuite l’amplification du phénomène qui a provoqué le baby-boom et elle peut s’expliquer, selon l’auteur, par le fait que les générations en âge de procréer durant les années 1950–1960 avaient vécu une partie de leur enfance ou adolescence durant la Seconde Guerre mondiale. Elles ont donc été socialisées durant une période de retour au fondamentalisme qui n’avait pas pu être pleinement exprimée dans les comportements à cause du conflit. Enfin, les générations suivantes de parents, nées après la guerre et en proie aux désillusions vis-à-vis des valeurs des cohortes précédentes, ont opéré un revirement vers des attitudes fécondes pragmatiques et auraient ainsi provoqué le baby-bust. Ce changement d’attitudes aurait en outre été renforcé par les nouvelles législations sur la famille qui ont été adoptées durant cette période et qui traduisent ce pragmatisme (les contraintes pesant sur l’avortement, le divorce ou encore le planning familial se sont peu à peu allégées)11. Simons (1982) démontre d’ailleurs l’existence d’une corrélation positive entre des indicateurs mesurant le sentiment religieux et les évolutions de la fécondité. Lesthaeghe et Surkyn (1988) soulignent à ce propos que l’évolution du taux de communions pascales utilisé par Simons (1982) possède un meilleur pouvoir explicatif pour le baby-boom anglais que ne le fait l’hypothèse d’Easterlin.

Les travaux de Ron Lesthaeghe ont justement souligné l’influence des développements culturels opérant dans une société donnée comme compléments aux approches économiques de la fécondité. En d’autres termes, il postule que si les individus prennent des décisions fécondes rationnelles en procédant à une analyse coûts-bénéfices, ils le font en fonction de préférences largement structurées, valorisées et donc influencées par le cadre idéationnel ou idéologique (ideational system) de la structure institutionnelle avec laquelle ils interagissent (Lesthaeghe, 1983). Il ne désavoue donc pas les théories économiques de la fécondité mais montre la nécessité d’adopter une vision qui considère également l’organisation idéologique et sociale. Dans cette perspective, il attribue les fluctuations de la fécondité en Occident aux mouvements de sécularisation et d’individuation qui ont traversé le 20e siècle. Si ces travaux sont surtout célèbres pour avoir apporté un éclairage sur la première transition de la fécondité en Europe ainsi que sur le baby-bust12, avec l’invention du concept de seconde transition démographique développé conjointement avec Van de Kaa (Lesthaeghe & Van de Kaa, 1986), l’application de son approche à la période du baby-boom est moins connue. Pourtant l’article co-écrit avec Johan Surkyn (Lesthaeghe & Surkyn, 1988) fait partie des rares contributions se penchant sur les facteurs socioculturels de la fécondité durant le baby-boom.

Les auteurs proposent une interprétation légèrement différente du résultat mis en évidence par Simons (1982) : la reprise soudaine de la fécondité et de l’adhésion aux valeurs religieuses peut être vue comme un regain de confiance dans les institutions. Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et le développement de l’État providence et du système d’assurances sociales, les intérêts collectifs et individuels auraient convergé pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale dans les sociétés occidentales (Lesthaeghe & Surkyn, 1988). Pour Lesthaeghe et Surkyn, le baby-boom correspond donc à une période marquée par une très forte adhésion aux valeurs et aux normes implicites d’une nation (civil religion). Cette période a ainsi vu le modèle bourgeois de la famille, qui valorise le foyer et considère la division sexuelle du travail nécessaire, se diffuser dans l’ensemble de la société. Ce modèle prévalait au début du 20e siècle (Philippe Ariès & Duby, 1987) mais n’avait pu être entièrement réalisé à cause de la Grande Dépression et de la Deuxième Guerre mondiale. Il est devenu soutenable dans toutes les couches sociales avec la fin du conflit, le développement des systèmes d’assurances sociales et l’envolée économique.

