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De la genèse de la langue à Internet

Variations dans les formes, les modalités et les langues en contact

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Edited By Michael Abecassis and Gudrun Ledegen

Ce recueil d’articles regroupe une sélection des communications présentées au colloque international et pluridisciplinaire tenu à Oxford en janvier 2013, que complètent quelques contributions d’éminents chercheurs sur l’évolution du français, depuis ses origines jusqu’à ses développements liés à l’influence d’Internet. Les auteurs de ce volume s’intéressent à la langue française sous toutes ses formes et dans toutes ses représentations, dans le cinéma ou dans la littérature, et l’abordent aussi bien à travers sa syntaxe, son lexique, sa phonologie, que dans ses modalités orales ou écrites. De la rencontre de ces différents éclairages émerge un portrait de la langue française du XXIe siècle, telle qu’elle est étudiée actuellement, dans les recherches, dans ses modes d’écriture contemporains, sur les terrains plurilingues de différentes villes.
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D’une réflexion sur les dictionnaires électroniques (Jean Pruvost)

← 122 | 123 → JEAN PRUVOST

D’une réflexion sur les dictionnaires électroniques

Introduction

Se retrouver à Oxford, haut lieu historique et international de la culture, temple incontesté de la recherche universitaire, marqué par une architecture prestigieuse, et fonder son discours sur ce qui est « virtuel » a quelque chose d’étonnant. C’est pourtant bien la réalité : d’un côté des murs séculaires qui nous abritent et de l’autre un clavier et un écran, l’ordinateur, le règne du virtuel pour aller plus loin dans nos recherches. Sur la table de chêne au cœur de la bibliothèque, scintillent à foison les ordinateurs portables, signes palpables de l’agitation utile des neurones humains plongeant dans le cyberspace via les électrons. S’agissant de dictionnaires et de leur évolution, un mot vient immédiatement à l’esprit, la « métamorphose », et nous aimerions rapidement gloser et le mot et le concept pour mieux appréhender la révolution à laquelle nous assistons.

Métamorphose(s) …

Métamorphose, c’est effectivement le mot qui vient spontanément, dans ce halo de sens qui se situe toujours « entre » les définitions comme l’affirmait Henri Meschonnic (2007), tant il est vrai que l’on ne s’exprime que bien rarement – en vérité, jamais – avec pour chaque mot un article de dictionnaire en tête, à la manière d’une machine qui irait figer le curseur sur le sens 3 ou le sens 5 ou encore 7 sagement répertoriés et cloisonnés ← 123 | 124 → par nécessité descriptive dans l’article de dictionnaire dévolu au mot prononcé. On commencera donc par analyser ce mot émergé de l’inconscient, métamorphose, pour évoquer l’avenir des dictionnaires de langue française.

Abordons donc ce mot et ce concept prometteur ou inquiétant : la métamorphose … Et avant de l’appliquer aux dictionnaires dans leur évolution permanente, il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce qu’en disent justement les dictionnaires. À commencer par le Dictionnaire françois de Richelet en 1680, notre premier dictionnaire monolingue, qui de la « métamorphose » offre la définition suivante : « C’est le changement qui se fait par un Dieu, ou par une Déesse d’une personne en quelque autre forme ». Cette définition fait en réalité écho à une formule qui se disait encore au Grand Siècle pour désigner le paganisme, appelé « le temps de la métamorphose ».

Richelet offre du mot métamorphose quelques exemples éclairants : « Poëme qui contient quelque métamorphose. La métamorphose de Daphné en laurier. Ovide a fait quinze livres de métamorphoses. » Il est pertinent de citer Ovide, car le mot métamorphose est en effet né du titre francisé du poème d’Ovide, Les Métamorphoses, déjà évoqué en 1365 par Orseme, avant de devenir un nom commun attesté à la fin du XVe siècle. Quant au verbe métamorphoser, il s’agit, signale Richelet, d’une part de « changer une personne en une forme toute autre que celle que cette personne avoit » et d’autre part, au sens figuré et plus large, tout simplement de « changer ». Il faudra en fait attendre le début du XVIIIe siècle, notamment dans un mémoire de Réaumur destiné à « servir à l’histoire des insectes » publié en 1736 pour que la métamorphose relève de la vie animale, notamment du passage de la chenille au papillon.

