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Familiennamen zwischen Maas und Rhein

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Edited By Peter Gilles, Cristian Kollmann and Claire Muller

Die Familiennamen im Gebiet zwischen den Flüssen Maas und Rhein stellen infolge der komplexen politisch-historischen Grenzziehungen und durch ihre Lage in der Kontaktzone zwischen Germania und Romania eine besonders vielfältige Quelle für die Namenforschung dar. Der Band umfasst komparative und systematische Beiträge zu den Familiennamenlandschaften in den Grenzregionen von Luxemburg, Belgien, Deutschland und Frankreich, die aus sprachhistorischen, kontaktlinguistischen und kartographischen Perspektiven beleuchtet werden. Diese Artikelsammlung richtet sich damit sowohl an Sprachhistoriker wie auch an Kulturhistoriker.
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Les noms de famille en images: les interférences germaniques dans les noms français du ‚Luxemburgischer Familiennamenatlas‘

← 68 | 69 → Les noms de famille en images: les interférences germaniques dans les noms français duLuxemburgischer Familiennamenatlas

Claire Muller

Abstract

An den Familiennamen zwischen Maas und Rhein lassen sich Sprachkontaktphänomene besonders gut und häufig beobachten. In Luxemburg ist der Kontakt zwischen der französischen und der hochdeutschen Sprache umso intensiver, da im historisch germanophonen Luxemburg sowohl das Französische als auch das Hochdeutsche als Verwaltungssprache dien(t)en. Der folgende Beitrag untersucht die Germanisierung französischer Namen in Luxemburg und versucht mit Hilfe von Karten deren Regionalität aufzuzeigen.

1 Aperçu quantitatif

Les noms de famille dans les territoires entre Meuse et Rhin constituent un fonds particulièrement riche pour l’étude des phénomènes de contacts linguistiques. Le contact entre le français et le haut-allemand a été d’autant plus fréquent au Luxembourg que ces deux langues ont servi et servent encore de langues administratives, le luxembourgeois développant encore le statut d’une langue écrite et normée. Les deux corpus principaux du projet LFA1, l’un historique (recensement de la population en 1880), l’autre contemporain (annuaire téléphonique de 2009), livrent ainsi une série intéressante de noms de famille français transformés au contact de l’allemand. En outre de la présentation quantitative et étymologique des noms de famille analysés, cette contribution proposera pour chaque nom attesté dans le corpus de 2009 une carte, afin de vérifier le caractère régional de ces noms et de confronter leur distribution géographique à l’étymologie retenue.

La base de données ‚2009‘ contient 0,14 % de noms de famille français, germanisés ou non, sur le total des noms de famille. La plupart de ces noms de famille sont arrivés au Luxembourg à une époque récente; ainsi, un tiers de ces noms se trouvaient déjà dans le corpus ‚1880‘. Des sources complémentaires remontant au XVIIe siècle, comme le recensement des feux de 1656, montrent toutefois que les noms français ont une longue histoire sur le territoire luxembourgeois. Ainsi, parmi les 65 noms français recensés en 1656, sept figurent encore aujourd’hui parmi les dix noms français les plus fréquents du Luxembourg: Bernard, Clément, Colin (< Nicolas), Georges, Lambert, Martin et Mathieu.

En ce qui concerne les ressemblances et différences du paysage anthroponymique luxembourgeois avec les territoires voisins (aujourd’hui) francophones, nous avons pu montrer dans Muller (2013) qu’il faut différencier les noms à haute fréquence des noms à basse fréquence. Le pays d’Arlon en Belgique, se rapprochant du Luxembourg par ← 69 | 70 → une histoire et une langue communes, partage surtout des noms moyennement et peu fréquents avec le Luxembourg (notamment les noms marqués dialectalement). Les noms de famille à haute fréquence sont presque tous français, témoins de l’arrivée massive d’une population francophone au XIXe siècle dans le Areler Land. Le département de la Moselle a en commun avec le Luxembourg les noms de famille allemands qui représentent, comme au Grand-Duché, l’écrasante majorité des anthroponymes. Il ne compte par contre qu’une quantité infime de noms issus de parlers dialectaux, romans ou germaniques. Cependant, le Luxembourg, le pays d’Arlon et le département de la Moselle se réunissent par leurs deux noms les plus fréquents qui sont, comme en Allemagne, Schmi(d)t et Müller. Le Luxembourg, quant à lui, se différencie de ses voisins par la présence de noms français germanisés.

2 Les différents types d’adaptations

Le modèle de communication structuraliste est à la base de la définition de l’interfé-rence linguistique. En effet, comme chaque énoncé appartient à une langue naturelle, il permet de considérer „qu’un énoncé peut contenir plusieurs éléments appartenant à une autre langue que le reste de l’énoncé“2 (Weinreich 1977:23). L’interférence linguistique, „accident de bilinguisme entraîn[é] par un contact entre les langues“ (Debyser 1970:34), peut ainsi être définie très simplement comme „l’influence réciproque de structures appartenant à deux systèmes linguistiques différents“3 (Czochralski 1971:5). L’interférence peut être positive4 quand la reprise d’éléments étrangers apporte un enrichissement de la langue de départ, un phénomène qui concerne surtout les transferts lexicaux. Dans le cas spécial de l’anthroponymie, l’intégration de noms de famille français au luxembourgeois pourrait globalement constituer un tel transfert positif. L’interférence est négative lorsque le contact interlangue a comme conséquence des erreurs dans la langue de départ, phénomène auquel sont confrontés tous les apprenants d’une langue étrangère. Les interférences phonétiques appartiennent à ce deuxième cas de figure. En effet, l’étude de l’interférence phonétique décrit et analyse

„la manière dont un locuteur perçoit et reproduit les phonèmes d’une langue selon le modèle d’une autre. […] L’interférence intervient lorsqu’un locuteur bilingue identifie un phonème du système secondaire avec un phonème du système primaire et qu’il soumet lors de la production ce phonème aux règles du système primaire“, (Weinreich 1977:30).5

← 70 | 71 → Ainsi, un nom de famille français modifié phonétiquement au contact du luxembourgeois, présente le cas d’une interférence négative. Les noms de famille français du Luxembourg montrent des interférences à différents niveaux. La germanisation de la prononciation du nom dans tout énoncé oral en luxembourgeois est l’interférence la plus systématique; l’accentuation sera déplacée vers l’avant: fr. Meunier [mønˈje] < lb. Meunier [‘mønje], la neutralisation germanique (Weijnen 1964) s’appliquant systématiquement (fr. Georges [ʒɔʀʒ] < lb. Georsch [ʒoʀʃ]). À l’écrit, certaines modifications peuvent intervenir afin de rapprocher un nom des usages d’écriture allemands, cependant nous n’avons trouvé que de rares exemples où cette adaptation graphique intervient sur un phonème non modifié phonétiquement: fr. Vercollier [vɛʀkɔlˈje] < lb. Wercollier [vɛʀˈkolje]. Dans les noms de famille fr. Vidon < lb. Widong ou fr. Collin < lb. Kolling, la prononciation de la première lettre ne change pas par le changement de graphie, mais la prononciation du nom est de toute façon modifiée par la germanisation du suffixe nasal.

