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Vous avez dit littérature belge francophone?

Le défi de la traduction

de Catherine Gravet (Éditeur de volume) Katrien Lievois (Éditeur de volume)
Collections 442 Pages

Résumé

La littérature belge francophone constitue un vaste corpus de textes, liés à une langue et, si pas à une « nation », du moins à une aire géographico-sociale donnée. À propos de toutes les traductions des œuvres d’auteurs belges francophones et de leurs conditions de production l’on peut s’interroger : quelles œuvres, quels auteurs sont privilégiés et pourquoi, comment les textes sont-ils traduits et pour qui, par quelles maisons d’édition les traductions sont-elles publiées ? Quelle est la réception critique et l’influence de ces traductions sur la littérature dans la culture d’accueil ? Ce volume rassemble les points de vue de seize chercheurs venus d’horizons différents sur ces traductions d’œuvres écrites par des Belges, quels que soient le genre (littéraire mais aussi sexuel), la langue d’arrivée ou l’époque, autant de facteurs qui les conditionnent.
Avec des contributions de : Catherine Gravet, Katrien Lievois, Maria Baïraktary, Thomas Barège, André Bénit, Mireille Brémond, Béatrice Costa, Juan Miguel Dothas, Marie Fortunati, Claudio Grimaldi, Stéphane Hirschi, Irena Kristeva, Rodica Lascu-Pop Sündüz Öztürk-Kasar, Maria Giovanna Petrillo, Thea Rimini, Fanny Sofronidou et Anja van de Pol-Tegge.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • La traduction de la littérature belge francophone. Introduction: Catherine Gravet & Katrien Lievois
  • Traduction & Création
  • L’œuvre de Maurice Maeterlinck en Grèce: Traductions et retraductions (1893–2018): Maria Baïraktari
  • Traduire Georges Rodenbach: Tours et détours des versions bulgares de Bruges-la-Morte: Irena Kristeva
  • Faut-il traduire Jacques Brel ?: Stéphane Hirschi
  • La version espagnole de Fuir de Jean-Philippe Toussaint: Juan Miguel Dothas
  • Faire l’amour de Jean-Philippe Toussaint traduit par l’écrivain-traducteur Roberto Ferrucci: Thea Rimini
  • Travail & archives des Traducteurs
  • Les personnages dans les nouvelles de Marie Delcourt : traduire le non-conformisme: Béatrice Costa
  • Yourcenar : une traductrice face à ses traducteurs: Mireille Brémond
  • Œdipe sur la route en roumain : genèse d’un processus traductif: Rodica Lascu-Pop
  • Le corps en traduction : l’écriture « corporelle » de Nathalie Gassel: Claudio Grimaldi
  • Traduction & Réfraction
  • Un mâle dans la culture italienne : traduire la sensualité du paysage belge: Maria Giovanna Petrillo
  • Traduire la ville en filigrane : Istanbul par Georges Simenon dans Les Clients d’Avrenos: Sündüz Öztürk Kasar
  • Diffusion et traductions de l’œuvre de Marguerite Yourcenar en Espagne. Le cas de L’Œuvre au Noir.: André Bénit
  • Le Passeur de lumière de Bernard Tirtiaux en allemand: Marie Fortunati
  • Amélie Nothomb en traduction allemande: Facettes de la francophonie et transfert culturel: Anja van de Pol-Tegge
  • Inventaires
  • Les traductions grecques de la littérature belge francophone Inventaire et étude de leur présence dans la littérature grecque de 1913 à 2018: Fanny Sofronidou
  • La littérature belge francophone vue par une anthologie mexicaine: Thomas Barège
  • Notices bio-bibliographiques des auteurs et résumés des articles
  • Titres de la collection

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CATHERINE GRAVET & KATRIEN LIEVOIS

Université de Mons et Université d’Anvers

La traduction de la littérature belge francophone. Introduction

1830 : née du mariage contre nature du libéralisme économique et des aspirations de la bourgeoisie catholique, la Belgique se dote d’une constitution jugée très progressiste – peut-être paradoxalement puisqu’elle repose sur un suffrage censitaire. Portée sur les fonts baptismaux par les grandes puissances de l’époque, la France et la Grande-Bretagne, qui lui donnent un roi, Léopold de Saxe-Cobourg et Gotha, elle a pour langue maternelle le français. Le souvenir cuisant de la politique linguistique et religieuse autoritaire du monarque hollandais, Guillaume d’Orange, empêche durant quelques décennies que les néerlandophones utilisent leur langue en justice, dans l’administration ou l’enseignement. Les lois linguistiques du XIXe siècle rectifieront cette injustice mais il faudra attendre la loi d’août 1963 pour que l’allemand, troisième langue nationale, soit reconnue.

