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«Jean Barois», centenaire d’un roman-monstre

Lectures à vif, lectures actuelles

de Hélène Baty-Delalande (Éditeur de volume) Jean-François Massol (Éditeur de volume)
Collections 210 Pages
Série: Espacios Literarios en Contacto, Volume 12

Résumé

Jean Barois participe de l’effervescence esthétique qui caractérise 1913, en multipliant les expérimentations formelles, telles que la composition hybride, l’art du collage, le régime dialogué, l’esthétique documentaire, les jeux typographiques et le style coupé. Chronique mélancolique du modernisme intellectuel, faisant l’inventaire de l’affaire Dreyfus, s’interrogeant sur la puissance des liens religieux, c’est aussi un roman de la conscience malheureuse, méditant sur l’identité perdue et la responsabilité impossible. Arracher des bribes au réel, pour constituer une masse puissamment vivifiante, capable de remémorer le passé et de porter le lecteur à approfondir sa propre conscience de soi, et cela dans une forme neuve, composite et expressive : l’ambition de Roger Martin du Gard a fortement retenu la critique contemporaine, et continue, cent ans plus tard, à nous requérir.
Ce livre réunit ainsi des analyses nouvelles sur les enjeux de la fragmentation et de la composition dans Jean Barois, et les archives d’une réception critique singulièrement attentive à l’originalité de ce roman.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Table des abréviations
  • Avant-propos (Hélène Baty-Delalande / Jean-François Massol)
  • Jean Barois, entre totalité et fragmentation
  • L’optique du livre contre l’optique de la scène : chapitrage et bifurcation générique dans Jean Barois (Aude Leblond)
  • Jean Barois, roman des passages (Hélène Baty-Delalande)
  • Morcellement, unité, variété : Jean Barois et «Maumort», deux romans symétriques dans l’œuvre complète de Roger Martin du Gard (Jean-François Massol)
  • Le collage de documents dans Jean Barois : une approche littéraire et picturale moderne (Charlotte Andrieux)
  • Jean Barois dans l’histoire de la prose (Stéphanie Smadja)
  • Modalités et enjeux de la forme aphoristique dans Jean Barois : un fragment totalitaire? (Stéphanie Bertrand)
  • Utilisation du sentiment religieux dans la construction du «chantier» littéraire de Jean Barois (Angels Santa)
  • Autour de Jean Barois : 1913–1914
  • La réception critique de Jean Barois : modernité d’un roman-monstre? (Hélène Baty-Delalande)
  • Dossier documentaire
  • Series index

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Table des abréviations

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HÉLÈNE BATY-DELALANDE et JEAN-FRANÇOIS MASSOL

(CERILAC, Université Paris Diderot-Paris 7)
(UMR 5316 LITT&ARTS CNRS, Université Grenoble Alpes)

Avant-propos

« Je commencerais : une description ; le récit d’un fait ; une analyse de caractère ; un autre fait ; un dialogue ; un fragment de journal ; un monologue ; un bout de lettre ; d’autres faits ; d’autres analyses ; d’autres dialogues… Des documents, enfin, comprends-tu ? Fini, le récit délayé d’où émergent les morceaux qui font le livre !1 » Avec Jean Barois, publié en 1913, Roger Martin du Gard réalise le rêve du héros de Devenir ! (1908), son premier roman. Pari résolument moderne, qui participe de l’effervescence littéraire de 1913, année de toutes les expérimentations esthétiques. Il compose ainsi un récit à la fois éclaté et fortement cohérent, non pas une suite naturaliste de « tranches de vie », mais un ensemble de « documents » à lire sur le vif : la totalité d’une expérience, d’une vie, l’histoire d’une génération, sont ainsi restituées à travers la fragmentation des épisodes, la diversité des formes et des genres. Pour Bernard Grasset, à qui l’écrivain avait promis son roman, l’expérience va trop loin : « Ce n’est pas un roman, c’est un dossier2 », presque illisible et impubliable en l’état. Mais Gide et le groupe de la Nouvelle Revue française ne s’y trompent pas, et s’enthousiasment pour le gros manuscrit. L’histoire a retenu la formule fameuse de Gide : « Celui qui a écrit cela peut n’être pas un artiste, mais c’est un gaillard !3 ». ← 11 | 12 →