Certaines interférences phonétiques du luxembourgeois dans les noms de famille d’origine française peuvent se traduire au niveau graphique. Ces phénomènes de contact d’abord oraux ont donc dû être particulièrement fréquents pour devenir visible à l’écrit. Les noms de famille relevés dans les corpus du projet LFA témoignent des phénomènes consonnantiques et vocaliques suivants:

•   la spirantisation de [j],

•   la neutralisation germanique

•   par assourdissement sonore de [d] final,

•   par assourdissement de [v] final,

•   par assourdissement de la fricative post-alvéolaire [ʒ] finale,

•   l’occlusion de [s],

•   l’allongement de la diphtongue [wa] < [uaː],

•   la perte de la nasale, remplacée par une voyelle courte suivie de la vélaire [ŋ].

A cette liste peut s’ajouter éventuellement la fricatisation intensifiée de la chuintante [ʃ], un phénomène qui s’observe à l’écrit (Laroche > Larosch), mais dont l’emploi à l’oral reste à prouver.

3 La spirantisation de [j]

En français moderne, une légère spirantisation peut être constatée auprès de consonnes sourdes suivis d’un [j] suivi d’une voyelle. Cette spirantisation a été renforcée lors de l’adaptation du nom de famille français en luxembourgeois, surtout pour les noms à suffixe [je] (graphie ‚ier‘)6:

← 71 | 72 → Scharpantgen (1880:0, 2009:19), Scharpentier (1880:8, 2009:0), Charpentier (1880:62, 2009:39), Charpantier (1880:4, 2009:6)7

Scharpantgen [ʃɑʀˈpɑntɕən] est la germanisation de Charpentier, nom de métier français très fréquent. Scharpantgen témoigne non seulement de la substitution du suffixe français [je] par le suffixe luxembourgeois [(t)ɕən], mais également de la dénasalisation de la voyelle accentuée. Charpentier est plus fréquent au Luxembourg que sa variante germanisée qui n’est relevée qu’une première fois lors d’un recensement en 1930 et semble être une forme très jeune. Scharpantgen (en bleu) se concentre dans le sud du Luxembourg, là où se trouve également la majorité des formes Charpentier (en rouge), ainsi que la variante très rare Charpantier (non représentée). La forme picarde Carpentier (en jaune) est dans le nord de la France et en Wallonie plus répandue que Charpentier, elle est répandue jusque dans le Pays d’Arlon et l’ouest du Grand-Duché du Luxembourg. Cependant, c’est bien la forme française standard qui est à l’origine du nom luxembourgeois Scharpantgen.

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Carte 1: Scharpantgen (bleu), Charpentier (rouge), Carpentier (jaune)

← 72 | 73 → Kapgen (1880:8, 2009:19), Capgen (1880:2, 2009:0)

L’étymologie de Kapgen, [ˈkɑpɕən] renvoie le plus probablement au diminutif du n.f. all. Kappe ‚bonnet‘ (lb. n. f. Kap8) qui désigne le fabricant ou le porteur de celui-ci; l’absence de Umlaut demande toutefois à être analysée davantage. La germanisation du nom de famille Capier, issu ou bien nom de profession pour le fabricant ou le porteur de capes, ou bien de la forme picarde de Chapier, qui provient du nom de profession pour le fabricant de chapes, auraient également pu être à l’origine de Kapgen, même si la rareté du nom Capier ne plaide pas en faveur d’une origine française. Kapgen (en bleu) et Kap (en rouge) se concentrent au Luxembourg. Capier (en jaune) se trouve en Belgique uniquement à Liège, et compte-tenu des intenses migrations entre Liège et le Luxembourg, Capier ne peut pas être exclu avec certitude comme origine de Kapgen. Les rares occurrences de Chapier sur le territoire allemand ne peuvent malheureusement pas être visualisées.

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Carte 2: Kapgen (bleu), Kap (rouge), Capier (jaune)

Haustgen (1880:12 occurrences, 2009:3 occurrences)

Si phonétiquement, le nom Haustgen, prononcé [ˈhɑustɕən ou ˈːustɕen], pourrait être expliqué par une étymologie française, et si la géolocalisation du nom germanisé et de son original français est proche, les relevés dans des sources historiques du XVIIIe et du XVe siècle créent un doute. En effet, le nom de métier Houssier, [husˈje], qui désigne le marchand ou le fabricant de housses (pour chevaux), se transformerait par adaptation du suffixe français [je] en lb. [tɕən] et par la diphtongaison de [u] en [au] (comparer lb. Kläutgen > fr. cloutier) en [ˈhɑustɕən]. Cette explication élargirait aussi l’adaptation par spirantisation à des suffixes [je], qui ne sont pas introduits par consonne occlusive sourde ([p], [t], [g]), mais par consonne fricative [s].

← 73 | 74 → Houssier n’est pas localisable au Luxembourg; en Belgique, le nom occupe un territoire à l’ouest de Roubaix jusqu’à Bertrix et Liège. En France, le nom est confiné à l’ouest sans continuation avec la présence du nom en Belgique. Houssier est ainsi proche du Luxembourg, sans être présent ni dans le pays d’Arlon ni au Luxembourg même. Haustgen quant à lui, se retrouve uniquement au centre du Grand-Duché.

Finalement, ce sont les occurrences du nom Haustgen dans des sources plus anciennes qui invitent à prendre en considération deux autres étymologies, germaniques cette-fois. Hauschtges relevé en 1722 (Deltgen 2012) serait un argument en faveur de l’étymologie proposée par Debrabandere 1993:651 qui explique le nom par un diminutif du francique Haust, lb. Hauscht ‚tas de foin‘; ce serait donc un nom caractérisant l’habitation. Le nom Haust ne peut toutefois pas être situé à proximité du Luxembourg. Les occurrences relevées dans les livres de compte (Gniffke 2011) du XVe siècle ouvrent l’étymologie à une troisième possibilité: huschin, husgin, husgün, hußges pourraient représenter des formes encore non diphtonguées de Haustgen et provenir ainsi d’un diminutif de moyen-haut-allemand ʒe (hiüʒe) ‚gai, insolent‘ pour former un surnom se référant au caractère léger du porteur.

Etgen (1880:24, 2009:10), Étienne (1880:22, 2009:22)

Ce nom de famille se reconstruit également à partir d’une forme française spirantisée: fr. Etienne [etˈjɛn] < lb. Etgen [ˈətɕən]. La particularité de cette adaptation est qu’il ne s’agit pas d’un [e] fermé dans le suffixe comme dans [je], mais bien d’un [ɛ] ouvert, suivi d’une consonne. Cependant, la spirantisation transforme ici également [jɛn] > [(t)ɕən]. Etienne, et sa variante Estienne (en rouge), se retrouvent partout dans les aires francophones, ainsi qu’au nord et au sud-ouest du Luxembourg. La forme germanisée Etgen (en bleu) est ancrée au Luxembourg et, du côté allemand, le long de la Moselle.

