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Lotze et son héritage

Son influence et son impact sur la philosophie du XXe siècle

de Federico Boccaccini (Éditeur de volume)
Collections 274 Pages

Table des matières


Présentation

Federico BOCCACCINI

FNRS – Université de Liège, Liège (Belgique)

Le présent ouvrage est consacré au legs du philosophe allemand Rudolph Hermann Lotze (1817-1881). Figure centrale du panorama intellectuel et philosophique allemand au XIX e siècle, Lotze a eu un écho européen et américain digne, à son époque, de celui de Kant et de Hegel. Ce volume a pour ambition de constituer un ouvrage de référence pour les disciplines qui s’intéressent aussi bien à l’histoire intellectuelle qu’à l’histoire de la philosophie aux XIX e et XXe siècles, particulièrement l’héritage de la philosophie allemande. Bien que ce travail soit pionnier, car il est le premier entièrement consacré à ce sujet, l’ouvrage est conçu sous la forme de regards croisés entre le monde de Lotze et le nôtre ; il n’a donc pas l’intention de décrire de façon exhaustive l’héritage de Lotze. Nous n’avons pas voulu focaliser l’attention sur la philosophie de Lotze telle qu’il l’a conçue, mais bien plutôt telle que nous l’avons reçue, à travers les transformations et les interprétations d’autres philosophes qui – directement ou indirectement – se sont confrontés à son système, aux principes de sa logique, à sa métaphysique, à sa psychologie, à son esthétique et à son anthropologie.

En étudiant l’impact de l’œuvre de Lotze sur la philosophie du XXe siècle, notre but est de montrer ce qu’elle peut encore apporter au débat intellectuel contemporain. Certes, la catégorie historiographique d’« influence » est assez ambiguë. Établir la portée réelle d’un penseur sur un autre n’est jamais une opération évidente et elle peut se prêter à des manipulations idéologiques. La même ambiguïté concerne la catégorie d’« actualisation », ici délibérément évitée. Il s’agit plutôt de comprendre comment un concept est repris, transformé, mobilisé dans un autre contexte, tout en déterminant, à la fois, les limites par rapport à son impact sur un débat ou sur la philosophie d’un autre auteur. Comprendre l’héritage d’un philosophe signifie comprendre l’originalité et la portée de sa pensée, de sa recherche et de sa vision du monde. ← 11 | 12 →

1. Lotze en France

L’étude de Lotze représente une lacune de taille dans l’historiographie philosophique francophone et étrangère. C’est cette lacune que nous souhaitons combler. Il est curieux de constater qu’il n’existe pas une seule monographie récente, en français, consacrée à sa philosophie. Pour repérer un ouvrage dédié à sa pensée, il faut remonter au livre de Henri Schoen, La Métaphysique de Hermann Lotze, ou la philosophie des actions et des réactions réciproques, qui fut publié à Paris, chez Fischbacher, en 1901.

On peut en dire autant des traductions françaises de son œuvre, qui sont pour l’historien un outil scientifique précieux en vue d’évaluer la présence et l’influence d’un penseur sur un pays étranger. Si l’on excepte la traduction intégrale récente, par A. Dewalque, du chapitre deux du troisième livre de la Logik de 1874 – « Le monde des Idées » –, les traductions françaises sont anciennes. La réception de Lotze en France commence avec la traduction du premier livre de sa Medicinische Psychologie, oder Psysiologie der Seele (1852) par A. Penjon, parue en 1881 – Principes généraux de psychologie physiologique (Lotze, 1881/2006) –, auquel le traducteur fait suivre l’article « La métaphysique de Lotze », paru dans la Revue philosophique en 1886 (Penjon, 1886). En outre, nous avons une traduction, par A. Duvel, de la Metaphysik (1879), parue en 1883. Ces traductions sont particulièrement importantes, car elles furent revues et autorisées par le philosophe allemand, avec des corrections et des modifications qu’il a lui-même rédigées.

En ce qui concerne la critique francophone, il faut mentionner l’article d’Ernst Reinhardt, publié en 1877, « Hermann Lotze, sa vie et ses écrits », pour la Revue philosophique de la France et de l’Étranger (Reinhardt, 1877), revue où paraît également un important article de Lotze en français, « De la formation de la notion d’espace. La théorie des signes locaux » – un texte difficilement accessible que nous avons republié en annexe dans ce volume. Deux ans plus tard, Theodule Ribot consacrera presque quarante pages à la psychologie de Lotze dans son ouvrage La Psychologie allemande contemporaine (Ribot, 1879). On compte aussi deux articles de Charles Renouvier, le premier consacré à la doctrine de Lotze sur le thème de l’infini spatial et temporel (Renouvier, 1880a), le deuxième (Renouvier, 1880b) en réponse à l’article que Lotze a rédigé contre cette interprétation du philosophe français (Lotze, 1880). Tout cela nous donne la mesure d’une influence discrète mais profonde de Lotze sur le monde francophone. On relèvera encore, par ailleurs, le contact indirect entre Lotze et le jeune Jean Wahl comme un paragraphe de l’histoire de la philosophie française à écrire. Il faut rappeler, en effet, que le premier ouvrage de Wahl consacré à la philosophie de W. James – Les ← 12 | 13 → Philosophies pluralistes d’Angleterre et d’Amérique (1920) – contient des pages sur Lotze (cf. Wahl, 2005).

2. Lotze hors de la France

La réception la plus durable et intéressante de la philosophie lotzéenne suit deux chemins. La première influence remarquable est celle exercée sur le monde philosophique germanophone de son temps, notamment sur la psychologie, la logique et la métaphysique allemande, tandis que la deuxième influence concerne l’Angleterre et les États-Unis.

2.1. Lotze en Allemagne

L’Allemagne, au XIX e siècle, fut un phare de la formation internationale grâce au développement incroyable que la recherche scientifique y connut. C’est pourquoi l’Allemagne attirait les jeunes philosophes de toute l’Europe et, également, de l’Amérique. L’Université de Göttingen devint un centre catalysant pour la recherche internationale. L’université de Lotze était l’université de Goethe, de Gauss, de Herbart, des frères Humboldt et des frères Schlegel, de Coleridge, de Riemann, de Hilbert et de Wilamowitz-Moellendorff. La figure de Lotze appartient précisément à ce que l’on peut nommer « le moment Göttingen » de l’histoire de la philosophie allemande et européenne. C’est à la recommandation du célèbre savant physiologiste de cette université, Rudolph Wagner, avec l’appui de Ritter, que Lotze, au commencement de l’année 1844, fut appelé à occuper à Göttingen, la chaire laissée vacante depuis trois ans par la mort de Herbart. Mais le pays de Goethe fut également celui où, après les systèmes idéalistes, une crise profonde fit basculer la philosophie face au succès des sciences (Freuler, 1997). C’est la raison pour laquelle hériter de Lotze revient à hériter de la question du naturalisme en philosophie1. Or, une des raisons du large consensus du propos philosophique de Lotze – surtout dans les pays protestants – dépend notamment de son idéalisme téléologique. Son propos était vu et interprété comme une réponse rationnelle à un matérialisme mécaniciste, qui n’arrivait pas à expliquer aussi bien l’élément de transformation du vivant que le principe d’autonomie dans l’action de la volonté humaine. Par contre, la conception de Lotze admettait une harmonie entre le monde de la nature – le monde nécessaire et mécanique de l’être – et le monde de la liberté – le monde nécessaire mais indéterminé du devoir-être. C’est pourquoi son chef-d’œuvre – Mikrokosmus (1856-1864) – se présente comme une anthropologie ou, plus exactement, une anthropologie philosophique, ← 13 | 14 → conçue sous l’impulsion d’une nouvelle culture scientifique – et particulièrement de la psychologie scientifique –, ayant pour but de retrouver cette unité de la nature humaine que Kant avait séparée en deux parties – l’entendement et la raison –, paradigme qui avait tourmenté la pensée scientifique à l’Âge romantique, notamment les sciences de la vie (cf. Poggi, 2000 ; 2010), et que Hegel avait, pour sa part, si fortement méprisé. Le système de Lotze est un exemple éminent de cette recherche de l’unité entre le mécanicisme de la matière et le vitalisme du vivant, entre l’indifférence du cosmos avec sa régularité impérissable et les tourments, ainsi que les aspirations, des êtres humains, entre la généralité normative et la singularité irréductible du donné. L’œuvre de Lotze est située au sein de la modernité même et de ses conflits, qui se reflètent dans une période de « longue durée » qui va de la philosophie de la nature postnewtonienne à la Naturphilosophie de Schelling, question centrée sur l’effondrement du système mécanique et le surgissement de la sensibilité et du qualitatif, élément introduit par l’empirisme britannique (Gaukroger, 2010). Un conflit entre science et valeur imposé par la loi de Hume avec sa distinction infranchissable entre nature et morale, séparation encore au centre du débat contemporain (Putnam, 2002). Cette distinction concerne aussi le classement des sciences entre généralité et singularité, renouvelée et fixée par son élève Wilhelm Windelband (1848-1915) par sa célèbre séparation entre sciences nomothétiques et sciences idiographiques.

Il suffit de rappeler les mots qui concluent la première métaphysique de Lotze, pour montrer l’importance que la dichotomie entre fait et valeur revêt chez lui : « Le vrai commencement de la métaphysique est dans l’Éthique », affirmation qu’il corrige ensuite : « J’abandonne ce qu’il y a d’inexact dans cette expression ; mais j’ai toujours la conviction que je suis sur le droit chemin si je cherche, dans ce qui doit être, le fondement de ce qui est » (Lotze, 1883 : 7).

La plupart des contributions de cet ouvrage sont notamment consacrées à l’héritage allemand de la philosophie de Lotze. Denis Seron (Lotze et la psychologie physiologique) offre une analyse du rapport entre la psychologie lotzéenne et celle de Fechner et de Wundt, rapport qu’ouvre le dossier sur l’héritage du naturalisme en philosophie de l’esprit. De son côté, Denis Fisette (La théorie des signes locaux de Hermann Lotze et la controverse empirisme-nativisme au XIX e siècle) mesure l’impact de la théorie des signes locaux (Localzeichen) de Lotze, ainsi que le problème de la genèse de l’espace sur la psychologie phénoménologique de Carl Stumpf (1848-1936), question au centre du débat entre nativistes et empiristes en théorie de la perception pendant le XIX e siècle. Arnaud Dewalque (Le monde du représentable : de Lotze à la phénoménologie) donne une interprétation nouvelle de la logique de Lotze en montrant que sa notion de validité objective (Geltung) ne se borne pas aux seuls ← 14 | 15 → éléments logiques mais aussi à la structure immanente des phénomènes, en anticipant l’intuition à la base de la phénoménologie et notamment sa conception de l’a priori matériel. Ensuite Charlotte Morel (Entre Kant et néo-kantisme : jugement éthique et jugement esthétique chez Lotze) ouvre le dossier entre Lotze et le néokantisme par le biais de l’esthétique en clarifiant son influence sur Windelband et Lask. La question de l’idéalité, comme élément d’héritage de Lotze au jeune Husserl, est présentée par Maria Gyemant (Ce que l’antipsychologisme husserlien doit à Lotze), piste très importante ouverte après l’Introduction de Georg Misch à l’édition de la Logique en 1912 et confirmée aujourd’hui grâce aux manuscrits de Winthrop Pickard Bell (1884-1965), avec ses notes de cours sur la logique de Lotze prises lorsqu’il était un élève de Husserl à Göttingen en 1912, conservées à la Mount Allison University à New Brunswick, au Canada (cf. Bell & Bonneman, 2011). Enfin, Jocelyn Benoist (Théorie des concepts sériels) se penche sur la question de la délimitation des concepts chez Lotze, tout en montrant la richesse que l’analyse lotzéenne manifeste à la lumière du débat contemporain sur la théorie des concepts – débat qui, au sens large, découle de l’héritage frégéen en philosophie contemporaine.

En ce qui concerne Gottlob Frege (1848-1925), l’élève le plus célèbre de Lotze, il aurait sûrement mérité une contribution dans la section consacrée au legs allemand. Toutefois, nous avons choisi de ne pas insister sur cette relation principalement parce qu’il est difficile d’établir, sur la base des sources que nous avons aujourd’hui à notre disposition, une influence réelle du maître sur l’élève. Secondairement, parce que la question de l’origine historique de l’antipsychologisme et du platonisme conceptuel fregéens a déjà été débattue dans une dispute entre Hans Sluga et Michel Dummett. Selon Sluga, l’indépendance du concept de la psychologie est une idée présente chez Lotze (Sluga, 1975 ; 1980 ; 1984). Il reconnaît ainsi chez Lotze deux points repris ensuite par Frege : la nature atomistique de la réalité et le concept de validité (Geltung). Le premier aurait inspiré à Frege le principe de compositionalité, tandis que le deuxième, le concept de Geltung, aurait attiré l’attention du logicien sur l’antipsychologisme. En effet, Lotze, dans le troisième livre de sa Logik partiellement consacré aux Idées platoniciennes, a soutenu que la pensée n’est pas réductible au processus par lequel nous capturons les Idées. Selon lui, d’une part, les contenus de la pensée sont tout à fait indépendants des actes subjectifs de la pensée et, d’autre part, l’indépendance de tels contenus n’est pas une indépendance ontologique, mais possède le sens de la validité logique, c’est-à-dire de la Geltung. Les contenus de la pensée sont donc des formes indépendantes du sujet qui, bien qu’ils n’existent pas, possèdent néanmoins une validité. Le platonisme et le transcendantalisme de Frege seraient donc déjà présents in nuce dans la Logik de son maître. ← 15 | 16 → Par conséquent, les nouvelles notions d’être-vrai et d’être-faux comme valeurs de vérité employées chez Frege sont, selon Sluga, anticipées par la notion lotzeénne de validité. L’interprète anglo-saxon majeur de l’œuvre de Frege, M. Dummett, a répondu de manière critique à cette relativisation historique du père de la logique contemporaine (Dummett, 1996 : VIII-IX ; 97-125). Selon Dummett, l’erreur de Sluga consiste à comparer la notion d’objectivité chez Frege avec celle de Wirklichkeit chez Lotze. En réalité, les deux philosophes visent deux choses différentes. L’usage, chez Lotze, des termes d’objektiv et de wirklich se superpose souvent de façon ambiguë : si, par l’adjectif wirklich, on comprend, en allemand, les objets physiques (que Dummett traduit en anglais par « actual » ou « real »), au contraire, Frege maintient la distinction entre les deux notions, attribuant à l’objektiv une fonction entièrement neuve. C’est ce nouvel usage de la notion d’objectivité qui fonde la révolution sémantique de la primauté du sens (Sinn), une idée complètement étrangère à Lotze. La dispute reste encore ouverte (Gabriel, 2002).

2.2. Lotze en Angleterre et aux États-Unis

La deuxième réception de la pensée de Lotze se développe en Angleterre et aux États-Unis. Elle a déjà été étudiée par le philosophe belge Philippe Devaux (Devaux, 1932), même si aujourd’hui elle mériterait une mise à jour. En témoignage de cette réception dans les pays de langue anglaise, on trouve la première traduction partielle en anglais – en fait, il ne s’agit que de 14 pages – par M. Eberhardt de Mikrokosmus. Cette traduction est parue dans la première revue de philosophie en langue anglaise du monde, The Journal of Speculative Philosophy, fondée par William Torrey Harris à St Louis, Missouri. Mais les toutes premières traductions en anglais de l’œuvre de Lotze appartiennent au Royaume-Uni ; elles témoignent efficacement de la pénétration de Lotze en Angleterre dans le milieu néo-idéaliste : Logic, in three books: of Thought, of Investigation, and of Knowledge (1874), texte édité et traduit de l’allemand par Bernard Bosanquet (1848-1923) et publié à Oxford chez Clarendon Press en 1884 et réédité rapidement en 1887. Ensuite, Metaphysics, in three books: Ontology, Cosmology, and Psychology (1879), édité et traduit toujours par Bosanquet (Oxford, Clarendon Press, 1884 ; 21887) et Microcosmus: An Essay Concerning Man and His Relation to the World (1856-58, 1858-64), traduit par E. Hamilton et E. E. C. Jones, (Edinburgh, T. & T. Clark, 11885 ; 41899).

La réception de Lotze en Angleterre est double. Si, d’un côté, Bosanquet, Thomas H. Green (1836-1882), Francis H. Bradley (1846-1924) et John McTaggart (1866-1925) seront les principaux artisans de la propagation rapide de sa doctrine, en accentuant les aspects idéalistes, de l’autre côté, James Ward (1843-1925), John Cook Wilson (1849-1915), ← 16 | 17 → Samuel Alexander (1859-1938) et George F. Stout (1860-1944) seront plus intéressés aux éléments de réalisme présents chez Lotze.

Aux États-Unis, la philosophie de Lotze est introduite par le philosophe et théologien de Boston, Borden Parker Bowne (1847-1910), dans sa Metaphysics: A Study in First Principles (1882) dédicacé à « my friend and former teacher, Hermann Lotze », mais surtout par William James (1842-1910), Josiah Royce (1855-1916), John Dewey (1859-1952), Alfred N. Whitehead (1887-1974). Cette période qui fut nommée « le moment lotzéen » de la philosophie américaine (Kuntz, 1971 : 49). Le philosophe, psychologue et pasteur américain George T. Ladd (1842-1921) traduira en anglais les notes de cours de Lotze en six volumes Outlines of Philosophy, 1884-1887 – Esthétique, Logique, Métaphysique, Philosophie pratique et Philosophie de la religion. Ces deux derniers ouvrages connaîtront plusieurs éditions et aussi de nouvelles traductions en Angleterre.

