Chargement...

La négation et ses emplois spéciaux en chinois mandarin

négation explétive, métalinguistique, métaconceptuelle et double négation

de Baiyao Zuo (Auteur)
Monographies XVI, 196 Pages
Open Access

Table des matières


Préface

Cette recherche a pour objet quatre emplois spéciaux de la négation en chinois-mandarin, à savoir la négation explétive, la négation métaconceptuelle, la négation métalinguistique et la double négation.

Les mécanismes de production et de compréhension de ces emplois de la négation sont les buts d’étude principaux de cette thèse. En utilisant les théories et stratégies pragmatiques et cognitives, telles que la théorie de la pertinence, la théorie de trois domaines, le principe de politesse, la métareprésentation, l’intégration conceptuelle, etc., nous suggérons que la négation explétive découle d’une interférence cognitive-mentale subconsciente, que les négations métaconceptuelle et métalinguistique refusent une représentation antérieure et que la double négation en chinois a quatre mécanismes de production, à savoir le déplacement de la marque négative, la conversion entre le terme faible et le terme fort, la métareprésentation et la litote. En ce qui concerne les mécanismes de compréhension, les rôles importants joués par le contexte et la recherche de la pertinence optimale ont été soulignés.

A travers les analyses des mécanismes de production et de compréhension des emplois spéciaux de la négation, les corrections de deux erreurs dans les recherches antérieures sont apportées : (i) les mécanismes de production de la marque négative explétive ne sont pas les mêmes dans différentes expressions ou structures en chinois ; (ii) la distinction d’emplois de la négation n’existe pas entre la négation descriptive et la négation métalinguistique, mais entre la négation descriptive et la ←xi | xii→négation métareprésentationnelle, dont les deux sous-catégories sont la négation métalinguistique et la négation métaconceptuelle.

De plus, trois liens profonds entre les empois spéciaux de la négation ont été trouvés : (i) la subjectivité est la motivation commune de la production des emplois spéciaux de la négation; (ii) la conventionnalisation influence tous les emplois ; (iii) la compréhension des emplois spéciaux dépend du contexte et est dirigée par la recherche de pertinence optimale.

Les résultats de ce travail pourraient inspirer l’analyse typologique de phénomènes négatifs analogues dans des langues différentes ainsi que les recherches futures sur la négation en chinois.

Remerciements

Je tiens à remercier sincèrement l’expert externe (bien que je ne sache pas qui il/elle est) et la Maison d’édition Peter Lang pour leurs précieux conseils et leur soutien d’un grand professionnalisme!

Ce travail est une version modifiée de ma thèse doctorale. Je tiens ainsi à exprimer ma vive gratitude à Jacques Moeschler, directeur de ma thèse, pour sa patience, ses encouragements et ses judicieuses recommandations tout au long de l’élaboration de ce travail. Son efficacité et sa responsabilité m’ont aussi beaucoup aidé. Je le remercie également pour avoir provoqué mes intérêts pour la linguistique et la pragmatique quand j’étais étudiante d’échange en Master. Cela m’a incité à retourner à l’Université de Genève pour continuer mes études. Mes remerciements lui vont aussi pour m’avoir accueilli dans son équipe de doctorants et m’avoir aidé dans ma demande pour changer mon titre de séjour. Sans son soutien, mes études à Genève n’auraient jamais été réalisées.

Les remerciements s’adressent également à tous les membres du Jury de ma thèse : Nicolas Zufferey, Denis Delfitto, Johan van der Auwera, Grâce Poizat-Xie, d’avoir accepté d’assister à la présentation de ce travail et founi des conseils excellents pour l’améliorer.

L’élaboration de ce travail aurait été difficile sans le soutien financier de China Scholarship Council. C’est une aide très importante pour les jeunes chercheurs chinois. Je remercie ainsi Yuan Xiaoyi, He Gang, Wang jing et Lu Peng, qui m’ont encouragé à obtenir cette bourse.

←xiii | xiv→

Enfin, j’exprime mes remerciements profonds à mon mari Wang Fan, ma mère Liu Zhongyi et mon père Zuo Qingguo, qui me soutiennent toujours dans les moments difficiles. Ma gratitude va aussi à mon adorable fille Wang Ruitian, qui a grandi joyeusement sans l’accompagnement de sa maman pendant une année. Je voudrais dédier ce travail à toute ma famille.

Introduction

La négation est l’un des objets principaux des recherches pragmatiques. Beaucoup de phénomènes chinois qui n’ont pas reçu de réponses satisfaisantes jusqu’à aujourd’hui sont aussi relatifs à la négation. Bien qu’introduite depuis peu en Chine, la pragmatique s’y développe très rapidement. Les linguistes chinois ont commencé, en profitant des théories et méthodes pragmatiques et cognitives, à expliquer les phénomènes censés être inexplicables auparavant, y compris certainement les recherches sur la négation.

Dans le monde entier, les recherches sur la négation sous l’angle pragmatique se divisent principalement en deux parties: la première est la discussion de la nature de la négation, comme l’ambiguïté et l’univocité de la négation (Burton-Roberts 1989a, 1999, Carston 1996, Horn 1985, Moeschler 1991, 1992, 2010, Strawson 1971) et les différentes classifications de la négation (Ducrot 1984, Horn 1985, Moeschler 1991, 1997, 2010, 2013, Nølke 1992). La deuxième consiste à décrire et expliquer les phénomènes négatifs, tels que la lacune lexicale des particuliers négatifs (Horn 2004, Moeschler 2006b), la portée de négation (Carston 1996, Horn 2002, Lee 2005, Moeschler 1997, 2006a), la polarité négative (Ovalle & Guerzoni 2004, Heim 1984, Moeschler 2006a, Progovac 1994, Larrivée 2012), le phénomène du déplacement de la marque négative (Cornulier 1973, Gajewski 2005, 2007, Homer 2015, Horn 1978a, Horn & Bayer 1984), la double négation et la négation multiple (Baker 1970, Forest 1990, Horn 1989, 1991, 2010, Jespersen 1924), la négation explétive (Abels 2005, 2007, Damourette & Pichon 1928, Espinal 2000, Krifka 2010, Larrivée 1994, Muller 1978, 1991, Qiu 1998), etc.

←1 | 2→

En Chine, pour la première partie mentionnée ci-dessus, les recherches consistent principalement à introduire les résultats des recherches occidentales et à prendre les expériences des recherches étrangères comme référence, comme les analyses des négations pragmatiques de Shen (1993) et les recherches pratiquées par Xu (1994) sur la négation de l’implicature scalaire. Pour la deuxième partie, soit l’explication des phénomènes négatifs chinois sous l’angle pragmatique, plusieurs études ont vu le jour. Par exemple, l’étude sur les termes chinois de polarité négative (Shi 2001), la recherche pragmatique sur la portée de la marque négative (Qian 1990, Xu 1983), l’explication des deux interprétations de l’expression chàdiǎn méi (Dong 2001, Shen 1998, Shi 1993, Zhu 1959), l’analyse sur la production de la négation explétive (Jiang 2008, Shen 1998, Yuan 2011, 2012, Dai 2014), l’analyse des phénomènes de la négation métalinguistiques (Biq 1989, He 2002, Shen 1993, Zhao 2007, 2010, 2011), etc. Ces recherches ont donné lieu à des résultats remarqués, qui permettent aux phénomènes négatifs inexpliqués par la grammaire du chinois de recevoir des explications systématiques. Mais, il faut indiquer que ces explications ne révèlent pas, en quelque sorte, les causes essentielles de ces phénomènes. D’une part, elles n’ont pas conclu aux raisons essentielles pour lesquelles les phénomènes se produisent ; d’autre part, selon les règles découvertes par les recherches déjà pratiquées, il y a encore des contre-exemples qui ne peuvent pas être expliqués. De ce fait, depuis ces dernières années, sur la base des recherches pragmatiques, des chercheurs ont commencé à faire recours à la linguistique cognitive. Par exemple, Jiang (2008) a expliqué la production de la négation explétive par l’intégration conceptuelle; Gao (2003) a reconsidéré la relation entre la négation métalinguistique et les conditions de vérité en prenant en compte la définition des conditions de vérité donnée par la linguistique cognitive ; Zhang (2007) a analysé la négation métalinguistique en chinois par la perception figure-fond (au sens cognitif), etc. Ces recherches ont frayé un nouveau chemin mais laissent encore des questions en suspens.

Après un rappel des résultats obtenus par les recherches antérieures, cette étude s’est focalisée sur des emplois « spéciaux » de la négation en chinois, à savoir la négation explétive, la négation métaconceptuelle, la négation métalinguistique et la double négation. Notre travail fait se chevaucher les deux aspects des recherches pragmatiques sur la négation mentionnés ci-dessus : pour le premier, nous avons prouvé que la négation est pragmatiquement ambiguë du point de vue cognitif. Pour le deuxième aspect, auquel est consacré la plupart du travail, nous avons analysé les mécanismes permettant de produire et de comprendre les emplois spéciaux de la négation.

Avant d’introduire les objets d’études de ce travail, nous pensons qu’il est nécessaire de faire une brève présentation des marques négatives en chinois-mandarin standard1, portant des fonctions différentes, afin de faciliter nos analyses sur les emplois spéciaux de la négation en chinois.

←2 | 3→

brève présentation des marques négatives en chinois

Les marques négatives en chinois standard peuvent se diviser en deux parties : le verbe négatif et l’adverbe négatif. Les verbes négatifs comportent méi (ne pas avoir), méiyǒu (ne pas avoir) et 2 (ne pas avoir)3, comme en (1) et (2).

(1)     Wǒ méi(yǒu)   hēisè    máoyī.

           1PS NEG     noir    pull-over

           ‘Je n’ai pas de pull-over noir.’

(2)         bìng4                       ài.

           3PS ADV     NEG    grave maladie.

           ‘Il n’a pas de grave maladie.’

Les verbes négatifs vont être mentionnés dans l’analyse de la double négation dans cette thèse.

Les adverbes négatifs sont beaucoup plus nombreux que les verbes négatifs, comprenant méi(yǒu), bù5, bié, búyào, wù, mò, fēi, wèi. Ces adverbes négatifs peuvent s’utiliser dans la négation du terme comme le préfixe négatif, tel que wèihūn (non marié), fēimàipǐn (articles qui ne sont pas à vendre) ou porter sur un adjectival/adverbe, comme en (3) :

(3)    a. Nǐ    de     xiǎngfǎ shì    bú       zhèngquède.

            2PS REL opinion être NEG juste

            ‘Ton opinion n’est pas juste.’

         b. Tā    pǎo     dé6   bú        kuài.

             3PS courir DE NEG vite.

             ‘Il ne court pas vite.’

Ces adverbes négatifs précèdent également les prédicats verbaux et adjectivaux. Voici quelques exemples :

(4)    a. Wǒ míngtiān bú       qù    xuéxiào.

            1PS demain NEG aller école

            ‘Je ne vais pas à l’école demain.’

        b. Xiǎomíng hái       wèi    chénggōng jiù7    fàngqì            le.

            Npr         encore NEG réussir         ADV abandonner ACC.

            ‘Xiaoming s’est abandonné avant de réussir.’

        c. Wǒ    méiyǒu gěi     nǐ    dǎdiànhuà.

            1PS NEG PRE 2PS téléphoner

            ‘Je ne t’ai pas téléphoné.’

←3 | 4→

(5)     a.Tā   jiějie bù         gāo.

             sa   sœur NEG   grand

            ‘Sa sœur n’est pas grande.’

           b.     xīnqíng bù        hǎo.

            3PS humeur NEG bon

            ‘Il n’est pas de bonne humeur.

Parmi les adverbes négatifs, bié (ou búyào), bù et méi(yǒu) sont les plus souvent utilisées. Ces trois marques ont cependant des fonctions différentes.

Bié est utilisé à l’impératif, comme en (6a), ou alors exprime un espoir que quelque chose ne se produira pas (comme en 6b). Bié a pour analogue búyào, qui est moins soutenu en termes de registre. Deux autres adverbes, à savoir et sont aussi utilisés à l’impératif dans les textes soutenus, mais ils apparaissent rarement en chinois-mandarin moderne.

(6)    a. Bié    wàng    le8.

            NEG oubier ACC

            ‘N’oublie pas.’

        b.Tā    bié       wàng    le          a.

            3PS NEG oublier ACC INT.

            ‘Qu’il n’oublie pas.’

Dans cette étude, l’utilisation de bié sera discutée à propos de quelques expressions explétives, comme xiǎoxīn (bié). Búyào va être analysé dans l’étude de l’expression búyào tài Adj/Adv (NEG très + Adj/Adv) dans le chapitre 3.

Les utilisations de et méi sont plus complexes que celle de bié. Des recherches sur les différences sémantico-grammaticales entre et méi (Gan 1985, Li & Thompson 1981, Lü 1980, Nie 2001, Shi 2001), on peut tirer les enseignements suivants :

Parce que méi marque l’aspect accompli, les verbes statiques et les prédicats adjectivaux, qui ne décrivent pas des processus, ne peuvent pas être niés par méi. Les verbes statiques contiennent ceux qui indiquent une relation, comme shǔyú (appartenir), shì (être), děngyú (égaler), xiàng (sembler), des verbes modaux, comme kěyǐ (pouvoir), yīnggāi (devoir), qíngyuàn (vouloir) et des prédicats épistémiques, tel que jìdé (avoir souvenance de), zhīdào (savoir) (Nie 2001, 22).

(7)    a.        #méi/bú    shì       lǎoshī.

            3PS    NEG        être     enseignant

            ‘Il n’est pas enseignant.’

         b.     #méi/bù    kěyǐ             chūqù.

            2PS   NEG        pourvoir sortir.

            ‘Tu ne peux pas sortir.’

←4 | 5→

        c. Wǒ zuótiān #méi/bù zhīdào zhègè xīnwén.

