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Projet en partage, partage sans projet

Les dimensions sociales et territoriales du projet

Edited By Pauline Bosredon and Frédéric Dumont

Projet en partage, partage sans projet ou partage comme projet : quelle est la dimension sociale du projet ? Comment pense-t-on le partage avant le projet, quels acteurs sociaux y participent, quand en sont-ils absents ? C’est sur ces éléments que se penche cet ouvrage qui traite de projets urbains, de catégories d’acteurs, d’implications participatives et d’effets sociaux localisés. Et quels effets ? Effets de sens, effets de pouvoir, effets sociaux et décalages effectifs entre objectifs affichés et réalités sociales parfois tenaces. Au nord comme au sud, pour mettre en œuvre le projet les moyens sont variés, les outils sont divers, de la suggestion à la contrainte, des « bonnes pratiques » aux processus autoritaires. Aucun projet présenté dans les textes de cet ouvrage n’inclut parfaitement la participation à la totalité du processus. Certains l’intègrent à leur méthodologie, avec des résultats plus ou moins effectifs mais des intentions claires, des acteurs identifiés et une temporalité bien définie. D’autres projets qui se présentent comme partagés sont bien moins formalisés, informels voire déguisés et font parfois l’objet de contestations et de contre-propositions. Dans tous les cas, c’est à l’issue du projet de territoire que l’on en mesure réellement la dimension sociale, l’objectif visé par ces projets n’étant pas nécessairement un espace partagé. En présentant des projets de natures différentes et à plusieurs échelles (requalification de l’espace public, amélioration de l’habitat, renouvellement urbain…), les sept chapitres de cet ouvrage abordent ainsi des enjeux variés de mixité sociale et de gentrification, de dé-paupérisation, de préservation de l’entre-soi et d’éviction brutale de certains segments de population.

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Introduction (Pauline BOSREDON et Frédéric DUMONT)

Introduction

Pauline BOSREDON et Frédéric DUMONT

Cet ouvrage est issu d’une partie des 20es Rencontres internationales en urbanisme de l’APERAU qui se sont déroulées à Lille du 18 au 22 juin 2018 sur le thème « Que reste-t-il du projet ? Approches, méthodes et enjeux communs », suivant cinq axes qui font l’objet de plusieurs publications : « Cadres, pratiques et processus » ; « Enseigner le projet ou par projet » ; « Numérique : quelles intelligences du projet ? » ; « Adaptation, résilience, réversibilité, transition : de nouveaux enjeux pour le projet ? » ; et enfin, « Projet en partage, partage sans projet : dimension sociale et territoriale du projet », dont cet ouvrage est l’objet.

Le colloque proposait de questionner le projet, notion multi-échelle omniprésente de l’urbanisme contemporain. Pensé comme étape obligatoire et concept opérationnel permettant l’action collective, le projet présente souvent une distance entre les intentions affichées au départ et ce qu’il devient finalement, manipulé comme instrument de leurre ou disparaissant totalement. Derrière l’apparence de la précision et de la technicité, le projet peut prendre tant de sens différents, sa plasticité est telle qu’il peut finalement servir n’importe quelle cause au gré des intérêts de ses promoteurs. « Projeter, c’est avoir la prétention d’organiser le territoire, à travers des outils de planification, normatifs et réglementaires, mais aussi prospectifs et projectuels, supports du débat local et qui donnent aussi à voir ce territoire. Le projet de territoire devient alors en soit un support de mobilisation pour ses acteurs, où le processus devient au moins aussi important que les représentations1. »

Dans l’axe consacré à la dimension sociale et territoriale du projet qui nous intéresse ici, on traite particulièrement de projets urbains, de ←13 | 14→catégories d’acteurs, d’implications participatives et d’effets sociaux localisés. « Projet en partage, partage comme projet, partage sans projet : quelle est la dimension sociale du projet ? Comment pense-t-on le partage avant le projet, quels acteurs sociaux y participent, quand en sont-ils absents ? Ces éléments peuvent indiquer la direction que prendra le projet et augurer de ses effets. Et quels effets ? Effets de sens, effets de pouvoir, effets sociaux et décalages effectifs entre objectifs affichés et réalités sociales parfois tenaces. Au nord comme au sud, pour mettre en œuvre le projet les moyens sont variés, les outils sont divers, de la suggestion à la contrainte, des “bonnes pratiques” aux processus autoritaires2. »

