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Métamorphoses de l'image des Tartares dans la littérature européenne du XXe siècle

de Benedetta De Bonis (Auteur)
Thèses 388 Pages

Résumé

En 1240, l’Europe médiévale est bouleversée par l’invasion des descendants de Gengis-khan, rebaptisés « Tartares » en raison de leur cruauté inhumaine qui les rapproche de démons issus du Tartaros, l’abîme infernal. À partir de ce moment-là, l’Occident, oscillant entre la peur et la fascination, n’a eu de cesse de creuser le « mythe des Tartares », despotes sanguinaires pour quelques-uns, souverains modèles pour d’autres. Cet essai analyse pour la première fois le changement de l’image des Mongols gengiskhanides dans la littérature européenne en langue allemande, anglaise, française et italienne, en dressant de nombreux parallèles avec les arts. Il se concentre sur la représentation de trois figures – la horde tartare, Gengis-khan et Khoubilaï-khan – à une époque, le XXe siècle, marquée par la remise en question, suite aux guerres mondiales et aux totalitarismes, du concept de barbarie et par de nouvelles études historiques et philologiques sur les Mongols. En croisant l’histoire des idées et l’analyse critique des textes, il examine comment quelques-uns des écrivains majeurs de l’Occident – dont Pascoli, Buzzati, Pound, Bauchau, Jünger, Calvino et maints autres – ont projeté sur des figures éloignées dans le temps et dans l’espace les problématiques de l’homme contemporain.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Remerciements
  • Avant-propos
  • Jalons. Naissance et évolution de l’image des Tartares
  • Genèse de l’image des Tartares
  • Une entreprise qui a marqué l’Histoire
  • Le mythe des Tartares
  • La formation de l’image des Tartares
  • L’image des Tartares au cours des siècles
  • Vers la métamorphose. La « question tartare » au xxe siècle
  • Les nouveaux barbares
  • Barbarie ancienne et moderne : le mythe du péril jaune
  • Barbarie externe et interne : où sont les barbares ?
  • La Mongolie regarde à l’Ouest
  • La foule a trouvé ses meneurs
  • L’« Iliade tartare » revient dans la lumière
  • Le peuple de Gengis-khan dans l’Histoire secrète des Mongols
  • La réception de l’Histoire secrète des Mongols
  • Marco Polo ou la sincérité d’un menteur
  • Les œuvres de la métamorphose
  • Documents textuels
  • Supports iconographiques
  • Figures. Portraits artistiques et littéraires des Tartares
  • Figures catamorphes
  • « Ad instar daemonum solutorum a Tartaro »
  • Gloutons, cannibales et buveurs de sang
  • Figures nyctomorphes
  • Les cavaliers noirs
  • Claquements de fouet et martèlements de sabots annoncent le cataclysme
  • Figures thériomorphes
  • Le fléau biblique
  • De la gueule sadique à l’animal totem
  • Figures ascensionnelles
  • L’homme ailé
  • « L’archer du soleil expirant »
  • Les géants
  • Le culte du muscle
  • Figures spectaculaires
  • Héros ouraniens et solaires
  • Un regard scrutateur
  • Figures diaïrétiques
  • Armes séparant le bien du mal
  • Le Prométhée mongol
  • Relations. Esquisses littéraires de la psychologie tartare
  • Relations dans le champ familial
  • La vengeance de l’orphelin
  • Le mâle soumis : un parcours d’émancipation féminine
  • Relations dans le champ politique
  • Despotes anciens, dictateurs modernes
  • L’arc-en-ciel après l’orage
  • Relations dans le champ religieux
  • De l’un au multiple
  • Contre les prêtres et les chamans
  • Espaces. Figurations littéraires de l’univers tartare
  • Espaces ouverts
  • La steppe ou la revanche d’Abel
  • Carnages d’innocents sur la montagne
  • Espaces semi-ouverts
  • Un peuple vivant sous la tente
  • Une ville mobile
  • Espaces clos
  • Le palais des désirs
  • Les villes invisibles
  • Espaces de frontière
  • L’« inconcussa porta d’Occidente »
  • Le fort Bastiani : une allégorie de la paranoïa fasciste ?
  • Détruire la muraille pour mettre fin à l’oppression
  • Interprétations. Les raisons d’une métamorphose
  • Pour un synopsis du phénomène tartare
  • Pour une exégèse du phénomène tartare
  • De la peur de l’Autre à son idéalisation
  • La peur de l’Autre : fantasmagories d’une civilisation en déclin qui se croit au sommet de sa Puissance
  • La fascination ambiguë de l’Autre : les masques du dictateur
  • L’idéalisation de l’Autre : un malaise dans la civilisation
  • Deux exceptions qui confirment la règle
  • Visions d’Orient. L’effet de miroir
  • Les chemins de Gengis-khan
  • Annexes
  • Annexe 1 Corpus textuel
  • Annexe 2 Corpus textuel (œuvres classées par figure)
  • Annexe 3 Corpus iconographique (bande dessinée)
  • Annexe 4 Corpus iconographique (cinéma)
  • Bibliographie
  • Index
  • Titres de la collection

