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La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain

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Laure Anne Johnsen

Cet ouvrage fournit une description de l’expression de la sous-détermination référentielle par les désignateurs vagues en français. La sous-détermination référentielle est couramment attestée dans différents genres de discours, en particulier à l’oral non planifié (par exemple au moyen des expressions « ça/ce », « tout ça », « ils » non introduit, etc.). A partir d’une collection de données authentiques de sources diversifiées, l’auteur met en évidence les circonstances d’apparition des expressions vagues et présente une gamme de stratégies discursives auxquelles celles-ci répondent pour les besoins de la communication. Cet examen permet de dégager les conséquences théoriques de la prise en compte de ce vague référentiel, questionnant les limites des postulats d’identification ou de reprise textuelle bien implantés dans les théories sémantiques et les grammaires.

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Chapitre III Définition de la sous-détermination référentielle

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Chapitre III Définition de la sous-détermination référentielle

1. Introduction

Une idée communément partagée par les sujets parlants est que la langue sert à exprimer la pensée de manière claire et univoque. Tout flou sémantique ou toute interprétation ambiguë se voient dès lors jugés inopportuns et à éviter autant que possible. D’ailleurs, cette recherche d’univocité du sens semble relever d’une sorte de réflexe, aussi bien chez les usagers que chez les linguistes :

L’univocité est trop profondément et trop implicitement postulée, vécue comme une évidence pour qu’il soit senti nécessaire de l’énoncer, pour que la foi qu’on a en elle soit pleinement consciente. A cet égard la linguistique (c’est-à-dire ici la quasi-totalité des linguistiques, toutes écoles confondues) participe de cette conviction des sujets parlants. (Le Goffic 1982 : 84)

Prémisse inconsciente chez certains, le postulat de clarté n’est toutefois pas qu’implicite : il est régulièrement revendiqué par les philosophes, à l’instar de Descartes ou de Leibniz, qui rêvent d’une langue universelle idéalement univoque (Le Goffic 1981). Il s’ensuit que l’on voit régulièrement émerger diverses tentatives de remédiation au flou ou à l’ambiguïté, telles que les propositions de définitions de noms (lat. definitio nominis) d’Arnauld & Nicole (1662=1874 : 87 sqq.), le système de notation symbolique (Begriffschrift) instauré par Frege (1971) ou encore le développement de structures sous-jacentes en grammaire générative, où les transformations sont responsables d’« effets de dégénérescence » par disparition d’informations en surface (Harris 1976 : 57 cité par Fuchs & Le Goffic 1983). ← 193 | 194 →

Cette vision de la langue comme vouée à l’expression d’idées claires et univoques est pour le moins simpliste, ainsi que le regrette Lyons (1981 : 203) :

Not only is it frequently, and erroneously, associated with the view that all sentences have precise and determinate meanings ; it is based on the equally erroneous assumption that clarity and the avoidance of vagueness and equivocation are always desirable, regardless of what language game we are playing.

En effet, l’observation des faits langagiers montre que les phénomènes d’ambiguïté et de sous-détermination sont parties intégrantes de la langue et du discours, comme en témoignent les travaux de nombre de chercheurs (entre autres Crystal & Davy 1975, Le Goffic 1981, 1982, Fuchs & Le Goffic 1983, Fuchs 1996, Channell 1994, Jucker et al. 2003, Kaltenböck et al. 2010, Bat-Zeev Shyldkrot et al. 2010, 2014, 2016).

Nous proposons donc d’approfondir la question du « flou » qui peut concerner la référence aux objets-de-discours, susceptible de poser problème aux théories de la référence existantes. Après une caractérisation de la notion de sous-détermination et une délimitation de l’étendue des faits qui nous intéressent (§2), nous prenons soin de la distinguer de phénomènes apparentés (§3), puis nous en dégageons les circonstances et modalités d’apparition et évoquons quelques hypothèses sur son traitement cognitif (§4).

2. Caractéristiques de la sous-détermination

En matière de référence, les approches traditionnelles supposent que l’identification des référents est l’un des critères d’une communication réussie. Néanmoins, les échanges conversationnels ordinaires montrent plutôt que les locuteurs manient le degré de détermination référentielle en fonction de leurs objectifs discursifs. Ainsi, la manipulation de la granularité référentielle permet notamment de gérer le degré de saillance des objets, contribuant à la dynamique des représentations en ← 194 | 195 → M, laissant certains objets en retrait et en plaçant d’autres au centre de l’attention (Jucker et al. 2003). Elle permet en outre, comme on le verra, de créer des effets discursifs particuliers.

2.1 Sous-détermination et pertinence

Outre les situations où le locuteur ne dispose tout simplement pas d’informations précises à propos d’un référent évoqué (par simple ignorance, oubli, etc.), il existe des situations où il dispose de connaissances plus précises qu’il renonce à exploiter pour des raisons de pertinence (Sperber & Wilson 1986) : en effet, il peut estimer les coûts d’une telle détermination trop élevés, que ce soit à l’encodage ou au décodage, par rapport aux effets communicatifs escomptés. Inversement, l’interprète calcule de son côté, sur le même principe, uniquement un ensemble d’inférences rentables, renonçant à d’autres qui seraient pourtant possibles. C’est donc surtout sur un objectif de pertinence, plutôt que de vérité, que repose la variation du degré de détermination référentielle.

2.2 Une notion scalaire

La sous-détermination s’oppose à une situation de détermination référentielle, c’est-à-dire dans laquelle les objets évoqués sont identifiés et clairement opposables les uns par rapport aux autres. On parlera de sous-détermination lorsque surgissent des difficultés d’attribuer une valeur à une « variable » référentielle. Cela peut s’expliquer, au niveau des référents, par le manque d’attributs distinctifs (en particulier une dénomination, des propriétés typantes et discrètes). En parlant de sous-détermination, nous mettons en avant le caractère scalaire de la notion. S’il nous semble intuitif d’envisager une situation de détermination « complète », i.e. lorsqu’il est possible d’attribuer une valeur à un objet, il nous semble à l’inverse plus problématique de concevoir un objet totalement indéterminé. En effet, tout acte communicatif apportant au moins une ← 195 | 196 → information minimale sur l’objet auquel il renvoie dans M, nous jugeons plus adéquat de recourir à une notion en adéquation avec ce point ; dans le cas d’un acte énonciatif, l’expression au moyen de laquelle le référent est introduit de même que la prédication dont il fait l’objet fournissent de fait des indications à son propos : elles le déterminent forcément d’une certaine manière, même minimalement. C’est pourquoi nous recourons à la notion de sous-détermination plutôt qu’à celle d’indétermination.

