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Guerres dans le monde ibérique et ibéro-américain

Actes du XXXVe Congrès de la S. H. F.

Edited By Florence Belmonte, Karim Benmiloud and Sylvie Imperato-Prieur

Cet ouvrage réunit les travaux du XXXV e Congrès de la Société des Hispanistes Français (S. H. F.) qui s’est tenu à l’Université Paul Valéry – Montpellier 3 du 20 au 22 mai 2011. Il rassemble une cinquantaine d’articles qui portent non seulement sur l’Espagne, mais aussi sur l’ensemble de la Péninsule Ibérique, sur l’Amérique hispanophone et les territoires lusophones, du XVI e au XXI e siècle. Le volume est divisé en quatre chapitres, « Faire la guerre », « Dire la guerre », « Représenter la guerre » et « Sortir de la guerre », qui recouvrent une large part des champs disciplinaires auxquels s’attache l’hispanisme (Histoire, civilisation, littérature, théâtre, arts plastiques, peinture, musique, cinéma).
L’ouvrage comprend notamment de nombreux articles sur la guerre civile espagnole et le franquisme (dont les deux conférences plénières), mais aussi d’importantes contributions sur l’ensemble du monde ibérique et ibéro-américain (Portugal, Argentine, Colombie, Cuba, Mexique, Paraguay, Pérou, etc.).
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Historia de una maestra de Josefina Aldecoa (1990) : une surprenante quête de filiations dans l’Espagne oublieuse et triomphante des années (Odile Diaz Feliu)

← 486 | 487 → ODILE DIAZ FELIU

Université de Cergy Pontoise

Historia de una maestra de Josefina Aldecoa (1990) :

une surprenante quête de filiations dans l’Espagne oublieuse et triomphante des années 90

A Josefina Aldecoa

In memoriam
1

Ma réflexion prend appui sur deux citations, l’une est extraite de En la distancia, ouvrage publié par Josefina Aldecoa à l’âge de 77 ans, dans lequel, dès le prologue, elle souligne la fragilité de la mémoire : « con toda seguridad lo recordado no es exacto »2. La romancière y rapporte a posteriori, en 2004, la réception de son roman, Historia de una maestra3 (1990) :

La aceptación inesperada y el interés producido en los lectores por mi novela Historia de una maestra están claramente relacionados con este fenómeno político de recuperación de la memoria.4

D’entrée de jeu, je situe le roman dans la perspective de sa réception à un moment particulier de l’histoire de la société espagnole : la « recuperación de la memoria », associée aux années 90. L’autre citation centre l’intérêt sur Josefina Aldecoa elle-même, sur le rôle qui fut le sien entre les différentes générations et les strates temporelles de l’histoire de l’Espagne, à partir de cette publication, et la place qu’elle a délibérément choisi d’occuper dans ce processus historique. Dans son essai, Laure Murat5 retrace le rôle et la place de deux femmes et les lignes qui suivent, tirée du préambule, permettent d’établir un parallèle avec Josefina Adecoa dans l’Espagne des années 90 :

Autre chose m’intriguait : la notion de personnages intermédiaires. […] Intermédiaires, c’est-à-dire « entre deux ». […] Intermédiaires, c’est-à-dire qui établissent des liens, constituent ← 487 | 488 → une transition, assurent une communication entre des individus ou des groupes, concrétisent un passage. […] Ni au premier plan, ni en dernier, ils sont secondaires, en somme : une place qui, pour ne pas être enviée, s’annonce d’autant plus cruciale.6

C’est dans cette ligne que se situe ma réflexion : suivre les traces de Josefina Aldecoa comme « personnage intermédiaire » à ce moment particulier et faire ainsi une brève incursion dans l’histoire culturelle, telle que Pascal Ory la circonscrit7 afin de cerner les répercussions de la réception de HDM pour elle, comme femme de Lettres espagnole, et pour ses compatriotes confrontés par la diégèse du roman à l’évocation des années 1920 et 1930. En effet, la fin du roman annonce les premières salves de la Guerre Civile : les jeunes générations découvrent ce passé qu’ils ignorent alors que les autres le redécouvrent. Josefina Aldecoa est née en 1926 et nous a quittés le 16 mars 2011 ; le cours de sa vie épouse celui de l’histoire de la société espagnole sur presque un siècle (et quelle histoire8 !). Les titres des articles qui informent de sa disparition mettent en exergue deux constantes qui l’ont habitée et structurée tout au long de sa vie9 : l’éducation et la littérature, et donc sa place comme écrivain et son rôle dans la transmission des préceptes éducatif de la Institución Libre de.Enseñanza. comme directrice du Colegio Estilo (ouvert à Madrid en 1959) en contre-pied de l’esprit national-catholique, place et rôle retranscrits dans le titre de cet article sous le terme de « filiation ».

