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De la genèse de la langue à Internet

Variations dans les formes, les modalités et les langues en contact

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Edited By Michael Abecassis and Gudrun Ledegen

Ce recueil d’articles regroupe une sélection des communications présentées au colloque international et pluridisciplinaire tenu à Oxford en janvier 2013, que complètent quelques contributions d’éminents chercheurs sur l’évolution du français, depuis ses origines jusqu’à ses développements liés à l’influence d’Internet. Les auteurs de ce volume s’intéressent à la langue française sous toutes ses formes et dans toutes ses représentations, dans le cinéma ou dans la littérature, et l’abordent aussi bien à travers sa syntaxe, son lexique, sa phonologie, que dans ses modalités orales ou écrites. De la rencontre de ces différents éclairages émerge un portrait de la langue française du XXIe siècle, telle qu’elle est étudiée actuellement, dans les recherches, dans ses modes d’écriture contemporains, sur les terrains plurilingues de différentes villes.
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Introduction

← vi | 1 → MICHAËL ABECASSIS & GUDRUN LEDEGEN

Introduction

Ce recueil d’articles regroupe la plupart des recherches présentées au congrès pluridisciplinaire qui a eu lieu à Oxford en janvier 2013, auxquelles s’ajoutent les contributions d’éminents chercheurs sur l’évolution du français de ses origines à nos jours avec le développement d’Internet. Les auteurs de ce volume s’intéressent à la langue française sous toutes ses formes et dans toutes ses représentations dans le cinéma ou dans la littérature. Ils traitent aussi bien du français à travers sa syntaxe, son lexique, sa phonologie, que dans ses modalités orales ou écrites ; c’est de la confrontation de ces différents éclairages qu’émerge une image de la langue française telle qu’elle est actuellement étudiée en recherches, travaillée en écritures, explorée dans le plurilinguisme urbain de divers terrains …

Dans son article ouvrant le premier volet de cet ouvrage, qui pose centralement les pratiques orales et écrites, Chantal Lyche élargit la base empirique des études sur la liaison par la présentation et l’analyse de données tirées du français louisianais, une variété non écrite par les locuteurs qui n’ont qu’une pratique orale de la langue. Son analyse passe en revue la problématique et le rôle que la graphie peut jouer dans la liaison, avant d’étudier l’apport de quelques lettres écrites au 19e siècle par des locuteurs louisianais peu lettrés. Le corps de l’analyse consiste en une présentation du système louisianais contemporain, discuté à la lumière du créole louisianais et argumentant en faveur d’un traitement pluriel, non homogène de la liaison dans cette variété, combinant règle d’épenthèse, approche lexicale, analyse morphologique. Jeanne Gonac’h, Gudrun Ledegen et Marion Blondel présentent une recherche sur des écrits contrastés (copies d’examen d’université et SMS) produits par une scripteuse sourde. Cette confrontation de corpus avec les revues de la littérature révèle des traits spécifiques, dits « pi-sourds », à l’écrit produit par les personnes sourdes ← 1 | 2 → présents autant dans des écrits libres que fortement contraints. Par ailleurs, la littéracie universitaire révèlera ses effets particuliers, oscillant entre technolecte et insécurité linguistique. L’article d’Anne-Caroline Fiévet & Alena Podhorná-Polická propose un regard sur les enjeux identitaires des jeunes lors de leur participation aux émissions de libre antenne à la radio. Un corpus de messages (SMS ou site internet de la station) envoyés par les auditeurs à la radio Skyrock est analysé, plus particulièrement sous l’angle de l’appropriation territoriale à travers les dédicaces et les pseudonymes à composante toponymique. Ce corpus datant de 2005, elles questionnent également l’évolution de ces pratiques à l’heure de la convergence numérique et du débat autour de la réforme territoriale. L’article de Gudrun Ledegen et Chantal Lyche qui suit étudie la particule négative ne dans divers français d’Afrique et un français de l’Océan Indien, à savoir le français de La Réunion : en confrontant ces différents terrains africains et le terrain réunionnais par le biais des enquêtes du programme PFC (Phonologie du Français Contemporain) d’une part, et les pratiques innovantes des SMS d’autre part, il tente de cerner les convergences et divergences entre ces différentes variétés de français, et d’étudier les influences possibles du contact linguistique. Les analyses révèlent un maintien élevé pour le terrain africain versus un alignement sur le système du français de référence pour le terrain réunionnais : la vernacularisation, le contact de langue, la prosodie et la phonologie, les modalités de l’oral face à l’écrit, se révèlent des facteurs explicatifs qui viennent, ensemble, éclairer les variations syntaxiques.