Il faut rappeler qu’en tant qu’analyste, nous n’avons accès qu’à des traces du discours effectivement produit par des interactants : il nous est donc impossible de mesurer fiablement le degré de sous-détermination des objets en M. Nous ne pouvons de ce fait que nous appuyer sur les indications partielles à disposition, comme les indices verbaux, les inférences qu’on peut en tirer et parfois les métadonnées disponibles.

2.3 Types de sous-détermination

Dans cette étude, nous nous intéressons exclusivement à la sous-détermination susceptible d’intervenir dans le processus d’unification d’une variable avec un objet-de-discours. De fait, nous laissons de côté les procédés de sous-détermination se situant à d’autres niveaux, comme ceux se rapportant à des quantités, comme illustrés ci-dessous :

(205) voilà alors j’aimerais te poser quelques questions sur ton | _ | métier d’enseignant (ofrom)

(206) et moi j’ai travaillé dans le deuxième étage | _ | qui dans lequel y avait euh trente-trois résidents | _ | et puis on était environ huit aides-soignantes en temps normal (ofrom)

Dans l’exemple (205), le quantificateur quelques exprime la sous-détermination du nombre de questions à poser (on sait qu’il y en a plus qu’une, mais qu’elles sont jugées peu nombreuses). Le marqueur environ en (206) fonctionne quant à lui comme un approximateur (cf. infra §3.2) à l’égard du nombre d’aides-soignantes exprimé, conduisant d’emblée à en relativiser la précision. ← 196 | 197 →

De même, nous ne nous intéressons pas à la sous-détermination affectant les propriétés, comme ci-dessous :

(207) ouais pis c’est pas que je préfère lire que | _ | regarder un film mais pour les films qui sont assez compliqués et pis euh | _ | assez durs comme ça je trouve que c’est mieux un livre parce que sinon après c’est un peu | _ | ça c’est des fois un peu violent ou comme ça (ofrom)

Les expressions assez et un peu indiquent ici aussi la nécessité de relativiser les qualités respectives évoquées. Quant aux occurrences de (ou) comme ça, c’est plutôt sur leur adéquation lexicale que semble porter la fonction mitigatrice (Béguelin & Corminboeuf 2017).

D’autre part, certaines expressions sont spécifiquement dédiées à l’introduction d’une variable sous-déterminée ou quelconque. C’est le cas d’un certain nombre de pronoms dits « indéfinis » (cf. infra §3.1) :

(208) y a aussi l’habitude parce que quelqu’un qui travaille d’une semaine à l’autre | _ | de temps en temps chez lui | _ | ou bien quelqu’un qui en fiche pas une et pis qui qui fait | _ | que son travail à à la leçon ça s’entend parce qu’en général on retrouve un petit peu l’instrument | aux mêmes endroits qu’où on l’a laissé avant (ofrom)

Le pronom quelqu’un (mais aussi quiconque, quelque chose, n’importe qui/quoi, quoi que ce soit, je ne sais qui/quoi, certains, d’aucuns, etc.) manifeste à travers son signifié même la nature sous-déterminée de la variable introduite et l’inutilité de saturer celle-ci.

Bien que ces expressions soient au cœur du domaine de la sous-détermination, nous avons choisi de nous pencher uniquement dans la présente étude sur le cas des pointeurs référentiels (ou désignateurs), car ils ont ceci d’intéressant qu’ils donnent lieu à une forme de conflit entre l’instruction d’unification véhiculée et l’opération même d’unification.

Avant de distinguer les différents cas de figure de sous-détermination, précisons ce que nous entendons par « anaphore ». L’opération anaphorique canonique correspond à un type d’unification non problématique : un objet déterminé est introduit à un moment donné en M, puis une énonciation ultérieure instancie une variable à unifier avec celui-ci (ce processus reposant, comme on l’a vu, sur un calcul inférentiel ← 197 | 198 → à partir d’indices de divers ordres). En dehors de cette situation, on peut distinguer plusieurs types de dissension entre l’instruction d’unification de la variable et sa saturation.

Berrendonner (2016) recourt à la notion de variables provisoires pour désigner « une classe particulière de référents sous-spécifiés, qui ne satisfont pas à l’exigence conventionnelle de pertinence optimale, et dont l’introduction dans M crée par conséquent un état non stable du savoir partagé ». Pour le cas des pointeurs référentiels, on peut en relever un premier type, traditionnellement appelé « cataphore » :

(i) L’unification de la variable sous-spécifiée est différée :

(209) Vous l’avez tous remarqué… Comment d’ailleurs ne pas le remarquer ? Dans certaines zones d’Épinay-sur-Seine, nos rues, nos trottoirs et nos espaces publics sont occupés par d’importants chantiers. (ciculaire communale, Épinay-sur-Seine, mai 2011)

Dans cet exemple, la variable sous-déterminée est introduite à travers deux occurrences pronominales, avant qu’une énonciation ultérieure vienne l’instancier. Le procédé de cataphore crée ainsi un état instable de M, perçu comme un effet stylistique d’attente (ibid.) Dans ce cas, l’instanciation de la variable provisoire est simplement différée.

Il existe un autre type de variable provisoire :

ii) L’objet faisant défaut pour l’identification demande à être inféré, mais le calcul à partir des indices contextuels « n’aboutit généralement qu’à cerner une classe floue de valeurs possibles, plus ou moins vraisemblables » (ibid.) :

(210) après on débarrasse après nous on a une pause de vingt minutes on fait la | pause café tout ça | _ | après on se déba/ on arrive on débarrasse d/ les déjeuners (ofrom)

Dans ce cas, il est possible d’inférer d’autres objets en relation avec ‘faire la pause café’, par exemple {… ‘discuter’, ‘fumer une cigarette’, ‘aller aux wc’, ‘faire des sudokus’, etc.}. Cependant, dans le procédé de référence à l’œuvre ci-dessus (qui fera l’objet du chapitre V infra), il y a de bonnes raisons de penser que l’inférence des valeurs potentielles ← 198 | 199 → par l’interprète est court-circuitée par l’application du principe de pertinence : autant le locuteur, en utilisant un tout ça sur le mode allusif, juge trop coûteux de détailler davantage le référent en vue de ses objectifs, autant l’interlocuteur estime le traitement inférentiel cognitivement peu rentable. En fait, tout ça évoque ici un « faisceau d’objet » au sens de Grize (1990 : 78), c’est-à-dire un ensemble d’éléments hétérogènes (propriétés, relations et schèmes d’action) attachés à un objet donné (ici le référent ‘pause café’). Grize considère que toute introduction d’objet ouvre simultanément une classe-objet, autrement dit les éléments hétérogènes qui lui sont attachés et qui ont « affaire » les uns avec les autres. A cet égard, il faut noter que cette notion de classe-objet se distingue radicalement de la conception mathématique de « classe » impliquant des membres homogènes. Quoi qu’il en soit, la référence de tout ça, tout en s’apparentant allusivement à une classe-objet, demeure ici relativement sous-déterminée.