Les deux dernières contributions à notre volume seront précisément consacrées à l’héritage de Lotze aux États-Unis, notamment à Harvard. Stefano Poggi et Michele Vagnetti (James lecteur de Lotze) présentent, dans leur étude, les points principaux de la réception de Lotze chez William James, tout en montrant, à la fois les différences entre le philosophe allemand et le père du pragmatisme américain. En revanche, Federico Boccaccini (Lotze en Amérique : le renouveau réaliste chez Santayana) explore l’interprétation réaliste de la philosophie de Lotze chez George Santayana (1863-1952).

Le volume présente aussi en annexe le texte de Lotze sur la théorie des signes locaux et deux traductions inédites en langue française. La première, par Arnaud Dewalque, est un chapitre du deuxième Livre de la logique, « La délimitation des concepts », qui est commenté par Jocelyn Benoist et Arnaud Dewalque dans leurs contributions respectives. La deuxième, par Charlotte Morel, est un extrait de l’esthétique, « Sur le concept de beauté ».

Enfin, notre espoir est que l’état des lieux présenté dans ce volume favorisera la connaissance de Lotze et l’étude d’un défenseur de la philosophie exacte, décidé à être attentif aux résultats des sciences naturelles, même s’il a toujours conservé à l’égard de ces dernières une certaine prudence. Sa philosophie s’inspire par la volonté de ne jamais contrarier les résultats des disciplines scientifiques avec, à la fois, le désir de sauvegarder les intuitions à la base du sentiment et, plus généralement, d’accorder un primat effectif à la vie morale. ← 17 | 18 →

Remerciements

L’idée de cet ouvrage a été inspirée en grande partie des résultats du colloque international Lotze et son héritage, tenu à l’Université de Liège les 16 et 17 décembre 2011, comme partie du projet de recherche postdoctorale « lecture métaphysique de la thèse de Brentano », menée au sein de l’Unité de recherche « Phénoménologies » du Département de philosophie de l’université de Liège. Je remercie Denis Seron et Arnaud Dewalque pour leur soutien pendant l’organisation du colloque et pour leur aide indispensable dans la phase ultime du travail d’édition. Mes remerciements vont aussi aux intervenants qui ont contribué à la réussite de cet ouvrage, ainsi qu’à Aurélien Zincq, Charlotte Gauvry et Timothée Moreau pour leur aide dans la relecture finale du manuscrit.

Bibliographie

Beiser, F. C., Late German Idealism. Lotze and Trendelenburg, Oxford, Oxford University Press, 2013. ← 187 | 188 →

Bell, J., Bonneman, C., « Investigating Husserl’s Newly Discovered Manuscript, ‘On the Task and Historical Position of the Logical Investigations’ », in The Journal of Speculative Philosophy, New Series, 25, n° 3, 2011, p. 306-321.

Dewalque, A., Présentation, in (Lotze, 2006), p. 3-8.

Gabriel, G., « Lotze und die Entstehung der modernen Logik bei Frege », in Lotze, R. H., Logik, Hamburg, Meiner, 1989, p. xi-xxxv.

– « Frege, Lotze, and the continental route of early analytic philosophy », in Reck, E. (ed.), From Frege to Wittgenstein, Oxford, Oxford University Press, 2002, p. 39-51.

Gaukroger, S., The Collapse of Mechanism and the Rise of Sensibility. Science and the Shaping of Modernity 1680-1760, Oxford, Oxford University Press, 2010.

Lotze, R. H., « L’infini actuel est-il contradictoire ? Réponse à Monsieur Renouvier », Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome IX, 1880, p. 481-492.

–, Le monde des Idées, texte traduit de l’allemand et présenté par A. Dewalque, in Philosophie, 2006a/3, n° 91, p. 9-23.

–. Psychologie médicale : principes généraux de psychologie physiologique, traduit de l’allemand par A. Penjon avec une introduction de Serge Nicolas, Paris, L’Harmattan, 22006b.

Renouvier, C., « L’infinité de l’espace et du temps dans la métaphysique de M. H. Lotze », in Critique philosophique, vol. 17, 1880.

– « L’infini actuel est-il contradictoire ? Réponse de M. Renouvier à M. Lotze », Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome IX, 1880, p. 665-674.

Freuler, L., La crise de la philosophie au XIX e siècle, Paris, J. Vrin, 1997. ← 18 | 19 →

Poggi, S., Il genio e l’unità della natura. La scienza della Germania romantica 1790-1830, Bologna, Il Mulino, 2000. ← 269 | 270 →

Poggi, S., Bossi, M., van Straalen, B. (eds.), Romanticism in Science : Science in Europe, 1790-1840, Boston Studies in the Philosophy and History of Science, Dordrecht/Boston/London, Kluwer, 11993, 22010.

Putnam, H., The Collapse of the Fact/Value Dichotomy and Other Essays, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2002.

Reinhardt, E., « Hermann Lotze, sa vie et ses écrits », Revue philosophique de la France et de l’étranger, n° 6, 1877, p. 345-365.

Sluga H., « Frege and the Rise of Analytic Philosophy », Inquiry, 18, 1975, p. 471-87.

Frege, London, Routledge, 1980, p. 52-58 ; p. 117-121.

– « Frege: the Early Years », in Rorty, R., Schneewind, J.B., Skinner, Q. (eds.), Philosophy in History, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, p. 329-356.

Wahl, J., Les Philosophies pluralistes d’Angleterre et d’Amérique, (1920) ; rééd. préface de T. Trochu, Les Empêcheurs de penser ronde, 2005. ← 19 | 20 →

 

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  1  Comme le remarque Beiser (2013 : 128) : « Lotze was among the first generation of philosophers in Germany who had to confront the advent of a new radical naturalism, the likes of which Spinoza could only dream ».

Lotze et la psychologie physiologique

Denis SERON

FNRS – Université de Liège, Liège (Belgique)

Introduction

L’ambition de la présente contribution est de mettre en lumière quelques aspects de la psychologie de Lotze. Je m’efforcerai de montrer en quoi consiste le projet lotzéen de psychologie physiologique, et en quoi il se distingue de ceux de Fechner et Wundt. La principale source, sur cette question, est la Medizinische Psychologie de 1852. Mais on trouve aussi de précieux développements dans les textes ultérieurs, spécialement les livres 2 et 3 du premier volume de Mikrokosmus (1856) et la Métaphysique de 1879 – lesquels, sur ce point, sont pour l’essentiel des récapitulatifs ou des reformulations actualisées de la Psychologie médicale. Enfin, j’ai également tenu compte de l’essai Seele und Seelenleben de 1846, qui préfigure la Psychologie médicale à bien des égards (Lotze, 1846 : 142-264 ; 1852 [ci-après MP] ; 1856 ; 1879 ; 1881).

La philosophie naturaliste de l’esprit de la deuxième moitié du XXe siècle, dans son anti-cartésianisme intransigeant, nous a accoutumé à l’idée que les phénomènes physiques, étant par nature moins hypothétiques, devaient servir de base explicative pour la connaissance des phénomènes psychiques. Après tout, l’observation des choses physiques, des tables, des chaises, du cerveau, des comportements humains semble avoir un avantage épistémologique évident, celui de l’objectivité, de la communicabilité et de l’extensionalité nécessaires à la science – tandis que les phénomènes psychiques, à supposer qu’il y ait un sens à dire qu’ils existent, ne deviennent accessibles qu’au moyen de la conscience et de l’introspection, qu’il y a toutes les raisons de juger essentiellement obscures et problématiques. Comme le plus problématique doit être expliqué par le moins problématique, il faut donc tout naturellement expliquer le psychique par le physique et non l’inverse. ← 21 | 22 →

Un intérêt remarquable de la psychologie de Lotze est qu’il ne s’accorde que partiellement avec cette manière de voir. Lotze défend des positions expressément spiritualistes et anti-matérialistes suivant lesquelles la nature matérielle n’est jamais qu’une construction hypothétique et illusoire. Ainsi, à ses yeux, le plus problématique n’est pas le mental, mais bien la nature matérielle :

Nous avons trouvé que la représentation de la matière, dont on voudrait partir dans ses recherches sur la vie de l’âme comme de la représentation la plus claire et la plus certaine, est au contraire le produit le plus obscur et le plus incertain de notre réflexion, et qu’à défaut d’une transformation complète le concept de matière ne renferme rien qui puisse être utilisé comme principe pour l’explication de la vie de l’âme (MP : 64).

La conséquence de cela est évidente : la psychologie ne peut en aucun sens être assimilée à une science naturelle. La prétention des matérialistes à faire de la psychologie une science naturelle est « une manière de parler à la mode, mais vide de sens » (MP : 32). Elle est aussi absurde, affirme Lotze, que la prétention à entendre par les yeux ou à voir par les oreilles (MP : 32). Bref, c’est l’idée même de psychologie physiologique, telle qu’elle a été définie par Fechner puis par Wundt, qui semble d’emblée disqualifiée.

En disant cela, il semble qu’on ait déjà réglé la question du rapport entre psychologie lotzéenne et psychologie physiologique : un spiritualisme comme celui de Lotze ne peut assurément que s’opposer principiellement à la psychophysique ou à la psychologie physiologique. Mais est-ce vraiment là la position définitive de Lotze ? En réalité, un coup d’œil rapide sur son œuvre psychologique suffit déjà à montrer que tel n’est absolument pas le cas.

Remarquons d’abord que Lotze intitule très expressément sa psychologie « psychologie physiologique » dans sa Psychologie médicale, dont le titre complet est : Psychologie médicale, ou physiologie de l’âme – où les deux expressions « psychologie médicale » et « physiologie de l’âme », comme l’indique le titre du premier livre, sont manifestement synonymes de « psychologie physiologique ». Cela, il faut aussi le noter, en 1852, soit vingt-deux ans avant les Grundzüge der physiologischen Psychologie de Wilhelm Wundt, auquel l’expression est couramment attribuée. En fait, l’épine dorsale de la psychologie lotzéenne est ce que Lotze appelle sa théorie du mécanisme psychophysique, laquelle ressemble beaucoup, comme on le verra un peu plus en détail par la suite, au parallélisme psychophysique de Fechner.

Comment expliquer cette disparité ? D’abord, l’orientation naturaliste ou matérialiste de la psychologie expérimentale contemporaine et de ses théorisations en philosophie de l’esprit tend peut-être à nous faire ← 22 | 23 → oublier que ni Fechner ni Wundt n’étaient des matérialistes au vrai sens du mot. La véritable cible de Lotze dans la Psychologie médicale est le matérialisme robuste alors très en vogue de Büchner, Vogt et Moleschott (Gregory, 1977 ; Freuler, 1997)1. Or ce matérialisme est très différent du parallélisme psychophysique de Fechner ou de Wundt. Ensuite, cette apparente disparité s’explique par le fait que les positions spiritualistes de Lotze s’accompagnent de considérations de nature pragmatique portant à la fois sur la nature et sur l’état actuel de la connaissance scientifique – considérations pragmatiques qui vont amener Lotze à donner raison jusqu’à un certain point au matérialisme robuste, mais sur des bases philosophiques différentes et proches des positions de Fechner. Ce qui rend d’ailleurs sa position originale et intéressante dans le contexte contemporain, puisqu’elle montre à tout le moins que le matérialisme de laboratoire pourrait bien être compatible avec une métaphysique non matérialiste. D’un point de vue plus historique, l’intérêt de cette position est aussi que, contrairement à ce que pourrait suggérer à nouveau une analogie trompeuse avec la philosophie de l’esprit contemporaine, elle indique que la psychologie physiologique n’est pas apparue dans un contexte matérialiste, mais tout au contraire en réaction au matérialisme, la question étant : comment tirer parti de la fécondité pratique de la psychologie matérialiste sur des bases non matérialistes ? C’est le cas de Fechner comme c’est aussi le cas, très plausiblement, de la psychologie physiologique de Lotze. C’est pourquoi je m’attarderai assez longuement sur la critique lotzéenne du matérialisme en psychologie.

1. Positions métaphysiques

Pour bien comprendre ce point, le mieux est de commencer par préciser les positions métaphysiques de Lotze2. Sur le rapport entre le physique et le mental la métaphysique de Lotze apparaîtra inévitablement assez désuète dans ses conclusions, mais elle est aussi relativement moderne dans sa formulation, qui est en gros celle de la philosophie contemporaine de l’esprit.

Dans sa Psychologie médicale, Lotze commence par distinguer quatre grandes attitudes possibles sur la question du physique et du mental :

(1) dualisme cartésien ;

(2) « identité du réel et de l’idéal » ; ← 23 | 24 →

(3) matérialisme ;

(4) spiritualisme.

(1) La première position, le dualisme cartésien, est expressément rejetée par Lotze dès les premières pages de la Psychologie médicale (MP : 9 sqq.). Fait intéressant, Lotze attribue le dualisme cartésien à une sorte d’illusion grammaticale. Le dualisme cartésien, dit-il, est un « préjugé non scientifique » (MP : 9) dû à une illusion du langage qui nous fait inférer une différence substantielle d’une différence phénoménale. En réalité, le fait que les phénomènes psychiques et physiques soient distincts et qu’ils puissent faire l’objet de sciences distinctes n’implique pas l’existence de deux substances distinctes. En particulier, la possibilité de prendre les entités physiques comme sujets de jugements dans les sciences naturelles n’exclut pas que les entités physiques soient des attributs plutôt que des substances – ce qui est fondamentalement la position de Lotze comme on va le voir.

(2) La deuxième position est celle que Lotze appelle la théorie de « l’identité du réel et de l’idéal ». Ce qu’on appelait alors « théories de l’identité psychophysique » recouvrait toute une série de positions très différentes allant de la philosophie de l’identité de Schelling à Ebbinghaus, en passant par Fechner et Georg Elias Müller. Le parallélisme psychophysique est un cas particulier de théorie de l’identité, mais j’expliquerai ce point plus loin, précisément en l’opposant à la position de Lotze.

Au sens étroit où Lotze entend l’expression, la théorie de l’identité recouvre de façon indistincte ce qu’on appellerait aujourd’hui d’une part le monisme neutre, d’autre part le dualisme des propriétés. Sommairement : elle consiste d’abord à reconnaître la différence entre phénomènes physiques et psychiques, ensuite à nier qu’elle soit une différence substantielle, enfin à nier que la réalité substantiellement indifférenciée soit elle-même de nature physique ou psychique. Ainsi, phénomènes physiques et phénomènes psychiques pourront être vus comme des réalités identiques considérées de points de vue différents, ou encore comme des déterminations ou des attributs différents d’un être substantiel unitaire qui n’est en soi ni physique ni psychique.

La principale objection que Lotze adresse à ces théories de l’identité du réel et de l’idéal est leur obscurité. Certes ces auteurs ont raison – j’y reviendrai – de maintenir contre les matérialistes une différence forte entre phénomènes physiques et phénomènes psychiques, ou encore de tenir le physique et le psychique pour « des attributs différents mais également primitifs » (verschiedene, aber gleich ursprüngliche Attribute) (MP : 55). Cependant, poursuit Lotze, le tort de ces théories est qu’elles sont « sans sujet » (subjektlos) (MP : 54), c’est-à-dire qu’elles ne nous disent pas de ← 24 | 25 → quel sujet les phénomènes psychiques et physiques sont les attributs. Elles affirment l’identité substantielle des phénomènes physiques et psychiques sans prendre la peine de nous dire de quelle nature est la substance dont ces phénomènes sont les affections3.

(3) Inversement, les matérialistes ont raison quand ils cherchent à mettre au jour la substance dont les phénomènes physiques et psychiques sont des attributs, mais leur erreur est de sacrifier à l’identité substantielle la diversité phénoménale. Ainsi, de manière assez inattendue, on trouve au début du premier chapitre de la Psychologie médicale une défense partielle du dualisme cartésien, qui a au moins eu le mérite de nous prémunir contre l’erreur de catégorie matérialiste. C’est là une idée centrale qui sous-tend l’argumentation métaphysique de Lotze dans son ensemble : bien qu’il reconnaisse contre le dualisme cartésien l’identité substantielle des phénomènes physiques et psychiques, il considère aussi que cette identité substantielle ne remet pas en cause leur différence phénoménale. Les phénomènes physiques et psychiques forment des séries de phénomènes distinctes, qui doivent faire l’objet de sciences distinctes. La psychologie est essentiellement distincte des sciences naturelles alors même que les phénomènes physiques et psychiques doivent plausiblement être conçus comme des attributs d’un unique type de substance.

Cet argument forme l’objection centrale de Lotze contre le matérialisme. Ses arguments peuvent être regroupés en deux grandes séries d’objections.

D’abord, Lotze cherche à préciser le propos du matérialisme. Il commence par remarquer que « l’édifice du monde se laisse observer en trois éléments intriqués l’un dans l’autre » (MP : 22). Il y a d’abord le Reich allgemeiner und abstrakter Gesetze, à savoir la sphère des généralités qui déterminent les interactions entre particuliers, ou plus précisément les forces par lesquelles les particuliers réagissent les uns relativement aux autres, par exemple la gravitation. Ensuite il y a ces particuliers eux-mêmes, à savoir les « réalités présentes » (vorhandene Realitäten) auxquelles on attribue les forces régies par les lois générales. Et il y a enfin ce que Lotze appelle le « plan englobant » (umfassender Plan). Ce plan englobant est le lieu où se déroule, selon son expression, la « vie du monde » (Leben der Welt), c’est-à-dire le lieu où les forces se ← 25 | 26 → réalisent en occupant une extension dans l’espace simultané ou dans le cours temporel d’une histoire.