Enfin, aujourd’hui la métamorphose reste tout d’abord le fait de changer de forme, de nature, au point de n’être plus reconnaissable, sont ainsi données en guise d’exemple dans le Grand Robert les métamorphoses de Vishnou, puis les métamorphoses des grenouilles ou du papillon, et enfin, de manière courante, le simple changement d’aspect d’un être ou d’un objet, tout en restant le même, par exemple les métamorphoses d’un acteur.

Autant de sens que nous retenons, mêlés, s’agissant des dictionnaires. Ainsi, la signification pour ainsi dire religieuse, mais aussi matérielle du dictionnaire, « le » dictionnaire qu’on consulte comme un oracle, par exemple ← 124 | 125 → l’in-folio de Robert Estienne, Thrésor de la langue françoise, consultable par les rares lecteurs érudits, a bel et bien subi une singulière métamorphose lorsque, aujourd’hui, dans le RER, à la faveur d’un thème recherché, on tapote sur une plaque de plastique de la taille d’un paquet de cigarette, pour se retrouver au cœur d’un dictionnaire tout entier, avec des images animées, information appelée d’un « ailleurs » cybernétique impalpable, consultable par tous les « connectés » de la planète, en vérité une masse incalculable.

Au-delà de ce fait brutal, quelles métamorphoses pourrions-nous signaler ? Il semble qu’elles pourraient être classées en diverses catégories, relevant d’abord de la conception même du dictionnaire et de sa fabrication, puis de sa réception et enfin de sa consultation très nouvelle. Et de là on pourra aussi imaginer des métamorphoses à venir.

Commençons par les métamorphoses perceptibles des dictionnaires dans leur conception, métamorphoses liées de très près à la fabrication. Ainsi, pas de véritable dictionnaire tant qu’on se trouve sur un rouleau de papyrus d’une quinzaine de mètres, lisible de manière linéaire mais pour ainsi dire ni recopiable ni consultable. On attend donc ce que techniquement on appelle le codex, pour que naisse un dictionnaire au sens réel du terme. Ce codex héritier des tablettes de bois, enduites de cire et attachées entre elles, en s’assimilant à un livre composé de feuilles offrant recto verso deux supports d’écriture, ouvre une ère moderne, en somme celle du livre pouvant être ouvert sur une table, recopié facilement, consultable à une page référencée par une table des matières ou par un ordre alphabétique : voilà qui donnera longue vie à la bible et au dictionnaire sur papier, sur parchemin, puis imprimé en petit nombre pour arriver jusqu’au livre de poche. Encore d’aujourd’hui pour ce dernier. Ou du gros dictionnaire en dix volumes. Qui ne se fabrique plus d’aujourd’hui. Le dernier est pour ainsi dire celui d’Alain Rey en quatre gros volumes, publié en 2001.

De l’argile durcie à la plaque de plastique et ses scintillements en passant par le papyrus, le papier et son industrie, le support même des ouvrages de consultation a d’évidence considérablement évolué, passant paradoxalement du plus dur, la roche et l’argile, au plus fragile, le papier, mais protégé dans nos bibliothèque pour aboutir en définitive, au dématérialisé, transmis d’un bout à l’autre de la planète en quelques microsecondes, mais totalement dépendant de l’énergie électrique sans lesquels les supports informatiques ← 125 | 126 → sont lettre morte. Je peux lire encore à la bougie le Thrésor de Nicot de 1606 que j’ai la chance de posséder, je pourrai lire longtemps encore le Dictionnaire culturel, je ne peux plus lire le Dictionnaire Zizomis de chez Hachette sur disquette souple, et je ne lirai rien de tous les grands dictionnaires sur cédérom ou sur Internet si je n’ai plus d’électricité. Un pouvoir immense certes mais aussi une fragilité immense.