On peut enfin relever un dernier type de difficulté surgissant dans le processus d’unification d’une variable, qui se distingue des deux cas précédents par le fait qu’il n’implique pas de variable provisoire, du moins dans le même sens que précédemment :

iii) L’objet supposé manifeste se montre en fait présent dans M au moment du pointage, mais l’expression référentielle, typiquement une expression dite « résomptive », renvoie à une partie mal délimitée du réseau référentiel en construction :

(211) Bon moi j’ai travaillé mais vous me direz euh. Dans des conditions euh agréables euh j’avais mes horaires je me rapportais du travail à la maison. Tout ça était tellement souple que j’étais quand même beaucoup avec les enfants. Mais euh je sais pas si ils s’en sont tellement aperçus hein. (pfc)

Le clitique oblique en169 renvoie bien à un objet préalablement introduit dans M, mais cet objet se montre composite, lui-même constitué d’individus hétérogènes et de relations entre eux, dont certain(e)s sont à inférer (cf. ici aussi la notion de classe-objet) : il renvoie ainsi à un sous-graphe de M, dont pour rappel, l’architecture peut être représentée sur le mode ← 199 | 200 → « gravitationnel » (cf. supra Ch.I §4.6.3 et §6.3.4). En tenant compte des indications sémantiques véhiculées par le verbe recteur (s’apercevoir de qqc), on peut interpréter en non seulement comme le temps passé par la locutrice avec ses enfants, mais peut-être aussi comme la flexibilité de travail dont elle bénéficiait, le privilège de sa situation, etc. Dans ce cas aussi, une part d’incertitude demeure, en particulier au niveau de la composition et des limites du sous-graphe concerné. Comme dans le cas précédent, tout porte à croire que le référent est traité en gros et que le calcul de la teneur détaillée ou des frontières de l’objet n’est pas jugé pertinent.

Dans la suite de ce travail, nous nous concentrerons sur ces trois types de sous-détermination, pour rappel : i) le cas de mise en suspens de l’instanciation d’une variable ; ii) le cas où l’objet avec lequel unifier la variable n’est pas présent et dont l’inférence, du fait de son incertitude, laisse l’objet sous-déterminé ; iii) le cas où l’objet est manifestement présent, mais où la sous-détermination porte davantage sur sa composition et sa délimitation.

3. Notions voisines

Comme on a pu s’en apercevoir en restreignant le domaine d’observation, certaines notions se rapprochent de celle de sous-détermination, sans toutefois que leurs extensions respectives se recouvrent. C’est notamment le cas des notions de référence indéfinie (§3.1), d’approximation170 (§3.2), d’ambiguïté (§3.3) et autres phénomènes apparentés à celle-ci comme l’ambivalence (§3.4) ou encore l’opposition transparence vs opacité (§3.5). Dans un sens courant, toutes évoquent en effet quelque chose de flou ou d’imprécis et s’opposent ensemble à l’idée d’univocité du langage. Il nous paraît dès lors important de nous situer plus précisément par rapport à ces notions. ← 200 | 201 →

3.1 Référence indéfinie

La notion de référence indéfinie se rapproche de celle d’indétermination référentielle, en ce qu’elles renferment toutes deux l’idée qu’on ne peut associer une valeur stable à une variable. Sur ce point, les notions se recouvrent. Mais la notion d’indéfini est en outre exploitée pour cerner des catégories grammaticales traditionnelles, à savoir des « articles » (un/e, des) et autres déterminants (quelque/s, plusieurs, aucun, chaque, nul, etc.), ainsi que des pronoms du type quelqu’un, quelque chose, chacun, personne, rien, on, etc. A ces derniers, on peut encore ajouter d’autres classes dites indéfinies comme les adverbes quelque part, nulle part, jamais, etc. (Haspelmath 1997). Du fait de cette hétérogénéité, la classe des indéfinis a souvent été cataloguée de « fourre-tout » (entre autres Arrivé, Gadet & Galmiche 1984, Flaux & De Mulder 1997, Schnedecker 2017).

Notre enjeu étant d’étudier les pointeurs dont on ne parvient à unifier la variable malgré l’instruction qu’ils comportent (cf. supra §2.3), la notion d’indéfini est à différencier de notre objet d’étude. En effet, la plupart des formes dites indéfinies introduisent, au contraire, explicitement une variable sous-déterminée, sans instruction de saturation. Néanmoins, on verra que l’usage de certaines expressions étudiées dans les parties empiriques de ce travail171 se rapproche à certains égards de l’emploi de l’une ou l’autre forme dite indéfinie. Dans ce cas, nous n’hésiterons évidemment pas à examiner de plus près leurs rapports (cf. infra Ch.VI §3.4.2).

3.2 Approximation

D’après le TLFi, une approximation est, au sens mathématique, une « opération par laquelle on tend à se rapprocher de plus en plus de la valeur réelle d’une quantité ou d’une grandeur sans y parvenir rigoureusement. » Dans la langue courante, elle représente une « évaluation approximative172 d’un nombre, d’un chiffre, d’une distance, d’une date, ← 201 | 202 → etc. » et par extension de sens, simplement le « caractère d’une chose lorsqu’elle n’offre qu’une exactitude relative ».

Selon Bat-Zeev Shyldkrot et al. (2010 : 3), le point commun de ces significations est « l’approche évaluative ou imprécise et l’écart par rapport à une exactitude rigoureuse », comme l’illustrent les propos de Valéry ci-dessous :

(212) C’est faute de le savoir [le langage des dieux] que l’homme ou que l’être de l’homme, a créé ces approximations : les larmes, le sourire, le soupir, l’expression du regard, le baiser, l’embrassement, l’illumination du visage, le chant spontané, la danse… (Valéry, Mauvaises pensées et autres, 1942 < TLFi)

Les énoncés contenant des marqueurs d’approximation posent des problèmes aux logiciens, qui ne parviennent pas à leur attribuer une valeur de vérité dans le système binaire vrai-faux :

(213) Sam is approximately six feet tall (Sadock 1977 : 434).