En effet, la publication de ce roman, surprenant par sa densité, reflète l’histoire de la genèse d’une triple filiation : celle d’un pays, l’Espagne, entre son présent et son passé à travers l’histoire de la protagoniste, Gabriela, celle de Josefina Aldecoa et de sa propre mère transposée dans la fiction autobiographique, et enfin celle d’une écriture qui revendique une continuité dans son appartenance à la génération « del medio siglo », celle des années 50. Cette génération prise l’écriture de la « narration objective » dans le sens précis que Geneviève Champeau confère au concept10, à savoir une écriture de la dissidence qui se refuse à toute instrumentalisation de la littérature au profit de quelque chose qui lui est extérieur. Cette écriture après avoir été vilipendée par la critique dans les années 70 sous ← 488 | 489 → la dénomination globale de « Literatura social, literatura realista, literatura “de la berza” »11 est réhabilitée par Josefina Aldecoa dans cette filiation clairement revendiquée sous forme d’un hommage.

Dans la première citation tirée de ED, une quinzaine d’année après la publication de son roman, la romancière rappelle son étonnement face à la « aceptación inesperada » de HDM. La citation qui suit rapporte les réticences formulées par sa mère, référence centrale pour la genèse du roman, et donne une brève synthèse de l’histoire de l’Espagne et de la diégèse : « Esta novela – me decía–, este mundo de la preguerra civil, la República, la Revolución de Asturias, la guerra, la vida de los pueblos, la pobre gente… no va a ser bien recibida »12. La sobriété du propos, en écho à celle de la « narration objective », offre un résumé condensé et distancié de la vie de la protagoniste, Gabriela, « la maestra », miroir tendu à nombre d’Espagnols pour refléter leurs retrouvailles avec leur passé figé dans les eaux du Léthé pour cause de Transition et de consensus. Aux réticences de sa mère s’ajoutent celles de l’éditeur de HDM, Jorge Herralde, créateur de la maison d’édition Anagrama, qu’Amelia Castilla, journaliste, critique littéraire et auteur de Memoria de un colegio13 (et en chemin devenue amie très fidèle de Josefina Aldecoa) rapporte en ces termes : « Cuando le entregó el manuscrito al editor Jorge Herralde, éste le auguró que, aunque era una historia bonita, no era fácil vender ese tipo de libros que recuperan la memoria »14.

Or, dans la première citation qui sert de point d’appui à ma réflexion, Josefina Aldecoa associe, certes a posteriori, le succès surprenant de son roman au contexte prégnant de la « recuperación de la memoria » dans les années 90. Ce fut un franc succès en effet, dans l’édition de référence (2004) il est stipulé qu’à cette date il s’agit de la quinzième édition dans « Anagrama compactos » ; par ailleurs dans l’article déjà cité, publié le 17 mars 2011, Amelia Castilla mentionne qu’à cette date le roman « se había convertido en un éxito que todavía colea. […] La novela se ha convertido en un referente de la educación »15 et en 2004, le roman, de surcroîtfut réédité dans la fameuse collection « crisolín »16 chez Aguilar. Enfin, comme elle même l’écrit, lors des hommages rendus pour les nombreux prix reçus, dont le « Castilla y León de las Letras » en 2003 et le ← 489 | 490 → « Gabarrón de las Letras » en 2006, Josefina Aldecoa est présentée avant tout comme l’auteur de HDM :

Mis tres novelas anteriores habían pasado entre una atención correcta y respetuosa y una venta discreta. […]. El impacto de Historia de una maestra fue totalmente diferente. Enseguida salieron nuevas ediciones que hasta el día de hoy se suceden con bastante regularidad.17

À l’évidence ce roman cristallise le processus du « travail de mémoire », de résilience de l’ensemble de la société. Le surprenant succès de ce court roman fut l’occasion pour Josefina Aldecoa d’occuper cette place très particulière dans la société espagnole des années 90 que décrit Laure Murat comme « personnage intermédiaire, qui établit des liens… ». Elle joua le rôle de passeuse entre les générations comme elle le révèle, presque à son insu, dans son essai :