Remerciements

Le présent livre est le fruit du remaniement d’une thèse de doctorat rédigée dans le cadre du Doctorat d’Études supérieures européennes et soutenue à l’Université de Bologne en 2015. Il porte sur le changement de l’image des Mongols dans la littérature européenne du xxe siècle. L’idée de nous pencher sur un sujet si particulier est née avec notre directrice de thèse, Madame Anna Soncini. Ce n’est que grâce à son encouragement que nous nous sommes aventurée dans un univers que nous ne connaissions pas auparavant et à l’égard duquel, au début, nous avions des préjugés infondés : ceux qui, à nos yeux, n’étaient que des barbares sanguinaires se sont avérés, par l’étude et le temps, un peuple fascinant et d’une richesse culturelle extraordinaire.

Notre recherche s’est déroulée principalement entre Bruxelles et Paris. Dans la capitale belge, sous la direction de Monsieur Marc Quaghebeur, nous avons effectué un stage sur la génétique de Gengis Khan d’Henry Bauchau. L’analyse des manuscrits de la pièce théâtrale de l’auteur belge ainsi que de ses journaux personnels a été d’une énorme utilité pour notre recherche, premier travail où la génétique de Gengis Khan est investiguée. Monsieur Quaghebeur est, depuis plusieurs années, une figure clé de notre cheminement culturel et humain. Sans lui, cette étude n’aurait pu ni voir le jour ni être menée à bien.

Dans la capitale française, nous avons été accueillie au sein du « Groupe Sociétés Religions Laïcités », un laboratoire du Centre national de la recherche scientifique dirigé par Monsieur Philippe Portier. Dans ce laboratoire, nous avons eu l’honneur de travailler avec Madame Marie-Dominique Even, traductrice de l’Histoire secrète des Mongols, et Madame Isabelle Charleux, historienne de l’art s’intéressant à la représentation des Mongols. À Paris, nous avons pu également enrichir notre bibliographie grâce à la consultation du matériel sur les Mongols conservé dans la bibliothèque du Centre d’Études mongoles et sibériennes, à la Bibliothèque nationale de France ainsi qu’à la bibliothèque de l’Institut des Langues et Civilisations orientales.

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À tous les professeurs que nous avons mentionnés vont donc nos remerciements les plus sincères pour nous avoir aidés au cours de ces années. Nous souhaitons également remercier les professeurs, chercheurs, artistes et bibliothécaires qui ont contribué, de par leurs conseils précieux, à la naissance de ce livre : Alvaro Barbieri, Giampiero Bellingeri, Davide Bigalli, Charo Blanco, Laurence Boudart, Valentin Cadeillan, Ruggero Campagnoli, Valentine Castellarin, Matthieu Chochoy, Franco D’Alberton, Jean Danhaive, Nancy Dubois, Maurizio Fabbri, Georges Fréris, Maria Paola Funaioli, Fernando Funari, Stéphanie Goudiaby, Jean-Luc Lambert, Jérémy Lambert, Daniel Lançon, Jacques Legrand, Alain Leverrier, Éric Lysøe, Laurence Mabit, Giacomo Manzoli, Catherine Mayeux, Chiara Mussini, Maria Mussini, Simonetta Nannini, Laura Nikolov, Camille Prouharam, Mili Romano, Maria Teresa Rossi, Dany Savelli, Andrea Severi, Marija Shakhray, Barbara Sosien, Renzo Tosi, Daniel Van Meerhaeghe, Vidya Vencatesan, Benoît Weiler, Alessandro Zironi. Finalement, nous tenons à adresser un remerciement spécial à Nicole Leclercq qui – en alliant patience et rigueur scientifique – a revu et édité notre travail.