Or, remarque Lotze, les théories matérialistes viennent d’une aspiration à l’unité qui s’étend à ces trois éléments indistinctement. On exige l’unité d’un plan spatio-temporel et on considère que, pour assurer cette unité du plan, il faut d’abord à la fois établir des lois uniques et réduire les phénomènes psychiques aux phénomènes physiques. Mais c’est là, selon Lotze, une erreur de principe, et l’erreur constitutive du matérialisme.

Il est correct, dit-il, d’exiger l’unité du plan spatio-temporel. En somme, il y a un unique monde pour les phénomènes physiques et psychiques. De même, il est correct de déduire de cette unité du plan l’unité des lois générales qui règlent les relations entre les réalités dans le plan spatio-temporel. Mais cette unité du premier et du troisième élément, du plan spatio-temporel et des lois générales, n’implique pas l’unité des réalités elles-mêmes. Plus précisément, l’unité ici n’implique pas l’« uniformité qualitative » (qualitative Gleichartigkeit) des réalités présentes (MP : 23). La série des phénomènes physiques et la série des phénomènes psychiques peuvent rester des séries irréductiblement différentes alors même qu’elles sont soumises aux mêmes lois générales et prennent place dans le même plan spatio-temporel.

D’où l’insistance de Lotze, dans sa Psychologie médicale comme dans ses leçons de 1880-1881 publiées sous le titre Grundzüge der Psychologie, à faire valoir que, si l’âme est effectivement immatérielle et que cette immatérialité implique que l’âme n’est pas spatialement étendue, en revanche le fait que l’âme n’est pas spatialement étendue n’implique pas qu’elle n’a pas de lieu dans l’espace (Lotze, 1881 : 63 ; MP : 59 et 115 sqq.). De là aussi l’idée pertinente de Lotze suivant laquelle l’aspiration à l’unité des lois illustre seulement une tendance subjective qui n’est en aucun cas un argument pour l’unité ontologique des phénomènes (MP : 29). Il est certes légitime d’exiger des lois plus générales pour un groupe de phénomènes, mais cela ne doit pas nous induire à en nier la diversité ontologique ou en tout cas la diversité phénoménale4.

Les remarques de Lotze sur la localisation du psychique trouvent un prolongement très significatif chez Brentano. D’abord, la conception de la sensation développée tardivement par Brentano peut être vue comme un prolongement original de cette idée de Lotze, puisqu’elle consiste à définir l’intensité de la sensation en termes de distances entre ← 26 | 27 → des « déterminations locales » (örtliche Bestimmtheiten) au sein d’un « espace sensoriel » (Brentano, 1979). Ensuite, il faut aussi se rappeler que, si Brentano a entrepris de définir le psychique par l’intentionnalité, au chapitre Ier du livre II de la Psychologie du point de vue empirique, c’est précisément parce que la définition cartésienne et kantienne en termes de non-spatialité lui paraissait insatisfaisante (Brentano, 1973 : 121-124). Un aspect décisif du problème, pour le dire en termes anachroniques, résidait dans l’antagonisme entre conception nativiste et conception empiriste de l’espace5. Car il y a deux moyens de contester la définition en termes de non-spatialité : soit on affirme l’existence de phénomènes physiques non spatiaux, c’est-à-dire sans étendue spatiale, soit on affirme l’existence de phénomènes psychiques spatiaux, c’est-à-dire localisés dans l’espace. La première voie est celle vers laquelle tend la conception empiriste de l’espace, en un certain sens déjà préfigurée par Lotze ; la seconde se rattache à la théorie nativiste des signes locaux de Lotze : le psychique resterait effectivement localisé dans le corps alors même qu’on lui refuserait toute étendue spatiale.

Évidemment, cette première objection anti-matérialiste est plutôt une réfutation des arguments matérialistes qu’un argument positif en faveur d’une théorie anti-matérialiste déterminée. Ainsi, elle plaide certes en faveur de la différence phénoménale ou « qualitative » entre le physique et le psychique, mais elle n’exclut pas que les phénomènes physiques et psychiques soient des attributs d’un être substantiel unique, ni ne dit rien encore de cet être substantiel, qui peut encore être physique. C’est pourquoi, à ce stade, l’exposé de Lotze laisse en théorie une place pour une autre forme de matérialisme, pour ainsi dire non réductionniste, suivant laquelle la différence phénoménale entre le physique et le psychique serait reconnue mais rapportée à une unique substance physique.

Il reste que cette objection est déjà un argument fort contre la psychologie matérialiste, ou plus largement contre « ces théories qui n’en viennent pas seulement à faire l’économie de l’existence d’un principe psychique propre, mais aussi et surtout à absorber complètement la psychologie dans la science naturelle » (MP : 30). D’une part, tout l’intérêt de la psychologie matérialiste réside dans son opposition au dualisme cartésien (MP : 30) que Lotze rejette également. Mais d’autre part, l’argumentation matérialiste est erronée. Lotze n’exclut pas la possibilité que les phénomènes physiques et psychiques soient un jour expliqués par un même ensemble de lois, mais cela ne remet pas en cause la différence entre les phénomènes physiques et les phénomènes psychiques, qui alors même resteraient des phénomènes essentiellement hétérogènes (MP : 32). ← 27 | 28 →

(4) La deuxième objection de Lotze (MP : 55 sqq.) est davantage un argument positif en faveur de la position spiritualiste que Lotze adopte finalement. Elle repose fondamentalement sur une distinction épistémologique. Il y a, dit Lotze, deux types de connaissance ou de « savoir » (Wissen). Nous pouvons d’abord connaître la nature ou l’essence d’un objet, autrement dit ses caractères intrinsèques. Cette cognitio rei est alors de l’ordre de l’intuition intellectuelle. Ensuite, nous pouvons avoir de l’objet une cognitio circa rem qui nous en fait connaître les caractères extrinsèques, c’est-à-dire les relations avec d’autres objets ou encore les conditions externes dans lesquelles l’objet se manifeste phénoménalement. L’argument de Lotze consiste précisément à faire coïncider cette distinction épistémologique d’une part avec la distinction entre substance et attribut phénoménal, et d’autre part, jusqu’à un certain point, avec la distinction entre le physique et le psychique.

D’abord, la connaissance relationnelle, extérieure, nous permet d’ordonner des séries de phénomènes en les mettant en relation les uns avec les autres sous des lois constantes. Ensuite, cette connaissance extérieure ne nous donne aucun accès à l’essence ou au principe substantiel des objets, qui n’est connaissable qu’intuitivement. Or, poursuit Lotze, cette distinction entre connaissance relationnelle des phénomènes et connaissance intuitive de l’essence coïncide avec la distinction du physique et du psychique. « Ces deux modes de connaissance, affirme-t-il, ne se trouvent pas partout ensemble, ils se répartissent aussi entre les deux types d’objets qui nous occupent, à savoir la matière et l’esprit » (MP : 57).

Lotze commence par constater que les lois des sciences naturelles, par exemple celles de la physique newtonienne, servent fondamentalement à déterminer ce que Lotze appelle les « propriétés apparentes » des objets physiques par leurs relations fonctionnelles avec d’autres propriétés apparentes d’objets physiques. En d’autres termes, les lois physiques règlent les relations entre phénomènes physiques. Cependant, ajoute Lotze, cette connaissance extérieure et phénoménale va de pair avec une stupéfiante ignorance de ce qu’est la matière physique elle-même :

La matière devient aussi pour nous toujours plus obscure, quand nous faisons abstraction de sa valeur pour le calcul en mécanique physique et quand nous nous demandons ce qu’elle peut bien être en elle-même. Alors on constate aussitôt qu’un être inerte, passif, qui est impénétrable et remplit l’espace, qui sans être pour autant actif est doué de forces qui suivent de telles ou telles lois constantes, on constate qu’un tel être est pour notre connaissance une idée complètement impénétrable […] (MP : 57-58).

Bref, en dépit des progrès spectaculaires des sciences naturelles dans la connaissance des relations entre phénomènes physiques, nous n’avons ← 28 | 29 → aucune connaissance immédiate de la nature de la matière ou de ce qu’elle est en soi. Lotze utilise sur ce point la métaphore de la machine (MP : 71-72). Nous pouvons assurément analyser le fonctionnement de la machine en ses éléments simples, en montrant qu’un mouvement est transmis d’un engrenage à un autre, puis d’un engrenage à une bielle et de la bielle au piston, etc. Mais cette analyse ne nous apprend absolument rien sur les éléments eux-mêmes – ici sur les agents physiques avec leur pouvoir intrinsèque de produire tel ou tel mouvement.

À l’inverse, la vie mentale a ceci de particulier qu’elle nous est parfaitement claire quant à son essence. Nous avons « l’intuition la plus immédiate et la plus complète » de ce que signifient sentir, vouloir, aimer et haïr, éprouver du contentement, etc. (MP : 58). Et cette intuition immédiate n’est autre que la « conscience immédiate » que nous avons de notre vie mentale propre (MP : 59). À quoi Lotze ajoute, de façon allusive mais suggestive, la « compréhension » (Verstehen) et l’« empathie » (Mitempfindung) (MP : 58).

Mais comme on pouvait s’y attendre, cette clarté intuitive de la vie mentale va de pair avec une irrémédiable obscurité des relations entre phénomènes psychiques – ce qui a naturellement pour effet de remettre en cause l’idée même d’analyse psychologique.

C’est d’abord la localisation spatiale de l’âme qui est obscure, puisqu’elle semble « bannie dans un endroit inconnu à l’intérieur de l’organisation visible » (MP : 59). Ensuite l’âme est également obscure par ses relations temporelles, puisqu’elle nous apparaît éphémère dans l’expérience sans que nous puissions décider si elle n’est pas plutôt immuable (MP : 59). De même, constate Lotze, la combinaison de phénomènes psychiques simples en phénomènes complexes reste quelque chose de mystérieux : « Dans la vie psychique, il nous manque une perception distincte de la manière dont les éléments individuels de l’advenir composent graduellement ce divers que nous rencontrons dans l’âme parvenue à maturité » (MP : 59). Enfin, ce sont encore les relations causales qui sont obscures, puisqu’il nous semble impossible de déterminer même approximativement les causes des phénomènes psychiques (MP : 59-60).

Pour résumer : autant la matière physique est « un noyau entièrement obscur qui se meut dans un réseau clair de relations » (MP : 58), autant l’âme est à l’inverse une substance claire dans un réseau de relations obscures.

Ces arguments anti-matérialistes conduisent Lotze à opter pour le spiritualisme métaphysique. Ce choix est en soi assez curieux et il faut bien admettre que l’argumentation de Lotze est, en un premier temps au moins, peu convaincante. En somme, tout se passe comme si Lotze ← 29 | 30 → tirait d’un argument épistémologique un argument métaphysique : l’obscurité substantielle de la matière et la clarté substantielle de l’âme, dans son raisonnement, sont des arguments en faveur du spiritualisme métaphysique suivant lequel l’être substantiel derrière les phénomènes est psychique et non physique.

En fait, Lotze introduit ici un autre argument plus important et plus solide (MP : 63). Après avoir émis l’hypothèse que le physique se définit par l’étendue spatiale et l’impénétrabilité, il affirme d’abord que l’étendue spatiale et l’impénétrabilité ne sont que des manifestations phénoménales de l’attraction et de la répulsion, qui se réduisent pour leur part à des caractères intrinsèques, en-soi, de l’être substantiel. Or, l’attraction et la répulsion sont concevables sans étendue spatiale, et donc aussi dans des entités mentales : elles sont donc inutilisables pour définir le physique, tout comme, à plus forte raison, l’étendue spatiale et l’impénétrabilité. Or, si l’on retranche l’étendue spatiale et l’impénétrabilité, il ne reste, pour définir le physique, que les propriétés qualitatives, lesquelles sont manifestement des « phénomènes subjectifs dans notre esprit » (MP : 63). Ainsi, toutes les propriétés fondamentales usuellement attribuées au physique sont réductibles soit à des propriétés de la substance psychique, comme les propriétés qualitatives, soit à des propriétés de l’être en général qui peut être physique ou psychique – ce qui implique que l’existence d’une substance physique devient une « hypothèse inutile ». Mais comme Lotze rejette également la théorie de l’identité du réel et de l’idéal, il ne reste qu’une option possible : l’être en général est psychique, le physique n’est que l’attribut ou la manifestation phénoménale particulière de la substance psychique. La conclusion de Lotze est donc infailliblement spiritualiste.

Cependant ce n’est pas là le point qui nous intéresse, et je voudrais maintenant esquisser quelques implications de cette conception sur le rapport de Lotze à la psychologie physiologique. Ces développements me permettront de mettre en évidence ce qui, à mes yeux, fait l’intérêt de la réappropriation lotzéenne de la psychologie physiologique.

2. Lotze et la psychologie physiologique

La question qui va nous occuper maintenant est de savoir comment il serait encore possible d’édifier, dans le contexte que je viens d’indiquer, une véritable psychologie. Il est possible que, pour Lotze, la connaissance intuitive de la substance mentale ne soit pas conceptuellement exclusive de la scientificité, mais elle l’est en tout cas du point de vue des résultats pratiques. Dans les faits, la substance est le domaine de la poésie et de la foi religieuse (MP : 66 sqq.). Lorsque nous respirons le parfum d’une fleur, dit Lotze, nous estimons en saisir l’essence, saisir le phénomène ← 30 | 31 → « en soi » par une intuition intellectuelle qui est certes parfaitement claire et qui trouve sa juste expression dans la poésie et la religion, mais qui ne répond à aucune des questions que se pose le scientifique (MP : 67). Comme les caractères intrinsèques des phénomènes semblent dans les faits hors de portée, le scientifique est pour ainsi dire condamné à la connaissance empirique des relations entre phénomènes et spécialement de leurs relations causales.

Cette idée est la base d’une critique intéressante de l’idéalisme hégélien dans la Psychologie médicale (67 sqq.) et dans les leçons de psychologie de 1880-1881 (Lotze, 1881 : 76-77). L’idéalisme hégélien est poétique et non scientifique parce que, confondant la valeur et le fait, il identifie la réalité à un ensemble de formes générales là où elle n’est en réalité rien d’autre qu’un ensemble de relations causales entre particuliers6.

Mais revenons à la psychologie selon Lotze. La question est maintenant de savoir si, par sa réfutation de la psychologie matérialiste, Lotze n’a pas jeté le bébé avec l’eau du bain. Toute la difficulté est maintenant d’établir, en dépit des impossibilités qu’il a lui-même relevées, la possibilité d’une psychologie scientifique, c’est-à-dire d’une science empirique des relations psychiques. Car, au moins à première vue, le spiritualisme lotzéen semble bien déboucher sur un scepticisme psychologique. D’une part, l’obscurité des phénomènes psychiques, on l’a vu, compromet gravement la possibilité même d’une psychologie empirique. D’autre part, la clarté de la substance psychique est une clarté non scientifique qui trouve plutôt son expression dans la poésie et dans la religion. En conséquence, une science psychologique semble proprement irréalisable. ← 31 | 32 →

Pourtant, la situation de la psychologie n’est pas totalement désespérée. De façon moins apparente, les analyses de Lotze que je viens de résumer creusent aussi une fine brèche dans laquelle Lotze va maintenant s’engouffrer résolument. Cette brèche est que le spiritualisme lotzéen a pour effet de déproblématiser la relation unissant le psychique au physique ou l’âme au corps (pour la suite, cf. MP : 79-80).

Cette relation, en effet, apparaît problématique quand on la conçoit comme une relation entre deux entités essentiellement hétérogènes, comme dans le dualisme cartésien, ou comme une relation entre deux entités matérielles dont l’une est problématiquement identifiée à l’âme, comme dans la psychologie matérialiste. Mais ces deux options, on l’a vu, sont rejetées par Lotze. Le spiritualisme a au moins un effet positif, c’est qu’il permet de redéfinir la relation causale psychophysique de façon moins problématique comme une relation entre des phénomènes en soi de nature psychique, de telle manière que nous n’avons plus à mettre en relation des entités essentiellement hétérogènes ni à réduire acrobatiquement l’âme à la réalité physique. Les relations causales unissant des phénomènes psychiques et physiques deviennent des relations entre des attributs phénoménaux de la substance psychique au même titre que les relations causales entre phénomènes physiques, et dès lors elles ne sont pas plus mystérieuses que n’importe quelle autre relation causale : « Nous pouvons aisément montrer […] que l’interaction (Wechselwirkung) entre corps et âme ne renferme pas d’énigme plus grande que n’importe quel autre exemple de causalité » (MP : 71).

On l’a compris, la psychologie de Lotze sera fondamentalement interactionniste, et c’est là un désaccord profond et essentiel avec celles de Fechner et de Wundt. La formulation la plus claire des principaux arguments de Lotze en faveur de l’interactionnisme psychophysique se trouve au § 248 de sa Métaphysique de 1879 (Lotze, 1879 : 492-494). Lotze affirme d’abord que c’est un « préjugé sans fondement » de croire que seul le semblable peut causer le semblable. En réalité, même la causalité physique n’est que la manifestation extérieure de processus inaccessibles, comme les rouages d’une machine. Ainsi des réalités hétérogènes peuvent entretenir mutuellement des relations causales, en vertu d’une homogénéité substantielle scientifiquement inconnaissable.

