Chargement...

Reflets de soi au miroir de l’autre

Les représentations croisées. Europe/Chine du vingtième siècle à nos jours

de Jean-Yves Heurtebise (Éditeur de volume) Costantino Maeder (Éditeur de volume)
©2022 Collections 292 Pages

Résumé

Ce que l’Europe a longtemps dit de la Chine, ce que la Chine a plus récemment dit de l’Europe, l’ensemble de discours complexes et contradictoires, les représentations croisées entre l’Europe et la Chine seront au centre de ce livre.
Les textes recueillis dépeignent l’« Autre » chinois de l’Europe et l’« Autre » européen du monde sinophone, comment le « Soi » et l’« Autre » se contemplent et se redéfinissent dans les arts, en didactique, en politique: de Ricci à Toussaint, en passant par Ghosh, Dai Wang-Shu, Ai-Qing, Ji-Xian, Saviano, Moravia, Hergé, Ardant, les Auxiliaires laïques ou encore les manuels de didactique.
Il s’agira d’examiner les images et représentations croisées entre Chine et Europe − à la frontière entre études culturelles et sémiotique, littérature et didactique − pour mieux écarter les préjugés et préconceptions.

Table des matières

  • Cover
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Liste des contributeurs
  • Introduction : Les leurres des regards croisés: nugae théoriques et réflexions préliminaires (Jean-Yves Heurtebise et Costantino Maeder)
  • Partie I Imagerie Littéraire
  • Chapitre 1 De l’orientalisme positif dans les représentations européennes sur la Chine de Polo à Hugo (Jean-Yves Heurtebise)
  • Chapitre 2 Apollinaire dans le monde sinophone – De la traduction à l’identification (Yipei Lee)
  • Chapitre 3 Images contrastées de la Chine des années 1930: le Lotus bleu et La condition humaine (Chung-Heng Shen)
  • Chapitre 4 Alberto Moravia et la représentation de la Chine dans Cina 1937: la révélation de soi au contact de l’autre (IrÉnÉe Fogno Chedjou)
  • Chapitre 5 La Trilogie de l’Ibis ou les vertiges imagologiques d’Amitav Ghosh. L’Occident, l’Inde et la Chine en dialogue (Amaury Dehoux)
  • Chapitre 6 Entre réel et fiction: Fuir de Jean-Philippe Toussaint et la Chine contemporaine (Wei-Chun Lin)
  • Chapitre 7 La représentation de l’autre dans Gomorra de Roberto Saviano: le cas des Chinois entre racisme et stratégie narrative didactique (Costantino Maeder)
  • Partie II Langue, Didactique, Politique
  • Chapitre 8 Les Auxiliaires laïques des Missions et leurs «images de Chine» (Paul Servais)
  • Chapitre 9 Le constitutionnaliste Philippe Ardant et la représentation de la Chine maoïste en France (Éric de Payen)
  • Chapitre 10 Quand les enseignants natifs francophones rencontrent les étudiants chinois: contact, confrontation, co-construction (Jiaqi Zhu et Silvia Lucchini)
  • Chapitre 11 La représentation de la Chine et de la France dans les manuels de FLE en Chine (Julie Bohec)
  • Chapitre 12 Voyage au bout du stéréotype (Alessandro Perissinotto)
  • Chapitre 13 Altérité et devenirs: postface en forme de rétrolecture sémiopragmatique (Jean-Yves Heurtebise et Costantino Maeder)
  • Reihenübersicht

←6 | 7→

Liste des contributeurs

Jean-Yves Heurtebise
Université catholique de Fujen, Taiwan

Yipei Lee
Université catholique de Fujen, Taiwan

Chung-Heng Shen
Université catholique de Fujen, Taiwan

Irénée Fogno Chedjou
Université catholique de Louvain, Belgique

Amaury Dehoux
Université catholique de Louvain, Belgique

Wei-Chun Lin
Université catholique de Fujen, Taiwan

Costantino Maeder
Université catholique de Louvain, Belgique

Paul Servais
Université catholique de Louvain, Belgique

Éric de Payen
Université catholique de Fujen, Taiwan

Jiaqi Zhu & Silvia Lucchini
Université catholique de Louvain, Belgique

Julie Bohec
Université catholique de Fujen, Taiwan

Alessandro Perissinotto
Università di Torino, Italie

←8 | 9→

JEAN-YVES HEURTEBISE ET COSTANTINO MAEDER

INTRODUCTION
Les leurres des regards croisés:
nugae théoriques et réflexions préliminaires