Il reste à mesurer sur l’échelle chronologique la révolution électronique à laquelle on a assisté, au cours des dernières décennies. La première version sur cédérom du Grand Robert paraissait en 1989 et la deuxième en 2005, versions tirées du Grand Robert imprimé, mais offrant de nouvelles possibilités de consultation. En 1994, était publié le seizième et dernier volume du TLF sur papier ; en 2000, ce même dictionnaire, assorti d’un moteur de recherche, était consultable intégralement sur Internet ; en 2004, naissait le cédérom y correspondant. On bénéficiait alors pour un même texte de trois approches différentes selon le support choisi, papier, cyberespace ou cédérom. Dans le même temps, il était décidé que le Dictionnaire du Moyen français, conçu dans le sillage du TLF ne serait diffusé que sur support électronique. En 1996, était publié le Larousse multimédia encyclopédique, rejoignant la cohorte des encyclopédies multimédia, usant donc du texte allié à l’image et au son, dont la première, Encarta, avait été conçue par Microsoft quelques années plus tôt. En 1997, les Éditions Redon publiaient sur cédérom le Littré, et en 1999, les Éditions Champion emboîtaient le pas avec la première édition du Dictionnaire de l’Académie française. En 2005, le Dictionnaire critique de Féraud était accessible sur Internet.

Un constat s’impose, au début du XXIe siècle : la panoplie des dictionnaires appréhendés à travers leurs supports distincts était pour le moins multiforme.

Deux remarques générales ne peuvent être évitées. La première concerne le fait que la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle restent en très grande partie marquées par le seul transfert du contenu sur un nouveau support, électronique en l’occurrence. Le dictionnaire imprimé constitue en effet la matière même du dictionnaire installé sur cédérom, les deux produits continuant ensuite le plus souvent de coexister. D’une certaine manière, peu de dictionnaires sont actuellement conçus en dehors ← 126 | 127 → d’un référent imprimé. La voie est cependant ouverte. On rappellera ici les propos de L. Catach, directeur de la recherche informatique pour les dictionnaires Le Robert, propos tenus lors d’un colloque à l’Institut (2005) : « À travers les éditions électroniques, nous avons la possibilité, au reste largement inexploitée, de commencer à nous affranchir de l’alphabet. » La dimension analogique est en effet désormais accessible et même vertigineuse dans ses possibilités : elle reste cependant pour ainsi dire inexploitée au début du XXIe siècle.

Une seconde remarque, presque banale, concerne l’aspect indéniablement révolutionnaire des supports électroniques qui, bien que liés à l’ordinateur et donc à une technologie en constante évolution, permettent dans la période de fin de siècle et de début de siècle de se déplacer avec le contenu des 16 volumes du TLF, des 6 volumes du Grand Robert, des différents grands dictionnaires du XVIIe siècle, de l’Encyclopédie, etc., le tout accessible sur des cédéroms, dévédéroms ou sur le disque dur de l’ordinateur. Le truisme mérite d’être relevé : en moins de dix ans, grâce à l’espace électronique sans commune mesure avec l’espace limité du papier, une œuvre immense et jusque-là très difficile à rassembler, en permanence et en un même lieu, est désormais à portée de clavier. C’est encore plus vrai avec l’accessibilité presque partout à l’Internet.

Au-delà de ces évidences, s’impose le fait que le support électronique, en entraînant l’installation de balises informatiques dans le texte du dictionnaire, pour permettre toutes sortes de requêtes complexes, offre au chercheur des possibilités inespérées jusque dans les années 1990. On reprendra l’exemple offert par J.-M. Pierrel lors des démonstrations proposées pour le TLF informatisé, le TLFI. Ainsi, en quelques secondes, pouvoir procéder au recensement de tous les verbes ayant un sens particulier en marine et touchant au maniement des voiles, ou bien retrouver une citation de V. Hugo à partir seulement de quelques mots retenus, « Ce siècle avait … », suffit à faire comprendre les possibilités nouvellement offertes qui font du dictionnaire un véritable corpus d’informations rapidement accessibles. En 2005, 200 000 pages du TLFI étaient consultées par jour : le chiffre est suffisamment élevé pour faire comprendre que la consultation d’un dictionnaire sur support électronique devient une pratique usuelle.