Naturellement, les difficultés énumérées plus haut demeurent intactes. Il reste vrai que ni la substance psychique ni les relations intrapsychiques ne sont scientifiquement connaissables. Néanmoins, les éléments ci-dessus laissent entrevoir une issue. Sans doute, quand on retire la substance psychique et les relations intrapsychiques, il ne reste plus que les relations entre phénomènes physiques, mais précisément on peut désormais envisager que ces relations entre phénomènes physiques ← 32 | 33 → soient à certaines conditions exploitables en psychologie, à savoir dans la mesure où la relation causale entre le physique et le psychique nous serait d’une manière ou d’une autre accessible. Et tel est, très exactement, le raisonnement de Lotze.

La solution qu’on voit s’esquisser devra répondre à deux exigences fortes : d’abord il ne faudra pas attribuer indûment des relations causales sui generis aux entités psychiques ; ensuite il faudra mettre au jour des relations psychiques sur la base des seules relations clairement observables, à savoir des relations causales entre phénomènes physiques. La solution devra être, pour reprendre l’expression de Lotze, la « théorie occasionaliste du mécanisme psychophysique » (MP : 78).

Une particularité de l’occasionalisme psychophysique de Lotze est qu’il n’est pas paralléliste. Et s’il n’est pas paralléliste, c’est précisément parce qu’il est combiné avec un spiritualisme métaphysique. Pour bien comprendre ce point, nous pouvons partir du schéma suivant :

Image

Les deux bandes représentent des séries de phénomènes ou d’attributs, psychiques à gauche et physiques à droite. Les premières relations causales à signaler sont les relations du type C3 unissant des phénomènes physiques a, b, c… Ensuite, Lotze postule également l’existence de relations de causalité occasionnelle unissant la substance à ses attributs psychiques et physiques – relations notées ici C2. Autrement dit, la substance cause de façon indépendante les deux termes de chaque couple psychophysique (α, a), (β, b), (γ, c), etc. Si Lotze s’en tenait à ces deux types de relation causale, il défendrait un parallélisme, ou plutôt ce qu’on appelle plus techniquement un « semi-parallélisme ». Cependant, il défend également ← 33 | 34 → un spiritualisme suivant lequel la substance en question est de nature psychique. Ce qui lui permet d’affirmer aussi l’existence d’interactions causales entre phénomènes physiques et psychiques, notées ici C1. En ce sens, son interactionnisme doit être considéré comme un effet de son spiritualisme.

Ce point, comme je l’ai suggéré, marque un antagonisme tranché entre Lotze et Fechner. Cependant, cet antagonisme ne doit pas occulter leur profonde convergence méthodologique, qui tient à l’idée même de psychologie physiologique. De fait, du côté de l’interactionnisme lotzéen comme du côté du parallélisme de Fechner, il s’agit avant tout de déterminer des relations psychiques sur la base de relations physiques.

L’idée est d’abord qu’il est généralement possible de faire correspondre un type déterminé d’état mental simple à un type déterminé d’état corporel simple, et que ces correspondances peuvent être réglées par des lois7. Par exemple, un état corporel a produit par une stimulation externe est toujours associé à un état mental α ; ou un état corporel b est toujours consécutif à un état mental β. Nous n’avons certes pas de connaissance intuitive des relations causales entre a et α et entre b et β, et c’est pourquoi la théorie de Lotze est une théorie occasionaliste. En revanche, nous pouvons à tout le moins constater qu’il existe entre a et α et entre b et β des corrélations régulières. Il est à noter que par cette dernière idée, défendue dès 1846 dans Seele und Seelenleben (Lotze, 1846 : 158-159), l’occasionalisme de Lotze est plus proche du parallélisme que ne le serait un interactionnisme strict.

Ensuite, l’interactionnisme psychophysique pourra servir de méthode, dit Lotze, pour savoir « comment l’interaction entre corps et âme, c’est-à-dire la vie physiologique de l’âme (das physiologische Seelenleben), naît tout entière de la complexification ultérieure de ces couples d’événements internes et externes » (MP : 78). Par exemple, si deux états corporels simples a et b sont mis en correspondance respectivement avec deux états mentaux α et β, alors l’état corporel complexe c composé de a et de b ← 34 | 35 → pourra être mis en correspondance avec un état mental complexe γ qu’on décomposera en états mentaux simples α et β, et ainsi de suite.

Cette manière de voir a pour effet de réhabiliter, jusqu’à un certain point et à certaines conditions, l’analyse psychologique, qui semblait plus haut disqualifiée du fait de l’obscurité des relations psychiques. En un sens, on pourrait dire que tout le projet de Lotze est de suppléer à l’obscurité des relations entre phénomènes psychiques, et donc de l’analyse psychologique, par l’analyse claire des relations entre phénomènes physiques. Ce qui, soit dit en passant, ne lève qu’en partie les limitations dont on a fait état plus haut : la substance psychique demeure scientifiquement insondable précisément dans la mesure où les éléments ultimes sont par définition hors de portée de l’analyse psychologique8.

Ainsi il serait peut-être précipité d’opposer les psychologies de Lotze et de Brentano en limitant la première à la psychologie génétique. Au début de ses leçons de psychologie de 1880-1881, Lotze distinguait trois types de recherches en psychologie (Lotze, 1881 : vii-viii). Il y a d’abord, disait-il en termes brentaniens, la « psychologie descriptive, ou empirique », dont la tâche est d’analyser la vie psychique en ses éléments et de clarifier les relations unissant ces éléments. Ensuite, la « psychologie explicative, mécanique ou métaphysique » (erklärende, mechanische oder metaphysische Psychologie) s’efforce de déterminer empiriquement les conditions de la vie psychique et spécialement son rapport aux conditions physiques. C’est ici qu’on se rapproche de la psychophysique de Fechner. Enfin, Lotze évoque une « psychologie idéale, ou spéculative » (ideale oder speculative Psychologie) dont le rôle est de tirer au clair la finalité de la vie de l’âme dans le monde. Lotze estime d’une part que la psychologie spéculative n’est pas « rigoureusement scientifique » et doit en conséquence être mise de côté ; d’autre part que la psychologie descriptive et la psychologie génétique peuvent aisément être rassemblées en un unique groupe de recherches.

Quoi qu’il en soit, le point important est qu’en dépit de son caractère interactionniste, cette stratégie est finalement très proche de celle de Fechner dans les Éléments de psychophysique de 1860. Mais je reviendrai sur cette question un peu plus loin.

Un autre point capital est que la « théorie occasionaliste du mécanisme psychophysique » n’est pas le dernier mot de Lotze. Son dernier mot, ← 35 | 36 → on l’a vu, est sa métaphysique spiritualiste, qui affirme une identité substantielle du physique et du psychique et non pas simplement leur corrélation par des causes occasionnelles. Pour ce motif, la théorie du mécanisme psychophysique possède une valeur heuristique plutôt qu’explicative ; elle est une méthode de recherche qui doit être préférée pour des raisons pratiques :

On mécomprend complètement ma théorie occasionaliste du mécanisme psychophysique si on voit en elle une théorie positive sur la nature de l’objet ; cette théorie nie au contraire qu’il y ait une telle connaissance, et elle est simplement une théorie méthodologique sur la manière dont, en dépit de cette non-connaissance, on peut édifier ses concepts fondamentaux en vue de rendre possible une recherche portant, au moins, sur la composition des éléments qui, considérés en soi et individuellement, doivent être admis sans pouvoir être compris (MP : 78)9.

Or, cette manière de voir est bel et bien une concession à la psychologie matérialiste. Ce que dit Lotze, c’est que la psychologie matérialiste est fausse, mais qu’elle est plus rentable pratiquement et qu’il faut lui accorder sa préférence dans l’état actuel de nos connaissances. En d’autres termes, les séries causales physiques sont le meilleur guide pour l’élucidation de l’âme alors même que nous savons qu’en réalité ces séries causales elles-mêmes sont seulement, selon son expression, des « ombres » d’une même substance psychique.

Il y a au moins trois raisons de juger le modèle matérialiste pratiquement préférable. D’abord, il y a la clarté des relations empiriques physiques, à laquelle Lotze oppose l’obscurité des relations mentales. Ensuite, la priorité accordée à la perception externe dans notre existence quotidienne ainsi que les résultats spectaculaires obtenus dans les sciences naturelles ont suscité une confiance irréfléchie dans l’idée de matière, qui est indéniablement plus familière, plus courante et dès lors moins délicate à manier que l’idée d’âme10. Enfin, la pratique d’une science commande qu’on se limite en un premier temps aux genres les plus proches, en laissant à plus tard les genres les plus élevés11. ← 36 | 37 →

Or, du moins à un niveau très général, la ressemblance avec Fechner est frappante sur ces points. Assez paradoxalement, on pourrait dire que la solution occasionnaliste était défendue par Lotze et rejetée par Fechner pour des motifs finalement assez semblables. En effet, ce que Fechner opposait à l’occasionalisme, c’était précisément sa conception suivant laquelle la corrélation fonctionnelle du physique et du psychique s’expliquait mieux par le fait que, comme l’affirmera encore Wundt, l’un et l’autre étaient les manifestations d’une même et unique réalité ou encore une même réalité vue de deux points de vue différents (Fechner, 1860 : 5). Ce qui conduisait Fechner à défendre un panpsychisme assez proche du spiritualisme de Lotze. L’antagonisme est alors le suivant : d’un côté Fechner et Wundt professent fondamentalement un monisme de l’expérience en considérant qu’un même phénomène est tantôt physique et tantôt psychique selon le point de vue ; de l’autre Lotze est plutôt un dualiste des propriétés, estimant qu’un même phénomène est soit physique soit psychique, non les deux, mais que les phénomènes physiques et psychiques sont des attributs d’un même substrat psychique.

Il semble possible, dans cette perspective, de rapprocher Lotze et Fechner sur au moins trois points significatifs :

D’abord, Lotze s’attribuera lui-même, en 1876, l’invention de la psychophysique fechnerienne12. Par là il ne faut pas comprendre que les Éléments de psychophysique de 1860 étaient préfigurés dans la Psychologie médicale de 1852. En fait, sans même parler de la loi de Weber qui remonte à 1846 (Weber, 1846), la première formulation de la loi logarithmique par Fechner remonte à l’ouvrage Zend-Avesta de 1851, qui est d’ailleurs commenté dans la Psychologie médicale (Fechner, 1851). Lotze pense certainement ici à son étude Seele und Seelenleben de 1846, où on trouve déjà, sous une forme moins développée, l’essentiel de la conception psychologique de la Psychologie médicale. Les §§ 5 et suivants de ce texte présentent des analyses très proches de la loi psychophysique de Weber et Fechner, bien que par ailleurs Lotze ← 37 | 38 → s’exprime en termes d’interaction causale et qu’il semble encore opter, comme Herbart, pour la proportionnalité directe (Lotze, 1846 : 164-166).

Ensuite, de façon conséquente, Lotze s’attribuera également le mérite d’avoir défendu un panpsychisme plus radical que celui de Fechner, en reconnaissant une nature psychique non seulement aux végétaux, comme Fechner dans son ouvrage Nanna de 1848 (Fechner, 1848)13, mais aussi à toute réalité matérielle indistinctement (MP : 133).

À cela pourtant il faut ajouter quelques nuances. On trouve sur ce point une importante critique de Fechner au § 252 de la Métaphysique de 1879 (Lotze, 1879 : 498-501), bien que cette critique, du propre aveu de Lotze, s’en prenne moins à la théorie de Fechner qu’à certaines formulations ambiguës du second volume des Éléments de psychophysique et aux mauvaises interprétations qu’elles pourraient susciter. Lotze reproche d’abord à Fechner sa notion de « phénomène psychophysique », qui occulte selon lui la distinction entre le psychique et le physique. Il lui adresse donc la même objection qu’aux matérialistes. Ensuite, il lui reproche de voir dans la loi logarithmique une « condition réelle » ou un réel principe explicatif pour rendre compte de l’interdépendance ou de l’unité du psychique et du physique, quand elle n’est en réalité qu’une notation formalisée qui ne nous apprend rien de plus et qui ne nous dispense pas de chercher de quelle nature est le substrat des phénomènes psychiques et physiques.

La troisième convergence est que Lotze et Fechner s’accordent également jusqu’à un certain point sur la valeur pratique ou heuristique de la mise au jour de corrélations psychophysiques. D’après Fechner, la loi logarithmique ne change rien à l’impossibilité d’une mesure directe des intensités psychiques, mais elle est seulement un expédient en vue de les mesurer indirectement par l’intermédiaire d’intensités physiques quant à elles directement observables.

Tout cela, par ailleurs, n’empêchait pas Lotze d’exprimer de sérieuses réserves à l’égard de la loi logarithmique. Dans ses Grundzüge der Psychologie (Lotze, 1881 : 11), il épingle deux questions qui restent entièrement inélucidées et qui, pourtant, conditionnent toute adhésion à la psychophysique fechnerienne : d’abord pourquoi y a-t-il entre sensation et stimulation un rapport de proportionnalité seulement indirecte plutôt qu’un rapport de proportionnalité directe ? Ensuite pourquoi y a-t-il des seuils différentiels ?

Déjà au livre 2 de la Psychologie médicale, Lotze estimait que la mise au jour d’une loi de proportionnalité psychophysique se heurtait à deux ← 38 | 39 → obstacles principaux (MP : 206). D’abord, la relation entre sensation et stimulation externe est rendue obscure et incertaine par le fait qu’entre les deux, il y a les processus nerveux, qui nous sont mal connus et qui, en tout cas, compliquent le problème. Ensuite, il semble que seul un petit nombre de phénomènes psychiques puissent être ordonnés en échelles intensives suffisamment claires pour être mis en parallèle avec des gradations d’intensités physiques : c’est le cas, par exemple, des sensations de pression tactile comme chez Weber, ou des sensations de température et d’un certain nombre de sensations auditives et visuelles, mais par exemple les sensations olfactives et gustatives ne présentent pas de gradations intensives claires.

Ce point nous amène à l’important problème des limitations de la psychologie physiologique de Lotze. En effet, ce n’est pas seulement que la psychologie physiologique de Lotze soit matérialiste à contrecœur ; son substrat spiritualiste a aussi pour effet de lui imposer certaines limitations explicites qui la démarquent assez nettement de la franche psychologie matérialiste. L’idée, développée au chapitre 2 de la Psychologie médicale, est qu’à la différence du matérialiste, le spiritualiste ne peut pas exclure la possibilité de phénomènes psychiques qui ne seraient pas en interaction « mécanique » ou causale avec des phénomènes physiques. La psychologie physiologique est sans doute la théorie appropriée, mais rien n’exclut qu’elle soit une théorie partielle laissant inexpliqués un certain nombre de phénomènes psychiques :

Notre tâche est seulement de présenter ces phénomènes de la vie qui justement naissent de l’interaction constante de l’esprit et du corps ; tout ce que l’âme peut sans le corps est en dehors du domaine d’une psychologie physiologique (MP : 81).

C’est ainsi que Lotze laisse ouverte la question du libre arbitre (MP : 89-90) et qu’il maintient l’indépendance des fonctions psychiques supérieures – ainsi, d’ailleurs, que l’indépendance du rire à la vue d’une scène comique, qui, selon lui, pourrait bien être un exemple de phénomène psychique non dépendant causalement de la réalité physique (MP : 91). C’est ainsi également que Lotze en arrive à prendre au sérieux la possibilité de corrélations psychophysiques non causales au sens de la causalité physique. Rien n’exclut a priori, déclare-t-il, la possibilité d’une « communication immédiate », sans intermédiaire corporel, ou encore de « liaisons sympathiques » unissant le psychique au physique de façon non mécanique, comme dans le magnétisme ou la voyance (MP : 80 sqq.)14. ← 39 | 40 →

3. Remarques conclusives

Il y a un sens à rapprocher la psychologie physiologique de Lotze du fonctionnalisme contemporain en philosophie de l’esprit (Milkov, 2006 : 52). Ce que nous dit Lotze, en effet, c’est que la connaissance scientifique, c’est-à-dire relationnelle des phénomènes psychiques n’a pas d’autres choix que de s’appuyer sur la connaissance scientifique des phénomènes physiques, ou plus précisément que la psychologie tire sa scientificité de l’interaction psychophysique sans que cela remette en cause la différence psychophysique ni que la psychologie doive pour autant calquer ses méthodes sur celles des sciences naturelles.

En un autre sens, pourtant, l’approche qu’il préconise sur le problème esprit-corps peut sembler inverse de celle défendue par bon nombre de philosophes de l’esprit actuels. D’abord, Lotze défend une métaphysique spiritualiste suivant laquelle l’ontologie de la psychologie est ultimement psychique comme l’est aussi celle des sciences naturelles. Un enseignement profond de la psychologie de Lotze est ainsi que la supériorité épistémologique de l’explication naturaliste n’est pas un argument valide pour le matérialisme métaphysique. Peut-être le caractère épistémologiquement subjectif de la psychologie mentaliste est-il rédhibitoire, mais cela n’implique pas que notre ontologie doit être ultimement matérialiste.

Ensuite, de manière pas forcément absurde, Lotze défend l’idée que ce ne sont pas les entités mentales qui sont problématiques de telle manière que la psychologie mentaliste aurait, au mieux, une valeur heuristique et non explicative. À l’inverse, c’est la réalité physique qui est problématique et c’est la psychologie matérialiste qui est un expédient heuristique. Or, cette problématisation de la réalité physique – qui marque assurément une certaine tradition philosophique allant de Descartes à Husserl en passant par Brentano et le néokantisme – a plausiblement certains avantages sur le naturalisme robuste aujourd’hui dominant en philosophie de l’esprit. Ou du moins elle attire l’attention sur le fait que l’explication en termes de processus cérébraux ou comportementaux n’est pas forcément moins hypothétique ni moins dogmatiquement illusoire que l’explication mentaliste.

