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Documents diplomatiques français

1949 – Tome I (1er janvier – 30 juin)

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Edited By Ministère des Affaires étrangères

Une grande affaire du premier semestre 1949 est le Pacte atlantique. Parallèlement la mise sur pied de l’Allemagne occidentale bat son plein, autour de la question de la « Loi fondamentale » de la future RFA. Les deux dossiers sont étroitement liés ; la France doit définitivement revoir sa politique allemande, mais on admet désormais que la priorité, c’est la résistance face à l’URSS  ; il faut empêcher celle-ci d’utiliser l’Allemagne. Le but n’est plus de morceler l’Allemagne, mais de l’incorporer dans un système de sécurité occidental.
Autre grand souci : l’Indochine. On suit les négociations complexes avec l’empereur Bao Dai. On parvient cependant aux accords du 8 mars 1949. Paris se montre très restrictif et frileux. Mais on s’inquiète des répercussions en Indochine de la défaite de Tchang Kai Tchek face aux communistes chinois. Cependant les États-Unis commencent, en raison de cette inquiétude, à mieux comprendre la position française à l’égard du problème indochinois. Décidément la politique extérieure française entre dans une nouvelle phase.
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27. M. Baelen, Ambassadeur de France à Varsovie, à M. Schuman, Ministre des Affaires étrangères

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M. BAELEN, AMBASSADEUR DE FRANCE À VARSOVIE,

       À M. SCHUMAN, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES1.

D. n° 25.

Varsovie, 11 janvier 1949.

L’économique, en régime socialiste, prime le politique. Il est donc normal que lors des assises de la Pologne nouvelle que constitue le récent Congrès de fusion, le rapport de M. Minc, ministre du Commerce et de l’Industrie et membre du Politburo, ait été de loin le plus important.

Ce rapport, dont la lecture se prolongea pendant plus de 5 heures, est à la fois le bilan de l’activité économique déployée par la Pologne depuis la libération, l’analyse du rôle primordial du Parti dans la reconstruction et la réalisation des plans, la présentation enfin des tâches principales qui seront assignées au pays pendant la période qui s’étend jusqu’à 1955.

Écrit dans le style sec et clair qui est propre à M. Minc, ce discours, malgré sa longueur, est d’une lecture facile. II serait d’un intérêt plus certain si les statistiques qui lui servent de base étaient établies de façon plus convaincante, et si par moments son auteur ne se laissait aller à des comparaisons entre sa patrie « en constant progrès sur la route du socialisme » et « les puissances capitalistes et rétrogrades ». De telles considérations sont trop inspirées du souci de la propagande, trop marquées par le style Kominform pour pouvoir entraîner la conviction d’un esprit quelque peu critique.

Tel que, le rapport de M. Minc n’en est pas moins fondamental pour la compréhension de ce qui se passe en Pologne.

S’il est avant tout une longue glorification de l’œuvre passée, présente et future du communisme polonais, s’il souligne fort justement les réalisations obtenues dans certains domaines et notamment en ce qui concerne la reconstruction, ce discours tient également compte du principe stalinien de l’autocritique. À plusieurs reprises, le dictateur économique de la Pologne nouvelle met en lumière les faiblesses du régime et la nécessité de recourir à des solutions différentes de celles qui, jusqu’ici, avaient été envisagées.

Il serait fastidieux et inutile de reprendre point par point l’exposé du ministre en ce qui concerne la partie positive du travail accompli. Il suffit à cet égard de remarquer que si les statistiques sont habilement agencées pour convaincre qu’un bel effort a déjà été fait, si certains chiffres sont établis en tenant compte des limites de la Pologne d’avant-guerre alors que d’autres ne se rapportent qu’à la partie du pays restée dans les actuelles frontières, si certains tableaux de comparaison sont conçus sans le moindre souci d’honnêteté intellectuelle, il n’en est pas moins vrai qu’à bien des égards les réalisations sont imposantes depuis la libération.

Les défaillances du régime, telles qu’elles ressortent des aveux du ministre, méritent davantage l’attention. Il ne s’agit là, en effet, que d’une confession partielle laissant pudiquement dans l’ombre certains aspects des problèmes économiques de la Pologne d’aujourd’hui.

Pour M. Minc, trois questions ne sont pas encore résolues de façon satisfaisante : le développement de l’élevage, la formation des cadres, le problème des salaires.

