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Concurrences interrégionales Europe–Asie au XXIe siècle

de Pierre Chabal (Éditeur de volume)
Comptes-rendus de conférences 300 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Avant-propos
  • Remerciements
  • Table des matières
  • Préface. Le nord de l’Afrique dans les printemps arabes
  • Introduction. L’interrégionalisme, l’Union européenne et les puissances émergentes. Trajectoires, situation actuelle et perspectives
  • PARTIE I. DE L’IDÉE DE RÉGION AU CONCEPT DE CONCURRENCE INTERRÉGIONALE
  • L’idée d’Asie et l’asianisme dans la pensée politique moderne de la Chine et de l’Asie de l’Est (Japon et Corée)
  • La concurrence interrégionale comme nouvel ordre international
  • La mondialisation économique durable en crise depuis 2008. L’absence de solution interrégionale comme cause de guerre ?
  • Repenser l’affiliation régionale de la Mongolie dans la nouvelle Asie du Nord-Est
  • Déconstruire l’enjeu Europe-Turquie par le rapprochement Turquie-Asie
  • PARTIE II. DES RUPTURES HISTORIQUES AUX COOPÉRATIONS CONCRÈTES
  • Héritages historiques de la colonisation 1598-1914 dans les relations Europe-Asie
  • L’intégration régionale par la force. Autoritarisme économique japonais et résistance nationale coréenne par la religion au XXe siècle. Le rôle des adeptes du Tonghak en Corée pendant l’occupation japonaise
  • Construire la confiance régionale en Asie de l’Est. La Corée pré-moderne à la fin du XVIe siècle
  • Inventer la confiance mutuelle en Asie depuis 1992. La Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA)
  • Voies de communication terrestre et coopération économique régionale en Asie centrale
  • Les liens terrestres eurasiatiques comme outils de géostratégie économique. Les cas de la République Populaire de Chine et de la Fédération de Russie
  • Trois étapes dans les relations postsoviétiques entre la Russie et l’Asie centrale
  • PARTIE III. DES TERRITOIRES RÉGIONAUX AUX SÉCURITÉS SECTORIELLES
  • La construction de l’Asie centrale. Perspectives géopolitiques dans l’histoire
  • Existe-t-il un espace-lien continental entre l’Asie et l’Europe ?
  • De l’enclavement territorial au territoire-lien interrégional. La Mongolie dans les échanges eurasiens
  • Neutralité de l’action humanitaire et relativisme culturel interrégional
  • L’influence culturelle des langues dans la dynamique régionale
  • Une gestion commune régionale de l’eau en Asie centrale. Les ressources hydrauliques à la rescousse du besoin d’intégration sectorielle, d’entente et de politiques communes du postsoviétisme appliqué ?
  • Concurrence et complémentarité des architectures régionales de sécurité. Le cas des Balkans et de l’étranger proche de la Russie
  • Le droit de la dénucléarisation en Asie centrale et le Traité de Semipalatinsk du 8 décembre 2006
  • PARTIE IV. DROIT, ACCORDS JURIDIQUES ET INSTITUTIONS
  • À l’origine d’un droit régional. La notion de « critères » ou « éléments objectifs » ou « raison » ou « situation objective »
  • Le « service public » français face au « service d’intérêt général » communautaire. La compatibilité des conceptions française et communautaire du « service d’utilité publique » en question
  • Les relations commerciales en Asie comme vecteur de coopération et de développement. Le cas du Kazakhstan et du Japon
  • Construire le libre-échange interrégional par les accords commerciaux UE-Corée. Limites de la responsabilité des fournisseurs d’accès à Internet dans le droit coréen de la propriété intellectuelle selon les accords de libre-échange COR-UE et COR-USA
  • Les nouveaux accords commerciaux entre la Corée et l’Union européenne dix ans après l’accord de 2001
  • La concurrence fiscale interrégionale en Asie-Pacifique entre les zones de libre-échange et les paradis fiscaux
  • Conclusion. De la concurrence aux concurrences multipliées entre les régions. Peu de place pour les « petits pas » de la paix interrégionale
  • Postface. Régimes, politiques, concurrences. Limites de la coopération régionale et des constructions régionales
  • Liste des auteurs

