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Transmission et sentiments : les relations familiales en Dordogne, 1780-1839

de Isabelle Leveque Lamotte (Auteur)
Monographies 274 Pages
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Table des matières


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Introduction

« Nous vivions tous ensemble. Nous avions sous le même toit mon arrière-grand-mère. […] C’était mon père le patron. On disait le patron quand on parlait du père. On ne discutait guère… Il commandait. En parlait-il avec ma pauvre mère ? […] Il décidait. Personne ne discutait.1 » C’est ainsi qu’Aline Laurière se remémore son enfance, avant 1940, dans le village de La Borie-du-Malpas, près de Beaumont-du-Périgord, en Dordogne. Ces quelques mots suffisent à évoquer irrésistiblement l’image sans doute stéréotypée de la famille rurale traditionnelle du passé où le père, despote domestique, conduit la destinée de la maisonnée. Fort d’une autorité sans faille, il règle les affaires de la famille, gère les biens de l’épouse, établit ses enfants en orientant le choix des conjoints, impose sa volonté même au-delà de sa mort dans les règlements de sa succession.

Ces bribes de souvenirs d’Aline Laurière esquissent les contours d’une famille dont le fonctionnement semble désormais archaïque, profondément étranger : un foyer élargi aux aïeuls, un père omnipotent, des enfants muets et disciplinés, une mère effacée… Voilà bel et bien « un monde disparu » ou « un monde que nous avons perdu » pour reprendre le titre du livre de Peter Laslett, tant cette rapide description de la famille Laurière est éloignée des formes et relations familiales actuelles.

Dans nos familles contemporaines aux configurations extrêmement diversifiées et parfois inédites, les sociologues constatent au contraire un affaiblissement des rôles traditionnellement dévolus aux différents membres de la famille. Ce changement est particulièrement perceptible depuis la fin des années 1960. Il s’est accéléré à la faveur du mouvement d’émancipation des femmes. En effet, le travail féminin et les revendications féministes ont eu pour effet de remettre en question le modèle familial dominant dans les sociétés occidentales industrialisées : celui de la famille conjugale, formée d’un couple marié avec enfants. Ce modèle, qui triomphe dans les années d’après-guerre, prescrit des rôles conjugaux clairement différenciés, ainsi ←11 | 12→que l’a analysé Talcott Parsons2. Dans la famille conjugale, l’homme détient l’autorité, est chargé de fournir les ressources financières et assure l’ouverture de la cellule familiale sur l’extérieur, tandis que la femme s’occupe des tâches relatives au foyer, du soin et de l’éducation des enfants. Dans la famille contemporaine, ce clivage s’est en partie effacé au profit d’une redistribution moins sexuée et plus égalitaire des rôles. C’est l’accession des femmes à une plus large autonomie qui a modifié la répartition des tâches au sein de la famille : partage de l’autorité parentale, salariat féminin… Bénéficiant d’un meilleur niveau d’études, accédant plus facilement au marché de l’emploi, maîtrisant leur fécondité grâce à la contraception, elles ont acquis plus d’indépendance. Parallèlement, une attention grandissante a été portée au développement de l’enfant, sa place dans la famille et à ses droits en tant qu’individu. S’est enclenché un processus « d’individualisation » de la famille qui a pour conséquence la fragilisation du lien conjugal, comme en témoignent l’augmentation du nombre de divorces ou de rupture d’unions depuis les années 1970, les recompositions familiales ou l’émergence des familles monoparentales.

Si l’évolution des relations au sein du couple a entraîné un profond bouleversement des normes familiales, force est de constater que la thèse de la « désinstitutionnalisation » de la famille est à relativiser : la famille n’a pas disparue pour autant et sa vitalité est régulièrement attestée, que ce soit dans les sondages ou par la mobilisation populaire autour des questions familiales par exemple. Pour Jean-Hughes Dechaux3, ce qui est en jeu dans la famille contemporaine, c’est la recherche d’« un nouvel équilibre entre autonomie individuelle et appartenance familiale ». La famille n’est plus conçue comme une institution qui impose à ses membres des normes et leur attribue des places prédéterminées, mais elle est devenue un espace où se déploient des relations dédiées à la promotion des individus. Selon François de Singly, la famille d’aujourd’hui est « relationnelle4 », consacrée à l’épanouissement affectif et psychique des individus qui la composent. Déchargée en partie d’un certain nombre ←12 | 13→de fonctions (éducation, soins, prise en charge de la vieillesse) grâce à l’État providence, la famille est recentrée sur une fonction devenue primordiale : elle est source et dispensatrice d’affection, dimension qui domine les relations familiales et fonctionne comme un ciment. Le sociologue souligne la « contractualisation5 » des relations entre les membres de la famille, particulièrement flagrante dans le couple, puisqu’il se forme par la seule volonté des parties, sans contrainte extérieure.

Face à l’instabilité du lien conjugal, dont le taux de divortialité donne la mesure, la relation à l’enfant est valorisée : c’est désormais autour de lui que la famille se constitue. Pour Marie-Agnès Barrière-Maurisson, la famille ne se fonde plus tant sur le couple mais plutôt sur la parentalité6. Mais les nouvelles problématiques liées à la relation entre parents et enfants, telles que la « beau-parentalité », les implications de la conception médicalement assistée, l’homoparentalité, interrogent le lien de filiation lui-même en tant que construction sociale. Plus généralement, Florence Weber7 propose de distinguer trois composantes qui rendent compte de la complexité du lien de parenté : celle du sang qui désigne la filiation biologique, celle du nom qui inscrit dans une lignée et celle du quotidien, qui désigne les liens créés par le partage de la vie quotidienne et de l’économie domestique. C’est dans le cadre de ces trois dimensions que prennent place les transactions matérielles et affectives au sein de la famille.

L’invasion de l’affectivité dans tous les aspects de la vie familiale contemporaine, le primat actuel de l’individu sur le groupe familial expliquent pourquoi la famille brièvement évoquée par Aline Laurière paraît radicalement différente, reste fossile d’un fonctionnement familial ancien. Dès 1892, Émile Durkheim a l’intuition de l’importance des liens interpersonnels et rejette dans un passé révolu la famille traditionnelle : « Nous ne sommes attachés à notre famille que parce que nous sommes attachés à la personne de notre père, de notre mère, de notre femme, de nos enfants. Il en était tout autrement autrefois où les ←13 | 14→liens qui dérivaient des choses primaient au contraire ceux qui venaient des personnes, où toute l’organisation familiale avait avant tout pour objet de maintenir dans la famille les biens domestiques et où toutes les considérations personnelles paraissaient secondaires à côté de celle-là8 ». Il pressent le mouvement d’individualisation à l’œuvre dans la famille conjugale, en rupture avec le modèle familial antérieur : « Aussi la société domestique [dans la famille traditionnelle] y forme-t-elle un tout où les parties n’ont plus d’individualité distincte. Il n’en est plus de même de la société conjugale. Chacun des membres qui la composent a son individualité, sa sphère d’action propre ». Son analyse véhicule cette idée de la famille traditionnelle où les relations familiales sont tout entières déterminées par des impératifs vitaux : il faut survivre et se perpétuer. Les familles de paysans doivent se préoccuper d’abord de leur subsistance. Les liens intrafamiliaux s’établissent donc en fonction des besoins de l’exploitation agricole. Ils s’organisent également selon la stratégie de reproduction familiale adoptée et notamment selon les modalités de dévolution des biens. Dans ce contexte, les relations apparaissent hiérarchisées, ordonnées sous l’autorité du père de famille : chacun a une place propre et définie à l’avance, et se soumet aux impératifs de pérennité du groupe familial.

Dans ces familles du passé, quelle place est-il laissé à l’épanouissement individuel, aux rapports de sentiment qui apparaissent, aujourd’hui, comme des principes fondateurs de la famille contemporaine ? Telle est la question centrale de la présente étude : comprendre comment s’articulaient autrefois les relations entre les membres de la famille. Dans quelle mesure celles-ci étaient-elles exclusivement façonnées par les contraintes de la vie en milieu rural : contraintes liées à l’environnement juridique, au milieu social et économique, à la sphère culturelle ? Quelles marges de liberté restait-il aux individus pour entretenir avec les autres membres de la famille, d’autres types de relation : des relations qui ne sont pas imposées par le groupe ou par l’environnement, mais qui intègrent les intérêts individuels particuliers ? Retrouve-t-on, dans les familles du passé, des liens d’un type plus « moderne », c’est-à-dire basés sur la négociation, l’élection, l’affection?