Malget (1880:85, 2009:65), Maillet (1880:23, 2009:17), Mailliet (1880:54, 2009:53)

Transmis par le wallon et germanisé au Luxembourg, ce nom, dont une explication plus détaillée peut être trouvé dans Muller (2012), est un témoin particulier du contact linguistique entre le luxembourgeois et ses langues voisines. En effet, pour que le nom français Maillet [maˈjɛ] soit adapté en Malget [ˈmɑlʒe], il a fallu appliquer la prononciation wallonne, qui peut spirantiser9 le [j], fermer le [ε] final et assombrir l’[ai] pour partir d’une forme [malˈje], qui suit alors la même adaptation en luxembourgeois déjà observée devant des consonnes occlusives sourdes. Le mécanisme d’adaptation fonctionne donc aussi devant consonne liquide. La fricative originale étant sonore, elle est voisée: [je] > [ʒe]: [malˈje] < [ˈmɑlʒe]. Si la forme standard Maillet (en jaune) connaît une distribution géographique étendue, sa version germanisée Malget (en bleu) ne peut être trouvée qu’au Luxembourg. Une forme Mailliet (en rouge), dont la graphie témoigne éventuellement d’une étape intermédiaire de la spirantisation, est également confinée au Luxembourg.

← 74 | 75 → image

Carte 3: E(s)tienne (rouge), Etgen (bleu)

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Carte 4: Maillet (jaune), Malget (bleu), Mailliet (rouge)

← 75 | 76 → Rosseljong (1880:18, 2009:6), Rossillion (1880:6, 2009:0)

En prenant en considération les mécanismes d’adaptation par spirantisation, le nom luxembourgeois Rosseljong (en bleu), prononcé [ˈʀosəlʒoŋ], situé dans le sud-ouest et le centre du Luxembourg, ainsi que dans le Pays d’Arlon, a certainement une étymologie française. Une base étymologique valide constitue wall.-lorr. rossillion < a.fr. part. passé rossi ‚rougi‘ + diminutif [õ] ‚le petit roux‘. Rossillion (en rouge) existe, bien que rarement en Lorraine (6 naissances en 1891–1915 dans les départements d’Ardennes, Meuse et Meurthe-et-Moselle). Le nom d’origine française Roussillon, qui se concentre autour du canton du même nom (sud-est de la France), pourrait s’adapter également en Rosseljong, en ajoutant l’abaissement du [u] vers [o] opéré pendant la période du moyen-haut-allemand (voir ci-dessous), mais aucune continuité géographique n’est observée entre Roussillon et Rosseljong.

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Carte 5: Rosseljong (bleu), Rossillion (rouge)

Jopa (1880:10, 2009:14), Duhautpas (1880:0, 2009:7)

Afin de remonter à l’étymologie de ce nom de famille, il faut inverser plusieurs mécanismes de transformation. En effet, la base généalogique Deltgen 2012 montre les différentes étapes de l’adaptation du nom Duhautpas [dyhoˈpa] vers Jopa [ˈʒopaː], notamment l’apocope de la préposition du: Duhautpas (1672) => Hiaupas (1751), et la palatalisation de [ho] vers [hio]: Hiaupas (1751). La spirantisation de [hio] < [ʒo] donne enfin Jopa (1730). La palatalisation [ho] vers [hio] semble néanmoins être un phénomène unique. L’influence du wallon permet de considérer une autre explication pour la forme Hiaupas: en partant d’une forme wallone wa. *Dihautpas, la ← 76 | 77 → contraction et ensuite l’apocope de l’article permet de passer à *Dhiaupas > Hiaupas. La localisation ne montre aucune continuité entre les occurrences du nom Duhautpas (en rouge) dans le nord de la France (15 porteurs de 1966–1990) et ceux du nord-ouest du Luxembourg. La forme germanisée Jopa (en bleu) est localisée uniquement au Luxembourg.

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Carte 6: Jopa (bleu), Duhautpas (rouge)

4 La neutralisation germanique par assourdissement du [d] final

En français, la différenciation entre les consonnes constrictives sourdes et sonores est phonologiquement significative (p. ex. fr. cage vs. fr. cache). En moyen-haut-allemand par contre, et donc en luxembourgeois également, cette opposition est neutralisée en position finale en faveur de la constrictive sourde avec une telle systématicité que „la neutralisation généralisée de toutes constrictive et fricative sonores finales s’est traduite dans une règle de la langue allemande standard.“10 (Wängler 1960:67). Cette règle de la neutralisation germanique concerne également les fricatives sonores finales, voir Meibauer 2002 pour un aperçu général.

Si dans le lexique luxembourgeois, cette neutralisation est observée souvent à l’oral mais rarement à l’écrit (par exemple fr. étude [eˈtyd] < lb. Etüd [eˈtyt]), il en est de même pour les noms de famille, où un seul cas relevé dans le corpus est susceptible de reproduire ce trait d’interférence.

← 77 | 78 → De la Hamette (1880:0, 2009:18), Delahamette (1880:0, 2009:5)

Ce nom d’origine n’existe avec le suffixe ‹-ette› qu’au Grand-Duché du Luxembourg (en bleu: Delahamette, en rouge: De la Hamette). Le nom est une forme germanisée de de la Hama(i|y)de, qui remonte à Lahamaide (La Hamaide), un village dans le Hainaut belge, fief des seigneurs de La Hamaide, anoblis au XIIIe siècle. En Belgique, les variantes De la Hamayde (en jaune), de la Hamaide (non représentée) et de l’Hamaide (non représentée) sont très rares et aucun porteur n’est recensé près du lieu d’origine du nom. Seul le nom Hamaide est assez fréquent et répandu à la fois en Belgique, mais également en France. L’interprétation du nom est cependant problématique à cause d’un nom marocain très semblable (Hamaïde).

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Carte 7: Delahamette (bleu), De la Hamette (rouge), De la Hamayde (jaune)

5 La neutralisation germanique par assourdissement du [v] final

Pour ce phénomène d’interférence, un exemple seulement a pu être relevé dans le corpus. Dans le lexique, les exemples trouvés ne sont également pas nombreux et ils ont tous conservé la graphie ‹v›, par exemple fr. betterave > lb. Betterav, fr. grave > lb. grav, fr. octave > lb. Octav (LWB).