Sadock (1977) évoque la solution consistant à recourir à la théorie des ensembles flous173, où la notion de vérité est appréhendée en termes scalaires, le but étant de déterminer par des algorithmes jusqu’à quelle distance l’estimation garantit la vérité de l’énoncé. L’auteur reste néanmoins sceptique envers cette approche vériconditionnelle174 et privilégie ← 202 | 203 → une analyse pragmatique selon laquelle le rôle d’un marqueur d’approximation est simplement de relativiser le sens d’un énoncé :

the role of an approximator in the pragmatic theory is to trivialize the semantics of a sentence, to make it almost unfalsifiable, to hedge in a genuine sense. (ibid. : 437)

Autrement dit, il attribue une fonction mitigatrice à ce type de marqueur : une approximation ne s’évalue pas en termes de valeur de vérité car elle est d’emblée présentée comme « a purposely, and unabashedly inaccurate statement » (ibid. : 434). Il traite l’emploi d’approximateurs via la maxime conversationnelle de quantité (Grice 1975) enjoignant de n’en dire ni plus ni moins que requis.

Dans une approche pragmatico-interactionnelle, les marqueurs d’approximation ont ainsi été considérés comme réduisant l’engagement du locuteur à l’égard de son propos, lui permettant par la même occasion de ménager sa face dans l’échange. Les marqueurs d’approximation peuvent se répartir en deux classes (Vaguer 2010) : ceux qui s’appliquent à une quantité, la présentant comme non extensive (environ, à peu près, presque, etc.) (cf. supra l’exemple (206)) et ceux qui portent sur une dénomination (plutôt, sorte de, genre de, espèce de, plus exactement, etc.), relativisant son adéquation. Au vu de (207), nous ajouterions une troisième classe de marqueurs, qui porte sur les propriétés.

Les marqueurs d’approximation ont été rapprochés des marqueurs de modalité épistémique (Le Querler 1996 : 74 sqq.) tels que peut-être, paraît-il, je pense, etc. qui réduisent le degré de certitude à l’égard d’un contenu asserté :

(214) ben voilà ben avec lui ben j’ai j’ai dû partir vraiment à zéro il savait pas tenir ses baguettes il avait pas de batterie je crois même | _ | à la maison (ofrom)

En modalisant son énoncé par l’usage d’un verbe parenthétique, le locuteur en réduit la force illocutoire et par la même occasion, les risques d’objection(s) qu’il encourt contre son propos.

Les deux types d’expression (marqueurs modaux et marqueurs d’approximation) relèvent ainsi d’une stratégie de mitigation ou d’atténuation (Caffi 2007), au niveau du contenu d’un énoncé, au niveau ← 203 | 204 → de la relation entre un locuteur et son énonciation et au niveau interpersonnel. On voit par là que les faits qui relèvent de l’approximation (ou la modalité épistémique) ne recouvrent pas, a priori175, ceux que nous avons délimités pour notre étude de la sous-détermination, qui concernent les objets-de-discours (et non leur quantité ou leur attribut de dénomination). Cela se traduit notamment par l’examen de classes de marqueurs différentes : tandis que l’approximation est essentiellement appréhendée à travers le cas de modifieurs ou de quantificateurs, nous nous intéressons principalement à des marqueurs nominaux ou pronominaux.

3.3 Ambiguïté

Dans l’usage courant, on recourt fréquemment à la notion d’ambiguïté pour décrire une situation discursive confuse, vague, dont l’interprétation est incertaine (Fuchs 1996 : 13). Or, en linguistique, on s’efforce de mettre sous cette notion un contenu plus fonctionnel :

L’ambiguïté linguistique se caractérise comme une alternative entre plusieurs significations mutuellement exclusives associées à une même forme, au sein du système de la langue. (ibid.)

A partir de cette définition, Fuchs distingue l’ambiguïté virtuelle, où le contexte linguistique sélectionne l’interprétation adéquate parmi les significations potentielles concurrentes, de l’ambiguïté effective, où le destinataire est véritablement confronté à un choix insoluble. Ainsi, dans les énoncés suivants, le premier sera considéré comme un cas d’ambiguïté virtuelle, résolu par le contexte linguistique, tandis que dans le second, l’interprétation demeure bloquée jusqu’à la fin de la phrase : ← 204 | 205 →

(215) Les croque-morts déposèrent la bière dans le corbillard (ibid. : 12)

(216) Comme il faisait très chaud le jour de l’enterrement, on sortit la bière (ibid.)

Selon Fuchs, le nom bière, dans l’exemple (215) s’interprète hors contexte avec la signification de ‘cercueil’, tandis que dans (216), il n’est pas possible de trancher entre ce même usage ou celui du substantif homonyme signifiant un type de boisson alcoolisée. Cette distinction est toutefois discutable au vu de ces exemples, la lecture proposée pour (215) n’excluant pas la possibilité de l’autre interprétation. A l’inverse, en (216), on peut supposer que la structure argumentative oriente vers une lecture préférentielle (la relation de cause à effet qu’on peut dégager entre la chaleur et le fait de boire de la bière). En fait, Channell (1994) relève à juste titre qu’en discours, les situations d’ambiguïté effective ne sont pas courantes : les participants d’une conversation se rendent rarement compte que plusieurs interprétations sont possibles. En effet, le contexte au sens large, i.e. linguistique – y compris la prosodie – situationnel, le savoir encyclopédique ou les inférences qu’il est possible de tirer, oriente généralement vers l’une des interprétations. D’ailleurs, Fuchs ramène l’ambiguïté à un phénomène propre au système de la langue, tandis qu’elle place la sous-détermination au niveau du discours (ibid. : 23).

Dans les deux cas néanmoins, on rencontre une situation d’indécision à un moment donné : dans le cas de l’ambiguïté effective en discours, l’indétermination vient de l’impossibilité de choisir entre plusieurs significations elles-mêmes déterminées. Dans les cas que nous étudions, la sous-détermination se situe dans la difficulté d’attribuer une valeur référentielle à la variable introduite. Fuchs (1996 : 24) recourt à une comparaison parlante pour distinguer les deux cas de figure : elle rapproche l’ambiguïté d’images susceptibles d’être perçues de plusieurs manières, mutuellement exclusives, telle la fameuse illusion d’optique amenant à reconnaître tantôt le portrait d’une vieille femme, tantôt celui d’une jeune fille. Quant à la sous-détermination, elle est illustrée par le cas d’images floues représentant une seule situation, mais aux contours indistincts. On pourrait être tenté de prolonger l’analogie de Fuchs en ← 205 | 206 → remarquant que l’image est généralement réalisée à dessein dans le premier cas, mais involontairement dans le second cas. Cependant, Fuchs relève nombre d’ambiguïtés « non contrôlées »176 ; à l’inverse, la référence à une situation floue peut être délibérée et répondre à certains besoins, comme le remarque Wittgenstein (et comme on le verra d’ailleurs dans la suite de ce travail) :

Ja, kann man ein unscharfes Bild immer mit Vorteil durch ein scharfes ersetzen ? Ist das unscharfe nicht oft gerade das, was wir brauchen ? (Wittgenstein 1953 = 2011 : §71)

Nous nous relativiserons cependant dans la suite de ce travail l’idée de « substitution » sous-jacente évoquée par Wittgenstein, une représentation sous-déterminée n’étant pas (toujours) à considérer comme un substitut d’une représentation déterminée.