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La question des relations d’ordre immatériel et notamment affectif au sein de la famille a d’emblée ouvert le champ d’études sur l’histoire de la famille. En 1960, Philippe Aries publie L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime dans lequel il analyse la naissance du « sentiment de l’enfance ». Il y expose que l’enfance est un âge de la vie dont la perception est liée à l’émergence d’une nouvelle conception de la famille : celle de la famille conjugale « moderne », plus centrée sur des relations intimes, privées, entre les parents et les enfants, qui désormais prime sur le lignage. Il considère que le sentiment de l’enfance s’affirme, à partir du XVIIe siècle, sous l’influence des discours de moralistes. Une partie des apprentissages sort de la sphère familiale et est prise en charge par l’école qui doit éduquer, protéger et corriger l’enfant. Au XVIIIe siècle, dans la noblesse et la bourgeoisie, au sein de familles réduites au noyau parental, l’enfant est peu à peu reconnu comme un être spécifique qui est choyé, protégé, aimé.

À la suite de Philippe Ariès, les chercheurs en histoire des mentalités et des sentiments se sont intéressés aux rôles parentaux, aux relations conjugales, à la grand-parentalité, aux liens avunculaires et adelphiques. Dans L’histoire des pères et de la paternité, Jean Delumeau situe l’âge d’or des pères au XVIIe siècle. Il qualifie l’organisation de la famille de « monarchie paternelle9 » : le père gouverne la famille comme un prince son royaume. Son autorité est légitimée à la fois par le discours religieux et par les dispositions juridiques, qui définissent ses devoirs et ses pouvoirs. Le père est le chef de la famille qui est l’unité de base de l’édifice social. À ce titre, il a le devoir de pérenniser sa famille : il doit assurer l’entretien et l’instruction de ses enfants et veiller à la prospérité familiale. Ces missions lui donnent des droits sur les personnes et les biens de sa famille : il a le droit de garde, de commandement, de correction, de gestion, de transmission, d’exhérédation. Pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce modèle de la paternité est débattu par les philosophes. Une nouvelle image du père se dessine, celle d’un père de famille qui œuvre au bonheur familial, dont l’affection se déploie dans l’intimité du foyer.

L’histoire des mères du Moyen Age à nos jours10 met en évidence l’attention croissante donnée au sentiment maternel à partir du milieu du ←15 | 16→XVIIIe siècle. Ce n’est pas qu’il était jusqu’alors inexistant, mais il est désormais mis en valeur dans les discours de l’Église, des philosophes, des médecins, des juristes. Au XIXe siècle, la maternité est exaltée ainsi que la fonction d’éducatrice de la femme. L’éducation maternelle est fondée sur la persuasion et la tendresse qui doit l’emporter sur l’autorité. La vocation maternelle à l’éducation concerne principalement les couches favorisées de la population. Pour les paysannes, les domestiques, les ouvrières, accaparées par leur travail, cela reste un idéal.

François Lebrun, Martine Ségalen11 figurent parmi les chercheurs qui s’attachent à questionner la nature du lien conjugal en en étudiant l’origine. Sous l’Ancien Régime comme dans les communautés rurales du XIXe siècle, il faut se marier dans sa condition. L’homogamie sociale accompagne l’endogamie géographique. Le choix du conjoint s’insère dans les stratégies familiales car il met en jeu les intérêts des deux familles qui vont s’allier. Les affinités électives entrent en ligne de compte de manière inversement proportionnelle à l’importance des enjeux sociaux. Dans les campagnes comme à la ville, le mariage d’amour est le privilège des pauvres. Ainsi que l’expose André Burguière12, les exigences sociales qui président au mariage ont primé sur les sentiments amoureux au moins jusqu’au XVIIIe siècle. Ensuite, selon un lent processus de renversement, émerge le modèle du mariage d’amour : le lien amoureux justifie l’union conjugale. Pour Maurice Daumas13, cette évolution vers le mariage d’amour qui intervient pendant l’époque moderne, affecte non seulement le lien conjugal mais la famille toute entière.

En dernier ressort, les analyses historiographiques désignent le tournant des XVIIIe et XIXe siècles comme une période charnière pendant laquelle la famille devient un espace plus intime, un lieu d’affectivité entre les parents et enfants aussi bien qu’entre les frères et sœurs.

L’étude des relations au sein de la famille dans le passé relève avant tout de l’histoire de la famille. En particulier, ces relations sont décrites dans les travaux portant sur les structures familiales du passé. La ←16 | 17→multiplicité des formes domestiques dans l’espace européen a été depuis longtemps observée, puisque dès le XIXe siècle, Frédéric Le Play proposait une première typologie des groupes familiaux. Il distinguait alors trois types principaux : la famille conjugale qu’il qualifiait d’« instable », la famille communautaire ou patriarcale qui regroupe tous les membres de la famille sous l’autorité du père, et la famille souche où un seul fils hérite du patrimoine familial tandis que les cadets sont contraints à partir. Ses études ont trouvé écho à partir des années 1970 auprès des chercheurs en histoire de la famille lorsque les historiens se sont interrogés, conjointement avec les anthropologues, sur le rapport entre structures familiales, règles et pratiques successorales dans les sociétés rurales. Cette question est soulevée dès 1972 par Emmanuel Le Roy Ladurie lorsqu’il établit un lien entre les structures familiales et les règles d’héritage (coutumes et droit écrit)14, en donnant une relecture de la synthèse de Jean Yver15 sur la répartition géographique des règles coutumières de succession. À la suite de cette analyse fondatrice, la corrélation entre les systèmes de dévolution et les formes familiales a été mise en évidence dans plusieurs études couvrant le territoire français. Ainsi les systèmes égalitaires de transmission se trouvent-ils dans une zone septentrionale où dominent les familles conjugales : dans le bassin parisien, en Normandie, en Bretagne. Les systèmes inégalitaires sont prépondérants dans le Sud de la France, bastion des familles complexes et notamment des familles souches. Une abondante bibliographie s’attache à mettre en évidence les pratiques successorales et plus généralement les processus de reproduction sociale à l’œuvre dans ces différents systèmes et décrit les relations familiales qui en dérivent.

Les systèmes familiaux qui ont existé dans le Sud-Ouest ont particulièrement retenu l’attention des historiens. Il est vrai que la famille des Mélouga, exemple archétypique de la famille souche décrite par Frédéric Le Play, vivait dans le Lévadan, en Bigorre, qui est aujourd’hui situé dans le département des Hautes-Pyrénées. Non loin de là, dans les Baronnies, le fonctionnement et le destin des systèmes à maison ont été ←17 | 18→examinés sous plusieurs angles : celui de la démographie, des stratégies matrimoniales et des pratiques successorales16. Le choix de l’héritier et la corésidence pèsent sur les relations au sein de la famille. En Gévaudan17, le système familial se rattache également à celui des familles souches, avec toutefois des différences relatives à la désignation de l’héritier successeur dans la fratrie : le choix ne se porte pas systématiquement sur le fils ou l’aîné. Dans ce type de configuration familiale, les tensions induites par la cohabitation peuvent devenir paroxystiques.

Qu’en est-il dans le Périgord, là où réside la famille d’Anne Laurière ? Cette ancienne province du Sud-Ouest de la France correspond presqu’intégralement à l’actuel département de la Dordogne. Il est rattaché à cette zone méridionale française où ont longtemps dominé des organisations familiales complexes. Le rapport entre modes de transmission, formes d’organisation domestique et relations entre les personnes à l’intérieur de la famille a été étudié par Anne Zink18 pour le Sud-Ouest. Mais cette vaste étude régionale est limitée au nord aux pays du Bazadais et de l’Agenais, sans dépasser la Garonne. Au nord-est du Périgord, le Limousin a également fait l’objet de recherches19 sur les formes familiales. La complexité des structures familiales y est avérée : Jean-Luc Peyronnet a mis en évidence l’importance des associations familiales qui réunissent plusieurs noyaux conjugaux. Ceci est en lien avec le mode d’exploitation de la terre : les métayers s’organisent en larges groupes familiaux. Entre le Nord, où les systèmes familiaux sont basés sur les principes d’égalité et de ←18 | 19→liberté, le Sud où les familles souches sont inégalitaires et autoritaires, et le Centre, celui des communautés familiales, comment situer le Périgord ? À quel groupe le rattacher ? Comme le Limousin, le Périgord se situe à la limite septentrionale des pays de droit écrit. L’exemple, souvent cité, de Montplaisant en Périgord, étudié par Jean-Noël Biraben20 dans le cadre des recherches en démographie historique menées par le groupe de Cambridge, laisse penser que le Périgord fait partie de la zone méridionale des systèmes inégalitaires. Compte tenu de la situation géographique originale de Périgord, il a paru intéressant de mener une étude sur la famille dans cette région.