En outre, en comparant les indicateurs d’adhésion à certaines valeurs de plusieurs cohortes, les auteurs montrent que les parents des baby-boomers ont fortement internalisé les valeurs traditionnelles de leurs propres parents en ce qui concerne la formation familiale. En revanche, à l’instar des constats de Simons (1982), cette même génération n’a pas entièrement transmis ces valeurs traditionnelles à leurs enfants, en raison de certaines désillusions face à celles-ci : « In other words, while subscribing to the older model for their own pattern of family formation, the cohorts that produced the baby boom may not have transmitted these values to the next generation as a result of incipient disenchantment with their implications » (Lesthaeghe & Surkyn, 1988, p. 38).

Confrontées à ces remises en question, les cohortes suivantes ont alors opéré un revirement vers des idéologies post-matérialistes et individualistes qui, selon ces deux chercheurs, s’est traduit par une perte de confiance institutionnelle et une fécondité en baisse (le baby-bust). Lesthaeghe et Surkin (1988) s’opposent ainsi aux explications économiques de l’école de Chicago qui considèrent les aspects culturels comme endogènes et ils soutiennent que les transformations idéologiques et institutionnelles ont fortement impacté les comportements féconds.

Issu d’une toute autre tradition intellectuelle, celle de l’histoire des mentalités dont il fut l’un des pionniers, Philippe Ariès (1980) fait également état de transformations culturelles dans son analyse de la fécondité occidentale du 20e siècle. Avec la croissance économique, le développement des assurances sociales et l’expansion de la société de consommation survenus après la Seconde Guerre mondiale, les mentalités reposant essentiellement sur l’épargne et les prévisions durant la première transition de la fécondité se relâchèrent. Le modèle familial suivit alors ce changement de perspective et les conceptions devinrent moins anticipées. Autrement dit, « a family model based on trustful modernity succeeded a model based on prudent modernity » (Philippe Ariès, 1980, p. 648). Puis le retour à un abaissement de la fécondité durant le baby-bust est à nouveau intervenu sous l’impulsion d’un changement d’attitude de la génération suivante : la recherche accrue de l’épanouissement personnel13.

Enfin, il est également nécessaire de rappeler le débat qui eut lieu durant les années 1970 au sujet de l’intentionnalité des individus de contrôler leur descendance. Alors qu’un premier courant de pensée soulignait la motivation individuelle comme prérequis à la limitation des naissances, un second soutenait que le contrôle de la fécondité passait avant tout par une réduction des coûts (psycho-sociaux et économiques) de la technologie contraceptive (Bean, 1983; Blake & Das Gupta, 1975). Pour éclairer ces interprétations contradictoires, plusieurs recherches américaines questionnèrent les évolutions de la fécondité depuis les années 1930 en se demandant si elles reflétaient réellement les aspirations familiales des individus.

D’après les travaux de Ryder et de Westoff (Ryder, 1978; Westoff & Ryder, 1977; Ryder, 1973), la clé de lecture pour comprendre les grandes évolutions fécondes réside dans la gestion des naissances involontaires. Pour eux, les normes promulguées dans la société américaine au 20e siècle ont, de manière constante, encouragé à fonder une famille de deux enfants (Ryder, 1973). L’abaissement de l’âge au mariage observé durant le baby-boom, couplé à l’absence de moyens de contraceptions fiables, auraient conduit les femmes à une exposition aux risques de grossesses involontaires (de rang supérieur à deux) plus importante que par le passé. Dans cette optique, « the baby boom was an unwitting phenomenon » (Ryder, 1974, p. 127 cité dans Blake et Das Gupta, 1975) et le désir de famille nombreuse, exprimé par certains individus durant cette période, est envisagé comme une adaptation normative à un comportement déviant de la norme initiale. La diffusion progressive des moyens de contraceptions modernes, tels que la pilule, le stérilet ou encore la légalisation de l’avortement, aurait ensuite permis aux couple de réaliser leur désir « intrinsèque » de famille à deux enfants en évitant les grossesses fortuites. Cette perspective attribue donc la survenue du baby-boom à l’absence de moyens de contraception efficaces et s’inscrit par-là dans la vision qui suppose l’existence d’une demande non satisfaite de contrôle des naissances (Bean, 1983; Blake & Das Gupta, 1975).