Comme toute nouvelle nation indépendante, la Belgique a besoin – et ses gouvernements y œuvrent activement1 – d’une littérature nationale pour construire et cimenter une identité culturelle forte : pendant des décennies, les francophones lettrés s’efforcent de faire vivre ou de ressusciter dans leurs écrits, romans, poésie, théâtre, des thèmes illustrant la devise de la Belgique : « l’union fait la force ». Il faut des modèles ←7 | 8→au jeune peuple belge et Charles De Coster puisera dans la révolte des gueux contre le despote Philippe II, Habsbourg d’Espagne qu’aucun lien affectif n’unit aux Pays-Bas d’alors, le thème central de sa Légende d’Ulenspiegel (1867). Le mythe d’une Belgique grande et belle2, forte et unie, repose au XIXe siècle sur une réelle puissance économique que la Grande Guerre ruinera, en même temps qu’elle mettra fin au fantasme d’un peuple dont l’imaginaire nordique s’exprimerait en français.

Pourtant, les bases d’une littérature nationale étaient jetées et cette littérature s’exprimait en français. Mais seuls quelque 300 kilomètres séparent Bruxelles de Paris. Et si les auteurs écrivent en Belgique, ils ne peuvent guère y publier leurs œuvres, qui de toute façon attendent la reconnaissance des instances de légitimation parisiennes pour réellement exister. À l’époque romantique en Belgique, la contrefaçon de livres3, parfaitement licite, est une industrie florissante qui a pu reproduire, traduire, adapter des ouvrages (principalement français) sans que les auteurs ou leurs ayant-droits puissent s’y opposer, ni en obtenir rétribution. Certes des éditeurs professionnels, courageux et engagés comme Henry Kistemaeckers publient les naturalistes Camille Lemonnier et Georges Eekhoud ou le symboliste Georges Rodenbach. D’autres suivront dans ce petit pays aux frontières trop proches. Mais les Belges eux-mêmes connaissent peu leur histoire littéraire, qu’on n’enseigne guère à l’école, ne lisent leurs auteurs qu’à condition qu’ils aient connu un peu de gloire chez l’hexagonal voisin, et n’écrivent souvent qu’incognito, en passant pour français4 (plus rarement pour britanniques5).

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Les auteurs belges francophones, relégués à la « périphérie », vivent obstinément dans une sorte de malaise qui ne se résout souvent que par l’exil : installation en France ou ailleurs, repli sur soi6. Cette situation explique en partie pourquoi la littérature d’escorte a mis si longtemps à se mettre en place : Jean-Marie Klinkenberg et Marc Quaghebeur ont été les premiers à briser les tabous et à accorder aux lettres belges francophones la place qu’elles méritent dans le concert des historiographes7. Les nouvelles institutions fédérales de la culture ont-elles permis l’autonomisation de la littérature belge francophone ? Les auteurs belges sont-ils enfin décomplexés au sein de la « Littérature-Monde8 » ? Rien n’est moins sûr. Le manifeste « Pour une “Littérature-Monde” en français », paru dans le quotidien parisien Le Monde le 15 mars 2007, est signé par 44 écrivains dont deux Belges, Jean-Claude Pirotte et Grégoire Polet – les Belges ne représenteraient qu’un peu plus de 4 % des écrivains francophones dans le monde ? Ils y affirment rêver que « la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l’imaginaire, n’aura pour frontières que celles de l’esprit ». On n’a pas attendu ce manifeste, en Belgique, pour remettre en question le rapport des citoyens en général et des écrivains en particulier avec la « Nation ».