            1PS hier    NEG    savoir DEM nouvelle

            ‘Je ne savais pas cette nouvelle hier.’

Méi peut nier un petit nombre de verbes auxiliaires, tels que néng (pouvoir), yào (vouloir), kěn (consentir), gǎn (oser)9. Mais quand ils sont niés par méi, ces verbes modaux sont convertis en prédicats dénotant un processus.

(8)         méi    néng        huídá     zhègè     wèntí.

           3PS NEG pouvoir répondre DEM    question

           ‘Il n’a pas pu répondre à cette question.

En (8), néng (pouvoir) dénote un événement qui décrit un processus mais qui n’a pas été accompli. C’est le même cas pour quelques prédicats adjectivaux : quand ils sont niés par méi, ces prédicats adjectivaux n’ont pas de signification stative, mais décrivent un événement.

(9)         shēntǐ hái     méi     hǎo.

           3PS corps encore NEG bon.

           ‘Il n’a pas encore retrouvé la santé.’

Ici, hǎo ne décrit pas un état, mais représente un événement, soit retrouver la santé.

Excepté pour les verbes statifs, les autres verbes, qui décrivent un processus, peuvent être niés soit par méi soit par . Mais il y a des nuances entre ces deux adverbes négatifs. En premier lieu, la nature, l’habitude et l’état sont généralement niés par tandis que méi nie l’événement ou le changement d’état (Li & Thompson 1981, Nie 2001) :

(10)     a. Lǎohǔ    bù        chī        zhúzi.

                tigre     NEG   manger bambou

                ‘Le tigre ne mange pas de bambou.’

             b. Lǎohǔ méi     chī        zhúzi.

                tigre    NEG manger bambou

                ‘Le tigre n’a pas mangé de bambou.’

En (10), si la marque négative est , c’est l’état ou l’habitude le tigre mange du bambou qui est niée. En revanche, si la marque négative est méi, elle nie l’accomplissement de l’événement le tigre a mangé du bambou. Ainsi, l’énoncé contenant méi est traduit en français au passé composé.

En deuxième lieu, bien que puisse aussi porter sur un événement, ce dernier ne doit pas être à un temps passé, parce qu’à un temps passé, un événement est soit accompli soit non-accompli : si l’on veut nier l’accomplissement d’un événement, il faut utiliser méi.

←5 | 6→

(11)     a. Wǒ    jīntiān        zhōngwǔ  bù     huíjiā.

                1PS aujourd’hui midi        NEG rentrer

                ‘Je ne rentre pas chez moi ce midi.’

            b. Wǒ    jīntiān        zhōngwǔ méi  huíjiā.

                1PS aujourd’hui midi        NEG rentrer

                ‘Je ne suis pas rentré chez moi ce midi.’

Quand la locutrice dit (11a), il n’est pas encore midi tandis que pour la locutrice de (11b), midi est déjà passé. En un mot, si porte sur un événement au lieu d’un état stable, il ne peut pas être utilisé avec un temps passé.

En résumé, les fonctions des bié, et méi sont complémentaires. Elles apparaissent toutes dans les exemples et les analyses des quatre phénomènes négatifs dans ce travail, à savoir la négation explétive, métaconceptuelle, métalinguistique et double négation. Nous allons faire une brève présentation de ces emplois spéciaux dans la section suivante.

objets d’étude

En fonction de critères différents, les classifications de la négation sont variées : selon que la négation porte sur les conditions de vérité ou non, nous avons la négation descriptive et la négation métalinguistique (au sens de Horn) ; selon la présence ou l’absence de la marque négative, il y a la négation directe et la négation indirecte (Lü 1982, Wang 1985, Wang 2012); selon le nombre des marques négatives, il y a la négation unique et la double négation ou la négation multiple; selon la fonction du morphème négatif, nous avons la négation négative et la négation explétive ; selon les niveaux syntaxiques, nous avons la négation phrastique et la négation verbale. Cependant, nous n’aborderons aucune de ces classifications précédemment énumérées. Ce qui nous intéresse, ce sont les négations portant des buts communicatifs ou des fonctions pragmatiques, tels qu’exprimer des sentiments subjectifs, renforcer ou affaiblir la force sémantique10, créer des effets rhétoriques, etc. Ces négations servent de stratégies pragmatiques pour la locutrice ; elles ne sont pas un simple jugement négatif sur un état de fait. Ainsi est apparue une classification de la négation ordinaire et de la négation spéciale (Wang 2012). Néanmoins, parce que beaucoup de sortes de négations peuvent satisfaire un certain but communicatif, il est difficile de délimiter la négation « spéciale » et d’énumérer exhaustivement les négations censées être « spéciales ». De ce fait, nous doutons qu’il soit approprié de classifier la négation en types « ordinaire » et « spéciale ». Ainsi, nous étudierons les « emplois spéciaux de la négation » sans les grouper dans une seule catégorie. En plus, les phénomènes que nous abordons dans ce travail ne sont pas les mêmes que ceux ←6 | 7→des recherches antérieures. Les phénomènes négatifs étudiés dans notre étude comprennent : la négation explétive, la négation métaconceptuelle, la négation métalinguistique et la double négation. Ces quatre sortes de phénomènes négatifs ont quelques points communs.

Premièrement, nous avons indiqué précédemment que toutes les négations spéciales sont employées comme des stratégies pragmatiques pour atteindre des buts communicatifs. On va donc se demander pourquoi on choisit une négation spéciale pour réaliser un certain but communicatif. Ainsi les quatre négations de cette étude ont un mécanisme de production méritant d’être analysé.

Deuxièmement, les quatre emplois spéciaux de la négation contiennent tous au moins un morphème négatif. Cela exclut la négation indirecte (sans aucune marque négative) de cette étude. La négation indirecte est sûrement une négation spéciale, qui est souvent utilisée comme stratégie pragmatique. Elle est quant à sa forme soit conventionnelle (ex. la question rhétorique) soit non-conventionnelle. Wang (2012) a donné des exemples, dont nous en citons trois :

(12)     Jiěshì        shénme jiěshì,       shìshí míng            bǎi               zhe11.

            expliquer quoi    expliquer vérité clairement se:montrer ZHE

            ‘Ça ne sert à rien d’expliquer. La vérité est claire.’

(13)         shì nǐ       qīnqi ?     Lǎo péngyǒu ? Háishì wǒ qiàn       nǐ ?

            1PS être 2PS proche    vieux ami        ou       1PS devoir 2PS

            ‘Suis-je ton proche ? Ton vieil ami ? Ou je te dois (quelque chose) ?’

(14)     A :     nénggàn     mā ?

                   elle compétent INT

                   ‘Est-elle compétente ?’

            B : Tā    hěn yǒu     lǐmào.

                   elle très avoir    politesse

                   ‘Elle est polie.’

V + shénme (quoi) +V en (12) est une expression conventionnelle en chinois qui exprime en fait un impératif négatif : ne V pas. Donc, jiěshì shénme jiěshì (expliquer quoi expliquer) signifie ça ne sert à rien d’expliquer. Les trois questions rhétoriques en (13) sont aussi conventionnelles pour exprimer un sens négatif. Suis-je ton proche ? Ton vieil ami ? Ou je te dois (quelque chose) ? signifient que je ne suis pas ton proche ni ton vieil ami. Et je ne te dois rien. (14) est un exemple de négation indirecte non-conventionnelle. Elle est polie signifie elle n’est pas compétente seulement dans un certain contexte. Parce que la négation indirecte n’a pas de forme unique — beaucoup de négations indirectes sont non-conventionnelles — et que les mécanismes pour comprendre et produire la négation ne sont pas particuliers par rapport aux autres emplois spéciaux de la négation, nous pourrons les analyser en passant quand nous expliquerons les autres phénomènes.

←7 | 8→

Troisièmement, tous les emplois négatifs étudiés incluent des constructions typiques ou des structures conventionnalisées en chinois, dont le mécanisme de production a souvent été ignoré ou n’a pas été correctement analysé par les recherches antérieures.

Pour être plus précis, nous faisons une présentation générale pour chaque emploi spécial de la négation.

La Négation Explétive. La négation explétive réfère à des structures contenant une marque négative sans fonction négative. Dans cette thèse, nous désignons par négation explétive les situations où la marque négative n’inverse pas les conditions de vérité d’une proposition ou d’un groupe verbal, comme en (15).

(15)     Wŏ hěn12zháojí, chàdiǎn                    (méi)          zhǎo        tā.

            PS très inquiété s’en:falloir:de:peu (NEG) aller   chercher 3PS

            ‘J’étais très inquiète. Il s’en est fallu de peu que je (n)’aille le chercher.’13

Quand des déclencheurs de la Negexp sont suivis par une marque négative ordinaire qui a la même forme de la marque de la Negexp en chinois, il y aurait des ambiguïtés ; chàdiǎn en est un exemple :

(16)    Kǎolǜ        dào            duì        zhèlǐ hěn shú,               chàdiǎn                  méi    

            considérer arriver 3PS envers ici    très familier, 1PS s’en:falloir:de:peu NEG aller

            zhǎo       tā.

            chercher 3PS

            ‘Il s’en est fallu de peu que je n’aille pas le chercher car il est bien familier de cet endroit.’

Contenant tous chàdiǎn méi (s’en falloir de peu que ne/ne pas), (15) et (16) ont des sens contradictoires. La marque négative méi est négative en (15), mais explétive en (16).

Pour décider de la fonction du morphème négatif dans les cas ambigus, il faut utiliser la mémoire à long terme ou prendre le contexte en considération.

Pour le mécanisme de production de la négation explétive, nous proposons que la présence du morphème explétif découle d’une interférence cognitive-mentale, qui causerait une intégration subconsciente des constructions et pourrait également provoquer des lapsus oraux.14

La Négation Métaconceptuelle. Nous désignons par négation métaconceptuelle (NMC) les usages de la négation qui portent sur le contenu explicite15 et le contenu indépendant de la forme linguistique d’une représentation. Deux expressions en chinois, à savoir búshì S + V + NP (ce n’est pas que …) et hǎo bù + Adj (très NEG + Adj), sont censées avoir la nature de la négation métaconceptuelle.

Búshì S + V + NP (ce n’est pas que) est une négation portant sur la pensée ou l’énoncé potentiel que la locutrice attribue à l’interlocuteur. A travers cette négation, ←8 | 9→la locutrice vise à empêcher ou à affaiblir l’offense potentielle de son énoncé à l’interlocuteur, comme en (17) :

(17)     Búshì wǒ    pīpíng    nǐ,     nǐ            tài cūxīn        le.

            NEG 1PS critiquer 2PS 2PS INT très négligent ACC

            ‘Ce n’est pas que je te critique ; tu es très négligent.’

De même, quand est explétive, hǎo bù + Adj élogieux ordinaire ou péjoratif s’utilise aussi au niveau métareprésentationnel ; il est issu de l’ironie, qui, à notre avis, est reliée étroitement à la négation métareprésentationnelle (tant métaconceptuelle que métalinguistique). Comme chàdiǎn méi, hǎo bù + Adj élogieux ordinaire causerait l’ambiguïté :

(18)    a.     kǎo                    shàng    le        dàxué,        hǎo (bù)        gāoxìng.

               3PS passer:examen monter ACC université   très (NEG) content

               ‘Ayant été admis à l’université, il est très content.’

            b.     diū         le     qiánbāo,     hǎo bù        gāoxìng.

               3PS perdre ACC portefeuille très NEG content

               ‘Ayant perdu son portefeuille, il est très mécontent.’

Selon le contexte, hǎo (bù) gāoxìng signifie très content (18a) ou très mécontent (18b). Quand est négatif, comme en (18b), hǎo bù + Adj élogieux ordinaire est une description de l’état de fait.

La Négation Métalinguistique. Nous définissons par négation métalinguistique la négation portant sur la forme linguistique et le contenu implicite16 dépendant de la forme linguistique.

Après la récapitulation des recherches antérieures, nous adressons des questions auxquelles aucune réponse satisfaisante n’a été donnée : La négation est-elle ambiguë ou univoque ? Combien de sous-catégories la NML doit-elle avoir ? Quelles sont les propriétés fondamentales de la NML ? Pour répondre à ces questions, nous allons nous baser sur la théorie de trois domaines de Sweetser (1990). A travers cette approche, nous pourrons expliquer comment la négation est ambiguë pragmatiquement et montrer que la négation métalinguistique est divisée en deux types : la négation présuppositionnelle dans le domaine épistémique et la négation sur d’autres éléments de la forme linguistique dans le domaine de l’acte de langage.

En ce qui concerne la NML en chinois, il est important de bien connaître le rôle de shì (être), que l’exemple (19) illustre :

(19)    a. Tā    búshì xǐhuān yīnyuè,         shì        rè’ài     yīnyuè.

               3PS NEG aimer musique 3PS SHI17    adorer musique

               ‘Elle n’aime pas la musique ; elle l’adore.’

←9 | 10→

            b. # Tā bù        xǐhuān yīnyuè         rè’ài     yīnyuè.

                3PS NEG aimer    musique 3PS adorer musique

                ‘Elle n’aime pas la musique ; elle l’adore.’

             c.               ‘liúnǎi’, wŏ    hē        niúnǎi.

                1PS NEG boire ‘liunai’   1PS boire    lait

                ‘Je ne bois pas de ‘liunai’ ; je bois du niunai (lait).’

(19a) a besoin de shì pour être interprété comme négation métalinguistique. Sans shì, l’énoncé paraît bizarre, comme en (19b). Mais en (19c), l’interprétation métalinguistique peut être saisie sans shì à l’aide de la clause de correction. Sans la clause de correction wŏ hē niúnǎi on pourrait comprendre wŏ bù hē ‘liúnǎi’ comme une négation descriptive je ne bois pas de lait sachant que liúnǎi est une prononciation incorrecte de niúnǎi (lait).