Pour cette « minutieuse biographie4 » qui veut étudier le conflit entre l’hérédité plus ou moins mystique d’une génération et l’éducation positive, toute chargée de science contemporaine, Martin du Gard a choisi de mettre en œuvre sa « grande idée5 » du « roman dialogué », qui consiste dans l’utilisation de scènes de type théâtral. Le projet initial était centré sur la figure d’un écrivain libre-penseur, résolument matérialiste dans son bonheur triomphant, puis accablé de chagrins, revenu vers le catholicisme, avant de mourir dans l’épouvante, dégoûté de la vie et des mensonges religieux. Fort mélodramatique, ce Besoin d’espérer, bientôt devenu La Prière des agonisants, s’attachait donc principalement au conflit existentiel entre la foi et la libre-pensée, selon une dynamique désespérée qui n’est pas sans rappeler la dérive du héros de Devenir !. Ce mouvement de déclin tragique est par la suite fortement altéré : en ajoutant une importante section consacrée à l’enfance de son héros, en inventant le personnage de Marie, la fille du héros qui choisit de devenir religieuse, et surtout en accordant une place centrale à l’affaire Dreyfus, le romancier se donne les moyens d’expliquer la lente dégradation de Barois (comme en témoigne le nouveau titre : S’affranchir ?), de développer les scènes consacrées à la remise en question rationnelle de la foi, et d’adosser un discours politique à son discours moral. Dès lors, le roman prolifère par ajouts de scènes et collages de fiches : l’intrigue principale, centrée sur l’évolution de Barois reste extrêmement cohérente, mais elle s’enrichit d’enjeux annexes, essentiellement idéologiques, politiques et moraux6. Alors qu’il achève la rédaction de son roman, en mars 1913, l’écrivain écrit ces lignes à Pierre Rain :

Car il y aura de tout, dans ce bouquin, ce n’est plus un roman, ce n’est plus rien, je crois que ce sera très déroutant. C’est une « somme », qui ne ressemble d’ailleurs pas à celle de Thomas d’Aquin. Mais cela te donne une idée exacte de ce vaste ensemble. J’ai tant inséré déjà de « morceaux-discussions » en travers de la vie de mon bonhomme, que je n’ai plus aucun scrupule. Je sais d’ores et déjà que ce livre ne vaudra pas par son unité ni par sa perfection d’équilibre ; alors j’en prends à mon ← 12 | 13 → aise, et je le farcis de pensées qui me semblent intéressantes à dire. Il ne me déplaît d’ailleurs pas outre mesure de faire abondant, à une époque où on distille les livres au pèse-gouttes7.

L’image de la farce peut surprendre, chez un écrivain célèbre pour ses vertus de bâtisseur ; mais le choix d’une intrigue intellectuelle permet cette profusion de « morceaux-discussions », pensées, dialogues, documents matérialisant l’éloquence des faits. Roman des tourments intimes, Jean Barois devient le réceptacle de discours divers et contradictoires, installant une polyphonie paradoxale au sein d’une monographie. Ce roman dialogué, qui est aussi un roman d’idées, juxtapose des fragments ressortissant à d’autres genres encore : de nombreuses lettres, des exposés, des plaidoyers, des pages de journal, un testament, mais aussi des documents collés et des citations diverses. Il apparaît ainsi irréductiblement hétérogène. Réinventer le roman hors du romanesque, hors de l’aventure, dans un rapport repensé au réalisme (une mimesis cinématographique, des documents collés, des situations abstraites), par la diffraction des régimes d’écriture et l’éclatement formel, dans la structure maîtrisée du roman d’idées, tel est donc le pari osé de Martin du Gard pour son vrai coup d’essai.

Pour Les Thibault, de 1922 à 1940, Martin du Gard abandonne la « déraisonnable aventure8 » du roman dialogué, et revient à une poétique romanesque marquée d’un certain classicisme, sans toutefois renoncer aux hybridations génériques et aux jeux de voix. Mais cette conception de l’hybridité romanesque fait nettement retour dans les réflexions qui viennent s’intégrer dans le vaste projet de roman posthume, « Maumort », écrit entre 1941 et 1958. Cet opus ultime comprendra des pages de journal intime, de mémoires, des lettres, au moins une nouvelle et un ensemble de réflexions sur le projet même ou sur le roman en général. Faut-il penser que l’exemple des Faux-Monnayeurs que Gide lui a dédié, celui de La Recherche du temps perdu, ou la confrontation douloureuse aux œuvres des années quarante dont témoignent les derniers volumes de sa Correspondance aient fait surgir des désirs de renouvellement formel chez le romancier couronné par le prix Nobel de littérature en 1937, après les gages donnés à un peu plus de classicisme dans le temps long de son grand roman-fleuve ? De fait, la question des relations entre le tout et les parties, celles des genres, des styles, des modes de lecture se pose encore pour cette dernière œuvre, question ← 13 | 14 → encore compliquée par l’inachèvement programmé d’un texte laissé à l’état de manuscrit touffu aux éditeurs potentiels.

Dès lors, au lieu de voir dans le roman de 1913 une expérimentation sans lendemain, ne peut-on y lire la première (et magistrale) expression d’une ambition souterraine, chez Martin du Gard : dire la complexité du réel dans la complication tenace de la forme ? Quoi qu’il en soit, Jean Barois nous apparaît aujourd’hui avec un étrange double visage : un roman historique dans son propos, évoquant de grandes crises du passé (crise du modernisme et du scientisme, poussée réactionnaire et retour au religieux au début du siècle, affaire Dreyfus…), et un roman expérimental dans sa forme, qui déconstruit la notion de trame romanesque,d’intrigue, et même de récit.