La présence de familles complexes en Périgord est attestée au moins depuis le XVIIe siècle puisqu’à Montplaisant, en 1644, 36,5 % des ménages sont des familles élargies ou des ménages à noyaux conjugaux multiples. Il n’y a pas, contrairement au village pyrénéen d’Esparros par exemple, de coutume qui règle strictement la transmission des biens. En la matière, ce sont les principes du droit écrit, dérivé du droit romain, qui s’appliquent : les chefs de famille jouissent de la liberté de tester et à ce titre, ils ont le droit d’avantager un ou plusieurs héritiers. Ab intestat, les successions sont partagées à égalité entre tous les enfants. Pourtant, à la lecture des testaments ou des contrats de mariage, on constate que, dans une majorité des cas, les pères instituent un, voire deux enfants pour leurs héritiers généraux, et ces derniers sont, souvent, les fils aînés.

Ces préférences évoluent-elles après l’instauration du Code civil ? Georges Augustins a étudié l’adaptation du système à maisons des Baronnies, face à l’évolution du cadre juridique et à la pression démographique au XIXe siècle21. Comment éviter de démanteler l’exploitation familiale, la « maison », alors que la nouvelle législation impose le partage égalitaire de l’héritage et que le nombre d’héritiers a augmenté ? Les cohéritiers qui n’héritent pas de la maison sont établis grâce à des alliances matrimoniales avantageuses ; à défaut, ils restent célibataires et transmettent leur part à l’héritier principal, ou ils émigrent et renoncent à la succession. L’activation de ces mécanismes a permis la pérennité des systèmes à maison. Tel n’est pas le cas dans la société rurale ←19 | 20→franc-comtoise étudiée par Bernard Dérouet22. Là, il est d’usage, avant la Révolution, de partager l’héritage à égalité entre les fils, à l’exclusion des filles qui, elles, sont dotées à leur mariage. La reproduction sociale est assurée grâce à ce système de dévolution assorti d’autres dispositions : une période d’indivision avant le partage effectif entre les frères, des transferts de terres intrafamiliaux pour conserver la terre dans la lignée et même l’incitation au célibat de certains frères en cas d’augmentation du nombre de cohéritiers en phase de croissance démographique. L’historien explique que ces pratiques successorales en faveur des fils sont adoptées sans contrainte juridique, de manière délibérée dans le but de conserver la terre, à la base de l’activité économique. Mais, à partir du XIXe siècle, par suite de l’adoption du Code civil et surtout sous l’effet de l’industrialisation qui modifie le rapport à la terre, elles évoluent pour laisser place à des partages strictement égalitaires entre tous les enfants.

La Dordogne est caractérisée par sa vocation essentiellement agricole, avant comme après la Révolution. La propriété et l’exploitation de la terre constituent une, si ce n’est la seule, condition de survie. Dans cet environnement économique particulier, dans quelle mesure l’introduction du Code civil constitue-t-elle un facteur de changement ? Quels en sont les impacts sur le fonctionnement et les relations dans la famille ? L’irruption de nouvelles règles d’héritage est susceptible d’induire des rapports différents dans la famille, en particulier au sein de la fratrie. Les frères et sœurs qui étaient jusqu’alors écartés de la succession ont-ils mis à profit cette nouvelle donne, ou bien l’ordre ancien est-il trop intériorisé pour libérer la contestation ? Pour comprendre comment les familles s’accommodent des changements législatifs, l’étude des relations familiales en Dordogne est limitée à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, entre 1780 et la fin des années 1830. Cette période permet de repérer les comportements et les modes d’organisations familiales habituelles sous l’Ancien Régime, puis d’en observer l’évolution éventuelle dans un contexte législatif changeant. Ainsi il est possible d’évaluer les répercussions de l’évolution du cadre juridique sur les relations familiales.

Jean-Pierre Bardet souligne que « les relations familiales ne laissent guère de traces sauf quand des intérêts matériels précis sont en jeu et encore ; ←20 | 21→les manifestations affectives, elles, restent généralement secrètes23 ». Les sources historiques habituelles que constituent les actes de l’état civil, les recensements, les actes notariés, les archives judicaires n’ont pas pour objet de décrire les relations familiales. Paul-André Rosental24 rappelle que les connaissances accumulées sur la famille et les liens familiaux en histoire de la famille découlent de l’analyse de ces sources qui, par leur nature même, invitent à une lecture matérialiste et économique des liens de parenté. Les solidarités familiales, par exemple, s’instaurent plus volontiers si elles sont garanties par des compensations : le lien entre individus apparentés est mobilisé par intérêt, pour assurer la pérennité de la famille ou de ses membres et il s’insère dans un système de réciprocité. L’entraide apportée est conçue comme une prestation qui se doit d’être récompensée en retour. C’est ce qui s’observe par exemple dans les actes de tutelle : Laurence Fontaine25 constate qu’il est d’autant plus difficile de réunir les assemblées de parents que le patrimoine des orphelins est faible. Pour les orphelins les plus pauvres, la parenté s’engage avec réticence. La prise en charge des parents vieillissants pose le même problème : « comme pour l’enfance orpheline, le devoir de soigner ses proches malades, de nourrir les vieux parents incapables de donner leur travail, est inséré dans des règles strictes de réciprocité ou de marché : tout a un prix ».

D’autres sources ont été mobilisées par les chercheurs en histoire des mentalités. Philippe Aries26 a adopté une démarche de recherche novatrice en étudiant l’enfance et l’intimité familiale sous l’Ancien Régime à partir, entre autres, des discours des moralisateurs, des philosophes, des œuvres littéraires, de l’art et de l’iconographie. À sa suite, Jean-Louis Flandrin27 exploite les œuvres littéraires, ainsi que les documents des moralistes et des clercs : catéchismes, manuels de confession. Martine Ségalen28 examine les éléments du folklore qui ont trait aux relations conjugales ←21 | 22→ou parentales : rites nuptiaux, dictons et maximes… Ces documents sont précieux pour une analyse des comportements à caractère général, mais ils ne constituent pas des sources en prise directe avec les familles et les individus étudiés.

Les historiens ne disposent pas de l’arsenal méthodologique des sociologues qui basent largement leur travail d’analyse sur des enquêtes et des entretiens. Certes, les ego-documents ou écrits du for privé tels que les mémoires, journaux intimes, journaux de voyage, livres de raison, correspondances, livrent des témoignages sans intermédiaire. Selon Sylvie Mouysset29, ces documents sont complémentaires aux archives notariales pour approcher la réalité des liens entre hommes et femmes. Ils constituent une source précieuse pour l’histoire de la famille, mais ils posent un problème de représentativité sociale, puisqu’ils émanent d’individus ayant un certain niveau d’instruction. Aussi ce type de source concerne-t-il peu ou pas la population rurale, en particulier en Dordogne caractérisée par un faible niveau d’alphabétisation.

Les couches populaires sous l’Ancien Régime et au XIXe siècle ont laissé peu de traces par elles-mêmes. Finalement, les sources démographiques, les fonds notariaux et judiciaires restent les seuls documents disponibles pour les sociétés rurales. Partant de ces sources, les historiens ont recours à des méthodes d’exploitation qui permettent une analyse fine, « au plus près » des familles et des individus, en faisant appel à des outils conceptuels utilisés en sociologie, tels que les notions de cycle de vie familiale, de trajectoires individuelles. Par exemple, Laurence Fontaine étudie la transmission en Haut-Dauphiné30 en suivant les stratégies individuelles et familiales d’un groupe réduit de familles. Pour ce faire, elle cherche à regrouper tous les actes notariés produits par quelques familles afin de les analyser en les replaçant dans leur contexte familial. Son étude est circonscrite à un village, ce qui lui permet de discerner des logiques qui, à un niveau d’analyse plus large, seraient insoupçonnables. ←22 | 23→Cette volonté de réduire les échelles d’analyse rapproche sa démarche méthodologique de celle de la micro-histoire.