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PRÉFACE

Le nord de l’Afrique dans les printemps arabes

Jean-Philippe BRAS

Université de Rouen et IFRE-Maghreb, France

L’histoire semble condamner le nord de l’Afrique au statut de sous-ensemble régional, terre de conquêtes. Carthage étant détruite, l’Afrique au nord devenait romaine dans un statut provincial, inscrite dans une latinité, puis dans une chrétienté que viendront tenter de réactiver les colonisateurs européens du XIXe et du début du XXe siècle, avec un médiocre succès. Mais avant ce retour à l’« arc latin », méditerranéisant et berbérisant, l’« Afrique du Nord » dans l’entreprise de domination de la rive nord de la Mare Nostrum sur sa rive sud, l’intermède est plus que millénaire. Les invasions arabes de la fin du VIIe siècle marquent le début d’une occidentalisation du nord de l’Afrique en l’inscrivant dans un ensemble arabo-musulman qui fait monde. La Méditerranée est dorénavant frontière. Le nord de l’Afrique devient Maghreb, extrémité, « couchant » d’un monde où les circulations se font transversales, par la foi (le pèlerinage), par le savoir (les grands voyageurs : Ibn Battûta, Ibn Khaldoun, etc.), par le commerce. Il se rétrécit également, l’Égypte basculant dans la partie orientale (le Machrek) de cet ensemble. Certes, la centralité politique à l’est reste toujours problématique, à travers les avatars du Califat, d’est en ouest (des Abbassides aux Grenadins), laissant des temps de respirations aux royaumes maghrébins : ifrikiyens à l’est du Maghreb, marocains à l’ouest. Et la construction des pouvoirs s’y fait sur d’autres articulations régionales, souvent tournées vers le sud, africanisant le Maghreb, par ses invasions méridionales (Almoravides et Almohades) et ses prospérités tirées du commerce transsaharien. La domination ottomane qui s’installe à partir du XVe siècle instaure une nouvelle centralité, musulmane mais non plus arabe, au nord plus qu’à l’est, renvoyant le Maghreb à son statut provincial. La Sublime Porte laisse cependant le Maroc hors de l’emprise impériale, confortant ainsi une exceptionnalité historique du royaume chérifien dans la continuité de son autonomie, dont les monarchies marocaines contemporaines ← 15 | 16 → ne manqueront pas de tirer profit. De plus, les beylicats maghrébins connaîtront des périodes de relâchement du lien avec Istanbul sur lesquelles les historiographies postindépendance s’appuieront pour dégager les linéaments d’une personnalité nationale, plus affirmés encore dans le moment réformiste du XIXe siècle.