Mentionnons pour finir encore deux acceptions du terme « ambiguïté » relevées par Le Goffic (1983 : 77) : celle d’« incomplétude de la signification », notamment adoptée en analyse littéraire, en psychanalyse ou en sémiotique, où « le potentiel de signification d’un énoncé ou d’un texte n’est jamais épuisé ». Ainsi, une séquence donnée renfermerait un nombre d’interprétations infini. L’auteur évoque enfin une acception de l’ambiguïté située au niveau de l’échange discursif, appréhendée comme le décalage d’encodage et de décodage entre le locuteur et l’interlocuteur : on ne peut jamais être sûr qu’il y ait coïncidence entre le sens visé par l’un et celui interprété par l’autre. Dans ce cas, nous ne parlerons pas d’ambiguïté mais de méprise ou de dissension sur le contenu de M.

En somme, nous pouvons retenir de cette mise au point que l’ambiguïté en linguistique se distingue de la sous-détermination telle que nous l’entendons par le fait qu’elle se situe au niveau sémantique, et non au niveau référentiel. ← 206 | 207 →

3.4 Ambivalence

Le Goffic (1982) distingue l’ambivalence de l’ambiguïté pour les cas qui, tout en présentant une pluralité de significations, se prêtent mal à l’exclusivité stricte d’une interprétation au détriment de l’autre. Dans le cas de l’ambiguïté, l’activation d’une signification annule la possibilité d’activer l’autre (les autres) signification(s). Selon Le Goffic, dans certaines situations, il est pourtant difficile de distinguer entre deux interprétations exclusives. Il recourt alors à la notion d’ambivalence pour décrire des cas où des significations a priori distinctes sont simultanément en vigueur. Issu de la psychanalyse, le concept désigne « la présence simultanée de deux composantes de sens contraires » (p. 86), dont le domaine de prédilection est celui des sentiments.

Exploitée au niveau sémantique, la notion permet de faire coexister plusieurs sens en principe contradictoires, soit en les activant chacun dans leur totalité, soit en en faisant un produit mixte ou intermédiaire. L’exemple des syllepses peut servir à illustrer cela, comme dans Il n’y a pas de différence entre un coiffeur et un peintre, ils peignent tous les deux. (p. 93) : l’occurrence peignent, du fait de l’homonymie qu’elle manifeste, est susceptible d’activer simultanément le sens des verbes peindre et peigner. Le Goffic évoque encore l’exemple d’unités lexicales à l’origine homonymes dont les sens ont fusionné (le verbe errer < lat. errare et < lat. iterare (p. 94) ou enfin le cas de l’adverbe encore, dont les valeurs durative et répétitive peuvent se cumuler (j’écris encore deux pages et je te rejoins) (p. 97). Autrement dit, le terme d’ambivalence est employé dans des situations de plurivocité où le principe d’alternative ne s’avère pas adéquat. Fuchs (1996) parle d’ailleurs dans ces cas « d’indétermination » ou de « plurivocité sans ambiguïté » (p. 31), phénomène qu’elle décrit ainsi :

Plusieurs significations sont données à comprendre comme co-possibles ; […] le contexte conduit à arrêter l’interprétation en-deçà d’une distinction tranchée entre plusieurs significations de même niveau : ce qui est donné à comprendre se situe à mi-chemin entre plusieurs significations, participe un peu de toutes, neutralise leurs différences. (p. 30) ← 207 | 208 →

On peut rapprocher ici la conséquence référentielle des indices sémantiques contradictoires de l’ambivalence, qui peuvent contribuer à évoquer des objets indiscrets (Ch.I §3.3). Néanmoins, la difficulté d’attribuer une valeur référentielle ne résulte pas du défaut d’attributs distinctifs comme dans les cas de la sous-détermination, mais plutôt d’un amalgame de propriétés contradictoires.

3.5 Interprétation transparente vs opaque

On peut encore relever un cas particulier d’ambiguïté, dite parfois logique, distinguant une interprétation transparente d’une interprétation opaque (Quine 1960) :

(217) Nancy veut épouser un Norvégien. (Fuchs & Le Goffic 1983 : 112)

Dans son interprétation transparente, l’énoncé dit de Nancy qu’elle veut épouser un individu qui se trouve être norvégien ; dans une lecture opaque, on comprend que Nancy veut devenir femme-de-Norvégien. Ces deux significations donnent lieu, selon les cadres théoriques respectifs, à des formes logiques distinctes, de même qu’à des structures profondes différentes. On explique généralement la différence d’interprétation par le fait que le SN un Norvégien peut être attribué à des énonciateurs distincts, à savoir, le locuteur même de l’énoncé (1ère interprétation) ou le personnage de Nancy lui-même (2e interprétation). Dans le premier cas, on dit que l’expression est transparente puisqu’elle laisse transparaître le point de vue du locuteur (comme dans le célèbre Œdipe veut épouser sa mère) ; on dit qu’elle est opaque lorsque c’est l’individu concerné (ici Nancy) qui est responsable de l’emploi du SN (Charolles 2002 : 99).

Néanmoins, cette explication n’est pas totalement convaincante étant donné que l’ambiguïté du SN un Norvégien demeure lorsqu’il n’y a qu’un énonciateur, comme dans l’énoncé je veux épouser un Norvégien. Il faudrait plutôt rechercher la source du problème au niveau des types de verbes concernés et de leur capacité à ouvrir des champs d’interprétations variés pour les SN indéfinis du type un N. En effet, si l’on ← 208 | 209 → remplace par exemple le verbe vouloir+inf. avec le verbe savoir+que P (Nancy sait qu’elle épouse un Norvégien) l’ambiguïté disparaît. Malgré l’intérêt de la problématique, nous laissons aux sémanticiens le soin d’approfondir ce champ d’étude très spécifique.

4. Emergence et traitement de la sous-détermination

Dans cette section, nous tentons de cerner un certain nombre de facteurs déterminants dans l’émergence de la sous-détermination (§4.1), puis nous examinons la notion de sous-spécification sémantique, fréquemment à l’origine de situations de sous-détermination (§4.2). Pour finir, nous présentons quelques pistes sur le traitement cognitif de ce type d’information (§4.3).