Lakaff (1880:54, 2009:8), Lakaf (1880:4, 2009:2), Lacave (1880:33, 2009:7)

Les deux variantes proviennent de la germanisation du nom Lacave, nom qui désigne un lieu d’habitation. Il faut comprendre cave au sens topographique comme un endroit creux, un fossé. Les variantes germanisées (Lakaff en bleu, Lakaf non visible à cause de seulement deux occurrences) montrent par rapport au modèle français en outre de l’assourdissement ← 78 | 79 → de [v], l’allongement du deuxième [a] ainsi que l’avancement de l’accent: [ˈlɑkaːf]. Elles apparaissent, à l’exception de Lakaf dans la Sarre, uniquement au Luxembourg. Lacave (en jaune) montre une distribution en deux grands ensembles indépendants: le plus grand se trouve dans le sud-ouest de la France, le deuxième recouvre le nord-est de la France. Quelques porteurs se retrouvent également au Luxembourg; nous avons ainsi indiqué la présence sur le même territoire à la fois de la forme française et de la forme germanisée correspondante.

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Carte 8: Lakaff (bleu), Lacave (jaune)

6 La neutralisation germanique par désonorisation de la fricative sonore finale

Au contact des locuteurs germaniques, les fricatives finales des noms français sont désono-risées. Ce type d’interférence se traduit dans le lexique dans de nombreux exemples à l’écrit, comme: fr. bagage > lb. Bagaasch, fr. colportage < lb. Kolportaasch, fr. contre-plaquage > lb. Konterplackaasch, fr. ménage > lb. Mënaasch, fr. ravage > lb. Rawaasch, e.a. (LWB).

Parrasch (1880:12, 2009:8), Parrache (1880:2; 2009:0), Parage (1880:4; 2009:15)

Le nom de famille français Parage est à l’origine des formes germanisées Parrasch et Parrache. Ces deux noms montrent des degrés différents d’interférence; si le suffixe français ‹-age› est assimilé phonétiquement et graphiquement dans Parrasch, dans Parrache, la fricative est reproduite à l’écrit par un suffixe français. Cette forme n’est pas attestée dans le corpus le plus récent. Le dédoublement du ‹r› pose question; il semble cependant exprimer une prononciation avec une voyelle finale brève [ˈpɑʀaːʃ], contrairement aux exemples du lexique se terminant en [aː]. Le nom de famille appartient à la catégorie des noms d’habitation, comme en témoignent les noms de divers hameaux ← 79 | 80 → surtout dans le sud-ouest de la France. L’origine du toponyme Parage remonte à l’ancien français et occitan parage, paraige n.m. ‚haute naissance‘. C’est surtout un terme juridique dans le système féodal, qui désigne un mode de légation où les biens du père sont partagés entre tous les enfants, contrairement au droit d’aînesse.11 Le toponyme Parage désigne ensuite des biens obtenus par parage. L’explication de l’origine de Parrasch et Parrache est cependant quelque peu remise en doute par la géolocalisation12 des noms: Parrasch (en bleu) n’existe qu’au Grand-Duché du Luxembourg, tandis que Parage (en rouge) n’existe que rarement (4 porteurs) dans la Province de Luxembourg très près de la frontière luxembourgeoise. Même si le nom est présent dans les Ardennes, c’est dans le sud-ouest de la France que le nom est de loin le plus fréquent. La carte semble ainsi suggérer que la Province de Luxembourg soit à l’origine de l’importation du nom, car c’est dans cette zone de contact que le nom est aujourd’hui le mieux attesté. Toutefois, seule une étude généalogique pourrait éclaircir les circonstances exactes de ce contact.

Delosch (1880:9; 2009:10), Deloge (1880:3; 2009:9)

Deloge est un des deux noms de notre inventaire ne se terminant pas sur une syllabe finale en [a], mais en [o]. Le nom désigne l’origine géographique du porteur et se réfère au nom de lieu Loge, fréquent dans le nord de la France. Le toponyme est également fréquemment attesté comme nom de hameaux et de lieux-dits. Le toponyme et le nom de famille existent également au pluriel: top. Les Loges, anthrop. Deslosges. L’étymologie du toponyme remonte à a.fr. loge < germ. laubja ‚hutte, cabane‘. Au contact des locuteurs allemands, le ← 80 | 81 → nom s’est adapté en Delosch [ˈdəloːʃ] (en bleu); cette forme germanisée n’est attestée qu’au Luxembourg. Deloge (en rouge) est également présent au Luxembourg, bien que moins fréquemment; ce nom est surtout répandu en Belgique (259 porteurs) et dans le nord de la France (66 des 326 naissances enregistrées entre 1966–1990). Les départements de la Meuse et de la Meurthe-et-Moselle entrent également dans la zone de diffusion du nom Deloge; ainsi, toute la zone romane limitrophe au Luxembourg a pu fournir ce nom au Luxembourg.

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Carte 9: Parrasch (bleu), Parage (rouge)

Lepasch (1880:0; 2009:13), Lepage (1880:22, 2009:58)

Lepasch est la forme germanisée du nom français Lepage, ou Le page. Elle est absente du recensement de 1880, mais nous avons pu la trouver dans le recensement de la population du doyenné de Mersch de 1766. La prononciation [ˈləpaːʃ] présente une voyelle finale longue, comme dans les exemples du lexique. Le nom Lepage appartient à la catégorie des noms désignant un état ou une fonction: il est composé de l’article défini le agglutiné à a.fr. n.m. page, ‚jeune garçon, valet‘. Lepage (en rouge) est un nom très répandu en Belgique (1296 occurrences) et en France (3135 naissances sur l’ensemble du territoire entre 1966 et 1990), surtout dans la moitié nord de l’hexagone. Le Page est une variante régionale, surtout de la Bretagne. La forme germanisée Lepasch (en bleu) n’est attestée que sur le territoire du Luxembourg.

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Carte 10: Delosch (bleu), Deloge (rouge)

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Carte 11: Lepasch (bleu), Lepage (rouge)

7 La fricatisation de la chuintante ʃ

Il faut se poser la question si la substitution graphique de ‹ch› pour ‹sch› dans les mots du lexique (fr. retouche > lb. Retusch, fr. sacoche > lb. Zakosch, LWB) et dans certains noms de famille ne traduit pas une tendance des locuteurs germanophones à reproduire la chuintante française avec une fricatisation plus large, plus forte. L’adaptation serait cependant tellement subtile que seule une étude phonético-acoustique permettrait de définitivement affirmer que l’adaptation est ici uniquement graphique.