A raíz de su publicación, me llamaron de muchos centros culturales, institutos, universidades, asociaciones de mujeres lectoras etc…En los coloquios inevitables y deseados me hacían preguntas que me sorprendían acerca del fondo histórico del libro, tan familiar para mí. […] Comprobé que estudiantes de COU habían pasadosobre el siglo XX español de puntillas, con un ligero resumen de la guerra, esquemático y simple. Pero no sabían nada de otros sucesos previos y, por supuesto, de la historia de España anterior a la guerra. Yo sugería a los jóvenes que preguntaran a sus abuelos y solían contestar que a los abuelos – los que vivían cerca-no les gustaba hablar de esos temas.18

Les réticences exprimées par la mère de Josefina Aldecoa et par l’éditeur Jorge Herralde n’étaient donc pas dénuées de fondement car l’Espagne du début des années 90 était encore une Espagne oublieuse car triomphante, comme l’annonce le titre de cet article ; à cet égard Josefina Aldecoa donne un raccourci éclairant de l’esprit du temps dans ED :

Los ochenta que acababan de esfumarse, habían sido años de brillantez. La recuperación de la libertad, el triunfo de los socialistas, la incorporación a Europa, nuestra apertura definitiva a un mundo que ya no « no era ancho y ajeno ». […] Durante los ochenta la sociedad española vivía unos días de euforia y de tentaciones frívolas. […] Por otra parte, el lema del pacto de la transición parecía traducirse en un « aquí no ha pasado nada ». […] Tengo que confesar que tuvo que pasar algún tiempo para que yo me diera cuenta de que los años noventa marcan el final de la euforia de la transición.19

Ce succès s’inscrit donc dans une lente prise de conscience collective qui fraie son chemin au milieu des attaques très violentes entre les partis politiques lors des élections entre 1993 et 1996, et dans les rangs du « Partido popular » de Aznar les vieux démons refont surface, faute d’exorcisme. Le processus de la « recuperación de la memoria » verra le jour pendant les années 90 et le succès de HDM ← 490 | 491 → en est un symptôme comme le rappelle Amelia Castilla dans le même article déjà cité : « es una novela precursora de lo que luego se ha conocido como la memoria histórica »20. Les historiens, faut-il le préciser, avaient déjà procédé à une relecture de l’histoire et le concept de « memoria histórica » soulèvera une polémique qui n’est pas éteinte21 . Dans ce processus collectif, grâce à la publication et au succès de ce roman, Josefina Aldecoa s’est révélée dans son « rôle d’intermédiaire, de passeur » entre les Espagnols et a contribué à renouer la filiation entre présent et passé. Cette décennie verra se multiplier les écrits liés à cette levée de l’amnésie sous la forme particulière des Mémoires, le genre veut quelles soient à la première personne, je n’en citerai que deux à titre d’exemple, Pretérito imperfecto de Carlos Castilla del Pino, publié en 1997, La costumbre de vivir de José Manuel Bonald, publié en 2001, et des romans tels ceux de Manuel Chirbes, Enriqueta Antolín, etc. Rappelons toutefois que des écrivains de premier plan, Juan Benet, Antonio Muñoz Molina, Juan José Millás, entre autres, avaient déjà soulevé le voile sur le passé avant cette décennie. C’est à partir de la publication de HDM que Josefina Aldecoa prit son envol comme écrivain et s’engagea dans l’écriture de deux autres romans, Mujeres de negro (1994) et La fuerza del destino (1997) qui prolongent l’histoire de Gabriela, ainsi qu’elle le confie : « varios amigos y algún crítico me animaron a seguir con su historia22 ». Les trois romans réunis sous le titre « la trilogía de la memoria », furent donc conçus, écrits et publiés au cours de cette même décennie ; leur diégèse, à travers la biographie de la protagoniste, Gabriela, couvre l’histoire de l’Espagne depuis les années 20 jusqu’au retour à la démocratie. Au plan narratif leur point commun est la présence d’un narrateur en première personne, c’est un « yo » à facettes narratives, qui fait part des événements depuis la perspective qui est la sienne, ce qui favorise l’émergence de la narration autobiographique et de l’autofiction, laquelle, ici, se joue du vrai, du faux ou de l’entre-deux, celui de la « figuración del yo » conceptualisé par José María Pozuelo Yvancos23, sur lequel je reviendrai. Ce « yo » est constitutif de la genèse du roman dont Josefina Aldecoa rapporte très précisément le point de départ en ces termes :