Le projet de transformation urbaine marque l’appropriation ou la réappropriation d’un territoire, qu’il s’agisse d’une appropriation matérielle (foncière, immobilière, des espaces publics, des espaces communs, commerciale, etc.) et/ou d’une appropriation symbolique pour des activités diverses, par la fabrication et la diffusion d’une image de quartier ou par le jeu de la dénomination des espaces. Cette image peut aussi correspondre à la projection futuriste d’un promoteur immobilier ou encore être dessinée par la mémoire sélective, le choix et la restitution des récits des habitants par les associations ou les pouvoirs locaux qui les utilisent pour argumenter et légitimer leur projet. L’image peut aussi être construite par la mise en scène d’événements émouvants et structurants (manifestations, occupations, fêtes…) qui deviennent alors constitutifs d’une mémoire de demain.

Le partage peut s’incarner dans la participation à la construction du projet. Le stade de la conception peut être basé par exemple sur le partage d’un patrimoine symbolique qui peut être construit ou conforté à cette occasion et donne alors son sens au projet. On observe par ailleurs un processus similaire dans le cas des contre-projets, des projets qui se construisent en opposition au projet initial, ou de façon parallèle. Ces contre-projets génèrent de la participation, de l’action collective et donc du partage.

Mais le partage peut aussi résider dans la recherche de la dimension sociale finalement projetée. Le résultat escompté du projet est alors le partage social de l’espace, l’utopie d’une véritable mixité sociale.←14 | 15→

La participation est une forme de partage du projet dans son déroulement (conception, mise en œuvre, évaluation), mais elle n’est pas systématique à toutes les étapes. Elle peut résulter d’une action participative spontanée, ou bien de la volonté du pouvoir politique ou d’un promoteur, dans un processus plus vertical. Elle peut aussi constituer une obligation réglementaire. Ces différents cas de figure correspondent à des espaces différents et des législations variées. La participation comme méthode du projet urbain peut ainsi être datée du début des années 2000 pour le cas de la France (loi SRU3 de 2000 puis loi ALUR4 de 2014), même si l’on peut remonter à de plus lointaines origines (notamment au mouvement autogestionnaire qui se développe après Mai 1968 et à plusieurs expérimentations locales de projets urbains participatifs dans les années 1980 et 1990). Le Code de l’urbanisme français prévoit ainsi depuis 2014 que l’élaboration d’un document d’urbanisme, la création d’une Zone d’aménagement concerté, tout projet d’aménagement ou de renouvellement urbain entraînant la modification substantielle du cadre de vie doit faire l’objet d’une concertation associant les habitants. Les modalités de cette concertation restent toutefois assez floues, de même que sa temporalité, et l’on constate qu’elle est rarement mise en œuvre très en amont du projet, au moment du diagnostic territorial ou de la programmation par exemple. Cette concertation réglementaire peut par ailleurs tout à fait s’entendre au sens de consultation publique, sans débat ni possibilité de prendre part au processus de décision. Dans tous les cas, si le maître d’ouvrage est dans l’obligation d’organiser une forme de consultation, il n’est jamais contraint d’en tenir compte. Au Brésil, la participation aux projets urbains trouve son origine dans le mouvement de lutte pour la réforme urbaine qui naît au début des années 1960 avant d’être étouffé durant les années de dictature. Il faut attendre la progressive ouverture démocratique de la fin des années 1970 et la création du Mouvement national pour la réforme urbaine (MNRU) pour voir s’affirmer les revendications sociales urbaines. Parmi les propositions de ce mouvement, qui furent partiellement intégrées à la Constitution brésilienne de 1988, figure la gestion démocratique des villes via la mise en place de conseils citoyens, de référendums ou encore d’initiatives législatives populaires. Cette gestion urbaine participative sera en partie reprise dans la loi fédérale sur le Statut de la ville en 2001.←15 | 16→