Les projections les plus contradictoires et paradoxales visent la Chine, que ce soit celle d’aujourd’hui ou celle du passé. Il suffit de penser à Marco Polo et à son Devisement du monde pour comprendre l’attraction que Cathay et son histoire plurimillénaire pouvaient exercer sur l’imaginaire européen. L’explosion démographique, ainsi que le boom économique, et son incidence sur la géopolitique des dernières décennies n’ont fait que renforcer cette attraction, ce fantasme et, parfois, aussi cette inquiétude. Classiquement, la réputation de la Chine, bien que considérée comme exprimant l’enfance de la civilisation humaine, oscille entre un pôle positif en tant que dépositaire de la sagesse universelle et un pôle négatif comme étant restée au stade primitif du développement cognitif et social. Alors qu’en 1989, Alain Peyrefitte (1989) décrivait encore la Chine comme un «Empire immobile» (il utilise l’expression même comme titre de son roman historique : L’empire immobile ou le choc des mondes), aujourd’hui, la Chine est souvent louée pour son incroyable résurgence économique et technologique, et parfois décrite comme aux avant-postes de la modernité: on ne compte plus les livres annonçant le «siècle chinois». À titre d’exemple, nous citons Leclerc du Sablon (2012), Chemin faisant dans le siècle chinois; Le siècle des Chinois, le numéro hors-série (26) spécial du Monde, 2001; Danielle Tan et Caroline Grilot (2018), L’Asie du Sud-Est dans le «siècle chinois»: Cambodge, Laos et Viêt Nam.

Du point de vue chinois, cette émergence ne serait qu’un retour à la normale pour un pays qui aurait toujours été au centre du monde et qui aurait reçu le mandat du ciel pour gouverner naturellement et bénévolement les autres (Jiang, 2018): le retour de la Chine ne serait que la fin de la brève parenthèse historique de 150 ans entre 1840 et 1970 pendant laquelle l’Occident avait pu croire incarner l’apex de la civilisation et le modèle de toute modernisation. Ce que l’Europe a longtemps dit de la Chine, ce que la Chine a plus récemment dit de l’Europe, tout cet ensemble de discours, c’est cela que nous nommons les représentations croisées entre l’Europe et la Chine qui seront au centre de ce livre.

De Marco Polo à Moravia en passant par Matteo Ricci (en Italie), de Montaigne à Jean-Philippe Toussaint en passant par Voltaire, Victor Hugo et André ←9 | 10→Malraux (en France) eu égard à la vision européenne de la Chine, de la réception et acclimatation du christianisme à la réception et transformation de la modernité littéraire européenne (Apollinaire) dans le monde sinophone, cet ensemble de textes qui parlent de l’«Autre» (autre chinois de l’Europe et autre européen du monde sinophone) ou dans lesquels le «Soi» et l’«Autre» se contemplent et se redéfinissent fourniront la matière de ce livre. Le livre traitera donc des représentations croisées (actuelles et passées) entre la Chine et l’Europe telles qu’elles transparaissent à travers la littérature, le cinéma, le journalisme et les discours historiques ou pédagogiques et qu’elles entrent en résonance au 20e siècle. La perspective européenne, surtout francophone, sur le monde chinois sera particulièrement analysée tout en incluant aussi des études sur la manière dont les Chinois voient le monde francophone à travers les manuels ou à travers l’éducation.

Quelques réflexions préliminaires

Parler des représentations croisées, et donc interculturelles, des Européens et des Chinois n’est ni anodin, ni banal. Et certainement, cet ouvrage ne se veut pas exhaustif: par contre, on se fixe comme tentative celle d’ajouter une nouvelle tesselle dans une mosaïque impossible à compléter, vu la complexité de la tâche et le monde global déchaîné en train d’abolir, en apparence, les bornes culturelles traditionnelles.

Néanmoins, il est utile de poser quelques jalons conceptuels. Que signifie le terme «représentation»? Que signifie le terme «culture»? Et que signifie donc le terme «représentation interculturelle»? Et comment fonctionne la communication qui se fonde nécessairement sur les représentations?

Représentation

On propose de partir d’une définition assez simple du terme «représentation» qui est en lui-même fort complexe et dont l’histoire philosophique est nuancée, hétérogène et riche. On définira la représentation comme l’image d’une chose ou d’un concept dans l’esprit d’un sujet. La représentation, cela ne correspond pas à ce que quelqu’un voit ou éprouve, mais la manière dont cette personne voit ou éprouve ce qu’elle voit ou éprouve. La représentation est par définition une construction. Par exemple, le monde est composé d’atomes. Mais une personne ne voit pas les atomes. Par contre, une personne voit des choses avec des formes, des couleurs, des saveurs ou éprouve des sensations. Du point de vue le plus originel, une perception est déjà une représentation. La perception du monde ←10 | 11→est la représentation d’un sujet humain. Une mouche ou un cheval ne voient pas le monde comme nous même s’ils regardent le «même» monde que nous: la façon de représenter le monde dépend donc de la physiologie des êtres humains, ce qu’en sciences cognitives est appelé embodiment, c’est-à-dire l’incarnation.