Larosch (1880:33; 2009:11), Larosche (1880:16, 2009:9), Laroche (1880:15, 2009:30)

Le nom de famille français Laroche se réfère ou bien au lieu d’origine du porteur, comme Laroche-en-Ardenne dans la Province de Luxembourg, ou bien au lieu d’habitation du porteur, comme les nombreux noms de hameaux et lieux-dits Laroche / La Roche en France et en Belgique. Le nom se laisse décomposer en la, article défini féminin, et fr. n.f. roche. La forme germanisée Larosch se distingue de son modèle français Laroche uniquement par la spirantisation plus prononcée de [ʃ]. L’avancement de l’accent n’a pas ← 82 | 83 → eu lieu; le nom est prononcé [laˈʀɔʃ]. En France, Laroche (en jaune) est la forme standard, elle est très fréquente (plus de 4000 naissances, 1966–1990). En Belgique et dans le nord de la France, c’est également Laroche qui domine à côté des formes régionales Larock et Laroque (< pic. roque ‚roche‘). Les formes germanisées (Larosch, en bleu; Larosche, en rouge) n’existent qu’au Luxembourg; quelques rares porteurs sont attestés dans le département de la Moselle.

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Carte 12: Larosch (bleu), Larosche (rouge), Laroche (jaune)

Duschaing (1880:4, 2009:0), Duschène (1880:3, 2009:8), Duchêne (1880:16, 2009:19), Duchaine (1880:0, 2009:1)

L’augmentation de la spirantisation se produit également à l’intérieur du nom, comme en témoignent Duschaing et Duschène, deux formes germanisées à différents degrés du nom Duchêne, qui caractérise un lieu d’habitation. Duschaing montre, en plus de la spirantisation, le remplacement de la nasale finale, alors que l’écriture Duschène rend uniquement compte de la spirantisation. La prononciation du ‹u› dans Duschaing et Duschène semble être plutôt [y], donc française, mais le nombre très restreint de porteurs laisse ce problème en suspens. Duschene (en bleu) présente un foyer limité sur le territoire grand-ducal, alors que Duchêne (en rouge) est très répandu sur l’ensemble des territoires francophones, même si les différents foyers sont trop petits pour être représentés sur la carte ci-dessous. En Wallonie, ainsi que dans le nord de la France, la forme Duchesne (en jaune) domine, mais elle est inconnue au Luxembourg.

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Carte 13: Duschene (bleu), Duchêne (rouge), Duchesne (jaune)

Duschang (1880:4, 2009:5), Duchamp (1880:8, 2009:8), Duchamps (1880:0, 2009:2)

Duschang est la forme spirantisée et dénasalisée de Duchamp(s), nom caractérisant le lieu d’habitation. Avec moins de 100 porteurs, Duchamp (en rouge) et Duchamps (en jaune) ne sont pas des noms fréquents en France; Duchamps est plus fréquent en Belgique avec 131 porteurs. Sur la carte, Duschang (en bleu) apparaît seulement au Luxembourg. La prononciation du ‹u› est également hésitante, comme pour Duschaing décrit ci-dessus.

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Carte 14: Duschang (bleu), Duchamps (jaune), Duchamp (rouge)

← 84 | 85 → Lavasch (1880:1, 2009:0), Lavache (1880:0, 2009:0)

L’origine du nom rare et aujourd’hui disparu Lavasch [ˈlɑvɑʃ] semble résider dans la germanisation du matronyme français Lavache. Ce nom, composé de l’article la agglutiné au n.f. vache, appartient à la catégorie des surnoms et se référait très probablement à la corpulence de sa porteuse. Comment cependant le nom français, présentant seulement deux foyers très régionaux en France (le premier recouvre les départements du Calvados et de la Manche avec 41 naissances entre 1996–1990, tandis que le deuxième recouvre le département de la Nièvre avec 12 naissances entre 1966–1990), a pu donner la forme Lavasch, dont l’attestation de 1880 au Luxembourg est l’unique relevé dans le corpus, seule une étude généalogique pourrait le mettre en évidence.

8 La neutralisation germanique par désonorisation de la fricative sonore initiale

Il existe également des cas où la fricative sonore initiale est désonorisée lors du processus d’adaptation en langue luxembourgeoise, ou, le cas échéant, en langue allemande.

Schaack (1880:257, 2009:222), Schaak (1880:59, 2009:0), Jacques (1880:38, 2009:24)

Le nom de famille Schaak, qui appartient aux 100 noms les plus fréquents au Luxembourg, s’explique par la germanisation du nom français Jacques. Cette désonorisation ne concerne toutefois que le nom de famille; le prénom luxembourgeois correspondant à Jacques, Jak, se prononce avec une fricative sonore en position initiale: [ʒaːk].

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Carte 15: Jacques (jaune), Schaack (bleu), Schaak (rouge)

← 85 | 86 → Le nom français Jacques (en jaune) est un nom très répandu et très fréquent en France et en Belgique. Les variantes désonorisées Schaack (en bleu) et Schaak13 (en rouge) sont éparpillées sur tout le territoire de l’Allemagne (195 porteurs pour Schaack, 311 pour Schaak). Au Luxembourg, le nom Schaak connaît une densité particulière, alors que Schaak n’est plus répertorié en 2009.

Schanen (1880:71, 2009:139), Jean (1880:3, 2009:16)

Déjà les livres de compte de la ville de Luxembourg du XVe siècle analysés par Gniffke 2011 attestent de nombreuses formes présentant la fricative sourde en position initiale à partir du nom français Jean: Schain, Schan; et à partir du nom féminin Jeanne: Schanne, Schannen, Schentgen. En ce qui concerne le nom de famille Schanen, il s’agit d’une forme obtenue par flexion de Schan. Jean (en rouge) est un nom de famille largement répandu aussi bien en France qu’en Wallonie, alors que Schanen (en bleu) connaît une répartition limitée presqu’exclusivement au territoire luxembourgeois, seuls quelques porteurs sont attestés dans l’Eifel et la Sarre côté allemand. En Allemagne est également attestée la présence du nom Schan, qui pourrait, surtout pour les occurrences au Palatinat, représenter la forme germanisée de Jean, sans marque de flexion. La signification du nom Schan, surtout celle des attestations éparpillées sur le reste du territoire est toutefois ambigüe.

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Carte 16: Jean (rouge), Schanen (bleu)

← 86 | 87 → 9 L’occlusion de [s]

L’occlusion du [s] initial lors de la germanisation d’emprunts français est un phénomène bien attesté par la lexicographie, notamment dans des cas comme: fr. serre > lb. Zär, fr. saisie > lb. Zäsi, fr. sciatique > lb. Ziatick, fr. saucisse > lb. Zoossiss, fr. subside > lb. Zubsid, etc. (LWB). Parmi les noms de famille français accueillis au Luxembourg, certains montrent également ce trait d’interférence.