« Le français : les mots et les structures » est l’objet du deuxième volet. La notion de variation lexicale est devenue d’un usage fréquent. François Gaudin examine sa compatibilité avec la notion d’invariant d’un point de vue linguistique, sociolinguistique et historique, en s’appuyant sur la tradition lexicographique de description du français. Il interroge également son caractère heuristique en croisant des exemples diversifiés, en posant le regard de sociolinguiste au centre de sa problématique. Partir à la recherche des mots de la langue française, comme le fait Jean Pruvost, en reconstituer l’histoire connue en examinant les dictionnaires disponibles, ceux encore irremplaçables sur papier, et ceux offert sur Internet ou sur cédérom, voilà un parcours qui ne va pas sans l’examen des possibilités offertes. Les bonnes et les mauvaises surprises y sont légions, d’où l’intérêt d’une bonne ← 2 | 3 → connaissance des différents sentiers qui parcourent la forêt des dictionnaires pour pouvoir organiser la meilleure traque possible. Longtemps négligés ou peu décrits autrement que comme « mots composés », catégorie à géométrie variable puisque pour certains linguistes au moins elle comprend aussi bien des noms modifiés par un adjectif ou par un syntagme prépositionnel, les mots complexes comme « fleur-horloge » ou « Dinotrain » traités par Caroline Rossi font l’objet d’un regain d’intérêt. Des travaux récents ont démontré leur productivité en français contemporain. Ils nous intéressent ici en tant que créations lexicales permettant de véhiculer de nouvelles significations. Elle présente et discute les résultats d’une expérience pilote en classe de CE2-CM1, qui montre une préférence assez nette des locuteurs pour des mots complexes lorsqu’il s’agit de nommer des objets hybrides. L’article de Béatrice Akissi Boutin et Nathalie Rossi-Gensane souhaite attirer l’attention sur l’insuffisance des notions de variables et de variantes, à la faveur de certains faits souvent rangés dans la variation syntaxique, qui sont ici observés sur l’ensemble des espaces de la francophonie : les interrogatives totales (directes), la présence ou absence du subjonctif, l’alternance entre conditionnel « classique » et « conditionnel périphrastique » (aller à l’imparfait suivi de l’infinitif), certaines réalisations indéterminées des auxiliaires avoir et être et, enfin, les structures s’organisant autour de la présence vs absence de que. Il est notamment souligné que le traitement des diversités syntaxiques se heurte à une double intrication : celle de la syntaxe avec les autres niveaux linguistiques (phonique, prosodique, sémantique, pragmatique, discursif) et celle des facteurs extralinguistiques entre eux, notamment diatopiques et diaphasiques.