Avant-propos

Le présent essai analyse le changement de l’image des Mongols gengiskhanides dans la littérature européenne du xxe siècle en langue allemande, anglaise, française et italienne1.

Dès la parution de l’étude très controversée d’Eward Said, Orientalism, la critique académique a mis l’accent sur l’impossibilité de se référer à l’Orient comme à une entité réelle ou à un espace géographique – le continent Asie – et, par conséquent, sur la nécessité de concevoir l’Est comme un horizon mental et culturel2. Cet horizon est une création de l’Occident, un double et un miroir qui n’existe qu’en fonction d’un Ouest qui le perçoit comme tel. Sur ce miroir se reflètent, comme des images, les peurs et les aspirations de l’Occident3. La notion d’Orient en tant que mythe nous a amenée au choix – sans doute provocateur – d’appeler, dans ce travail, les Mongols « Tartares ». Au Moyen Âge en effet, les Européens, épouvantés par les incursions des hordes gengiskhanides en Occident, changèrent leur appellation en Tartares, en estropiant l’ethnonyme Tatar – nom d’un peuple vaincu et exterminé par Gengis-khan – pour les assimiler à des démons issus du Τάρταρος (Tartaros), l’abîme infernal : « sortant du Tartare tels des démons déchaînés, et ←15 | 16→donc à juste titre appelés Tartares, presque Tartaréens »4. À partir de ce moment-là, le nom des guerriers des steppes fut associé à l’idée de peur et, dans l’imaginaire européen, les Mongols sont restés, pendant longtemps, ces « Tartares » dont le portrait nous a été transmis par les Médiévaux.

La question à laquelle nous nous sommes proposé de répondre, au cours de ce travail, est de savoir si les mutations historico-culturelles du xxe siècle – en particulier, la remise en question du concept de barbarie, l’ouverture de la Mongolie vers l’Occident, l’essor des totalitarismes, la redécouverte d’une épopée mongole médiévale et de nouvelles études sur l’œuvre de Marco Polo – ont donné lieu à des métamorphoses de l’image littéraire des Tartares. On a donc cherché à comprendre comment et pourquoi la sensibilité contemporaine a permis de découvrir les mythes mongols sous un nouveau jour.

L’image des Tartares a été examinée à travers trois figures : Gengis-khan, Khoubilaï-khan et la horde mongole. Les deux premières sont des entités individuelles, puisque ce sont des figures mythiques résultant des personnages historiques respectifs5. La troisième, en tant que masse d’individus dotés d’une façon de penser et d’agir unitaire, est une entité collective. Le mot « horde » dérive du mongol ordu, « palais », « campement ». C’est en Occident seulement que, au cours des siècles, il a pris la signification péjorative de « groupe de personnes plus ou moins disciplinées provoquant du désordre, commettant des pillages, des actes ←16 | 17→de violence »6. La horde est donc une des images offertes à l’Occident par le miroir oriental dans lequel il se regarde.

