Chargement...

Passé(s) recomposé(s)

les commissions d’historiens dans les processus de rapprochement (Pologne-Allemagne, Pologne-Russie)

de Emmanuelle Hébert (Auteur)
©2020 Monographies 550 Pages

Résumé

Cet ouvrage analyse le travail des commissions d’historiens dans les processus de rapprochement en Pologne. Deux d’entre elles sont privilégiées : la commission polono-allemande portant sur les manuels scolaires et le groupe polono-russe sur les questions difficiles. Cette étude se fonde sur deux sources principales : une série d’entretiens et des recherches dans les archives, auxquelles s’ajoutent des ressources complémentaires : observations participantes et analyse de discours politiques, de sondages et de la presse. Le dialogue sur l’histoire auquel d’aucuns font appel correspond tout à fait à ce qui est demandé aux commissions d’historiens. Dès lors, pourquoi ces commissions ont-elles été créées ? Comment fonctionnent-elles et pourquoi continuent-elles de fonctionner ? Nous formons les hypothèses que, premièrement, ces commissions ont été créées dans un objectif de rapprochement, voire de réconciliation. Deuxièmement, leur fonctionnement — et sa prolongation — dépend de trois variables : le contexte, les mandats, les acteurs.
Cet ouvrage s’articule en cinq axes. Les trois premières parties portent sur chacune des trois variables évoquées : contexte, mandats, acteurs. La quatrième partie concerne les sphères d’influence de ces commissions et les débats qu’elles engendrent : politique et religion, débats publics, débats scientifiques. La dernière partie se concentre sur les projets de ces commissions : l’ouvrage commun ou les centres de dialogue du côté polono-russe, le manuel commun d’histoire du côté polono-allemand. Au travers de toutes ces pratiques, les commissions d’historiens cherchent, dans le cadre de la transformation des conflits, à réconcilier par l’histoire, c’est du moins l’un des arguments défendus dans cet ouvrage.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • REMERCIEMENTS
  • ABRÉVIATIONS
  • PRÉFACE
  • TABLE DES MATIÈRES
  • PARTIE I. Les Circonstances
  • Chapitre 1. Le contexte de création des commissions
  • I. L’apaisement Est-Ouest pendant la guerre froide
  • A. Khrouchtchev et la déstalinisation : un premier dégel
  • B. Le dialogue Est-Ouest de 1962 à 1979 : la Détente
  • C. Willy Brandt et l’Ostpolitik
  • D. La Lettre des Évêques polonais
  • II. La chute du bloc communiste et ses conséquences en Europe
  • A. Le tournant de 1989–1991
  • B. L’intégration européenne, un cadre favorable à la réconciliation
  • C. Un nouveau paradigme dans la politique étrangère polonaise
  • III. Un environnement international favorable au rapprochement
  • A. Multiplication des expériences dites de réconciliation
  • B. Des échanges de « bonnes pratiques »
  • C. Une véritable « grammaire » de réconciliation
  • IV. Le développement des dialogues d’historiens en Europe
  • A. Les précurseurs
  • 1. Les dialogues d’historiens dans les pays nordiques 1919–1932
  • 2. Le dialogue d’historiens franco-allemands dans l’entre-deux-guerres
  • 3. Le dialogue d’historiens polono-allemands dans l’entre-deux-guerres
  • B. Les dialogues d’historiens après la Seconde Guerre mondiale
  • 1. Au sein du bloc communiste
  • 2. A l’Ouest
  • 3. Entre les deux blocs
  • C. Les commissions établies après 1989
  • Chapitre 2. L’impact du contexte sur les travaux des commissions
  • I. L’opinion publique et la réconciliation avec les voisins
  • A. Les sondages en Pologne comme indicateurs de la réconciliation
  • B. La méfiance vis-à-vis des pays voisins
  • C. La réconciliation dans les sondages
  • 1. La réconciliation avec l’Allemagne
  • 2. La réconciliation avec l’Ukraine
  • 3. La réconciliation avec la Russie
  • II. Le dialogue empêché par le contexte
  • A. L’impact du contexte interne sur les travaux des commissions
  • 1. L’impact du contexte interne polonais
  • 2. L’impact du contexte interne russe
  • 3. L’impact du contexte interne sur les fonctions des membres de la commission
  • B. L’impact du contexte externe sur les travaux des commissions
  • III. La poursuite de la coopération malgré un contexte tendu
  • A. Les difficultés des années 1980
  • B. La chute du régime de type soviétique
  • C. L’accident de Smolensk en 2010
  • D. Le gouvernement PiS élu en 2015
  • PARTIE II. Les Variables Institutionnelles
  • Chapitre 1. Motivations initiales
  • I. Objectifs de départ
  • A. Deux types de commissions
  • B. Genèse
  • 1. L’éthique reconstructive
  • 2. La commission polono-allemande
  • 3. Le groupe polono-russe
  • C. Des objectifs particuliers ?
  • II. La réconciliation
  • A. Au départ, un but annoncé
  • B. Le kitsch de la notion
  • 1. Surutilisation du concept
  • 2. Désaccords sur le sens de la réconciliation
  • C. De la normalisation au dialogue
  • 1. Rejet du terme de réconciliation
  • 2. D’autres termes préférés à la « réconciliation »
  • III. Les principes de fonctionnement
  • A. L’expertise
  • B. La bonne volonté
  • C. La confiance mutuelle
  • D. L’autorité des co-présidents
  • Chapitre 2. Procédures
  • I. Parcimonie des règles écrites
  • A. Un document de référence
  • B. Une flexibilité assumée
  • II. Un fonctionnement régi par des coutumes
  • A. L’appartenance à la commission
  • 1. Nomination des co-présidents
  • 2. La présidence de la commission polono-allemande
  • 3. Les membres du groupe polono-russe
  • B. Régularité et alternance
  • C. La question des langues
  • D. Autres traditions au sein des commissions
  • III. Les financements
  • IV. Les institutions
  • A. Cadre institutionnel polono-allemand
  • B. Cadre institutionnel polono-russe
  • PARTIE III. Les Variables Individuelles
  • Chapitre 1. Expertise et spécialisation scientifique
  • I. L’expertise des acteurs
  • A. Définitions de l’expertise
  • B. L’expertise historique
  • C. L’expertise au sein des commissions d’historiens
  • II. Lieux privilégiés de l’expertise
  • A. L’Institut Georg Eckert
  • B. Académies des sciences
  • C. Institut de l’Ouest
  • D. MGIMO
  • E. Archives
  • III. Spécialisation disciplinaire
  • A. Histoire
  • 1. L’histoire nationale et régionale
  • 2. L’histoire du pays voisin
  • 3. L’histoire des relations bilatérales
  • B. Géographie
  • C. Les tournants didactique et européen
  • Chapitre 2. Trajectoires personnelles
  • I. Un intérêt certain pour le pays voisin
  • A. Le « hasard scientifique »
  • B. Les justifications familiales
  • C. L’intérêt régional
  • II. Les générations d’acteurs
  • A. L’expérience de la guerre
  • B. L’après-guerre
  • C. Troisième génération d’acteurs
  • III. L’autorité des fondateurs
  • A. Georg Eckert : de l’étudiant engagé à gauche au créateur du GEI
  • B. Władysław Markiewicz : de Mauthausen à l’organisation de la coopération polono-allemande
  • C. Adam Daniel Rotfeld : des confins juifs des Kresy à la capitale
  • D. Gotthold Rhode : du conservatisme à la coopération avec des socialistes
  • PARTIE IV. Sphères D’action
  • Chapitre 1. Politique et religion dans les commissions
  • I. Les piliers politiques
  • A. Les partis politiques avant 1989 : POUP et SPD
  • 1. Le Parti ouvrier unifié polonais (POUP)2
  • 2. Le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD)20
  • 3. Les partis politiques et la commission polono-allemande depuis 1989
  • B. Le groupe polono-russe et la politique : questions difficiles
  • II. Polémiques internes et secrets (plus ou moins) bien gardés
  • A. Espionnage
  • B. Tensions internes
  • III. La religion s’immisce
  • A. Les groupes religieux comme prémisses de la commission polono-allemande
  • B. L’invitation de représentants religieux dans le groupe polono-russe
  • Chapitre 2. Débat public
  • I. Les médias à propos des commissions
  • A. Les médias et le groupe polono-russe
  • B. Les médias et la commission polono-allemande
  • II. Les recommandations, enjeu du débat
  • A. La rédaction des recommandations
  • B. La diffusion des recommandations
  • C. La mise en œuvre
  • 1. La conférence permanente des ministres de l’Éducation des Länder
  • 2. Les positions des Länder
  • 3. Les débats politiques et médiatiques
  • 4. Les « recommandations alternatives »
  • 5. La contribution des milieux scolaires
  • D. Tensions autour de la commission polono-allemande
  • Chapitre 3. Débats scientifiques
  • I. Les conférences organisées dans le cadre des commissions
  • A. L’histoire conflictuelle polono-allemande
  • B. Le tournant des années 1990 dans la commission polono-allemande
  • C. La convivialité, condition indispensable de la confiance
  • D. Le groupe polono-russe : rares conférences, mais écho important
  • II. Désaccords majeurs
  • A. Différends polono-allemands
  • 1. L’Ordre des Chevaliers teutoniques
  • 2. Les Expulsés
  • 3. La Silésie
  • B. Divergences polono-russes
  • 1. Katyń
  • 2. Augustów
  • 3. Guerre soviéto-polonaise de 1919–21
  • PARTIE V. Productions et Perspectives
  • Chapitre 1. Les productions polono-russes
  • I. L’ouvrage commun Białe plamy…
  • A. Seize sujets initiaux de discussion
  • B. La rédaction de l’ouvrage
  • C. Le résultat : publication de l’ouvrage en Pologne et en Russie
  • D. L’état de guerre en PRL : point de divergence
  • II. Les Centres de Dialogue et de Compréhension mutuelle
  • A. La genèse des Centres de Dialogue
  • B. Les objectifs des Centres de Dialogue
  • C. Le Centre polono-russe de Dialogue et de Compréhension mutuelle à Varsovie
  • D. Le Centre russo-polonais de Dialogue et de Compréhension mutuelle à Moscou
  • E. Absence totale de coopération entre ces centres
  • Chapitre 2. Le manuel commun d’histoire
  • I. Une expérience précédente : le manuel franco-allemand
  • A. Contexte franco-allemand et genèse du projet de manuel commun
  • 1. Contexte de long terme
  • 2. Genèse du projet
  • B. Procédure de production du manuel franco-allemand
  • C. Difficultés (in)attendues
  • 1. Difficultés rencontrées
  • 2. Solutions trouvées
  • D. Leçons tirées de cette première expérience pour le processus polono-allemand
  • 1. Rencontres des acteurs et analyse du manuel et de ses principales critiques
  • 2. Améliorations mises en œuvre dans le manuel polono-allemand
  • II. Le cadre décisionnel
  • A. Genèse du projet
  • B. Instances de décision
  • III. La rédaction : une procédure ambitieuse256
  • A. Les recommandations, version XXIe siècle
  • B. La conception générale du manuel
  • C. L’écriture
  • D. Les diverses corrections
  • E. Vers la version définitive du manuel
  • IV. La négociation d’une histoire commune
  • A. Apprentissages réciproques
  • B. Présentation d’une histoire transnationale
  • 1. La domination d’un point de vue
  • 2. Le compromis
  • 3. L’évitement
  • 4. La superposition
  • 5. Le recadrage de la négociation
  • C. Innovations pédagogiques
  • V. Le destin chancelant du manuel commun
  • A. Crises internes
  • B. Obstacles financiers et politiques
  • C. Les particularités du monde de l’édition
  • CONCLUSION
  • BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
  • Titres de la collection