A finales de los ochenta, mi madre decaía por momentos. Su fortaleza, su salud, disminuían. […] Cuando iba a verla y pasaba un rato con ella, mi madre se animaba y regresaba a su pasado. […] A través de sus recuerdos, iba reconstruyendo para mí, sin proponérselo, ← 491 | 492 → fragmentos de la historia de España, entre 1923, año en que terminó la carrera, y 1936, año en que pidió la excedencia voluntaria, poco antes de estallar la guerra civil.24

La mère de Josefina Aldecoa était « maestra », comme sa propre mère, donc une filiation sur trois générations. Elle commença à exercer en 1923 et se mit en disponibilité à la veille de la guerre. Or, ces deux dates marquent les limites exactes de la temporalité du roman. En effet, la première page s’ouvre sur la fin des études d’institutrice de Gabriela25, et les dernières pages se ferment sur les images des premiers morts de la guerre civile quelle aperçoit depuis l’autocar dans lequel elle est de retour a Los Valles26. En outre, dans ce passage, Josefina Aldecoa évoque les confidences de sa mère en fin de vie lors de visites régulières mais aussi la forme de ses confidences : les bribes. Mémoire défaillante dans le réel et formellement fragmentée dans la fiction, l’histoire de Gabriela au soir de sa vie est dévoilée par bribes à sa fille, Juana, locutrice dont le lecteur ne s’enquiert du prénom et de la filiation qu’à la dernière page. Si la référence au réel est explicite, le pacte autobiographique n’est toutefois pas mis en place, puisqu’il n’y a pas coïncidence entre l’auteur, le narrateur et la protagoniste, mais les situations dans la réalité et la fiction sont mises en miroir (Josefina Aldecoa et sa mère dans l’une, Gabriela et Juana dans l’autre) ; l’effet de réel est efficace et sera pour beaucoup dans le succès du roman. Josefina Aldecoa rapporte un souvenir très particulier que sa mère a restitué avec une très grande précision, celle du mariage de Franco à Oviedo, et c’est ce souvenir qui fut décisif pour la genèse du roman :

En una de aquellas tardes de recuerdos y charla que tanto le gustaban, alguna vez pensé : esto de la boda de Franco es el comienzo de una novela, la historia de una mujer de la edad de mi madre que años después vive la guerra y un día recuerda esa boda. Ese fue el germen, el arranque de mi novela Historia de una maestra. La escribí con la intención de recuperar la memoria suya, mía, de los años de su juventud y de mi infancia. 27