La première idée fondamentale de la représentation est qu’une représentation ne correspond pas à la réalité. On n’accède jamais (directement) à la réalité à travers les interfaces corporelles qui lient les sujets au monde externe. Ce qu’on voit, c’est une image et par là une élaboration de la réalité.

On peut dire que cette notion de représentation est kantienne au sens où c’est la philosophie qui a défini au mieux le terme quand il affirme dans la Critique de la raison pure (Kant, 1863, p. 34):

[l]‌’objet de la représentation, lequel objet ne renferme que la manière dont j’en suis affecté, ne peut être connu de moi que comme il m’apparaît, et toute expérience (connaissance empirique), l’interne aussi bien que l’externe, n’est qu’une connaissance des objets comme ils nous apparaissent, et non tels qu’ils sont en eux-mêmes.

Pour le dire plus simplement, le contenu de la représentation n’est pas simplement identique à la chose vue, mais inclut aussi et d’abord le sujet qui la perçoit; la représentation est l’acte par lequel un sujet fait sien le monde extérieur, sans pouvoir distinguer ce qui dans cette représentation vient du monde et ce qui vient de lui-même.

La deuxième idée fondamentale du terme de représentation est que la construction qui permet la représentation nous est «inconsciente». Une représentation suppose toujours une différence entre la chose telle qu’elle est perçue et la chose telle qu’elle est. Cette différence provient du fait qu’entre la chose et l’image s’interpose une idée involontaire. De même que nous ne sommes pas conscients des mécanismes neuronaux qui s’interposent entre les atomes et le monde que nous voyons, de même et également nous ne sommes pas conscients des mécanismes mentaux qui s’interposent entre le monde et l’image que nous en avons.

C’est là, à ce niveau, que la représentation prend son sens culturel et interculturel.

Les mécanismes mentaux inconscients (qui s’interposent entre le monde et l’image que nous en avons) sont de plusieurs ordres:

historiques.

sociaux,

géographiques,

linguistiques,

←11 |
 12→

cognitifs (proprioception et intéroception, c’est-à-dire le traitement perceptif-cognitif de stimuli dans le cerveau et les sensations corporelles qui en découlent ainsi que les représentations de celles-ci, par ex. les émotions).

Toute représentation du monde et des autres – en tant qu’elle émerge dans un espace et dans un temps spécifique, au sein d’une société déterminée et dans une langue particulière – contient en plus de cette image du monde, l’image de cet environnement complexe au sein duquel elle émerge et se forme.

Il faut donc éviter l’erreur simpliste qui consisterait à croire que le biais culturel dans la représentation n’existe que pour l’autre, que pour le membre d’une autre culture. Ainsi, on entend parfois dire en Chine que «seuls les Chinois peuvent comprendre la Chine», sous-entendu que les non-Chinois en seraient incapables. Un tel discours n’a, la plupart du temps, qu’un sens politique assez superficiel: le but est de repousser la critique des manquements du régime chinois à certains principes essentiels du droit humain en les mettant sur le compte d’une incompréhension intellectuelle et d’un préjugé culturel. Le relativisme culturel servant de paravent pour délégitimer toute critique factuellement fondée en la transformant en expression d’une idéologie colonialiste, impérialiste et raciste – c’est en ce sens que Vukovich (2013, p. 23) avait affirmé que le «concept de totalitarisme [serait] lui-même une notion coloniale et raciste» («This was the chief function of the concept of totalitarianism, itself a colonial and racist notion.»). Une telle affirmation est un non-sens du point de vue de la théorie de la représentation susmentionnée. Le fait d’être Chinois ne donne pas un accès direct à la Chine pour deux raisons consubstantielles à la notion même de représentation.