←46 | 47→

Partie I.

Les Circonstances

« La scène se passe en Pologne,

c’est-à-dire nulle part. »

Alfred Jarry1

Le fonctionnement des commissions dépend de trois éléments majeurs. Les circonstances forment la première variable. Les commissions apparaissent en effet dans un contexte particulier, favorable à leur émergence.

←47 | 48→

1 A. Jarry, Discours prononcé lors de la première représentation d’Ubu Roy au Nouveau-Théâtre à Paris, 10 décembre 1896. Voir le site « Libre théâtre » : http://libretheatre.fr/ubu-roi-dalfred-jarry/ (consulté le 23 février 2018).

←48 | 49→

Chapitre 1.
Le contexte de création des commissions

Après la Seconde Guerre mondiale, le monde, et en particulier l’Europe, est divisé en deux blocs, séparés par un « Rideau de fer »2 : à l’Est, sous la domination de l’URSS et à l’Ouest, sous l’influence des États-Unis. La Guerre froide culmine dans les années 1950 et le début des années 1960, suivie par une période de détente. La genèse des commissions s’inscrit dans le temps long. Celles-ci apparaissent à une période favorable au dialogue Est-Ouest et s’inspirent du développement des coopérations d’historiens en Europe.

I. L’apaisement Est-Ouest pendant la guerre froide

À la suite de la crise des missiles de Cuba en 1962, un dialogue commence entre les deux blocs. Les tensions redescendent et la course aux armements ralentit.

A. Khrouchtchev et la déstalinisation : un premier dégel

Dès avant le paroxysme de la guerre froide, un semblant de dégel apparaît dans les relations entre les deux grands. À la mort de Joseph Staline, Nikita Khrouchtchev dénonce les crimes de celui-ci lors du XXe Congrès du parti communiste d’Union soviétique (PCUS). Les autorités soviétiques réprouvent en particulier le culte de la personnalité mis en place autour du « Petit Père des Peuples ». Elles rejettent les excès du régime stalinien, sans pour autant remettre en ←49 | 50→cause tout le système communiste de collectivisation. Khrouchtchev met en place une série de réformes modérées en interne. La plupart des prisonniers politiques sont libérés. Il énonce la coexistence pacifique entre les deux blocs.

B. Le dialogue Est-Ouest de 1962 à 1979 : la Détente

Après la crise de Cuba, la Détente s’amorce : chacun des deux grands connaît les limites de la course aux armements et est conscient du danger réel évité de peu à Cuba. États-Unis et URSS dialoguent. Des rencontres au sommet sont organisées. Les deux pays décident d’une limitation des armements.

Chacun des deux blocs est fragilisé3. L’URSS est affaiblie par l’échec de Cuba et le retard économique qui s’accumule. Le Mur de Berlin montre les limites du régime communiste en RDA, qui construit un mur pour faire face à l’hémorragie de travailleurs partis rejoindre l’Ouest. L’intervention sanglante en Hongrie et, quelques années plus tard en Tchécoslovaquie, confirme certes la puissance militaire soviétique, mais révèle l’impossibilité d’une réforme profonde du régime. La force du bloc occidental est aussi amoindrie. La France du Général De Gaulle prend ses distances avec Washington. En 1965, le président annonce la sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN. Enfin et surtout, les États-Unis s’enlisent progressivement au Vietnam, dont ils ne parviendront à s’extraire qu’en 1973.

Le point culminant de la détente est la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, qui se tient à Helsinki durant l’été 1975. Elle est l’occasion pour les deux blocs de communiquer et d’initier une coopération sur le continent. L’Accord final est signé le 1er août par les États-Unis, le Canada et tous les États européens (URSS comprise) sauf l’Albanie. Il se compose de trois corbeilles. La première porte sur le respect des frontières européennes. La seconde concerne la coopération entre les deux blocs en Europe. Le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales est défini par le troisième panier, voulu par les États-Unis. Notons que c’est sur la base de ce troisième panier que des ←50 | 51→mouvements citoyens sont lancés à partir de 1976 en Europe centrale notamment4.

Après cette fenêtre d’apaisement, les relations Est-Ouest commencent de nouveau à se tendre à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les États-Unis quittent le Vietnam, les Khmers rouges s’installent au Cambodge, les intellectuels d’Europe centrale revendiquent le respect des droits de l’homme et l’URSS envahit l’Afghanistan. En 1980, Ronald Reagan est élu président des États-Unis. Il entre en fonction en 1981 et reprend la course aux armements contre l’URSS.

Dans le contexte de Détente entre les deux grands, Willy Brandt lance son Ostpolitik en Allemagne.

C. Willy Brandt et l’Ostpolitik

En République fédérale d’Allemagne, Willy Brandt est élu chancelier en 1969. Il rompt avec la doctrine Hallstein de son prédécesseur, qui rejette toute reconnaissance de la RDA. Les deux pays signent un traité de reconnaissance mutuelle en 1972 et font leur entrée à l’ONU en 19735. Willy Brandt met en place l’Ostpolitik, qui prône le dialogue plutôt que la confrontation avec la RDA et l’Est en général. Il initie le dialogue avec la Pologne. Władysław Gomułka informe le Politburo en juin 1969 de sa décision d’accepter la normalisation avec l’Allemagne de l’Ouest : « Il n’y a rien à perdre, tout à gagner »6. Les deux hommes politiques signent le traité de Varsovie du 7 décembre 1970, rétablissant ainsi les relations diplomatiques entre les deux États. Le jour de la signature, W. Brandt s’agenouille devant le monument en hommage aux victimes du ghetto de Varsovie. Le traité est ratifié par les deux pays en 1972 et la normalisation se poursuit dans les années 19707.

←51 | 52→

En parallèle, les Églises commencent un rapprochement entre l’Allemagne et la Pologne.