← 127 | 128 → Wikipédia …

Une autre aventure a commencé le 15 janvier 2001. Il s’agit de Wikipédia, lancé pour soutenir Nupedia, projet de même nature mais uniquement écrit par des experts. Le succès fut fulgurant : en 2010, ce sont des millions de pages et d’articles qui sont en effet rédigés par des centaines de milliers de bénévoles dans plus de 200 langues. Soulignons que Nupédia disposait de procédures de révision très solide, un comité scientifique, et des contributeurs hautement qualifiés.

Wiki désigne un logiciel, d’où wikipedia, sur le modèle d’Encyclopedia, avec donc pour objectif une encyclopédie en source ouverte, collaborative, ouverte aux contributions des gens ordinaires. Il comptait déjà 1000 articles le 12 février 2001 et 10 000 autour de septembre, avec un taux de progression d’environ 1500 articles par mois. Le 30 août 2002, ils en sont déjà à 40 000 articles. La première référence à un wikipédia en langue française date du 23 mars 2001. En décembre 2002, fut créé Wiktionary avec pour objectif de produire un dictionnaire et un thésaurus des mots dans toutes les langues, en utilisant le même logiciel que Wikipedia.

En janvier 2004, on compte 200 000 articles en langue anglaise, pour atteindre le 7 juin 2004 300 000 articles. En 2007, le calcul est astronomique : Wikipédia contient 7,5 millions d’articles dans environ 250 langues, et en 2008 se fête le 10 millionième article sur Wikipedia. Quelques mois plus tard, il dépasse les 2,5 millions d’articles en anglais et en 2009 on atteint 3 millions d’articles.

La France a exercé une certaine résistance, avec ce qu’on a appelé un « militantisme anti-Wikipédia », mettant en doute la solidité des sources. Ainsi, un livre est écrit par cinq étudiants de Sciences Po sous la direction de Pierre Assouline (Gourdain et al 2007), pour critiquer les conséquences des principes éditoriaux de l’Encyclopédie libre. Une information fausse présentant P. Assouline comme champion de jeu de paume reste ainsi quelques mois avant d’être contestée.

Des actions en justice ont par ailleurs été intentées contre la Wikimédia Foundation à la suite d’insertion d’informations sur la vie privée et ← 128 | 129 → d’insertions fausses, mais les plaignants ont été déboutés par la justice le 29 octobre 2007, qui a considéré Wikipédia comme un hébergeur.

Voilà pour les faits. Un raz de marée d’informations. Gratuites. Et maintenant, une réflexion de fond qui s’impose et une sorte d’autocritique. Qui n’a pas en effet consulté Wikipédia ? Statistiquement personne. Plusieurs cas de figure se présentent de fait.

Le moins inquiétant correspond à la recherche rapide d’un renseignement factuel sur une date de naissance, la date d’un œuvre. Il y a certes des erreurs, mais bien des biographies sont néanmoins pratiques, qu’il s’agisse de personnages illustres ou tout simplement de notices biographiques. On est ici dans le cadre de la vérification rapide.

Inquiétant : une lecture sur un sujet que l’on ne connaît pas, une citation que l’on recherche, et qui bien souvent est tout à fait inexacte, non respectueuse de la forme et presque toujours sans référence.

Désopilant : si, dit-on, les articles de sciences dites dures, physique, mathématiques, informatique, etc., sont en général très fiables, parce qu’ils ne peuvent être écrits par des ignorants du sujet par définition très pointu, dans le domaine des Sciences humaines, on trouve plus souvent des interventions d’internautes qui s’imaginent avoir une vérité, à partir de toutes petites connaissances. Ils sont peu nombreux ceux qui inventeront une formule mathématique mais plus facile à trouver ceux qui imaginent avoir quelque chose à dire sur la littérature.

Révoltant : sitôt que l’on connaît un sujet, dans le domaine des sciences humaines, on constate les ravages du plagiat, des reprises de nos travaux sans être cités et l’invulnérabilité de Wikipedia : comment en effet s’attaquer à ce phénomène. On ne se bat pas contre un serveur ! Et on n’a pas le temps de corriger, en passant par des procédures chronophages.