Nous proposons que la fonction de shì (être) dans la NML consiste à marquer que l’énoncé doit être traité dans le domaine de l’acte de langage. Il est nécessaire lorsque s’attache directement à un élément graduel qui est réfuté par la négation.

En second lieu, nous expliquerons le mécanisme de production et de compréhension de la NML à travers deux constructions en chinois : búyào tài + Adj (NEG très + Adj) et bú yìhuǐer (NEG un instant). Redondants au niveau représentationnel, les morphèmes négatifs búyào et réfutent, au niveau métareprésentationnel, l’assertabilité des expressions dont le degré n’est pas assez élevé aux yeux de la locutrice, pour décrire un état de fait. Voici des exemples :

(20)      Ādàier chàngē     búyào    tài    hǎotīng                    o !

            Npr    chanter    NEG    très agréable:à:entendre INT

            ‘Comme Adèle chante bien !’

(21)     Shuǐ    (bú)      yìhuǐer        jiù     kāi        le.

            Eau    (NEG) un:instant ADV bouillir ACC

            ‘L’eau aura bouilli dans un instant.’

La Double Négation. En définissant la double négation comme l’expression contenant deux négations dont la formule logique peut se présenter comme ¬¬P ou ¬(¬P), nous allons classifier la double négation (DN) en quatre types selon leurs mécanismes de production, à savoir le déplacement de la marque négative, la conversion entre le terme faible et le terme fort, la métareprésentation et la litote. A travers cette classification, nous pourrons expliquer les différences d’utilisation de ces quatre types de DN. Le mécanisme de production des structures de DN conventionnalisées en chinois, comme bù dé bù (ne pas être autorisé de ne pas X), va aussi été investigué.

A propos du mécanisme de compréhension de la DN, les DN concernant les termes conatifs ou basées sur la négation métaconceptuelle sont analysées, car leurs interprétations dépendent d’un contexte. La théorie de la pertinence est utilisée pour expliquer la compréhension de la DN.

←10 |
 11→

Enfin, en affirmant que la concordance négative n’existe pas en chinois, nous présenterons deux structures de l’hyper-négation (une seule négation est exprimée par plusieurs marques négatives) en chinois, où plusieurs marques négatives forment une seule négation. Ce sont la structure NEG X NEG Y et la négation de reprise. La structure NEG X NEG Y est l’hyper-négation la plus typique en chinois. Elle exprime un sens négatif accentué quand X et Y sont synonymes ou dans un même champ sémantique, par exemples :

(22)             qīng            chǔ

            NEG claire NEG claire

            ‘Pas claire’

En plus d’investiguer respectivement ces quatre emplois spéciaux, nous avons aussi pour but de trouver leurs liens profonds. Les objectifs de ce travail et les méthodes adoptées vont être présentés dans la section suivante.

buts et méthodes

Bien qu’il y ait beaucoup de recherches sur presque tous les aspects de la négation en chinois, ceux qui concernent les emplois spéciaux de la négation se focalisent plutôt sur un seul d’entre eux sans chercher les rapports entre tous les emplois spéciaux. En conséquence, ce travail a principalement trois buts :

1. analyser les mécanismes permettant de produire et de comprendre des emplois spéciaux de la négation ;

2. redresser les erreurs concernant les emplois spéciaux de la négation dans les recherches antérieures ;

3. trouver les relations profondes entre ces phénomènes.

Pour atteindre les buts de notre étude, nous avons employé dans ce travail les théories pragmatiques et cognitives. La comparaison entre certains phénomènes chinois et leurs équivalents dans d’autres langues est aussi utilisée afin de valider les hypothèses et de donner des explications typologiques.

La pragmatique et la linguistique cognitive sont nées presque en même temps. Mais elles n’étaient pas liées au début, car la théorie des actes de langage proposée par Austin — censée marquer la naissance de la pragmatique — s’intéressait à l’aspect conventionnel et codique du langage plutôt qu’au fonctionnement de l’esprit, l’objectif des recherches cognitives. Leur « coopération » a commencé dès que l’émergence d’un courant de pragmatique cognitive « qui voit dans le langage d’abord un moyen de description de la réalité et insiste sur la sous-détermination linguistique et sur l’importance de processus inférentiels dans l’interprétation des énoncés » (Moeschler & Auchlin 2009, 148). Aujourd’hui, les théories pragmatiques ←11 | 12→et cognitives visent, toutes les deux, à décrire l’utilisation du langage et à définir le rôle joué par les locutrices et les interlocuteurs dans la production et dans la compréhension des énoncés tandis que leurs grands axes sont différents : la pragmatique a tendance à rechercher les lois objectives pour utiliser et comprendre le langage alors que la linguistique cognitive vise à expliciter le fonctionnement de l’esprit/cerveau et à expliquer comment les capacités cognitives s’incarnent dans l’utilisation du langage (Fauconnier & Tuner 2003). Pour être plus précis, la « pragmatique cognitive », marquée par la théorie de la pertinence de Sperber et Wilson, fait l’hypothèse que la compréhension d’un énoncé est pilotée par la recherche de pertinence optimale, soit le plus d’effets cognitifs pour le moins d’efforts cognitifs. De plus, elle explique comment les informations nécessaires au traitement des énoncés sont stockées (dans les mémoires à long, moyen et court terme) et accessibles par le système cognitif (Moeschler 1999, 7). Cela nous permet d’expliquer comment un interlocuteur accède à l’intention informative de la locutrice. La pragmatique cognitive est ainsi souvent utilisée pour expliquer la compréhension des énoncés.

De fait, afin d’expliquer à la fois le mécanisme de compréhension et de production, ce travail a combiné la pragmatique et la linguistique cognitive. Par exemple, dans le chapitre sur la négation explétive, nous expliquons la double interprétation de certaines négations explétives à l’aide de la théorie de la pertinence et expliquons la production de la négation explétive du point de vue cognitif, soit l’intégration inconsciente des items-déclencheurs et des morphèmes négatifs explétifs. Pour autant, il faut indiquer que nous n’avons pas strictement divisé les tâches de la pragmatique et de la linguistique cognitive, considérant qu’elles se complètent en quelque sorte l’une et l’autre. Par exemple, étant donné que l’intégration inconsciente, étant une vue multi-facettes de la cognition, est une notion un peu floue et intuitive, nous avons également réalisé des analyses pragmatiques quand nous expliquions l’intégration conceptuelle à l’origine la négation explétive. La comparaison entre les phénomènes en chinois et dans d’autres langues va également être employée dans ce travail. La comparaison interlinguistique n’est pas vraiment pratiquée dans les études antérieures en chinois, même si les exemples en anglais sont souvent cités pour décrire ces phénomènes. Nous détachant des recherches antérieures, nous avons profité de la comparaison entre les phénomènes négatifs en chinois et dans d’autres langues non seulement pour décrire les phénomènes, mais aussi pour valider notre hypothèse pour expliquer la production des phénomènes. La méthode comparative est possible dans ce travail parce que des études ont été pratiquées dans le domaine pragmatique et cognitif, où il est ainsi plus facile, grâce à l’isomorphisme du contenu de pensée et à l’identité du mode de pensée de tout être humain, de trouver les points communs entre les diverses langues que dans le domaine syntaxique. Cela nous permet de connaître de façon plus approfondie les phénomènes négatifs et de valider, à travers l’analyse des phénomènes dans d’autres langues, l’hypothèse que nous avons fait à partir des recherches sur les phénomènes ←12 | 13→chinois. Nous allons par la suite utiliser ces deux méthodes pour analyser le premier emploi spécial de la négation : la négation explétive.

Notes

1. Le mandarin standard est la langue officielle en République populaire de Chine (RPC), Taïwan et à Singapour. À ce titre, il a fait l’objet de codification (prononciation, grammaire), et est la langue parlée généralement enseignée.Cf : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mandarin_standard. Nous soulignons ici le mandarin standard car il y a d’autres marques négatives dans les dialectes en Chine.

2. On met ici la marque de ton pour différencier wú无, verbe négatif et wù勿, adverbe négatif.

3. Méi est la forme simplifiée de méiyǒu et est la forme soutenue de méiyǒu. Cependant, ne peut pas toujours remplacer méiyǒu, et c’est pour des raisons phonologiques.

4. bìng : utilisé avant une négation pour la renforcer.

5. La tone de 不 bu dépend du ton du mot suivant. Quand le mot suivant est au permier ou deuxième ton, bu se prononce comme ; quand le mot suivant est au troisième et quatrième ton, bu se prononce comme . Dans ce travail, quand le ton du mot suivant n’est pas donné, bu est marqué comme .

6. Dé 得 : auxiliaure, utilisé après les verbes ou les adjectifs et est suivi par un completment représentat les résultats ou les degrés.

7. jiù : connecteur indiquant le temps, la quantité, la restriction ou l’aspect. Il peut être traduit en français comme aussitôt que.

8. Forme moins soutenu : Búyào wàng    le.

                                      NEG    oublier ACC

                                      ‘N’oublie pas.’

Forme plus soutenu :     wàng.

                                   NEG oublier

                                   ‘N’oublie pas.’

9. Ces verbes en chinois ne peuvent être utilisés qu’avec un autre verbe dans un énoncé affirmatif. Nous les considérons ainsi comme des verbes auxiliaires.

10. La force sémantique peut être influencée par beaucoup d’éléments linguistiques et extralinguistiques. Les éléments linguistiques contiennent la structure de la phrase, l’utilisation d’expressions modifant le ton de l’énoncé, l’intonation, etc. Les éléments extralinguistiques comportent la relation entre les interlocuteurs, la situation où se déroule la conversation, etc.

11. Zhe : suffixe verbal indiquant le continuel.

12. Hěn (très) en chinois joue un rôle syntaxique que très en français n’a pas. On utilise sujet+hěn+adj au lieu de sujet + prédicat adjectival et sujet + copule (shì) + Adj pour exprimer sujet+être+Adj, quand l’adjectif est simple, comme gāo (grand), bái (blanc). Par exemple, tā hěn gāo (3PS + très + grand) signifie il est grand tandis que tā gāo (3PS grand) ne signifie il est grand que dans des contextes particuliers. Quand on dit tā gāo (3PS + grand) sans hěn (très), il s’agit d’un contexte comparatif. On attend une phrase coordonée comme nǐ ǎi (tu es petit). D’ailleurs, tā shì gāo (3PS + être + grand) est rarement utilisé. Cependant, pour simplifier nos analyses, on traduira hěn par très dans cette thèse.

13. Le subjonctif n’est pas marqué dans le mot-à-mot alignement car le chinois-mandarin n’a pas de catégorie réservée au marquage du mode.

←13 | 14→

14. Nous proposons que la production de la Negexp en chinois découle de la présence simultanée de deux expressions ; ce mécanisme est similaire au celui du lapsus. Il est ainsi une intégration des expressions « subconsciente » que « consciente ». Les deux expressions, qui sont utilisées pour décrire un même état de fait ou un même concept, apparaîssent simultanément à la tête de la locutrice et s’emmêlent l’une avec l’autre. Nous considérons ainsi ce phénomène cognitif comme une « intéférence cognitive-mentale ».

15. Le contenu explicite réfère au contenu vériconditionnel, à savoir ce qui est dit (what is said). Il peut être influencé par le type de l’acte de langage de l’énoncé ou par une attitude propositionnelle, mais il est indépendant de l’inférence sémantique ou pragmatique.

16. Différent du contenu explicite, le contenu implicite n’est accédé par l’interlocuteur qu’à travers l’inférence sémantique (comme présupposition) ou pragmatique (comme implicature).

17. Marque de la focalisation ou de l’utilisation échoïque.

bibliographie

Abels, K. (2005). Expletive negation in Russian : A conspiracy theory. Journal of Slavic linguistics 13(1), 5–74.

Abels, K. (2007). Deriving selectional properties of ‘exclamative’ predicates. In Späth, A. (ed.), Interfaces and interface conditions, language, context and cognition. Berlin : De Gruyter, 115–140.

Baker, C. L. (1970). Double negatives. Linguistic inquiry 1(2), 169–186.

Biq, Y.-O. (1989). Metalinguistic negation in mandarin. Journal of Chinese linguistics 17(1), 75–95.

Burton-Roberts, N. (1989a). On Horn’s dilemma : presupposition and negation. Journal of linguistics 25, 95–125.

Burton-Roberts, N. (1999). Presupposition-cancellation and metalinguistic negation: a reply to Carston. Journal of linguistics 35(2), 347–364.

Carston, R. (1996). Metalinguistic negation and echoic use. Journal of Pragmatics 25, 309–330.

Cornulier, B. D. (1973). Sur une règle de déplacement de la négation. Le français moderne 41, 43–57.

Damourette, J. & Pichon, E. (1928). Sur la signification psychologique de la négation en français. Journal de psychologie 25, 228–254.

Dai, Y.-J. 戴耀晶 (2014). Shishuo rongyu fouding 试说冗余否定 [Essay of the explectif negation]. Dangdai xiucixue (2), 3–6.

Dong, W.-G. 董为光 (2001). Yuyan renzhi xinli dui “chadianer DJ” jiegou de yingxiang 语言认知心理对”差点儿DJ”结构的影响 [The effect of linguistic cognitive psychology on “chadianer DJ”]. Yuyan jiaoxue yu yanjiu 3, 34–4.

Espinal, M. T. (2000). Expletive negation, negative concord and feature checking. Catalan working papers in linguistics 8, 47–69.

Fauconnier, G. & Turner, M. (2003). Conceptual blending, form and meaning. Recherches en communication 19, 57–86.

Forest, R. (1990). La double négation existe-t-elle? Linx 22(1), 5–14.

Gan, Y.-E. 甘于恩 (1985). Shi lun xiandai hanyu de kendingshi he foudingshi 试论现代汉语的肯定式与否定式. [Analyse sur l’affirmation et la negation en chinois moderne]. Jinan xuebao shehui kexue ban (3), 67–72.