D. La Lettre des Évêques polonais

En 1965, les évêques polonais envoient à leurs homologues allemands une lettre communément résumée par la formule : « Nous pardonnons et demandons pardon »8. Celle-ci s’inscrit dans le contexte du Concile de Vatican II, qui ouvre le monde catholique. Les évêques polonais appellent à la réconciliation entre les deux pays. Ils se placent d’un point de vue aussi bien spirituel que politique9. En Pologne, les autorités communistes reçoivent très mal cette initiative. L’opinion publique n’est pas prête à pardonner aux Allemands et surtout, à « demander pardon »10. En 1965, il est encore trop tôt pour beaucoup de Polonais. À l’Académie des sciences, les employés sont obligés de signer une lettre de protestation contre ce message des évêques11. Toutefois, des groupes de jeunes catholiques suivent la lettre et organisent des échanges avec de jeunes Allemands12. Une coopération commence entre les sociétés civiles des deux pays. Plus de cinquante ans après les faits, Władysław Markiewicz, premier co-président de la commission polono-allemande portant sur les manuels scolaires, continue de dénoncer cette lettre : « Dans aucun pays de l’Ouest les évêques ne se seraient permis un tel pas, entrant dans les compétences du gouvernement sur le terrain de la politique étrangère »13 ; « Dans aucun pays démocratique de l’Ouest il n’aurait été possible de souffrir quelque ←52 | 53→chose de ce genre. Nulle part l’Épiscopat ne se serait permis une telle manœuvre »14. Il ajoute : « J’étais et je suis convaincu jusqu’aujourd’hui de la nuisance de ce message »15. Toutefois, de nombreux citoyens16, jeunes Polonais et surtout Allemands, notamment de l’Est, prennent ce message et organisent des activités et des échanges de jeunes dans le cadre des actions « Aktion Sühnezeichen » et « Pax Christi »17.

C’est dans cette fenêtre de détente et d’ouverture au milieu de la guerre froide qu’émerge la commission polono-allemande portant sur les manuels scolaires. Le dialogue était impossible quelques années auparavant, alors que les deux pays n’entretenaient pas de relations diplomatiques. Il n’aurait probablement pas pu apparaître quelques années plus tard, lorsque la guerre froide redevient une guerre chaude, marquée par des relations plus tendues encore entre les deux « grands » et le retour de la course aux armements.

Le groupe polono-russe sur les questions difficiles est créé des décennies plus tard, après la chute du bloc communiste.

II. La chute du bloc communiste et ses conséquences en Europe

À partir de la deuxième moitié des années 1980, le bloc de l’Est se fissure. Il implose suite à divers événements survenus notamment entre 1989 et 1991. Les pays d’Europe centrale se rapprochent alors des structures occidentales et rejoignent l’UE, laquelle favorise le rapprochement entre États voisins.

A. Le tournant de 1989–1991

Les années 1980 sont marquées par de forts mouvements dissidents en Europe centrale. Vaclav Havel, en Tchécoslovaquie, utilise le concept selon lequel la fin, aussi noble soit-elle, ne justifie pas les moyens. La ←53 | 54→vérité doit primer avant tout. Les intellectuels sont nombreux à entrer en dissidence dès la seconde moitié des années 1970. En Pologne, le KOR (Komitet Obrony Robotników – Comité de Défense des Ouvriers) est créé en 1976. Il soutient les actions de Solidarność en 1980. L’intronisation du cardinal polonais Karol Wojtyła comme Pape, sous le nom de Jean-Paul II, le 22 octobre 1978 et son vibrant « N’ayez pas peur ! »18 galvanisent les Polonais. Il préconise « d’ouvrir les frontières, d’unifier les économies et les politiques »19. Le 2 juin 1979, il se rend en Pologne, où il fait un discours à Varsovie devant près d’un million de Polonais, accourus en masse pour l’accueillir. Il insiste sur la présence catholique dans le monde : « On ne peut exclure le Christ de l’histoire de l’homme en quelque partie que ce soit du globe »20 et rappelle les liens millénaires entre la Pologne et le catholicisme. Il évoque l’abandon par les puissances alliées de Varsovie en 1944 : « Il n’est pas possible de comprendre cette ville, Varsovie, capitale de la Pologne, qui en 1944 s’est décidée à une bataille inégale avec l’agresseur, à une bataille dans laquelle elle a été abandonnée par les puissances alliées, à une bataille dans laquelle elle a été ensevelie sous ses propres ruines – si on ne se rappelle pas que sous ces mêmes ruines il y avait aussi le Christ Sauveur avec sa croix qui se trouve devant l’église à Krakowskie Przedmieście. Il est impossible de comprendre l’histoire de la Pologne, de Stanislas de Skalka à Maximilien Kolbe d’Auschwitz, si on ne leur applique pas encore ce critère unique et fondamental qui porte le nom de Jésus-Christ »21.

En août 1980, les ouvriers des chantiers navals de Gdańsk lancent un mouvement de grève. Solidarność s’installe comme un syndicat et comprend jusqu’à dix millions de membres22. Afin de rétablir l’ordre – et pour éviter, selon la version officielle, une intervention soviétique –, le général Jaruzelski remplace Edward Gierek à la tête du gouvernement ←54 | 55→et déclare l’état de guerre en 1981. De nombreux opposants sont arrêtés en pleine nuit et emprisonnés. La loi martiale dure jusqu’en 1983. Les dissidents continuent toutefois leurs actions, mais de manière moins apparente. En 1988, de nouvelles grèves éclatent dans plusieurs villes du pays en raison de la hausse des prix. Des pourparlers sont ouverts entre les autorités et Lech Wałęsa. Après un premier échec des discussions en octobre 1988, les négociations de la Table ronde prennent place à partir de février 198923. Communistes et dissidents se retrouvent autour d’une table pour discuter de réformes à mettre en œuvre. Afin d’éviter une pure confrontation entre deux camps, la table est ronde, forçant ainsi les interlocuteurs à une plus grande coopération. L’accord trouvé en avril prévoit l’organisation d’élections partiellement libres en juin de la même année. Le compromis n’est valable qu’une fois, montrant le caractère provisoire des négociations. Le 4 juin, Solidarność obtient 160 des 161 sièges ouverts à la compétition au Sejm, la chambre basse polonaise, et 92 des 100 sièges du Sénat. Le deuxième tour, organisé le 18 juin, donne le dernier siège du Sejm et sept mandats de sénateurs sur les huit restant à Solidarność. Au total, l’opposition remporte tous les sièges ouverts aux élections libres au Sejm et quatre-vingt-dix-neuf des cent sièges du Sénat24. Le général Jaruzelski devient président et Tadeusz Mazowiecki le premier Premier ministre non communiste. Il intègre toutefois deux communistes dans son gouvernement, aux postes de ministres de la Défense et des Affaires intérieures. En 1990, des élections au suffrage universel du président de la République sont organisées et L. Wałęsa est élu.

Les activités polonaises sont accompagnées par des processus similaires en Europe centrale. Des tables rondes25 sont organisées en Hongrie, d’abord en mars 1989, puis de juin à septembre 1989, en Tchécoslovaquie du 26 novembre au 9 décembre 1989, en RDA en décembre 1989 – n’incluant que les Allemands de l’Est, et plus tardivement en Bulgarie, ←55 | 56→de janvier 1990 à mars 199026. Communistes et dissidents dans ces pays mettent également en place des discussions autour d’un mobilier rond pour favoriser une attitude coopérative. L’opposition part de Pologne et de Hongrie et provoque un effet d’entraînement sur la RDA, la Tchécoslovaquie, la Roumanie, la Bulgarie27. L’Allemagne se réunifie rapidement, dès octobre 1990 : la RDA entre dans la zone de validité de la loi fondamentale de la RFA.

L’avènement de Mikhaïl Gorbatchev aux commandes de l’URSS en 1985 ouvre une brèche dans le pouvoir. Il lance les processus de perestroïka – restructuration – et de la glasnost – la transparence28. M. Gorbatchev est favorable à une ouverture à l’Ouest : dès 1984, alors numéro deux du PCUS, il rencontre M. Thatcher. L’année suivante, il discute avec R. Reagan, à qui il propose à plusieurs reprises un accord sur le nucléaire – finalement accepté par le président américain en décembre 1987 – et le Pape Jean-Paul II. Malgré ces changements, la situation économique de l’URSS stagne, voire se dégrade. Ses réformes libérales censées changer le régime pour le conserver accélèrent sa chute. Après l’Europe centrale, l’URSS s’effondre. Les pays baltes mettent en place une chaîne humaine de Tallinn à Vilnius en 1989. Ils obtiennent leur indépendance en septembre 1991, à la suite du putsch de Moscou en août de la même année. En décembre 1991, l’URSS cesse d’exister.

À la fin de la guerre froide, les pays d’Europe centrale réclament leur droit à l’intégration européenne, comme « retour à l’Europe » et comme dette des occidentaux qui les avaient abandonnés. Les années 1990 sont marquées par le rapprochement avec l’Ouest et les processus d’adhésion au projet européen, lui-même fondé sur la réconciliation entre membres fondateurs.