I. Le Maghreb des indépendances : fragmentation, verticalité et mobilité des alliances

Refermant les parenthèses coloniales, l’Afrique du Nord des indépendances redevient maghrébine, mais sous des auspices différents. Le présent est celui d’États-nations s’inscrivant volontairement dans des ensembles régionaux. Leur souveraineté s’exprime d’abord dans les relations de voisinage régional, au rythme oscillatoire. Les perspectives unionistes dans le prolongement des solidarités nées de la lutte commune contre le colonisateur – la réunion de Tanger en 1958 – vont vite s’effacer, laissant la place à un scénario compétitif entre États-nations, s’exprimant en longs contentieux de frontières. La compétition entre Algérie et Maroc pour un leadership régional trouve son point de fixation dans le conflit du Sahara occidental, position axiale dans cette configuration du Maghreb, les États périphériques tentant de préserver leurs intérêts dans des jeux de rapprochements alternatifs avec les deux puissances maghrébines. Une autre perspective, de rééquilibrage de la région à l’est par une fusion entre Tunisie et Libye, sera à peine entraperçue en 1974, avec la fameuse déclaration de Djerba, dénoncée par la partie tunisienne. Sinon, la fermeture quasi totale des frontières jusqu’au début des années 1990 et le renvoi périodique des travailleurs tunisiens en Libye feront le principal des relations tuniso-libyennes, avec les visites impromptues du président Kadhafi sur le sol tunisien… Dans cette configuration fragmentée, le Traité constitutif de l’Union du Maghreb Arabe signé à Marrakech le 17 février 1989 par les cinq chefs d’État (Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie, Tunisie) et l’ouverture des frontières entre l’Algérie et le Maroc ne constituent qu’un bref intermède. Le traité donna peu de résultats tangibles, sinon la mise en place des instances de l’Union. Les frontières se refermèrent dès 1994. De ce défaut de cohérence régionale, il ressort une fragmentation et une « verticalisation » du Maghreb, sur un axe nord-sud. Dans ses relations au nord, le bilatéralisme prévaut soit avec les États européens, soit avec l’Union elle-même, notamment à travers les accords de libre-échange. Ou le Maghreb se trouve dilué dans des dispositifs qui l’englobent, tel le partenariat Euromed (Processus de Barcelone, 1995) ou l’Union pour la Méditerranée (fondée le 13 juillet 2008). Seul le Dialogue « 5+5 » instauré en 1990 lui donne une identité internationale dans ses relations avec les pays de la rive nord de la Méditerranée, mais sur des domaines de coopération précis, surtout la sécurité et les migrations. ← 16 | 17 →

Les relations au sud aussi s’inscrivent dans un paradigme de rivalités intermaghrébines. La carte africaine sera largement utilisée par l’Algérie dans la gestion du conflit du Sahara occidental, avec succès, qui entraînera le retrait du Maroc de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) quand, en novembre 1984, celle-ci reconnaîtra la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), émanation du Front Polisario. L’Algérie tentera d’occuper une place centrale dans les dispositifs de sécurité régionale, notamment dans les relations avec les États-Unis après le 11 septembre 2001, en se positionnant comme chef de file de la lutte contre le terrorisme dans la région. Mais elle se heurtera aux ambitions africaines du président Kadhafi, après son turn-out des grandes sagas de l’unité arabe et islamique. Il fera de l’OUA ‘sa chose’, la transformant en une Union Africaine au sommet de Syrte en 1999 et déversera un peu de la manne pétrolière sur les pays de la région. De son côté, le Maroc aura une politique très active de coopération bilatérale avec les États africains « modérés » sous Hassan II, et participera à plusieurs missions africaines de l’ONU pour contrecarrer le voisin algérien. Mohamed VI continuera dans cette voie, mais tentant de s’appuyer aussi sur des organisations régionales (CEDEAO, UEMOA, COMESSA). Des politiques de grandes infrastructures marqueront la volonté royale de faire du Maroc un « pont » entre Europe et Afrique.