Gajewski, J. R. (2005). NEG-raising: Polarity and presupposition. Cambridge: Massachusetts Institute of Technology. (Doctoral dissertation.)

Gajewski, J. R. (2007). NEG-raising and polarity. Linguistics and Philosophy 30(3), 289–328.

←14 | 15→

Gao, H. 高航 (2003). Yuanyu fouding de renzhi yuyong fenxi 元语否定的认知语用分析 [A cognitive-pragmatic analysis of metalinguistic negation]. Sichuan waiguoyu xueyuan xuebao 19, 98–102.

He, C.-Y. 何春燕 (2002). Yuyong fouding de leixing ji shiyong dongji语用否定的类型及试用动机 [Pragmatic negation : types and motivations]. Jiefangjun waiguoyu xueyuan xuebao 25(3), 21–24.

Heim, I. (1984). A note on negative polarity and downward entailingness. In Jones, C. & Sells, P. (eds.), Proceedings of the North East Linguistics Society 14. Amherst : GLSA, 98–107.

Homer, V. (2015). NEG-raising and positive polarity: The view from modals. Semantics and pragmatics 8, 1–88.

Horn, L. R. (1978a). Remarks on neg-raising. In Cole, P. (ed.), Syntax and semantics 9: Pragmatics. New York : Academic Press, 129–220.

Horn, L. R. (1985). Metalinguistic negation and pragmatic ambiguity. Language 61(1), 121–174.

Horn, L. R. (1989). A natural history of negation. Chicago : University of Chicago Press.

Horn, L. R. (1991). Duplex negatio affirmat : the economy of double negation. In Dobrin, L. M., Nichols, L. & Rodriguez, R. M. (eds.), CLS : Papers from the parasession on negation 27-II. Chicago : CLS, 80–106.

Horn, L. R. (2002). Assertoric inertia and NPI licensing. CLS 38 Part 2, 55–82.

Horn, L. R. (2004). Implicature. In Horn, L. & Ward, G. (eds.), The handbook of pragmatics. Oxford : Blackwell, 3–28.

Horn, L. R. (2010). Multiple negation in English and other languages. In Horn, L. R. (ed.), The expression of negation. Berlin : de Gruyter, 111–148.

Horn, L. R. & Bayer, S. (1984). Short-circuited implicature : A negative contribution. Linguistics and philosophy 7, 397–414.

Jespersen, O. (1917). Negation in English and other languages. Gopenhagen : Andr Fred Host & Son, Kgl. Hof-Boghandel.

Jespersen, O. (1924). The philosophy of grammar. London : George Allen & Unwin.

Jiang L.-S. 江蓝生 (2008). Gainian diejia yu goushi zhenghekending fouding bu duicheng de jieshi 概念叠加与构式整合—肯定否定不对称的解释 [Semantic accumulation and constructional integration — an explanation on the asymmetrie between affirmation and negation]. Zhongguo Yuwen 6, 483–497.

Krifka, M. (2010). How to interpret “expletive” negation under bevor in German. In Hanneforth, T. & Fanselow, G. (eds.), Language and logos: Festschrift for Peter Staudacher on his 70th birthday. Berlin : Akademie Verlag, 214–239.

Larrivée, P. (1994). Commentaires explétifs à propos d’un certain emploi de ne. Lingvisticae investigationes 18(1), 175–186.

Larrivée, P. (2012). Positive polarity items, negation, activated propositions. Linguistics 50(4), 869–900.

Lee H.-K. (2005). Presupposition and Implicature under Negation. Journal of pragmatics 37, 595–609.

Li, C. N. & Thompson S. A. (1981). Mandarin Chinese : A functional reference grammar. Berkeley : University of California Press.

Lü, S.-X. 吕叔湘 (1980). Xiandai hanyu ba bai ci 现代汉语八百词 [Huit cent mots dans le mandarin modern]. Beijing : Shangwu yinshu guan.

Lü, S.-X. 吕叔湘 (1982). Zhongguo wenfa yaolüe 中国文法要略 [An outline of Chinese grammar]. Beijing : Shangwu yinshu guan.

Moeschler, J. (1991). Une, deux ou trois négations? Langue française 94(1), 8–25.

Moeschler, J. (1992). The pragmatic aspects of linguistic negation: Speech act, argumentation and pragmatic inference. Argumentation 6(1), 51–76.

←15 |
 16→

Moeschler, J. (2010). Négation, scope and the descriptive/metalinguistic distinction. Generative Grammar in Geneva 6, 29–48.

Moeschler, J. (1997). La négation comme expression procédurale. In Forget, D., Hirschbühler, P., Martineau, F. & Rivero, M.-L. (eds.), Negation and polarity. Syntax and semantics. Amsterdam: John Benjamins, 231–249.

Moeschler, J. (1999). Linguistique et pragmatique cognitive. L’exemple de la référence temporelle. Le gré des Langues 15, 10–33.

Moeschler, J. (2006a). Négation, polarité, asymétrie et événements. Langages 162, 90–106.

Moeschler, J. (2006b). Why are there no negative particulars? Horn’s conjecture revisited. Generative Grammar in Geneva, 5, 1–13.

Moeschler, J. & Auchlin A. (2009). Introduction à la linguistique contemporaine, 3e édition. Paris : Armand Colin.

Moeschler, J. (2010). Négation, scope and the descriptive/metalinguistic distinction. Generative Grammer in Geneva 6, 29–48.

Moeschler, J. (2013) How ‘logical’ are logical words ? Negation and its descriptive vs. metalinguistic uses. In Taboada, M. & Trnavac, R. (eds.), Nonveridicality and evaluation. Theoretical, computational and corpus approaches. Leiden : Brill, 76–110.

Muller, C. (1978). La négation explétive dans les constructions complétives. Langue française 39, 76–103.

Muller, C. (1991). La négation en français. Genève : Librairie Droz.

Nølke, H. (1992). Ne … pas : négation descriptive ou polémique? Contraintes formelles sur son interprétation. Langue française 94(1), 48–67.

Nie, R.-F. 聂仁发 (2001). Foudingci “bu” yu “meiyou” de yuyi tezheng yiji qi shijian yiyi 否定词”不”与”没有”的语义特征及其时间意义 [The semantic features and meanings of time on two negatives : bu and mei]. Hanyu xuexi (1), 21–27.

Ovalle, L. A. & Guerzoni, E. (2004). Double negatives, negative concord and metalinguistic negation. Proceedings of CLS 38(1), 15–31.

Progovac, L. (1994). Negative and positive polarity. Cambridge : Cambridge University Press.

Qian, M.-R. 钱敏汝 (1990). Fouding zaiti “bu de yuyi yufa kaocha否定载体”不”的语义一语法考察 [Analyse sémantique et grammaticale de « bu »]. Zhongguo yuwen 1, 30–36.

Qiu, H.-Y. (1998). La négation “explétive en chinois. Cahiers de linguistique-Asie orientale 27(1), 3–50.

Shen, J.-X. 沈家煊 (1993). Yuyong fouding kaocha 语用否定考察 [La négation pragmatique]. Zhongguo yuwen 5, 321–331.

Shen J.-X. 沈家煊 (1998). Buduicheng yu biaojilun 不对称与标记论 [Dissymétrie et marque]. Jiangxi : Jiangxi jiaoyu chubanshe.

Shi, Y.-Z 石毓智 (1993). Dui chadianer lei xianyu fouding jushi de fenhua 对差点儿类羡余否定句式的分化 [Différenciation des négations explétives comme chadianer]. Hanyu xuexi 1, 12–16.

Shi, Y.-Z. 石毓智 (2001). Kending he fouding de duicheng he buduicheng. 肯定和否定的对称和不对称 [La symétrie et la dissymétrie entre l’affirmation et la négation]. Beijing : Beijing yuyan xueyuan chubanshe.

Strawson, P. F. (1971). Logico-Linguistic Papers. London : Methuen.

Sweetser, E. (1990). From etymology to pragmatics: Metaphorical and cultural aspects of semantic structure. Cambridge: Cambridge University Press.

Wang, L. 王力 (1985). Zhongguo xiandai yufa 中国现代语法 [Modern Chinese grammar]. Beijing: shangwu yinshuguan.

←16 |
 17→

Wang, Z. 王志英 (2012). Xiandai hanyu teshu fouding xianxiang renzhi yanjiu. 现代汉语特殊否定现象认知研究 [Research on the special negations of modern Chinese from a cognitive perspective]. Shanghai : Shanghai Normal University. (Doctoral dissertation.)

Xu, S.-H. 徐盛桓 (1983). Fouding fanwei, fouding zhongxin he fouding zhuanyi 否定范围、否定中心和否定转移 [La portée de la négation, le centre de la négation et le déplacement de la négation]. Xiandai hanyu (1), 6–13.

Xu, S.-H. 徐盛桓 (1994). Guanyu liangci fouding ju 关于量词否定句 [On the negation of quantifiers]. Waiguoyu (6), 32–38.

Yuan, Y.-L. 袁毓林 (2011). “Chadianer” he “chabuduo” de yiyi tongyi zhi bian”.”差点儿”和”差不多”的意义同异之辩 [Difference between “chadianer” and “chabuduo”]. Yunyan jiaoxue yu yanjiu (6), 66–75.

Yuan, Y.-L. 袁毓林 (2012). Dongci nei yinxing fouding de yuyi cengci he yichu tiaojian 动词内隐性否定的语义层次和溢出条件 [On the semantic levels and overflow conditions of the implicit negative verbs in Chinese]. Zhongguo yuwen (2), 99–113.

Zhang, N. 张楠 (2007). Yuanyu fouding de renzhi fenxi 元语否定的认知分析 [A cognitif analysis of metalinguistic negation]. Chongqing : Southwest University. (Doctoral dissertation.)

Zhao, M.-Y. 赵旻燕 (2007). Hanyu yuanyu fouding zhiyue 汉语元语否定制约 [Constraint on metalinguistic negation in Chinese]. Huazhong keji daxue xuebao : shehui kexue ban 21(6), 58–64.

Zhao, M.-Y. 赵旻燕 (2010). Yuanyuyan fouding de renzhi yuyong yanjiu 元语言否定的认知语用分析 [A cognitive and pragmatic account of metalinguistic negation]. Hangzhou : Zhejiang University. (Doctoral dissertation.)

Zhao, M.-Y. 赵旻燕 (2011). Yuanyu fouding zhenzhi hanshu xingzhi de kuayuyan yanjiu 元语否定真值函数性质的跨语言研究 [The truth-funcional nature of metalinguistic negation : a cross-linguistic study]. Waiguoyu (2), 32–38.

Zhu, D.-X. 朱德熙 (1959). Shuo chayidian 说差一点 [Discussion sur chayidian]. Zhongguo yuwen 9, 453.

←17 |
 18→←18 | 19→

chapitre 1

Négation Explétive

La négation explétive désigne des structures contenant une marque négative sans fonction négative. En chinois, on appelle ce phénomène zhuìyú/xiànyú fǒudìng (négation explétive). En français, on nomme également cette structure négation explétive, abusive, parasite, ou redondante. Dans ce travail, nous désignons par négation explétive (Negexp) les situations où la marque négative n’a pas de sens négatif dans une proposition ou un groupe verbal ; ainsi sont exclus les bù sans fonction négative dans des constructions adjectives ou adverbiales en chinois, comme hǎo bù + Adj (très + NEG + Adj), búyào tài (NEG + très + Adj/Adv), bú yìhuiěr (NEG un instant), dont le mécanisme de production du morphème négatif est différent de celui de la négation explétive dans une proposition1. Avant de comparer les emplois de la Negexp en chinois et en français et former notre hypothèse du mécanisme de production et de compréhension de la Negexp, nous présenterons les recherches antérieures.

les recherches antérieures

Puisque la négation explétive apparaît dans beaucoup de langues, nombreuses recherches ont essayé de l’expliquer d’une perspective syntaxique, sémantique ou pragmatique. Nous allons récapituler d’abord les recherches antérieures générales et ensuite celles étudiant les Negexp en français et en chinois.

←19 | 20→

Les Recherches Générales. Dans la perspective syntaxique-sémantique, des études ont cherché un principe syntaxique ou une propriété sémantique commune qui peut expliquer la Negexp. Par exemple, Van de Wouden (1994) indique que c’est le contexte monotone décroissant qui déclenche la négation explétive ; Espinal (2000) propose que la négation explétive vienne d’un déplacement d’une marque légèrement négative ou d’une indéfinie négative à la tête contrefactuel Xo. Abel (2005) propose aussi que la négation explétive est une vraie négation au niveau sémantique, occupant une position clausale inhabituellement élevée. Les analyses syntaxiques-sémantiques ont au moins deux problèmes : premièrement, elles cherchent les propriétés communes syntaxiques et sémantiques des Negexp dans différentes langues pour expliquer la Negexp tandis que les propriétés communes ne peuvent être considérées comme les « raisons » pour la production de la Negexp. Par exemple, si toutes les Negexp se produisent dans un contexte monotone décroissant, il faut expliquer pourquoi un tel contexte entraîne la Negexp. Deuxièmement, les principes syntaxiques établis par ces recherches (comme Espinal 2000, Abel 2005) ne correspondent pas au chinois à cause des différences syntaxiques. De plus, les propriétés sémantiques communes présentées dans ces recherches ne sont pas partagées par toutes les langues ayant la Negexp. Par exemple, certaines Negexp ne sont pas contraintes par le subjonctif, la nonfactualité ou le contexte monotone décroisant (Makri 2013, Zovko Dinkovic 2017).2 L’affirmation que la Negexp est une propriété des langues de la concordance négative (negative concord) (Zovko Dinkovic 2017) est aussi fausse car la concordance négative n’est pas trouvée en chinois ou latin, qui ont la Negexp.