Il n’est pas si sûr, cent ans après, qu’un roman d’idées, qui mêle des débats sur le fait religieux et les drames de l’affaire Dreyfus, qui propose une réflexion diffractée sur la place du rite et de la piété dans la vie sociale, sur la vérité, la justice, sur le sens de la vie et les renoncements morbides, puisse être considéré comme daté à la lumière des événements qui constituent désormais notre actualité. Le travail littéraire sur le fragment, sur le document, sur la multiplication des voix, des genres, et enfin sur les changements de rythme, consonne avec les écritures contemporaines, mutadis mutandis. Si Jean Barois n’a pas véritablement eu de postérité, au plan formel9, il propose cependant un éventail de pistes esthétiques aujourd’hui très fécondes dans le récit contemporain : le goût de l’archive, le retour au biographique, la juxtaposition des voix – qu’on songe, dans des perspectives très variées, aux œuvres de François Bon, de Jean Rolin, d’Emmanuel Carrère, et de bien d’autres encore.

Le présent ouvrage constitue, dans sa première partie, la trace d’une journée d’études qui s’est tenue à l’université Stendhal de Grenoble, en ← 14 | 15 → novembre 2013, pour le centenaire de Jean Barois. Sept relectures de l’œuvre s’attachent ainsi à analyser les enjeux des choix formels et stylistiques forts qui font de ce roman-dossier un texte singulier, qui reste un hapax dans la production littéraire française de la première moitié du XXe siècle. Aude Leblond s’attache à dégager l’ambivalence générique du texte, partagé entre l’optique de la scène et celle du livre, ambivalence qui se dénoue au lieu même de sa composition, dans la structuration des chapitres. Jean Barois est en effet le roman des passages, des seuils et des ruptures ; cet effet de composition fragmentée est aussi un effet de sens, qui renvoie à une esthétique de l’instantané, et qui défait l’illusion de toute pensée totalisante de l’existence, selon Hélène Baty-Delalande. Jean-François Massol met en perspective la dimension composite d’un roman qui convoque divers genres, en étudiant cette question à l’échelle de l’œuvre de Martin du Gard, et en particulier à propos de « Maumort ». Au-delà des enjeux rhétoriques et esthétiques de variété et de diversité, il y a également des enjeux dramatiques et éthiques fondamentaux dans ce choix d’un certain éclatement générique, comme en témoignent singulièrement les fragments s’apparentant au théâtre dans Jean Barois. Charlotte Andrieux propose de replacer les modalités littéraires du collage de documents dans le contexte artistique des années 1905–1913, qui voient l’essor de mouvements nouveaux : « papiers collés », fragmentation des formes, renouveau de l’idée même de composition picturale. Par une autre forme de contextualisation, touchant à la langue même, Stéphanie Smadja s’interroge sur la modernité stylistique de Jean Barois, qui paraît à ce moment charnière des années 1910–1920 pour la prose française. Là encore, à un niveau très local, les logiques de la fragmentation et de la totalisation jouent à plein. Une forme incarne singulièrement la rencontre de ces deux logiques : celle de l’aphorisme, qui est l’objet de l’étude de Stéphanie Bertrand. Lieu commun, et aussi lieu où tente de se dire l’expérience individuelle, l’aphorisme est ainsi l’un des nœuds du roman d’idées, où se définissent et se creusent ses enjeux à la fois éthiques et esthétiques. Roman d’idées, certes : Angels Santa revient pour finir sur la question centrale qui donne sa cohérence à ce fort volume, celle de la religion.

La seconde partie de l’ouvrage propose une étude de la réception du roman par ses contemporains, en 1913 et 191410 : le dossier de presse constitué ← 15 | 16 → par Roger Martin du Gard lui-même, et dont nous reproduisons une partie en fin de volume, permet de restituer les conditions d’une reconnaissance littéraire, ainsi que les enjeux esthétiques et éthiques qui ont présidé à la lecture de cette œuvre-monstre. Partagés entre fascination et méfiance, ses premiers lecteurs ne se sont jamais montrés indifférents, et certaines de leurs analyses frappent encore aujourd’hui par leur pertinence. C’est surtout la dimension idéologique qui a marqué les esprits, plus que les innovations formelles de Martin du Gard. Il a fallu attendre 1976, et la grande thèse d’État d’André Daspre pour disposer d’une étude minutieuse du roman, de ses références idéologiques et historiques, de son esthétique ambitieuse, le tout fondé sur une analyse approfondie des notes laissées par le romancier. Mais dès 1913 et 1914, l’œuvre est saisie dans sa singularité : témoignage pour une époque qui s’achève – les contemporains ignorent encore quelle catastrophe imminente va définitivement la balayer –, plaidoyer pour la raison, refus de tout optimisme béat, renouvellement du réalisme par la mise en œuvre du documentaire brut, mise à distance du roman à thèse…

Notes biographiques

Hélène Baty-Delalande (Éditeur de volume) Jean-François Massol (Éditeur de volume)

Hélène Baty-Delalande est maître de conférences en littérature française du XXe siècle à l’université Paris-Diderot. Jean-François Massol est professeur de littérature française et didactique de la littérature à l’université Grenoble Alpes.

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Titre: «Jean Barois», centenaire d’un roman-monstre