L’un des paradoxes régionaux tient à la prévalence des liens nord-sud, inscrivant le Maghreb dans une verticalité entre Europe et Afrique subsaharienne, alors qu’il revendique un positionnement à l’ouest, dans une horizontalité identitaire, d’un ensemble constitué du monde arabe et musulman. Ce décalage vient de facteurs objectifs liés au volume d’échanges économiques et aux flux migratoires, qui font de la rive nord de la Méditerranée l’interlocuteur principal des relations entre Maghreb et autres ensembles régionaux. L’ancrage est au nord, mais les affirmations identitaires et les solidarités politiques sont souvent à l’est, comme le proclament les préambules des constitutions maghrébines, même si elles laissent une place aux appartenances africaines des nations. Les premières décennies d’indépendance sont d’abord arabes, avec une forte polarité égyptienne, temps des beaux jours de la Ligue arabe (Caire, 1945) et des solidarités palestiniennes. Puis les défaites militaires contre l’ennemi israélien et la révolution iranienne vont islamiser les solidarités avec un déplacement des centralités politiques vers l’est (États du Golfe, Iran), et la promotion d’autres instruments de coopération régionale : la Ligue islamique mondiale (fondée à La Mecque en 1962), l’Organisation de la conférence islamique (sommet de Rabat, 1969), mais les projets d’unité arabe ou de oumma islamiya ne sont pas synonymes d’unité maghrébine. Bourguiba se méfie des premiers, parce que ses deux voisins les mobilisent en vue d’assurer une suprématie régionale qui ← 17 | 18 → menace directement l’indépendance de la Tunisie. Le déplacement du siège de la Ligue arabe du Caire à Tunis en 1979, à la suite des accords de Camp David, et l’accueil de l’OLP en 1982 dans la banlieue sud de Tunis, sont autant la caution arabe de Bourguiba envers ses voisins que la marque de la solidarité tunisienne pour la nation arabe et la cause palestinienne. Quant aux projets d’une grande communauté islamique, ils sont également utilisés dans des jeux de contrepoids régionaux, comme ce fut le cas pour le Maroc, dont le roi prend la présidence du comité Al Qods de l’OCI à sa création en 1979 pour ne plus la quitter, ce qui lui fournit une pièce dans le jeu diplomatique face à l’Algérie. Le président Kadhafi passe d’un registre à l’autre, d’abord acteur de projets d’unions panarabes tournés vers l’Orient (Union des Républiques Arabes avec Syrie et Égypte), puis initiateur de projets de fusions avec ses voisins maghrébins, endossant ensuite les habits de leader du monde islamique et enfin du continent africain. Les solidarités moyen-orientales des États maghrébins sont donc tributaires des relations intra-maghrébines. Leur instabilité chronique, leur faible institutionnalisation, dont l’échec de l’UMA est l’expression, expliquent la plasticité, la variabilité des alliances entre États de la région et les autres États et organisations régionales. Cette faiblesse constitutive de la région les met en état de dépendance vis-à-vis de leurs interlocuteurs : un dialogue asymétrique, où la variable décisive est ce que l’autre met sur la table, et la variable dépendante la manière dont la relation va conforter la position de l’État vis-à-vis de ses voisins. Tant que les États du Moyen-Orient n’ont pas mis grand-chose sur la table, Europe et États-Unis ont pu disposer de leviers dans les questions régionales.

II. Les printemps arabes changent-ils le positionnement régional du Maghreb ?

Le scenario des printemps arabes éclaire la géographie politique de la région. D’abord, ils se déclenchent au nord de l’Afrique, entre janvier et février 2011, où les mobilisations populaires font tomber les régimes et les leaders (Tunisie, Égypte) ou les obligent à des mesures d’urgence, répressives et redistributives (Algérie, Libye) ou d’ouverture politique (Maroc). La contagion gagne au Moyen-Orient, mais les mobilisations politiques y sont initialement moins menaçantes pour les régimes en place, et plus tardives, sauf peut-être à Bahreïn et au Yémen ; et certains sont épargnés : Arabie Saoudite et dans une certaine mesure le Liban. Ensuite, le printemps s’est inscrit tout de suite dans l’échelle régionale du monde arabe, rapporté à la formule de l’autoritarisme politique régissant les États de la région. Il fait donc vivre ou revivre une entité, le monde arabe, et y inclut d’emblée le nord de l’Afrique. C’est l’occident du monde arabe qui est le foyer des mutations régionales, ce qui est une nouveauté ← 18 | 19 → dans l’histoire contemporaine de la région. L’anomalie de départ – Tunisie, petit pays dont les relations avec le nationalisme arabe sont marquées par la complexité, devenu porte-étendard du printemps arabe – est vite corrigée : l’Égypte, berceau du nationalisme arabe, reprenant le flambeau.