Dans sa défense lyrique d’une littérature idéale sans considération de pays ni d’origine nationale, Rouaud rend hommage à des auteurs comme Ernst Wiechert qui a marqué, quand il avait quatorze ans, sa « première rencontre avec la littérature » parce que, pour la première fois, ←9 | 10→précise-t-il, « quelqu’un me parlait à l’oreille d’un presque moi9 ». Bien que né à Campbon (en Pays de Loire), il apparaissait au futur romancier français que les personnages du romancier germanophone et lui « appartenaient à la même aire géographique et mentale », et que « tout était déjà dans l’œuvre de Weichert », ce « premier éblouissement littéraire », en ce qui concerne son projet romanesque. Le Bris, lui, affirme que créer, écrire, c’est justement « s’arracher à une culture » et non l’exprimer10, que lui-même écrit « “pour les gens qui ont lu les mêmes livres que moi, Flaubert, Tourgueniev et Tchekhov par exemple, à travers lesquels je me suis formé”11 » et que « tout romancier écrivant aujourd’hui dans une langue donnée le fait dans le bruissement autour de lui de toutes les langues du monde12 ». Mais ces deux romanciers français ne peuvent ignorer que, « pour entrer dans le vaste dialogue des littératures d’aujourd’hui » (ibid.) et d’hier, il faut que Wiechert (tout inconnu qu’il est aujourd’hui, même en Allemagne), Tourgueniev ou Tchekhov soient traduits, que les auteurs puissent être lus et s’entrelire, partout dans le monde. Et tous les auteurs ou toutes les langues sont loin d’être à égalité dans cette course à la reconnaissance internationale. Comme le rappelle Jean Delisle, Ernest Renan disait déjà qu’un texte non traduit n’est qu’à demi publié13. Et Pouchkine, lui, comparait les traducteurs à des « chevaux de poste », ce que Jean Delisle explicite ainsi : « chaque fois qu’un texte (littéraire ou non) est traduit dans une nouvelle langue, il entame une autre étape ←10 | 11→de son voyage universel, ce qui représente un progrès pour une culture, une civilisation14. »

Imagine-t-on à quel point les lettres francophones de Belgique sont mal diffusées ? Aux difficultés commerciales et culturelles d’être édités et reconnus par des instances de légitimation objectives, s’ajoutent, pour les écrivains belges francophones, une absence de politique de traduction qui seule pourrait pallier le manque de visibilité internationale des œuvres. Jacques De Decker, Marc Quaghebeur et Françoise Wuilmart l’ont amplement souligné, notamment lors de la table ronde du colloque « La traduction de la littérature belge francophone », organisé en collaboration avec l’Université d’Anvers et l’Université polytechnique des Hauts de France à l’Université de Mons, au sein de sa Faculté de traduction et d’interprétation (Service de Communication écrite) et de son Institut de recherche en sciences et technologies du Langage, en décembre 2018 : ni l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (dont Jacques De Decker était le secrétaire perpétuel), ni les Archives et Musée de la Littérature (dont Marc Quaghebeur a été le maître d’œuvre), ni le Collège européen des traducteurs littéraires à Seneffe (que Françoise Wuilmart a longtemps présidé) n’ont pu offrir les assises d’une traduction systématique des œuvres. La constitution d’un fonds spécifique réunissant toutes les traductions publiées ainsi que les archives des traducteurs littéraires encouragerait l’étude de la littérature belge francophone en traduction, voire la pratique de l’écriture et de la traduction. Les trois institutions citées ci-dessus disposent déjà d’un matériau important auquel les chercheurs n’ont qu’un accès restreint et difficile. La créativité a besoin d’un vaste territoire pour s’exprimer, mais aussi de rigueur.

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Être traduit ou ne pas être ?

Ainsi l’entreprise de la traduction de nos lettres est-elle laissée aux hasards éditoriaux, au bon vouloir de l’un ou l’autre médiateur culturel qui s’empare d’un texte d’un auteur belge pour le faire connaître à l’étranger. On distinguera certainement quelques motivations précises à ces projets.