Une conséquence de cette idée est que la psychologie lotzéenne conjugue assez acrobatiquement un spiritualisme spéculatif avec un empirisme de fait. Si l’on met entre parenthèses tout ce qui dans la psychologie lotzéenne relève de la métaphysique spiritualiste, alors on obtient quelque chose d’assez proche de la psychologie de Brentano, ← 40 | 41 → mais aussi, plus largement, quelque chose qui est à proprement parler une phénoménologie. Or c’est bien Lotze lui-même qui, du moins jusqu’à un certain point, opère cette mise entre parenthèses de la métaphysique – pour des raisons pragmatiques. Ce qui suggère une certaine subordination épistémologique de la métaphysique aux sciences empiriques, et doit en tout cas nous amener à nuancer les lectures trop strictement métaphysiques de la psychologie lotzéenne (Schoen, 1901 : 197 sqq. ; Boring, 1950 : 261-270)15. Le questionnement à la base de la psychologie physiologique de Lotze n’est pas un questionnement métaphysique sur la nature de l’âme, de la substance psychique, mais d’abord un questionnement épistémologique portant sur la méthode à employer en vue de décrire ou d’expliquer les phénomènes psychiques (Pester, 1997 : 23).

Sans doute, la psychologie lotzéenne ne peut qu’apparaître assez équivoque, écartelée entre un projet analytique et expérimental, de style moderne, et un projet métaphysique. D’un côté l’âme est, de fait, un objet de métaphysique ; de l’autre, le progrès et l’état actuel de la science psychologique exigent que nous nous tournions vers les phénomènes psychiques distincts des phénomènes physiques. Mais pourquoi le psychologue, après tout, ne pourrait-il pas se passer de métaphysique ? Cette question est au cœur de l’argument de Brentano contre la conception lotzéenne de la psychologie dans la Psychologie du point de vue empirique. Si Brentano définit contre Lotze la psychologie comme une science des phénomènes psychiques, et non de l’âme, c’est précisément parce qu’il juge inutiles les présupposés métaphysiques de la psychologie lotzéenne : « Peut-être les deux définitions sont-elles correctes. Mais il subsiste alors entre elles cette différence que l’une renferme des présuppositions métaphysiques dont l’autre est affranchie » (Brentano, 1973 : 27). En d’autres termes, il est préférable de mettre entre parenthèses le spiritualisme et de se limiter à la consigne empiriste. Or, la psychologie descriptive de Lotze, comme celle de Brentano, est aussi une théorie des phénomènes psychiques, bien qu’elle le soit, pour ainsi dire, à contrecœur.

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  1  Généralement avare en références, Lotze cite nommément Beneke, Johann Christian Reil et Ottomar Domrich (cf. Pester, 1997 : 229).

  2  On dispose de peu d’études récentes sur la signification métaphysique de la psychologie de Lotze. Voir (Orth, 1986 : 9-51) et surtout (Pester, 1997 : chap. 3). Parmi les études anciennes, voir (Krestoff, 1890) ; (Powers, 1892) ; (Thomas, 1921). On trouve de bons aperçus introductifs dans (Sullivan, 2010) et (Brett, 1921 : 139 sqq.).

  3  (MP : 54) : « Les attributs présupposent les substances auxquelles ils appartiennent. Ces théories ont absolument en horreur la première interprétation, celle suivant laquelle l’idéal et le réel seraient deux substrats certes reliés, mais non identiques, à savoir le corps et l’âme ; mais (…) en les tenant seulement pour des attributs, elles ne nomment pourtant pas le troisième terme, l’être substantiel auquel ils appartiennent. Si l’on demande ce qu’est le corps, alors on s’entend dire que le corps est la face réelle et l’esprit, la face idéelle ; mais la face de quoi ? Ce sujet reste indéterminé » (cf. Lange, 1902 : 166-167).

  4  Lotze donne sur ce sujet l’exemple suivant (MP : 29) : s’interrogeant sur la loi de la gravitation, il remarque que cette loi, si elle a été tenue pour une loi universelle s’appliquant à la nature dans son ensemble, n’est peut-être valable que pour une portion très limitée de la nature, et qu’en tout cas elle ne semble pas expliquer les interactions entre molécules.

  5  Sur les implications métaphysiques de la théorie des signes locaux, cf. (Pester, 1997 : 234 sqq.).

  6  L’idéalisme hégélien, diagnostique Lotze, résulte d’une confusion typiquement allemande entre la valeur et le fait, ou plus précisément entre « l’interprétation idéale de la valeur de la réalité » et la mise au jour scientifique des relations causales entre les phénomènes constituant cette réalité elle-même (MP : 67). Hegel croit pouvoir élaborer une science en combinant en un vaste système cosmogonique des formes générales ou des contenus idéaux. Mais ce système n’est qu’une construction « rationnelle, mystérieuse et poétique » qui ne nous dit rien de la réalité elle-même et qui est issue d’une obscure intuition intellectuelle non scientifique. Les formes générales de ce système ne sont pas la réalité, qui est plutôt constituée de particuliers en interaction causale. Elles sont seulement des « indications sur la valeur idéale qui se phénoménalise dans certaines formes générales de l’existence et de l’action causale (in gewissen allgemeinen Formen des Daseins und Wirkens zur Erscheinung kommt) » (MP : 68). Ainsi le système hégélien n’est pas totalement dénué d’intérêt pour le psychologue. Mais précisément ce ne sont pas les formes générales hégéliennes pour elles-mêmes qui intéressent le psychologue, mais plutôt leur réalisation phénoménale ou encore, comme dit Lotze, leur usage (Gebrauch) : « C’est cette vie <phénoménale> seule réelle, à savoir l’usage qui est fait des catégories générales ou éléments du mental (des Geistigen), qui est notre véritable objet » (MP : 68). Sur les rapports (via son maître C.H. Weisse) de la psychologie de Lotze à l’idéalisme hégélien, cf. les intéressantes remarques de Woodward (1977).

  7  (MP : 77-78) : « Nous ne pouvons pas indiquer comment une stimulation motrice matérielle qui touche notre corps peut surgir en vue de produire un état psychique, mais nous pouvons bien espérer obtenir une réponse à la question de savoir quelles stimulations externes simples sont en fait reliées, de manière générale et d’après des lois, à quels états internes simples, et comment l’interrelation causale entre corps et âme tout entière, c’est-à-dire la vie physiologique de l’âme (das physiologische Seelenleben), naît de la complexification ultérieure de ces couples d’événements internes et externes. En empruntant à l’expérience le fait qu’à un état corporel a produit par des stimulations externes s’associe toujours et en général un état mental α, ou qu’un état mental b est toujours suivi d’un état corporel β, nous voyons a et b comme des occasions (Veranlassungen) auxquelles le cours de la nature a lié de façon constante et générale la réalité de α et de β ».

  8  (MP : 72-73) : « Notre science, nos explications des événements (Ereignisse) ne consistent qu’à décomposer des affaires compliquées en leurs éléments intermédiaires individuels ; si nous sommes parvenus à ces éléments, alors il ne peut plus être question de cette connaissance analytique et constructive, dès lors justement intuitive, mais nous devons nous contenter de laisser dans sa simplicité et de simplement reconnaître ce qui, en tant que simple, est au fondement de tout composé ».

  9  Lotze s’en prend, semble-t-il, à I.H. Fichte (cf. Pester, 1997 : 233).

10  (MP : 57) : « Les sciences naturelles ont développé au sujet du phénomène de la matière un nombre extraordinaire de perceptions de nature externe, et nous connaissons avec une grande exactitude une multitude de relations d’après les variations desquelles varient également les propriétés apparentes de la matière, ses états et ses effets. Par là la représentation de la matière est devenue si courante, tellement utilisable pratiquement, et à l’intérieur du domaine ordinaire des réflexions des sciences naturelles elle mène de façon tellement satisfaisante à des résultats corrects qu’on ne peut s’étonner de la confiance irréfléchie avec laquelle l’opinion commune s’en sert partout ».

11  (MP : 64) : « Sans doute nous devons, si nous voulons tracer un idéal de la science en notre sens, caractériser la psychologie comme la théorie des principes essentiels de toute existence et de toute action causale (Wirkens), et la physique, par contre, seulement comme l’établissement des formes particulières que l’action (Regsamkeit) de la vie mentale développe dans le domaine des intuitions spatiotemporelles. Néanmoins, pour notre réalisation réelle de la science (für unsere wirkliche Ausführung der Wissenschaft), nous devons, comme si souvent dans la connaissance humaine lacunaire, nous contenter d’une part de posséder ce principe, d’autre part de maîtriser le foisonnement du divers empirique d’abord au moyen des abstractions qui lui sont le plus proche et de la préparer graduellement à la dérivation à partir du fondement vrai et le plus élevé de leur existence ».

12  Il s’agit d’un passage ajouté par Lotze dans la traduction française de sa Psychologie médicale. Voir (Lotze, 1876 : 90).

13  Sur les panpsychismes de Lotze et Fechner, voir (Riedel, 1996 : 62 sqq.). Cf. également, sur la controverse avec I.H. Fichte autour du panpsychisme, (Hartung, 2000).

14  Il est possible que cette attitude ait influencé Brentano, qui reconnaîtra lui aussi une certaine justesse à la psychophysique de Fechner tout en rejetant le « dogme » suivant lequel elle devrait s’appliquer à toutes les couches de la vie mentale (cf. Seron, 2012 : 353 sqq.). Sur le rôle de Lotze dans les rapports entre Brentano et Fechner, cf. l’excellente analyse d’Albertazzi (2006 : chap. 3).

15  (Solies, 2008) voit dans ce fait une convergence significative entre Lotze et Fechner, à côté de leur rejet du matérialisme réductionniste.

La théorie des signes locaux de Hermann Lotze et la controverse empirisme-nativisme au XIX e siècle

Denis FISETTE

Université du Québec à Montréal, Montréal (Canada)

La théorie des signes locaux de Hermann Lotze représente sa contribution principale au problème de la perception de l’espace. Bien que Lotze n’ait jamais élaboré une théorie en bonne et due forme des signes locaux et que sa conception a évolué entre son hypothèse initiale en 1846 jusque dans ses derniers travaux en 18811, sa conception des signes locaux a exercé énormément d’influence sur les principaux artisans de la nouvelle psychologie au XIX e siècle, et notamment sur Hermann von Helmholtz, Wilhelm Wundt, Ernst Mach et son collègue à Prague le physiologiste autrichien Ewald Hering (cf. Ribot, 1879 ; Ackerknecht, 1904 ; Woodward, 1978). Elle a servi de fil conducteur à son étudiant Carl Stumpf dans un ouvrage dédié à Lotze et publié en 1873 sous le titre Sur l’origine psychologique de la représentation de l’espace, dans lequel il commente la fameuse controverse opposant notamment Helmholtz et Hering sur la perception de l’espace. Cet ouvrage de Stumpf présente un intérêt particulier pour la présente étude non seulement parce qu’il représente un exposé remarquable de la théorie des signes locaux de Lotze et de la fameuse controverse opposant le nativisme à l’empirisme, mais aussi en raison de l’influence qu’il a exercée sur la phénoménologie naissante.

Rappelons d’abord que Stumpf doit une partie de sa formation à Franz Brentano avec qui il entreprit ses études en philosophie à Würzburg en 1867. Mais puisque Brentano n’était pas encore habilité à assurer la direction de ses étudiants, il recommanda à Stumpf et plus tard à Anton Marty de se rendre à Göttingen afin de poursuivre leur formation auprès de Lotze. C’est donc sous la direction de Lotze que Stumpf a soutenu ← 45 | 46 → avec succès sa dissertation sur Platon en 1868 et sa thèse d’habilitation sur les axiomes mathématiques en 1870. Il devient alors, à l’âge de 22 ans, Privatdozent à l’Université de Göttingen et collègue de Lotze jusqu’à son départ en 1873 alors qu’il hérite de la chaire de Brentano à Würzburg. Cette date marque le début d’une longue carrière universitaire qui a duré presque cinquante années dans les universités prestigieuses telles que Prague, Halle, Munich et surtout Berlin où il s’est imposé tant sur le plan institutionnel, philosophique que scientifique (cf. Fisette, 2008 ; 2015).

Dans son discours inaugural à l’université de Berlin en 1895, Stumpf compare l’influence qu’il a reçue de Brentano et de Lotze durant ses années d’étude à Würzburg et Göttingen à une époque où les grands systèmes spéculatifs étaient en déclin tandis que l’orientation empirique était de plus en plus valorisée :

Franz Brentano m’a indiqué cette voie et m’a aussi fourni, grâce à sa connaissance fine et érudite d’Aristote, des suggestions décisives et détaillées de même que les germes de plusieurs idées ; alors que l’influence plus tardive de Lotze m’a transmis en particulier l’intérêt pour les objets psychologiques et l’habitude des fondations élargies (Stumpf, 1895 : 735).

Bien que ses études à Würzburg auprès de Brentano aient été relativement courtes comparativement à la durée de ses études et de son séjour à Göttingen auprès de Lotze, le germe de la plupart de ses idées philosophiques est à chercher dans l’enseignement qu’il a reçu de Brentano à Würzburg. Ce qui ne veut pas dire que Lotze n’était pas également une source d’inspiration importante pour Stumpf, comme le confirme le mémoire publié par Stumpf dans les Kant-Studien à l’occasion du centenaire de la naissance de Lotze. Il explique que si Brentano a pu lui recommander de poursuivre ses études auprès de Lotze, c’est entre autres choses en raison de l’approche scientifique qu’il préconisait en philosophie :

Parmi les professeurs allemands de philosophie, aucun ne pouvait être mis même approximativement au même rang que lui si, comme Brentano lui-même, on considérait la méthode de la pensée dans les sciences de la nature comme exemplaire pour la philosophie et un contact étroit avec les sciences de la nature comme la condition d’une pratique efficace de la philosophie (Stumpf, 1917 : 2).

Dans « La renaissance de la philosophie », la philosophie de Lotze se présente comme l’antithèse des grands systèmes idéalistes et Stumpf lui assigne une place centrale dans ce segment de l’histoire de la philosophie. Il y distingue en effet deux voies ou orientations prises par la philosophie au XIX e siècle, la première étant associée, comme il se doit, à l’idéalisme kantien, tandis que la seconde, qu’il appelle Erfahrungsphilosophie, commence avec Lotze qui « a pénétré, avec une acuité extraordinaire, les ← 46 | 47 → problèmes philosophiques dans toute leur profondeur » (Stumpf, 1907 : 165). Stumpf soutient que seule la voie ouverte par Lotze peut conduire à une véritable renaissance de la philosophie.

C’est durant son séjour à Göttingen que Stumpf entreprend la rédaction de son Raumbuch. Dans son autobiographie, Stumpf raconte qu’il avait d’abord entrepris en 1870 de vastes recherches sur l’histoire de la notion de substance, projet qu’il abandonna en 1872 au profit de son étude sur la perception de l’espace :

Le premier travail important que j’entrepris fut l’histoire critique du concept de substance, qui me donna d’épouvantables maux de tête et que j’abandonnai pour m’attaquer, à Pâques de 1872, au thème psychologique de l’origine de la représentation de l’espace. Je croyais (et crois encore) que la relation entre la couleur et l’étendue était à concevoir comme un exemple frappant ou un analogon de la relation que la métaphysique admettait entre les propriétés d’une substance. D’où la connexion entre le thème nouveau et mon travail ancien (Stumpf, 1924 : 8).

Suivant cette indication, le lien entre le thème psychologique, c’est-à-dire l’origine de la représentation de l’espace, et le thème ontologique dans le Raumbuch est à chercher dans la théorie des touts et des parties sur laquelle est fondée la position de Stumpf dont il sera question plus loin. Dans son ouvrage posthume Erkenntnislehre, Stumpf explique que la notion de partie psychologique s’est imposée à lui dans ses recherches sur l’histoire de la notion de substance et qu’elle est aussi redevable à Brentano comme le confirme également une note de son ouvrage posthume (1939 : 183 ; et 24) dans laquelle Stumpf nous apprend en outre qu’il a adopté cette position au moment où la première partie de l’ouvrage était déjà chez l’imprimeur et que c’est sous l’influence de Brentano qu’il aurait alors abandonné sa position initiale, qui était proche de celle de Lotze, voire même de l’empirisme qu’il critique dans la deuxième partie de l’ouvrage. Il n’en reste pas moins que les connaissances acquises par Stumpf dans le domaine de la psychologie scientifique – il n’a jamais suivi les leçons de Brentano sur la psychologie – et l’intérêt qu’il a pris aux débats sur la perception de l’espace sont redevables de ses fréquentations de Lotze durant son séjour à Göttingen.