Du point de vue sémantique-pragmatique, des études soulignent « l’incertitude » du locuteur vers la vérité et la fausseté de la proposition intégrée. Par exemple, Yoon (2011a/b) propose que la Negexp est la contrepartie négative du subjonctif et qu’elle apporte une contribution pragmatique en montrant le faible engagement du locuteur à la vérité de la proposition intégrée. Makri (2013) offre des évidences contre la relation causale entre la Negexp et le subjonctif ou la contrefactualité, en proposant que la Negexp est un modal épistémique, qui porte sur le mode au niveau syntaxique et ne coexiste pas avec un autre modal épistémique. Cependant, cette approche ne peut pas expliquer pourquoi les modaux (tant le subjonctif que d’autres modes) sont représentés par des marques négatives et pourquoi la Negexp, étant un modal, se présente toujours dans un environnement syntaxique négative (Zovko Dinkovic 2017). De plus, le chinois sert encore une fois de contre-exemple à la présence simultanée de la Negexp et d’un certain mode. Avant de présenter la Negexp en chinois en détail et de l’analyser à travers la comparaison avec la Negexp en français, nous allons présenter les recherches en français et en chinois.

Les Recherches sur la Négation Explétive en Français. Les explications sur la production de la Negexp en français remontent aux années 1920 (Damourette & Pichon 1911–1940, 1928, Gauillaume 1929). Selon ces recherches originales, ne suggère la ←20 | 21→discordance entre la subordonnée et la principale, soit entre ce que le sujet désire et ce qui lui semble probable. Par exemple, dans les subordonnées gouvernées par craindre, ne met en évidence la discordance entre le désir du sujet de la principale et la possibilité qu’il envisage (Damourette & Pichon 1911–1940, tome 7, Appendice II). Cette approche est développée dans des études ultérieures. Ayant remarqué que la discordance n’entraîne pas forcément la présence de ne, Martin a émis une hypothèse afin de donner une base logique à la notion de discordance : « ce ne est le signe d’une contradiction entre le monde où P est évoqué — où P est vrai, et un monde alternatif — où P est faux. Le monde alternatif est un monde possible (et non contrefactuel) » (Martin 1987, 70).

L’approche ainsi développée explique la présence de ne explétif après presque tous les items-déclencheurs, et exclut ne explétif après regretter, bien que, etc. Prenons empêcher que P comme exemple: l’objet d’empêcher P, soit P, est vrai dans le monde évoqué. ¬P, qui est vrai dans un monde alternatif, est aussi possible, soit non contrefactuel. Au contraire, pour bien que P, ¬P, vrai dans un monde alternatif, est contrefactuel car bien que P implique la vérité de P. Toutefois, il existe aussi plusieurs contre-exemples : ne explétif devrait apparaître après préférer, car préférer suggère une discordance entre positif (monde évoqué et souhaité) et négatif (monde alternatif), qui sont tous les deux possibles. Ce n’est cependant pas le cas. Un autre exemple est la négation explétive déclenchée par rarement :

… rarement un président nouvellement élu ne s’était aussi bien préparé à sa tâche … (Muller 1991, 395)

Dans le monde alternatif, ¬P (aucun président nouvellement élu ne s’était aussi bien préparé) est vrai. Le monde alternatif est ainsi contrefactuel puisque rarement implicite conventionnellement que P est vrai. Mais ne apparaît tout de même dans la phrase.

Afin de donner une explication plus convaincante, Muller a proposé « l’association négative inverse » : XY (NEG). La particularité du négatif inverse réside dans le fait que la négation incluse ne porte pas sur le noyau sémantique de X, mais sur les compléments de X. Ainsi, sans que P ≈ de telle façon que ne pas P, nier ≈ affirmer que ne pas, prendre garde (que/de) ≈ faire attention (que/de/à)) ne pas, etc. D’après Muller, la négation inverse met en évidence la complexité sémantique du terme déclencheur d’où découle l’intuition du « discordantiel » (Muller 1991, 397). Cette approche justifie en quelque sorte l’apparition du ne explétif dans certains déclencheurs de négation inverse mais ne permet pas d’expliquer l’absence de ne dans de nombreux autres cas, tels que déconseiller (conseiller de ne pas), à peine (presque pas), etc. Muller se défend contre cette critique en affirmant :

« j’ai toujours décrit les constructions que j’ai définies sous l’étiquette de négations inverses comme constituant un cadre d’accueil pour la négation explétive, sans que cela suffise. Il s’y ajoute un ←21 | 22→faisceau complexe de facteurs syntaxiques, pragmatiques, énonciatifs, et probablement extralinguistiques. » (Muller 1994, 187)

Les Recherches sur la Négation Explétive en Chinois. Différentes des recherches en français, les études en chinois qui cherchent à établir une règle unifiée pour toutes les structures de la Negexp ne sont pas nombreuses. Beaucoup de recherches se concentrent sur des emplois de la Negexp où deux interprétations sont possibles selon le contexte. Le phénomène le plus discuté est chàdiǎn (méi) (il s’en faut de peu que (ne)) (Biq 1989, Dong 2001, Shen 1998, Shi 1993, Zhu 1959). Depuis Zhu (1959), les recherches sur chàdiǎn (méi) se sont consacrées à expliquer pourquoi les marques négatives dans ces structures ou expressions perdent leur fonction négative dans certains cas alors qu’elles la conservent dans d’autres, sans s’intéresser à la raison pour laquelle méi apparaît puisqu’il est explétif.

Certaines études visent à offrir une explication unifiée sur la production de tous les emplois de la Negexp ; nous présentons ici quatre approches principales.

Qiu (1998) a retenu la notion de discordance avancée par Martin pour expliquer les emplois de la Negexp en chinois. Mais cette explication n’a pas remis en question les nuances entre les déclencheurs en chinois et leurs analogues en français, ce qui provoque des confusions. Par exemple, dire douter (ne) P, d’après Muller, conduirait à lier l’emploi de ne à l’orientation négative de la subordonnée. C’est pourquoi douter ne régit pas la Negexp dans un contexte de polarité positive. Cependant, huáiyí, l’analogue chinois de douter, est déclencheur de la Negexp en contexte positif. Regardons un exemple pour montrer ce fait :

(1)     a. Wŏ   huáiyí /fŏurèn     Paul (bú) 3     shì     jiàndié.

             1PS douter/nier        Paul (NEG) être espion

               ‘Je doute que Paul # (ne) soit un espion.’

           b.             huáiyí/fŏurèn    Paul    # (bú)        shì      jiàndié.

               1PS NEG douter/nier       Paul    # (NEG)    être espion

               ‘Je ne doute/nie pas que Paul (ne) soit un espion. ’

Qiu (1998, 23) explique que « la mise en soupçon permet de créer les conditions pour qu’apparaisse un monde alternatif » en ignorant l’absence de ne explétif après douter et la présence de ne après ne pas douter.

Shen (1998) a indiqué que tous les déclencheurs de la Negexp ont une implication négative. Par exemple, chàdiǎn P (il s’en faut de peu que) et P yǐqián (avant que) impliquent tous méi P (ne pas P), ce qui n’est pas explicité dans la proposition. Pour souligner l’aspect négatif de l’énoncé, les locutrices explicitent « consciemment » les morphèmes négatifs dans la proposition. Néanmoins, cette hypothèse ne parvient pas à expliquer pourquoi des termes comme fǎnduì (s’opposer) et hàipà (craindre), qui ont également un sens négatif, ne contiennent pas la Negexp.

←22 | 23→

Jiang (2008) a analysé la Negexp en chinois par l’accumulation sémantique et l’intégration des constructions. Selon elle, les structures contenant la Negexp sont l’intégration de deux constructions ayant des sens sémantiques similaires mais des polarités contraires : méi P yǐqián (avant que (ne) P) est l’intégration de méi P de4 shíhòu (quand ne pas P) et P yǐqián (avant que P); de même, nánmiǎn bù (il est difficile d’éviter que (ne) P) est l’intégration de nánmiǎn P (il est difficile d’éviter que P) et bú P hěn nán (ne pas P est difficile). L’intégration a lieu si on hésite entre deux expressions sémantiquement similaires et que l’on finit par les intégrer. Cependant, cette analyse ne suffit pas à expliquer pourquoi l’interférence n’est pas effective pour tous les termes ayant un sens négatif. De plus, dans son analyse de chàdiǎn (méi), Jiang se réfère à l’approche de Shen : méi P (ne pas P), comme implication de chàdiǎn P, est enlevée « consciemment » au niveau explicite dans un certain but de communication. Cela ne correspond pas à l’hésitation mentale par laquelle Jiang a expliqué les autres emplois de Negexp.

Yuan (2012) a montré que tous les items-déclencheurs chinois ont un sens négatif implicite. Cette négation implicite a tendance à être lexicalisée devant le prédicat dans la subordonnée. Cette analyse est semblable à celle de Muller. Mais la négation implicite n’est pas tout à fait identique à la « négation inverse », soit XY (NEG), car la négation implicite de Yuan est parfois X ≈ ¬Y, comme : fǒurèn (nier) = bù chéngrèn (ne pas admettre), jùjué (refuser) = bù jiēshòu (ne pas accepter). Cela serait dû au fait qu’un opérateur peut être à la fois négatif et inversement négatif, comme nier, qui signifie à la fois ne pas admettre et affirmer ne pas. Yuan explique également la lexicalisation de la négation implicite par la négation cumulative de Jespersen, selon laquelle deux marques négatives ne se neutralisent pas mais renforcent la négation. Ainsi, comme beaucoup d’autres études en chinois, Yuan considère la lexicalisation de la négation implicite comme un acte conscient visant à consolider le sens négatif.

Il y a aussi des comparaisons de la Negexp en Chinois et en français pratiquées par les recherches antérieures, bien qu’elles ne soient pas nombreuses. Wang (2006) a proposé une comparaison essentiellement descriptive, sans discuter le mécanisme de production ni de compréhension de la Negexp. Seul Qiu (1998) propose une comparaison systématique. D’après elle, les emplois de la négation explétive, tant en chinois qu’en français, « illustrent la contradiction de deux mondes, évoqués et alternatifs, tous deux possibles » (Qiu 1998, 47). Les conditions pour qu’apparaisse un monde alternatif sont les mêmes en chinois et en français : « il faut que la proposition soit dans le champ de certains éléments négatifs (empêchement, mise en garde, doute, échec …) ou qu’elle soit introduite par la conjonction yǐqián » (Qiu 1998, 13–14). Basé sur l’approche de Martin, l’analyse de Qiu est susceptible ipso facto de toutes les critiques contre l’analyse de Martin mentionnées ci-dessus. De plus, plusieurs différences entre les emplois de la Negexp en chinois et en français, qui pourraient permettre de trouver un mécanisme de production plus convaincant de la Negexp, ont été ignorées dans son travail. De ce ←23 | 24→fait, dans le présent travail, nous allons commencer par discuter les points communs et les différences entre les emplois de la Negexp en chinois et en français.

les emplois de la négation explétive en chinois et en français

La négation explétive apparaît dans beaucoup de langues : en plus du français et du chinois, elle existe aussi en russe, en italien, en espagnol, en catalan, etc. Bien que les emplois de la Negexp soient différents d’une langue à l’autre, nous pouvons mettre en évidence quelques points communs entre les négations explétives en chinois et en français5.

Points communs. Premièrement, contrairement à certains emplois trouvés en russe et en italien (Inkova 2006, Manzotti 1980)6, les Negexp en chinois et en français n’ont jamais de fonction syntaxique. Cela signifie que l’omission de la particule négative n’influence ni les conditions de vérité ni la légitimité syntaxique de la proposition. La Negexp n’est nécessaire ni en chinois ni en français.

Deuxièmement, les items-déclencheurs de la Negexp sont issus de mêmes champs lexicaux. En chinois, les items-déclencheurs se partagent principalement en cinq groupes, les quatre premiers régissant également la Negexp en français :

1.  verbes  d’empêchement et apparentés, comme xiǎoxīn (prendre garde), bìmiǎn (éviter), nánmiǎn (il est inévitable ou il est difficile d’éviter)7;

2.  manque  et échec, comme chàdiǎn8(il s’en faut de peu) ;

3.  conjonctions  de subordination : yǐqián ou zhīqián (avant que)9; chúfēi (à moins que) ;

4. verbes de doute et de négation, comme huáiyí (douter), fǒurèn (nier), jùjué (refuser), dǐlài (désavouer) ;

5. verbes marquant une attitude négative à l’égard des faits accomplis, comme hòuhuǐ (regretter), zéguài (reprocher), mányuàn (se plaindre).

Différences. Les emplois de la Negexp en chinois et en français diffèrent sur les points suivants.

En premier lieu, le français a pour marque de Negexp ne seul, qui se distingue de la marque de la négation complète ne … pas. A moins que les subordonnées ne contiennent des verbes qui peuvent être niés par ne seul, comme cesser, pouvoir, oser, ou dans le cas de semi-négations10, comme personne ne … ou ne … plus, ne utilisé seul n’est pas ambigu. Nous donnons, en (3) et (4), des exemples pour ces deux situations :

(2)     Je crains qu’il ne cesse de parler.

           ‘Je crains qu’il cesse de parler’

           ‘Je crains qu’il ne cesse pas de parler.’

(3)     Empêchez que personne ne sorte !

           ‘Empêchez que quiconque sorte.’

←24 | 25→

           ‘Faites en sorte que quelqu’un au moins sorte.’

           (Muller 1991, 361)

Les morphèmes de négation assurant la fonction explétive en chinois peuvent être , méi et bié selon les items-déclencheurs. Ces trois morphèmes servent également de marque négative, ce qui pourrait créer des ambiguïtés lorsque le contexte n’est pas connu. Par exemple, les trois propositions de (5) ont toutes deux interprétations contraires.

(4)    a. Wŏ     chàdiǎn                méi    qù    zhǎo        tā11.

