Chargement...

Pour une sociologie des inégalités environnementales

de Valérie Deldrève (Auteur)
Monographies 243 Pages
Série: EcoPolis, Volume 24

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Introduction
  • Chapitre 1: Étudier, dénoncer les inégalités environnementales
  • Chapitre 2: Lutter contre les inégalités sociales et protéger l’environnement
  • Chapitre 3: Comprendre les inégalités d’accès à la nature
  • Chapitre 4: Analyser les inégalités environnementales à l’aune de la justice sociale
  • Chapitre 5: Penser la participation comme enjeu de justice
  • Conclusion
  • Bibliographie
  • Table des illustrations
  • Titres de la collection

← 10 | 11 →

Introduction

Ces dernières décennies se présentent à bien des égards comme celles du renouvellement des inégalités dans le monde. Le recul de la pauvreté, principalement dû « au rattrapage » de la Chine et de l’Inde, s’accompagne d’une progression des inégalités socio-économiques internes aux pays (De Vreyer, 2009). Ce recul ne parvient pas à occulter, en outre, les inégalités de revenus entre pays du nord et du sud, renforcées par la mondialisation et la libéralisation « asymétrique » du commerce (Duru-Bellat, 2014). Selon les estimations de la Banque de France, « les protections tarifaires dont se dotent les pays industrialisés coûtent aux pays en voie de développement au moins 100 milliards de dollars par an, soit l’équivalent de toute aide publique au développement » (Duru-Bellat, ibid. : 22).

La progression des inégalités affecte également les pays développés, où prend fin à l’issue des Trente Glorieuses la réduction continue des inégalités de revenus et de patrimoine amorcée au début du siècle dernier (Montel-Dumont, 2009). Aux États-Unis, 1 % de la population capte 20 % des revenus tandis que 80 % ne bénéficient d’aucune augmentation depuis trente ans (Piketty, 2004). En France, les écarts se creusent durant ces dix dernières années entre les plus riches et les plus pauvres, dont les revenus diminuent pour la première fois depuis les années 1970 (Dorival et al., 2012). Les raisons sont multiples : la crise économique et le chômage exposent davantage les catégories populaires, les immigrés et les jeunes, tandis que le faible niveau de croissance et le plus haut taux de rendement du capital favorisent les plus aisés – détenteurs de patrimoine (Piketty, ibid.). Ce retour des inégalités socio-économiques à un niveau comparable à celui de la fin du XIXe siècle en Europe (Piketty, ibid.) s’accompagne de multiples effets sur la cohésion sociale (Rosanvallon, 2011) et la qualité de vie dans les pays développés (Wilkinson et al., 2009). Les pays les plus inégalitaires tels la Grande-Bretagne et les États-Unis sont aussi ceux qui obtiennent les plus mauvais résultats sur un grand nombre d’indicateurs relatifs à la santé et au bien-être collectif et individuel de leur population. Les pays les plus égalitaires comme le Japon, où les écarts entre revenus sont faibles, ou la Suède, qui mène une forte politique de redistribution propre à compenser ces écarts, obtiennent de bien meilleurs résultats sur l’ensemble de ces mêmes indicateurs (Wilkinson et Pickett, ibid.). Ces constats témoignent également du « caractère cumulatif » ou encore des « multiples facettes » des inégalités qui affectent le bien-être des ← 11 | 12 → populations, telles les inégalités de santé, les inégalités scolaires, les inégalités de genres ou générations (Montel-Dumont, ibid.).

Les inégalités environnementales, appelées également inégalités écologiques, représentent une expression déterminante, longtemps restée invisible et « silencieuse » (Emélianoff, 2008). Le fait que certaines populations soient particulièrement exposées dans leur environnement de travail et de vie à des nuisances qui affectent leur santé ne constitue cependant pas un sujet de préoccupation nouveau. Aux États-Unis, l’histoire des problèmes environnementaux et sanitaires en milieu urbain, relatifs aux conditions de vie et de travail des populations, débute bien avant la naissance des premiers mouvements écologistes (Schlosberg, 2007). En France, cette préoccupation croit à la fin du XIXe siècle, alors que le jeune mouvement hygiéniste mettait en évidence les conditions sociales et environnementales dégradées des classes populaires (Cornut et al., 2007 ; Faburel, 2010). Des travaux d’historiens montrent, enfin, que la concentration des décharges et eaux usées à proximité des travailleurs les plus pauvres, des minorités et des groupes privés de tout pouvoir, est observée dès l’Antiquité, en Grèce à Rome ou en encore en Égypte (Melosi, 2004).