Sidérant et éclairant : la satisfaction très largement marquée pour ce que propose Wikipédia repose sur un principe oublié : la prépondérance d’une réponse, sur la pertinence de la réponse que seul le spécialiste, celui-là même qui ne consultera pas l’article, peut évaluer. En somme qu’attend le lecteur sur un sujet qu’il interroge ? Une réponse immédiate, des éléments d’informations nombreux, des illustrations, des liens. Et cela, Wikipédia lui offre à profusion. Peu importe la véracité que de toute façon il ne peut vérifier. En définitive, la validité des informations est un problème exclu.

← 129 | 130 → Enfin Wikipédia asphyxie progressivement les grands dictionnaires patrimoniaux. Que le Petit Robert soit passé au-dessous des 100 000 exemplaires et que le Petit Larousse ne cavale plus à un million d’exemplaires comme en 2001 en sont les résultantes directes. Angoissantes pour qui sait la valeur et la validité testimoniale de ces deux ouvrages.

Du meilleur outil, à ses limites : de nouveaux paramètres

Quelques limites restent en effet à rappeler. Tout d’abord, il y a peu de chance que les dix mille dictionnaires édités depuis le XVIe siècle soient un jour tous disponibles à portée de clavier. Ainsi, consulter cent ans du Petit Larousse, quarante ans du Petit Robert restera pendant longtemps encore le privilège de ceux qui ont pu physiquement les rassembler. Ensuite, la consultation comparée de plus de deux volumes distincts, par exemple la recherche de la définition d’un même mot à travers les six grands dictionnaires Larousse du XIXe au XXIe siècle – en supposant qu’ils soient un jour tous sur support électronique –, ou des différentes éditions du Grand Robert, restera quoi qu’il en soit difficile, faute d’écrans suffisants. Elle ne remplace pas pour l’heure la consultation de la série des volumes ouverts sur une large table.

Enfin, un problème n’est pas complètement réglé, celui de la conservation à très long terme de tout ce qui est offert sur support informatique. Le Trésor de Nicot de 1606 n’a guère vieilli sur papier : il n’est pas sûr que le produit informatique d’aujourd’hui sera conservable et conservé cinq siècles durant. Il devient presque impossible de lire aujourd’hui les premiers dictionnaires offerts sur disque souple parus en 1989. Le fait même qu’il y ait une claire prise de conscience de ces différents problèmes laisse néanmoins penser que les solutions viendront. Si demain Wikipédia ferme : quid des millions d’articles ?

Rappelons que la progressive métamorphose électronique du dictionnaire s’inscrit dans la logique naturelle de l’évolution. Les dictionnaires sont en effet par nature des outils et, en tant que tels, les lexicographes ont ← 130 | 131 → depuis toujours su choisir le réceptacle le plus adapté. Une nouvelle révolution a indéniablement été apportée par l’informatique et par l’information accessible sur écran au bout du clavier. On ne peut douter du fait que, de la même manière que le passage du volumen au codex avait profondément modifié les esprits, il n’y ait déjà de nouveaux processus en cours dans la structuration des savoirs et de la pensée, ce qui ne peut que se traduire par de nouvelles mutations des outils de la langue et des savoirs que sont les dictionnaires.

Avec l’Internet, l’ère de la requête multidimensionnelle et analogique est ouverte, et les effets à rebours sur la dictionnairique, c’est-à-dire la mise en forme éditoriale en somme, et la lexicographie, la recherche sur les mots, est décisive, car somme toute, les produits dictionnairiques à élaborer sont toujours dépendants du type de demande. Et, de fait, le nouvel utilisateur de dictionnaires est devenu très exigeant : le virtuel lui a donné en effet le goût d’une requête infinie.

Quels sont ces nouveaux paramètres ?