            1PS s’en:falloir:de:peu NEG aller chercher 3PS

            ‘Il s’en est fallu de peu que je n’aille le chercher.’

            ‘Il s’en est fallu de peu que je n’aille pas le chercher.’

           b. Ān Yòuqí   fŏurèn méiyŏu hé     Wèi    tán     liàn’ài.

               Npr        nier     NEG   avec   Npr    parler amoureux

               ‘An Youqi nie qu’elle soit tombée amoureuse de Wei.’

               ‘An Youqi nie qu’elle ne soit pas tombée amoureuse de Wei.’

           c. Rénmen huáiyí   Xiǎozhāng  bú       shì    xuéshēng.

               On          douter Npr            NEG être élève

               ‘On doute que Xiaozhang soit élève. ’

               ‘On doute que Xiaozhang ne soit pas élève. ’

               (Han 2001, l’exemple est traduit du chinois par l’auteur)

De par cette ambigüité, l’emploi de la Negexp est beaucoup plus fréquent dans les conversations quotidiennes que dans les documents officiels, alors que c’est l’inverse en français, où l’emploi de ne explétif marque une bonne maitrise de la difficulté de la langue.

De plus, ne explétif n’est compatible qu’avec les verbes au subjonctif, à part dans les comparaisons d’inégalité, et après l’adverbe rarement. En général, lorsqu’une infinitive remplace la complétive subjonctive, ne disparaît. Par contre, le chinois ne connaît aucune marque formelle distinguant les modes subjonctifs et indicatifs, et il s’avère ainsi impossible de lier la Negexp à un mode quelconque.

La deuxième dissemblance concerne la fréquence et l’étendue des champs où se présente la Negexp et leur contribution au sens de l’énoncé.

En comparaison avec le chinois, le français a une liste plus longue d’items-déclencheurs. En plus des quatre champs montrés ci-dessus où la Negexp se présente également en chinois — soit des verbes d’empêchement, il s’en faut de peu, avant que, à moins que et des verbes de doute et de négation — la liste en français inclut d’autres conjonctions de subordination comme sans que, que, jusqu’à ce que, des mots exprimant la crainte (craindre, appréhender, redouter, trembler, etc.), des comparaisons d’inégalité (plus que, moins que) , des verbes marquant l’impatience (être impatient que, il tarde à quelqu’un que) ainsi que d’autres déclencheurs comme il ne tient pas à, rarement, etc.

←25 | 26→

Selon les statistiques élaborées lors des recherches antérieures, la fréquence de l’emploi de Negexp est très différente en chinois et en français. En chinois, le non-emploi d’un morphème négatif explétif l’emporte sur son emploi quel que soit l’item déclencheur (Wang 2009). Mais en français, selon les déclencheurs, les situations sont variées. Par exemple, pour les verbes d’empêchement et avant que, le non-emploi est le plus fréquent alors que pour les comparaisons d’inégalités et à moins que, c’est l’emploi de ne que l’on constate le plus souvent (Gaatone 1971).

Les études chinoises se sont arrêtées sur un consensus selon lequel les particules négatives explétives renforceraient l’expression subjective (Biq 1989, Jiang 2008, Shen 1998, Shi 1993, Zhu 1959). En ce qui concerne les recherches françaises, Damourette et Pichon (1911–1940) ont d’abord affirmé que la présence de ne explétif dépend de l’attitude psychologique de la locutrice. Par exemple, ne dans les subordonnées ne pas nier, ne pas douter serait « l’expression du regret intime que l’on a de devoir reconnaître un fait qu’on aurait consciemment ou inconsciemment désiré n’avoir pas lieu» (Damourette & Pichon 1911–1940, 2214). Ensuite, il existe en français une tendance à croire que la Negexp ne contribue en rien au sens de l’énoncé. Gaatone (1971) a cité, afin de réfuter l’assertion de Damourette & Pichon, beaucoup de contre-exemples pour prouver que le ne explétif n’a rien à voir avec l’attitude psychologique de la locutrice. Muller (1978) a indiqué que seul ne explétif derrière les verbes exprimant la crainte et les verbes à double négation entraîne une différence au niveau du sens:

« … une opposition pouvait apparaître dans le cas des verbes de crainte, ne correspondant toujours à une éventualité non réalisée ou non prouvée. Dans le cas de certains des verbes à double négation (ne pas (nier/douter/disconvenir)…)… l’emploi de ne correspond à un fait avéré, admis, réalisé.» (Muller 1978, 95)

Nous pouvons constater que même dans ces deux cas, ne n’a rien à voir avec une attitude subjective.

La troisième différence concerne les emplois de Negexp suivant des items-déclencheurs correspondants en chinois et en français, dont nous allons citer quatre exemples : tout d’abord, on remarque une dissemblance entre des verbes de doute et de négation, comme huáiyí et douter, fŏurèn et nier : l’occurrence de bù/méi explétif dépend de la polarité positive du déclencheur alors que celle de ne exige une polarité négative.

(5)     a. Wŏ    huáiyí /fŏurèn Paul (bú)     shì     jiàndié.

               1PS douter/nier      Npr (NEG) être espion

               ‘Je doute que Paul # (ne) soit un espion.’

           b. Wŏ    bù     huáiyí/fŏurèn   Paul # (bú)       shì    jiàndié.

               1PS NEG douter/nier     Npr # (NEG) être espion

               ‘Je ne doute/nie pas que Paul (ne) soit un espion. ’

←26 |
 27→

Deuxièmement, on constate l’existence d’une nuance entre (méi) yǐqián/zhīqián et avant que (ne) : (méi) yǐqián/zhīqián n’est pas toujours interchangeable avec yǐqián/zhīqián. P yǐqián/zhīqián met l’accent sur l’ordre des événements alors que (méi) P yǐqián/zhiqian souligne la non-production de P. L’usage de méi explétif est ainsi impossible en (7b), où la priorité de xǐshŏu (laver les mains) est soulignée12 :

(6)     a. Tiān    (méi)      liàng yǐqián tā     jiù    qichuáng    le.

               jour    (NEG) clair  avant 3PS alors se:lever    ACC

               ‘Il s’est levé avant qu’il (ne) fasse jour’

           b. (# Méi)  Chīfàn  zhīqián yào     xǐ     shŏu.

               (#NEG) manger avant    devoir laver main

               ‘Il faut se laver les mains avant qu’on (ne) mange.’

Quant à avant que, Gaatone, ayant étudié de nombreux exemples, affirme qu’il n’y a pas de critères bien définis décidant l’emploi ou le non-emploi de ne explétif.

Ensuite, de par une particularité de la structure morphosyntaxique chinoise, nánmiǎn (il est difficile d’éviter que …) interdirait l’interprétation explétive. Qiu (1998, 17) a proposé une explication à ce phénomène :

« la condition pour faire apparaître la Negexp dans le champ de nánmiǎn est que le prédicat soit un verbe ou un adjectif avec lequel le morphème de négation ne risque pas de se combiner comme préfixe en une seule unité. »

Par conséquent, en (7a), et zāoshòu (subir) ne se combinent pas comme une seule unité ; est ainsi explétif. En revanche, en (8b) est considéré comme préfixe négatif de fāngbiàn (commode) et donc n’exerce pas de fonction explétive.

(7)     a. Rénshēng    nánmiǎn                (bù)           zāoshòu    cuōzhé.

               vie            difficile:à:éviter    (NEG)    subir        revers

               ‘Il est inévitable qu’on (ne) subisse des revers durant sa vie. ’

            b. Chéngshì tài    dà,     jiāotōng    nánmiǎn            bùfāngbiàn.

               ville        très grand transport difficile:à:éviter incommode

               ‘Il est inévitable que le transport soit incommode dans une grande        ville. ’

Si on ajoute le verbe huì (devoir) en (8b) avec un morphème négatif, ce dernier est explétif :

(8)    c.    Chéngshì tài  dà,     jiāotōng    nánmiǎn            (bú)         huì.

                ville        très grand transport difficile:à:éviter (NEG)    devoir

                bùfāngbiàn

                incommode

             ‘Il est inévitable que le transport (ne) doive être incommode dans une grande ville. ’

←27 | 28→

Mais le fait que le prédicat soit un adjectif n’est pas la seule condition pour que soit négatif. Il faut également que l’adjectif soit élogieux ou déontique13, comme gāoxìng (content), fāngbiàn (commode), ānfèn (honnête). Ainsi bù + Adj devient péjoratif, comme bù gāoxìng (mécontent), bù fāngbiàn (incommode) et bù lǎoshí (pas honnête). Cette condition est liée au sens sémantique de nánmiǎn (il est difficile d’éviter) ; le prédicat qui le suit doit désigner les mauvaises choses que nous voulons éviter.

De plus, la particularité syntaxique influence aussi xiǎoxīn (bié), dont l’équivalent français est prendre garde que (ne). Dans le complément de xiǎoxīn, seule bié, particule négative spécialement utilisée pour l’impératif, peut exercer une fonction explétive. D’autres morphèmes négatifs, tel que et méi, sont toujours négatifs :

(9)     a. Xiǎoxīn           (bié)     shuāidǎo.

               prendre garde (NEG) tomber

               ‘Prend garde à ne pas tomber.’

           b. Xiǎoxīn             zhè     zuò qiáo bù        láo.

               prendre garde DEM CL pont NEG solide

               ‘Prend garde que ce pont ne soit pas solide.’

Grâce à la comparaison avec prendre garde que, nous avons découvert que xiǎoxīn (bié) et xiǎoxīn bù/méi partagent les deux sens de leur analogue français. Quand prendre garde que conserve le sens négatif dans son contenu lexical, la proposition correspond à xiǎoxīn (bié) ; bié et ne sont explétifs, comme en (9a); lorsqu’il réduit son sens à faire attention que, il correspond à xiǎoxīn bù/méi, et la négation dans sa subordonnée doit être complète, comme en (9b).

D’ailleurs, en chinois, avec certains déclencheurs tels hòuhuǐ (regretter), zéguài (reprocher), mányuàn (se plaindre), la marque négative ainsi que le verbe modal gāi (devoir) sont explétifs, ce dernier ne pouvant être omis14 :

(10)     a. Tā       hòuhuĭ       (bù     gāi)                  érzĭ.

                 3PS regretter    (NEG devoir) frapper fils

                ‘Il regrette d’avoir frappé son fils.’

            b. # Tā    hòuhuĭ     (bù)                érzĭ.

                    3PS regretter (NEG) frapper fils

                    ‘Il regrette d’avoir frappé son fils.’

Bien que les analogues français de ces termes aient aussi un sens négatif dans leur contenu lexical, ils ne régissent pas le ne explétif. Ceci peut s’expliquer par la théorie des « deux mondes possibles » de Martin : puisque ce type de termes présuppose la vérité du fait dans la subordonnée, le monde alternatif est sans aucun doute contrefactuel. Ainsi la Negexp est exclue. Mais comment expliquer la présence de la Negexp en chinois ? Malgré le fait qu’il se soit appuyé sur la notion de ←28 | 29→discordantiel avancée par Martin, Qiu (1998) a négligé ce type de déclencheurs, dont nous allons discuter plus tard dans ce chapitre.

Enfin, comparons chúfēi et son analogue français à moins que. Chúfēi a en effet deux sens : à moins que et à condition que. On l’illustre en (11):

(11)     a. Chúfēi                qiú           wŏ, wŏ           lái.

                à:moins:que 3PS supplier 1PS 1PS NEG venir

                ‘A moins qu’il (ne) me supplie, je ne viendrai pas. ’

                ¬P→¬Q, soit P→Q       

            b. Chúfēi                     qiú         wŏ,         cái15    lái.

                à:condition:que 3PS supplier 1PS    1PS ADV aller

                ‘A conditions qu’il me supplie, je viendrai. ’

                P→Q, soit ¬P→¬Q

               c. Chúfēi                qiú           wŏ   (bù        lái),           lái.

                à:moins:que 3PS supplier 1PS (NEG venir) 1PS    aller

                ‘A moins qu’il ne me supplie (de ne pas venir), je viendrai. ’

                ¬P→Q

              d. Chúle                 qiú             (bù       lái),            lái.

                à:moins:que 3PS supplier 1PS (NEG venir) 1PS    aller

                ‘A moins qu’il me supplie (de ne pas venir), je viendrai. ’

                ¬P→Q

Les formes logiques de (11a) et (11b) sont identiques, mais les sens respectifs de chúfēi sont opposés. Chúfēi sigifie à moins que en (11a) mais à condition que en (11b). Cependant, chúfēi en (11c) et chúle en (11d) signifie tous les deux à moins que ; ainsi, on suppose que fēi dans chúfēi est un morphème négatif explétif. Mais différent des autres morphèmes explétifs, fēi est une partie constitutive de l’expression, c’est-à-dire que chúfēi forme un seul mot et fēi ne peut donc pas être supprimé. De fait, nous ne considérons pas chúfēi comme une négation explétive standard et ne la prendrons pas en compte dans ce travail.16

Quelques Remarques. Après avoir résumé les résultats des recherches antérieures et les différences entre les emplois de Negexp en chinois et en français, nous allons tenter d’apporter une explication plus convaincante sur la Negexp en chinois.

Premièrement, de par la grande variété des champs dans lesquels peut s’inscrire la Negexp, presque toutes les explications, en chinois comme en français, se heurtent à des contre-exemples. Ainsi il nous semble que les emplois de Negexp sont plus stochastiques que nous ne l’imaginions. Ceci nous incite à réfléchir à la possibilité de former une hypothèse qui corresponde à ce caractère aléatoire sans esquiver les contre-exemples.