Ces remarques biographiques sont utiles pour bien comprendre la position que défend Stumpf face au débat opposant le nativisme et l’empirisme sur le problème de l’origine des représentations de l’espace. Rappelons d’abord que cette controverse porte en définitive sur la formation de l’espace (de l’ordre spatial), et plus précisément sur la relation entre l’étendue et les qualités visuelles et tactiles, de même que sur la localisation de ces qualités dans l’espace. La prémisse commune aux empiristes et aux nativistes est que nos sensations diffèrent ← 47 | 48 → qualitativement les unes des autres suivant leur lieu d’origine ou suivant le lieu où elles sont produites, et la fonction du signe local consiste précisément à désigner son lieu d’origine ou sa cause. Mais les deux partis ne s’entendent pas sur le type de relation liant l’espace et la qualité ou le signe local avec son lieu d’origine, et sur la nature même des qualités sensorielles et des signes locaux. Pour les nativistes, cette relation entre qualité et étendue est intrinsèque aux contenus sensoriels tandis que les empiristes estiment qu’elle est extrinsèque et de nature judicative ou associative. Kant, Lotze et les empiristes soutiennent que les données immédiates de la conscience sont des sensations brutes, une mosaïque de sensations, tandis que les nativistes y voient des phénomènes organisés et structurés selon des lois structurelles qui leur sont propres. Un empiriste comme Helmholtz, par exemple, conçoit les signes locaux comme de simples marques distinctives dont la signification s’épuise entièrement dans l’interprétation qui l’anime. En revanche, les nativistes estiment que les signes locaux renvoient immédiatement à des différences locales en ce sens que le contenu de cette sensation locale nous fournit immédiatement le lieu de son origine. Les nativistes admettent donc avec Kant qu’il n’y a pas de qualité sans étendue, mais ils reconnaissent avec les empiristes qu’il n’y a pas d’espace sans qualité ou matériau sensible. Ils admettent en outre que l’espace procède de l’intuition, mais ils estiment que la relation entre qualité et espace n’est pas de nature judicative ou associative, mais qu’elle est inhérente aux contenus sensoriels ou aux phénomènes eux-mêmes.

Cette courte description donne une mince idée de l’ampleur de cette controverse, de son importance historique et de sa portée sur l’histoire de la philosophie en Allemagne durant la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle est en bonne partie responsable de la grande division au sein de la nouvelle psychologie entre le courant empiriste, pour reprendre l’expression plus ou moins adéquate de Helmholtz – il vaudrait mieux parler ici d’une forme d’intellectualisme ou de mentalisme comme nous le verrons plus loin ; le courant opposé est issu des travaux de Hering en physiologie, et il passe par l’école descriptiviste de Kirchhoff en physique dont le représentant le plus connu est Ernst Mach, par l’école de Brentano en psychologie, et il aboutit comme on le sait à la psychologie de la forme. Or, c’est justement à ce dernier courant qu’appartiennent les différentes versions de la phénoménologie comprise dans un sens général comme doctrine des éléments ou phénomènes sensibles. Cette phénoménologie a été comprise à l’origine comme une science neutre, comme une espèce de propédeutique à la science en ce sens que son champ d’étude était considéré comme un domaine commun à des sciences comme la physique, la physiologie et la psychologie, par exemple, et que son travail représentait un passage obligé des autres sciences. ← 48 | 49 → Vu sous cet angle, un des enjeux importants de cette controverse concerne peut-être moins l’opposition entre l’empirisme et le nativisme, que celui opposant une forme de constructivisme, commune aux kantiens et aux empiristes et suivant laquelle le donné est un construit (au moyen des catégories de l’entendement ou des lois de l’association) et une approche phénoménologique qui prend sa mesure dans la description du perçu. Cette approche a l’immense avantage de rendre possible une première délimitation du champ d’action de la phénoménologie avant Husserl, et donc d’une phénoménologie comprise dans un sens large.

1. La théorie des signes locaux de Lotze

Dans sa version initiale, l’hypothèse de signes locaux répondait à la question de savoir comment les qualités de couleur sont localisées de manière déterminée dans l’espace, pourquoi un seul et même rouge apparaît tantôt à tel endroit, tantôt à tel autre, et que, en règle générale, les couleurs sont réparties de manière structurée dans le champ visuel. Le problème de la localisation est ainsi de savoir comment des qualités non spatiales, associées avec des points particuliers sur la rétine, permettent à l’œil de distinguer entre des sensations identiques, le même rouge, issu de la stimulation de différents points sur la rétine. Car ces indices permettent bien de distinguer qualitativement deux sensations a et b, mais pour établir une relation spatiale entre ces deux sensations, il doit y avoir dans notre organisation sensible des motifs ou indications qui, suivant l’hypothèse de Lotze, incitent l’âme à « reconstruire la relation spatiale entre les objets a et b, c’est-à-dire de représenter les objets a et b l’un à côté de l’autre » (cf. Lotze, 1852 : 327 sq.).

Ainsi formulé, le problème de la localisation porte sur les conditions qui rendent possible notre représentation des objets dans le même ordre spatial qu’ils occupent à l’extérieur de nous. L’hypothèse des signes locaux repose sur l’idée que les différences spatiales et les relations entre les impressions sur la rétine doivent compenser pour les relations simplement intensives et non spatiales correspondantes entre les sensations, et c’est par un procédé psychologique que l’âme transforme à nouveau ces données intensives en données extensives, c’est-à-dire l’arrangement de ces sensations dans l’espace. Cet arrangement spatial est en fait une « reconstruction » de l’espace, une espèce de représentation mentale qui, sur la base des indications que lui fournissent les signes locaux, rapporte ces données intensives aux objets extérieurs ou à des parties du corps. Ainsi, pour expliquer l’ordre spatial des qualités de couleur dans le sens visuel, qui ne contiennent en soi aucune étendue ou aucun ordre spatial, nous devons présupposer, selon l’hypothèse de Lotze, qu’ils véhiculent ← 49 | 50 → certains indices qui nous permettent de déterminer l’ordre initial. Ce sont ces indices que Lotze appelle des signes locaux.

Prenons une configuration formée de trois objets A, B, C, qui se présente comme la figure sensible d’un triangle, ces trois points correspondant aux trois sommets d’un triangle, A se situant à gauche de B et de C, et au-dessus de A et de B. Ces trois éléments sont perçus grâce à l’action qu’ils exercent sur les places correspondantes de la rétine, soit les stimulations p, q, et r. Mais ces stimulations n’expliquent pas à elles seules comment nous déterminons leur position, car les relations spatiales entre A, B et C disparaissent au moment où les données extensives se transforment en données intensives p, q, r, en supposant, comme le fait Lotze, que les données intensives n’ont pas d’étendue et ne présentent donc aucune propriété spatiale.

Lotze (1856 : 334-5) compare le passage des données extensives aux données intensives au déménagement d’une bibliothèque d’un lieu à un autre. Il existe en effet plusieurs façons d’ordonner et de classer des éléments dans l’espace, et dans le cas de la localisation, le problème est de savoir comment nous pouvons reconstituer l’ordre initial des ouvrages après le déménagement, c’est-à-dire comment nous pouvons assigner une place à chacun des ouvrages, en faisant abstraction de la question de savoir pourquoi cette localisation doit se faire suivant l’ordre initial. Car puisque l’ordre initial disparaît lorsqu’on place les ouvrages dans des cartons, nous avons besoin d’indications pour le reconstituer dans un autre lieu, nous avons besoin d’étiquettes ou de labels, par exemple, qui auraient été accolés à chacun des ouvrages afin de marquer leur position initiale les uns par rapport aux autres. De manière analogue, pour expliquer l’ordre spatial des qualités de couleur dans le sens visuel, qui ne contiennent en soi aucune étendue ou aucun ordre spatial, comme les livres durant le déménagement, nous devons présupposer qu’ils véhiculent certains indices qui nous permettent de déterminer un ordre quelconque, et ce sont ces indices que Lotze appelle des signes locaux. Mais ces indices ne suffisent pas à eux seuls pour déterminer l’ordre initial puisque les ouvrages de la bibliothèque pourraient aussi bien être ordonnés suivant la grosseur, la couleur de leur couverture, suivant la date de leur parution, leur contenu, l’ordre alphabétique du nom de l’auteur, etc. Qu’est-ce qui rend possible la distinction entre telle classification et telle autre ? Dans ces conditions, ne doit-on pas admettre, demande Stumpf, un contenu positif de représentation qui justifierait telle ou telle classification ou plus précisément tel ordonnancement spatial par rapport à tel autre et qui permettrait de distinguer cette forme d’ordonnancement de la forme temporelle, par exemple ? Autrement dit, comment pourrions-nous ordonner spatialement les sensations pures si, comme le pense Kant, ← 50 | 51 → elles ne possèdent aucun trait spatial ? Stumpf soutient au contraire qu’il n’y a pas d’ordre ou de relation sans un contenu positif qui les fonde.

Pour expliquer comment, en prenant comme point de départ les seules qualités sensibles, qui ne contiennent en soi aucune étendue ou aucun ordre spatial, comme les livres durant le déménagement, nous pouvons déterminer l’ordre initial, nous devons présupposer dans l’âme un dispositif quelconque qui explique la coordination spatiale des sensations visuelles et tactiles. Autrement dit, le problème de l’espace pour Lotze en est un de reconstruction des données extensives à partir des données intensives, et il consiste à « faire renaître tout de nouveau l’image étendue qui s’est effacée, et par conséquent être en état d’assigner à chaque impression la situation relative qu’il lui faut occuper, dans cette image, à côté des autres ». Pour ce faire, nous devons présupposer que ces sensations visuelles et tactiles véhiculent des indices et nous fournissent un guide quelconque « d’après les indications duquel [on] puisse trouver, pour chacune, la place convenable afin que l’image-idée naissante ressemble à l’image-espace évanouie » (Lotze, 1879 : 569). Ces indices sont justement des signes ou des indices qu’il appelle « locaux » parce que les impressions qui les provoquent sont porteuses de leur lieu d’origine dans l’excitation qui en est la cause, de la même manière que la fumée peut servir d’indice à sa cause et renvoyer ainsi au feu.

La métaphore de la lentille utilisée par Lotze dans sa Métaphysique traduit parfaitement ce procédé de reconstruction :

[E]lle condenserait en un seul point indivisible tous les rayons réfléchis par une surface éclairée ; en ce point, il n’y aurait plus à distinguer la position relative des rayons qui s’y trouveraient concentrés et n’y formeraient qu’une clarté unique ; mais au-delà de ce point, les rayons reprendraient leur divergence et dessineraient sur un plan opposé la copie fidèle de la surface donnée. Nous comparons aux rayons qui se dirigent vers la lentille les mouvements nerveux qui tendent à agir sur l’âme ; au point de concentration correspond l’unité de la conscience ; seule la reconstruction dans l’âme des relations d’espace d’abord anéanties diffèrent sensiblement de la divergence des rayons qui n’est que la simple continuation d’un mouvement antérieur (Lotze, 1877 : 346).

La figure suivante, que je tire de l’ouvrage de Pastore (1971), illustre clairement cette métaphore et le procédé de reconstruction. ← 51 | 52 →

Figure I
(métaphore de la lentille)

Image

A et B = points des objets extérieurs

F = point de focalisation (où la relation spatiale disparaît)

A’ et B’ = points images

A’’ et B’’ = représentation spatiale de A et B

1.1. Formulation de l’hypothèse des signes locaux

La théorie des signes locaux repose sur deux hypothèses distinctes, soit l’hypothèse physiologique qui concerne les mouvements de l’œil, et l’hypothèse psychologique qui porte sur le rôle des signes locaux dans la représentation et la localisation des objets dans l’espace. Suivant l’hypothèse physiologique, le signe local serait le résultat de la combinaison entre la sensation de couleur et les sensations musculaires qui accompagnent les mouvements de l’œil. Pour comprendre cette étrange combinaison entre sensations visuelles et sensations musculaires, quelques remarques élémentaires sur ce processus nerveux suffiront.

Il existe dans la rétine une partie appelée « tache jaune » (ou fovéa) qui possède une sensibilité à la lumière bien supérieure aux autres parties situées en périphérie, qui sont moins sensibles à la lumière. Lorsque la rétine est affectée par une vive lumière ou un point brillant sur sa partie latérale, le stimulus déclenche non seulement une sensation de couleur ← 52 | 53 → mais en même temps et de manière purement mécanique, une tendance à déplacer l’œil de manière à diriger le stimulus vers la vision fovéale ou le point de la plus claire vision. Car l’œil recherche l’excitant qui touche une place latérale de la rétine et pour le voir plus clairement, il déplace la tache jaune à l’endroit de la plus claire vision. Ce mouvement de l’œil est comparable à un mouvement réflexe en ce qu’il est involontaire et n’implique aucune conscience des actions musculaires de l’œil.

Ce mouvement oculaire diffère pour chaque point de la rétine, ou bien suivant la direction du mouvement, ou bien suivant sa grandeur. Appelons X le point central où la vision est la plus claire, p, q, r… les points de la rétine qui sont excités et représentons-nous la rétine comme une surface sphérique. Ainsi, pour amener le point X à la place du point p, nous devons supposer une rotation de l’œil, Xp, qui est différente de toute autre rotation, provoquée par l’excitation q ou r, qui occasionnent les mouvements de rotation Xq et Xr par exemple. Tous ces mouvements sont différents les uns des autres tant par leur grandeur que par leur direction. Par exemple, une excitation qui tombe sur une position latérale p, détermine une rotation de l’œil de la place X à p. Pour chaque point p, l’arc Xp diffère de l’arc décrit par Xq, Xr, etc., et tous ces mouvements, décrits par les arcs Xp, Xq et Xr, ne diffèrent les uns des autres que par la grandeur et la direction. Par exemple, si les points p, q, r se situent à égale distance de X, ils seront différents quant à leur direction. Pour Lotze, dire que p et q sont éloignés l’un de l’autre « signifie seulement qu’une certaine grandeur de mouvement est nécessaire pour diriger le regard sur l’un ou sur l’autre ; je ne perçois les diverses situations de ces points que précisément comme autant d’excitations à opérer ce mouvement » (Lotze, 1879 : 586). La figure suivant, que je tire également de l’ouvrage de Pastore (1971), illustre clairement les arcs décrits par les mouvements de l’œil.

Tous ces mouvements musculaires diffèrent les uns des autres par un caractère qui leur est propre. Mais puisque l’œil ne peut accomplir qu’un seul mouvement à la fois, pour rendre compte du fait que nous pouvons percevoir simultanément différentes locations ou points dans le champ visuel, le mouvement réel de l’œil ne peut suffire. C’est pourquoi Lotze a recours à l’hypothèse d’une « tendance au mouvement » qui est déclenchée par l’impression d’une place quelconque sur la rétine et qui est associée à un souvenir d’une opération « qui doit être exécutée pour que les excitations plus faiblement senties sur p et q donnent lieu à la plus claire et la plus forte perception » (Lotze, 1879 : 584). ← 53 | 54 →

Figure II
Arcs décrits par les mouvements oculaires

Image

X = Fovea ou point de la plus claire vision

L = Point lumineux

P = Point de la rétine stimulé par L

X-O = État stationnaire de l’œil (avant l’effet exercé par L)

Xp = L’arc décrit par le mouvement de l’œil pour amener la tache jaune X au point p où elle est stimulée

Ceci dit, ces mouvements oculaires et directions du regard ne sont pas des actes volontaires, ce sont des phénomènes physiques qui n’impliquent en définitive que le système nerveux. Or pour rendre possible la localisation, ces mouvements doivent agir de quelque manière sur nos états psychiques qui sont indispensables à la localisation. D’où l’hypothèse psychologique suivant laquelle ce sont les impressions que font naître ces mouvements ou les sentiments accessoires qui, à proprement parler, sont les véritables signes locaux. Stumpf l’a qualifié de théorie des stimulants psychiques parce que ces mouvements musculaires « causent, comme l’écrit Lotze, dans chaque fibre nerveuse, une impression accessoire particulière qui, pour chaque fibre, diffère de celle qu’éprouve toute autre, et s’unit, sous la forme d’une association, ← 54 | 55 → avec l’impression principale dépendante de la qualité de l’excitation, de sorte – par conséquent, – qu’aucune des deux n’altère la nature et le coloris spécifique de l’autre » (Lotze, 1879 : 571).

Ainsi, chaque stimulation produit, en plus d’une sensation de couleur, une sensation accessoire qui est indépendante de la couleur et de la nature de la place excitée sur la rétine. Cette impression locale π, χ, ρ est associée à une impression de couleur, par exemple à la couleur jaune J, de telle sorte que Jπ signifie un jaune qui agit sur le point π, Jχ signifie le même jaune qui, selon le cas, agit sur le point χ, et ainsi de suite. Ces impressions associées accessoirement fournissent en retour l’indice à partir duquel elle transpose le même jaune tantôt à un endroit, tantôt à un autre. Mais ces impressions accessoires doivent être complètement différentes de l’impression dominante (la couleur jaune) et elles doivent aussi différer les unes des autres de manière à ce que nous puissions assigner une place déterminée, à l’aide du signe local, à chaque impression individuelle d’un ensemble d’impressions données p, q, r

Par ailleurs, toutes les excitations A, B, C, qui touchent les parties de la peau ou de la rétine p, q, r, sont combinées avec des impressions accessoires π, χ, ρ, qui sont les signes locaux, π désignant la série entière des perceptions π0 π1 π2 … qui se succèdent durant la rotation de l’arc Xp. Ces impressions accessoires diffèrent les unes des autres et elles appartiennent à un système de signes, de telle sorte que pour chaque impression donnée, on puisse leur assigner, à l’aide d’un signe local, un lieu défini parmi tous les autres pour ainsi les localiser. Comme l’explique Lotze : « C’est de la combinaison des excitations de la rétine avec ces impressions inconscientes que leur associent dans l’âme les tendances au mouvement, qu’il faut déduire la coordination des points dans notre champ visuel » (Lotze, 1852, § 328). Cette coordination dans le champ visuel est assurée par un système de signes locaux qui émerge, en quelque sorte, d’un système de mouvements musculaires de l’œil, plus précisément de sensations de mouvement qui, elles, sont directement responsables de notre représentation des lieux (cf. Lotze, 1852 : § 291 et Ribot, 1879 : 85-87).