Ce sujet n’a pas encore fait l’objet d’une contribution spécifique. La seule monographie consacrée à l’évolution de l’image des Mongols en Europe est celle de Jack Weatherford7, qui n’aborde pas le thème de manière exhaustive et s’arrête, qui plus est, à la fin du xixe siècle. D’autres études ont abordé le sujet, mais ont borné leur analyse à l’époque médiévale ou à l’Âge des Lumières. On pourra mentionner, à ce propos, les excellents travaux de Leonardo Olschki8, Davide Bigalli9, Alvaro Barbieri10 et Denise Aigle11 sur le Moyen Âge et le remarquable essai de Rolando Minuti12 sur l’Âge des Lumières. La présente étude vise surtout à ouvrir un champ de recherche. Notre domaine d’investigation semble être très actuel. En effet – en raison sans doute, entre autres, de l’importance croissante de l’Asie dans l’économie mondiale, de l’usage de plus en plus marqué du concept de barbarie dans le langage politique contemporain et du triomphe de l’image médiatique de l’homme fort – plusieurs travaux sur les gengiskhanides viennent d’être effectués ces dernières années. Il s’agit principalement de mémoires et thèses de doctorat13 sur l’image médiévale et moderne des Mongols en Occident ←17 | 18→et sur leur représentation en Orient ainsi que d’études historiques14 sur la société et l’empire gengiskhanides. Le renouvellement de l’intérêt pour ce sujet est également attesté par les nombreuses rééditions et nouvelles traductions15 d’ouvrages anciens sur les Tartares.

Notre essai se divise en cinq parties. Dans un premier chapitre introductif, nous analysons la formation de l’image des Tartares à l’époque médiévale et son évolution jusqu’à la fin du xixe siècle, nous retraçons les facteurs historico-culturels qui la remettent au goût du jour et en provoquent le changement au xxe siècle, et nous présentons le corpus artistique et littéraire de référence. Dans les trois chapitres suivants, un aspect différent des trois figures choisies est mis en relief, dans la perspective cependant commune d’en étudier les métamorphoses. Le deuxième chapitre porte en effet sur la prosopographie des Tartares dans les textes du xxe siècle. Les renvois aux images dont les écrivains s’inspirent pour leurs descriptions ainsi qu’à la représentation des Mongols dans l’art européen contemporain – en particulier, dans la bande dessinée et dans le cinéma – permettent de mieux comprendre la portée symbolique ←18 | 19→du portrait littéraire qu’ils construisent. Le troisième chapitre étudie la façon dont les Tartares se rapportent aux autres au sein de la société dans les textes du xxe siècle. Le quatrième chapitre examine les lieux où les gengiskhanides évoluent dans les œuvres littéraires du xxe siècle. Enfin, dans le chapitre conclusif, les données acquises au moyen des analyses textuelles sont regroupées, confrontées et interprétées, dans le but de montrer comment, sur le miroir d’une Europe qui a fait l’expérience de deux guerres mondiales et vécu les revendications de la décolonisation, se projette une image nouvelle des descendants de Gengis-khan, barbares d’hier et héros de demain.

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1 En ce qui concerne la translittération des noms asiatiques, nous suivons les critères adoptés par René Grousset dans L’Empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan, Paris, Payot, 1965. Tous les textes littéraires européens que nous citons dans ce travail ont été analysés, dans la thèse de doctorat dont ce livre procède, dans leur langue originale. Toutefois, pour des raisons de lisibilité, dans cette édition nous ne citons ces textes qu’en traduction française. Pour les œuvres dont nous n’avons pas repéré de traduction française publiée, nous proposons notre propre traduction, et citons en note les passages respectifs dans leur langue originale.

2 Edward W. Said, Orientalism, London-Henley, Routledge & Kegan Paul, 1978. Pour une vue d’ensemble du débat sur l’orientalisme, cfr Alexander Lyon Macfie, Orientalism, Edinburgh, Edinburgh University Press, 2000 ; Miguel Mellino (a cura di), Post-orientalismo, Roma, Meltemi, 2009.