Les inégalités environnementales constituent donc une forme ancienne d’inégalités. Pourtant leurs dénonciation et étude en ces termes sont récentes, inhérentes aux mouvements social et académique de l’Environmental Justice, nés dans les années 1970-1980 aux États-Unis dans la filiation des Civil Rights. Les problèmes d’inégalités environnementales ont ensuite été portés par des ONG et leaders d’opinion américains sur la scène internationale lors du Sommet environnemental des Peuples de Couleur (1991) puis, plus tardivement, sous le registre du développement durable et le vocable d’« inégalité écologique », lors de la Conférence de Johannesburg (2002). Aux États-Unis et plus largement sur le continent américain, les inégalités environnementales recouvrent dans un premier temps les préjudices sanitaires subis par des minorités ethniques et sociales au contact de sites industriels à risque, de friches polluées. Puis elles embrassent l’ensemble des inégalités d’accès aux ressources et aménités naturelles ou urbaines. Transposée à l’échelle mondiale, la notion est mobilisée comme clé de lecture des rapports Nord-Sud sous l’angle des méfaits environnementaux produits par le développement économique des pays riches au détriment des plus pauvres (exploitation et épuisement des ressources naturelles, transfert des industries polluantes, des déchets issus de la production et de la consommation, etc.). Sur le continent européen, l’Environmental Justice trouve en Grande-Bretagne un écho favorable, quoique vidé de toute considération raciale, comme absorbée dans la question des minorités sociales (Laurent, 2009). Dans le reste de l’Europe, comme ← 12 | 13 → extraites de leur héritage anglo-saxon, les inégalités environnementales sont essentiellement considérées comme des inégalités entre territoires (Faburel, 2010 ; Laurent, 2013). En France, plus spécifiquement, elles sont surtout envisagées sous l’angle des risques sanitaires (Caudeville, 2013), des problématiques de logement et d’aménités urbaines (Charles et al., 2007 ; Laigle et al., 2007). Quel que soit le pays où les préoccupations en termes d’inégalités environnementales se développent, qu’elles soient à l’initiative de mouvements sociaux ou de gouvernements, toutes portent sur les effets des politiques publiques, inégaux selon les populations ou groupes sociaux. Elles conduisent à s’intéresser à la capacité, tout aussi variable, qu’ils ont à infléchir ces politiques pour préserver leur environnement et leur accès à ses ressources ou aménités.

Inégalités écologiques ou environnementales : regards de sciences

La valeur croissante de l’environnement en tant que cadre de vie, la montée des préoccupations environnementales (risque sanitaire, raréfaction des ressources, changements climatiques ou globaux), le développement concomitant d’une action publique dédiée participent sans aucun doute à la reconnaissance nouvelle de ces formes d’inégalités. Mais si cette reconnaissance déborde aujourd’hui largement le cadre de l’Environmental Justice américaine qui l’a vu naître, elle reste en Europe confinée dans le champ de l’action publique et dans celui des sciences où subsistent néanmoins à son égard controverses et résistances.

Ainsi pour certains écologues (Bellan et al., 2007), la notion d’« inégalité écologique » constitue un abus de langage, une convention problématique (Diebolt et al.), d’autant que son emploi dans le cadre des études urbaines (Laigle, ibid.), omet le plus souvent la notion de nature. Dans le milieu naturel, rappellent ces écologues, il n’y a que des différences de biodiversité, de paysage, etc. ; celles-ci ne sont inégalitaires qu’en ce qu’elles n’exercent pas « le même attrait » au sein des sociétés. Il ne s’agit donc pas d’inégalité écologique au sens strict. La dimension sociale des inégalités dans le rapport à l’environnement est, en effet, indéniable. Cette différence d’attrait soulignée par les auteurs dote les éléments naturels d’une valeur inégale, y compris – doit-on ajouter – aux yeux des scientifiques en charge de définir le « bon état écologique » et ce qui fait la richesse d’un patrimoine naturel…

En sciences sociales, où la notion d’inégalité a été plus aisément adoptée, la terminologie à employer ne fait pas consensus pour autant. Ainsi C. Emélianoff (ibid.) confère à l’inégalité écologique un sens « plus large » que celui qu’elle prête à l’inégalité environnementale (Theys, 2007). Elle y intègre les impacts générés sur l’environnement ← 13 | 14 → par les individus et groupes sociaux, impacts que S. Pye et al. (2008) inscrivent dans la définition des inégalités environnementales… Selon C. Emélianoff (ibid. : 23) « La notion d’inégalité écologique renvoie donc à une distribution inégale de biens, de maux environnementaux et de droits à polluer. Stricto sensu, il n’existerait que des inégalités écologiques ». Cette acception, qu’on retrouve dans d’autres écrits (Chaumel et al., 2008 ; Gadrey, 2009), prête aux inégalités environnementales une perspective exclusivement anthropocentrique, voire même « technocratique » dans la mesure où l’environnement serait passé en France d’une vision de naturalistes à celle plus technocratique d’un ensemble de risques et de problèmes à gérer (Theys, 2002).