Blake et Das Gupta (1975), tenants de la vision motivationnelle du contrôle de la fécondité, s’opposèrent à ces interprétations. Ils expliquèrent l’augmentation du nombre désiré d’enfants durant les années 1940 comme l’expression de normes incitant à fonder des familles. L’inverse ayant conduit au baby-bust. L’un de leurs principaux arguments réside dans les risques de santé associé à l’usage de la pilule, révélés durant les années 1970 aux Etats-Unis14. L’apparition des contraceptifs oraux irait donc de pair avec l’émergence de nouveaux coûts psycho-sociaux qui, pour être surmontés, demande la motivation préalable des individus : « individuals will employ such methods only when they have, in their judgment, good reasons for doing so » (Blake & Das Gupta, 1975, p. 246). Ils avancèrent ainsi que le recours aux contraceptifs modernes ne demande pas moins de motivations que les techniques plus anciennes.

Bean (1983) adopta de son côté une position intermédiaire entre ces deux visions en insistant sur le rôle joué par la culture familiale, qui, selon ses termes, « help us to understand how increases in desired and unwanted fertility could have happened at the same time » (Bean, 1983, p. 362). Les femmes furent confrontées à une société américaine ambivalente après la guerre qui, d’une part, valorisait la famille et la division sexuée de la société et, d’autre part, encourageait les femmes à entrer sur le marché de l’emploi (la prospérité ayant accru la demande de main-d’œuvre15). Les réponses quant à la taille idéale de la famille souhaitée dans les enquêtes de cette époque reflèteraient alors le nombre d’enfants que les femmes croyaient devoir désirer. Par ailleurs, l’emploi féminin survenant dans ce contexte normatif hostile pourrait avoir été une source de tension conjugale. Or, d’après l’auteur, les mésententes au sein d’un couple étant source de défaillances contraceptives, cela a pu conduire à une augmentation parallèle des grossesses involontaires durant le baby-boom. Ce mécanisme s’ajouterait ainsi à l’explication plus classique (et notamment avancée par Ariès) selon laquelle la prospérité économique rendant moins grave la survenance d’une naissance non planifiée, les couples auraient eu tendance à être plus « négligents » durant ces périodes (Emeka, 2006; Leridon, 1985; Philippe Ariès, 1980). Bean (1983) reconnait toutefois que son apport, comme d’autres recherches, n’éclaire qu’une partie du baby-boom, qu’il perçoit comme causé par une multitude de facteurs.

1.3 Un renouveau des études sur la genèse du baby-boom

Sans doute parce que nombreux sont encore ceux qui considèrent son explication comme évidente, la littérature « classique » sur les origines du baby-boom apparaît relativement restreinte, à la fois en raison du nombre limité de recherches existantes et de leur forte concentration dans le champ spécifique des sciences économiques. Même si des explications démographiques et culturelles existent, comme nous venons de le voir, force est de constater que la majorité des articles s’intéressant aux causes du baby-boom a été initié par des économistes, qui se sont concentrés essentiellement sur l’influence potentielle d’un certain nombre de facteurs macro sur la variation du coût d’opportunité d’avoir un enfant pour les femmes. En outre, la plupart des études se focalisent sur le cas spécifique des Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale et peinent souvent à expliquer les évolutions observées dans d’autres régions du globe, ainsi qu’avant la survenance du conflit. Le manque de consensus autour des facteurs explicatifs du baby-boom dans les différents contextes où il a eu lieu participe ainsi à renforcer son exceptionnalité. Cependant, au cours des dix dernières années, parallèlement à la résurgence récente de recherches économiques s’inscrivant dans la continuité des courants de pensées classiques, des démographes, sociologues et historiens se sont à nouveau emparés des questions inhérentes aux zones d’ombre entourant les origines du baby-boom.

Ce « renouveau », d’abord démographique, fait essentiellement suite au panorama international dressé par Van Bavel et Reher (2013) dans lequel ils retracent les points communs identifiables entre les pays ayant connu cette inversion soudaine de leur fécondité. Ces chercheurs réaffirment d’une part, que d’un point de vue démographique, l’ampleur du baby-boom est directement liée au niveau et aux variations des comportements nuptiaux et de la fécondité matrimoniale au sein de chaque pays, et d’autre part, que l’éventail des explications invoquées jusqu’ici est encore insuffisant pour éclairer entièrement le phénomène.