3 Marcello Ciccuto, « Il mito dell’Oriente », in Marco Polo, Il Milione, Milano, bur, 2010, p. 21–23.

4 Matthew Paris, Chronica Majora, vol. iv, Nendeln, Kraus reprint, 1964, p. 76 (1240 apr. J.-C.). Notre traduction de : « exeuntes ad instar daemonum solutorum a Tartaro, ut bene Tartari, quasi tartarei, noncupentur ». L’assimilation de ces conquérants issus des steppes nordiques à des démons venus du Tartare pourrait être liée au fait que le nom de l’abîme infernal, d’après les hommes médiévaux, véhiculait l’idée de la perturbation et du tremblement de froid. Cfr Isidoro da Siviglia, Etimologie, o Origini, Torino, utet, 2004, p. 230–232 : « Tartarus vel quia omnia illic turbata sunt, ἀπὸ τῆς ταραχῆς, aut, quod est verius, ἀπὸ τοῦ ταρταρίζειν, id est a tremore frigoris, quod est algere et rigere, scilicet quia lucem solemque caret. » (Notre traduction : « Tartarus : soit parce que là-bas tout est en désordre, d’après le trouble, soit, ce qui est plus fondé, d’après trembler, c’est-à-dire d’après le tremblement, le frisson, qui est le fait de souffrir du froid, évidemment parce que ce lieu manque de lumière et de soleil. »)

5 Cfr Nicole Ferrier-Caverivière, « Figures historiques et figures mythiques », in Pierre Brunel (dir.), Dictionnaire des mythes littéraires, Monaco, Rocher, 1988, p. 603–607.

6 Cfr « Horde », in Trésor de la langue française, Paris, Centre national de la recherche scientifique, tome ix, 1981, p. 915–916.

7 Jack Weatherford, Genghis Khan and the Making of the Modern World, New York, Three Rivers Press, 2004.

8 Leonardo Olschki, L’Asia di Marco Polo, Venezia-Roma, Istituto per la collaborazione culturale, 1978.

9 Davide Bigalli, I Tartari e l’Apocalisse, Firenze, La Nuova Italia, 1971.

10 Alvaro Barbieri, «Il popolo degli arcieri: i Mongoli nel Milione», in Alvaro Barbieri, Dal viaggio al libro: studi sul « Milione », Verona, Fiorini, 2004, p. 195–218.

11 Denise Aigle, The Mongol Empire between Myth and Reality. Studies in Anthropological History, Leiden-Boston, Brill, 2015.

12 Rolando Minuti, Oriente barbarico e storiografia settecentesca, Venezia, Marsilio, 1994.

13 Plusieurs travaux universitaires ont été rédigés au sein du Centre d’études mongoles et sibériennes de Paris (École pratique des hautes études Sorbonne – Centre national de la recherche scientifique). En particulier, cfr Valentin Cadeillan, La Peur des Mongols et son évolution à partir du xiiie siècle, Mémoire de Master : Histoire, sociétés et territoire du monde : Institut national des langues et civilisations orientales, 2014 ; Camille Prouharam, Les Mongols dans le cinéma de la République populaire de Chine de 1985 à 2010, Mémoire de Master : Science des religions et société : École pratique des hautes études, 2014 ; Matthieu Chochoy, Acquisition, interprétations et circulation des savoirs sur l’« empire tartare » dans le réseau orientaliste français du xvie à la fin du xviiie siècle, Thèse de doctorat : Histoire : École pratique des hautes études, 2016. Dans ce cadre universitaire, avec une équipe de mongolisants dirigée par Madame Isabelle Charleux, nous avons organisé une première conférence sur la représentation des gengiskhanides en Europe et en Asie. Cette journée d’étude, intitulée « Conquérants sanguinaires ou empereurs modèles ? », s’est déroulée à Paris le 7 novembre 2014 au Groupe Sociétés Religions Laïcités.

14 En particulier, cfr Chris Peers, Genghis Khan and the Mongol war machine, Barnsley, Pen & Sword Military, 2015 ; Michael Hope, Power, politics, and tradition in the Mongol Empire and the Īlkhānate of Iran, Oxford, Oxford University Press, 2016 ; Anne F. Broadbridge, Women and the making of the Mongol Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2018 ; David Christian, A History of Russia, Central Asia and Mongolia, Oxford, Blackwell, 1998, vol. 1 (« Inner Asia from Prehistory to the Mongol Empire ») ; David Christian, A History of Russia, Central Asia and Mongolia, Malden, Wiley Blackwell, 2018, vol. 2 (« Inner Eurasia from the Mongol Empire to today, 1260–2000 ») ; Prajakti Kalra, The Silk Road and the polical economy of the Mongol empire, London-New York, Routledge, 2018.