Deuxièmement, les différences entre les emplois de la Negexp en chinois et en français sont causées par divers éléments, tels que la non-sensibilité au mode du ←29 | 30→chinois et la particularité morphosyntaxique du chinois, qui entraîne une nuance entre nánmiǎn et il est inévitable que, xiǎoxīn et prendre garde que. Par exemple, regretter, reprocher, se plaindre, dont les analogues chinois sont des items-déclencheurs, ne sont pas intégrés à la Negexp en français car ils ne sont pas compatibles avec le subjonctif. La différence entre douter et huáiyí, nier et fǒurèn s’expliquerait de la même façon : parce que nier que P et douter que P conduiraient à l’orientation négative de la subordonnée et que ne pas nier que P et ne pas douter que P représentent une quasi-assertion (Muller 1991), seuls ces derniers accueillent ne explétif. Au contraire, huáiyí et fǒurèn régissent la Negexp à polarité positive parce que la Negexp en chinois n’est pas contrainte par la non-contrefactualité de la subordonnée. En conséquence, lorsque nous examinons notre hypothèse, il faut prendre ces éléments en compte.

Troisièmement, les emplois de Negexp en chinois provoqueraient des ambiguïtés lorsqu’on ne dispose d’aucune information sur le contexte, comme chàdiǎn (il s’en faut de peu), huáiyí (douter), fǒurèn (nier) en (4) ; le contexte est donc nécessaire pour déterminer la fonction de bù/méi. En revanche, certains emplois ont uniquement une interprétation explétive, même sans contexte. Ces emplois ont des analogues français qui ne connaissent parfois pas l’opposition positif/négatif dans les subordonnées. Nous illustrons le dernier cas par (12):

(12)     a. Zài    (méiyŏu) shénme    gǎibiàn         zhīqián, wŏ bú         huì     líkāi.

                PRE (NEG)    quelque changement avant    1PS NEG devoir partir

                ‘Je ne pars pas avant qu’il (n’)y ait quelque changement.’

                ‘Je ne pars pas avant que rien n’ait changé.’

            b. Wèile bìmiǎn (bú)       bèi yíwàng.

               pour    éviter (NEG) PA oublier

               ‘Pour éviter qu’ils ne tombent pas dans l’oubli.’

               ‘Pour éviter qu’ils (ne) tombent dans l’oubli.’

            c. Xiǎoxīn           (bié)                    le.

               prendre:garde (NEG) répandre    ACC

               ‘Prenez garde qu’elle ne se répande pas.’

               ‘Prenez garde qu’elle (ne) se répande.’

Pourquoi quelques emplois de la Negexp en chinois dépendent-ils plus du contexte que les autres ? Nous allons trouver les raisons en expliquant le mécanisme de compréhension des emplois de la Negexp.

le mécanisme de production

Avant de former notre hypothèse sur la production de la Negexp en chinois, nous nous sommes distancés de deux approches antérieures : d’une part, étant donné que la Negexp en chinois n’est liée à aucun mode, il ne semble pas pertinent de l’analyser ←30 | 31→au moyen de la théorie des « deux mondes possibles » de Martin. D’autre part, nous ne sommes pas convaincus par l’approche selon laquelle l’explicitation d’une négation implicite est « consciente », thèse qui est adoptée par beaucoup d’études en chinois. La raison en est double : en premier lieu, si la locutrice lexicalise intentionnellement la négation implicite des item-déclencheurs pour souligner le sens négatif, pourquoi ne trouve-t-on pas la Negexp après des termes comme hàipài (craindre) et chàbùduō (presque), qui ont aussi un sens négatif dans leur noyau sémantique. En deuxième lieu, si le morphème négatif explétif est utilisé consciemment, comment expliquer les cas où il est absent derrière les items-déclencheurs de la Negexp ? Il n’existe en effet aucun critère permettant de déterminer quand la locutrice sent la « nécessité » d’expliciter le sens négatif.

L’intégration de Constructions « Inconsciente ». Parce que les items-déclencheurs de Negexp ont un sens négatif implicite, il y a une expression à polarité négative dont le sens est identique aux énoncés régis par les déclencheurs. Nous formulons une hypothèse : quand on dit X (P), on pense facilement à ¬P en même temps. L’émergence simultanée de ces deux expressions aux polarités contraires cause une interférence cognitive-mentale, qui entraîne la présence de la particule négative explétive. Par exemple, quand on veut dire jùjué zhíxíng (refuser d’exécuter), on pense simultanément à bù zhíxíng (n’exécute pas). Ceci nous conduit à dire jùjué bù zhíxíng (refuser de (NEG) exécuter).

Cette intégration inconsciente des constructions est pareille au lapsus oral causé par la confusion cognitive-mentale. Par exemple, dans l’Assemblée nationale française en 1975, le député Robert-André Vivien qui, s’adressant à ses collègues à propos d’une loi sur la pornographie, les a invités à durcir leur sexe alors qu’il voulait dire durcir leur texte17. Selon l’hypothèse mentionnée ci-dessus, le député pensait au sexe quand il disait durcir leur texte, parce que le contexte était relatif à ce sujet. Cette interférence dans la représentation cognitive-mentale donne lieu à la production de l’énoncé incorrect18. De même, pour la Negexp, nous supposons qu’il y a aussi une interférence cognitive-mentale. Cette hypothèse est soutenue par les marques négatives dans les Negexp en chinois : les items-déclencheurs sont suivis respectivement par méi, et bié, bien que les trois marques soient tous explétives. Par exemple, la Negexp après chàdiǎn (il s’en faut de peu que), fǒurèn (nier) est marquée par méi tandis que celle régie par jùjué (refuser), fángzhǐ (empêcher), nánmiǎn (il est difficile d’éviter) est marquée par et xiǎoxīn (prendre garde que) est suivi par bié. La raison pour ce phénomène est que chàdiǎn (il s’en faut de peu que) et fǒurèn (nier) décrivent des états de fait accomplis au passé et seul méi peut nier un tel état. nie l’état de fait au présent ou au futur, qui correspond à la subordonnée suivant jùjué (refuser), fángzhǐ (empêcher) et nánmiǎn (il est difficile d’éviter). Bié est utilisé dans l’impérative et xiǎoxīn (prendre garde que) est souvent utilisé dans une impérative. En d’autres termes, quand on pense à fángzhǐ P (empêcher que P), on penserait en même temps à P, mais pas à méi P ou bié P. De ←31 | 32→même, quand on pense à xiǎoxīn P (prendre garde que P), on penserait à bié P, pas à méi P ou bù P. L’autre argument est offert par hòuhuǐ (regretter), zéguài (reprocher) et mányuàn (se plaindre), après lesquels la marque négative et le verbe modal gāi sont tous explétifs. Cela signifie que quand on dit hòuhuǐ P (regretter P), zéguài P (reprocher P) et mányuàn P (se plaindre P), on pense plutôt à l’expression analogue bùgāi P (ne pas devoir P) que l’état de fait. La correspondance entre les marques négatives explétives et les items-déclencheurs soutient la thèse que la Negexp en chinois est le résultat de l’intégration de deux expressions.

De plus, nous mettons l’accent sur l’inconscience de l’intégration, qui peut expliquer la contingence de l’emploi et du non-emploi de la Negexp derrière les items-déclencheurs: quand il y a une interférence, il est très facile, mais pas nécessaire, de produire un lapsus oral. De même, bien que les items-déclencheurs de la Negexp puissent provoquer une interférence cognitive-mentale, il n’est pas nécessaire que le ne explétif se présente. Par exemple, quand on dit chàdiǎn P (il s’en faut de peu que P), on pense en même temps à méi P (ne pas P), et il est facile qu’on prononce chàdiǎn méi P (il s’en faut de peu que … ne P), tandis qu’il est aussi possible qu’on dit seulement chàdiǎn P (il s’en faut de peu que P). Par contre, si nous admettons, comme les recherches antérieures, que nous explicitons le sens négatif implicite des items-déclencheurs consciemment, il sera difficile d’expliquer pourquoi le morphème négatif explétif n’apparaît pas tout le temps après un déclencheur. Cependant, l’hypothèse soulève deux questions : est-ce que tous les prédicats ayant un sens négatif implicite ont la même possibilité d’interférer avec l’expression de la locutrice en faisant surgir deux expressions, l’une positive et l’autre négative ? Pourquoi la Negexp, considérée comme une sorte de lapsus, n’est-elle jamais corrigée comme d’autres lapsus ? Nous allons répondre à ces questions dans cette partie.

Les Niveaux du Sens Négatif. En faisant penser à deux expressions dont l’une positive et l’autre négative, les items-déclencheurs interfèrent avec l’expression de la locutrice. Mais pourquoi d’autres termes qui ont aussi un sens négatif implicite ne provoquent-ils pas cette interférence cognitive-mentale ? Cela dépend d’abord du niveau où se trouve le sens négatif dans le contenu lexical des items-déclencheurs. Plus le sens négatif est irréfutable, plus il est probable qu’il amène l’interférence. Pour valider cette hypothèse, nous allons repérer le sens négatif dans les item-déclencheurs chinois.

Pour les verbes de doute et de négation, comme huáiyí (douter), fǒurèn (nier), dǐlài (déavouer), jùjué (refuser), les verbes d’empêchement, comme bìmiǎn (éviter), fángzhǐ (empêcher), nánmiǎn (il est difficile d’éviter), et yǐqián/zhīqián (avant que), le sens négatif est au niveau de l’explicitation (Yuan 2012). Cela veut dire que le sens négatif est une partie indispensable du noyau lexical de ces verbes. Deux points peuvent prouver cette assertion. D’une part, le sens négatif dans ces verbes est bien sensible à une négation extérieure. Quand les déclencheurs sont niés, ←32 | 33→le sens négatif est naturellement annulé. Par exemple : bù fǒurèn P (ne pas nier P) ≈ chéngrèn P (avouer P), bú jùjué P (ne pas refuser P) ≈ jiēshòu (accepter P), bù huáiyí P (ne pas douter P) ≈ rènwéi P (penser P), bú bìmiǎn/zǔzhǐ P (ne pas éviter P) ≈ fàngrèn P (laisser faire P)19. D’autre part, l’expression régie par ce type d’items-déclencheurs peut être naturellement paraphrasée par une expression négative. En d’autres termes, dire X (P) est dire Y (¬P), où X est l’item-déclencheur de la Negexp et Y est l’opérateur dirigeant l’expression négative correspondante à X (P):

fǒurèn P (nier P) se paraphrase par méi P (n’avoir pas P)

jùjué P (refuser P) se paraphrase par bú P (ne vais pas P)

huáiyí P (douter P) se paraphrase par rènwéi bù P (penser que ne pas P)

bìmiǎn P (éviter P)/zǔzhǐ P (empêcher P) se paraphrase par wèile bù P (pour ne pas P)

nánmiǎn P (il est difficile d’éviter P) se paraphrase par bú P hěn nán (pas P est difficile)

yĭqián/zhīqián P (avant que P) se paraphrase par méi P (ne pas P)

Ces deux expressions analogues peuvent être reliées par yě jiùshì shuō (c’est-à-dire). Par exemple :

(13)     a. Wŏ fŏurèn    jiàn    guò    tā, yě jiùshì shuō   wŏ    méi jiàn     guò    tā.

                1PS nier    voir PAS 3PS c’est-à-dire    1PS NEG voir PAS 3PS

                ‘Je nie l’avoir vu. C’est-à-dire que je ne l’ai pas vu.’

            b.     jùjué    chéngrèn,     yě jiùshì shuō            chéngrèn.

                3PS refuser admettre    c’est-à-dire     3PS NEG admettre

                ‘Il a refusé de l’admettre. C’est-à-dire qu’il ne l’admet pas.’

En un mot, le sens négatif est le plus irréfutable dans cette catégorie de déclencheurs, car il est inclus dans le contenu lexical de ces items-déclencheurs comme une négation inverse. Expliciter le sens négatif implicite dans ces termes est en effet changer une manière d’exprimer le même sens communiqué.

D’ailleurs, nous avons soutenu dans la section précédente que méi explétif est exclu au cas où la locutrice veut mettre l’accent sur l’ordre des événements, car (méi) P yĭqián/zhīqián met l’accent sur la non-production de P au lieu de l’ordre temporel. Ce phénomène soutient notre hypothèse en quelque sorte : si la locutrice veut souligner l’ordre temporel, elle ne mettrait pas assez d’accent sur la non-production de P. L’ordre temporel est donc immunisé de l’interférence avec ¬P. Reprenons (6) en (14b). Quand l’ordre temporel « d’abord se laver les mains et puis commencer à manger » est souligné, la non-production de manger est mise de coté. Ainsi est évité le lapsus contenant méi.

(14)     a. Tiān    (méi)     liàng yǐqián            jiù    qǐchuáng   le.

                jour    (NEG) clair   avant       3PS    JIU   se lever    ACC

                ‘Il s’est levé avant qu’il (ne) fasse jour.’

←33 | 34→

            b. (# Méi)    Chīfàn    zhīqián yào                   shŏu.

                (#NEG) manger avant       devoir       laver    main

                ‘Il faut laver les mains avant qu’on (ne) mange.’

En plus, quand méi P yĭqián ou zhīqián est suivi d’une principale négative, P devient une condition pour la production de l’événement ou l’état dans la principale (Jiang 2008). La forme logique est ¬P → ¬Q, comme illustré en (15) :

(15)     Kèrén (méi)       lái    zhīqián            néng        kāi    fàn.

            Invité (NEG) venir avant       NEG pouvoir ouvrir repas

            ‘On ne peut pas commencer à manger avant que les invités ne viennent pas.’

            ¬ kèrén    lái           →    ¬ kāifàn

            ‘¬ invités viennent’       ‘  ¬ commencer à manger’

Cet emploi de Negexp est aussi constaté derrière bevor (avant que) en allemand20. Il est également nécessaire que la proposition principale soit négative. Dans ce cas, la forme logique est aussi ¬P → ¬Q :

(16)    Peter wollte Potsdam nicht verlassen bevor nicht das Projekt in ruhigem Fahrwasser war.