Les prix littéraires obtenus par nos auteurs n’y sont pas étrangers, même si la corrélation entre ce type de consécration et la traduction continue d’être débattue15. De toute évidence, le prix Nobel octroyé à Maurice Maeterlinck, en 1911, a largement stimulé les traductions dans toutes les langues. Mais pourquoi Maeterlinck est-il le seul lauréat belge ? Parce qu’il faut écrire, ou être traduit, dans une langue que les membres du jury suédois maîtrisent – c’était sans doute le cas du français à l’époque. En 1911, plusieurs pièces de Maeterlinck étaient déjà traduites, notamment en russe – voire en grec comme le montre Mary BAÏRAKTARI (le poème « Les sept filles d’Orlamonde » paraît dans la revue littéraire grecque Estia en 1893, traduit par le poète Kostis Palamas ; la pièce Les Sept Princesses paraît en 1901 dans la revue Dionissos) –, mais de plus, elles étaient éditées et jouées sur la scène parisienne. La consécration parisienne, le prix Goncourt par exemple, détermine aussi les traductions, bien plus que ne le fait le prix Victor- Rossel, du nom du fils du fondateur du journal Le Soir, octroyé chaque année à un romancier ou un nouvelliste belge depuis 1938.

Bien entendu, l’élection d’un auteur au sein d’une vénérable institution littéraire comme l’Académie française ravive également l’intérêt des maisons d’éditions étrangères pour son œuvre et (r)anime l’élan traductif. Comme le développe dans ce volume André BÉNIT, il se produit ainsi, dès le début des années 1980, un véritable engouement du public espagnol pour les romans de Marguerite Yourcenar, dont la céré←12 | 13→monie de réception du 22 janvier 1981 avait reçu un écho médiatique très important.

Pour certaines maisons d’édition qui ne choisissent que des auteurs commercialement intéressants, une adaptation cinématographique ou en série télévisée sera un gage de succès : Simenon en est un exemple. Publié à Paris à partir de 1931, il est encore aujourd’hui le troisième francophone le plus traduit, et donc l’auteur belge le plus traduit. Comme le montre Sündüz ÖZTÜRK KASAR avec les outils de la sémiotique, Simenon s’acclimate d’ailleurs parfaitement partout, y compris en Turquie, comme l’avaient déjà montré Lale Arslan Özcan et Pinar Güzelyürek Çelik16, ou en Grèce17.

Même si les théoriciens du Polysystem18, des Descriptive Translations Studies19, ou ceux qui s’inscrivent dans la sociologie de la traduction20 proposent plusieurs facteurs « systémiques » comme leviers de la traduction, la réception et la légitimation à Paris semblent déterminantes pour notre corpus. Certes, les institutions légitimantes jouent un rôle considérable dans la traduction littéraire, mais l’action individuelle des « agents21 » de la traduction ou médiateurs interculturels reste fondamentale. Certains poètes traduisent par amitié ou admiration. L’exemple de ←13 | 14→Stefan Zweig traducteur d’Émile Verhaeren est documenté depuis plus longtemps22. Irena KRISTEVA présente dans ce volume le cas du poète moderniste bulgare, Guéo Milev, qui traduit, en 1919, le célèbre roman symboliste de Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte (1892). N’en est-il pas de même pour le romancier italien Roberto Ferrucci qui traduit Faire l’amour (2002) de Jean-Philippe Toussaint en 2003 et qui, de l’avis de Thea RIMINI23, s’inspire de son style dans son propre roman, Cosa cambia (2007) ?

Certaines traductrices s’inscrivent dans une démarche militante : le roman de Madeleine Bourdouxhe, La Femme de Gilles (1937), bénéficie d’abord d’une mise en lumière par les critiques féministes Françoise Collin et Marcelle Marini avant d’être diffusé dans le monde anglo-saxon par Faith Evans dont la traduction paraît chez Women’s Press (1992). Gageons que, quoique timide, la démarche de Monica Martignoni, la traductrice italienne de Musculatures, l’audacieux roman de Nathalie Gassel, est la même. C’est ce que tend à prouver l’article de Claudio GRIMALDI.