Une première conséquence est l’élargissement du code définitoire. Le langage écrit et oral de type linéaire reste certes le code initial et le plus souvent directeur, mais il ne suffit plus. Ainsi, le public petit à petit métamorphosé en poseur de requêtes, plus ou moins explosives, en nouveau conquérant de l’informatique, ne supporterait plus qu’un support électronique, dont on sait qu’il constitue un forme d’inscription unique et homogène pour l’écrit, l’image et le son, n’offre qu’une définition textuelle pour des mots comme « guitare », « cigale », « menuet », « trille », etc. Définir une « éclipse » ou une « écluse » sans animation visuelle paraîtrait également tout aussi insuffisant. L’absence d’illustrations sonores et visuelles est dorénavant considérée comme une lacune sensible de l’outil proposé, une lacune que s’empressera évidemment de combler la concurrence, cette dernière demeurant un puissant stimulant de la dictionnairique. Le multimédia fait désormais partie des modes d’expression de la définition.

Une seconde conséquence est celle qui substitue au paramètre de l’espace typographique le paramètre du temps. La nouvelle dimension n’est plus en effet celle de l’espace d’inscription très limité dans le dictionnaire papier, mais celle de l’espace illimité offert à l’information. Et par conséquent la nouvelle mesure prépondérante devient celle de l’accès à l’information ← 131 | 132 → pour le diffuseur, et celle du temps possible de consultation pour l’utilisateur. Calibrer la demande en fonction non pas du nombre de pages, mais du temps que l’on a de disponible, devient nécessaire. Certains sujets sont si riches d’informations sur Internet que le caractère pléthorique des documents peut rendre tout à fait impossible la consultation de l’ensemble dans un délai raisonnable. Elisabeth Badinter interrogée dans un article du Monde du 13 juin 1998, souligne que le temps de recherche est considérablement allongé : quand l’ensemble des documents sera rassemblé sur l’ordinateur « on sera submergé par la masse de l’information. Plus qu’une tentation, il y aura presque une obligation de tout lire. Cela rendra la recherche plus longue, voire impossible, par démangeaison de l’exhaustivité » (De Roux, Emmanuel, Van Renterghem Marion : 1998).

L’information offerte presque en temps réel devient par ailleurs la règle exigée par l’utilisateur. Du côté dictionnairique, l’encyclopédie constituée d’articles figés, enfermés dans un objet, est déjà dépassée : sans mise à jour régulière des articles par une équipe rédactionnelle toujours disponible, sans liens Internet qui le permettent, l’encyclopédie n’a aucune chance de survivre. Quant au dictionnaire de langue, on supportera mal de ne pas bénéficier directement des dernières analyses conduites dans le domaine de la recherche. Les dictionnairistes ont donc, entre autres, pour mission, d’imaginer les structures performantes qui répondent aux requêtes des utilisateurs, et les lexicographes seront amenés à davantage encore observer en continu l’évolution de la langue. Leur point de vue sera de plus en plus sollicité par le grand public et il est clair qu’au bout de l’hypertexte, il souhaite se trouver en prise directe avec la recherche. D’une certaine manière, l’alcôve scientifique et le laboratoire en arrière du magasin, jusque-là inaccessibles, deviennent territoires porte ouverte.

Une troisième conséquence est la fragmentation réticulée de l’information sans la garantie d’une validation. En effet, les navigateurs d’Internet ont déjà fait de la toile, par le biais des moteurs de recherche, une encyclopédie fragmentée et aléatoire. Il est de fait qu’il n’est guère de sujet lancé dans le cyberespace qui ne trouve de réponses sur tel ou tel site, et souvent de manière surabondante. Mais cette encyclopédie polymorphe que représente la toile fait courir le danger propre à toute liberté sans validation ; sans communauté d’experts pour cautionner le savoir, celui-ci reste aléatoire, ← 132 | 133 → révolutionnaire, pertinent ou fallacieux, et en tout cas sans garantie. Il est effectivement possible à quiconque actuellement de s’improviser lexicographe et de rédiger sur la toile un dictionnaire exécrable qu’il offrira à un internaute ainsi subverti à son insu. Contrairement à cette diffusion incontrôlée, la maison d’édition patentée reste, par essence, responsable de ses publications, et pour maintenir les secteurs qu’elle garantit en termes de savoir, il lui faut donc s’installer dans le paysage pour occuper un espace du réseau que la consultation désordonnée et hasardeuse des « surfeurs » ne pourra éviter. Sous peine d’être en partie marginalisée par la consultation « sauvage », les maisons d’édition spécialisées dans l’élaboration des dictionnaires doivent investir la toile, et trouver les formules qui ne laissent pas les navigateurs égarés loin des îlots de sécurité que représentent les maison d’édition ou en tout cas loin de toute formule contrôlée par un groupe. Le grand décloisonnement dans un « village global » de la lexicographie est en marche.