←56 | 57→

B. L’intégration européenne, un cadre favorable à la réconciliation

Les États d’Europe centrale s’empressent de demander leur adhésion à l’OTAN29 et à l’Union européenne (Communautés européennes jusqu’en 1992). La RDA accède directement à l’OTAN en 1990 au sein de l’Allemagne réunifiée. La Pologne, la Hongrie, la Tchéquie y sont acceptées en 1999. En 2004, les trois Pays baltes – Estonie, Lettonie, Lituanie, anciennes républiques socialistes soviétiques – trois pays issus du Bloc de l’Est – Bulgarie, Roumanie, Slovaquie – et la Slovénie, issue de la Yougoslavie, font leur entrée dans l’OTAN.

En 2002, l’UE confirme à Copenhague la procédure d’élargissement. En 2004 entrent les trois Pays baltes, la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie, la Slovénie, ainsi que Chypre et Malte. Trois ans plus tard, la Bulgarie et la Roumanie rejoignent les institutions européennes.

Afin d’intégrer l’UE, ces pays ont dû satisfaire nombre de critères, plus ou moins formalisés. La réconciliation peut être considérée comme l’un d’entre eux. En effet, l’intégration européenne est fondée sur la réconciliation de ses membres fondateurs. Elle est souvent citée comme une solution pour promouvoir le rapprochement et désamorcer les conflits30. Elle s’est ainsi érigée en modèle de réconciliation31 et son « identité réconciliatrice » est sans cesse rappelée32. Elle prévoit des instruments pour apaiser les tensions33, parfois de manière très proactive, ←57 | 58→notamment dans le cadre de l’élargissement34 et du voisinage35. Elle tente de favoriser un changement des discours36 et une « transformation progressive des représentations du passé conflictuel »37.

L’Union européenne favorise le rapprochement entre pays traditionnellement opposés. La perspective d’élargissement est une incitation puissante. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la coopération entre les pays ennemis, notamment la France et l’Allemagne, est apparue comme l’alternative à la guerre. Depuis, les Communautés européennes – puis l’UE – n’ont cessé de s’agrandir, à travers divers élargissements. Puisque l’Union est fondée sur la paix et la coexistence pacifique entre les peuples, afin d’entrer dans l’Union il est nécessaire de ne pas avoir de conflit majeur avec ses voisins. Cette question peut être résumée par l’expression de « bon voisinage », souvent employée par les institutions européennes. Aujourd’hui, le manque de précision concernant les critères « politiques » du Sommet de Copenhague permet à la Commission européenne d’avoir une large marge d’interprétation. Elle a donc choisi d’y inclure les relations de bon voisinage38.

La Commission, tout comme le Parlement européen (PE), a poussé les pays d’Europe centrale à la réconciliation. Ainsi, en ce qui concerne le problème des décrets Beneš ou de la question des minorités nationales hongroises, l’Union européenne a favorisé le dialogue entre les différents acteurs39. En parallèle des gestes politiques et de la déclaration commune de 1997 entre la Tchéquie et l’Allemagne, la Commission – par la voix de son commissaire à l’élargissement Günter Verheugen – précise que même ←58 | 59→si « certaines de ces lois seraient insuffisantes aujourd’hui, au regard des normes actuelles[,]; elles appartiennent à l’histoire »40. Il s’agit en effet de vivre ensemble, dans le cadre d’un avenir commun, plutôt que de se tourner vers le passé. Le Parlement européen est lui aussi saisi de la question, alors que les associations des familles d’expulsés tentent de faire appel à la protection des droits des minorités nationales. C’est ainsi « au nom de la ‘réconciliation, fondement moral de l’unification européenne’ »41 qu’est demandée une évaluation politique. Publiquement, la Commission minimise l’étendue des tensions, tandis qu’elle rencontre les acteurs nationaux à plusieurs reprises. Concernant la loi du statut en Hongrie, la situation est un peu plus délicate, puisqu’il s’agit clairement d’un problème de droit des minorités, alors que l’Union n’a pas produit de texte à ce sujet. Il est donc question du respect du droit international – droit des minorités, mais aussi absence d’effets extra-territoriaux d’une loi adoptée par un État – combiné au principe de non-discrimination au sein de l’UE. Là aussi la Commission intervient, précisant que la loi n’est pas compatible avec les traités, avant de modérer sa parole en 2004, afin de régler le conflit avant l’entrée de la Hongrie dans l’Union : le dialogue est renforcé, alors que la Commission conçoit « l’intégration européenne comme [une] réconciliation »42. Notons que la réconciliation ne semble pas avoir été un critère de la Commission pour accepter l’accession de Chypre à l’Union, alors que le pays est entré divisé en 200443. De même, la Slovénie et la Croatie accèdent à l’Union sans s’être accordées sur leurs frontières maritimes. En 2018, l’UE lance cependant une « flagship initiative : Reconciliation » dans les Balkans.

L’intégration européenne se fonde notamment sur la réconciliation de la France et de l’Allemagne, anciens ennemis dits héréditaires. La réconciliation franco-allemande et les réconciliations de l’Allemagne avec ses voisins de manière plus générale constituent un point de référence pour les processus de rapprochement des nations en Europe et au-delà. Après trois guerres successives où les deux pays s’opposent, ←59 | 60→une coopération – bilatérale et multilatérale, au sein des institutions européennes – est mise en place. Aussi Marek Kornat précise-t-il que lors des travaux du groupe polono-russe circulait l’expression selon laquelle le dialogue entre ces deux voisins était « une sorte de dialogue historique envoyé par les historiens franco-allemands après la Seconde Guerre mondiale »44.

Toutefois, la France n’est pas le seul cas de réconciliation initié par l’Allemagne : le pays entame un tel processus avec plusieurs voisins, comme la Tchéquie ou la Pologne. L’Allemagne bénéficie d’une expertise en matière de réconciliation et exporte son expérience, si l’on en croit Lily Gardner Feldman45 et Anne Bazin46. La réconciliation polono-allemande est d’ailleurs elle aussi souvent qualifiée de succès : d’ennemis, là encore considérés comme héréditaires, suivant la tradition nationaliste de Roman Dmowski47, les deux États coopèrent beaucoup plus aujourd’hui, au point que l’Allemagne soit devenue le premier partenaire économique48 et souvent politique de la Pologne49. Les chanceliers successifs soutiennent de plus l’accession de la Pologne aux structures occidentales, comme l’UE et l’OTAN. En dehors de la période 2005–2007 et dans une certaine mesure depuis 2015, lorsque le parti PiS – Droit et Justice – est au pouvoir, les relations avec l’Allemagne sont généralement très positives50, comme le montre la ←60 | 61→signature précoce d’un accord de coopération militaire entre les deux États51.

Le processus d’intégration puis l’appartenance de la Pologne aux structures européennes facilitent vraisemblablement le processus de rapprochement avec la Russie. En effet, l’UE entretient un dialogue assez régulier avec ce pays – dialogue que la Pologne bloque sur la question du partenariat UE – Russie en 2006. Toutefois, si la Pologne veut être un membre constructif bénéficiant d’un poids qui corresponde à son statut d’État membre appartenant au « Big Six », comme les discours du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères laissent à penser, elle se doit de ne pas bloquer les négociations avec un État « partenaire » et de se montrer coopérative. Elle n’est pas seule dans les négociations qu’elle entreprend avec la Russie. La Commission intervient ainsi en faveur de la Pologne lors de l’interdiction russe d’importer de la viande polonaise52. La Russie, qui voulait se présenter sous un nouveau jour afin de renforcer sa présence en Europe53, se devait donc de créer de bonnes relations avec son voisin polonais. Aussi les deux côtés, polonais et russe, avaient-ils des raisons objectives de créer les bases d’une coopération.

Dans les années 1990 et 2000, les relations entre la Russie, l’UE et, plus globalement, l’Occident s’apaisent. Vladimir Poutine, président de la Fédération russe à partir de 1999, cherche la coopération avec l’UE. D’après plusieurs spécialistes, les relations polono-russes dépendent de la relation entre la Russie et les États-Unis. Elles s’améliorent lorsque les relations entre la Russie et les États-Unis sont bonnes54. Justyna Zając décrit une sorte de guerre sur les monuments entre la Pologne et la Russie actuellement, directement liée au contexte entre la Russie et les États-Unis. Elle précise que des problèmes polono-allemands existent, mais qu’ils se situent à la marge car les deux pays appartiennent à l’OTAN et à l’UE. Au contraire, dans le cas polono-russe, l’histoire serait instrumentalisée. ←61 | 62→Elle prend pour exemple Katyń, qualifié de génocide, alors que ce terme n’est pas employé pour la Volhynie55 vis-à-vis de l’Ukraine. Elle conclut à une manipulation de l’histoire, parce que les situations politiques sont différentes : la Pologne veut l’Ukraine dans l’OTAN et l’UE56. Ryszard Zięba est plus catégorique : Katyń représente 22 000 morts, contre plus de 100 000 en Volhynie. Il nous rappelle que la Russie a de plus reconnu ses fautes à plusieurs reprises à propos de Katyń dans les années 1990. Il pense que « la Pologne utilise l’Ukraine comme instrument pour affaiblir la Russie »57. Il défend le dépassement de la « politique historique » pour se placer dans une approche « perspectiviste »58.