Zigrang (1880:40, 2009:0), Zigrand (1880:47, 2009:63), Cigrang (1880:27, 2009:35), Cigrand (1880:20, 2009:1)

La perméabilité de la frontière linguistique entre Romania et Germania se manifeste particulièrement dans cet anthroponyme. L’oscillation entre les zones de contact a d’abord conduit à la francisation du nom germanique (germ. sigrant ‚bouclier victorieux‘ > a.fr. Sigrand), ensuite à la germanisation de l’emprunt français (fr. Sigrand > lb. Zigrang). Dauzat 1951 suggère que Sigrand pourrait appartenir à la catégorie des sobriquets et dé signerait une expression familière d’une personne parlant de quelqu’un d’autre. Il appuie son affirmation par l’existence du nom Sigros. La géolocalisation des porteurs sur une carte montre toutefois que l’aire de dissémination de Sigrand et celle de Sigros ne s’entrecoupent pas: Sigrand apparait surtout dans les départements de Meurthe-et-Moselle (12 porteurs entre 1966–1990), Moselle (5 porteurs) et Jura (10 porteurs), alors que Sigros est concentré dans le département du Puy de Dôme. De plus, les locutions ← 87 | 88 → adverbiales sont inconnues comme générateurs d’anthroponymes; il faut donc chercher une autre explication pour Sigros. Le nom se laisserait décomposer en l’adjectif numéral six et le nom masculin gros, ce qui pourrait convenir si l’on se réfère à l’une des trois explications proposées par le TLFi: ‘a) Droit dû aux fermiers des aides pour chaque muid de vin que l’on vendait en gros. b) Ancienne mesure de poids, égale à la huitième partie de l’once. c) Ancienne monnaie, de valeur variable’. A proximité du foyer Sigros, le nom de famille Sidenier (décomposable en six et denier, également une unité monétaire) est en fait attesté. Sidenier et Sigros s’expliqueraient par exemple par la désignation par un procédé métonymique du précepteur d’une taxe valant six deniers ou six gros.

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Carte 17: Cigrang (rouge), Zigrand (bleu), Sigrand (jaune)

Sigrand a produit plusieurs formes montrant des degrés divers d’interférence: Zigrang (non représenté) et Cigrang (en rouge), prononcés [ˈtsigʀɑŋ], illustrent à la fois l’occlusion du [s] initial et la substitution de la voyelle nasale. Zigrand (en bleu) et Cigrand (non représenté) montrent uniquement l’occlusion. Les variantes germanisées se concentrent au Luxembourg, avec quelques exceptions dans le pays d’Arlon à l’ouest et à Trèves à l’est. Sigrand (en jaune) survient dans les départements français limitrophes du Luxembourg, la proximité géographique facilitant le contact linguistique. Le nom Cigrand que nous avons interprété comme produit d’une germanisation existe cependant dans un foyer limité dans le sud-ouest de la France. La distance exclut un contact direct; toutefois, un certain lien entre le sud-ouest de la France et le Luxembourg semble se dessiner (v. Parrasch, Lakaf, ci-dessus); les multiples expéditions militaires et échanges commerciaux dans l’histoire du territoire luxembourgeois y jouent sans doute un rôle.

Zossong (1880:0, 2009:10), Sossong (1880:10, 2009:19), Sosson (1880:20, 2009:22)

Le nom de famille Zossong est le produit d’une germanisation de Sosson, issu de l’ancien français soçon (< lat. socius) ‚compagnon, associé; associé pour labourer‘. Zossong a été adapté par l’occlusion du [s] initial et le remplacement de la nasale finale, alors que Sossong ne présente que le remplacement de la nasale finale. La variante doublement germanisée Zossong (en bleu) n’est localisable que au Luxembourg, alors que Sossong (en rouge) apparaît au Luxembourg mais également dans le Pays de la Sarre et en Rhénanie-Palatinat, ainsi que dans le sud de la Province de Luxembourg. Le contact s’est très probablement produit dans la zone de contact belgo-luxembourgeoise, car Sosson (en jaune) y forme le plus grand foyer en Belgique avec environ la moitié des 202 porteurs. Un autre foyer, plus restreint en terme de nombre de porteurs, peut être observé en Basse-Normandie où ont été enregistrées 65 des 74 naissances recensées entre 1891 et 1915 en France. Le nom est également représenté en Lorraine avec une dizaine de porteurs dans le département de la Meurthe-et-Moselle.14

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Carte 18: Zossong (bleu), Sossong (rouge), Sosson (jaune)

Zieser (1880:39, 2009:26), Sizaire (1880:0, 2009:2), Cisaire (1880:1, 2009:0)

Le cas de Zieser [ˈtsiːzəʀ] est particulier, car il est un rare témoin du contact linguistique entre le wallon et le luxembourgeois. En effet, Zieser est la forme germanisée de wa. Sizaire, une variante rare de fr. César (> lat. Caesar, d’origine inconnue). Sizaire (en rouge) est répandu surtout au sud de la Province de Luxembourg; en effet, plus de la moitié des 171 porteurs enregistrés en Belgique sont représentés à cet endroit sur la carte. L’autre moitié des porteurs est éparpillée dans toute la Wallonie. En France, une cinquantaine de porteurs de Sizaire est localisable dans le département du Nord. Zieser (en bleu) montre la plus grande concentration au Luxembourg, mais également 26 attestations éparpillées dans toute l’Allemagne.

10 L’allongement de la diphtonge [wa] > [uaː]

L’allongement de la diphtongue [wa] finale est un trait d’interférence répandu à l’oral, mais rarement exprimé par écrit. Ainsi, la lexicographie du luxembourgeois (LWB) ne nous fournit qu’un seul exemple: fr. pied du roi ‚unité de mesure dans la production des gants‘ > lb. Piduar, Pidua. La banque de données du projet LFA ne contient également qu’un unique exemple représentatif pour ce trait de germanisation.15

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Carte 19: Zieser (bleu), Sizaire (rouge)

Hottua (1880:21, 2009:25), Hottois (1880:1, 2009:0), Hottoi (1880:1, 2009, 0)

Hottua est la forme germanisée du nom d’origine Hottois. Ce dernier se réfère aux habitants de Hotte (wa. Houte) dans la Province de Luxembourg. Les différentes variantes issues du nom, traduisant les hésitations de la mise par écrit d’un nom d’origine alloglotte, peuvent être consultées dans un relevé agnatique en ligne.16 Citons parmi les nombreux exemples: 1711 Houtoy => 1769 Hottoau => 1803 Hottua. Hottua (en bleu) est un nom de famille qui ne se rencontre qu’au Luxembourg; en revanche, sa variante graphique Hotua (en rouge) n’existe que dans la Province de Luxembourg. Hottois (en jaune) est répandu en Wallonie ainsi que dans le département du Nord; toutefois, il fait possiblement référence à d’autres lieux du même nom (p.ex. 1399 au hottois, Limal, Brabant-Wallon, proposé par Germain-Herbillon 1996:541).