Plus spécifiquement, Van Bavel et Reher (2013) notent que le caractère massif du baby-boom explique sans doute une des principales failles de la littérature existante. Ils rappellent notamment que l’étendue géographique du phénomène masque des spécificités nationales – les pays, voire les régions, ayant connu un baby-boom avec une durée, une intensité et un volume différents16. Mais surtout, ces auteurs ont constaté que la question, pourtant classique, des différentiels de fécondité entre les groupes sociaux a été négligée pour cette période. Une possible hétérogénéité des comportements n’a été que peu, voire pas étudiée. Pourtant, l’identification des segments de la population ayant effectivement pris part à cette reprise de la fécondité est cruciale pour vérifier si des dynamiques économiques, sociales ou culturelles particulières ont été à l’origine du phénomène. Les théories présentées dans les première et deuxième sections de ce chapitre tendent à assumer des effets uniformes à l’intérieur de populations homogènes, alors que, pour s’en tenir à cet exemple évident, le coût de l’enfant ne peut être le même dans les classes populaires, moyennes ou parmi les élites. Le constat de Van Bavel et Reher (2013) a donc impulsé très récemment une série de travaux évaluant les différentiels de fécondité ou de nuptialité dans différents contextes nationaux (Gauvreau & Laplante, 2016a, 2016b pour le Québec et le Canada; Requena & Salazar, 2014 pour l’Espagne; Sandström, 2014 pour la Suède; Van Bavel, 2014 pour la Belgique) et en comparaison internationale (Beaujouan et al., 2016; Van Bavel et al., 2015; Reher & Requena, 2015, 2014).

Nombre de ces recherches ont donné suite à l’appel lancé par Van Bavel et Reher (2013) enjoignant à mobiliser des données détaillées pour améliorer la compréhension des transformations qui ont conduit au baby-boom. De fait, pour appréhender les multiples facettes des mécanismes à l’origine des transformations décrites dans les sections précédentes, les données agrégées qui sont usuellement employées dans les analyses démographiques et économiques, présentent d’évidentes faiblesses. A cet égard, certains chercheurs ont opéré un repositionnement méthodologique allant essentiellement dans les deux directions induites par l’évolution épistémologique de la démographie au cours de laquelle l’emphase a été remise sur l’individu (Billari, 2005; Ritschard & Oris, 2005). Une première orientation a donc appréhendé les différentiels en mobilisant des analyses de données individuelles longitudinales, incarnées essentiellement par les analyses biographiques, et, dans une seconde orientation, s’est développée une approche qualitative du baby-boom.

Cette seconde démarche permet d’appréhender les motivations et les idéaux qui ont pu mener les individus à certains comportements reproductifs, mais aussi la signification sociale et normative qui a pu être attribuée à de telles évolutions familiales et influencer les choix individuels. A nouveau, alors qu’il s’agit d’une approche courante en démographie pour des périodes contemporaines (Bozon, 2006)17, parmi les recherches consacrées au baby-boom et à ses origines, très peu de travaux s’inscrivent dans cette seconde perspective. Sánchez-Domínguez et Lundgren (2015) ont effectué une analyse comparative de la Suède et de l’Espagne sur la façon dont les femmes, qui ont vécu leur vie reproductive durant le mariage-boom et le baby-boom, se représentent aujourd’hui leurs propres choix matrimoniaux de l’époque. Les témoignages qu’elles ont recueillis indiquent que les femmes se remémorent avoir été influencées par les normes sociales ambiantes lors de leur entrée dans la vie adulte, qui les ont incitées à se marier et fonder une famille. Un constat similaire a été posé par les travaux de Catherine Bonvalet (2015; Bonvalet et al., 2011) sur la France. En recourant également à des récits de vie, elle démontre le rôle influent que les différents cadres de socialisation côtoyés par les mères des baby-boomers au cours de leur jeunesse ont pu jouer sur la formation de leur propre famille.