15 En particulier, cfr Marco Polo, Il Milione, a cura di Cristina Scaravelli, Santarcangelo di Romagna, Rusconi, 2016 ; Marco Polo, Le devisement dou monde, Venezia, Edizioni Ca’ Foscari-Digital Publishing, 2018, vol. 1 (« Testo, secondo la lezione del codice fr. 1116 della Bibliothèque nationale de France », a cura di Mario Eusebi), vol. 2 (« Glossario », a cura di Eugenio Burgio) ; Jean de Plancarpin, Dans l’Empire mongol, textes rassemblés, présentés et traduits du latin par Thomas Tanase, Toulouse, Anacharsis, 2018 ; Marco Polo, Le devisement du monde, édition et traduction par Joël Blanchard et Michel Quereuil, avec la collaboration de Thomas Tanase, Genève, Droz, 2019.

Jalons
Naissance et évolution de l’image des Tartares

Genèse de l’image des Tartares

Une entreprise qui a marqué l’Histoire

Au xiie siècle, les Mongols étaient divisés en un grand nombre de tribus indépendantes (oulous), qui nomadisaient dans les steppes au nord du Gobi et guerroyaient entre elles16. Témoudjin, né en 1167 et issu du clan des Bordjigin, commença sa carrière comme vassal du roi Togroul. En raison de son charisme et de ses succès militaires – contre les Märkit, les Tatar, les Kéraït de Togroul et les Naïman – il fut élu en 1206 au qouriltaï (assemblée) qaghan, khan suprême des nations turco-mongoles de la Haute-Asie qui, pour la première fois dans l’histoire, se voyaient unifiées sous l’égide d’un empereur unique. À cette occasion, il prit le nom de Tchinggiz-khan17 et décida de se lancer, avec ses armées, à la conquête des grandes civilisations sédentaires. En 1211, il partit en guerre contre la Chine des Kin. À partir de 1220, pendant que ses généraux taillaient en pièces les armées géorgiennes et russes, il se tourna vers la conquête de l’empire du Khwârezm. Il mourut en 1227.

Il est très difficile d’évaluer la portée de l’entreprise de Gengis-khan, qui demeure l’une des figures les plus controversées de l’Histoire. D’un côté, il a ordonné l’extermination de millions de civils et la destruction de cités entières : les massacres de Boukhârâ et de Samarcande, qui valurent au conquérant mongol le surnom de Fléau de Dieu, restent un des chapitres les plus sombres de l’histoire gengiskhanide. D’un autre côté, il ←21 | 22→a joué un rôle majeur dans le processus de civilisation du peuple mongol. Il fit en effet rédiger le premier code de lois de la Nation mongole, le yassaq, donna à son peuple l’écriture, qu’il emprunta aux Turcs Ouigour, et s’attacha comme conseiller Ye-liu Tch’ou-ts’ai, un Turco-Mongol sinisé, qui initia les Mongols aux éléments de l’administration et de la vie politique, telles qu’on les pratiquait dans les civilisations sédentaires.

Les descendants de Gengis-khan poursuivirent sa politique de conquête. Sous le règne d’Ogödaï (1229–1241), une armée mongole, placée sous la direction de Batou, envahit l’Europe orientale. Entre 1236 et 1241, elle sema la terreur en Russie, Ukraine, Pologne, Silésie et Hongrie, avant de s’arrêter à Neustadt, près de Vienne, pour retourner en Mongolie. À ce moment-là, l’Europe tenta la voie de la diplomatie. Après le concile de Lyon (1245), le pape Innocent iv envoya auprès du khan Güyük le franciscain Jean de Plan Carpin, chargé de convaincre les Mongols de mettre fin à leur conquête de l’Occident et de se convertir à la foi chrétienne. L’Église cherchait à s’allier les Mongols contre l’Islam. Le roi de France Louis ix envoya lui aussi son délégué, le missionnaire franciscain Guillaume de Ruysbroeck, qui atteignit l’ordu (campement) du khan Mongka en 1254. Ces missions ad Tartaros furent un échec du point de vue diplomatique : les Mongols ne satisfirent aucune des requêtes de l’Occident. Toutefois, les relations que Jean de Plan Carpin et Guillaume de Ruysbroeck firent de leurs voyages – respectivement l’Historia Mongalorum (intégrée dans le Speculum historiale de Vincent de Beauvais) et l’Itinerarium – fournirent à l’Europe une quantité étonnante d’informations sur les Mongols.

