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Les Amériques au fil du devenir

Écritures de l’altérité, frontières mouvantes

de Fatiha Idmhand (Éditeur de volume) Cécile Braillon-Chantraine (Éditeur de volume) Ada Savin (Éditeur de volume) Hélène Aji (Éditeur de volume)
Comptes-rendus de conférences 372 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Préface
  • Partie I Les Amériques en question : origines et devenir
  • “El pasado que ha sido, sigue siendo”; estrategias de la memoria y el olvido
  • Causalité et temporalité, hasard et rencontres dans les littératures des Amériques
  • Résidus mémoriels et construction de l’imaginaire américain dans la poésie québécoise
  • Inventer l’image de l’Amérindien : entre création indianisée et réalité européanisée à la fin du XVIe siècle
  • Memorias, desmemorias y antimemorias
  • Théories transculturelles en devenir : les communautés autochtones nord-américaines face à la pensée altermondialiste
  • Topologie imaginaire des Amériques : les confins
  • Nouvelles cartographies dans la littérature brésilienne : textualités amérindiennes
  • Partie II Écritures de l’altérité
  • « Benito Cereno » d’Herman Melville : le spectre de la domination espagnole
  • Béances narratives et roman contemporain : Melville et les mers du sud américaines dans la fiction de Tomás de Mattos
  • En lisant en écrivant Wakefield, Nathaniel Hawthorne, Jorge Luis Borges et Eduardo Berti
  • La réinvention du territoire appalachien dans l’œuvre de Jayne Anne Phillips et Meredith Sue Willis
  • Modes of reinscription and resistance in Theresa Ha Kyung Cha’s Dictée
  • Inhabiting Transnational Temporalities and Histories: Yan Geling’s Fusang (The Lost Daughter of Happiness)
  • ‘Memory is whatever you find in it’. Family Photographs and Remembrance in Rudy Wiebe’s of this earth: A Mennonite Boyhood in the Boreal Forest (2006)
  • El relato en la obra de Carlos Liscano : una forma de “extrañar”
  • Nuevas formas de lo raro en Leonardo Cabrera
  • Partie III Frontières mouvantes
  • Entre México y Colombia : representaciones nacionales en Te están buscando, de Carlos Vadillo Buenfil
  • Patrias flotantes, geografías del sueño y mapas que se borran : La negociación del espacio en la escritura femenina de la diáspora caribeña
  • « Cartes échographiques d’un “je” archipel » : réflexions autour de “Stories My Mother Never Told Me” de María De Los Angeles Lemus
  • Syncretic Identity and Nepantla Spaces in Gloria Anzaldúa’s, Borderlands/La Frontera, the New Mestiza
  • Ficciones de ida y vuelta en la obra de Edgardo Cozarinsky
  • The Idea of North comme métaphore de la solitude créative chez Glenn Gould
  • Del “homo rodans” de Remedios Varo a la vanguardia artística femenina en tránsito identitario en el México de la 1ª mitad del siglo XX
  • La vida real de Miguel Barnet : l’avatar d’un processus novateur ? Réflexion sur la littérature de témoignage cubaine
  • Misterio y melancolía de una fiesta : exilio y muerte en Joyce y Saer
  • Orillas desbordadas : la tradición literaria en Juan José Saer
  • Bibliographie sélective
  • Collection Trans-Atlántico