Dans le même ordre d’idées, différentes recherches ont mobilisé des ressources qualitatives indirectes à travers l’analyse de matériaux secondaires documentant la construction et la diffusion de représentations liées à la conjugalité et à la parentalité dans l’espace public et édictant, de fait, des prescriptions normatives sur la vie familiale. L’historien Robert Rutherdale (1999) a ainsi analysé les représentations des pères de familles dans les médias et les publicités durant le baby-boom au Canada. Il montre de cette façon que le consumérisme d’après-guerre a valorisé un idéal du père dévoué et impliqué au sein de sa famille : il a été représenté jouant un rôle actif dans l’organisation des loisirs, tout comme dans le recours à certains biens de consommation ou l’achèvement de travaux domestiques qui revêtent une signification masculine (le bricolage ou le jardinage par exemple). La masculinité a ainsi été promulguée dans les médias qui ont assigné la virilité à une image de père de famille engagé dans son foyer et non plus uniquement comme fournisseur de biens à une famille dépendante. Cet idéal a imprégné les hommes ayant fondé leur famille à cette époque18.

Caroline Rusterholz (2017, 2015) dresse un constat similaire avec un certain décalage temporel et en se centrant sur les villes suisses de Lausanne et de Fribourg. Elle observe une redéfinition de la paternité qui s’est opérée aux tournants des années 1960. Elle évoque un processus dynamique qu’elle identifie tant dans les normes véhiculées par la presse que dans le renouvellement des comportements individuels parmi les classes ouvrières et moyennes inférieures19. Dans un contexte de tertiarisation croissante de l’économie et de montée de la consommation de masse, de nouvelles pressions financières ont émergé et se sont répercutées dans les normes de parentalité. Elle constate ainsi que le modèle traditionnel de la séparation rigoureuse des rôles sexués a peu à peu été mis sous tension au profit, ici aussi, d’une image de paternité engagée pour le bien-être de sa famille, comprenant par-là une plus grande implication au sein du foyer.

Virginie De Luca Barrusse (2014) a également observé une mutation des normes conjugales et parentales qui s’est opérée dès le milieu des années 1950 en France et que révèle le débat sur la régulation des naissances. Ce dernier a en effet connu un écho médiatique important qui contribua à diffuser une diversité d’opinions sur le sujet avant qu’elles ne deviennent des prescriptions dont les militants s’emparèrent. De cette façon, les aspirations personnelles en faveur d’une sexualité non subordonnée à la reproduction et du choix de l’espacement des naissances se sont peu à peu transformées de comportements déviants en des impératifs de bien commun, des normes désirables en faveur d’une sexualité et d’une parentalité responsables (dans le sens de choisies) et équilibrées, rendues possible par la contraception moderne (voir aussi pour la Suisse Burgnard, 2015). Cette mutation des normes aurait alors contribué, d’après Virginie De Luca Barrusse, à une homogénéisation des idéaux familiaux et des comportements reproductifs, qui in fine aurait en partie provoqué la fin du baby-boom.

Si ces travaux portent surtout sur le tournant qui s’opéra entre le baby-boom et le baby-bust, ils soulignent toutefois l’importance même de considérer les valeurs conjugales et parentales véhiculées par les institutions. Dans le même ordre d’idées, Van Bavel et Reher (2013) rappellent que l’influence sur le baby-boom des politiques natalistes, instaurées dans certains pays dès le 19e siècle, pose question. La mise en place de politiques familiales à visée démographique traduit le climat de craintes face à la dépopulation qui s’empara de l’Occident au lendemain de la Première Guerre mondiale (Teitelbaum, 2006; Teitelbaum & Winter, 1985) et reflète également les valeurs familiales prônées par les institutions dans l’espace public. La France apparaît singulière de ce point de vue. Hormis les régimes totalitaires, c’est en effet le seul pays à avoir instauré des politiques dont l’objectif était explicitement d’influer sur la fécondité (Calot, 2006). La création du Haut Comité de la population en 1939 marqua d’ailleurs un tournant important, puisque le gouvernement s’empara de la cause nataliste et familiale, initialement défendue par des groupements militants (Rosental, 2003). Dès lors, des mesures visant à créer un véritable climat familial ont été mises en place avec l’instauration du Code de la famille et les objectifs sociaux s’accompagnèrent d’une visée nataliste d’ampleur nationale (Desplanques & Chesnais, 1988). Les incitatifs financiers se sont ainsi doublés non seulement de mesures éducatives visant à prévenir les dangers de la dépopulation dans les écoles et les casernes militaires, mais aussi d’initiatives allégoriques comme l’instauration de la fête des mères qui récompensait les mères de familles nombreuses (De Luca Barusse, 2014; De Luca Barrusse, 2008; De Luca, 2005b, 2005a).