Les dictionnaires de spécialité

Il se trouve qu’en acceptant la direction éditoriale de la maison d’édition Honoré Champion, j’ai souhaité ouvrir au passage deux collections portant sur les dictionnaires, collection destinée au grand public cultivé et non au public de spécialistes.

La première collection, Champion les mots, est en quelque sorte métalexicographique, elle porte sur un thème – le vin, le loup, le jardin, le citoyen, l’élection, le chat, le cirque, etc. – étudié à travers notre patrimoine lexicographique, en gros de Robert Estienne aux derniers Petit Robert et Petit Larousse illustré, en passant par les dictionnaires des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, pour aboutir aux dictionnaires relativement récents, par exemple le TLF et Dictionnaire culturel d’Alain Rey. Je suis en l’occurrence très surpris de deux choses à propos de cette collection : en ayant l’occasion d’être invité à diverses émissions radiophoniques ou autres, pour ce type d’ouvrages qui certes offre des définitions à travers les siècles, des ← 133 | 134 → informations issues des dictionnaires, mais qui reste cependant un texte chronologiquement rédigé, deux fois sur trois on évoque un dictionnaire. Il s’agit de mots, c’est donc un « dictionnaire » aux yeux des journalistes. J’y vois un statut en évolution : l’ordre alphabétique n’est plus une condition sine qua non. La seconde surprise, heureuse, est le plaisir qu’y prennent les lecteurs érudits comme les lecteurs que seul le thème intéresse : la connaissance des dictionnaires d’hier intéresse tout le monde.

La seconde collection s’appelle explicitement Dictionnaire, donc là pas d’erreur d’interprétation. Et de fait, toute spécialité y a sa place dès lors qu’elle est traitée par un spécialiste et que les informations y sont offertes dans l’ordre alphabétique et de manière rigoureuse. Dictionnaire du rugby, Dictionnaire des écrivains francophones classiques, du Nord, du Sud, Dictionnaire du désir de lire, Dictionnaire de la bonne chère au XVIIIe siècle, etc. Et là aussi un constat s’impose : il est croissant le nombre de spécialistes qui souhaitent s’inscrire dans ce mode de diffusion du savoir à la fois fragmenté et cohérent, cloisonné tout en étant décloisonné grâce aux renvois. Or, indéniablement le public est au rendez-vous malgré les faibles moyens de communication d’une maison comme Honoré Champion, ne fonctionnant que sur catalogue et peu représentée jusque-là dans les librairies.

Au moment où l’édition est en crise, de fait, on le constate, les dictionnaires spécialisés restent très courus et se développent. D’où cette idée d’un envol …

Conclusions

Pour conclure, il faut admettre que le dictionnaire est tributaire du temps qui passe et que c’est en très peu de temps que se vivent les évolutions décisives à la fois riches et lourdes de conséquences. À l’échelle d’une vie ordinaire comme la mienne, la seconde moitié du XXe siècle, et cette première décennie du XXIe, j’ai d’abord recopié des vieux dictionnaires qu’on me prêtait, faute de photocopieuses, puis très rapidement, pour ce diplôme petit à petit oublié que représentait une maîtrise sous la direction ← 134 | 135 → de Bernard Quemada, j’ai travaillé sur un dictionnaire onomasiologique avec des cartes perforées, 10 000 à l’époque, et une impression sur grandes feuilles en accordéon. Vint la thèse, frappée sur une machine à écrire avec un double sur papier pelure, un matériau pour ainsi dire disparu, puis ce fut l’avènement de l’ordinateur, Alain Rey se souvient d’un ordinateur qui m’avait été prêté chez Robert, un engin impressionnant, avec disquettes souples, 5 pouces …, les dictionnaires qui ont été vendus ainsi (Zizomis) ne sont plus lisibles, les lecteurs ont d’ailleurs disparu. Ce fut ensuite l’ère des disquettes, elles-mêmes pour ainsi dire disparues, et nous en sommes aux clés USB. Viendra sans doute très vite un autre processus. Pour l’heure, règne le « virtuel » du cyberspace via Internet.