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Préface

Norah GIRALDI DEI CAS et Bruno MONFORT

Le présent ouvrage accueille une sélection de travaux présentés au congrès international organisé à l’Université de Lille, en novembre 2013, par le réseau NEOS – NEWS (Nords – Ests – Ouests – Suds des Amériques) et le Pôle Nord-Est de l’Institut des Amériques (IDA – Paris). Il n’est pas si courant de réunir des spécialistes de différentes cultures et littératures des Amériques, plutôt habitués à se retrouver dans des manifestations distinctes, selon leur champ de spécialisation, et en fonction des langues ou civilisations étudiées et des classements par époques ou courants, tant dans le domaine des littératures que dans celui des autres expressions artistiques. Le réseau NEOS – NEWS, reconnu d’intérêt scientifique en 2011 par l’IDA, a eu d’emblée vocation à redessiner les frontières des spécialités et à les rassembler dans un champ interdisciplinaire couvrant l’ensemble des Amériques. Ainsi s’est constitué dans les domaines des sciences humaines et sociales un objet de travail à la fois plus vaste et moins cloisonné, mais scientifiquement cohérent. Des philosophes, historiens, géographes, sociologues, ainsi que des spécialistes d’arts plastiques, littérature, musicologie et psychologie sociale, ont contribué à décliner les nombreuses facettes d’un objet d’étude qui a progressivement émergé à compter de 2009, nourri par le travail conduit au sein du réseau NEOS – NEWS, auquel le thème directeur du présent ouvrage doit beaucoup, Les Amériques au fil du devenir : écritures de l’altérité, frontières mouvantes. Cet intitulé s’est voulu l’amorce d’un questionnement général sur la nature de la « réalité » américaine à l’œuvre dans les formes artistiques et celles des discours – notamment littéraires. Au-delà des critères chronologiques, notionnels ou géographiques, les problématiques ici traitées soulèvent la question des moyens d’expression : en quoi, par exemple, le choix de certains procédés poétiques ou de certains types d’expression littéraire, comme le témoignage ou la fiction, peut-il contribuer à inventer une identité multiple et en devenir ?

Les vingt-sept contributions retenues sont réparties ici en trois parties : la première Les Amériques en question : origines et devenir, la deuxième, Écritures de l’altérité et la troisième Frontières mouvantes. Il s’en dégage cependant un effet d’ensemble car l’ouvrage fait dialoguer ← 11 | 12 → entre eux des objets particuliers qui se répondent, permettant ainsi de mieux cerner la complexité de la problématique exposée sans renoncer à la précision des analyses.

Un examen même cursif du volume permettra déjà, peut-être, de pressentir sinon d’attester que ces analyses ont en effet pour qualité fondamentale d’épouser la diversité des textes sur lesquelles elles portent (nouvelles, romans, écriture de type autobiographique, témoignages, jusqu’aux chroniques de Glenn Gould au Canada), comme elles épousent aussi celle d’autres œuvres ou ouvrages liés à des supports très hétérogènes (son radiophonique, images, photos) que les auteurs convoquent pour explorer ce qui s’y révèle des processus de mutation d’un matériau américain dont la réalité pas toujours matérielle est en voie de (re-)constitution permanente. Ainsi en est-il également de la diversité de la langue et des langues, à la fois assumée et tempérée par le souci de n’en pas faire la source impérative d’un sens qu’il faudrait rabattre sur leurs spécificités : les articles, rédigés dans trois langues (anglais, espagnol et français), dont deux sont les principales langues parlées sur le continent américain, tentent de « coller » au plus près à des textes et objets culturels redevables à ces différentes langues, mais sans omettre ce qui émane des langues autochtones, et du fait qu’il s’agit dans tous les cas de langues « étrangères » l’une pour l’autre. Il se manifeste ainsi, dans la méthodologie mise en œuvre, un parti-pris de décloisonnement par rapprochement de constructions discursives et artistiques qui finissent par former une manière de continuum où elles échangent et dialoguent entre elles, en dépit de ce qui, outre la ou les langue(s), les sépare sur le plan temporel (elles furent conçues à des époques historiquement éloignées l’une de l’autre) et les différencie sur le plan à la fois géographique et culturel (la divergence des cultures tient aussi à l’espace qui s’étend entre les lieux respectifs où elles prospèrent). Ainsi peuvent se laisser décrypter (fut-ce après coup) des convergences imprévues mais aussi, plus encore, des conflits et des bouleversements autrement confinés dans des marges invisibles où s’accumulent les non-dits de l’histoire, en particulier, des indicateurs tendant à montrer que la mondialisation actuelle se différencie d’autres mutations antérieures par bien des traits particuliers.