2. Les signes locaux et la controverse nativisme-empirisme

L’originalité de la théorie de Lotze par rapport à celles de ses prédécesseurs réside entre autres choses dans deux hypothèses qui ont servi de base aux recherches sur la motricité durant la deuxième moitié du XIX e siècle. La première est la nature réflexe des mouvements de l’œil qui fournissent les signes locaux, c’est-à-dire l’appareil réflexe de l’œil qui répond aux stimuli de lumière dans la périphérie du champ visuel. Cette conception réflexe des mouvements s’est imposée à Lotze parce qu’il ← 55 | 56 → croyait que la relation entre la sensation de couleur et les mouvements de l’œil était établie dans le système nerveux et que les mouvements réflexes pouvaient lui fournir un système stable de signes locaux. Le deuxième trait distinctif de cette théorie est qu’elle remplace les mouvements actuels de l’œil par des tendances au mouvement (cf. Scheerer, 1984).

En adoptant une version de la théorie des signes locaux de Lotze, Helmholtz et Wundt ont aussi repris ces deux hypothèses sur la motricité. Helmholtz estime en effet que les sensations visuelles et tactiles diffèrent des autres sensations non seulement par leur intensité et leur qualité (couleur), mais encore par leur signe (local). Wundt, pour sa part, soutient dans sa Psychologie physiologique que l’intuition de l’espace et nos représentations les plus originaires de l’espace résultent de notre représentation du mouvement. Mais puisque la représentation du mouvement n’explique pas à elle seule notre capacité de localiser les objets dans l’espace lorsque l’organe tactile est au repos, elle doit être combinée avec la théorie des signes locaux de Lozte (cf. Lotze, 1879 : 592 sur les signes locaux tactiles). L’hypothèse de Wundt se ramène donc à l’idée que notre représentation de l’espace résulte en fait de la synthèse par association des sensations du mouvement et des signes locaux. D’où le privilège qui revient dans sa psychologie aux représentations tactiles et aux représentations de mouvement sur toutes les autres représentations sensorielles et l’importance qu’il accorde à la localisation tactile dans sa propre théorie des signes locaux.

Ceci dit, la controverse nativisme-empirisme par laquelle Helmholtz caractérise son différend avec Hering porte sur le thème plus général de la perception sensible. En première approximation, ce débat porte sur la question de savoir si la perception de l’espace est acquise par apprentissage et au moyen d’opérations mentales, comme le soutiennent les empiristes, ou si cette capacité est inhérente à la structure même de l’expérience sensible, comme le veulent les nativistes. Pour bien comprendre les enjeux de ce débat, une brève présentation des grandes lignes de la théorie empiriste de la perception s’impose (voir figure III). ← 56 | 57 →

Figure III
Théorie classique de la perception

Image

Les stimuli distants désignent ici les objets de notre environnement, et plus précisément les propriétés physiques de ces objets (la distance, la position dans l’espace, le volume, la forme, etc.) qui affectent notre vision au moyen de la lumière qu’elles réfléchissent sur les récepteurs de la rétine. L’énergie de lumière ou de son qui agit directement sur nos organes sensibles produit des stimuli proximaux. Cette notion désigne l’image ou pattern de la rétine qui contient des indices qui renvoient aux propriétés des objets physiques et de leur environnement. La lumière, qui est réfléchie par le stimulus distant devant l’œil, passe par le foyer de la lentille de l’œil et agit sur les cellules sensibles à la lumière sur la rétine située derrière l’œil. L’image ainsi projetée sur la rétine et qu’on appelle aussi un pattern de stimulation est analysée par les récepteurs sensoriels et ce qu’on appelle aussi le processus d’encodage, qui produit la réponse sensorielle. ← 57 | 58 →

Après Lotze, Helmholtz soutient que les sensations visuelles et tactiles ne diffèrent pas seulement des autres sensations par leur intensité et leur qualité (couleur), mais qu’elles présentent une troisième différence, qui dépend de la partie de la rétine ou de la peau qui est affectée et qu’il appelle un signe (local). D’où le premier principe de l’empirisme de Helmholtz, qu’il formule de la manière suivante : « Les sensations sont, pour notre conscience, des signes dont l’interprétation est livrée à notre intelligence » (Helmholtz, 1867 : 797). Pour Helmholtz, les sensations sont comparables à des signes qui renvoient à des propriétés spatiales ou temporelles du monde extérieur, mais ces signes doivent être interprétés et cette interprétation doit être acquise au moyen de l’expérience. Ces signes n’acquièrent donc un rapport à l’espace que par une interprétation psychologique. Aux conditions physiologiques de la localisation s’ajoutent donc les conditions psychologiques qui, dans la figure III, rendent possible le passage des données sensorielles à la perception proprement dite et permettent ainsi de combler le fossé entre les sensations brutes et la perception des objets du monde. Ainsi, la tâche de cette partie de la physiologie optique que Helmholtz appelle psychologie est d’étudier les processus par lesquels les sensations non spatiales sont combinées pour former des représentations de l’espace. C’est ce qu’on appelle la théorie de la projection : les images perceptuelles des objets sont projetées dans l’espace au moyen de processus mentaux. Ces processus sont à concevoir, comme l’explique Helmholtz dans son Handbuch (Helmholtz, 1867 : 447, 453), sur le modèle des inférences dans la logique de J. S. Mill dont l’idée d’une « chimie mentale » a aussi influencé Wundt. Supposons une sensation donnée de lumière dans certaines fibres du mécanisme nerveux de la vision. Voir un objet lumineux dans notre champ de vision serait le résultat d’une inférence qui nous permet de conclure, sur la base d’une telle sensation donnée, à l’existence d’un objet dans notre champ de vision. Ces inférences sont inconscientes et de nature inductive, tandis que ces inductions sont fondées sur la loi de la causalité.

Le différend qui oppose Helmholtz à Hering porte justement sur le recours à ces éléments psychologiques dans l’explication de la perception sensible. Ce problème ressort clairement dans la théorie des couleurs qu’il est maintenant convenu d’appeler la théorie Young-Helmholtz. Helmholtz a montré qu’en choisissant un ensemble de trois longueurs d’onde correspondant à celles des couleurs rouge, vert et bleu, nous pouvions, en les combinant selon différentes proportions, produire n’importe quelle autre couleur. Ce procédé permettait de simplifier considérablement le travail de la physiologie en la réduisant à l’étude de la manière dont nous percevons ces trois couleurs. Il était ensuite possible d’expliquer tout le reste à l’aide des combinaisons possibles entre ces trois éléments de base, et c’est justement ce qu’a cherché à faire ← 58 | 59 → Helmholtz. Selon lui, il y aurait trois types de fibres nerveuses dans l’œil. L’excitation d’un type produirait la sensation de rouge, la seconde de vert et la troisième de bleu. La lumière exciterait tous ces trois types de fibres avec une intensité qui varie selon la longueur d’onde de la lumière. Les fibres, qui sont sensibles au rouge, seraient excitées pour la plupart par la lumière de l’onde la plus longue ; celles qui sont sensibles au violet seraient excitées par la lumière de l’onde la plus courte, et ainsi de suite. La question était alors de savoir si cette explication des couleurs pouvait être transposée aux autres qualités du monde de la perception, et d’abord à celles de la taille d’un objet, de sa position, sa distance, sa forme, etc. La réponse est simple : il n’existe aucune « énergie spécifique » au moyen de laquelle nous pourrions rendre compte des caractéristiques spatiales, il n’existe aucune structure anatomique qui soit sensible à la profondeur, à la distance, aux objets et à la forme. Dans ces conditions, la physiologie de l’époque faisait face à l’alternative suivante : ou bien nier qu’il y ait de telles structures anatomiques et adopter le point de vue empiriste qui offrait une option pour combler le fossé entre les organes sensoriels périphériques et le monde des objets ; ou bien rechercher des mécanismes sensoriels et faire le pari qu’il existe en effet de telles structures pouvant rendre compte de la distance, par exemple. Helmholtz a donc opté pour la première, Hering pour la deuxième option (cf. Turner, 1994).

Ces mécanismes sensoriels, auxquels Hering a recours devant le problème de la localisation des objets dans l’espace et celui de la vision binoculaire, représentent le cœur de ce qu’on appelle sa théorie des valeurs spatiales et rétiniennes. Cette théorie, qui est en fait une autre extension de la théorie de signes locaux de Lotze, veut que la rétine possède des mécanismes physiologiques inhérents pour évaluer la disparité des images et les convertir en perceptions spatiales. Ainsi, chaque point sur la rétine fournit, en plus des sensations de lumière et de couleur, trois sensations d’espace ou trois qualités spatiales sensibles séparées qui sont appelées valeurs spatiales (Raumwerte) : une « valeur » de hauteur, de largeur et de profondeur. Ainsi, lorsqu’un point de la rétine est stimulé, nous percevons immédiatement l’image comme étant située en dessous ou au-dessus, à droite ou à gauche, d’un point de fixation, avec la distance de ce point déterminée par la valeur de hauteur et de largeur du point particulier qui est stimulé. Si l’on accepte la théorie de Hering, il faut alors admettre que notre expérience de la distance est aussi immédiate que celle de la couleur rouge, par exemple. Je n’entrerai pas ici dans le détail de la théorie de Hering et ne commenterai pas non plus les réponses de Helmholtz afin de mieux me concentrer sur l’aspect philosophique du débat.

Dans ses remarques préliminaires à Zur Lehre vom Lichtsinne, Hering s’adresse directement à Helmholtz et s’oppose à la direction prise par les recherches dans le domaine de la physiologie des sens et dans la ← 59 | 60 → physiologie de l’optique de Helmholtz en particulier. Il conteste les termes mêmes de l’opposition par laquelle Helmholtz cherche à caractériser le débat. À propos de la caractérisation de sa théorie de la vision binoculaire en termes de nativisme, Hering remarque au début de son ouvrage qu’elle n’est pas appropriée puisqu’il s’agit alors d’un aspect accessoire de leur opposition. Parce qu’entre le nativisme et l’empirisme, il n’y a qu’une différence de degré tant et aussi longtemps qu’on demeure sur le sol de la physiologie, notamment tant que l’on s’en tient à la méthode physiologique. L’objet principal du litige porte au contraire sur le recours à la psychologie empiriste. C’est ainsi que Hering lui reproche de se commettre à une forme de spiritualisme – entendons par là une forme de mentalisme – en ce qu’il répond par la psychologie à des questions qui, selon Hering, peuvent être traitées avec succès par la physiologie. Comme l’écrit Hering : « ce qu’on ne voulait ou ne pouvait pas rechercher physiologiquement, on l’expliquait depuis une “Lebenskraft”, ce qui explique alors qu’à toutes les trois pages d’un traité de physiologie optique figurent, à la manière d’un deus ex machina, les mots “âme” ou “esprit”, “jugement” ou “inférence”, afin de se débarrasser de toutes les difficultés » (Hering, 1878 : 2).

En résumé, la critique de Hering porte sur deux aspects de la théorie de la perception sensible de Helmholtz. Le premier aspect concerne le recours à des inférences inconscientes dans l’explication de phénomènes comme la perception de l’espace que Hering croit pouvoir expliquer en ayant recours uniquement à la physiologie. C’est pourquoi le cœur du litige réside, selon le diagnostic de Hering, dans une différence de méthode : utiliser la nature de l’esprit humain comme principe d’explication dans le domaine de la physiologie, c’est se rendre coupable d’une erreur de catégorie (Hering, 1878 : 4). D’autre part, ne perdons pas de vue que cette critique du mentalisme de Helmholtz n’entraîne aucunement le rejet de toute forme de psychologie dans le domaine de la physiologie. Hering en a d’abord et avant tout contre la psychologie empiriste de l’association et ses postulats sensualistes (sensations brutes), mentalistes (le recours à des processus mentaux), intellectualistes (les processus qui lient perceptions et sensations sont de nature judicative et sont associatifs) et mécanistes (ces processus sont des inférences inconscientes puisqu’ils opèrent sur des sensations non remarquées et sans que le sujet percevant en soit conscient de quelque manière). La psychologie telle que l’entend Hering se compare davantage à ce que Stumpf appelle la phénoménologie dont nous reparlerons plus tard. ← 60 | 61 →

3. Stumpf et la théorie des signes locaux

Les deux objections principales que Stumpf adresse à la théorie des signes locaux de Lotze concernent la notion de stimulant psychique et les présupposés métaphysiques dans sa conception générale de l’espace.

3.1. Critique de la notion de stimulant psychique

Stumpf soutient en effet que cette sensation auxiliaire de mouvement (Mitempfindung), que Lotze conçoit comme un motif incitant l’âme à appliquer sa tendance spatialisante à des contenus individuels de sensation, est, en tant que telle, le signe local du sens visuel dont la fonction est de motiver ou de produire dans l’âme la représentation du lieu déterminé auquel renvoie ce signe (ou son lieu d’origine). La question que pose Stumpf dans son Raumbuch porte justement sur le mécanisme par lequel les signes locaux rendent possible la transformation des données intensives en données extensives, c’est-à-dire en représentations locales.

Stumpf (1893) distingue deux versions de la théorie des signes locaux de Lotze. Suivant la première, les mouvements ou tensions des muscles oculaires agiraient comme des stimulants physiques et causeraient une impression inconsciente dans l’âme, laquelle serait directement responsable de la représentation du lieu. D’après cette interprétation, les signes locaux ne seraient en définitive que des phénomènes physiques et le processus de localisation serait comparable aux mouvements réflexes qui opèrent « à notre insu » ou de manière inconsciente (cf. Lotze, 1852 : § 294). Cette interprétation correspond à la version présentée par Lotze dans sa Psychologie médicale et elle est rejetée explicitement dans son article de 1877, « De la formation de la notion d’espace », dans lequel il propose une deuxième version de sa théorie. Dans cet article, Lotze écrit : « Ce qui se passe dans les nerfs ne peut servir de mobile qu’à une rotation, c’est-à-dire à un phénomène du monde physique ; les affections psychiques, qui en proviennent, méritent seules le nom de signes locaux, car elles seules peuvent provoquer la localisation » (Lotze, 1877 : 72). La question est alors de savoir quelle est la nature de ces affections psychiques et quel est le sens de ce qu’il appelle ici le motif par lequel le signe motive ou déclenche la représentation locale. Dans son commentaire sur cet article de Lotze, Stumpf (1893 : 71) a vu dans ce passage une confirmation de l’interprétation qu’il propose dans son Raumbuch et suivant laquelle le signe local de Lotze n’est ni le lieu de la sensation dans l’espace visuel, ni un index local, mais bien la cause psychique de cette localité, c’est-à-dire ce qu’il appelle aussi un stimulant (Reiz) psychique. Par stimulant psychique, il entend le processus qui intervient entre les mouvements de l’œil et les représentations de lieu, et Stumpf conçoit cet intermédiaire en termes de stimulation psychique et de causalité psychique (cf. Stumpf, ← 61 | 62 → 1873 : 93). Contrairement à la sensation de couleur déclenchée directement par l’excitant physique, il y aurait donc, entre la sensation de lieu et l’excitant physique, un intermédiaire psychique qui agirait, comme dans la causalité physique, en tant que stimulant psychique (et sensation de mouvement), et qui aurait pour conséquence immédiate la représentation d’un lieu déterminé et toujours le même.

Stumpf se demande si l’usage que fait Lotze de la notion de signe local pour désigner à la fois la sensation de mouvement et la cause de la représentation de lieu est approprié. Admettons que le signe local fonctionne comme un signe indicatif (Merkzeichen) et qu’il agit à la fois comme renvoi d’un signifiant à un signifié, comme la fumée au feu, et comme motif psychologique dans l’association de la présence de la fumée à l’existence du feu. La connaissance du désigné au moyen d’un signe local reposerait alors sur l’association et la reproduction. Mais, remarque Stumpf (1873 : 95), cette relation diffère d’une relation causale à la fois parce qu’elle est arbitraire (le signe comme les relations associatives entre la fumée et le feu sont arbitraires), ce qui ne convient pas à la relation entre représentation de l’espace et sensation de mouvement qui, suivant la théorie du stimulant psychique, est censée être fixe et toujours la même. D’autre part, si l’on voulait utiliser le modèle de la causalité physique dans le domaine du psychique pour rendre compte de la relation entre les sensations musculaires et la représentation locale, ça ne fonctionnerait pas non plus parce que la relation causale entre le stimulant psychique et la représentation spatiale est univoque en ce sens que le signe ne peut être à la fois cause et effet, effet de stimulations externes et cause de stimulations internes. Or pour que le signe local puisse fonctionner comme une cause, il faudrait qu’il soit non arbitraire et permutable, ce qui ne convient pas à sa vocation initiale.

3.2. Critique de la présupposition métaphysique dans la théorie de Lotze

L’hypothèse de Lotze de sensations auxiliaires ou quasi-sensations ne concerne en définitive que la localisation des sensations dans le champ visuel et tactile suivant leur lieu d’origine, mais elle n’explique pas « cet ordre premier des sensations » que présuppose l’hypothèse de signes locaux. Autrement dit, la question à laquelle Lotze cherche à répondre avec sa théorie des signes locaux n’est pas la question métaphysique du statut de l’espace en général, mais bien celle de la localisation des sensations qui, parce qu’elles ne sont pas en soi étendues, présupposent un espace objectif. C’est d’ailleurs ce qu’il reconnaît en distinguant le problème de la localisation (« comment fait l’âme pour assigner dans cette intuition de l’espace, qui lui est nécessaire, à chacune de ses sensations sa place déterminée, en correspondance avec l’objet qui en est la cause ») ← 62 | 63 → du problème métaphysique des représentations spatiales qui répond à la question de savoir « pourquoi l’âme arrange la multitude de ses sensations dans ce cadre de relations géométriques » et non dans un autre ordre, pourquoi cette forme d’intuition et pas une autre (Lotze, 1877 : 352).