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Carte 20: Hottua (bleu), Hotua (rouge), Hottois (jaune)

11 La perte de la nasale, remplacée par une voyelle courte suivie de la vélaire [ŋ]

Si l’inventaire des voyelles en allemand est composé uniquement de voyelles orales, le français présente quatre voyelles nasales: [ɑ̃, ɛ̃, õ] et [image]. Dans les emprunts lexicaux, l’allemand du sud remplace la voyelle nasale par une voyelle orale suivie d’une consonne nasale, ainsi fr. [balˈkõ] < all. [balˈko:n], alors que dans le nord de l’Allemagne, l’emprunt est prononcé [balˈkɔŋ] (Meisenburg/Selig 1998:65). Des études sur la prononciation du français par des locuteurs allemands ont également montré des problèmes dans l’articulation distincte de [ɑ̃] et de [õ] (Haberl 2004). Or nous avons pu constater dans Muller 2012 que l’adaptation des nasales finales françaises dans un parler moyen allemand occidental suit une étonnante systématicité: les locuteurs de la langue réceptrice interprètent toujours de la même manière les phonèmes inconnus de la langue source. La voyelle nasale française est traduite par une voyelle orale suivie par la consonne nasale [ŋ]. En cela le luxembourgeois montre la même réalisation de l’interférence que celle constatée par Meisenburg/Selig 1998 pour l’Allemagne du Nord. Cependant, aucune confusion dans la distinction de [ɑ̃] et de [õ] n’a pu être relevée dans le corpus, ce qui s’explique probablement par le fait que le locuteur luxembourgeois, à défaut d’être bilingue, est exposé à un contact très étroit avec le français.17

← 91 | 92 → Tab. 1: Nasales françaises et leur adaptation en luxembourgeois / moyen allemand

françaisadaptation en luxembourgeois / moyen allemand occidental
ɑ̃ɑŋ
õoŋ / uŋ
ɛ̃eŋ / iŋ
imageeŋ / iŋ

Une carte représentant la localisation des noms français adaptés par perte de la nasale montre que le phénomène n’est pas exclusif au Luxembourg, mais s’y concentre:

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Carte 21: Perte de la nasale: Lallemang, Flammang, Lorang, Colling, Widong

En effet, ces interférences se retrouvent également en Allemagne, surtout dans la Sarre, ce qui contredit la division entre nord et sud faite par Meisenburg/Selig 1998. En France, ce sont certaines formes (surtout Lorang, Flammang) qui se rencontrent dans l’Est. Cependant, c’est la fréquence beaucoup plus élevée au Luxembourg de ce type de germanisation qui la rend caractéristique du paysage anthroponymique du Grand-Duché.

← 92 | 93 → 12 L’abaissement de [u] vers [o]

Toute une catégorie de germanisations, bien que concernant des noms particulièrement fréquents, n’entre pas tout à fait dans le cadre de la présente contribution, qui décrit des mécanismes de contact entre le français et le haut-allemand, car ces germanisations ne s’expliquent que par un contact entre le français et le moyen-allemand. Il s’agit de l’abaissement de [u] vers le [o], un changement phonétique s’étant opéré lors du passage du moyen-haut-allemand (Mittelhochdeutsch) au nouveau-haut-allemand-précoce (Frühneuhochdeutsch). Les noms français en contact avec le moyen-haut-allemand ont ainsi également été transformés: fr. Bourgeois > lb. Borjua, fr. Louche > lb. Losch, fr. Moulin > lb. Molling, fr. Mousson > lb. Mossong, fr. Toussaint > lb. Tossing, fr. Roussillon > lb. Rosseljong.18

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Carte 22: En bleu: Borjua, Losch, Molling, Mossong, Tossing, Rosseljong. En rouge: Bourgeois, Louche, Moulin, Moussson, Toussaint, Ro(u)ssillion

La représentation cartographique de ces quelques noms démontre la régionalité de ce phénomène pour les noms d’origine française. Cette image est attendue si l’on prend en considération la fréquence de l’abaissement [u] > [o] dans les noms d’origine germanique. En projetant les 12 noms les plus fréquents au Luxembourg montrant l’abaissement sur ← 93 | 94 → une carte (carte 23), la fréquence spécialement élevée au Luxembourg est saillante, même si le phénomène phonétique en soi est très présent surtout sur l’aire du bas-allemand.

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Carte 23: Scholtes, Wolter, Tholl, Hoss, Polfer, Schosseler, Schommer, Konz, Scholler, Strock, Stronck, Grotz

La transcription de l’abaissement dans les noms de famille à la fois d’origine germanique et romane est une caractéristique forte du paysage anthroponymique luxembourgeois.19

13 Conclusions

La localisation des noms de famille sur une carte permet d’affirmer le caractère régional des phénomènes de germanisation décrits; elle livre des pistes sur la localisation des ← 94 | 95 → zones de contact, elle met en relation des foyers de noms géographiquement éloignés, elle permet par la superposition de différents noms cartographiés d’affirmer, de rapprocher ou de mettre en doute des étymologies.

En rassemblant sur une même carte l’ensemble des noms germanisés présentés dans cette contribution, la distribution géographique très régionalisée est saillante. Le Luxembourg apparaît comme haut-lieu de la mise par écrit des adaptations phonétiques effectuées sur les noms de famille français; la carte ci-dessous regroupant tous les porteurs des noms germanisés du corpus renforce cette idée. Ce sont en effet moins les processus phonétiques d’adaptation qui sont spécifiques au Luxembourg, mais la fréquence de la fixation écrite de ceux-ci. Cette tendance à retranscrire des variations linguistiques non standard se montre également dans le traitement des régionalismes phonétiques.

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Carte 24: Représentation de l’ensemble des noms germanisés

Les raisons de cette perméabilité du standard écrit au Luxembourg est sans doute à chercher dans la tension entre la langue parlée et la langue standard de la mise par écrit des noms, à savoir l’allemand standard. Leur proximité linguistique crée facilement des interférences négatives en allemand qui semblent profiter d’une grande acceptabilité auprès des locuteurs et des administrations, ce qui explique le grand nombre de noms de famille reproduisant des régionalismes phonétiques. Les interférences dans les noms de famille ← 95 | 96 → d’origine française rencontrent la même acceptabilité, favorisée par le côtoiement quotidien du français et éventuellement une habitude des interférences linguistiques en général.

Une interrogation à poursuivre est celle de l’avancement de l’accent qui ne semble pas s’opérer systématiquement sur les noms lors de la germanisation, puisque certaines formes échappent à ce processus, comme notamment Larosch et Lavasch.20 Si l’on considère les autres noms de famille qui, en luxembourgeois, se terminent par une chuintante, nous y constatons l’avancement de l’accent: Parrasch, Delosch et Lepasch. Nous remarquons ainsi que les noms présentant l’avancement se terminent sur une chuintante issue d’une fricative sonore (ʒ > ʃ), alors que les noms dont le modèle français se terminait déjà sur une fricative sourde n’ont pas avancé l’accent lors du processus de germanisation. Cette règle ne se laisse toutefois pas généraliser à défaut d’un corpus plus grand, car déjà le lexique livre des contre-exemples comme fr. barrage < lb. Baraasch [baˈʀaːʃ]. Un facteur chronologique ne peut ainsi pas être exclu; l’âge des emprunts pourrait jouer un rôle.