Le lecteur attentif constatera que l’esprit qui anime les contributions de cet ouvrage s’inscrit, à différents égards, dans la perspective ouverte par la pensée contemporaine et présente, notamment, celle de Jacques ← 12 | 13 → Rancière dans Le partage du sensible (2000), et celle aussi d’autres théoriciens de l’art, comme Nicolas Bourriaud dans Radicant (2009). Leur discours, en effet, se réfère aux relations que l’art entretient avec la réalité, multiples l’un et l’autre et se faisant écho de multiples façons, enracinés dans des présents et des passés pluriels. La pensée de Jacques Rancière1 a souvent nourri les débats au sein du réseau NEOS – NEWS. Nous nous référons ici à cette mise en cause des discours qui tendent à expliquer l’évolution esthétique de l’art d’une façon trop rationnelle, selon un enchaînement de cause à effet, en omettant par ailleurs de considérer la dimension affective liée à l’expérience esthétique. Jacques Rancière inscrit, en effet, et notamment dans Le partage du sensible, la question des formes dans une question plus vaste, des formes d’inclusion et d’exclusion, qui définissent la participation à une vie commune, et sont configurées au sein même de l’expérience sensible de la vie. D’autres philosophes, comme Giorgio Agamben ou Slavoj Žižek, qui rejoignent, comme Jacques Rancière, l’archéologie du savoir de Michel Foucault et la pensée de la déconstruction de Jacques Derrida, sont sollicités dans cet ouvrage quand il s’agit d’analyser, à l’exemple de Foucault, comment l’ordre du monde est préinscrit dans la configuration même du visible et du dicible du fait de la soudaine résurgence de faits longtemps occultés et qui prennent la forme de nouveaux discours sur la réalité. Ce qui disparait et réapparait, ou que l’on peut ré-explorer et décrypter dans des discours culturels et des œuvres littéraires du passé, forme, pour Rancière, une manifestation de l’art qui répond, ainsi, à un questionnement politique.

Des critiques qui ont accompagné la naissance du réseau NEOS – NEWS, comme Fernando Aínsa, Inacia d’Ávila, Mathieu Duplay, Alexis Nouss et Teresa Orecchia Havas mettent en relief le lien constant entre la production artistique – et notamment littéraire –, la politique et la pensée philosophique. Aussi, cet ouvrage, son ensemble d’analyses d’œuvres et d’auteurs, questionne la culture américaine dans ce qu’elle a de plus novateur : la pratique littéraire comme une écriture-pensée, non seulement touchant l’invention d’un lieu en constant devenir et traversé par des imaginaires divers, mais aussi pour le travail d’invention et de reconfigurations conceptuelles – liant souvent les approches épistémologiques et esthétiques à celles de la philosophie politique – que cette production toujours renouvelée de pratiques littéraires exige du lecteur et du critique. C’est également dans le sillon de la pensée de Giorgio Agamben que ces travaux se situent, puisque l’expérience poétique du langage met en lumière, selon le philosophe italien, sa puissance pragmatique et, partant, sa fonction législative2. C’est ce qui ← 13 | 14 → se passe actuellement dans le roman, répercuté par la géographie dans le dessin et une nouvelle vision des confins américains : la Terre de Feu, l’Amazonie ou les terres du Nord canadien ont été décimées puis poussées dans l’oubli, cependant certains auteurs contemporains les récupèrent comme objet d’étude et de réflexion et, ce faisant, transforment la notion de frontière – visible ou invisible – qui sépare les centres de ces extrêmes périphéries.

Interroger ainsi ce qu’on pourrait appeler « les littératures des Amériques » comme ensemble soumis conjointement aux regards critiques de spécialistes des Nords et des Suds américains ne va pas de soi, et n’est pas du tout chose commune dans le domaine de la recherche en sciences humaines. L’étude de cette vaste production est souvent compartimentée car les catégories de la critique tendent à se calquer sur des impératifs de marchés et autres contraintes étrangères à toute logique ou démarche proprement artistique ou esthétique (définition universitaire ou académique des domaines d’études, organisation des bibliothèques et des circuits commerciaux de distribution et vente de livres en librairie ou autrement). Or nous voulons nous situer ici, en quelque sorte, au cœur de la bibliothèque évoquée par Jorge Luis Borges dans ses Ficciones. Univers du Multiple dans l’Un, grande archive de la littérature, livre unique nourri par les traditions et les modèles les plus divers – souvent éloignés dans le temps et dans l’espace –, et les études qu’il suscite et qu’il englobe. Cette magistrale démonstration de l’arbitraire de tout ordre fondé sur la division des savoirs ne peut que nous inciter à nous affranchir des découpages en prés carrés. Trouver et emprunter les chemins de traverse nous permet de comprendre autrement la littérature, dans sa complexité et ses mouvements. Les travaux réunis dans cet ouvrage analysent pour la plupart des nouvelles pragmatiques discursives selon des paradigmes philosophiques actuels forgés en Europe et dans les Amériques, et sollicitant, outre les travaux des philosophes déjà mentionnés, ceux de Walter Benjamin, Deleuze, Stuart Hall, Bourdieu, Julia Kristeva, Darcy Ribeiro, Ángel Rama, Edward Saïd, Edouard Glissant, Gloria Anzaldúa. Ils permettent de découvrir de nouveaux modes d’agir de la littérature, tandis qu’ils donnent à lire une nouvelle conception des territoires américains, représentés en mutation, ce qui plaide également pour une modification du canon littéraire comme idée préconçue. Cette perspective d’analyse, fondée entre autre sur le poids des mémoires de diverses communautés qui cohabitent dans les Amériques, constamment interrogées et remodelées par les écrivains, réfracte aussi une idée de ← 14 | 15 → l’Amérique comme entité immuable, construite dans le passé. Cette vision en miroir permet de souligner les rapprochements et les éloignements par rapport à un même phénomène, les variations d’interprétation sur un même fait, et les va-et-vient dans l’expression artistique américaine, en articulation avec les productions culturelles d’autres continents.