4.1 Motivations de la sous-détermination

On peut s’interroger sur les causes de l’introduction en M d’une représentation sous-déterminée. Crystal & Davy (1975 : 111–112) mettent au jour un certain nombre de facteurs pour expliquer le « vague lexical » dont ils constatent la fréquence dans les conversations familières et qu’ils jugent partie intégrante de ce genre de parole. Ils distinguent ainsi :

a) Une défaillance de la mémoire

b) L’absence de dénomination adéquate ou ignorance de la dénomination

c) L’absence de pertinence de la précision étant donné le sujet de conversation

d) Le choix délibéré d’un terme imprécis pour maintenir l’atmosphère décontractée ← 209 | 210 →

Il nous semble que ces paramètres intuitifs peuvent être répartis selon leur caractère accidentel (en gros, l’ignorance : a, b), ou stratégique (en lien avec la pertinence : c, d). Les facteurs proposés par les auteurs relèvent simplement d’un constat général sur l’émergence du vague lexical, mais ne sont ni présentés comme le fondement d’une typologie élaborée, ni véritablement argumentés, ni systématiquement illustrés. Il nous semble ainsi que cette liste pourrait servir de base à une typologie plus rigoureuse, couplée à quelques-uns des rendements mis au jour par Béguelin (1997a et b). Nous proposons donc d’examiner quelques exemples révélateurs d’autres aspects déterminants :

(218)  Sous prétexte que j’avais laissé entrer quelqu’un qui ne faisait pas partie du personnel, votre ami Walter en l’occurrence, ils m’ont menacé de me licencier en invoquant une faute professionnelle grave.

Mais qui ça « ils » ?

Ceux qui financent l’observatoire, notre gouvernement.

Enfin, Martyn, cette visite était parfaitement anodine, et puis Walter et moi sommes tous deux membres de l’Académie, cela n’a aucun sens ! (M. Levy, La première nuit, p. 239–240)

Le locuteur de la première réplique recourt au pronom sous-spécifié ils pour évoquer l’agent impliqué dans un procès, soit qu’il juge, à tort en l’occurrence, son identité évidente, laissant le soin à son interlocuteur de l’inférer (O2, cf. supra Ch.I §6.3.6), soit qu’il la juge non pertinente, prévenant d’éventuels coûts de décodage (O1). Dans tous les cas, il y a divergence entre les interlocuteurs sur le contenu courant de M, étant donné la demande d’identification consécutive, à laquelle le locuteur satisfait, mettant un terme à l’état instable ainsi créé. Au vu du climat de crainte décrit (le rôle menaçant du référent), des inférences qu’on peut tirer à partir de l’identité révélée après coup du référent ainsi que du genre discursif, il y a de bonnes raisons de considérer que l’emploi de ils procède d’une stratégie d’évitement, visant à taire le nom d’un référent jugé néfaste (conformément à O5, pour rappel, la sauvegarde des faces).

Dans le même genre, l’exemple ci-dessous met en jeu la désignation d’un référent momentanément sous-déterminé, manifestement également au profit de O5 : ← 210 | 211 →

(219) [Quelques jours après l’annonce de la disparition imminente d’un hebdomadaire romand] Depuis quelques jours, tout le monde ne parle que de ça autour de moi. De la liste. La nôtre. Nous sommes comme les autres, et j’imagine que ce serait la même chose dans un autre boulot […]. Mais piocher 37 noms, c’est tellement laid, ça doit être un pari que l’on a perdu, sans même savoir de quoi il s’agissait. (Le Temps, 08.02.17, Chronique Ma première fois)

Ce qui motive le caractère d’abord sous-déterminé du référent désigné par ça, c’est son caractère tabou, qui s’explique en aval par la révélation de son identité, à savoir une liste de noms de personnes à licencier. Le pronom est visiblement employé en « deixis mémorielle177 » (Fraser & Joly 1980), c’est-à-dire qu’il renvoie à un référent évident dans l’esprit du locuteur – d’où un effet potentiel d’empathie – mais non disponible en M au moment du pointage.

Dans l’exemple ci-dessous, la locutrice justifie son intérêt pour les journaux dès son plus jeune âge et désigne, dans un discours direct, un objet dont elle n’a, au moment de l’énonciation rapportée, pas connaissance :

(220) depuis toute petite tu sais il me semble que j’ai voulu m’intéresser euh | _ | tout ce qu’y avait dans les journaux enfin je prenais le journal je le lisais | % | c’est quoi ça enfin (ofrom)

Ici, l’ignorance responsable de la sous-détermination ne se situe pas forcément au niveau lexical, seul niveau évoqué par Crystal & Davy (1975), mais probablement au niveau encyclopédique : c’est parce que la locutrice ne connaît pas, au moment où est supposé s’ancrer le discours mimé, tel ou tel sujet, concept, fait, etc., évoqué dans les journaux qu’elle utilise les pointeurs c’ et ça pour le désigner. D’ailleurs, l’emploi de ces désignateurs token-réflexifs surmarquent ici la discontinuité entre le discours citant et cité (Béguelin 1997b), permettant au destinataire d’adopter le point de vue de l’enfant qu’était la locutrice au moment des faits rapportés. ← 211 | 212 →

La sous-détermination en jeu dans l’exemple suivant peut s’expliquer par l’absence d’une catégorisation adéquate existante pour le référent mais aussi par nonchalance (O2) ou non pertinence d’une étiquette plus spécifiée (O1) :

(221) donc on a donc on s’est déplacés avec nos valises pour trouver notre euh notre hôtel | _ | et pis euh sinon | _ | après avoir déposé les trucs on a petit-déjeuné (ofrom)

Il est difficile de savoir si l’emploi du SN les trucs ne fait que rappeler l’objet ‘les valises’ antérieurement activé ou s’il englobe plus de types d’objets (toutes sortes d’affaires hétéroclites, par exemple). En tous les cas, le N « postiche »178 a l’avantage de recouvrir potentiellement un ensemble non spécifié d’objets, contrairement à une autre forme lexicale plus spécifiée (cf. infra Ch.IV §2.3). De plus, son caractère passe-partout est particulièrement avantageux en termes de coûts d’encodage (O2), mais il signale également au destinataire l’inutilité d’en inférer davantage (O1).