Enfin, le caractère d’abord nord-africain du mouvement est un indicateur de spécificités qui devraient inviter à réfléchir sur la pertinence d’une grille de lecture générale relative à un réveil d’un monde arabe, s’inscrivant dans un processus général de démocratisation. Le déroulement du processus de changement politique confirme ce doute, sous la forme d’un décrochage, entre l’Occident et l’Orient, du monde arabe. Les printemps nord-africains s’inscrivent dans un cadre national. Le sujet du changement politique est le peuple exprimant la volonté de la nation. Les nouvelles constitutions expriment cette unité de la communauté nationale, qui affirme son identité et choisit ses appartenances (au monde arabe et musulman, à l’entité maghrébine, au continent africain) et ses valeurs. Elles convoquent la mémoire de la nation : la tradition réformiste de la Tunisie, l’unité du Maroc autour de l’institution de la monarchie, et en Égypte une histoire lumineuse de l’État née sur les rives du Nil. Quant à la non-révolution algérienne, elle renvoie à un effet de mémoire nationale : la guerre civile des années 1990. Le tableau moyen-oriental offre un contraste saisissant. Le mouvement de contestation politique débouche sur un risque de dislocation de l’entité nationale, exacerbant clivages communautaires et régionaux, que ce soit en Syrie, au Yémen, à Bahreïn, dans des situations rappelant celle de l’Irak depuis la seconde guerre du Golfe.

L’affirmation des unités nationales maghrébines – moins évidente pour la Libye, travaillée par l’irrédentisme de la Cyrénaïque et les jeux tribaux –, couplée avec les processus de démocratisation (et les incertitudes qui les caractérisent) est-elle un facteur favorable à la réactivation des projets d’une organisation régionale du Maghreb ? Au lendemain de la révolution tunisienne, la relance de l’UMA semblait programmée avec l’annonce de la tenue d’un sommet des chefs d’État à Tunis à l’automne 2011. Ce sommet ne s’est finalement pas tenu. La rencontre des ministres des Affaires étrangères de l’Union à Rabat, en février 2012, fut un fiasco : la partie marocaine tenta d’imposer un changement d’appellation de l’organisation pour la transformer en Union Maghrébine, initiative soutenue par la Mauritanie, avec en arrière-fond la question berbère. De plus, la question du Sahara occidental a donné lieu à de nouveaux raidissements marocains, face à la volonté des États-Unis d’élargir la mission des Nations unies aux droits de l’homme. Les positions invariables de l’Union africaine ou les débats dans l’enceinte de l’ONU sur la situation coloniale au Sahara occidental, à propos desquels l’Algérie a exprimé sa grande satisfaction, n’ont pas contribué non plus ← 19 | 20 → à éclaircir l’horizon sur ce contentieux qui reste le principal facteur de blocage de la relance de l’UMA.

D’autres évolutions au sud du Maghreb sont également source de tensions entre États de la région, alimentant les susceptibilités nationales. La chute du régime du colonel Kadhafi a eu pour effet de lâcher dans la nature des milices armées, avec des effets de connexion aux groupes islamistes radicaux trouvant refuge au Sahara après la fin de la guerre civile algérienne, et les menées touaregs dans une zone sahélienne qui s’en trouve globalement déstabilisée. Cette déstabilisation d’est en ouest a plusieurs conséquences. Elle arrime sur un mode nouveau, quasi mécanique, les États du Maghreb à leur sud et aux États limitrophes (Mali, Niger, Tchad, Soudan), dans la perspective d’un règlement global de la question sahélienne. Elle confronte la région à la présence de forces militaires étrangères, après l’intervention française et africaine au Mali, dans l’attente d’une hypothétique mission onusienne. Elle induit des problèmes de contrôle de leurs propres territoires méridionaux, donc sahariens, pour chacun des États maghrébins. Le Maroc craint une onde de choc sur le Sahara occidental. L’Algérie a vu le franchissement d’une ligne rouge avec l’attaque du complexe gazier d’In Amenas au mois de janvier 2013. La Libye a ses Toubous. La Tunisie est confrontée à une situation inextricable au sud : effondrement du commerce inter-frontalier avec la Libye, qui faisait la (relative) prospérité de la région, et incursions de groupes armés, se réclamant d’Al Qaïda au Maghreb.

Cette situation attise les tensions entre États maghrébins, chacun voyant la main du voisin dans ces déstabilisations. L’incursion terroriste au Jebel Chaambi à l’est de la Tunisie, au printemps 2013, fut d’abord imputée à un groupe armé provenant d’Algérie, d’où un ferme démenti des responsables de la sécurité algérienne, puis de Libye, et enfin du Mali… Cette menace au sud renforce le climat d’incertitude politique à l’intérieur, déjà alimenté par les maladies ou les prises de distance des chefs d’État dans les pays qui n’ont pas connu de changement de régime politique, ou les difficultés des processus de transition (notamment constitutionnelle) dans les autres, en sachant que l’administration des territoires sahariens a toujours été l’affaire des militaires.