La littérature peut être ce réservoir universel capable de représenter tout ce qui a été et peut être à nouveau, mais l’analyse d’autres types de discours permet également de mesurer les changements de point de vue en ce qui concerne la représentation du monde et, en particulier, des Amériques. La contribution de Grégory Wallerick sur l’invention de l’Amérique comme terre nouvelle, donne ainsi à lire différentes interprétations de l’homme américain à l’œuvre depuis le XVIe siècle, selon le point de vue de ceux de l’ancien monde qui la découvraient pour la première fois. Et quand on analyse ces interprétations au fil du temps, on s’aperçoit qu’elles ont pris la forme soit d’une controverse par rapport à une orthodoxie interprétative tendant à mythifier le passé comme le présent, soit de la corroboration d’une ancienne vision restée longtemps marginale – et pratiquement imperceptible. La littérature fait entendre la discorde et la discordance des voix aussi bien que les dialogues harmonieux, et ce dans l’infini de leurs variations permettant de remettre en question ce qui a été et a pu être dit, comme l’analyse Agamben à propos du sens à donner à la figure de Bartleby3 d’Herman Melville. Le passé pur n’existe pas, il est constamment remanié par les souvenirs et le questionnement de l’écriture et dans l’écriture, c’est-à-dire par l’interprétation qui est vouée à le réinventer. L’écrit marque ce passage à l’acte4 en même temps que la vérification d’une contingence, d’un devenir constant dont les interprétations se font l’écho. C’est dans ce sens que Stéphanie Carrez fait dialoguer, à propos de la figure de l’époux disparu dans le Wakefield de Nathaniel Hawthorne, les écrits de deux auteurs argentins, Jorge Luis Borges et Eduardo Berti. Elle examine la relation intertextuelle entre, d’une part, les lectures que Borges fait de Hawthorne et les réflexions de Borges transcrites dans des conférences et, d’autre part, l’adaptation du court texte de Hawthorne qu’Eduardo Berti opère dans la traduction qu’il en donne en espagnol, sous le titre de La mujer de Wakefield. Cette série de « germinations », comme les appelle Stéphanie Carrez, met en lumière une histoire en constant devenir et évoque, par ce biais des « lectures croisées », les multiples relations entre les écrivains du Nord et du Sud des Amériques, illustrant ainsi cette rencontre atemporelle et indéfiniment renouvelée qu’est la littérature, dont la Bibliothèque de Babel de Borges est le symbole. ← 15 | 16 →