Appréhender des relations familiales autres que des liens d’intérêt, d’autorité, celles qui ne découlent pas seulement d’impératifs d’ordre matériel, exige d’interroger minutieusement les sources disponibles. Les documents de l’état civil, les recensements, les contrats, toutes ces archives mettent en scène des individus qui sont soit simplement cités, soit présents ou comparants. Le cas échéant, leurs gestes, leurs actions sont décrites, leurs paroles sont rapportées ; parfois même il est précisé les raisons qui motivent leur présence ou leurs actes. Une lecture attentive et systématique des sources permet de recenser toute une série d’informations portant sur la nature des relations qu’entretiennent ces individus avec les autres membres de leur famille. En les resituant dans leur contexte familial, il est possible d’obtenir un faisceau d’indices qui permet d’approcher la réalité des relations intrafamiliales. Par exemple, la liste des comparants et leur ordre de présentation dans les contrats de mariage sont variables d’une famille à l’autre et évoluent dans le temps ; ils peuvent être considérés comme des marqueurs de l’emprise parentale.

Pour mener à bien ce travail d’enquête, il a semblé essentiel de focaliser l’analyse sur un nombre restreint d’individus et de familles et d’accumuler un maximum d’informations à leur sujet grâce au dépouillement méthodique des documents d’archive : seule cette connaissance précise des familles permet d’en reconstituer l’intimité. Par conséquent, pour pénétrer au cœur des relations familiales, le travail de recherche s’est concentré sur les familles qui ont vécu dans le village périgourdin de Saint-Léon-sur-l’Isle. En 1836, 1073 habitants y sont dénombrés, ce qui représente une population suffisamment élevée pour comprendre des comportements familiaux variés, tout en permettant une exploitation exhaustive des archives sans devoir recourir à des sondages. Le village est situé dans la vallée de l’Isle. Or les vallées des principales rivières qui traversent le département sont des zones primordiales en Dordogne : elles constituent les principales voies de circulation des hommes, des biens, des idées. Saint-Léon-sur-l’Isle est en outre un village de cultivateurs, ce qui est parfaitement représentatif de la structure socio-professionnelle du département, pays de petites cultures vivrières.

Une source a été particulièrement privilégiée : les actes notariés, provenant du village même et des études environnantes. Une attention particulière a été portée sur les actes relevant du droit familial, c’est-à-dire ←23 | 24→sur les testaments, les contrats de mariage et les documents relatifs aux successions. Tous ces documents sont analysés selon deux approches différentes. La première est une analyse de type sérielle, axée sur la comparaison des actes de même type entre eux. Elle permet de dégager des modèles de pratiques, des règles de comportement et de percevoir des évolutions. La seconde approche est plus « qualitative », envisageant la succession des actes produits par chaque famille ; elle plonge dans le particularisme et définit « au plus près » les caractéristiques des liens familiaux dégagées par l’analyse sérielle, à partir d’exemples concrets.

Après une courte présentation du cadre de l’étude et avant d’aborder les relations familiales proprement dites, un examen des différentes configurations familiales qui existent à Saint-Léon-sur-l’Isle s’impose comme un préalable nécessaire. Existe-il un modèle d’organisation familiale préférentiel ? D’après les documents consultés, les familles adoptent une configuration qui se rapproche de celle des familles souches. Cependant, à la différence de ces dernières, l’héritier n’est pas unique, le choix pouvant se porter sur plusieurs enfants, de préférence des fils. Dans la majorité des pratiques successorales observées, seuls certains enfants sont choisis pour hériter tandis que les autres sont exclus de la succession. Il est convenu que ces héritiers privilégiés cohabitent avec les parents. Sous le Code civil, au XIXe siècle, le recours au préciput fait perdurer ce schéma de reproduction. D’autres formes d’organisation familiale existent à Saint-Léon-sur-l’Isle, notamment des familles égalitaires et des familles plus communautaires, qui regroupent plusieurs germains mariés.

L’organisation familiale dominante affecte-t-elle la nature des relations familiales ? Compte tenu du poids de la figure paternelle, elle pourrait induire des liens de caractère construit et contraint. En effet, c’est au père qu’incombe la gestion du quotidien, des travaux agricoles comme du patrimoine. C’est à lui également qu’il revient de veiller au devenir de la famille : l’établissement des enfants, la perpétuation de l’exploitation, les conditions de fin de vie. Aussi les liens paraissent-ils hiérarchisés, aussi bien dans le couple qu’au sein de la fratrie. Par l’expression de la préférence paternelle, une inégalité s’instaure entre les enfants qui restent sur place et qui deviennent les garants de la transmission intergénérationnelle, et ceux qui doivent quitter la maison. Les relations entre les membres de la famille semblent donc se décliner principalement en termes de droit et de devoirs.

Comment cet ordre qui paraît fermement établi est-il accepté ? La contestation est-elle possible et comment se manifeste-t-elle? Elle n’est ←24 | 25→certes pas absente des actes étudiés. Elle est perceptible au moment des ruptures dans les cycles de vie : en fin de vie des parents ou à leur décès, à l’occasion des mariages des enfants. Elle s’exprime avec plus d’âpreté à la faveur des lois révolutionnaires. Elle manifeste une remise en cause de l’autorité paternelle. Les frères et sœurs exclus de l’héritage réclament des suppléments de part, parfois avec virulence. Quand le ton se durcit, la violence est latente.

Malgré l’autoritarisme qui pèse sur les relations dans les familles, il existe des mécanismes de limitation des pouvoirs du père. Certains rapports apparaissent moins imposés que négociés. Ceci introduit un rééquilibrage dans les rapports intrafamiliaux. Pour ce qui est des rapports parentaux, dans les stratégies de reproduction, le choix de l’héritier paraît suivre une logique moins rigoureuse et intervient plus tardivement au cours du XIXe siècle. Les conditions de cohabitation s’assouplissent en faveur des enfants qui gagnent en autonomie. Dans le couple, la sujétion de l’épouse est tempérée par certaines clauses du contrat de mariage, par exemple par la société d’acquêts. Les marques de confiance et de sollicitude qui émaillent les contrats étudiés témoignent de la complémentarité et de la solidarité qui s’établit entre conjoints.

Qu’en est-il des relations plus intimes, des sentiments, de l’amour ? En dépit du caractère utilitariste des sources, est-il possible de repérer les manifestations de rapports moins matérialistes ? Ce peut être le souci du bien-être d’un conjoint, d’un vieux parent, d’une sœur esseulée, la volonté de transmettre une mémoire familiale, la libéralité de certaines décisions… Ce sont également des marques de reconnaissance ou d’affection explicites. Ainsi certains époux avouent apprécier la qualité des « services » rendus par leur conjoint. Ils se montrent attentifs au sort qui sera réservé à celui qui survivra. D’autres prévoient même des legs significatifs en sa faveur. D’autres encore laissent échapper des expressions qui désignent explicitement leurs sentiments : leur conjoint leur inspire une « forte amitié ».

Dans les relations intergénérationnelles se mêlent aussi intérêts et sentiments. Nicole Lemaître reconnaît que si les pères « choisissent l’héritier ou l’héritière, c’est peut-être, réalisme aidant, sur des critères de capacité mais aussi, probablement, d’affection31 ». Nul doute que celle-ci ←25 | 26→cimente les liens entre les parents et les enfants, les premiers cherchant à garantir l’équité et les seconds manifestant leur respect. Qu’en est-il au sein de la fratrie ? Les désaccords suscités par le partage des héritages se taisent au nom de la recherche de « l’union et de la concorde » familiales.


1 STEPHAN Bernard, Paysans : mémoires vives. Récits d’un monde disparu, 1900-2000, Paris, Éditions Autrement, 2006 (Mémoires,123), p. 38.

2 PARSONS Talcott, BALES Robert F., Family, Socialization and Interaction process, New Yock, The Free Press, 1955, cité par BAWIN-LEGROS Bernadette, Famille, mariage, divorce, Bruxelles, Édition Mardaga, 1995, p. 36.

3 DECHAUX Jean-Hughes, Sociologie de la famille contemporaine, Paris, La Découverte, 2009, p. 24.

4 SINGLY François de, Sociologie de la famille contemporaine, Paris, Armand Colin, 2010, p. 10-27.

5 SINGLY François de, « Un lien qui ne soit pas qu’une chaîne », dans SINGLY François de et MESURE Sylvie, Comprendre. Le lien familial, 2, 2001, p. 11-25.