Les printemps arabes ont également induit des évolutions sensibles dans les relations des pays du nord de l’Afrique avec ceux du Moyen-Orient, qui avaient déjà connu de profondes transformations : économiques, avec le développement des investissements des pays du Golfe au Maghreb depuis les années 1980 et les nouveaux et importants flux migratoires maghrébins et égyptiens vers les économies prospères du Golfe ; culturelles, à travers la floraison à la fin des années 1990 de chaînes satellitaires moyen-orientales, et leur succès auprès des audiences maghrébines. Les États du Golfe, surtout l’Arabie saoudite, ← 20 | 21 → déjà fortement présents dans la région par leurs investissements depuis plusieurs décennies, faisaient figure de bailleurs de fonds alternatifs aux pays occidentaux. Accueillir leurs investissements dans le cadre de partenariats permettait de mettre en scène sur le plan économique les solidarités arabes et islamiques… Mais pas trop : les financements saoudiens et autres étaient aussi le ferment de l’islamisme radical, perçu au fil des dernières décennies comme la menace principale pour les régimes autoritaires en place.

Les mobilisations initiales des printemps arabes n’avaient guère de composante islamique mais les élections compétitives organisées ensuite ont amené aux responsabilités gouvernementales des partis islamiques se réclamant de la mouvance des Frères Musulmans : en Égypte bien sûr, mais aussi en Tunisie et au Maroc. La situation est moins claire sur la coloration politique du parlement libyen, les deux-tiers des sièges y étant attribués à des candidats indépendants des partis politiques. Mais une majorité à tendance islamique semble bien s’y dessiner. L’Algérie a fait exception avec un recul des partis islamiques aux élections législatives de mai 2012. Les printemps arabes ouvrent donc la fenêtre vers l’Orient, mais selon des modalités nouvelles. L’Égypte peut espérer recouvrer une certaine influence intellectuelle et politique sur la région, perdue avec le déclin des nationalismes arabes, mais cette fois-ci sur le registre islamique. Les États du Golfe ont une opportunité d’affermir leur leadership régional en le confortant à l’ouest du monde arabe, dans le conflit qui les oppose à l’Iran et à son allié syrien. Mais cette action extérieure des pays du Golfe, activée par les printemps arabes, se déploie sous un régime de division du travail et aussi de concurrence entre le Qatar et l’Arabie saoudite. Le premier fait du Maghreb son principal champ d’intervention à travers des aides financières massives dans le cadre de campagnes électorales puis la mise en œuvre des programmes d’action publique des nouveaux gouvernements maghrébins et égyptien, d’autant que des solidarités anciennes avec le mouvement des Frères musulmans (dont les lignes éditoriales de la chaîne Al-Jazeera sont l’expression) ouvraient une voie royale à de telles coopérations. La seconde porte son effort principal sur sa périphérie proche, l’Irak, la Syrie, Bahreïn, pour défaire un axe chiite et iranien lourd de menaces, et n’a guère de propension à soutenir des régimes dominés par les Frères musulmans, pour des raisons historiques et tenant à la situation politique intérieure. Ses soutiens vont plutôt vers les mouvements salafistes, qui par leur activisme radical enfoncent une sérieuse épine dans le pied des gouvernants « fréristes » des États du Maghreb, mettant à mal la ligne de l’islamisme « modéré » que tentent de promouvoir les nouvelles équipes gouvernementales en place. Le voyage de Doha se fait avant celui de Riad… pour les nouveaux chefs d’État et de gouvernements de la région. Une autre visite imposée est Ankara, tant le ← 21 | 22 → « modèle turc » est devenu la référence de ces nouveaux gouvernants, par sa combinaison de prospérité économique et de référence islamique. Mais le modèle est plus ambigu qu’il n’y paraît : les déclarations du Premier ministre turc Recip Erdogan au Caire en octobre 2011, lors d’une tournée triomphale dans la région, rappellent la dimension laïque de l’État turc. Si la Turquie est devenue une puissance économique régionale, il n’est pas sûr qu’elle dispose pour ses coopérations de moyens équivalents à ceux des États du Golfe ; et sa montée en puissance vers un leadership régional semble freinée par une crise syrienne sans dénouement (cf. infra le texte d’E. Lagro).