Il s’agit aussi, pour des auteurs des articles de cet ouvrage, d’analyser, en tenant le plus grand compte de leur poids philosophique ou politique, un certain nombre de discours émanant de voix différentes, émis souvent à contre-courant des discours politiques. Ainsi le travail de Michel Imbert montre-t-il comment la scène nord-américaine s’est considérablement élargie, dès le XIXe siècle, non seulement aux Caraïbes mais à tout l’hémisphère sud-américain, grâce à l’œuvre d’auteurs comme Herman Melville. Dans sa nouvelle Benito Cereno, Melville met en scène sa réflexion sur les relations complexes entre les deux Amériques, du Nord et du Sud, donnant lieu à une interrogation d’ordre géopolitique sur les rapports entre les États-Unis et l’Amérique espagnole. Beatriz Vegh, quant à elle, analyse en quoi le système de réécriture de Benito Cereno de Melville, est mis en place comme exercice de réinterprétation d’un modèle par Tomás de Mattos dans La Frégate des masques. Lemploi qu’il fait du procédé poétique des « couches fictionnelles » révèle une nouvelle lecture de l’Histoire, déclenchée par le jeu d’inversion de rôles et de paradigmes et par le désir de la narratrice du roman de Tomás de Mattos de combler certaines « béances » narratives, censées être laissées ouvertes par Melville. Suivant une démarche similaire, Oscar Brando se penche sur les relations d’intertextualité tissées par Juan José Saer dans son œuvre de fiction. Il analyse les mécanismes qui permettent de lire une relation de filiation entre l’écriture saérienne et celle de Joyce. Le sentiment de mélancolie chez les deux écrivains qui ont émigré à Paris pour y écrire, associé à l’idée de deuil, surplombe certains de leurs récits et justifie le rapprochement proposé dans ce travail, de la nouvelle Les morts de l’écrivain irlandais et de différents récits de l’écrivain argentin, dont La Grande, son dernier roman.

Cette intertextualité recherchée par certains auteurs peut être aussi perçue comme clé d’entrée dans des textes littéraires qui interrogent la notion de tradition. L’on sait bien que la tradition littéraire est une construction au même titre que les autres traditions inventées par les différentes cultures. Comme l’explique Eric Hobsbawm, les traditions dérivent essentiellement d’un procès de formalisation étroitement lié à la recherche d’une cohésion sociale. La littérature comme production culturelle fonctionne selon le même principe. Une littérature « nationale » s’organise en embrayant, avec sa logique propre, les mouvements et changements artistiques qui en sont constitutifs sur les moments de transformation de la société. Les traditions en général et celles que l’on revendique en littérature contribuent à l’établissement d’un système de valeurs. Dans la littérature américaine, la notion de tradition a souvent été débattue, articulant la relation entre ce qui est apport natif ou national et ce qui vient de l’étranger, de la littérature d’ailleurs, notamment européenne. La tradition se manifeste ainsi tant comme procédé metalittéraire que ← 16 | 17 → comme motif de réécriture de certains textes célèbres (des épopées d’Homère à l’épopée du gaucho Martin Fierro). Emigré à Paris, Juan José Saer va reformuler plusieurs fois, depuis la France, ses relations avec la tradition. L’article de Veronica Bernabei propose une révision critique de l’œuvre de Saer en relation avec l’idée de tradition : forgée par d’autres écrivains argentins, comme Lugones, Martínez Estrada ou Borges, elle est débattue et contestée par Saer avant d’être remodelée par lui dans certains de ses essais.

Zilá Bernd et Patrick Imbert se penchent sur la question d’une américanité en constant devenir. Dans leurs travaux, la circulation de modèles culturels au sein de la littérature américaine est très présente, mise en relation qu’elle est avec les modes de représentation de l’altérité dans différents types d’écritures permettant de percevoir autrement les frontières politiques et culturelles des Amériques et d’envisager l’Histoire comme une véritable construction en mouvement – à l’opposé d’une vision téléologique, idéaliste, suivant un parcours linéaire. Zilá Bernd met ainsi l’accent sur les apports multiples permettant de lire et comprendre les variations d’une identité indiscutablement métisse. Elle analyse aussi la poésie québécoise comme lieu d’invention et de discussion d’une esthétique nouvelle, résolument américaine, permettant de revendiquer une appartenance commune. L’« étrangeté familière » dont Pierre Nepveu se réclame a été maintes fois forgée et reprise depuis que le Cubain José Martí l’a formulée dans Nuestra América. Patrick Imbert quant à lui, s’intéresse dans son exploration du roman contemporain, aux modalités de gestion des rencontres et mélanges – souvent hasardeux – entre personnages d’origines diverses. Il en émerge une hétérogénéité qui donne naissance à un espace nouveau, « hors du champ » national, libéré du concept de nation comme unité pourvoyeuse d’identité. L’hétérogène devient la marque d’une nouvelle culture mondialisée, pensée sur le mode relationnel et du métissage, qui fait se déployer des jeux d’identités non plus indépendantes mais en rapport les unes avec les autres et en constante transition.