Quelques rares traducteurs semblent être poussés par un intérêt spécifique pour la littérature belge. Ainsi Rodica LASCU-POP revisite-t-elle dans ce volume sa traduction en roumain du roman Œdipe sur la route d’Henry Bauchau. Elle a aussi fondé, à l’université de Cluj, le Centre d’Études des Lettres belges de Langue française, qui publie chaque année de nombreuses traductions. Irena KRISTEVA évoque aussi Krassimir Kavaldjiev, qui a traduit en bulgare une trentaine d’ouvrages de littérature belge francophone, allant de Maurice Maeterlinck à Jean-Philippe Toussaint, en passant par Émile Verhaeren et Jacques De Decker. Ces médiateurs ne sont pas toujours connus en Belgique et méritent qu’on s’intéresse à leurs activités ainsi qu’à leur « horizon traductif24 ».

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Les contributions de Rodica LASCU-POP, de Béatrice COSTA et d’Irena KRISTEVA dans ce volume indiquent également le profit que peuvent tirer les traductologues des archives des traducteurs. Ceux-ci sont en général peu enclins à rendre publics tous les avant-textes25 et paratextes qui pourraient nous éclairer sur l’activité et la cohérence traduisantes : carnets de lecture et de travail, correspondances entre le traducteur et l’auteur ou l’éditeur, différents manuscrits, préfaces ou postfaces, articles de presse ou contributions scientifiques des traducteurs… Soit ils ne jugent pas utile, ni intéressant de les conserver, soit ils ne souhaitent pas que l’on puisse y avoir accès. Comme l’écrit Fabienne Durand-Bogaert, « [i]‌ls tarissent ainsi eux-mêmes la source à laquelle ils pourraient puiser de précieux arguments à l’appui d’une cohérence traduisante dont la mémoire humaine n’a pas toujours le souvenir26 ». Que les traducteurs soient conscients de l’utilité de conserver leurs archives est d’autant plus important qu’ils n’effectuent plus le gros de leur travail ni à la plume ni sur papier, mais à l’aide d’ordinateurs ou de tablettes, aux fichiers éphémères. La constitution d’un fonds spécifiquement dédié à garder toutes ces traces du chemin parcouru pour arriver à une traduction publiée permettrait, entre autres, de mieux comprendre les rapports, tantôt difficiles ou désinvoltes, tantôt extrêmement respectueux, des auteurs avec leurs traducteurs. Ainsi que le montre Mireille BRÉMOND, Marguerite Yourcenar, une auteure qui a pourtant l’expérience de la traduction, peut se révéler tyrannique ou méprisante à l’égard de ses propres traducteurs ou traductrices.

Les traducteurs qui confieraient leurs archives personnelles et les rendraient consultables œuvreraient certes pour la visibilité de leur travail et de leur rôle mais ils se mettraient en danger en révélant le défaut de la cuirasse. La démarche effectuée par Rodica LASCU-POP ici est aussi généreuse qu’exemplaire : elle n’hésite pas en effet à montrer « la part individuelle, voire aléatoire du processus traductif » et combien ←15 | 16→« [c]‌ette route/écriture [est] semée d’embûches et d’épreuves, balisée de dilemmes et d’hésitations », en somme, elle ne craint pas d’afficher sa vulnérabilité.

La littérature belge francophone offre également un poste d’observation privilégié pour analyser quand et à quel point la traduction peut aller de pair avec la réfraction27. Les études de traductologie l’ont démontré depuis de nombreuses années, le regard extérieur sur une littérature peut différer fondamentalement de la façon dont elle est perçue dans le domaine géographico-linguistique où elle est née. Ces différences culturelles28 concernent l’importance et l’intérêt accordés aux représentants individuels, à leurs œuvres spécifiques, à certains mouvements littéraires, etc. Non seulement les anthologies traduites offrent une nouvelle image de la littérature source, comme le rappelle ici aussi Thomas BARÈGE pour l’aire hispanophone, mais reconfigurent parfois la « région » délimitée par l’anthologie dans son ensemble29. Dans notre corpus, les images sont parfois brouillées par le fait que, vus de l’étranger, des textes écrits en français sont a priori perçus comme des textes écrits par des Français. C’est le cas de Jean-Philippe Toussaint, dont Juan-Miguel DOTHAS montre, à partir de l’analyse de la traduction espagnole de Fuir, qu’il est perçu dans le contexte argentin comme un écrivain français et non comme un écrivain belge. Fanny SOFRONIDOU dresse, elle, un inventaire des auteurs belges francophones en Grèce de 1913 à 2018 et arrive au même constat pour un corpus global : les maisons d’édition grecques ne font pas la promotion de la littérature belge en tant que littérature ←16 | 17→nationale, mais elles mettent davantage en valeur la langue française elle-même. Ainsi que le donne à voir Anja Van de Pol-Tegge, une étude textuelle et paratextuelle imagologique des traductions d’œuvres belges, en l’occurrence un roman d’Amélie Nothomb, permet de mettre le doigt sur les endroits précis où certains stéréotypes sont réfractés et déformés. La traduction ne garantit pas toujours une réelle communication ou compréhension interculturelle, mais véhicule parfois des images simplistes ou altérées. Ces textes renforcent alors les clichés au lieu d’apporter au lectorat cible une vision nuancée, véritable terreau de l’échange humaniste. Le constat n’est pas le même pour la traduction en allemand du roman de Bernard Tirtiaux, Passeur de lumières, que Marie FORTUNATI met sous la loupe : la traductrice de Magier des Lichts s’attache à rendre au mieux les images sensuelles ou les allusions à la Belgique.