6 BARRIERE-MAURISSON Agnès, « L’évolution des rôles masculin et féminin au sein de la famille », Comment va la famille ? Cahier français, Paris, La documentation Française, 2012, p. 28-29.

7 WEBER Florence, Le sang, le nom, le quotidien : une sociologie de la parenté pratique, La Courneuve, Aux lieux d’être, 2005 (Mondes contemporains).

8 DURKHEIM Emile, « La famille conjugale », cours de 1892, http://classiques.uqac.ca/classiques/Durkheim_emile/textes_3/textes_3_2/famille_conjugale.pdf

9 DELUMEAU Jean et ROCHE Daniel (éd), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Librairie Larousse, 1990, p. 11.

10 KNIBIELHER Yvonne et FOUQUET Catherine, Histoire des mères du Moyen Age à nos jours, Montalba, 1977.

11 LEBRUN François, La Vie conjugale sous l’Ancien régime, Paris, Armand Colin, 1975. SEGALEN Martine, Mari et femme dans la société paysanne, Paris, Flammarion, 1980.

12 BURGUIERE André, Le Mariage et l’Amour. En France, de la Renaissance à la Révolution, Paris, Éditions du Seuil, 2011.

13 DAUMAS Maurice, Le mariage amoureux. Histoire du lien conjugal sous l’Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 2004.

14 LE ROY LADURIE Emmanuel, « Système de la coutume. Structures familiales et coutumes d’héritage en France au XVIe siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 27, n°4-5, 1972, p. 825-846.

15 YVER Jacques, Égalité entre héritiers et exclusion des enfants dotés. Essai de géographie coutumière, Paris, Sirey, 1966.

16 FAUVE-CHAMOUX Antoinette, « Les structures familiales au royaume des familles-souches : Esparros », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 39, n° 3, 1984, p. 513-528. AUGUSTINS Georges, « Reproduction sociale et changement social : l’exemple des Baronnies », Revue française de sociologie, vol. 18, n°18-3, 1977, p. 464-484. BONNAIN Rolande, « Pratiques successorales dans les Pyrénées centrales (XVIIIe- XXe siècle) », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, t. 100, n°1, 1988, p. 357-371.

17 CLAVERIE Elisabeth et LAMAISON Pierre, L’impossible mariage. Violence et parenté en Gévaudan, 17e, 18e, 19e siècles, Paris, Hachette, 1982.

18 ZINK Anne, L’héritier de la maison. Géographie coutumière du Sud-Ouest de la France sous l’Ancien Régime, Paris, EDHESS, 1993.

19 PEYRONNET Jean-Claude, « Famille élargie ou famille nucléaire ? L’exemple du Limousin au début du XIXe siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 22, oct-déc 1975, p. 568-582. POITRINEAU Abel, « Institutions et pratiques successorales en Auvergne et en Limousin sous l’Ancien Régime », Études Rurales, n°110-111-112, avril-décembre 1988, p. 31-43.

20 BIRABEN Jean-Noël, « L’état des âmes de la paroisse de Montplaisant en 1644, et la liste des confessions pascales en 1651-1654 », Annales de démographie historique, 1970, p. 441-462.

21 AUGUSTINS Georges, art. cit.

22 DEROUET Bernard, « Le partage des frères. Héritage masculin et reproduction sociale en Franche-Comté aux XVIIIe et XIXe siècles », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 48, n°2, 1993, p. 453-473.

23 BARDET Jean-Pierre, « Préface » dans TREVISI Marion, Au cœur de la parenté. Oncles et tantes dans la France des Lumières, Paris, PUPS, 2008, p. 7.

24 ROSENTAL Paul-André, « Les liens familiaux, forme historique ? », Annales de démographie historique, n° 2, 2000, p. 49-81.

25 FONTAINE Laurence, « Ceux qui partent et ceux qui restent », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 105, n°1, 1994, p. 29-36.

26 ARIES Philippe, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Seuil, 1973.

27 FLANDRIN Jean-Louis, Les Amours Paysannes (XVIe-XIXe siècle), Paris, Gallimard, 1975 (Collection Archives).

28 SEGALEN Martine, op. cit.

29 MOUYSSET Sylvie, « De mémoire, d’action et d’amour : les relations hommes/femmes dans les écrits du for privé français au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, n°3, 2009, p. 393-408.

30 FONTAINE Laurence, « Droit et stratégies : la reproduction des systèmes familiaux dans le Haut-Dauphiné (XVIIe-XVIIIe siècles) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 47, n°6, 1992, p. 1259-1277.

31 LEMAITRE Nicole, Le Scribe et le Mage. Notaires & société rurale en Bas-Limousin aux XVIe et XVIIe siècles, Ussel, Musée du Pays d’Ussel, 2000, p. 100.

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Saint-Léon-sur-l’Isle, un village de Dordogne

« Dans une société paysanne donnée, il semble y avoir une interdépendance et une articulation profondes entre la nature du système familial et les autres aspects du contexte social, démographique ou économique propres à cette société donnée, à un moment donné » écrit Bernard Derouet32 qui insiste sur l’importance du système agraire et du « rapport à la terre ». Le système familial lui-même induit des relations familiales particulières. Aussi est-il fondamental de présenter les déterminants géographiques, économiques et sociaux qui sont spécifiques au village et plus généralement à la Dordogne et qui sont susceptibles d’avoir un impact sur les relations familiales et leur évolution.

Au bord de l’Isle

En 1835, en réponse au questionnaire de Cyprien Brard, le maire Pierre Alexis Reynaud décrit Saint-Léon-sur-l’Isle de la manière suivante : « le centre de la commune est en plaine, et les deux autres parties sur les coteaux ou montagnes. La commune est arrosée par la rivière de l’Isle qui la divise en deux parties à peu près égales33 ». Le village s’étend en effet dans le fond et les bords de la vallée de l’Isle, à 22 km à l’ouest de Périgueux, dans la partie centrale du département de la Dordogne, au nord-est du bassin aquitain.

Le département de la Dordogne, qui est le troisième département le plus étendu de France, offre des paysages variés. En l’an X, le secrétaire général de la préfécture, Delfau, le présente comme « un pays très montueux. Ses vallons sont généralement étroits et peu fertiles. Si l’on ←27 | 28→excepte ceux de la Dordogne et des rivières principales qui l’arrosent, les autres ne sont que des gorges extrêmement resserrées […]. Les différentes chaînes de monticules qui coupent ce département dans tous les sens, sont assez souvent couvertes de vignes et de bois ; mais plusieurs aussi sont absolument nues et ne présentent que des rocs et des terres arides34. »

Carte 1 : « Carte administrative du département de la Dordogne » - 1790 (collection privée).

Au sein de cette « mosaïque périgourdine35 », Michel Genty36 distingue sept ensembles aux caractéristiques physiques homogènes : les hautes collines et vallées du Périgord Noir, à l’épais couvert sylvestre, au sud-est du département, les plateaux du Périgord Blanc au nord-ouest, propices à la culture céréalière, les petits causses périgourdins, éparpillés au nord-est et sud-est du département, les plateaux et gorges du Périgord vert, plus humides, les collines boisées de la Double et du Landais, les coteaux du Bergeracois qui bordent la fertile vallée de la rivière de la Dordogne, enfin les coteaux et vallées du Périgord central, de part et d’autre de la vallée de l’Isle, autour de Périgueux. C’est dans ce dernier ensemble géographique qu’est situé le village de Saint-Léon-sur-l’Isle. Le plateau calcaire crayeux y est entaillé par des vallées sèches. Celles-ci sont propices aux cultures, qui trouent le manteau forestier. Les coteaux et le fond de la vallée de l’Isle offrent également des terrains faciles à cultiver.

La rivière de l’Isle fait partie du riche réseau hydraulique qui caractérise le département : « il est peu de départements aussi bien arrosés que la Dordogne et il n’en est point où les eaux soient mieux distribuées37 ». En effet, quatre rivières principales structurent l’espace départemental à des distances presque égales : l’Isle, la Dronne, la Vézère et la rivière Dordogne. Elles prennent leurs sources dans le Massif Central et coulent en direction de l’ouest et du sud-ouest vers l’Atlantique. L’Isle suit un parcours orienté du nord-est au sud-ouest à travers tout le département, arrosant notamment la ville de Périgueux et plus particulièrement Saint-Astier, ←28 | 29→Saint-Léon-sur-l’Isle et Neuvic. Elle se jette dans la Dordogne à Libourne, dans le département de la Gironde. Elle n’est que partiellement navigable et il faut attendre les grands aménagements du XVIIIe siècle et surtout du début du XIXe siècle pour que la navigation soit possible jusque Mussidan puis jusque Périgueux. C’est la rivière Dordogne qui est l’axe majeur de communication du département. La navigation est possible 6 à 8 mois par an puis presque toute l’année à partir de Limeuil après les travaux des années 1830. Elle s’étire sur 472 km de long et se jette, en Gironde, au Bec d’Ambès, dans la Garonne qui prend alors le nom de Gironde.