             ‘Peter ne veut pas quitter Potsdam avant que le projet ne marche bien.’

             (Krifka 2010, 214, traduit de l’anglais par l’auteur)

             ¬das Projekt in ruhigem Fahrwasser war

             ‘¬le projet marche bien’

             → ¬ Peter wollte Potsdam verlassen

                    ‘¬Peter veut quitter Potsdam’

En chinois, quand la principale est négative, la proposition devient parfois erronée si méi est supprimé, comme en (17). Ce qui est explétif, c’est en fait zhīqián (avant que), que l’on peut supprimer sans que cela ne pose problème au niveau du sens:

(17)     a. Méi     xiǎng     hǎo  zhīqián bù        biǎo            tài.

                NEG réfléchir bien avant    NEG manifester attitude

                ‘Je ne fais pas connaître ma position avant d’avoir bien réfléchi.’

              b. ? Xiǎng    hǎo zhīqián bù       biǎo            tài.

                réfléchir bien avant     NEG manifester attitude

                ‘Je ne fais pas connaître ma position avant d’avoir bien réfléchi.’

            c. Méi        xiǎng       hǎo, bù       biǎo            tài.

                NEG       réfléchir bien NEG manifester attitude

                ‘Si/quand je ne réfléchis pas bien, je ne fais pas connaître ma position.’

                (Jiang 2008, 490, traduits et modifiés par l’auteur)

←34 | 35→

Ce phénomène apparaît parce que l’expression choisie par la locutrice, qui veut mettre l’accent sur la relation conditionnelle, est en fait ¬P, ¬Q. Cependant, méi P (ne pas P) peut se paraphraser ici par P yĭqián ou zhīqián (avant que P). En hésitant entre ces deux expressions, la locutrice combine méi P avec P yĭqián /zhīqián et dit méi P yĭqián /zhīqián.

En résumé, quand on veut souligner l’ordre temporel, il n’y a pas d’interférance avec l’état ¬P et on dit donc P yĭqián / zhīqián (avant que P) sans méi (ne pas). Par contre, lorsqu’on veut représenter un état avant P en soulignant la non-production de P, l’intégration de méi (ne pas) et yĭqián / zhīqián (avant que) se produit. Si c’est la relation conditionnelle entre P et Q (si ¬P, alors que ¬Q) que nous voulons souligner, ¬P se situe à un niveau supérieur par rapport à avant P. Ainsi, méi est nécessaire tandis que yĭqián / zhīqián (avant que) est explétif.

A côté de l’explicitation, il y a aussi des cas où le sens négatif est impliqué par des expressions comme chàdiǎn P (il s’en faut de peu que) et des verbes marquant une attitude négative vis-à-vis de faits accomplis, comme hòuhuǐ (regretter), zéguài (reprocher), mányuàn (se plaindre) (Jiang 2008, Shen 1994, Yuan 2012). Voyons d’abord chàdiǎn P (il s’en faut de peu que P).

Quand chàdiǎn P (il s’en faut de peu) est vrai, ¬P est vrai ; si chàdiǎn P (Il s’en faut de peu que) est faux, ¬P est faux et vice versa. Par exemple, en (18), quand ¬P est annulé, l’énoncé devient contradictoire :

(18)     # Wŏ    chàdiǎn            shuāidǎo, shìshí shàng    zhēn            shuāidǎo le.

            1PS s’en:falloir:de:peu tomber    en:réalité       vraiment    tomber ACC

            ‘Il s’en est fallu de peu que je tombe. En réalité je suis tombé.’

Quand ¬P est vrai, il n’est pas nécessaire que chàdiǎn P soit vrai, car il est possible que je suis loin d’être tombé. D’ailleurs, il est redonnant d’expliciter ¬P :

(19)    ?     chàdiǎn                   shuāidǎo, suŏyǐ     méi      shuāidǎo.

            1PS    s’en:falloir:de:peu tomber    donc    NEG tomber

            ‘Il s’en est fallu de peu que je tombe. Donc, je ne suis pas tombé.’

Tous les arguments présentés ci-dessus soutiennent que ¬P est l’implication de chàdiǎn P (il s’en faut de peu que P).

Selon Yuan (2012), des verbes marquant une attitude négative à l’égard des faits accomplis, comme hòuhuǐ (regretter), zéguài (reprocher), mányuàn (se plaindre), présupposent ne pas devoir faire quelque chose. Nous considérons que cela est inexact parce que la présupposition de ces expressions est en fait l’accomplissement d’un événement. Par exemple, les énoncés il regrette d’avoir frappé son fils et il ne regrette pas d’avoir frappé son fils impliquent tous les deux il a frappé son fils. Toutefois, il ne regrette pas d’avoir frappé son fils n’implique pas nécessairement il ne doit pas frapper son fils, car il est tout à fait naturel de dire il ne regrette pas d’avoir frappé son fils ←35 | 36→parce qu’il doit le faire. Ainsi, ne pas devoir P n’est pas une présupposition de hòuhuǐ P (regretter P). Il en va de même pour zéguài (reprocher) et mányuàn (se plaindre).

Etant donné que ne pas devoir P ne peut être ni explicité ni annulé (voir (20)), nous supposons qu’il est l’implication de hòuhuǐ (regretter), zéguài (reprocher) et mányuàn (se plaindre) :

(20)     a. #     hòuhuǐ    wǎnshàng chūmén. Tā    wǎnshàng yīnggāi     chūmén.

                3PS     regretter soir           sortir       3PS soir          devoir       sortir

                ‘Il regrette d’être sorti ce soir. Il devrait sortir ce soir.’

              b. ? Tā hòuhuǐ     wǎnshàng chūmén, suǒyǐ    wǎnshàng bù       gāi       chūmén.

                3PS regretter soir           sortir       donc    soir           NEG devoir sortir

                ‘Il regrette d’être sorti ce soir. Donc, il ne devrait pas sortir ce soir.’

              c. # Māma    zéguài/ mányuàn Lìli    rènxìng.    Lìli yīnggāi rènxìng.

                mère reprocher/se plaindre Npr capricieux Npr devoir capricieux

                ‘La mère de Lili lui reproche d’être capricieuse/se plaint que Lili soit capricieuse. Lili devrait être capricieuse. ’

              d. ? Māma zéguài / mányuàn        Lìli rènxìng       suŏyǐ Lìli   bù        gāi     rènxìng.

                 mère    reprocher/se plaindre Npr capricieux donc Npr NEG devoir capricieux

                ‘La mère de Lili lui reproche d’être capricieuse/se plaint que Lili soit capricieuse. Donc, Lili ne devrait pas être capricieuse. ’

Deux autres arguments peuvent s’ajouter pour soutenir cette assertion. D’une part, quand ne pas devoir P est faux, hòuhuǐ P (regretter P), zéguài P (reprocher P), mányuàn P (se plaindre P) sont aussi faux, parce que si quelque chose doit être faite, on ne la regrette/reproche pas ni s’en plaint. D’autre part, quand ne pas devoir P est vrai, il n’est pas nécessaire que hòuhuǐ P (regretter P), zéguài P (reprocher P), mányuàn P (se plaindre P) sont vrais, car il est possible qu’on n’ait pas l’attitude négative à l’égard de P même si P ne doit pas se produire. Par exemple, il est probable de dire il ne doit pas être capricieux, mais je ne le lui reproche pas.

Pour conclure, les termes contenant une attitude négative à l’égard des faits accomplis impliquent méi P (ne pas P). Puisque l’implication est une relation vériconditionnelle, on peut dire que méi P (ne pas P) est intimement liée à la proposition exprimée (Moeschler 2012). Par rapport à la présupposition, qui est censée être l’implication d’arrière-plan (Shen 1998), l’implication est plus proéminente dans le sens communiqué de l’énoncé.

Le sens négatif de xiǎoxīn P (prendre garde que P) n’est pas aussi proéminent que dans d’autres expressions d’empêchement. Il est l’implicature conventionnelle de xiǎoxīn P (Yuan 2012). Xiǎoxīn P (prendre garde que P) est en effet faire attention pour ne pas P. Mais en disant xiǎoxīn P (prendre garde que P), on met plus d’accent sur zhùyì P (faire attention à P) que sur bié P (ne pas P). Un interlocuteur peut satisfaire la locutrice qui dit xiǎoxīn P (prendre garde que P) seulement en faisant attention à P sans garantir ¬P. Autrement dit, l’inaccomplissement de ¬P n’influence ←36 | 37→pas la satisfaction de xiǎoxīn P (prendre garde que P). Cependant, cela ne signifie pas que l’implicature conventionnelle n’est pas importante pour le sens de la proposition : d’une part, l’annulation de l’implicature conventionnelle rend l’énoncé peu naturel (voir (21)) ; d’autre part, comme illustré en (22), ¬P, étant l’implicature conventionnelle, est annulée quand xiǎoxīn P (prendre garde que P) est nié, ce qui montre que ¬P est sensible à la négation extérieure.

(21)    ? Xiǎoxīn         shuāijiāo ! Shuāijiāo ba.

            prendre:garde tomber     tomber    INT

            ‘Prend garde à ne pas tomber ! Tombe !’

(22)                         xiǎoxīn        shuāijiāo    le.

            3PS    NEG prendre:garde    tomber    ACC

            ‘Il n’a pas pris garde à ne pas tomber. Il est tombé.’

En conséquence, bien que l’implicature conventionnelle n’influence pas les conditions de vérité de l’énoncé, elle est tout de même inhérente au sens communiqué par l’énoncé. Elle occupe une position plus importante, au niveau du sens de la proposition, par rapport à l’implicature conversationnelle, qui dépend du contexte.

En conclusion, le sens négatif est inhérent au contenu lexical des items-déclencheurs chinois et est proéminent dans le sens communiqué par l’énoncé. De ce fait, il est très probable que ¬P exerce une interférence sur la pensée de la locutrice. Pour valider cette hypothèse d’une manière plus précise, nous allons comparer chàdiǎn (il s’en faut de peu que), l’emploi le plus discuté de la Negexp en chinois, et son synonyme chàbùduō (presque), ce qui nous permettra d’expliquer de manière approfondie comment le niveau de sens négatif influence la présence de la Negexp.

Chàdiǎn (Il S’en Faut de Peu que) et Chàbùduō (Presque). Bien que chàdiǎn P (il s’en faut de peu que) et chàbùduō P (presque) soient tous utilisés pour décrire un état de fait [[très proche de P] + [ne pas P]], ces deux états occupent des positions différentes : ils seraient soit l’implication soit l’implicature scalaire de chàdiǎn P/ chàbùduō P. Nous avons mentionné précédemment que l’implication était liée à la proposition de manière plus intime que l’implicature, car l’implication est une relation vériconditionnelle (Moeschler 2012, 2013). Il est impossible que l’énoncé soit vrai si l’implication est fausse. En revanche, l’implicature scalaire est non vériconditionnelle. Elle est vraie ou fausse quand l’énoncé est vrai, et sa fausseté n’influence pas les conditions de vérité de l’énoncé. Dans les paragraphes suivants, nous nous concentrons sur la relation entre [ne pas P] et chàdiǎn P/ chàbùduō P.

Premièrement, [ne pas P] est l’implication proéminente de chàdiǎn P. Quand chàdiǎn P est vrai, [ne pas P] est vrai. Il n’est pas possible de supprimer cette implication. Par exemple, en (23), si [ne pas P] est supprimé, l’énoncé devient contradictoire :

←37 |
 38→

(23)     #        chàdiǎn           shuāidǎo,  shìshíshàng     zhēn          shuāidǎo le.

            1PS s’en:falloir:de:peu tomber       en:réalité    vraiment tomber   ACC

            ‘Il s’en est fallu de peu que je tombe. En réalité je suis tombé.’

Mais pour chàbùduō P, il n’est pas impossible de supprimer [ne pas P]. En effet, [ne pas P] est souvent supprimé dans une seconde proposition :

(24)    Tóufà       chàbùduō quán bái       le,       hái quèshí        quán bái     le.

            cheveux presque    tout blanc ACC et    vraiment tout   blanc ACC

            ‘Les cheveux sont presque tout blancs ; ils sont vraiment tout blancs.’

            (Shen 1998, 79, traduit du chinois par l’auteur)

En (24), ils sont vraiment tout blancs implique tout blancs. Ainsi [ne pas P] est annulé. En conséquence, [ne pas P] est plutôt l’implicature scalaire de chàbùduō P, qui est déclenchée par chàbùduō P, mais qui peut être annulée.

En conclusion, nous avons remarqué que [ne pas P] occupe une position plus proéminente dans chàdiǎn P que dans chàbùduō P. Cela valide l’hypothèse selon laquelle la locutrice pense en même temps, de manière inconsciente, à chàdiǎn P et méi P si bien qu’elle finit par les intégrer. Cette différence est aussi discernable entre il s’en faut de peu et presque, dont voici un exemple :

Résumé des informations

Pages
XVI, 196
ISBN (PDF)
9781433168505
ISBN (ePUB)
9781433168512
ISBN (MOBI)
9781433168529
ISBN (Livre)
9781433168499
Open Access
CC-BY
Langue
Français
Date de parution
2020 (Janvier)
Published
New York, Bern, Berlin, Bruxelles, Oxford, Wien, 2020. XVI, 196 p., 6 ill. n/b, 2 tabl.

Notes biographiques

Baiyao Zuo (Auteur)

Baiyao Zuo est présentement chercheuse postdoctorale à L'École Normale Supérieure de l’Est de la Chine (ECNU). Elle a obtenu son diplôme de doctorat à l'Université de Genève en juin 2017. Ses domaines de recherche incluent la pragmatique, la linguistique cognitive, la négation et les interactions interculturelles. Elle a publié plusieurs articles dans des revues de langue française, anglaise, et chinoise.

Précédent

Titre: La négation et ses emplois spéciaux en chinois mandarin