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Anna Akhmatova et la poésie européenne

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Tatiana Victoroff

À partir de la figure centrale d’Anna Akhmatova, emblématique de l’âge d’argent russe, à travers les complexes rapports d’opposition et de filiation que la poésie russe entretient avec l’Europe depuis le début du XIX e siècle, des chercheurs, des poètes, des traducteurs s’interrogent sur l’existence d’une « poésie européenne », unifiée par le regard de celle qui, de son pays à la frontière de deux continents, y est à la fois extérieure et en est très profondément l’héritière. Les notions comparatistes traditionnelles d’analogie, de parenté et d’influence se laissent préciser et affiner au regard d’une œuvre composée comme un immense chœur accordé selon de nouvelles lois et faisant de la parole poétique une source, voire la seule, de l’existence, dépassant peut-être ainsi toute notion de poésie nationale pour toucher à l’universel.
Les contributions de chercheurs comparatistes ou slavisants, français et russes, s’organisent selon plusieurs axes – Akhmatova en dialogue avec les poètes européens ; Akhmatova comme poète européen ; les questions de traduction et de transmission – mais l’ouvrage inclut également les témoignages de poètes et d’intellectuels au sujet de leur rencontre avec Akhmatova ou à travers la lecture de ses vers. Il propose également de nouvelles traductions d’Akhmatova en français. Enfin, des poèmes inédits d’auteurs européens contemporains qui ont composé sous l’inspiration akhmatovienne témoignent de l’écho européen d’une voix contre laquelle la censure s’est acharnée sans l’étouffer et qui reste un surgeon toujours fécond dans la lignée de la poésie la plus existentielle.

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Avant-propos Des « voix qui s’appellent l’une l’autre »1 : une poésie du dialogue (Tatiana Victoroff)

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15 Avant-propos Des « voix qui s’appellent l’une l’autre »1 : une poésie du dialogue Tatiana viCtoroff Université de Strasbourg Akhmatova, une poète russe ? Akhmatova est une poète russe par excellence. Les « allées de Tsarskoïé Siélo », « l’ombre sainte des bouleaux » (Vers de Minuit), l’histoire même de la Russie au long des routes qui mènent vers les villes séculaires, nourrissent son œuvre, chant lyrique où, dès les années 1910, se mêle la prière afin que « le lourd nuage sur la sombre Russie / Devienne une nuée dans la gloire des rayons » (Prière, 1915)2. Son rapport à sa patrie est souvent paradoxal : c’est la tragédie de la Première Guerre mondiale qui lui fait prendre conscience que « pour rien au monde [elle ne renoncerait] / à la superbe ville de granit, gloire et malheur » (1915)3. « À présent j’échangerai / Gloire, éclat, d’étoiles les nuées, / Contre le muguet de mai, / En ma Moscou ensanglantée »4, écrit-elle en 1937, reprenant ces vers en mai 1964 dans une lettre au poète Anatoliï Naïman. La succession des tragédies personnelles, les interdictions de publication et les privations lors de la Seconde Guerre mondiale ne font que renforcer son consentement à « mourir dans sa patrie, peu importe les horreurs que celle-ci garde en réserve », comme le rapporte le philosophe anglais Isaiah Berlin après lui avoir rendu visite dans sa maison de la Fontanka en 19455....

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