On remarque ainsi que la sous-détermination peut être motivée par de nombreux facteurs susceptibles de se combiner entre eux, certains accidentels (méconnaissance du référent, d’une dénomination), d’autres stratégiques (économie, sauvegarde de la face, marquage d’une hétérogénéité énonciative ou autres effets de point de vue). Il va de soi que les conditions de production propres aux différents genres discursifs ont un impact sur la présence des marqueurs de sous-détermination, en particulier sur la gestion des causes accidentelles. On sait en général que les genres bénéficiant de conditions de préparation et supposant des normes visant à prévenir des coûts élevés de décodage évitent autant que possible ce que d’aucuns perçoivent comme des « accidents de performance » (cf. supra Ch.I §6.3.1). A l’inverse, les discours produits sur le vif reflètent l’état cognitif courant du locuteur, y compris toutes les « instabilités » qu’il suppose. ← 212 | 213 →

Ci-dessous, l’extrait d’oral spontané cumule les traces de sous-détermination, résultant aussi bien de causes accidentelles que stratégiques, qu’il est par ailleurs parfois difficiles de distinguer :

(222) le domaine | électronique c’était à la | _ | #179 | _ | où y a le maintenant le | _ | comment ça s’appelle | _ | le centre euh | _ | de recherche et tout ça | _ | euh | _ | ils ont démoli l’usine pour construire un autre bâtiment à la place | _ | j’ai assisté à l’inauguration | de cette fabrique en quarante-sept (ofrom)

Le marqueur « spatial » vise manifestement à situer dans un espace supposé connu un référent (‘le domaine électronique’), dont la dénomination exacte fait défaut (comment ça s’appelle). Mais le marqueur convoque, plutôt qu’une situation géographique, l’espace intersubjectif des interlocuteurs ainsi sollicité (cf. infra Ch.IV §3.4). La lacune lexicale est visiblement aussi à l’origine de l’emploi d’et tout ça, consécutif à la tentative de formulation du locuteur (le centre de recherche). Outre l’incomplétude ou l’approximation lexicale, l’expression et tout ça contribue à évoquer grossièrement une classe-objet, i.e. un ensemble d’éléments hétéroclites rattachés au référent (e.g. son nom, sa localisation, sa fonction, etc.), mais dont le contenu détaillé est jugé non pertinent. A cela s’ajoute, au niveau interactionnel, un effet de connivence, et tout ça servant d’appel à une représentation commune (qu’on pourrait gloser par tu vois ce que je veux dire, je te passe les détails). Pour finir, on observe l’usage d’un ils renvoyant à un agent sous-déterminé, dont l’identité n’est pas fournie par le contexte. Outre l’ignorance potentielle du locuteur à cet égard, on peut l’expliquer à nouveau par l’absence de pertinence de l’identification. En effet, à la faveur de cette sous-détermination, c’est le procès décrit, à savoir la démolition du bâtiment, qui est présenté comme l’information pertinente. On voit donc que les causes de l’émergence de la sous-détermination relèvent de stratégies discursives variées et cumulables, faisant de celle-ci une véritable ressource communicationnelle. ← 213 | 214 →

Au vu de ces observations, nous proposons de classer les motivations de la sous-détermination de la manière suivante :

a) facteurs accidentels : lacune lexicale, inexistence d’une catégorisation jugée satisfaisante, méconnaissance encyclopédique, culturelle ou perceptive du référent.

b) facteurs stratégiques : i) en lien avec la pertinence : réduction des coûts de décodage (O1) ou d’encodage (O2), gestion de la structure informationnelle ; ii) en lien avec l’interaction : gestion des faces (O5), intersubjectivité, hétérogénéité énonciative et effets de point de vue.

Précisons que l’opposition entre a) et b) n’est que théorique, les marqueurs pouvant relever des deux types. En effet, on a vu ci-avant qu’un marqueur apparaissant en raison d’une instabilité cognitive accidentelle peut par la même occasion être doté de rendements pragmatiques et interactionnels.

4.2 Sous-spécification sémantique

Comme on l’a vu à travers les exemples précédents, les ressources linguistiques couramment exploitées dans l’émergence de la sous-détermination sont les expressions linguistiques sous-spécifiées. Précisons à cet égard que nous réservons la notion de sous-spécification à la description sémantique des expressions linguistiques et celle de sous-détermination à celle des objets-de-discours.

Rappelons qu’il est d’usage en sémantique de situer les unités sur des échelles de généralité/spécificité et d’y reconnaître un degré intermédiaire dit de base (ou basique) qui représente le niveau par défaut et intuitif pour les sujets parlants (Rosch et al. 1976), situé entre les niveaux subordonné (ou spécifique) et superordonné (général) (cf. supra Ch.II §2.4). Ainsi en va-t-il pour la série de noms chien (niveau de base), teckel (niveau subordonné, terme dit hyponyme) et animal (niveau superordonné, terme dit hyperonyme), qui manifestent entre eux des rapports d’inclusion sémantique : le signifié du lexème animal ← 214 | 215 → est inclus dans celui du lexème chien, lui-même inclus dans celui du lexème teckel (signifié le plus spécifié).

La prédisposition pour le niveau de base s’accorde bien, au niveau pragmatique, avec la maxime de quantité (Grice 1975) qui garantit un équilibre communicationnel issu d’un compromis entre le surplus d’informations d’une part et le déficit informationnel d’autre part.

Il va de soi que tout recours au niveau superordonné n’a pas pour effet de produire une représentation sous-déterminée en M. En effet, il arrive fréquemment qu’un hyperonyme rappelle un objet déjà déterminé, sans que celui-ci en perde pour autant ses propriétés distinctives :

(223) A cette époque, Amazone n’était qu’un enfant et il habitait près du port de Bélem, là où la neige la plus familière était le coton dont les navires était chargés. Il n’allait pas encore à l’école, il restait à la maison avec sa mère et commençait déjà à jouer sur un vieux piano qui traînait dans la cour et que son père avait récupéré Dieu sait où. L’instrument sonnait faux, mais c’était déjà quelque chose de magique, un piano qui sonnait faux. (M. Fermine, Amazone)

Il en va de même pour les pronoms que contient l’extrait, qui sont pour leur part dépourvus de tête lexicale (et donc de traits lexicaux inhérents), par conséquent, moins spécifiés que les SN lexicaux du point de vue sémantique180 ; leur emploi dans des situations de rappel d’objets déjà déterminés n’induit en soi aucune sous-détermination référentielle, comme on le voit ici.