V. Poutine effectue une visite officielle en Pologne en 2001 et use de gestes réconciliateurs devant son homologue polonais Aleksander Kwaśniewski59. Celui-ci est aussi favorable à la réconciliation, comme le rappelle son programme électoral de 200060. Le groupe polono-russe est créé dans ce contexte. En 2008, il est réactivé. Le contexte est alors « favorable » (« korzystny »), il reflète une « fenêtre d’opportunité » (« okno pogodowe »)61 dans les relations polono-russes. Roman Kuźniar précise que les relations qu’entretenaient Lech Kaczyński avec la Russie étaient au départ normales, avant de se tendre. Il ajoute qu’après l’accident de Smolensk, au départ la Russie agit de manière « très coopérative », la visite de Dmitri Medvedev en Pologne en décembre 2010 – qu’il contribue à organiser – est « formidable », « vraiment très bonne »62. Toutefois, ←62 | 63→la situation « change rapidement : Poutine revient au pouvoir […], en Pologne il y a un chantage de l’opposition […], un tir de barrage [ogień zaporowy], une guerre religieuse, [qui] ne laisse faire aucun pas »63. La religion est très présente en Pologne, mais son rôle se renforce en Russie également. L’Église orthodoxe est un instrument de la politique étrangère russe et se sert en retour de son influence pour orienter la politique étrangère actuelle de la Russie64. R. Kuźniar ajoute que le contexte « est devenu très froid », « la fenêtre d’opportunité s’est refermée » et la situation polonaise s’est dégradée : le gouvernement polonais accepte le rapprochement avec la Russie seulement si le pays se démocratise65. La politique russe se durcit. V. Poutine met en place une « diplomatie de la force »66, vitale à la survie de son régime67. Cette diplomatie insiste sur la présence d’un « monde russe » (« russki mir ») qui serait attaqué par l’Ouest et que la Russie doit défendre68.

Cependant, les tensions autour de la guerre russo-géorgienne de 2008 et le principe de D. Medvedev de défendre les citoyens russes où qu’ils soient n’ont pas de grande conséquence pour l’Ouest, si ce n’est le gel de l’accession à l’OTAN de l’Ukraine ou la Géorgie. Le rapprochement polono-russe reprend à cette époque. Dans les années 2000 et surtout à partir de 2007, une nouvelle vision semble émerger dans la politique étrangère polonaise vis-à-vis des pays voisins.

C. Un nouveau paradigme dans la politique étrangère polonaise

Depuis quelques années, la politique étrangère polonaise se tourne de plus en plus vers l’Union européenne. En effet, la Pologne s’était ←63 | 64→montrée très atlantiste depuis son indépendance retrouvée en 198969, en particulier en matière de sécurité-défense car les États-Unis étaient considérés comme les seuls ayant lutté contre le communisme70. Le pays souhaite ainsi « montrer sa solidarité inconditionnelle avec les États-Unis »71 lors de la guerre d’Irak : le président Kwaśniewski explique que « si c’est la vision de George Bush, alors c’est la [s];ienne »72. La Pologne suit tellement les États-Unis qu’elle est qualifiée de « Cheval de Troie des États-Unis en Europe »73, voire d’« âne de Troie »74. Mais le décalage entre les efforts consentis par la Pologne et ceux des États-Unis poussent le pays à s’éloigner de son partenaire américain75.

Face à ces réalités, la Pologne réoriente progressivement sa politique étrangère, notamment en faveur de l’UE. Ainsi, les discours évoluent, comme le montre l’exemple des discours annuels des ministres des Affaires étrangères devant le Sejm : en matière de défense, alors que l’UE était quasi-absente et que les États-Unis étaient cités après l’OTAN comme pilier de la sécurité polonaise, l’UE est désormais considérée comme le « second pilier de la sécurité » du pays, toujours après l’OTAN, mais sans les États-Unis76. L’UE n’est plus perçue à l’époque dans une perspective clientéliste, mais comme une véritable opportunité pour ←64 | 65→le pays. La Pologne s’implique davantage sur le plan opérationnel, participant par exemple à plusieurs groupements tactiques et multipliant les appels à développer la défense européenne77. Si K. Longhurst conclut à un « changement de style plus que de contenu »78, nous pensons que le changement de discours montre une modification de la vision et a des effets opérationnels concrets.

L’ambition est ainsi de définir un nouveau rôle pour la Pologne sur la scène internationale et européenne79, alors que le pays fait partie du « Big Six » de l’Union, comme aiment le rappeler les Polonais. Le pays peut en effet être un État membre influent, comme il l’a été lors de la création du Partenariat oriental dont il est à l’origine avec la Suède. R. Kuźniar écrit ainsi que « la dimension orientale de la politique étrangère de l’UE deviendrait une spécialité de la maison pour la Pologne »80. Une telle assertion n’est pas sans rappeler le concept de « diplomatie de niche » défini par Andrew F. Cooper81 à propos des pays, souvent des puissances moyennes, qui chercheraient une « niche », une spécialisation, afin d’augmenter leur influence sur la scène internationale, en l’occurrence européenne. La « niche » polonaise serait ainsi liée à la première ressource possible définie par Alan K. Henrikson : sa localisation82.

Le pays se présente alors comme force de proposition plus que comme force d’opposition. La Pologne doit donc agir, proposer, faire preuve de bonne volonté. C’est ainsi que le ministre des Affaires étrangères ←65 | 66→répète que la Pologne a besoin de « more Europe, not less »83. La devise du ministère polonais des Affaires étrangères devient même « Servir la Pologne, construire l’Europe, comprendre le monde » (« Polsce – służyć, Europę – tworzyć, Świat – rozumieć »)84.

En ce qui concerne la Russie, les relations se détendent. Aussi le président russe V. Poutine prend-il en exemple les relations avec la Pologne en janvier 2000. Bronisław Geremek, alors ministre des Affaires étrangères, appelle en 1999 à une « normalisation » des relations polono-russes et à un « dialogue entre partenaires »85 : « les Polonais peuvent ‘pardonner et demander pardon’ »86. Les deux États décident d’organiser chaque année deux rencontres entre leurs Premiers ministres. Dans ces circonstances, V. Poutine adresse aux Polonais une lettre condamnant le Pacte Molotov-Ribbentrop, tandis que R. Sikorski explique que « l’Europe a besoin de la Russie [qui est] un partenaire stratégique de l’UE »87. En 2010 est même organisée une commémoration commune des massacres de Katyń.

En novembre 2007, le parti de Donald Tusk, la PO – Plateforme civique –, remporte les élections législatives anticipées. Européen convaincu, D. Tusk travaille à rassurer ses partenaires européens sur l’implication de la Pologne au sein de l’UE. Il s’entoure d’europhiles comme Bogdan Klich, ancien député européen, nommé ministre de la Défense, tandis que Radosław Sikorski, atlantiste au départ et déçu par les États-Unis, se montre plus ferme à leur égard. Le but de D. Tusk est alors d’opérer un « retour à l’Europe » pour la Pologne. R. Sikorski consacre ainsi le premier tiers de son discours de 201288 à l’Union européenne, qu’il cite quatre-vingt-huit fois en onze pages. Il souligne par là le succès de la présidence polonaise, mis en relief par nombre de journaux étrangers, dont le quotidien français Libération, qui avait titré « La Pologne à ←66 | 67→l’avant-garde de l’Europe »89. Une fois encore, R. Sikorski explique que la Pologne doit être un « pays qui crée des solutions, pas des problèmes » et défend l’idée de « more Europe, not less »90.

Ce mouvement est renforcé par l’élection de Bronisław Komorowski, membre de la PO, à la fonction de président de la République. Ces nouveaux acteurs au pouvoir soulignent l’importance de l’UE et de leurs voisins, dont l’Allemagne qui, « aujourd’hui, est [leur] allié », ce qu’ils reprochent à leurs prédécesseurs de ne pas avoir compris91. Jarosław Kaczyński, Premier ministre, avait ainsi employé des mots très durs concernant l’Allemagne pour justifier un nombre de votes fondé sur un taux de proportionnalité plus avantageux pour la Pologne vis-à-vis de l’Allemagne au sein du Conseil de l’UE : si « la Seconde Guerre mondiale – dont les Allemands sont responsables – n’avait pas eu lieu, la population de la Pologne aurait été aujourd’hui de 66 millions »92.

Au sujet de la Russie également, les deux gouvernements successifs sont en contradiction : dans son discours, la ministre des Affaires étrangères Anna Fotyga cite la Russie à la quasi-fin de son discours, avant la Biélorussie et le Sud-Caucase, mais après le Vatican. Elle précise ainsi que la Pologne « résistera aux tentatives injustifiées de discriminer la Pologne »93. À l’opposé, R. Sikorski souligne en 2008 l’importance des différents fora de dialogue entre les deux pays et mentionne la Russie avant les États-Unis94. La même année, quelques mois après son accession au pouvoir, le Premier ministre D. Tusk rend visite à son homologue russe. Selon Ryszard Zięba, la politique de « normalisation » entre la Pologne et la Russie est pragmatique95. En 2011, R. Sikorski consacre près d’une ←67 | 68→page, sur les quinze que compte son discours, à la situation économique et politique de la Russie, qui semble s’orienter vers la modernisation96. Le président Lech Kaczyński semblait lui-même favorable dans une certaine mesure à un apaisement des tensions avec la Russie, puisque le groupe polono-russe sur les questions difficiles est réactivé. L. Kaczyński en a même accepté une invitation et en a reçu les membres dans le palais présidentiel97.