Ce souvenir apparaît à la fin de la première séquence dans le roman, il est transposé techniquement par le gros titre du journal, « …han contraído matrimonio la Srta. Carmen Polo y Martínez-Valdés y el Teniente Coronel D.  Francisco Franco Bahamonde »28, et clôt la narration par l’évocation d’une photographie de Franco dans le journal en regard du titre : « El General Franco… »29. De surcroît, dans cette citation une très grande ambiguïté est présente par la proximité des deux adjectifs ← 492 | 493 → possessifs « su juventud » et « mi infancia » ainsi que lors de la description des lieux de la diégèse, la province de León, terre natale de Josefina Aldecoa et de sa mère mais aussi de la protagoniste de HDM : mère, fille et personnage entrent en parenté, filiation prolongée dans le conte30 pour enfant que Josefina Aldecoa a écrit pour sa fille Susana. Pour autant, fiction oblige, le référentiel n’est que partiellement assignable. La romancière joue de cette ambiguïté par l’intermédiaire du concept forgé par José María Pozuelo Yvancos « la figuración del yo »31, d’où le« yo » à facettes narratives déjà mentionné. Ce type de voix narrative pour le critique est une caractéristique du renouvellement du roman contemporain auquel participe Josefina Aldecoa. Comme écrivain, elle occupe une place particulière « ni en premier, ni en dernier » et ce jeu sur l’ambiguïté entre le biographique, l’autobiographie et l’autofiction est patent dans le paratexte par le choix des photographies en couverture. Celle de l’édition de référence ici, de couleur sépia, représente une salle de classe de l’école primaire dans les années 25-30. Tout au fond on y devine une institutrice, assise à son bureau, fixant l’objectif d’un regard sérieux et au premier plan, les élèves, assises à leurs pupitres, ont ce même regard : l’époque des années 20, dans ce cadre, ne prête pas à la pose. Cette photographie provient du fonds personnel de Josefina Aldecoa et se trouve dans le bureau de la Direction du Colegio Estilo, calle Serrano. Elle représente sa mère entourée de ses élèves dans son école à León32. La présence de cette photographie, avec des variantes selon les éditions, est le fruit d’un choix de la part de l’écrivain subtile qu’est Josefina Aldecoa. Pour le lecteur, elle ne peut que faire écho à l’autobiographie de Roland Barthes et son sous-titre : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman »33. Ce « yo » à facettes sur lequel joue Josefina Aldecoa a sans doute rempli une fonction importante dans la réception de HDM, car il laisse un espace libre que peut occuper l’imaginaire du lecteur dans lequel celui-ci peut glisser les remémorations de sa propre histoire à travers celle de « Gabriela, la maestra » qui vaut pour paradigme de l’histoire de nombre d’Espagnols. Ce « yo figurado » s’inscrit également dans une généalogie narrative, celle du « narrateur objectif », déjà cité, et cher à la « generación del medio siglo », qui s’effaçait tout comme l’auteur, pour laisser la place et la parole aux personnages, bâillonnés dans le réel. Cette généalogie narrative inscrit l’écriture de Josefina Aldecoa dans cette filiation grâce à ce « yo figurado », à facettes ; non assignable, il peut contenir toutes les voix, celle de la romancière, celle de sa mère, celle de Gabriela et celle de toutes les « maestras », et c’est ce « yo » collectif qui confère au roman sa ← 493 | 494 → densité et introduit une distance. Le « yo figurado » est une représentation, « es un lugar donde fundalmente se despliega la solidaridad de un yo pensante y un yo narrante »34 explique José María Pozuelo Yvancos ; ce « yo figurado » s’inscrit dans le droit fil de ce que Geneviève Champeau appelle « l’empirisme du narrateur » en se référant aux écrivains de la dissidence en ces termes : « Ils retiennent essentiellement du béhaviorisme une exigence de rigueur, une sensibilité empiriste qui leur fait déplacer l’accent de l’étude du personnage en lui-même vers celle de ses rapports avec son milieu et une méthode de connaissance : l’observation se substitue à l’introspection. Le béhaviorisme détermine donc, dans la sphère de la fiction, une éthique narrative et un mode de présence des personnages »35. C’est en ce sens que Josefina Aldecoa36 revendique cette filiation. Le lecteur accède in medias res à la diégèse de HDM et à un espace-temps condensé par ellipses et prolepses, celui d’« une tranche de vie », très proche formellement « del cuento » fort prisé des écrivains de la « generación del medio siglo » dont la spécialiste de « la forma breve », Ana Casas, rappelle les caractéristiques en 2009 : « Dicha reducción de las coordenadas espacio-temporales supone una de las más importantes aportaciones técnicas del cuento neorrealista.  »37 La nouvelle de Josefina Aldecoa, « El niño y los toros », publiée pour la première fois en 1961 dans le recueil A ninguna parte38 est incluse dans cette anthologie de 2009. Par ce choix Ana Casas souligne la filiation d’écriture de la romancière, et c’est par cette filiation que s’explique, sans doute, le goût de Josefina Aldecoa pour le roman court qui occupe ainsi sa place, pleine et entière, comme écrivain dans les années 90, « ni au premier plan, ni en dernier, secondaire » et qui à cette place participe au renouvellement du roman contemporain.

Le choix de ce court roman, Historia de una maestra, ne doit rien au hasard. En effet, la temporalité de la diégèse couvre les années qui précèdent la guerre, le temps de la guerre elle même et de la Dictature (quarante ans). Cette longue période se trouve de la sorte gelée dans une ellipse temporelle qui représente le temps de l’oubli face auquel le succès de ce roman publié en 1990, opère un effet cicatriciel, celui de la « recuperación de la memoria ». Josefina Aldecoa a donc pleinement joué son rôle et occupé sa place de « personnage intermédiaire » et de « passeur » dans la société espagnole.

__________

1 « Fallece la escritora y pedagoga Josefina Aldecoa », El País digital, 16 marzo de 2011.