Quel que soit le contexte réglementaire, il existe différents degrés de participation dont le moindre est la non-participation des habitants, que les habitants ne soient pas invités à participer, ou qu’ils soient sélectionnés, que certains soient exclus du fait de leur position d’opposants politiques par exemple, ou que d’autres refusent de participer, par principe, par désillusion, par peur d’un jeu faussé ou encore par timidité sociale. La participation peut aussi ne pas être constante aux différentes étapes du projet et fluctuer en fonction des enjeux plus ou moins forts pour les habitants (par exemple lorsqu’il est question de démolition et donc de leur expulsion), en fonction du calendrier, de la lassitude qui s’installe parfois si le temps est long, si les désillusions se multiplient etc. Il ne suffit pas de décréter la participation pour que cette dernière soit effective. La participation est aussi parfois un leurre qui se rapproche de la manipulation. Dans d’autres cas, elle s’invite dans les débats là où on ne l’a pas prévue au départ, au cœur du projet ou en parallèle, et parfois en résistance au projet via des mouvements de contestation, des manifestations, voire la conception d’un contre-projet. Des contraintes légales existent, nous les avons exposées plus haut, mais la légitimité du projet est parfois perçue différemment par les habitants. Des rapports de force peuvent alors s’instaurer entre les différents acteurs (acteurs municipaux, associations, acteurs économiques, promoteurs, habitants) et peuvent évoluer au cours du projet pour permettre l’émergence de contre-projets et la recomposition de la dimension sociale du territoire.

Aucun projet présenté dans les textes de cet ouvrage n’intègre parfaitement la participation à la totalité du processus. Certains l’intègrent à leur méthodologie (Costa, Costa, Monte-Mor ; Chavassieux), avec des résultats plus ou moins effectifs (dans le quartier du Pile à Roubaix, les pouvoirs publics ont passé beaucoup de temps à monter des politiques participatives qui n’ont pas abouti). Certains lui substituent une assemblée fictive, une représentation figurée des usagers/habitants (Garcia Guillen). Certains ne prévoient pas d’intégrer les habitants ou, quand elle a été prévue, elle n’est pas ou peu mise en œuvre (Legroux, Britto, Cardoso). D’autres sont des projets non partagés, avec une représentation partielle des acteurs potentiels, et font l’objet de contestations (Bosredon, Dumont et al.) et de contre-propositions (Biehler). D’autres enfin sont des projets qui ne disent pas leur nom, issus d’un accord tacite entre des acteurs aux intérêts convergents (Teixeira de Andrade, Gomes de Mendonça).

C’est à l’issue du projet que l’on mesure réellement la dimension sociale du projet de territoire. Le partage in fine de l’espace, s’il a été ←16 | 17→proposé comme équitable, et c’est souvent le cas quand il revendique une certaine mixité sociale, ne l’est pas toujours dans les faits. Tous les articles évoquent des actions d’aménagement, de modification de paysages, d’implantation de nouveaux usages, etc., mais l’objectif visé par ces projets n’est pas nécessairement un espace partagé. Les projets sont divers quant à leur dimension sociale effective, il y a des projets qui l’affichent officiellement, avec des intentions claires, des acteurs identifiés, une méthode et une temporalité bien définie ; d’autres sont bien moins formalisés, informels voire déguisés.

Parmi les objectifs des projets qui affichent la mixité sociale, il existe souvent une volonté de dé-paupérisation (comme à Roubaix dans le quartier du Pile) mais aussi un désir inavoué de gentrification ou de recherche et de préservation d’un entre-soi. Ainsi certains projets concourent à l’exclusion de certains habitants considérés comme indésirables. Cette éviction peut se faire brutalement, par le biais de la rénovation urbaine et de la démolition du bâti existant pour des projets immobiliers ou commerciaux, ou pour la création d’espaces publics. Ces projets peuvent alors se heurter à l’hostilité des habitants quand ils prennent conscience de l’enjeu au moment de l’annonce de la démolition.

Il existe aussi des formes atténuées d’éviction liées au processus de gentrification enclenché par le projet malgré la méfiance légitime des habitants face à des opérations urbaines menées pourtant dans le cadre légal (Biehler). Les rénovations peuvent apparaître dans ce cas comme une « modernisation destructrice » qui assécherait la vie de quartier. La promotion de la mixité sociale peut alors être perçue comme une menace de remplacement des habitants ou des usagers.

Il y a enfin des projets pour que rien ne change dans la composition sociale du quartier, portés par des associations engagées pour la préservation d’une « identité » locale et d’un entre-soi comme à Santa Tereza (Teixeira de Andrade, Gomes de Mendonça). Ce type de projet est par essence propice aux comportements d’exclusion avec justifications identitaires (les « vrais » habitants contre les nouveaux venus).