La question du cheptel et son corollaire le marché de la viande, font l’objet de la part de M. Minc de l’autocritique la plus poussée. M. Mikolajczyk ayant été de 1945 à 1947 ministre de l’Agriculture, on peut, sans compromettre le Parti, dénigrer ce qui a été fait dans ce domaine et dévoiler les faiblesses de l’organisation existante. Aussi M. Minc s’étend-il avec complaisance sur la mauvaise répartition des crédits prévus, sur la vénalité de certains intermédiaires et sur l’absolue nécessité de porter remède à la présente situation en augmentant le rôle et la responsabilité des organismes coopératifs, tant pour la sélection des races que pour la distribution des fourrages et le choix des investissements.

Ce que ne dit pas M. Minc, c’est que la disproportion existante entre le prix des fourrages et tourteaux d’une part et le prix imposé de la viande sur pied d’autre part a amené la classe paysanne à se désintéresser progressivement de l’élevage et à abattre sur place une partie du troupeau.

Sur la pénurie de cadres et de personnel technique, M. Minc qui signale le fait est moins prolixe encore. Il se contente de révéler que beaucoup de ceux qui détiennent quelque responsabilité « manquent d’instruction générale et de connaissances techniques » que d’autres ne sont, ni moralement ni professionnellement, à la hauteur de leur tâche. Sur ce point, le ministre ne fait qu’esquisser la cause fondamentale de l’état de choses qu’il déplore, à savoir que dans le choix des hommes qui, du haut en bas de l’échelle, sont appelés à jouer un rôle dans l’activité du pays, on tend de plus en plus à tenir compte par priorité des affiliations politiques au détriment de la simple compétence.

C’est en ce qui concerne le problème des salaires que M. Minc s’est montré le plus réticent. S’il reconnaît que le système général des rémunérations est défectueux, ses affirmations sur le niveau de vie actuel du travailleur polonais comparé à son standard d’avant-guerre ou au standard dans certains pays étrangers sont du domaine de la fantaisie. L’affirmation que dans les derniers mois les prix sont demeurés rigoureusement stables est également inadmissible. La hausse de l’électricité, du gaz, des transports, pour ne prendre que ces exemples, sont un démenti évident à ce qu’il avance.

Quant aux méthodes qu’il envisage pour assurer à la classe laborieuse un accroissement de son pouvoir d’achat, elles sont strictement conformes aux principes staliniens et s’éloignent de plus en plus du socialisme traditionnel. Elles se ramènent essentiellement à une modification au détriment de l’ouvrier des normes de travail, à un perfectionnement en somme du salaire de type scientifique introduit déjà dans le pays depuis la mise en route d’un « stakhanovisme » à la mode polonaise. La Hongrie, tout récemment, et d’autres démocraties populaires dans les mois écoulés ont ainsi « avantagé » l’ouvrier en augmentant les normes préalablement fixées. C’est là, il faut l’avouer, un recours singulier à des procédés qui dérivent du capitalisme le plus développé, à des procédés contre lesquels luttèrent énergiquement les organisations ouvrières au début de ce siècle. Mais, qu’importe aux dirigeants de la nouvelle Pologne que le prolétariat puisse faire d’amères réflexions sur la dictature qu’il est censé exercer. Il n’est pour le prolétariat que d’attendre le moment où se réaliseront toutes les promesses qui lui sont faites, le moment où sera pleinement accompli le cycle de soviétisation du pays.

En fait, toutes les perspectives ouvertes par M. Minc, qu’il s’agisse de ce qui a déjà été fait ou de ce qui sera entrepris au cours du plan de 6 ans que j’analyse par ailleurs (ma dépêche n° )2, qu’il s’agisse de l’organisation du commerce, de la création de nouvelles industries, du développement de l’agriculture ou de la formation des cadres, ne visent qu’à un seul but : assurer au Parti « élite de la classe ouvrière », mais en même temps avant-garde du Kremlin, la place qu’on veut lui attribuer dans le pays.

Il se confirme donc, à la lecture du discours de M. Minc, que tout devra désormais ici être étroitement subordonné au triomphe complet du marxisme-léninisme-stalinisme : si l’on fait un plan de 6 ans, c’est pour pouvoir en 1955 reprendre la même cadence de planification que les autres démocraties populaires dont les programmes de reconstruction s’achèvent cette année-là ; si l’on veut développer l’industrie dans les voïvodies de l’Est, c’est pour noyauter d’éléments ouvriers une masse paysanne trop compacte, si l’on s’apprête à collectiviser les campagnes, à étrangler le secteur privé de l’économie, c’est pour réaliser la société sans classe dans laquelle pourra s’enraciner et s’épanouir la dictature dite du prolétariat.

(Direction d’Europe, Pologne, volume 68)

1  Dépêche adressée à la direction d’Europe et communiquée à la direction des Affaires économiques. Note manuscrite : « [Communiquer à] Londres, Washington, Baden, fait le 24-2-49 ».

2  Document non reproduit, le numéro n’est pas indiqué dans l’original.