N’assiste-t-on pas plutôt à un mouvement de balancier entre deux paradigmes depuis la fin du communisme plutôt qu’à un changement brutal de référentiel qui bouleverserait totalement la politique étrangère polonaise depuis 2007 ? La politique étrangère polonaise est marquée par une oscillation entre deux cadres cognitifs depuis 1989. En effet, dès 1993 Boris Eltsine demande pardon aux Polonais au nom du peuple russe : « Pardonnez-nous, si vous le pouvez »98. Ce processus commence même dès 1990 sous la présidence de M. Gorbatchev en URSS, lorsque celui-ci reconnaît la responsabilité soviétique dans les crimes de Katyń. Il fournit au général Jaruzelski des listes de victimes issues des archives et déclare que Katyń est « l’un des crimes les plus lourds du Stalinisme »99. Il charge le procureur Tretetski de mener une enquête sur ces événements100. Dix ans plus tard, plusieurs visites officielles se déroulent entre les deux pays en 2000 et 2001101 : Igor Idanov, ministre des Affaires étrangères, se rend en Pologne en novembre 2000, avant la visite en Russie de son homologue polonais Władysław Bartoszewski. Celui-ci permet alors à la Russie d’accéder aux archives concernant les ←68 | 69→prisonniers de la guerre 1919–1921. Le Premier ministre russe se rend même en Pologne pour la première fois depuis 1996. Ce rapprochement polono-russe s’intensifie après l’arrivée au pouvoir du centre-gauche en Pologne : Leszek Miller se rend lui aussi en Russie, de même que V. Poutine vient en Pologne, en 2001. Une coopération plus approfondie se développe, comme le montrent la signature d’une déclaration sur la coopération économique, commerciale, financière et scientifique entre les deux pays ou les discussions concernant la région de Kaliningrad. Ces relations nouvelles incluent même des aspects de défense, culturels ou parlementaires102. En 2002 est mis en place un « groupe sur les questions difficiles » entre les deux pays. Le changement de paradigme impulsé par le gouvernement de D. Tusk s’inscrit donc dans la continuité de ce contexte de réconciliation entre les deux pays.

Cependant, ce dernier est ambigu, alors que de nombreuses tensions persistent entre les deux États et que les difficultés s’accumulent. G. Mink considère ainsi la période qui suit, 2004–2007, comme « la pire » dans les relations entre les deux États depuis 1989103. L’étape commencée par le nouveau gouvernement PiS à la fin de l’année 2015 n’échappe pas à la règle. La politique des frères Kaczyński est en effet assez homogène concernant la Russie, qu’ils considèrent comme une menace, dans la pure tradition nationaliste de la Pologne du maréchal Józef Piłsudski104. Les ministres polonais des Affaires étrangères rappellent dans leurs exposés la volonté et surtout l’intérêt de la Pologne à coopérer avec la Russie, mais ils insistent davantage sur les violations du droit international et les velléités territoriales de la Russie, ajoutées à l’absence de détermination quant à la persistance d’un dialogue avec la Pologne. Ils réclament tous le retour de l’épave de l’avion présidentiel et soulignent l’absence de respect des droits de l’homme en Russie105. Witold Waszczykowski, ministre de 2015 à 2017, est plus affirmatif sur l’agressivité russe qu’il dénonce106. ←69 | 70→Notons que l’UE est, de manière générale, également plus ferme vis-à-vis de la Russie.

L’infléchissement de la politique étrangère polonaise opérée depuis les années 2000 favorise un rapprochement polono-russe. Ce changement est accentué par l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement libéral en 2007. L’environnement international est alors favorable au rapprochement, tandis que se multiplient les expériences de réconciliation dans le monde.

III. Un environnement international favorable au rapprochement

Les incitations internationales à la réconciliation sont nombreuses. En effet, nous observons de plus en plus de processus de réconciliation, notamment par l’intermédiaire des commissions « vérité et réconciliation » (CVR), mais aussi des commissions d’historiens. Ces exemples permettent d’échanger des pratiques, lesquelles débouchent parfois sur le développement d’une véritable « grammaire » de réconciliation107.

A. Multiplication des expériences dites de réconciliation

Les expériences dites de réconciliation se multiplient dans le monde, notamment depuis les années 1980. En particulier, ce sont les CVR que nous retrouvons un peu partout. Ainsi, depuis le processus argentin, S. Lefranc en recensait plus de vingt-cinq à travers le monde dans les années 2000108. Selon la liste établie par le United States Institute of Peace, plus de quarante commissions auraient été mises en place : en Bolivie, au Zimbabwe, au Pérou, au Népal, en Allemagne, au Sri Lanka, en Corée du Sud ou en Serbie et Monténégro109, pour ne citer que quelques exemples. Cette liste non exhaustive montre bien qu’il s’agit d’un phénomène mondial, ces commissions se retrouvant sur au moins ←70 | 71→quatre continents. De manière similaire, l’établissement de commissions d’historiens se développe comme moyen de « transformation progressive des représentations du passé conflictuel »110, au point qu’A. Lacroix-Riz intitule un article : « L’histoire commissionnée – un nouveau paradigme ? »111.

Ces commissions ont pour but de « construire une paix durable et de garantir une coexistence relativement harmonieuse dans un cadre démocratique »112. En effet, la mise en place de telles institutions fait désormais partie des processus de transition démocratique et de justice transitionnelle, qui sont contraints par la présence d’acteurs du régime précédent, dans un rapport de force qui n’est pas toujours évident et alors que la continuité des règles de droit est nécessaire. Parfois, la justice ne peut agir, alors qu’ont été négociées des amnisties. Les CVR sont donc souvent un substitut à la justice, parfois un complément, mais elles permettent d’établir une vérité historique, tandis que des réparations peuvent être accordées aux victimes, en général sous forme d’indemnisations. Toutefois, ces CVR, de même que les commissions d’historiens, sont importantes car « la fin des violences physiques et la signature d’accords de paix ne transforment pas les traces durables de la haine qui caractérise les populations affectées par la guerre »113. Il s’agit donc d’une politique pragmatique : la résolution du conflit se fait de manière moins formelle, en établissant une confrontation agresseur/victime et non plus agresseur/juge114. Ces CVR se sont tellement multipliées qu’elles constituent aujourd’hui un modèle de sortie de conflit.

Selon S. Lefranc, cette diffusion du modèle s’est faite de manière volontariste au niveau international. En effet, ces commissions ont bénéficié de subsides d’organisations internationales et de gouvernements « du Nord », preuve de l’approbation internationale. De plus, certains développements montrent que le processus de « vérité et réconciliation » ←71 | 72→pourrait entrer dans le droit international public, alors que les statuts de la Cour pénale internationale stipulent que « le Procureur peut ne pas ouvrir une enquête ‘parce que poursuivre ne servirait pas les intérêts de la justice compte tenu de toutes les circonstances’ »115. Une telle diffusion est en outre rendue possible par la mise en place de réseaux d’ « anciens » de ces commissions, notamment celles qui sont considérées comme les plus réussies116.

Ainsi, les CVR, de même que les commissions d’historiens, se multiplient à travers le monde, au point d’être rattachées au processus de démocratisation. Cette pratique est facilitée par une diffusion volontariste, permettant des échanges d’expérience entre les différents acteurs dans le monde.

B. Des échanges de « bonnes pratiques »

Les retours d’expérience et l’apparition de commissions dans des circonstances différentes ont pour conséquence la mise en place de véritables « échanges de bonnes pratiques ». En effet, les réseaux d’ « anciens » intègrent peu à peu des acteurs des nouvelles commissions, tandis qu’ils proposent un soutien aux gouvernements dans la mise en place et le fonctionnement de telles institutions. Des organisations non gouvernementales se sont même spécialisées sur la question, à l’instar de l’International Center for Transitional Justice ou l’Institute for Justice and Reconciliation117. Afin de promouvoir leur action, ces réseaux organisent des formations, rédigent des manuels ou exercent un lobby important.