Et le monde occidental ? Les États-Unis semblent se désintéresser du Grand Moyen Orient pour des priorités asiatiques, même si la question d’une présence militaire dans le nord de l’Afrique reste d’actualité. L’Europe est embarrassée. Ses propres clivages nord-sud sur la priorité à donner aux politiques méditerranéennes sont une donnée structurelle qui continue de freiner ses coopérations maghrébines. Les instruments de coopération régionale, partenariat Euromed puis Union pour la Méditerranée, fonctionnent peu. On continue de s’en remettre au « 5+5 » et aux partenariats bilatéraux. Si les printemps arabes sont accueillis avec sympathie, déclenchant des soutiens aux processus démocratiques, l’arrivée au pouvoir de partis islamiques a refroidi les enthousiasmes. Les interdépendances restent tangibles, sur les questions migratoires et de sécurité – plus marquées dans ce secteur après l’intervention française au Mali – et à travers le volume des échanges économiques. Un recul des coopérations, tentant car l’avenir des capacités financières de l’Union est sombre, se traduirait par une perte d’influence de l’Europe au sud de la Méditerranée et donc de capacité de gestion de ces interdépendances, d’autres acteurs (moyen-orientaux et orientaux) attendant au tourniquet pour combler les places laissées vides.

Résumé

Cet ouvrage rassemble une trentaine de chapitres rédigés par des auteurs en poste dans la plupart des pays couverts par cette approche plurielle. Il donne la parole à des analystes menant leurs recherches dans ces pays situés au cœur de la construction de l’Asie régionale. C’est le volume compagnon d’un autre livre collectif – Une nouvelle Asie ? L’Organisation de Coopération de Shanghai.
La démarche collective des auteurs consiste à vouloir comprendre l’Asie de l’après-guerre froide en mêlant approches institutionnelles, culturelles, historiques, politiques, économiques comparées afin de résister à deux biais : l’ethnocentrisme, qui consisterait à juger l’Asie à partir d’un a priori, par exemple européen ; et le réductionnisme, qui suggèrerait de voir dans les institutions régionales la forme « essentielle » des relations et des concurrences entre les régions. Dans l’après-guerre froide, les régions mondiales ne relèvent pas d’une dynamique conjoncturelle depuis 1991 ou même depuis 1945. La « dynamique régionale », qui prend le relais des alliances du XIXe et avant, façonne le monde de manière profonde depuis des années 1920. C’est dans l’entre-deux guerres (1934) que l’Entente Baltique et l’Entente Balkanique ont commencé de construire un nouvel ordre régional pluri-centré, puis les pays du Bénélux ont offert à celui-ci le concept de « communauté » et la réalité qui inspirera l’Europe.
Au-delà de la connaissance des régions, il s’agit de réfléchir à la signification d’une institutionnalisation multilatérale pluri-régionale qui relie les sous-continents entre eux, à commencer par les « dialogues » ou « sommets » interrégionaux eurasiens ou eurasiatiques.

Résumé des informations

Pages
300
ISBN (PDF)
9783035265491
ISBN (ePUB)
9783035298291
ISBN (MOBI)
9783035298284
ISBN (Broché)
9782875742773
Langue
Français
Date de parution
2015 (Août)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2015. 393 p., 15 graph., 5 tabl.

Notes biographiques

Pierre Chabal (Éditeur de volume)

Pierre Chabal anime le réseau « Europe-Asie 2014 » qui rassemble plusieurs chercheurs d’une dizaine de pays en Asie, en Europe et dans les Balkans. Ses recherches portent sur les dynamiques régionales et leurs motivations novatrices.

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