Comme l’a bien vu Wundt (1874 : 36 et 1878), si l’hypothèse de Lotze doit pouvoir être utilisée efficacement dans le domaine des représentations de l’espace, nous devons d’abord écarter ses présupposés métaphysiques, c’est-à-dire les présupposés d’un espace kantien compris comme une forme a priori du sens externe. Wundt comme la plupart des philosophes et scientifiques après Herbart étaient d’avis que le domaine d’étude qualifié par Kant d’esthétique transcendantale n’est pas un postulat métaphysique vide, mais bien un champ d’investigation commun aux sciences empiriques et à la philosophie. Tel est aussi un des facteurs déterminants dans le développement de la nouvelle psychologie tout comme dans l’émergence de la phénoménologie comprise comme le domaine des phénomènes sensibles.

Stumpf est d’accord avec Wundt sur ce point, mais il ajoute qu’il faut aussi s’attaquer à une autre présupposition que véhiculent le kantisme et l’empirisme de Wundt, à savoir la dichotomie traditionnelle de la forme et de la matière. La matière est définie dans la première Critique comme ce qui correspond à la sensation dans le phénomène, tandis que la forme du phénomène correspond à ce qui fait que la multiplicité des phénomènes est ordonnée suivant certaines relations. Stumpf fait valoir que cette distinction épistémologique a nui considérablement au développement de la psychologie et qu’elle est directement responsable de nombreux Scheinprobleme dans tous les domaines où elle a été appliquée (cf. Stumpf, 1891). D’un côté, Kant conçoit les sensations comme un matériau informe et non structuré servant de support à l’activité de l’entendement, ce qui revient à dire, comme l’écrit Stumpf, que pour les kantiens « nos sensations ne présentent en soi aucune caractéristique des différences spatiales, par exemple que des couleurs apparaissent ponctuellement et que leur extension en lignes et surfaces serait déjà l’œuvre d’une activité de l’esprit » (Stumpf, 1907 : 186-187). D’un autre côté, l’espace kantien est un principe d’ordonnancement ou un « cadre de relations géométriques » imposé à cette multiplicité sensible. Stumpf fait valoir au contraire que l’espace n’est pas à l’origine un principe d’ordonnancement ou de classification parce qu’un tel principe, dans le cas de l’espace, présuppose une représentation plus originaire de l’espace dont le contenu fonde cet ordre spatial.

Un des principes importants que Stumpf oppose au kantisme dans son Raumbuch est qu’il n’y a pas d’espace sans qualités sensibles et on ne peut donc pas se représenter l’espace sans une qualité sensible ← 63 | 64 → quelconque, comme on ne peut se représenter une qualité quelconque sans une forme. Stumpf vise ainsi le deuxième argument de Kant dans son esthétique transcendantale en faveur de l’origine subjective de l’espace et de son statut de forme subjective, argument suivant lequel nous pouvons nous représenter l’espace sans les qualités, bien qu’il soit impossible de se représenter les qualités sans l’espace. Stumpf conteste le bien-fondé de cette distinction entre qualité et matière en faisant valoir que l’on ne peut absolument pas se représenter l’espace sans la qualité, comme par exemple un carré sans un fond de couleur et « qu’il est impossible de représenter l’espace, l’étendue, la forme sans une qualité sensible quelconque » (Stumpf, 1891 : 483). On peut certes faire abstraction de la qualité comme par exemple dans la formation d’un corps géométrique ; mais il ne s’agit pas alors de la représentation d’un corps qui possède uniquement l’étendue et aucune autre propriété, mais d’un corps dont nous ne prenons en considération que les relations spatiales en faisant abstraction de ses autres propriétés qui n’obéissent pas aux lois de la géométrie. Mais l’espace et les rapports spatiaux ne sont pas séparés et indépendants des qualités – on ne peut se représenter un espace vide (Stumpf, 1873 : § 1). De ce point de vue, l’espace kantien est une abstraction en un double sens : d’abord au sens où il idéalise la conception classique d’un espace sans qualité, homogène, isotrope et infini, et ce par opposition à l’espace sensoriel ou phénoménal qui est indissociable des qualités sensibles et qui est fini. Il est aussi abstrait dans un deuxième sens, à savoir qu’il s’agit d’un concept et plus précisément d’une formation conceptuelle qui résulte d’un processus d’abstraction fondé sur la perception sensible. Stumpf soutient en effet que tous les concepts, y compris le concept d’espace, sont des abstracta qui tirent leur origine de la perception sensible, ce sont des « entia rationis cum fundamento in re » (Stumpf, 1939 : 24). Dans cette perspective, l’espace kantien est tout simplement un abstractum et pas du tout une intuition, l’espace n’étant pas une forme a priori mais plutôt une formation conceptuelle a posteriori (cf. Stumpf, 1906 : 73).

4. La position de Stumpf dans ce débat

Comme l’explique Stumpf dans son Raumbuch, si l’hypothèse de Lotze a pu faire consensus autant chez les empiristes que chez les nativistes, c’est qu’elle se situe à mi-chemin entre deux positions irréconciliables. C’est ce que montre la classification que propose Stumpf dans cet ouvrage des positions et points de vue sur la localisation et la nature de la représentation de l’espace (cf. Woodward, 1978). Elle se situe à mi-chemin entre l’empirisme et le nativisme en ce que Lotze admet, avec les empiristes, que ce que nous percevons originairement, ce sont des qualités avec intensité différente et qu’on ne peut en dériver les représentations spatiales ; mais il admet aussi, avec les nativistes, que ces ← 64 | 65 → dernières ne sont pas le résultat d’un processus associatif. Stumpf estime que si l’on doit pouvoir conserver la théorie des signes locaux de Lotze, c’est au niveau strictement physiologique et à condition d’abandonner l’idée de stimulations psychiques. La position que défend Stumpf dans son Raumbuch est en fait la contrepartie psychologique du nativisme de Hering dans le domaine de la physiologie, position que l’on peut qualifier dans les circonstances de nativisme modéré parce qu’elle admet que des processus psychiques interviennent dans la détermination des différences de profondeur, par exemple, et elle s’oppose à un nativisme extrême qui, lui, exclut a priori tout recours à quelque processus psychique que ce soit. Mais elle n’a rien à voir avec ce « faux nativisme des idées innées » qui statue sur des facultés innées de l’âme.

Dans son Raumbuch, Stumpf pose dès le départ que ce que nous percevons originairement et directement, ce sont ni les sensations, comme le pensent les empiristes, ni l’espace un et infini des kantiens, mais bien le Sehraum : « Il y a un espace visuel, à savoir un contenu sensible particulier qui est ressenti directement de la même manière que la qualité de couleur en conséquence du processus nerveux optique et il porte en lui tous les traits caractéristiques que nous attribuons à l’espace » (Stumpf, 1873 : 272). L’espace est compris dans le Raumbuch comme un contenu de représentation qui peut être perçu au moyen de plusieurs sens (notamment le sens de la vue et du toucher) et il constitue, avec une qualité sensible (notamment la couleur et le toucher), un contenu inséparable (Stumpf, 1873 : 7). Nous pouvons certes faire abstraction de la couleur et nous pouvons aussi nous représenter une couleur de plus en plus petite, mais tout contenu visuel est déterminé spatialement comme il est aussi déterminé temporellement, qualitativement et intensivement. Dans cette perspective, la manière même de poser la question de l’origine de la perception de l’espace n’est pas, comme le pensaient les kantiens et les empiristes, de savoir comment nous lions espace et qualité sensible, mais bien de savoir de quelle manière nous parvenons à les distinguer. Et contre Lotze, ce ne sont donc pas nos représentations des lieux individuels qui, au moyen de signes indicatifs, seraient coordonnés à l’ensemble du champ visuel, mais bien l’inverse : c’est le champ visuel qui est d’abord représenté et les qualités sont ensuite ordonnées en lui (cf. Stumpf, 1873 : 79 sq., 89, 146). La perception du tout ou du contenu unitaire prime donc sur la perception de ses parties comme un orchestre sur ses instruments, une mélodie sur ses notes, une odeur sur ses parfums ou encore le goût d’un mets quelconque sur ses saveurs.

La position que défend Stumpf dans son Raumbuch s’appuie sur l’idée que la couleur et l’étendu forment un tout indissociable qui se fonde sur les relations de dépendance des contenus partiels. Tel est le principe qui guide Stumpf dans sa critique de l’empirisme et du kantisme, comme dans ← 65 | 66 → sa défense du nativisme. L’espace et la qualité de couleur forment un seul et même contenu dont ils sont les contenus partiels (Theilinhalte). Par « contenus partiels », Stumpf entend « des contenus indépendants [qui] sont donnés là où les éléments d’un complexe de représentation peuvent aussi être représentés, suivant leur nature, de manière séparée ; contenus partiels là où ce n’est pas le cas ». Stumpf distingue deux grandes classes de relation entre les contenus de représentation : la classe des contenus indépendants, comme la couleur et le son qui sont des qualités spécifiques à des sens différents ; et la classe des relations de dépendance dont les termes, comme la qualité et l’étendue, ne peuvent être représentés de manière séparée. Les relata d’une relation de dépendance « ne peuvent, suivant leur nature, exister séparément les uns des autres, ils ne peuvent être représentés séparément » (Stumpf, 1873 : 114). Autrement dit, on ne peut percevoir un contenu purement qualitatif (couleur, son) ou quantitatif (intensité), c’est-à-dire une substance sans attributs. Le critère le plus simple pour distinguer ces deux classes de relation réside dans la possibilité, dans le cas d’une relation d’indépendance, de nous représenter séparément deux contenus comme l’étendue et la couleur, par exemple, soit en imagination, soit au moyen de l’expérimentation. Lorsqu’on réussit à se représenter deux contenus séparément, comme lorsque nous avons affaire à des sensations appartenant à des champs sensoriels différents, ce sont alors des contenus indépendants ; dans le cas contraire, ce sont des contenus dépendants. Mais ces relations de dépendance ne sont ni associatives, ni sommatives, ce sont des relations nécessaires qui obéissent à ce qu’il appelle des lois de structure. Et ces relations ne sont pas des concepts, catégories ou Denkformen a priori imposés aux sensations de l’extérieur par un acte ou une opération mentale quelconque, elles appartiennent intrinsèquement aux phénomènes sensibles.

L’espace senti originairement a trois dimensions. Chaque contenu spatial que nous représentons est nécessairement représenté dans une certaine distance ou profondeur. Ce qu’on appelle direction d’un point vue en rapport à la profondeur est son lieu au sein d’une surface vue en profondeur (Stumpf, 1873 : § 12). Notre représentation de l’espace présuppose en outre un rapport à un certain centre naturel, qui lui est extérieur, et ce centre naturel n’est rien d’autre que la position du corps propre. Ainsi, la distance, le lieu, la grandeur, la direction d’un objet ou encore dans les déterminations du « l’un à côté de l’autre », de la droite ou la gauche, etc. présupposent toujours une relation à la position locale du corps propre (Stumpf, 1873 : 180). Cette relation n’est pas rajoutée, mais elle est nécessairement et originairement inhérente à la détermination individuelle du lieu et elle ne peut donc pas être séparée de sa représentation. Cependant, la profondeur perçue et l’évaluation précise ← 66 | 67 → de la distance requièrent l’apport du concept et d’opérations psychiques que Stumpf appelle des fonctions.

Remarques finales

Au tout début de cette étude, j’ai suggéré que cette controverse sur la perception de l’espace a mis en place les conditions propices au développement de la jeune phénoménologie. Pour terminer, je voudrais étayer ce point à l’aide de quelques remarques de Stumpf et de son étudiant Husserl qui vont dans ce sens. Ma première remarque concerne l’origine de la méthode phénoménologique et elle est tirée des Conférences d’Amsterdam de Husserl dans lesquelles il affirme que sa phénoménologie peut être comprise comme « une certaine radicalisation d’une méthode phénoménologique développée et pratiquée auparavant déjà par certains chercheurs des sciences de la nature et certains psychologues » (Husserl, 1962 : 302). Husserl indique au même endroit deux Naturforscher qui auraient pratiqué la méthode phénoménologique, soit Ernst Mach et Ewald Hering, de même que Brentano (Fisette, 2009b ; 2010). La thèse de l’origine de la méthode phénoménologique chez Mach et surtout Hering a aussi été défendue par Stumpf qui a utilisé lui aussi le terme « phénoménologie » pour désigner le domaine d’étude des éléments ou phénomènes sensibles, et il attribue lui aussi la paternité de cette méthode phénoménologique à Hering. Dans la deuxième section de son article de 1917 sur les attributs du champ visuel, Stumpf attribue à Hering le mérite d’avoir introduit la méthode phénoménologique dans le domaine de la perception sensible : « Si quelque chose doit valoir de manière complète et définitive quant aux efforts de Hering, c’est l’exigence d’un point de départ psychologique, voire phénoménologique, dans la théorie des couleurs. La clarté de ses développements concernant l’ingérence néfaste du point de vue physicaliste dans la description des phénomènes sensibles demeure à jamais exemplaire » (Stumpf, 1917 : 7).

Le point de départ de Hering dans la description des Sehdinge ou phénomènes sensibles n’est pas arbitraire puisqu’il représente un domaine propre de recherche. La science ou la discipline qui sert de propédeutique à la science et dont la tâche consiste dans l’étude de ce domaine est justement cette phénoménologie qui se définit comme l’analyse des phénomènes sensibles dans ses éléments derniers. Ce domaine d’étude représente le point de départ commun à toutes les sciences, et il s’oppose au point de départ physicaliste dans les stimulations (Reize) extérieures, comme le préconise Helmholtz, par exemple. Le problème des attributs du champ visuel dont traite Stumpf dans son traité de 1917 est un problème qui relève avant tout de la phénoménologie pour autant qu’elle cherche à fournir une description complète d’un genre de phénomènes ← 67 | 68 → sensibles et étudie les lois structurelles inhérentes aux phénomènes sensibles en général. D’où le mérite qu’il attribue à Hering d’avoir reconnu l’importance d’une étude préalable des phénomènes et d’avoir ainsi conféré au domaine de la phénoménologie un statut privilégié par rapport à celui des autres sciences. En fait, en privilégiant ce point de départ, Hering aurait reconnu le primat de la phénoménologie sur la physiologie. À cet égard, écrit Stumpf, « l’offre est toujours du côté de la phénoménologie, et la demande du côté de la physiologie » (Stumpf, 1906 : 31). En d’autres mots, la description du « perçu » précède son explication physiologique ou neurologique et détermine même cette dernière, puisque c’est l’analyse descriptive ou phénoménologique qui est du côté de l’offre en ce qu’elle fournit à une science comme la physiologie, la demanderesse, son explanandum2.

On pourrait montrer que cette problématique sur l’origine de la perception de l’espace et les signes locaux est au cœur des préoccupations du jeune Husserl durant ses études à Halle auprès de Stumpf. En effet, dès sa première année d’étude à Halle, Husserl s’est vu imposer un examen visant à reconnaître son diplôme étranger d’Autriche. Dans le jury siégeaient le mathématicien Cantor et, ex officio, Stumpf qui l’a examiné entre autres choses sur le thème de la théorie des signes locaux de Lotze, l’histoire des théories de l’espace et les relations entre la logique et les mathématiques (cf. Fisette, 2009c). C’est aussi durant cette période que Husserl a annoté systématiquement le Raumbuch de son mentor Stumpf. Husserl a laissé derrière lui plusieurs manuscrits de recherche datés du début des années 1890 qui appartiennent pour la plupart au projet d’un Raumbuch qui devait faire partie du deuxième volume de Philosophie de l’arithmétique qui n’a jamais vu le jour. Ces manuscrits de recherche nous permettent de situer de manière assez précise la position adoptée par Husserl dans ce débat sur la perception de l’espace. On remarque en effet le penchant de Husserl pour une position nativiste, très proche d’ailleurs de celle de Stumpf, comme le montre notamment l’important fragment 10 où il examine ce débat et dans lequel il est question des signes locaux de Lotze (Husserl, 1983 : 269, 309, 306 sq.). Une partie de ces recherches a mené à la rédaction de son article de 1894, « Études psychologiques pour la logique élémentaire », dans lequel les travaux de ← 68 | 69 → Stumpf et de Lotze sur la perception de l’espace sont d’ailleurs qualifiés de « recherches magistrales » (Husserl, 1894 : 162). C’est aussi dans ce contexte que Husserl a pris conscience de l’importance de la théorie des touts et des parties de Stumpf qu’il reprend à son compte dans cet article de 1894 et qu’il développe systématiquement dans la troisième de ses Recherches logiques.

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Résumé des informations

Pages
274
ISBN (PDF)
9783035265637
ISBN (ePUB)
9783035298277
ISBN (MOBI)
9783035298260
ISBN (Livre)
9782875742780
Langue
Français
Date de parution
2015 (Septembre)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2015. 274 p., 4 fig.

Notes biographiques

Federico Boccaccini (Éditeur de volume)

Ancien élève de La Sapienza, Université de Rome, docteur en philosophie de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et de l’Université de Pise, Federico Boccaccini est actuellement chargé de recherches du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) et collaborateur scientifique auprès du Département de Philosophie de l’Université de Liège. Ses recherches portent sur l’histoire de la métaphysique et de la connaissance, particulièrement sur la phénoménologie de tradition brentanienne dans son rapport avec la philosophie analytique naissante.

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Titre: Lotze et son héritage