Après l’expérience argentine118, le Chili reprend certains éléments, alors que le pays entre dans sa phase de transition vers la démocratie : une CVR, là aussi composée de « notables »119, i.e. de scientifiques reconnus et considérés comme légitimes, est créée. La logique est la ←72 | 73→même : l’expertise120. Toutefois, cette CVR fait plus de place aux victimes et crée un système de réparations. Elle demeure tout de même un substitut à des poursuites judiciaires, interdites par un décret-loi de Pinochet. Les disparus restent une zone grise de cette commission : le crime n’est pas reconnu et n’est donc pas amnistié. Ces victimes sont absentes, invisibles. La disparition constitue pourtant le seul fondement sur lequel poursuivre les investigations. En ce sens et en raison des commémorations, les victimes sont apparentes121. Le Pérou en 2001 s’appuie quant à lui sur le modèle de la CVR sud-africaine, qui cherchait à répondre à tous les aspects des tensions : audiences publiques et compassion à l’égard des victimes sont de mise122. De même que les CVR précédentes, la CVR péruvienne comprend plusieurs experts. Elle s’attache toutefois à intégrer autant que possible l’opinion publique et la société dans ses travaux afin de réconcilier la société qui était divisée. Il a été possible de s’inspirer du cas sud-africain notamment parce que le rapport de la CVR sud-africaine comprend près d’un volume entier consacré à la question méthodologique de la création de la commission123. Concernant le cas sud-africain, comme en Argentine ou au Chili, la marge de manœuvre est étroite, alors que les acteurs précédents avaient négocié une quasi-immunité124.

Le « groupe sur les questions difficiles » établi entre la Pologne et la Russie en 2002 et redynamisé en 2008 doit donc être remis dans la perspective des nombreuses expériences précédentes de réconciliation, qu’elles soient internes à un État ou internationales. Il est décidé de créer un groupe d’historiens et non pas une CVR, bien plus difficile à mettre en place quand il s’agit d’un passé plus ancien et alors qu’un processus de démocratisation n’est pas en cours. En l’occurrence, le groupe bénéficie ←73 | 74→d’un statut ambigu, « semi-diplomatique » selon les termes de G. Mink125. Il s’agit bien d’une commission d’historiens, mais subordonnée aux ministères des Affaires étrangères voire aux Premiers ministres. D’après G. Mink, l’avantage est ici de cacher au départ le rôle politique du groupe126 afin d’éviter toute polémique. Le groupe est, comme pour les commissions précédentes, composé de scientifiques, légitimés par leur position reconnue127. Cette commission d’historiens est mise en place après la commission polono-allemande et la série de conférences polono-ukrainiennes, durant laquelle sur chaque sujet, un texte est rédigé par un Ukrainien et un autre par un Polonais. Le livre publié dans le cadre du groupe polono-russe relève de la même logique : chaque chapitre est composé de deux parties, sur un sujet identique : l’une est rédigée par un Polonais, l’autre par un Russe128. Certains acteurs se retrouvent même impliqués dans les deux processus de réconciliation de la Pologne à l’Est, comme par exemple Andrzej Paczkowski, qui était modérateur lors des conférences polono-ukrainiennes et qui a rédigé deux chapitres de l’ouvrage polono-russe Biale plamy…129.

Ainsi, les « bonnes pratiques » sont reprises d’une expérience à l’autre : des réseaux se mettent en place et les informations circulent. Des similitudes sont donc observables d’un processus à l’autre. Cette diffusion des « bonnes pratiques » est telle que des règles de la réconciliation sont édictées.

C. Une véritable « grammaire » de réconciliation

Un langage de la réconciliation s’est développé. L. Boltanski explique ainsi comment créer un compromis, qui est à la base de tout processus de réconciliation. Pour cela, il est nécessaire tout d’abord de s’ « orient[er] ←74 | 75→vers le bien commun »130 afin de rendre les différentes visions compatibles. Il faut ensuite donner une identité propre à des objets constitués à partir d’éléments provenant de mondes différents et les renforcer. Il est aussi possible de faire preuve d’ouverture afin de faciliter le rapprochement entre visions incompatibles. Ce rapprochement peut être renforcé par la participation au processus de personnes reconnues, faisant autorité, notamment parce qu’elles appartiennent à plusieurs mondes. Enfin, il est nécessaire de se mettre d’accord sur les termes, qui doivent être acceptables et crédibles pour les deux mondes impliqués131. Dans cet extrait, L. Boltanski explique donc le déroulement d’un processus de réconciliation, qui induit toujours un compromis, comme l’ont montré les nombreux exemples de commissions « Vérité et Réconciliation », fruits de négociations entre les anciens et les nouveaux dirigeants, dans un contexte de forte contrainte sur le processus de démocratisation.

L. Boltanski conseille donc, afin de mettre en œuvre une politique de réconciliation, de se montrer ouvert et de se garder, somme toute, de mettre en œuvre une « politique historique », terme employé par le président L. Kaczyński pour désigner les utilisations politiques qu’il faisait de l’histoire et de la mémoire132. De telles manœuvres politiques enveniment les relations avec les voisins plutôt qu’elles ne les apaisent : chacun reste campé sur ses positions et un éventuel concours de martyrologie est lancé133. Au contraire, l’idée est d’inciter à la collaboration et de créer des enceintes de rencontres afin que les acteurs des différents pays apprennent à mieux se connaître et qu’une certaine socialisation fasse effet. C’est l’un des buts des commissions d’historiens134. Il s’agit en effet d’écrire sur un même thème et de confronter les différents points de vue, voire, à un stade plus avancé, d’écrire un récit commun. Il s’agit aussi, plus en amont, de créer des coopérations et un apprentissage en commun pour les chercheurs des différents pays.

←75 | 76→

Les processus de réconciliation répondent donc à la même approche : discuter du passé conflictuel, « subordonner le passé au présent »135, mener des recherches scientifiques sur les divergences, s’accorder sur des éléments concrets, comme par exemple le nombre de victimes de chaque côté. Le travail de ces commissions s’inscrit dans le temps long, afin que les chercheurs utilisent un langage commun. Les mentalités des populations peuvent elles aussi se transformer : le voisin, d’ennemi héréditaire, peut devenir un voisin « ordinaire » ou « partenaire ». La rédaction d’un manuel scolaire commun est parfois vue comme l’aboutissement ultime de la réconciliation, comme ce fut le cas pour le rapprochement franco-allemand. Toutefois, un processus de réconciliation est multidimensionnel et peut rarement se contenter d’un niveau historique : le juridique, par exemple, doit aussi être pris en compte136. C’est ce que les CVR tentent de mettre en place : faute de justice possible, elles permettent de faire ressortir la vérité et de mettre en place des dispositifs d’indemnisations pour les victimes. En raison d’une grande diffusion des pratiques, les processus de réconciliation suivent donc un protocole similaire, relativement codifié, que ce soit au niveau des commissions d’historiens ou des CVR.

En outre, cette grammaire de réconciliation s’inscrit aujourd’hui dans un contexte multilatéraliste. En effet, les organisations internationales à vocation universelle, comme l’Organisation des Nations Unies (ONU), sont très présentes sur la scène internationale. La « Communauté internationale » – terme déjà empli de sens – cherche ainsi à apaiser les conflits, en accord avec la Charte des Nations Unies : le but de l’ONU est d’obtenir la paix ou du moins une coexistence pacifique des États dans le monde. De nombreuses missions de maintien ou de rétablissement de la paix – plus ou moins fructueuses – sont mises en œuvre sous mandat de l’ONU, reconnue comme l’acteur mondial pour la paix. Ce multilatéralisme contribue à l’encouragement international en faveur des processus de réconciliation. De plus, dans un environnement international de mondialisation, les interdépendances entre États s’accroissent. Il devient de plus en plus difficile d’être isolé de ses voisins, tandis qu’une ←76 | 77→coopération se montre particulièrement bénéfique, comme le montrent les différents exemples d’organisations d’intégration régionale.

Enfin, le rôle de la religion est à souligner dans ces réconciliations, alors que le terme même de « réconciliation » relève du domaine spirituel. Déjà en ce qui concerne le rapprochement polono-allemand, les Églises ont ouvert des discussions137. Ces efforts religieux jouent un rôle important dans la réconciliation des deux pays. De plus, la place de Jean-Paul II est à noter dans ce processus : sa diplomatie du pardon et de la repentance doit être remarquée138, en particulier dans le cas de la Pologne, mais pas seulement. Entre la Pologne et la Russie, comme dans le cas polono-allemand, la religion est importante : dès le communiqué final de la séance inaugurale du groupe polono-russe, le dialogue entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe est spécifié comme un « élément important pour la construction de la compréhension et de la confiance » mutuelles139. Par la suite, plusieurs rencontres ont lieu avec des responsables des deux Églises140.

Ainsi, une grammaire de réconciliation a émergé. Avec la diffusion des pratiques, des procédures et protocoles sont mis en place, repris par l’essentiel des commissions et acteurs des processus de réconciliation suivants. Le contexte de multilatéralisme favorise également la réconciliation, de même que les efforts des Églises pour soutenir un dialogue entre les nations. Le contexte international, européen et national est au rapprochement. Les commissions étudiées ici s’inscrivent également dans la lignée d’un développement des dialogues d’historiens.

←77 | 78→

IV. Le développement des dialogues d’historiens en Europe

En Europe, des dialogues d’historiens se mettent en place. Certaines initiatives remontent à des périodes plus anciennes, avant même la Seconde Guerre mondiale.