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Une autre caractéristique du département est l’importance de son manteau forestier qui couvre, d’après l’annuaire statistique de l’an XII, le tiers de sa superficie38. Les bois sont composés principalement de chênes et de châtaigniers. Le couvert forestier est particulièrement remarquable dans le Sarladais, la Double et le Landais. Hormis ces trois régions, les bois sont encore assez denses dans la Bessède, au sud-est de l’arrondissement de Bergerac, près de Périgueux (notamment la forêt Barade), et au nord de l’arrondissement de Nontron. Ailleurs, comme à Saint-Léon, les bois sont certes nombreux, mais « ils ne se présentent qu’en ténements discontinus, morcelés, entremêlés avec les cultures39 ». Les parcelles boisées sont en effet dispersées, ce qui a pour conséquence une « forte interpénétration entre domaine forestier et terres cultivables40 ».

Le centre bourg de Saint-Léon est situé en vallée, dans un méandre de la rivière, sur sa rive sud. Les hameaux sont nombreux et s’éparpillent de part et d’autre de l’Isle, près de la rivière ou sur les coteaux. Sur la rive nord, le long de l’Isle, sont situés le hameau de Beauséjour et les villages des Bureloux et des Meuniers. Sur les hauteurs se trouvent Maleterre, les Auzeloux, Guibaudie, la Croixpeyre, Grassat, Saumonie et Mithoque. Sur l’autre versant, du nord au sud, sont perchés au sommet des collines Puypinsou, la Valade, Angunant et Guillassou. La route royale de Périgueux à Bordeaux traverse la commune sur la rive sud de la vallée de l’Isle. Au total, le village s’étend sur une superficie de 1 478 ha. Il est limitrophe aux communes de Saint-Astier au nord-est, Grignols au sud-est, Neuvic au sud-ouest et Saint-Germain-du-Salembre au nord-ouest.

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Carte 2 : Saint-Léon-sur-l’Isle - plan d’assemblage du cadastre napoléonien - 1808 (les noms des hameaux ont été ajoutés). (ADD, 3 P 3/4957).

Le cadre administratif et judiciaire

Saint-Léon prend les noms de Saint-Léon de Grignols en Périgord sous l’Ancien Régime, Saint-Léon ou Saint-Léon-sur-l’Isle entre 1790 et 1793, Léon-sur-l’Isle pendant une courte période, à partir de prairial an II et jusqu’en brumaire an III, Saint-Léon de Grignols jusqu’en 1813, enfin Saint-Léon-sur-l’Isle à partir de cette date.

Le village fait partie de l’élection et de la subdélégation de Périgueux, sous l’Ancien régime, puis du district, enfin de l’arrondissement de Périgueux. Le Périgord, pays d’élection, est partagé en deux élections41 : au nord, celle de Périgueux et au sud, celle de Sarlat. Il dépend de la généralité ←31 | 32→de Bordeaux, dans la province de la Guyenne, qui comprend, à la fin du XVIIIe siècle, le Bordelais, le Périgord, l’Agenais, le Bazadais et le Condomois. Il est partagé en six subdélégations (Périgueux, Bergerac, Sarlat, Ribérac, Montpont et Thiviers) qui ne coïncident pas avec les ressorts des élections.

Dans le domaine judiciaire, le Périgord compte les trois sénéchaussées de Périgueux, Sarlat et Bergerac. Elles sont placées sous la compétence du Parlement de Bordeaux. Celui-ci, créé en 1462, s’étend sur « la Guienne propre ou le pays Bordelois, la Saintonge, le Limosin, le Périgord, l’Agénois, le Condomois, le Bazadois, le pays des Landes & le pays de Labourd42 ». Les sénéchaussées sont chargées de juger en première instance, les jugements en appel étant rendus par le parlement de Bordeaux. À partir de 1552, des tribunaux intermédiaires, les présidiaux, sont créés pour décharger les parlements des affaires de moindre importance et pour réduire la longueur des procès. Le présidial de Périgueux est établi en 1552, celui de Sarlat en 164143. Saint-Léon relève de la juridiction locale de Grignols, dépendant de la sénéchaussée de Périgueux. Sous l’Ancien Régime, la rente est due au seigneur du lieu, le comte de Talleyrand Périgord, de Grignols, et la dîme au chapitre de Saint-Astier.

À partir du décret du 26 janvier 1790 est créé le département du Périgord qui devient un mois plus tard le département de la Dordogne. Cette nouvelle unité administrative succède au Périgord dans des limites territoriales quasiment identiques. Il recouvre en effet l’ancien comté du Périgord, une petite partie du Limousin et quelques communes de l’Angoumois et de la Saintonge.

L’administration civile du nouveau département est, dans un premier temps, assurée par l’intermédiaire de 9 districts qui rassemblent 72 cantons et 698 « communautés paroissiales ». La Constitution de l’an VIII instaure une autre hiérarchie administrative par la mise en place d’un préfet, établi à Périgueux, et la création de 5 arrondissements à Périgueux, Sarlat, Bergerac, Nontron et Ribérac. Le nombre de cantons est ramené à 47 et en 1801, le département compte 642 communes. Dès 1790, Saint-Léon est compris dans le canton de Saint-Astier, puis de Grignols de ←32 | 33→1801 à 1829, enfin à nouveau de Saint-Astier jusqu’à nos jours. Au niveau juridictionnel, Saint-Léon est situé dans le ressort de la justice de paix de Saint-Astier, dans le district de Périgueux.

La population de Saint-Léon

En 1774, le village compte 309 feux44, ce qui correspond à 1 390 personnes en utilisant un rapport habitants/feu de 4,5 personnes. Malgré leur problème de fiabilité, les données statistiques disponibles attestent que la population de Saint-Léon a connu une incontestable progression jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Ensuite l’orientation générale est celle d’une stagnation, voire d’une diminution de la population. C’est la tendance observée pour l’ensemble du Périgord qui apparaît comme faiblement peuplé au XVIIIe siècle. Cette baisse serait imputable à la persistance des crises démographiques et au mouvement migratoire de la population attirée vers Bordeaux.

Au début du XIXe siècle, les guerres révolutionnaires et impériales opèrent leurs ponctions dans la population. Puis, après l’Empire et pendant la première moitié du XIXe siècle, le département connaît une forte croissance démographique : 409 475 habitants y sont recensés en 1801 et 505 789 en 1851, soit une croissance annuelle moyenne de 4,2 ‰. La natalité, qui reste élevée sur la période, est cependant partiellement compensée par une forte mortalité, accrue lors des périodes épidémiques liées à la variole en 1825-1826 et au choléra en 1831. Aussi la croissance du département est-elle moins forte que celle de l’ensemble de la France qui, entre 1816 et 1846, atteint 5,56 ‰ par an45. À Saint-Léon, le taux de croissance annuel est moindre et s’établit à 3,72 ‰ entre 1820 et 1841. Cette année-là, la population atteint 1 093 habitants, son maximum.

Puis s’amorce un mouvement de décroissance de la population. Saint-Léon subit le déclin de la population rurale qui caractérise l’évolution démographique française pendant la seconde moitié du XIXe ←33 | 34→siècle46 et qui est également sensible au niveau départemental. Après le pic de 1851, la population périgourdine n’a pas cessé de diminuer jusqu’à nos jours, connaissant une accélération de l’émigration vers les pôles d’attraction urbains et industriels de l’Aquitaine et du nord de la France.