D’après Calot (2006), si l’impact de telles mesures a bien été positif, il n’aurait été que modeste, les législations n’ayant pu exercer d’influence massive sur le niveau de la descendance finale20. C’est pourquoi, « […] aucun pays n’aurait pu échapper aux deux grandes variations de la fécondité enregistrées au cours du XXe siècle [i.e. le baby-boom et le baby-bust] par une action politique appropriée. C’est seulement à la marge que des inflexions peuvent être apportées » (Calot, 2006, p. 295). De manière cohérente, l’effet « marginal » des politiques françaises sur la fécondité du baby-boom a été évalué positivement (Chesnais, 2006; Calot & Sardon, 1998; Desplanques & Chesnais, 1988). Néanmoins, si les objectifs démographiques n’étaient pas formellement évoqués dans d’autres pays, il reste possible que les nombreuses politiques sociales adoptées durant la première moitié du 20e siècle aient eu une influence implicite sur la fécondité (Calot, 2006) en ce sens qu’elles réfléchissaient et propageaient les idéaux familiaux prônés par les dirigeants.

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La recherche présentée dans cet ouvrage se situe dans le prolongement de ce renouvellement récent des perspectives portées sur la genèse et la compréhension du baby-boom. Elle s’attèle à développer et à allier les approches des différentiels sociaux de fécondité avec l’approche qualitative des normes sociales, pour éclairer les mécanismes qui ont entouré les origines et le déploiement de ce phénomène en Suisse. La question de l’hétérogénéité sociale des comportements nuptiaux et féconds se déploiera tout au long de nos analyses en mobilisant tour à tour des données d’enquête faisant l’objet d’exploitation quantitative et des entretiens qualitatifs, afin d’approfondir les constats fondés sur les éléments macro, eux-mêmes issus d’un traitement des données du recensement de la population.

Une telle démarche permettra d’éclairer un point qui n’a été que marginalement traité dans les pays occidentaux, y compris en Suisse, où cette problématique a surtout été analysée pour les périodes antérieure (Lesthaeghe & Neels, 2002; Van de Walle, 1980) ou postérieure (Le Goff, Sauvain-Dugerdil, Rossier, & Coenen-Huther, 2005; Gabadinho, 1998) au baby-boom. Il s’agira de lier, parfois de concilier, les trajectoires de vie objectives des actrices qui ont participé plus ou moins activement à cette reprise de la fécondité, à la subjectivité de leurs ressentis, de leurs motivations ou encore de leurs représentations et idéaux, tels qu’ils nous sont livrés par leurs témoignages rétrospectifs. Cela nous permettra à notre tour de poser un regard renouvelé sur les jalons de ce qui constitue aujourd’hui encore une rupture inexpliquée de l’histoire féconde du 20e siècle.


3 En économie, deux effets contradictoires apparaissent en réaction à une augmentation du revenu. D’une part, l’agent économique ayant plus de moyens financiers à disposition va être poussé à consommer davantage (effet revenu). D’autre part, cette augmentation de revenu génère une hausse du coût d’opportunité des activités impliquant une dépense de temps (effet substitution) (Mankiw & Taylor, 2006). L’effet final dépend donc duquel de ces deux effets est dominant.

4 Easterlin postule qu’étant donné la différence d’expérience entre les jeunes hommes et les plus âgés, le degré de substituabilité entre ces groupes est quasiment nul (Easterlin, 1978).