Ce n’est que sous le règne de Khoubilaï-khan que les rapports entre l’empire gengiskhanide et l’Europe se détendirent. Né en 1215, le petit-fils de Gengis-khan monta sur le trône en 1260, après avoir remporté la guerre contre son frère Arïq-bögä, qui avait contesté, armes à la main, la régularité de son élection. Il mena une politique double. D’une part, il conduisit de nombreuses campagnes militaires en Extrême-Orient pour étendre son empire – en 1268, pour la première fois dans l’histoire, la Chine tout entière tomba aux mains des Mongols. Héritier de Gengis-khan dans le reste de l’Asie, il voulut, d’autre part, être en Chine le continuateur fidèle des dix-neuf dynasties. Il choisit de se sédentariser et son administration pansa les blessures d’un siècle de guerre. Il pacifia la Chine, fit preuve de la plus grande tolérance envers tous les cultes – en particulier, envers le bouddhisme – et entama de nombreuses réformes sociales en se faisant le protecteur des arts et des indigents. Grâce à la ←22 | 23→Pax Mongolica, les communications à l’intérieur de l’empire et avec l’Occident furent facilitées.

Le divisament dou monde, que Marco Polo rédigea après son retour à Venise en 1295, témoigne de la disponibilité de l’empereur quant aux contacts avec l’Occident. Les marchands vénitiens Niccolò et Maffeo Polo avaient été chargés par Khoubilaï de demander au Pape de lui envoyer cent docteurs de la religion chrétienne. N’ayant pu obtenir les missionnaires réclamés par le grand-khan, les Polo étaient repartis en 1271 pour l’Orient avec le fils de Niccolò, Marco, qui devint un des hommes de confiance de l’empereur.

Peu avant le retour définitif des Polo à Venise, Khoubilaï tomba dans un état de dépression profonde qui ne le quitta plus jusqu’à sa mort, survenue en 1294. Après le décès du petit-fils de Gengis-khan, commença le déclin de l’empire mongol. Les successeurs de Khoubilaï ne furent pas à la hauteur de leurs ancêtres. En 1368, avec l’intronisation des Ming, tout échange avec l’Occident s’interrompit et un rideau de fer s’abaissa entre l’Europe et la Chine pendant près de deux siècles.

Le mythe des Tartares

Notre étude étant consacrée à la littérature européenne, il nous faut quitter l’univers de l’histoire pour aborder celui du mythe. Comme dit dans l’avant-propos, on ne pourra plus se référer à l’Orient comme à une entité réelle, mais il faudra le concevoir comme un horizon mental et culturel, un double et un miroir qui n’existe qu’en fonction d’un Occident qui le perçoit comme tel. Sur ce miroir se reflète, à partir de l’époque médiévale, l’image des gengiskhanides, rebaptisés « Tartares » en raison de leur cruauté inhumaine.

La formation de l’image des Tartares

Résumé des informations

Pages
388
ISBN (PDF)
9782807614055
ISBN (ePUB)
9782807614062
ISBN (MOBI)
9782807614079
ISBN (Broché)
9782807614048
Langue
Français
Date de parution
2020 (Juin)
mots-clé
littératures Europe Tartares métamorphoses
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. 388 p.

Notes biographiques

Benedetta De Bonis (Auteur)

Benedetta De Bonis est docteur de recherche de l’Université de Bologne, où elle a enseigné les littératures francophones européennes (2017-2019). Professeur d’italien, de latin et de grec dans l’école secondaire, elle a fait ses études à l’Université de Bologne et à l’University College London et a conduit ses recherches auprès des Archives et Musée de la Littérature (Bruxelles) et du Centre National de la Recherche Scientifique (Paris). Elle s’intéresse au mythe et à la réception des classiques dans la littérature européenne, notamment dans le théâtre belge.

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