Saint-Léon est localisé le long de l’Isle, dans l’une de ces vallées qui, en Dordogne, constituent des zones de peuplement privilégiées. Le Périgord est en effet une région où les densités de population sont fortement variables : les aires de plus fortes densités sont situées dans les vallées, plus riches, mieux cultivées, tandis que les grandes masses forestières déterminent quasiment des « déserts humains ». En conséquence, la densité de la population est de 46,2 habitants au kilomètre carré en 1806, ce qui est loin de la moyenne nationale (53,9 hab./km2). Même au moment du « plein » démographique, la densité du département reste en deçà de la moyenne nationale : elle s’établit à 55,8 hab./km2 en 1851 contre 67,5 hab./km2 pour la France. Les principaux centres urbains se situent donc en vallée. Saint-Léon est limitrophe aux communes de Saint-Astier et de Neuvic qui comptent respectivement 2 263 et 1 999 habitants en 1806 ; il est distant de 22 km de Périgueux, où vivent 6 306 personnes à cette même époque.

Mais la population périgourdine n’en reste pas moins essentiellement rurale. En 1806, la population urbaine (habitants des communes de plus de 2 000 habitants) représente 4,8 % de la population du département, ce qui est trois fois moins que la moyenne nationale qui s’établit à 17,5 %47. Delfau, dans l’annuaire de la Dordogne de l’an XII, écrit qu’il n’y a que trois villes dignes de ce nom : Périgueux, Bergerac et Sarlat, auxquelles s’ajoutent trois bourgs dont la population agglomérée dépasse 2 000 habitants : Montignac, Terrasson et Belvès48. Malgré l’accélération de l’urbanisation, la population demeure très rurale en 1891 : 85,9 % de la population du département vit à ce moment-là dans une commune de moins de 2 000 habitants, alors que ce taux s’établit à 62,4 % pour l’ensemble de la France en 1890. Le mouvement de croissance urbaine que connaît le XIXe siècle ne concerne pas les trois principales villes du département ←34 | 35→de la même manière. C’est Périgueux, devenue préfecture, qui bénéficie de la croissance démographique la plus dynamique : la ville compte 6 306 habitants en 1806, 12 187 habitants en 1841, 19 140 habitants en 1861 et 31 313 habitants en 1896.

Saint-Léon est composé d’un centre-bourg et de plusieurs hameaux ou écarts qui s’étalent en plaine ou se perchent sur les hauteurs qui surplombent la rivière. Le bourg et le village des Meuniers, situés de part et d’autre de l’Isle, dans la vallée, sont les deux principaux lieux où se concentre la population : 36 % des personnes y vivent en 1841. Sur les côteaux, les hameaux les plus importants sont Angunant (98 personnes), Guillassou, Mithoque et Saumonie (entre 58 et 56 personnes), Guibaudie et les Auzeloux (respectivement 46 et 41 habitants). Les autres écarts sont nettement plus petits et certains même ne sont constitués que d’une ou deux maisons d’habitation entourées de bâtiments à vocation agricole (granges, étables). Par exemple, d’après le recensement de 1841, une seule famille habite au lieu-dit Le Bos Piquat, non loin de Guillassou : Léonard Labrue vit là avec Jeanne Georges, son épouse, Marie, Marie Simone appelée Simonette, et Jean, leurs enfants, Simonette Colinet, sa belle-mère et quatre enfants « mis en nourrice » que l’assistance publique leur a confiés.

La population de Saint-Léon-sur-l’Isle aux XVIIIe et XIXe siècles présente les caractères démographiques des régions rurales méridionales de la France. Dans un premier temps, la croissance du nombre d’habitants est soutenue par un net excédent naturel positif pendant la première moitié du XVIIIe siècle. Ensuite, la natalité amorce une baisse tendancielle jusqu’à la fin du XIXe siècle, selon deux phases avec un point d’inflexion dans les années 1820. La mortalité reste à un niveau élevé sur toute la période ; cependant, malgré deux périodes de crise (la première entre 1790 et 1795 et la seconde entre 1834 et 185549), la tendance est à la baisse à partir ←35 | 36→de 1760, sans toutefois permettre de compenser la baisse de la natalité. Incontestablement, la mortalité infantile recule sur toute la période50.

Les familles de Saint-Léon : le temps des mariages

Comme à l’échelle nationale51, la nuptialité à Saint-Léon, sur la période considérée, est caractérisée par son niveau élevé, comme le prouvent la fréquence du célibat définitif et des âges au premier mariage tardifs. Entre l’an II et 1839, 10,5 % des hommes et 13,3 % des femmes décédés à 50 ans et plus sont restés célibataires. Ce sont, cependant, des proportions plus importantes que celles calculées pour la France entière52. Mais le taux de célibat est variable selon les régions : il est un peu plus élevé dans le midi de la France. Cela peut être lié à des pratiques successorales qui, en écartant les cadets de l’héritage, favorisent l’augmentation du célibat53. Quant à l’âge moyen au premier mariage, il est élevé pour les hommes : à la fin du XVIIIe siècle, il dépasse 29 ans alors que la moyenne nationale est de 27 - 28 ans54. Il s’établit en moyenne à 27,7 ans pendant la première partie du XIXe siècle, malgré une baisse dans les années 1810 (26,2 ans) qui est traditionnellement attribuée aux mariages hâtés dans l’espoir d’échapper à la conscription. Les femmes se marient en moyenne à 25,6 ans, ce qui est conforme aux évaluations faites pour la région Aquitaine55 ←36 | 37→et plus généralement pour la partie méridionale de la France, où les âges au mariage sont moins élevés que dans la partie septentrionale.

L’homogamie tant géographique que socioprofessionnelle a été largement démontrée pour les sociétés rurales de l’Ancien Régime. Les mariés de Saint-Léon ne dérogent pas à cette règle. Les époux et les épouses demeurent dans près de 90 % des cas à Saint-Léon ou dans des paroisses ou communes limitrophes (Saint-Astier, Neuvic, Grignols (Bruc) et Saint-Germain-du-Salembre). La proximité géographique est donc un critère essentiel dans le choix du conjoint. On se marie avec une personne que l’on a rencontrée près de chez soi. À Saint-Léon même, les futurs époux habitent souvent dans le même écart : sur 23 hommes demeurant à Angunant, 7 projettent d’épouser une fille qui habite également à Angunant, 21 sur 52 pour ceux qui habitent au village des Meuniers, 18 sur 53 pour les garçons du bourg. Le rapprochement géographique favorise les rencontres. C’est particulièrement vrai pour les filles en domesticité : sur les 17 filles déclarées servantes ou domestiques, 12 rencontrent leurs futurs conjoints dans la commune de leur lieu de travail. Ainsi Catherine Grand, originaire de Mithoque, village de Saint-Léon, et employée comme « fille de service56 » depuis 7 ans chez la veuve Nauvillas à Neuvic, finit-elle par épouser le fils, Jean Nauvillas, en 1815.

L’habitude est cependant plus généralement de se marier dans le même milieu social ou professionnel, ce qu’ont respecté les membres de la famille Reynaud. Les Reynaud comptent parmi les notables de Saint-Léon-sur-l’Isle. Pierre Reynaud est le notaire du bourg. Son père, Jean, était également notaire. Son oncle, Pierre Reynaud, était huissier. Sa sœur s’est mariée avec Jean Albin qui est huissier impérial établi à Saint-Astier. Rose, sa fille, se marie avec Jean Collas, adjoint au maire de la commune de Valléreuil en 1813. Son fils Pierre Alexis devient le maire de Saint-Léon à partir de 1831.

Les unions célébrées à Saint-Léon entre 1780 et 1839 n’ont généralement pas soulevé « d’empêchement ni civil ni canonique ». Entre 1780 et 1792, seulement deux dispenses pour consanguinité sont signalées ; l’une concerne un empêchement pour consanguinité qui n’a été ←37 | 38→découvert qu’en 1782, alors que le mariage avait été célébré en 1774 après publication des bans. L’évêque accorde la dispense considérant la bonne foi des mariés. En 1828, Sicaire Gay dit Fillol et Anne Gay se marient avec dispense57 en raison d’un empêchement dirimant du deuxième degré de consanguinité (ils sont cousins germains par leurs pères). Deux autres mariages entre cousins germains ont été célébrés : celui de Jean Doche et Magdeleine Petit, mariés le 23 novembre 1813, et celui de Jean Couzille et Pétronille Salesse, mariés le 5 février 1823. Quant à Jean Gasquet, il épouse en secondes noces sa nièce par alliance.

Par ailleurs, il existe quelques mariages remarquables, qui unissent des frères d’une famille avec des sœurs d’une autre famille, parfois le même jour, comme les frères Guillaume et Gabriel Doche qui se marient respectivement avec les sœurs Anne et Jeanne Petit le 25 février 1813. Ce redoublement d’alliance concerne 16 familles liées de cette manière.