5 La récente étude de Hill (2015) qui se base sur des données microéconomiques pour construire la mesure du revenu relatif démontre que l’hypothèse d’Easterlin se vérifie (le revenu relatif influant sur les comportements féconds aux Etats-Unis durant le milieu du 20e siècle) mais ne permet d’expliquer que 12% des variations observées durant le baby-boom américain.

6 L’article de Bellou et Cardia (2015) se distingue de celui de Butz et Ward (1979) dans l’explication des mécanismes sous-jacents aux évolutions de la fécondité. Alors que l’économie a un impact direct selon Butz and Ward (1979), Bellou et Cardia (2015) suggèrent que ce sont les femmes de la cohorte D qui ont induit des mécanismes d’encombrement et de désencombrement.

7 Parmi les faiblesses qu’ils reconnaissent, nous pouvons citer le fait que les pays neutres comme la Suisse ou la Suède ont également connu un baby-boom, le phénomène a débuté avant que le conflit ne soit déclaré et une augmentation de la fécondité a également été remarquée parmi les femmes qui sont restées actives (Doepke, Hazan, & Maoz, 2015).

8 L’auteur s’appuie sur les données de l’Angleterre et du Pays de Galles

9 Citation tirée de la traduction française du texte, publiée dans Leridon (2014).

10 Citation tirée de la traduction française du texte, publiée dans Leridon (2014).

11 ou ce changement d’attitudes se serait traduit par l’émergence de ces nouvelles lois, le sens de la causalité restant en effet incertain (Oris, 2007).

12 Dans la vision de Lesthaeghe, le développement du système de production capitaliste, la progression de l’organisation familiale nucléaire et le relâchement de l’influence des dogmes religieux (sécularisation) durant la première transition de la fécondité ont conduit à réorienter les préoccupations vers le ménage plutôt que vers la communauté et à détacher la fécondité de son caractère sacré. De telles évolutions ont donc rendu possible le déclin de la fécondité (Lesthaeghe, 1983 ; Lesthaeghe & Wilson, 1982). Quant à la seconde transition démographique, elle se caractérise par la poursuite de l’évolution du système idéationnel occidental vers une progression des préoccupations d’autoréalisation et de bien-être individuel qui conduisirent à l’apparition de nouveaux comportements démographiques (Lesthaeghe & Van de Kaa, 1986 ; Lesthaeghe, 1983)

13 Comme Lesthaeghe et Surkyn (1988), l’analyse du baby-boom faite par Ariès (1980) sert essentiellement à lier les deux transitions démographiques. C’est sans doute pour cette raison que ces éclairages du phénomène sont peu connus.

14 Des craintes liées aux effets secondaires de la pilule contraceptive ont été émises dans différents pays, dont en Suisse, durant les années 1970 (Rusterholz, 2017).

15 Le contexte politique américain étant plutôt fermé à la migration, contrairement à la Suisse qui fit appel à la main-d’œuvre étrangère durant cette même période (La Barba, Stohr, Oris, & Cattacin, 2013).

16 Dans le cas suisse, la recherche de Philippe Wanner (2000) sur l’évolution des régimes démographiques dans les cantons au 20e siècle a souligné l’influence de critères socioculturels sur la diffusion des comportements démographiques et a montré que le baby-boom a débuté à Genève et dans les cantons limitrophes du nord avant de se diffuser dans le reste du pays.

17 Des travaux de démographie historique menés principalement par des historiens se rattachent également à l’histoire orale, notamment dans l’étude de la première transition de la fécondité (Szreter & Fisher, 2010 ; Kertzer, 1997).

18 Ceci est confirmé au travers d’entretiens qualitatifs menés par l’auteur auprès d’hommes ayant fondé leur famille durant le baby-boom au Canada.

19 L’étude s’appuie également sur des entretiens qualitatifs menés auprès de 48 personnes devenues parents entre 1955 et 1970.

20 Son analyse exclut les politiques coercitives à visées natalistes mises en place dans les régimes totalitaires, tels que l’Allemagne ou l’Italie.