2 En la distancia, Madrid, Punto de lectura, 2004, p.  9. L’abréviation ED sera désormais utilisée ici pour citer cet ouvrage.

3 Historia de una maestra, roman publié en 1990. L’édition de référence sera : Compactos Anagrama, 2004, citée ici par l’abréviation HDM.

4 ED, p.  223.

5 Laure Murat, Passage de l’Odéon, Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l’entre-deux-guerres, Paris, Gallimard, Folio, 2003.

6 Ibid. , p.  12-13.

7 « La prise en considération de la polysémie des objets étudiés conduit à ouvrir leur interprétation à leurs diverses appartenances. Ainsi un individu est-il toujours au carrefour de plusieurs plans (genre, milieu d’origine, sexualité, classe d’âge, génération, profession, confession, idéologie…).  », Pascal Ory, L’Histoire culturelle, Paris, PUF, 2004, p.  27.

8 « En España hemos perdido el siglo XX.  », ED. p.  232.

9 Amelia Castilla, « Última clase de literatura y pedagogía [de Josefina Aldecoa]. Fallece a los 85 años la escritora y transmisora del legado de la Institución Libre de Enseñanza.  », El País, 17 de marzo de 2011, p.  40.

10 Geneviève Champeau, Les enjeux du réalisme dans le roman sous le franquisme, Madrid, Casa de Velázquez, 1993, p.  19.

11 ED, p.  87.

12 ED, p.  214.

13 « Estilo », una experiencia de educación en libertad sobre la base de la comunidad, Madrid, Biblioteca Nueva, 2002. Amelia Castilla y expose l’histoire et la philosophie du Colegio, fidèle à l’esprit de la Institución Libre de Enseñanza, créée par Josefina Aldecoa en 1959, au cœur du franquisme.

14 Amelia Castilla, « Última clase de literatura y pedagogía [de Josefina Aldecoa].  », El País, art. cit. , p.  40.

15 Ibid.

16 El País, 16 de diciembre de 2004.

17 ED, p.  215.

18 ED, p.  215.

19 ED, p.  214-215 et p.  221.

20 Amelia Castilla, « Última clase de literatura y pedagogía [de Josefina Aldecoa].  », El País, art. cit. , p.  40.

21 Pour comprendre cette polémique se référer à l’article de Mercedes Yusta « El movimiento “por la recuperación de la memoria histórica” : una reescritura del pasado reciente desde la sociedad civil (1995-2005) », La historia en el presente, Pedro Víctor Rújula López et Ignacio Peiró Martín (coord. ), Instituto de Estudios Turolenses, 2007, p.  81-102.

22 ED, p.  216.

23 José María Pozuelo Yvancos, Figuraciones del yo en la narrativa, Javier Marías y E.  Vila Matas, Valladolid, Servicio de publicaciones e intercambio editorial, Universidad de Valladolid, 2010, p.  22.

24 ED, p.  211.

25 « Para mí, por ejemplo, estaba muy claro que di por terminada la carrerra. Yo acababa de cumplir diecinueve años. Era un día de octubre de 1923.  », ED, p.  231.

26 « En las cunetas había muertos. Vi en seguida el primer brazo rígido elevado al cielo.  », HDM, p.  231.

27 ED, p.  212.

28 HDM, p.  16

29 HDM, p.  231.

30 Cuento para Susana, Madrid, Anaya, 1988.

31 « Es una voz que permite construir al yo un lugar un lugar decisivo, que le pertenece y no le pertenece al autor, o le pertenece de forma difirente a la referencial.  », José María Pozuelo Yvancos, op. cit. , p.  28.

32 Précision donnée in « Conocer otros mundos te hace más razonable », Amelia Castilla, El País digital, 09/10/2005.

33 Roland par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975.

34 José María Pozuelo Yvancos, op. cit. , p.  30.

35 Geneviève Champeau, op. cit. , p.  203.

36 « Pertenezco a la que se ha llamado en la literatura española la “generación del medio siglo” », ED, p.  186.

37 Ana Casas, Voces disidentes. Cuentos de la generación del medio siglo. Palencia, Menoscuarto, 2009, p.  16.

38 La temporalité et les événements du cuento « El puente roto », (constitué de trois volets : « Carnaval, 1934 », « Corpus, 1934 » et « Octubre, 1934 »), sont partiellement repris dans la troisième partie de HDM, qui situe l’action à Los Valles, dans le pays minier.