Les différents chapitres de cet ouvrage présentent des projets de natures différentes (projets d’aménagement d’une place, d’un site ou d’un bâtiment, projets d’amélioration de l’habitat, projets de renouvellement urbain à l’échelle du quartier, conception partagée d’un document de planification), qui renvoient à des échelles différentes (logement, bâtiment, place, quartier, aménagement métropolitain).←17 | 18→

Dans un chapitre intitulé « Opposition et partage autour d’un projet pour l’émergence d’un espace public (Quartier de La Plaine à Marseille) », Alexandra BIEHLER analyse le réaménagement de la place Jean Jaurès, programmé dans le cadre de l’opération de renouvellement urbain « Grand Centre-Ville ». Elle montre comment la constitution d’un collectif de citadins a favorisé l’émergence d’un contre-projet catalyseur de nouveaux liens entre les usagers de la place et consolidant l’emprise territoriale symbolique du lieu.

Pauline BOSREDON, Frédéric DUMONT, Flavio CARSALADE, Annick DURAND-DELVIGNE, Diomira FARIA, Abdelhafid HAMMOUCHE et Frederico MARINHO proposent dans leur chapitre « Projet urbain, action culturelle et mixité sociale à partir de la comparaison de deux places : la Praça da Estação à Belo Horizonte et la place du marché de Wazemmes à Lille » une réflexion sur le projet, la culture et la mixité sociale à partir de la comparaison de deux places publiques et des projets qui les transforment. Ils en analysent le jeu d’acteurs, leurs motivations et leurs intérêts, et tentent de décrypter l’action culturelle publique et le rôle des associations pour proposer une réflexion sur la relation entre culture, mixité sociale et gentrification.

Dans leur chapitre « Une expérience de planification et de projet métropolitain et local au Brésil : possibilités de convergence et contrôle social », Heloisa COSTA, Geraldo COSTA et Roberto Luís MONTE-MÓR relatent une expérience de planification menée à l’Université de Belo Horizonte (UFMG) qui s’est déroulée en trois étapes : un plan métropolitain, un projet de macrozonage et la révision des plans directeurs locaux. Ils démontrent que la méthode collaborative qui articule société civile, institutions et université offre des possibilités d’adapter les politiques métropolitaines au niveau local.

Pauline CHAVASSIEUX, dans le chapitre « L’intégration du projet urbain dans un tissu ancien en déclin : le cas du quartier du Pile à Roubaix », s’interroge sur la volonté de conduire un « projet en partage » dans le contexte du Plan métropolitain de rénovation des quartiers anciens dégradés du Pile à Roubaix, qui se heurte à l’hostilité des habitants lorsque la démolition est annoncée. Cette réticence constitue alors un véritable frein à la mise en œuvre du projet.

Luciana TEIXEIRA DE ANDRADE et Jupira GOMES DE MENDONÇA, dans leur chapitre « Gentrification et conflits autour de la préservation d’un quartier historique », analysent les changements ←18 | 19→résidentiels et commerciaux qui ont eu lieu dans le quartier de Santa Tereza, à Belo Horizonte, à la lumière du concept de gentrification qu’elles décomposent selon la fonctionnalité résidentielle ou commerciale.

Dans « L’analyse des projets d’urbanisation au Complexo do Alemão à Rio de Janeiro : entre propositions prometteuses et résultats frustrants », Jean LEGROUX, Ana Lucia BRITTO et Luciana CARDOSO analysent l’un des projets d’urbanisation du PAC Favelas au Complexo do Alemão à Rio de Janeiro et s’interrogent sur la pertinence des changements apportés par le PAC face aux demandes initiales des habitants en matière de services urbains.

Pour finir, à travers l’étude d’un projet de grande bibliothèque initié au sein d’une intercommunalité, Émilie GARCIA GUILLEN, dans « Construire du commun et de la différence : un usage ambigu de la projection des usagers en mode projet », analyse les différentes formes que revêt la figuration des usagers et des usages et montre comment cette figuration contribue à modeler une culture commune au sein du projet.


1Extrait de l’appel à communication des 20es Rencontres internationales en urbanisme de l’APERAU.

2Extrait de l’appel à communication des 20es Rencontres internationales en urbanisme de l’APERAU, axe 1.

3Loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (2000).

4Loi pour l’Accès au Logement et à l’Urbanisme (2014).

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