A. Les précurseurs

Parmi les premiers dialogues figurent, dès les années 1920, les pays nordiques (1). Les dialogues franco-allemand (2) et polono-allemand (3) se développent dans l’entre-deux-guerres.

1. Les dialogues d’historiens dans les pays nordiques 1919–1932

Les pays nordiques sont pionniers en matière de coopération portant sur la révision des manuels scolaires : « Déjà avant la guerre, les pays scandinaves jouent un rôle leader » dans ces coopérations141. Ils sont les premiers à entamer une révision de leurs manuels après la Première Guerre mondiale en 1919142. Le Danemark, la Suède et la Norvège mettent en place en 1919 une série d’expertises régulières sur les manuels scolaires des pays voisins afin de renforcer les liens et la compréhension mutuelle entre eux. L’Islande les rejoint en 1922, suivie par la Finlande en 1924143. Ce sont les organisations pacifistes, les associations d’enseignants et les sociétés historiques qui lancent le projet de révision des manuels, dans le cadre des Norden Associations. Ils s’inscrivent dans une longue tradition d’activisme pour l’éducation pacifique144. Le modèle ainsi créé est repris, selon H. Åström Elmersjö et D. Lindmark, par la Ligue des Nations, ←78 | 79→l’UNESCO et le Conseil de l’Europe145. Toutefois, les sujets discutés n’incluent pas le récit national et les incompatibilités perdurent146.

Notons qu’à partir de 1933, une coopération en matière de manuels scolaires se développe en Amérique latine, notamment entre l’Argentine et le Brésil.

2. Le dialogue d’historiens franco-allemands dans l’entre-deux-guerres

Le dialogue d’historiens franco-allemands147 aurait démarré dès les années 1880 au sein du mouvement pacifiste selon Emmanuel Droit148. Sans remonter aussi loin, des discussions ont lieu dans l’entre-deux-guerres parmi les historiens, notamment dans le cadre de la Société des Nations et d’autres fondations, sur la manière de faire disparaître les stéréotypes dans l’enseignement de l’histoire149. En France, les enseignants français dénoncent les manuels scolaires qui « apprennent la haine » au Congrès de Tours en 1919. En 1926, le Syndicat national des instituteurs appelle au boycott de vingt-six livres en raison d’éléments négatifs sur l’Allemagne. Il obtient leur retrait150. Selon K. Ruchniewicz, de telles initiatives sont absentes de la République de Weimar, où les discussions se concentrent sur la Première Guerre mondiale et les changements territoriaux151. Siegfried Kawerau constitue là une exception. Il publie un mémoire sur les manuels scolaires allemands d’histoire en ←79 | 80→1927152 et appelle à l’écriture « objective et pacifiée de l’histoire »153 dès 1922.

En 1928 à Oslo, Marc Bloch plaide pour une « réconciliation de nos terminologies et de nos questionnaires » et pour un appel « avant tout, aux auteurs de manuels généraux »154. Il participe au début des années 1930 à un projet de manuel sur les relations franco-allemandes, initié par Fritz Kern et Jean de Pange, et destiné aux historiens. À la même époque, Jules Isaac modifie son manuel d’histoire avec l’objectif de « [tenir] compte des différents points de vue »155. Il réunit des professeurs d’histoire allemands et français afin de « pacifier le discours des manuels »156. En 1935, trente-neuf thèses sur l’amélioration de l’enseignement de l’histoire sont publiées.

3. Le dialogue d’historiens polono-allemands dans l’entre-deux-guerres

Les premières tentatives d’ouvrir un dialogue d’historiens entre la Pologne et l’Allemagne remontent à l’entre-deux guerres. Sous le patronage de la Ligue des Nations, des commissions sont créées pour discuter des manuels scolaires157. Elles sont surtout bilatérales, même si des tentatives de créer des commissions multilatérales apparaissent, sans grand succès selon W. Markiewicz. Lorsque Hitler accède au pouvoir en 1933 en Allemagne, « il essaye en quelque sorte de s’accorder avec la Pologne »158. W. Markiewicz précise que les relations entre la Pologne de Piłsudski et la République de Weimar en Allemagne étaient particulièrement difficiles : « Avant cela les relations étaient très tendues, c’était la guerre commerciale entre la Pologne et l’Allemagne. Souvent même il était ←80 | 81→interdit d’avoir le moindre contact entre Polonais et Allemands, aussi ici la République de Weimar en Allemagne se comportait plutôt de manière très conflictuelle dans les relations avec la Pologne et avec les commissions portant sur les manuels scolaires de l’époque également »159. En 1933, la Pologne crée une sous-commission sur les manuels scolaires. Le pays voulait alors ouvrir une commission commune avec l’Allemagne, mais les événements en Europe empêchent un tel projet160.

Toutefois, Pologne et Allemagne procèdent à la signature d’un pacte de non-agression et d’accords successifs, dont l’un portant sur la coopération culturelle entre les deux pays161. Ceux-ci s’entendent sur une révision des manuels. Cependant, aucune coopération n’en découle réellement : « néanmoins Hitler a pris le parti d’apaiser les relations entre les Polonais et les Allemands, évidemment provisoirement. Et les Allemands ont tout fait dans cette direction, après les premiers accords, pour ne pas mener à la moindre coopération authentique. […] pour que cette commission ne soit jamais formée, […] elle existait nominalement, mais dans les faits elle n’existait pas »162. Ce dialogue n’a pas d’influence réelle sur les manuels. L’Allemagne se montre très lente dans ses réponses et refuse d’envoyer les manuels allemands aux Polonais. Le consulat polonais décide alors d’acquérir lui-même des exemplaires des manuels utilisés en classe en Allemagne163. Une expertise est menée par vingt-et-une personnes, sur la base de deux cent manuels et autres documents pédagogiques164. Elle se conclut par une forte critique des manuels allemands qui favoriseraient la haine anti-polonaise165.

En parallèle, des discussions polono-allemandes sur l’histoire se déroulent, sans pour autant acquérir de caractère officiel. La première ←81 | 82→rencontre a lieu à Berlin du 6 au 7 avril 1937. La Pologne envoie Jan Dąbrowski, professeur réputé, auteur lui-même de nombreux manuels. L’Allemagne envoie un inspecteur pédagogique, Rudolf Fitzek. Celui-ci ne parle pas polonais et est connu pour ses écrits antipolonais, rappelle K. Ruchniewicz166. Lui-même conclut après la première rencontre à la nécessité d’impliquer un professeur d’université dans la coopération167. Les tensions s’articulent déjà entre autres autour de la question de l’Ordre des Chevaliers teutoniques168. Le protocole se termine par la formule : « Les deux délégations sont d’accord sur le fait que les discussions doivent être menées dans un esprit de compréhension [mutuelle] et de respect des réussites historiques et culturelles des autres nations »169. Le rendez-vous suivant se déroule, non pas comme prévu en mai, mais les 28–29 août 1937 à Varsovie. Chaque partie fait des propositions, plutôt cosmétiques en Allemagne selon K. Ruchniewicz, plus profondes en Pologne170. Les débats portent déjà sur des questions délicates171 : Copernic172, la Première Guerre mondiale, Bismarck173, les Partitions, Jan Sobieski et le siège de Vienne en 1683174, Frédéric le Grand175, Frédéric Guillaume Ier176.

Les historiens sont prompts à trouver des compromis, donnant « l’impression qu’il est plus facile de discuter avec l’État d’Hitler qu’avec la République de Weimar »177. Les controverses concernent cette fois d’un côté la volonté polonaise d’augmenter le volume de documents concernant le pays dans les manuels allemands et de l’autre, l’histoire récente et ←82 | 83→notamment la question des frontières. D’après le protocole consulté par K. Ruchniewicz, la rencontre se termine sur un espoir. La Pologne est optimiste. Le rendez-vous suivant, les 27–28 juin 1938 à Berlin se révèle pourtant être un « fiasco »178. Les discussions n’entraînent pas de modification des manuels ni la rédaction de recommandations179. Les tensions augmentent en Europe. En septembre 1939, l’Allemagne nazie envahit la Pologne.

Résumé des informations

Pages
550
Année
2020
ISBN (PDF)
9782807615069
ISBN (ePUB)
9782807615076
ISBN (MOBI)
9782807615083
ISBN (Broché)
9782807615052
DOI
10.3726/b16824
Langue
Français
Date de parution
2020 (Août)
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. 550 p., 2 ill. n/b.

Notes biographiques

Emmanuelle Hébert (Auteur)

Emmanuelle Hébert, Diplômée du Collège d’Europe (Promotion Maria Skłodowska-Curie) et de l’Institut d’Etudes européennes de l’ULB, Emmanuelle Hébert a soutenu sa thèse de doctorat en science politique en 2018 (cotutelle entre l’Université catholique de Louvain et l’Université Paris Nanterre). Elle est depuis chargée de cours invitée à l’Université de Namur, l’Université catholique de Louvain et Sciences Po.

Précédent

Titre: Passé(s) recomposé(s)