D’une part, le seul accès aux choses est indirect: c’est le fruit d’un travail, d’un effort, d’une recherche. Si l’image de la Chine par les Européens est biaisée par le fait qu’ils ne sont pas Chinois, l’image de la Chine par les Chinois est aussi biaisée par le fait qu’ils sont Chinois. Il faut se défaire du nativisme culturaliste qui voudrait nous faire croire que le fait d’être Chinois ou d’être Français irait de pair avec une sorte d’intuition intellectuelle qui permettrait à tout Chinois de saisir l’essence de la Chine éternelle et à tout Français celle de la France intemporelle. Toute représentation est en effet partiale et partielle. D’autre part, la notion de représentation suppose que l’être d’une chose ne saurait être représenté en totalité, car cette chose elle-même, en tant qu’elle fait partie de ce monde, ne cesse de changer. Si aucun Chinois ne possède la vérité totale sur la Chine (et ne saurait parler en son nom de la totalité), mais une vérité partielle dépendant de sa situation historique, de son statut social, de son niveau d’éducation, de sa position géographique au sein du vaste monde ←12 | 13→chinois, ce n’est pas simplement du fait des limites du sujet, mais aussi, et plus profondément, du fait des vicissitudes de l’objet: la Chine a connu, comme toute autre nation, de profonds bouleversements qui en font un objet infiniment hybride culturellement. Croire qu’il suffirait de demander son avis à un Chinois aujourd’hui pour tenir une manifestation authentique de la «culture confucéenne» est non seulement hautement douteux, car cela dépend du niveau d’éducation et de connaissance du sujet (voire de son degré de proximité idéologique avec la doxa officielle sur ce point), mais plus encore éminemment discutable: la nature même de la «culture confucéenne» n’a cessé de changer au cours des âges à travers les apports divers du taoïsme, du bouddhisme, du christianisme et du marxisme. Et la même chose, bien sûr, peut se dire de n’importe quel Européen par rapport à l’Europe, Français par rapport à la France, Italien par rapport à l’Italie: prétendre parler pour le Tout quand on est une Partie est une manière de vouloir s’approprier de façon indue celui-ci.

Civilisation, culture et interculturel

Contrairement au nativisme culturaliste qui affirme que le représentant d’une culture est le plus, voire le seul, à même d’exprimer «la vérité» de cette culture, la théorie transculturelle de la représentation nous enseigne que c’est le natif qui en est parfois le plus éloigné (Lee, 2019). En effet, le «natif» est le plus souvent inconscient des filtres politiques, sociaux, et historiques à travers lesquels il a accès à sa propre culture.

Les termes «interculturel» et «culture» sont par définition vagues: on a la tendance à opposer le «natif» au «non-natif». Par ex. dans l’essai fondamental de Jenny Thomas, la notion d’«interculturel» («cross-cultural») est une

manière abrégée de décrire non seulement les interactions entre natifs et non-natifs, mais aussi toute communication entre deux personnes qui, dans un domaine particulier, ne partagent pas un arrière-plan linguistique ou culturel commun. Il peut s’agir de travailleurs et de cadres, de membres de minorités ethniques et de la police, ou (lorsque le domaine du discours est l’écriture académique) de professeurs d’université et de nouveaux étudiants de premier cycle (Thomas, 1983, p. 91, traduit par nos soins).

Ceci implique […] que le terme «culture» est aussi complexe: dans une «culture» dominante peuvent coexister des subcultures très distinctes, avec des limites étanches. Ainsi Dash (2004, citation traduite par nos soins) affirme:

La définition de la culture peut également être moins claire, certains la considérant comme largement liée à l’ethnicité, tandis que les sociologues et autres (Dash, 2003), en accord avec Stern (1992), peuvent la considérer comme englobant des groupes sociaux, dont certains peuvent être indépendants de toute considération ethnique.

←13 |
 14→

Il est typique de tout groupe humain de se différencier d’autres: ce qui importe, c’est de comprendre les mécanismes et les conséquences concrètes pour l’échange entre différents groupes.

Résumé des informations

Pages
292
Année
2022
ISBN (PDF)
9783631862490
ISBN (ePUB)
9783631862506
ISBN (Relié)
9783631861240
DOI
10.3726/b18704
Langue
Français
Date de parution
2021 (Décembre)
Mots clés
Intermédialité Imaginaire Politique Études comparés Didactique
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2022. 292 p., 1 tabl.

Notes biographiques

Jean-Yves Heurtebise (Éditeur de volume) Costantino Maeder (Éditeur de volume)

Jean-Yves Heurtebise est maître de conférences à l’Université catholique de Fujen à Taïwan et chercheur associé au Centre d’Etudes Français sur la Chine contemporaine (CEFC). Son domaine de recherche est la philosophie des représentations interculturelles entre Chine et Europe. Costantino Maeder est professeur ordinaire de linguistique et littérature italiennes à l’Université catholique de Louvain. Il est spécialisé en sémiotique, sciences cognitives, pragmatique et musicologie.

Précédent

Titre: Reflets de soi au miroir de l’autre