Un projet d’envergure

En effet, notre projet est d’envergure car toutes les conditions de production des traductions des œuvres d’auteurs belges francophones nous intéressent. Quelles œuvres, quels auteurs sont privilégiés et pourquoi, comment les textes sont-ils traduits et pour qui, par quelles maisons d’édition les traductions sont-elles publiées ? Quelle est la réception critique et l’influence de ces traductions sur la littérature dans la culture d’accueil ? Depuis 2016, nous tentons de compléter le panorama de ces traductions d’œuvres écrites par des Belges, quels que soient le genre (littéraire mais aussi sexuel), la langue d’arrivée ou l’époque, autant de facteurs qui conditionnent lesdites traductions.

Dans la revue Parallèles (n° 3–1, avril 2020, édité par nos soins), nous avons tenté de passer en revue les questions de recherche et les méthodologies traductologiques adaptées à ce vaste corpus qu’est la littérature belge francophone. Car comment rationnaliser l’étude des conditions de la traduction autrement qu’en déterminant un corpus donné, lié à la fois à une langue et, si pas à une « nation », du moins à une aire géographico-sociale donnée ?

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Ici, nous abordons la même problématique à partir de méthodes d’analyse qui relèvent des études littéraires – et même cantologiques dans le cas de Stéphane HIRSCHI, fasciné par Jacques Brel et l’(im)possibilité de traduire ses chansons dans toute leur richesse expressive – aussi bien que traductologiques. Les chercheurs en littérature, spécialistes d’auteurs, d’œuvres ou de mouvements littéraires spécifiques – ainsi Maria Giovanna PETRILLO s’intéresse-t-elle particulièrement au naturalisme belge et tire-t-elle des enseignements sur la littérarité d’Un mâle en passant par la version italienne du célèbre roman de Camille Lemonnier – apportent leur pierre à l’édifice interdisciplinaire de la traductologie, tandis que les traductologues contribuent au développement d’un point de vue neuf sur la littérature. Sans oublier que, comme Meschonnic l’a amplement montré30, un original et une traduction sont des œuvres à part entière. Mais comme « [i]‌l est […] généralement admis que traduire est la façon la plus accomplie, la plus complète de lire31 », pourquoi ne pas utiliser aussi les traductions précisément pour ce qu’elles sont, des lectures privilégiées d’un texte littéraire ? Et les spécialistes de la littérature belge francophone veulent savoir comment leur corpus est lu à l’étranger ou quelle influence il peut avoir sur la littérature d’accueil. C’est entre autres par le biais d’analyses de la réception d’un texte dans d’autres champs culturels que peut se conceptualiser l’importance de la médiation culturelle et de la traduction pour la constitution et la consécration d’une littérature, d’un genre littéraire, d’un auteur. La traductologie permet donc de rendre compte d’une littérature selon une approche globale, dans le paysage littéraire plus large de la République mondiale des lettres. Les contributions rassemblées ici se situent à cheval sur les deux disciplines pour qu’elles se répondent et s’enrichissent mutuellement. C’est en combinant des démarches propres à chaque domaine de recherche qu’il est possible de remettre en question des partis-pris ancrés dans nos habitudes, des réflexes scientifiques… parfois bien peu scientifiques. Une chercheuse comme Christine Durieux a montré à quel ←18 | 19→point « l’opération traduisante [se situe] entre raison et émotion », que le texte traduit n’est pas « le résultat d’un raisonnement purement rationnel fondé sur des règles d’inférence rigoureuses » et que « […] le processus de prise de décision est […] régi par les émotions32 ».

