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L’Invention de soi

Rilke, Kafka, Pessoa- Avec une préface de Robert Bréchon

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Béatrice Jongy

Dans une Europe en crise, à la même période, au même âge, Rilke écrit Les Carnets de Malte Laurids Brigge, Kafka son Journal et Pessoa Le Livre de l’intranquillité. C’est un « je » personnage, plus ou moins fictif, qui tient son journal, qu’il s’appelle Malte, Soares ou simplement Franz. Pour qui habite mélancoliquement le monde, l’écriture de soi est bien plus qu’un instrument de connaissance, c’est une tentative de renaissance, d’autogenèse. Naître littérature, puisque la littérature est Tout…
La fiction de soi mène ces grands découvreurs des espaces intérieurs à travers les limbes, où la mélancolie côtoie la mort et la folie. Leurs livres rendent les mouvements mêmes de l’âme et inventent un nouveau lyrisme. Inquiéteur du genre humain, l’Orphée moderne est animé d’une conscience à la fois tragique et ironique. Ivres de leurs métamorphoses, créateurs de mythes, Rilke, Kafka et Pessoa pressentent qu’ils seront des précurseurs. Car si le diable est l’inventeur de l’absurde, il est aussi, tel le poète, le porteur de lumière…
Cette étude, pour la première fois, fait se croiser les feux de ces trois « phares inutiles dans l’Océan désert », selon le mot de Robert Bréchon, poète et éminent spécialiste de Pessoa dont il a édité les œuvres. Lue à la lumière des deux autres, chacune des œuvres jette des reflets inattendus, où miroitent les fondements même de l’écriture contemporaine de soi.

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Conclusion 449

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449 Conclusion J’ai toujours eu la sensation qu’il y avait en moi un être assassiné. Assassiné avant ma naissance. Il me fallait re- trouver cet être assassiné. Tenter de lui redonner vie […].1 Rilke, Kafka et Pessoa n’ont voulu d’autre existence que la littérature, qui leur semblait être la seule réalité vivable. Dans un projet de préface, Pessoa écrit : « Me transformer ainsi, dans le pire des cas en un fou rêvant tout haut, et dans la meilleure des hypothèses, non seulement en un écrivain, mais encore en toute une littérature […]. »2 Ce vœu, partagé par les trois auteurs, ne s’est pas accompli sans un terrible sacrifice : celui de soi comme être de chair, supplanté par un être de papier. La fictionnalisation a été le moyen de réaliser ce vœu, en devenant la métaphore de soi-même. Rilke ne se libérera de Malte qu’en 1920, lors d’un nouveau séjour parisien, comme en témoigne une lettre à Lou3. L’hétéronyme n’a pas échoué en vain : il a créé une œuvre d’une grande modernité par la forme et l’expérience décrite. Son assomption, c’est le poète qui la connaîtra, dans l’œuvre à venir, que Malte pressentait, et en laquelle il n’a pas cessé de croire. Le vœu du narrateur des Carnets était de ces vœux « qui durent longtemps, qui durent toute la vie »4, car c’était le désir qu’il cherchait, non son accomplissement....

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