Dans de telles conditions se justifie, pour l’analyse des textes, l’emploi de paradigmes nouveaux. Ceux-ci se façonnent en réponse au défi et au risque d’un monde actuel en constante reconstruction mais supposent néanmoins d’avoir présente à l’esprit l’existence des phases antérieures d’une mondialisation qui n’a jamais cessé. Certains articles, comme celui de Sophie Croisy, soulèvent la question de l’émergence de la littérature autochtone (ou native) dans l’actuel contexte de mondialisation, et s’interrogent sur des politiques et des lois internationales qui promeuvent et facilitent la défense des droits des minorités culturelles. Le processus à l’œuvre au sein des Western critical theories accompagne ou retraduit ce phénomène, introduisant une nouvelle relation dialectique et dialogique ← 17 | 18 → à un objet d’étude ainsi constitué, que sa définition permet d’associer expérience autochtone et non autochtone aussi bien dans les discours culturels que dans les textes littéraires.

Cette voie est aussi empruntée par Eurídice Figueiredo et Sarah Dufaure qui inscrivent leurs travaux dans le contexte créé par la multiplication des échanges de toutes sortes, caractéristique de l’actuel mouvement de globalisation qui n’est cependant que le dernier en date. Un trait définitoire des relations nouvelles qui en sont le fruit est une individualisation souvent exacerbée, dont elles rendent compte. De nouvelles catégories de division qui ont fait irruption dans ce monde globalisé modifient ou ébranlent la notion d’altérité et les rapports qu’elle entretient avec celle d’identité collective, fondée, souvent, sur une idée de discrimination politique ou culturelle. Ces deux auteures examinent l’émergence des nouvelles identités, au Brésil et aux États-Unis, au sein de cultures restées longtemps confinées face à une identité nationale dominante. Eurídice Figueiredo observe certains aspects de cette nouvelle tendance des productions littéraires qui donnent à lire une image du Brésil élaborée à partir des singularités de la région amazonienne, interrogeant au passage les origines amérindiennes de la nation au moyen d’un discours contre-hégémonique. Dans le cas de la renaissance appalachienne, présentée dans le travail de Sarah Dufaure sur l’œuvre de deux auteures, Jayne Anne Phillips et Meredith Sue Willis, il s’agit d’écrire pour réinventer des territoires, de récupérer et transmettre, sur la base de mémoires personnelles, des pans entiers d’une mémoire collective enfouie. C’est en quelque sorte de l’autre côté du miroir que se situe l’œuvre de l’ethnologue et écrivain cubain Miguel Barnet, étudiée par Françoise Léziart : depuis les années soixante, il utilise en pionnier le témoignage auquel il donne les couleurs de l’autobiographie et de la fiction indiscernablement mêlées. Barnet veut représenter la vie d’un « type idéal », le Cubain ou le Portoricain émigré aux États-Unis. Son écriture, qu’il souhaite « à la portée de tous », rend compte d’enquêtes réalisées sur des cas concrets pour mettre en évidence les différences de traitement et pratiques ségrégationnistes nord-américaines vis-à vis de la population de migrants et exilés d’origine hispano-américaine.

Résumé des informations

Pages
372
ISBN (PDF)
9783035266092
ISBN (ePUB)
9783035297256
ISBN (MOBI)
9783035297249
ISBN (Livre)
9782875743367
Langue
Français
Date de parution
2016 (Avril)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2016. 372 p., 12 ill.

Notes biographiques

Fatiha Idmhand (Éditeur de volume) Cécile Braillon-Chantraine (Éditeur de volume) Ada Savin (Éditeur de volume) Hélène Aji (Éditeur de volume)

Fatiha Idmhand est actuellement maître de conférences (HDR) à l’Université Littoral (Lille Nord de France). Elle est spécialiste des littératures et cultures du Río de la Plata et de critique génétique. Cécile Braillon-Chantraine est maître de conférences à l’Université de Valenciennes (Lille Nord de France) et spécialiste des arts performatifs et de théâtre latinoaméricain. Ada Savin est professeur émérite à l’Université de Versailles. Ses domaines de recherche couvrent l’écriture autobiographique aux Amériques. Hélène Aji est professeur de littérature américaine à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense. Elle est présidente de la Société d’études modernistes (SEM).

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Titre: Les Amériques au fil du devenir