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Une figure de l’expansion

La périphrase chez Charles Baudelaire

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Federica Locatelli

L’enjeu de cet essai est d’entrer dans la poétique de Baudelaire par la voie du langage, spécifiquement par l’analyse d’une figure rhétorique dont la fréquence témoigne d’une nouvelle attitude poétique : la périphrase. Célébrée en tant que source du sublime par Aristote et Longin, mais successivement délaissée, au fil des siècles, en tant qu’instrument anodin de l’ornatus, la figure assume une dignité nouvelle sous la plume de Baudelaire : figure d’expansion par excellence – lexicale, syntaxique et sémantique – la périphrase est exploitée en tant qu’outil propice à l’extension des confins de la poésie, au niveau de forme comme du contenu.
La fréquence et la pertinence de la périphrase chez Baudelaire donnent à voir l’essence de la quête littéraire moderne, à savoir l’aporétique recherche de l’Inconnu. Intimement liée au faire (poïein) poétique, elle conduit à nous interroger sur le sens du langage, ou plutôt sur la question du sens que le geste artistique laisse en suspens. Comme l’écrit Michel Deguy, en introduisant notre parcours par une préface, « la poésie (la périphrase) nomme, appelle périphrastiquement l’Inconnu. Elle y plonge, dit Baudelaire ».
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4. Dilater le temps

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4.1 Dilater la perception du temps

«Se plonger au fond de l’Inconnu»241 apparaît comme la mission ultime de la poésie de Charles Baudelaire, imaginée comme un voyage, une exploration, que décrivent Le Port en prose ou le poème qui conclut les Fleurs du Mal242. Au temps d’un mystérieux départ, les voyageurs baudelairiens s’aventurent vers des gouffres ténébreux, image emblématique, récapitulative de toutes les expériences d’Inconnu traversées jusqu’alors. Cet Inconnu est défini, d’une part, en termes de spatialité – il dépend toujours des actions de ‘chercher’, de ‘rêver’, de ‘se plonger’ qui, dans l’esthétique du poète, sont le corrélat nécessaire, de l’activité herméneutique – mais, d’autre part, aussi en termes de temporalité, ‘d’infini’, au sens de ce qui a une durée éternelle. La sensation de l’Inconnu est ressentie en un instant qui se dilate en heures, lors d’une rencontre fugitive devenant une longue histoire d’amour, ou d’un regard ayant la durée d’un voyage vers des continents exotiques.

Lorsqu’on éprouve la sensation de l’Inconnu, lorsqu’on imagine l’Inconnu, le sens de l’espace et le sens du temps apparaissent comme «singulièrement affectés»243 et nécessairement entrelacés, au niveau tant cognitif que linguistique244. Faire l’expérience de l’Inconnu signifie s’embarquer dans un voyage conduisant du connu vers ce qui excède les confins spatio-temporels245, comme les paysages de Thomas De Quincey qui ← 93...

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