Les expressions sous-spécifiées qui nous intéressent sont celles qui interviennent dans les cas de sous-détermination répertoriés supra (§2.3), i.e. les cas où la variable qu’elles introduisent n’est pas aisément unifiable avec un objet en M, celui-ci n’étant pas présent ni facilement inférable, ou alors sa délimitation demeurant indistincte. ← 215 | 216 →

4.3 Traitement cognitif de la sous-spécification

Au niveau cognitif, on peut se demander comment le cerveau humain traite la sous-spécification sémantique. A l’instar de la linguistique, la psycholinguistique se fonde en général sur un postulat de traitement analytique et rigoureux du langage. Cependant, un certain nombre de chercheurs penchent pour une approche plus réaliste et pragmatique de l’interprétation du langage. On admet de plus en plus l’idée d’un traitement superficiel (shallow processing) dans certaines circonstances, pouvant se satisfaire d’interprétations sous-spécifiées (Sanford & Sturt 2002). En effet, un interprète peut se contenter d’un traitement superficiel si l’information explicitement communiquée demeure lacunaire ou si une interprétation complète ne vaut pas la peine d’être mise en œuvre. Il peut manipuler des représentations sous-déterminées en s’abstenant de s’engager sur certains aspects du sens. On parle alors de minimal semantic commitment (Frazier & Rayner 1990). L’idée est qu’un allocutaire adaptera son traitement interprétatif en produisant des représentations « suffisamment bonnes » (good enough representations) pour l’objectif de la communication en cours, autrement dit, pour générer une réaction appropriée au stimulus (Ferreira et al. 2005). Le but n’est pas de nier l’existence de traitements analytiques approfondis, mais de doter le processus de compréhension d’une dimension plus heuristique lui permettant d’opérer plus rapidement (Towsend & Bever 2001). On reconnaît désormais en psycholinguistique que le système interprétatif calcule une signification plausible avant même que celle-ci soit confirmée par les informations explicites. Les concepts d’interprétation « suffisamment bonne » (Ferreira et al. 2005) ou de « traitement superficiel » (Sanford & Sturt 2002) illustrent le recours à un type d’heuristique visant à accéder à une signification en faisant le moins d’efforts possibles181. Diverses expériences psycholinguistiques mettant en scène des inconsistances sémantiques ou logiques, connues sous les noms de Moses illusion (Erickson & Mattson 1981), ‘survivors’ ← 216 | 217 → anomaly (Barton & Sanford 1993), corroborent l’idée d’un traitement rapide et superficiel dans certaines conditions.

Il faut préciser que ces résultats portent sur des données de laboratoire, souvent obtenues à partir de stimuli visuels produits dans des conditions rigoureusement contrôlées et dépouillées de tout ancrage contextuel. Certes, c’est là une condition nécessaire à la conduite de toute étude expérimentale visant à vérifier telle ou telle hypothèse au moyen de tests statistiques appliqués aux données récoltées. Mais malgré une volonté louable de décrire de manière plus réaliste le traitement du sens par les interprètes, l’approche demeure paradoxalement éloignée des usages réels et des conditions accidentelles et stratégiques (cf. supra §4.1) qui favorisent la sous-détermination.

D’autre part, la perspective se concentre uniquement sur la tâche d’interprétation, et ne considère pas le processus de production, où des stratégies de simplification sont manifestement aussi à l’œuvre. Enfin, l’approche part implicitement du principe que le traitement superficiel dépend du seul niveau sémantique (cf. les inconsistances sémantiques proposées dans les stimuli respectifs182) ; elle n’envisage pas le fait qu’une telle interprétation puisse résulter de la nature même des référents, en tant que constructions cognitives potentiellement floues et indistinctes (Berrendonner 2014). Comme toujours, à défaut de pouvoir accéder directement aux représentations discursives des interlocuteurs d’une interaction (Grize 1993), nous sommes sur ce point cantonnés, en tant que linguistes, à faire des hypothèses à partir des indices lacunaires à disposition. C’est néanmoins la tâche que nous nous efforçons de poursuivre dans ce travail.


169 On pourrait faire une analyse similaire pour le tout ça aussi présent.

170 Cf. infra (§4.5.3) l’utilisation d’et tout et tout ça comme marqueurs d’approximation de paroles rapportées.

171 En particulier l’emploi de tout ça ou du clitique sujet ils à valeur sous-déterminée.

172 Noter la circularité de la définition.

173 Cf. Zadeh (1975: ix) : « We have been slow in coming to the realisation that much, perhaps most, of human cognition and interaction with the outside world involves constructs which are not sets in the classical sense, but rather ‘fuzzy sets’ (or subsets), that is, classes with unsharp boundaries in which the transition from membership to non-membership is gradual rather than abrupt. Indeed, it may be argued that the logic of human reasoning is not the classical two-valued or even multivalued logic but a logic with fuzzy truths, fuzzy connectives, and fuzzy rules of inference. » (cité par Channell 1994 : 200).

174 Le traitement de l’approximation en termes de vérité/fausseté apparaît comme un réflexe, comme en témoigne ce commentaire de Guilbaud (1977 : 126) évaluant l’approximation sous l’angle du mensonge : « […] An approximate value, as common sense says, is that which is not exact. Is it a lie then? I would not deny that newspapers sometimes contain lies. But there is not always so much malice. No! Talking and thinking by means of ‘about’, ‘nearly’ is a necessity ».

175 Néanmoins, les deux phénomènes peuvent être à l’œuvre en même temps, cf. l’emploi infra (Ch.V §4.5.3) de tout ça fonctionnant comme marqueur d’approximation de paroles rapportées tout en introduisant une représentation sous-déterminée des propos implicites.

176 Fuchs illustre cela par le titre « Marche silencieuse contre la violence à Bastia » (Le Monde < Fuchs 1996 : 75), où le journaliste n’est probablement pas conscient de l’ambiguïté virtuelle créée (qu’est-ce qui, de la marche ou de la violence a eu lieu à Bastia ?). Néanmoins, en contexte, cet énoncé n’est sans doute pas ambigu pour l’auteur (ni d’ailleurs pour le récepteur). On peut donc se demander si cela fait sens de parler d’ambiguïté non contrôlée en discours.

177 Cf. aussi la notion de recognitional deixis de Himmelmann (1996) ou celle d’anadeixis de reconnaissance de Cornish (2010a).

178 Cf. Kleiber (1987) et Halmøy (2006) sur le mot chose.

179 Le signe # représente une séquence anonymisée, remplaçant la plupart du temps un nom propre.

180 Rappelons que les pronoms ne sont pas totalement dépourvus de sens. Leurs traits morphologiques (genre, nombre, personne, cas, etc.), notamment, comportent des indications sémantiques. Voir supra Ch.II §2.

181 Ces concepts gagneraient à être rapprochés de la notion de pertinence de Sperber & Wilson (1986).

182 Cf. « How many animals of each sort did Moses put on the ark ? » (Erickson & Mattson 1981) ; « After an aircrash, where should the survivors be buried ? » (Barton & Sanford 1993) ; « If you don’t break the rules, then I’ll tell the authorities » (Fillenbaum 1974) ; « The dog was bitten by the man. » (Ferreira et al. 2005).