Dans ce dernier volet consacré au français et multilinguisme urbanisé, Souheila Hedid met l’accent sur le plurilinguisme urbain tel qu’il est vécu et perçu par les jeunes. Les données exploitées ici résultent d’une enquête de terrain menée auprès des jeunes algériens urbains. L’objectif était d’adopter une nouvelle approche méthodologique pour appréhender leurs pratiques langagières et leurs représentations sociolinguistiques vis-à-vis des langues de/dans leur ville. Asma Chamly-Halwani met en relief le rapport qu’entretiennent les écrivains libanais avec la langue française. Grâce à leur capacité d’enrichissement expressif, combinant arabe et français, Maalouf, dans Les Identités meurtrières perçoit la langue française comme sa langue de cœur ; ← 3 | 4 → la figure féminine d’Eddé, dans Cerf-volant, est surtout attirée par ce dialogue permanent lequel s’établit entre ces deux langues de culture, l’arabe et le français, déterminant pour elle deux représentations du monde d’autant plus enrichissantes qu’elles s’avèrent différenciées. Quant à Stétié, le français se révèle pour lui la Parole dans laquelle s’effectue sa quête ontologique. Le cinéma offre des ressources inestimables pour l’analyse linguistique et diachronique. Ecrits pour être joués les scénarios sont à cheval entre l’écrit et l’oral. Ils véhiculent non seulement des variétés linguistiques diastratiques et diaphasiques de l’oralité, mais figent des tours écrits à travers des enseignes, des affiches qui apparaissent dans l’arrière-plan ou autres objets diégétiques, tout comme par le biais de lettres ou de SMS mis en abyme dans la tessiture du film. Dans un grand nombre de films français contemporains, à l’instar de la littérature, le multilinguisme s’affirme comme un élément narratif important, comme nous le montre Gemma King. Dans ces films, les langues jouent un rôle essentiel dans le récit et la caractérisation des personnages ; en particulier, les langues représentent très souvent un outil de pouvoir. L’un des films les plus proéminents du cinéma français multilingue est Welcome (Philippe Lioret, 2009), un film qui comprend des passages en français, anglais, kurde et pashto. Par contraste avec le cinéma français traditionnel traitant de l’immigration, dans Welcome, la mise en scène de l’espace périphérique de Calais et la focalisation sur un protagoniste kurde clandestin qui cherche à émigrer à Londres sert à « décentrer » le rôle de la France, et par conséquent le rôle du français. Dans ce contexte globalisé et multilingue, où l’anglais a plus de portée que le français, la domination de la langue française est mise en question. Marcelline Block examine enfin la signification du SMS dans des films récents : la comédie romantique LOL (Laughing Out Loud)® (2009) réalisé par Lisa Azuelos et le drame De rouille et d’os (Jacques Audiard, 2012). L’auteure considère la façon dont ces deux films traitent et représentent le SMS aux niveaux du langage et du vocabulaire du « texto » (surtout les acronymes comme « LOL » inscrit dans le titre du film LOL, et les néologismes comme « opé » dans De rouille et d’os), de la culture, et de la signification.

Ainsi, comme l’indique le sous-titre de notre ouvrage, la variation est un fil rouge qui traverse les différentes contributions : observée en partant des productions pour ce qui est de la phonologie (Lyche), de la ← 4 | 5 → syntaxe (Gonac’h, Ledegen & Blondel ; Lyche & Ledegen ; Boutin & Rossi-Gensane), du lexique (Gaudin ; Pruvost ; Rossi), voire de la variation diachronique du lexique cernée à travers les dictionnaires (Pruvost). Enfin, la variation est plus centralement interrogée en tant que notion applicable (ou non) au domaine lexical (Gaudin) ou syntaxique (Boutin & Rossi-Gensane), et devant cette problématique, des traitements pluriels sont proposés (Lyche ; Gonac’h, Ledegen & Blondel). Les modalités orales et écrites forment un autre canevas sur lequel se fixent les différents textes : pour l’oral, la problématique de la liaison (Lyche), pour la confrontation des deux modalités, celle des SMS (Gonac’h, Ledegen & Blondel, Fiévet & Podhorná-Polická) ou la comparaison entre enquêtes phonologiques et SMS (Ledegen & Lyche). Par ailleurs, l’« idéologie du standard » (Milroy & Milroy 1989), particulièrement vivante pour le français, se construit aussi à la lumière du contraste entre ces modalités, que ce soit pour les mots (Gaudin ; Rossi) ou pour les structures (Boutin & Rossi-Gensane). L’histoire de la langue (Pruvost), tout comme la littérature (Chamly-Halwani) et le cinéma (King ; Block) relèvent plus spécifiquement de la modalité écrite, tout en intégrant l’oralité dans ses attestations ou créations. Enfin, le multilinguisme est considéré à partir des discours épilinguistiques de jeunes locuteurs algériens (Hedid) ou d’écrivains libanais (Chamly-Halwani), et dans le cinéma contemporain (King ; Block), mais il est aussi présent dans les contributions des autres parties, en tant que réalité sociolinguistique incontournable dans les analyses de pratiques (Gonac’h, Ledegen & Blondel ; Ledegen & Lyche ; Gaudin).← 5 | 6 →