On ne peut alors s’empêcher de penser à Victor Hugo, s’exclamant dans Les Rayons et les Ombres, « Que peu de temps suffit pour changer toutes choses ! Nature au front serein, comme vous oubliez ! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés. » Et dans le même élan, mais tourné vers l’avenir, on pourrait aussi citer Romain Rolland s’interrogeant ainsi dans les Musiciens d’autrefois (1903) : « L’art meurt-il jamais ? Il se métamorphose, il s’adapte aux circonstances. »

Eh bien, il en va de même des dictionnaires. Ils s’adapteront ! Et Oxford restera un haut lieu de savoirs, des manuscrits aux imprimés en passant par les électrons. En attendant peut-être d’autres révolutions encore.

Références

De Roux Emmanuel & Van Renterghem Marion, 1998, « Chercheurs et écrivains face au virtuel ; L’ébauche d’une vaste bibliothèque virtuelle de dimension planétaire, évoquée lors d’un colloque organisé par la Bibliothèque nationale de France, risque de modifier les conditions de la recherche comme celles de l’écriture. Et de brouiller les frontières entre les métiers du livre », in Le Monde 13 juin.

Dictionnaire de l’Académie française, 1999, Paris, Champion.

Dictionnaire du Moyen Français (1330–1500) disponible sur : <http://www.atilf.fr/dmf/>

Estienne Robert, 1549, Thrésor de la langue françoise, Paris, impr. de R. Estienne.

← 135 | 136 → Féraud Jean-François, Le Dictionnaire critique de la langue française informatisé et son supplément manuscrit en mode image 1787–1807, <http://www.cnrtl.fr/dictionnaires/anciens/feraud/index.php>

Gourdain Pierre, O’Kelly-Florence, Roman-Amat-Béatrice et Soulas-Delphine & Von Droste zu Hülshoff Tassilo, 2007, La Révolution Wikipédia : Les encyclopédies vont-elles mourir ?, Paris, Mille et une Nuits.

Hugo Victor, 1840, Œuvres complètes de Victor Hugo, Poésie VII, Les Rayons et les Ombres, Paris, Delloye, Libraire.

Larousse multimédia encyclopédique, 1996, Paris, Larousse.

Le Grand Robert, 1989, Paris, Le Robert.

Le Littré, Dictionnaire, CD Rom E, 1999, Paris, Éditions Redon.

Meschonnic Henri, 2007, Ethique et politique du traduire, Lagrasse, Editions Verdier.

Nicot Jean, 1606, Thresor de la Langue Françoyse, tant Ancienne que Moderne, Paris, David Douceur.

Pierrel Jean-Marie, La préface du TLFi, <http://www.atilf.fr/IMG/pdf/La_preface_du_TLFi_par_Jean.pdf>

Réaumur René Antoine de, 1734–1742, Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, Paris, de l’Imprimerie Royale.

Rey Alain, 2001, Dictionnaire culturel en langue française, Paris, Le Robert.

Richelet César-Pierre, Dictionnaire françois, contenant les mots et les choses, Genève, Jean Herman Widerhold.

Rolland Romain, 1903, Musiciens d’autrefois, Paris, Hachette.

Wolowski, Louis François Michel Raymond (Eds), 1864, Oresme Nicolas, 1365, Traité de l’origine, de la nature, du droit et des altérations de la monnaie, Paris, Librairie de Guillaumin et Cie.

Zizomis dictionnaire électronique, 1996, CD ROM PC, Paris, Hachette.