Nous n’avons pas voulu proposer de théorie à proprement parler. Selon René Agostini33, il serait « impossible de concevoir une théorie de la traduction et bien sûr complètement vain de vouloir le faire » ; il a beau conspuer les études théoriques – « à quoi bon ajouter une théorie au nombre pléthorique des théories qui […] n’ont rien à voir avec la vie du vivant et donc pas grand-chose à donner34 ? » –, il sait que sa question est « scandaleuse ». On peut certes remettre la pratique de la traduction au centre des préoccupations, mais analyser cette pratique relève d’une démarche particulièrement stimulante qui met, de toute façon, et l’œuvre et la traduction en valeur, tout, au bout du compte, n’étant que littérature.

Si les deux derniers articles de notre dossier traitent de littérature belge traduite en général, celui de Fanny SOFRONIDOU offrant un « inventaire » des traductions des auteurs belges francophones en Grèce et celui de Thomas BARÈGE étant consacré aux anthologies en espagnol, les articles sont placés dans trois autres sections thématiques. À l’intérieur de ces sections, l’ordre chronologique des écrivains belges dont ils traitent est privilégié.

Ainsi dans « Traduction & création », Mairy BAÏRAKTARY évoque-t-elle Maeterlinck en grec ; Irena KRISTEVA, Rodenbach en Bulgarie ; Stéphane HIRSCHI, Jacques Brel en anglais ; Juan Miguel DOTHAS, Toussaint en espagnol et Thea RIMINI, Toussaint en italien. Tous insistent sur l’effort de créativité consenti par les traducteurs, quel que soit le résultat.

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Dans « Travail et archives des traducteurs », Béatrice COSTA donne à voir sa réflexion préalable à la traduction d’une nouvelle de Marie Delcourt en allemand et Rodica LASCU-POP livre ses archives pour montrer comment elle a traduit Bauchau en roumain. Mireille BRÉMOND met en scène Yourcenar et ses traducteurs grâce à leurs correspondances. Quant à Claudio GRIMALDI, il examine la traduction (féministe ?) d’un roman de Nathalie Gassel en italien.

Dans « Traduction & réfraction », cinq chercheurs étudient fléchissements et modifications du texte traduit : Marie-Giovanna PETRILLO pour Camille Lemonnier en italien ; Sündüz ÖZTÜRK-KASAR, Simenon en turc ; André BÉNIT, Yourcenar en espagnol ; Marie FORYUNATI, Tirtiaux en allemand ; Anja Van de Pol-Tegge, Nothomb en allemand.

Bibliographie

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LATOUR, Bruno, Reassembling the Social : An Introduction to Actor-Network-Theory, Oxford – New York, Oxford University Press, 2005.

Résumé des informations

Pages
442
ISBN (PDF)
9782807616509
ISBN (ePUB)
9782807616516
ISBN (MOBI)
9782807616523
ISBN (Broché)
9782807616493
Langue
Français
Date de parution
2021 (Mars)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2021. 442 p., 7 ill. en couleurs, 4 ill. n/b, 30 tabl.

Notes biographiques

Catherine Gravet (Éditeur de volume) Katrien Lievois (Éditeur de volume)

Catherine Gravet enseigne la langue française, la rédaction scientifique, la traductologie, la littérature francophone de Belgique et les études de genre à la Faculté de Traduction et d’Interprétation et à l’Institut Langage (IRSTL) de l’Université de Mons. Ses recherches et publications portent sur les mêmes domaines. Katrien Lievois enseigne la langue et la civilisation françaises et la traductologie littéraire au Département des Traducteurs et Interprètes de l’Université d’Anvers. Ses travaux portent sur la traduction du texte postcolonial, de l’ironie et de l’intertextualité dans la littérature francophone.

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