L. Charles (Charles, 2008 : 51), en revanche, défend avec force la terminologie d’inégalité environnementale : l’« écologie » – précise-t-il – renvoie en France à une « réalité sui generis, indépendante de l’homme (…) », « une nature mise à distance par la médiation de la science, une sorte de Vraie Nature ». La notion d’environnement a contrario renvoie fondamentalement aux registres de l’expérience et donc aussi à ceux de l’affect et de la subjectivité que récuse l’écologie française dans sa quête de rationalité (Charles et al., 2008). Ainsi le philosophe prête-t-il aux inégalités environnementales un sens beaucoup plus large et complexe qu’aux inégalités écologiques : « La notion d’inégalités environnementales renvoie à la double réalité de ce qui peut se mesurer et s’objectiver dans l’environnement et de ce qui ne le peut pas, de l’appréhension subjective, des dynamiques de l’action » (Charles, 2008 : 51).

Bien qu’ayant privilégié dans mes travaux initiaux la notion d’inégalité écologique parce qu’elle était la plus identifiée en France1 et entrait en résonnance avec l’écologie urbaine (Deldrève, 2011), j’ai choisi de privilégier dans mes plus récentes recherches et dans les pages qui suivent celle d’« inégalité environnementale », avec l’acception que lui confèrent Pye et al. (ibid.) et plus largement le courant de l’Environmental Justice. Ce choix est le fruit de lectures et de discussions2 sur la nécessité ← 14 | 15 → d’identifier les dimensions tant objectivées que ressenties des inégalités face à l’environnement.

Inégalités environnementales : un faible intérêt de la sociologie

Si de nombreux auteurs en sciences sociales s’intéressent à cette forme d’inégalité, l’engouement qu’elle suscite parmi les sociologues européens et plus spécifiquement français est jusqu’à récemment demeuré faible, et ce bien qu’ils soient rompus à l’analyse complexe des inégalités sociales.

De nombreux sociologues, tels R. Bullard et D. Taylor, ont largement concouru à fonder et développer le courant scientifique de l’Environmental Justice américaine. Plus modestement en France, quelques sociologues, telle L. Laigle, ont dès les années 2000 investi la thématique des inégalités environnementales et contribué à la circonscrire. Pourtant celle-ci est restée, jusqu’ici, des plus marginales dans le champ de la sociologie française, alors que géographes, économistes, politologues et philosophes s’en sont plus aisément emparés. Certes en sociologie, où l’explication des inégalités et les mécanismes de leur reproduction ont été au cœur de grands débats et clivages entre écoles de pensée (Boudon, 1973 ; Bourdieu et al., 1970), l’accroissement des inégalités depuis les années 1980 et leurs effets sur les relations intra et intergénérationnelles ont suscité un renouvellement des approches du champ des inégalités (Dubet, 2010 ; Peugny et al., 2013). Mais ils n’ont pas toutefois ouvert ce dernier aux inégalités environnementales. Plusieurs éléments expliquent cette absence d’ouverture. Le premier, inhérent à la constitution de la discipline en tant que science, est le principe durkheimien de l’explication du social par le social et l’exclusion concomitante de l’environnement en tant qu’objet sociologique. Certes, les facteurs environnementaux font partie des variables explicatives mobilisées (Le Suicide de Durkheim en témoigne), mais toujours relativisés, subordonnés aux variables du social (Candau et al., 2012b).

Ainsi les inégalités liées à l’environnement ont pu être considérées comme secondaires, voire « accessoires », pour reprendre les termes de C. Emélianoff (ibid.), d’autant, qu’elles ne constituaient pas une préoccupation pour les « nouveaux » mouvements sociaux (y compris environnementalistes) tels qu’ils étaient définis et étudiés en sociologie (Fillieule et al., 2010 ; Neveu, 2011 ; Touraine, 2005). Ainsi les relations entre inégalités et environnement n’ont-elles été que tardivement questionnées en sociologie (Duru-Bellat, 2014).

Résumé

Qu’est-ce qu’une inégalité environnementale ? En quoi constitue-t-elle un objet sociologique ? Comment l’étudier au regard de sa diversité et de sa complexité ? Pour répondre à de telles questions, l’auteure nous invite à entrer dans de grands débats scientifiques et de société sur la compatibilité entre protection de l’environnement et lutte contre les inégalités socio-économiques ou culturelles, justice environnementale et justice sociale. Confrontant différents grands courants de pensée dans le champ de l’environnement et théories en sciences sociales, elle propose un cadre d’analyse des inégalités environnementales, qu’elle teste à l’aune de ses propres recherches. Celles-ci, menées sur des terrains littoraux français, traitent de problématiques relatives à la protection de sites naturels ou de gestion des ressources halieutiques, qui toutes soulèvent des enjeux conjoints d’accès et de participation.

Notes biographiques

Valérie Deldrève (Auteur)

Docteure en sociologie et maître de conférences à l’Université de Lille 1 de 1997 à 2008, Valérie Deldrève est actuellement directrice de recherche à l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (irstea) de Bordeaux. Initiées dans le cadre d’une thèse sur les métiers de la pêche en Manche et mer du Nord, ses recherches s’inscrivent depuis en sociologie de l’environnement et portent principalement sur des problématiques d’accès et de préservation des sites et ressources naturels.

Précédent

Titre: Pour une sociologie des inégalités environnementales