La question qui accompagne la visualisation cartographique des noms est l’identification des zones d’emprunts, c’est-à-dire de l’endroit d’origine d’un nom de famille germanisé. Les cartes ne peuvent que donner quelques indications générales, surtout quand le modèle français est très répandu. Les noms-modèles à distribution géographique limitée sont les seuls dont l’origine du nom importé est bien sûr plus facile à cerner. Il semble évident que seule l’établissement des lignes agnatiques des différents porteurs pourrait livrer des indications plus spécifiques sur le lieu exact de l’éclosion du nom. La consultation des cartes confirme d’un côté que les noms proviennent des zones romanes limitrophes au Luxembourg, de l’autre côté elle révèle une relation entre le Grand-Duché et le sud-ouest de la France qui nécessite une investigation plus poussée. La cartographie des noms peut cependant mettre en relation des noms géographiquement proches, comme le démontrent le cas de Sigros et Sideniers, ou au contraire écarter des étymologies à cause de leur trop grand éloignement.

La visualisation de l’ancrage géographique des noms de famille par des cartes se confirme donc comme un outil complémentaire très utile pour l’analyse de l’étymologie.

Bibliographie

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← 96 | 97 → Debyser, Francis: La linguistique contrastive et les interférences. Dans: Langue française 8, 1970, p. 31–61.

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Meisenburg, Trudel/Selig, Maria: Phonetik und Phonologie des Französischen, Stuttgart, 1988.

Muller, Claire: Les noms de famille français du Luxembourg. Dans: Nouvelle Revue d’Ono-mastique, 2013/2, [à paraître].

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Weinreich, Uriel: Sprachen in Kontakt, Ergebnisse und Probleme der Zweisprachigkeits-forschung, München, 1977. ← 97 | 98 →

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1 Pour une présentation globale du projet et des corpus, ainsi que des outils et des conventions de cartographie, voir la contribution de Peter Gilles dans cet ouvrage.

2 „[…] eine Äußerung einige Elemente enthält, die zu einer anderen Sprache gehören als der Rest der Äußerung“.

3 „[…] die gegenseitige Einwirkung und Beeinflussung von Strukturen, die zwei verschiedenen Sprachsystemen angehören“.

4 C’est ce que Weinreich appelle le transfer.

5 „[…] die Art und Weise, wie ein Sprecher die Laute der einen Sprache […] nach dem Muster der anderen wahrnimmt und reproduziert […]. Interferenz tritt ein, wenn ein Zweisprachiger ein Phonem des Sekundärsystems mit einem des Primärsystems identifiziert und es bei seiner Hervorbringung als Laut den phonetischen Regeln der Primär-sprache unterwirft.“

6 Comparer aussi: fr. n.m. quartier › lb. n.m. Quärtchen, fr. n.m. cloutier › lb. n.m. Kläutchen (LWB). Pour une analyse plus détaillée de la spirantisation, voir Muller (2012).

7 Nous indiquerons à côté du nom le nombre d’occurrences du nom dans les deux corpus principaux du LFA (1880 et 2009).

8 Les exemples du lexique luxembourgeois sont repris, dans leur orthographe originale, du dictionnaire LWB, consultable en ligne sur infolux.uni.lu.

9 La lexicographie wallonne ne nous a malheureusement pas encore permis de découvrir d’attestations convaincantes. Alors qu’en fin de mot, [l] peut être non spirantisé dans certaines variantes du wallon: fr. famille = w. famil [famil]; mais fr. bouteille = w. botaye [bɔtɛj], en milieu de mot par contre, le [l] semble plutôt s’amenuiser: fr. paille = w. paye [paj]; fr. village = w. viyaedje [vijatʃ].

10 […] die im Deutschen allgemeine Auslautverhärtung aller stimmhaften Verschluß- und Reibelaute gar in einer Regel der deutschen Hochsprache niedergeschlagen [hat]“.

11 Parage, n.m. ‚Mode de détention particulier d’un fief entre frères afin de pallier les inconvénients du partage tout en présentant l’indivisibilité au fief, l’aîné seul prêtant hommage au suzerain et répondant des services au fief‘, TLFi.

12 Pour une meilleure lisibilité, les données sont exceptionnellement représentées par communes.

13 Schaak est cependant ambigu, surtout les occurrences dans l’Est de l’Allemagne pourraient s’expliquer par une autre origine, voir p.ex. Gottschald (1932: 334).

14 Signalons encore que quelques cas de confusion entre Sosson et Soisson, nom d’origine, peuvent être relevés dans Deltgen 2012, par exemple: 1721 Sosson => 1754 Soisson.

15 Ajoutons cependant les deux exemples relevés dans la base généalogique Deltgen 2012, Borjua et Dalua. Borjua ne peut être que la forme germanisée du nom très répandu Bourgeois (< a.fr. borgeis ‚libre habitant d’une ville, jouissant de certains privilèges‘), comme le démontre également le relevé généalogique qui atteste pour une même ligne agnatique: 1766 Borjua, 1795 Bourgeois. Nous retrouvons le même type d’attestation pour Dalua: 1852 Dalois, 1853 Dalua. Dalois est un nom rarement rencontré en France (20 naissances seulement entre 1891 et 1990); il se décompose en Alois et la préposition d’. La présence de la préposition plaide en faveur d’un nom marquant le lieu d’origine du porteur, par exemple les lieux-dits Alloy, département de la Meuse (attesté dans Gocel 201:3), et Les Allois (p.ex. département de la Haute Vienne), Buire-en-Alloy, département de la Somme. L’étymologie du toponyme se rapporte sans doute à a.fr. aloe ‚domaine héréditaire possédé en pleine propriété, exempt de toute redevance‘, TLFi.

16 https://sites.google.com/site/hottua/lenomhottua, consulté le 14.09.2011.

17 Ainsi, Bieritz 1971:98 a constaté dans son étude sur l’apprentissage du français par des étudiants de l’université de Bochum qu’après cinq ans d’études, les erreurs de prononciation ne concernaient plus les voyelles nasales.

18 Il existe une autre possibilité, mais que nous ne pouvons pas prouver, faute d’attestations. Le o dans la série des noms présentés a pu être transmis en luxembourgeois directement de l’ancien français (a.fr. borgeis, molin) via le français régional, par exemple le wallon.

19 Voir également la contribution de Cristian Kollmann dans ce volume.

20 Ajoutons Lagasche, nom de famille attesté uniquement en 1877 dans la base généalogique publique Deltgen 2012 et qui est la forme légèrement germanisée de Lagache. Ce nom, dont l’origine remonte à la forme picarde et normande l’agache < germ. agaza ‚pie‘, appartient à la catégorie anthroponymique des surnoms. Lagache est attesté dans le Nord de la France (606 naissances dans les départements du Nord et de Calais, entre 1966 et 1990); Lagace est plus rare mais également limité au Nord (7 naissances au niveau national entre 1966 et 1990).