Cas exceptionnel, un seul mariage est rompu par divorce : celui d’André Bonnet avec Jeanne Quintinaud. Ces derniers se marient le 3 pluviôse an II. Tous les deux habitent au bourg de Saint-Léon et ont le même âge, 19 ans. Le 9 germinal de l’an V intervient un jugement au tribunal civil du département, qui prononce leur divorce. Le motif du divorce n’est pas précisé sur l’acte d’état civil ; celui-ci est sans doute à mettre en relation avec la déclaration de Jeanne sur l’acte de naissance de sa fille Thoinette née le 9 vendémiaire an V, soit 6 mois avant le jugement de divorce : « ledit Bonnet son mary étant absent du pays, qu’il étoit en qualité de volontaire au service de la république et aux armées des costes de Brest depuis deux ans et demi en ça, qu’elle serait devenuë enceinte pendant son absence et depuis le départ dudit son mary et environ dix sept mois après sondit départ, des œuvres du citoyen Jean Gay dit Jeantout, gendre de feu André Lafont, habitant dudit présent chef lieu58 ». Chacun des divorcés se remarie : André le 20 vendémiaire de l’an VII et Jeanne le 23 novembre 1806. Notons que l’enfant adultérine prend le nom de son père légal et qu’elle participe, à la mort de ce dernier, au partage de ses biens, au même titre que ses demi-frères et sœurs.

Les célébrations nuptiales ont lieu de préférence à certaines périodes de l’année, en fonction du calendrier liturgique et des contraintes agricoles. ←38 | 39→Les temps clos (périodes de l’Avent et du Carême) sont respectés, ce qui interdit les mariages en décembre ou en avril, voire en mars qui, selon les années, peut être également un temps de Carême. La période de prédilection est le mois de février, pendant lequel un peu plus d’un mariage sur deux est célébré sous l’Ancien Régime. Peu de mariages sont enregistrés entre juin et août, pendant la saison des travaux agricoles.

La Révolution introduit pour quelques temps des changements dans cette répartition des mariages qui est caractéristique de l’époque moderne. Avril et décembre ne constituent plus des périodes strictement interdites. Mais quelle que soit la période considérée, janvier et février sont les mois privilégiés pour les célébrations nuptiales. Ces festivités coïncident avec la saison où les travaux agricoles sont réduits et avec l’époque où l’on tue le cochon.

La survenue des enfants : la géométrie des familles

La fécondité de femmes de Saint-Léon âgées de 20 à 25 ans est en moyenne de 390,3 ‰59, ce qui est plus élevé que le taux de 358 ‰ présenté par Louis Henry dans son étude sur la fécondité du Sud-Ouest60 pour le groupe comprenant Saint-Paul-la Roche en Dordogne et calculé entre 1770 et 1819. Il reste cependant nettement inférieur aux taux de la France septentrionale, qui se situe pour le même groupe d’âge aux alentours de 500 ‰.

Le nombre moyen d’enfants dans les familles complètes, c’est-à-dire dans les familles sans rupture d’union anticipée61 est de 6 enfants si la mère se marie entre 20 et 24 ans et de moins de 5 enfants si le mariage a lieu entre 25 et 29 ans. Mais dans les familles achevées, ayant atteint un nombre définitif d’enfants soit en raison de l’âge de la mère (familles complètes), soit par rupture d’union, le nombre d’enfants est seulement en ←39 | 40→moyenne de 3,2 enfants, bien moins que dans les familles complètes. L’âge à la dernière maternité (dans les familles complètes) se situe entre 36,4 ans et 39,4 ans en fonction de l’âge au mariage de la mère. Les familles sans enfants se trouvent en proportion non négligeable de 18,6 % sur 172 familles achevées.

Il y a peu de conceptions prénuptiales par rapport à d’autres régions françaises, ce qui pourrait indiquer un contrôle efficace exercé par les familles. Les naissances illégitimes ne sont pas fréquentes à Saint-Léon d’après les données de l’état civil. Elles représentent entre 0,8 % et 3,4 % des naissances selon les années, alors que, pour la France entière, leur fréquence double sur le XIXe siècle : de 4,4 % dans les années 1800, elle dépasse 7 % dès les années 183062. Le contrôle social n’est pourtant pas parfait à Saint-Léon, comme le prouve le cas d’adultère de Jeanne Quintinaud. Le 12 germinal de l’an VIII, Reymond Maze, cultivateur aux Meuniers, déclare que sa fille Léonarde a accouché d’un garçon né des œuvres de Jean Donzac, également des Meuniers. Catherine Seyrat met au monde une fille Jeanne le 28 juin 1820, de père inconnu, puis se marie le 25 septembre 1820 avec Guillaume Bertras, habitant à Manzac : mariage de convenance ou de réparation ? Dès le 1er octobre 1820, Guillaume reconnaît Jeanne pour sa fille légitime.

Jean, Pierre, Sicaire ou Marie, Jeanne, Marguerite… certains prénoms recueillent une faveur particulière des parents. Comme observé dans d’autres régions françaises à la même époque63, le stock des prénoms utilisés est limité. Six prénoms concentrent les deux tiers des attributions pour les garçons et en particulier Jean, qui est le prénom le plus usité , est donné à 30,3 % des garçons. Pour les filles, la concentration est plus importante, puisque 5 prénoms désignent 76,5 % des filles. Le prénom n’est donc pas choisi pour identifier l’individu. Jean Gay et Léonarde Laforest, mariés en 1785, ont 9 enfants : 3 garçons appelés André, 4 garçons appelés Sicaire et 2 filles, Gabrielle et Charlotte. Le prénom sert plutôt à insérer l’enfant dans les lignées familiales tant maternelles que paternelles64. À Saint-Léon, ←40 | 41→d’après les registres paroissiaux65, le baptême intervient entre un et trois jours après la naissance et le prénom est systématiquement celui du parrain ou de la marraine. Le mode d’attribution du prénom est donc lié au choix du parrain et de la marraine qui sont désignés alternativement dans les lignées paternelles et maternelles.

Agnès Fine démontre qu’en pays de Sault, les prénoms sont des marqueurs familiaux : ils sont le signe de l’appartenance au groupe familial et de la position des individus dans le système de transmission des biens. Dans ces familles souches, le grand-père donne son prénom à son petit-fils héritier de ses biens66. Mais, dans les familles de Saint-Léon, les critères de choix entre membres des lignées paternelle et maternelle ne sont pas manifestes ; tout au plus faut-il noter l’équilibre entre les parrains issus de la famille du père et de celle de la mère et la place privilégiée réservée aux grands-parents. Cependant, la transmission du prénom des grands-parents est loin d’être systématique.

Du fait de la grande fréquence de certains prénoms, les homonymes sont nombreux. L’identification des individus est complétée par le recours au surnom, le « chaffre ». Par exemple, Jean Gasquet a deux fils appelés tous deux Jean. Le second a pour surnom « Petit Jean ». Le fils de Jean Gasquet aîné est appelé « neveu » ou « Grand Jean ». Le nom de famille de la mère peut parfois servir de surnom. Jean Maze, fils aîné de Jean Maze et de Sicarie Faure, est dit « Faure » ou « Faurillou » dans les actes notariés. Les chaffres sont transmissibles. Arnaud Bonnet dit Cranilière est le fils de Pierre Bonnet également appelé Cranilière sur son acte de décès. Dans d’autres cas, il s’agit de diminutifs : Toinette pour Antoinette, Pétronille pour Peyronne, Jeanet ou Jeantou pour Jean, Guillou pour Guillaume, Pierou pour Pierre, Gabriellou pour Gabriel… Pétronille Tamarelle, la veille de son mariage avec Sicaire Landrodie, modifie son contrat de mariage passé 12 jours plus tôt car « à la vue de son acte de naissance, elle s’est convaincue que son prénom était Anne au lieu de Pétronille67 ».

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Les familles en ménage

Les relations au sein de la famille sont largement dépendantes de la taille et de la structure familiale. Il est donc primordial d’avoir un aperçu de la famille à Saint-Léon-sur-l’Isle.

En 1836, d’après le recensement, les ménages regroupent en moyenne 4,3 personnes apparentées. 41 ménages sur 242 comprennent également d’autres co-résidents « étrangers », principalement des domestiques, filles de service ou ouvriers agricoles.

Conformément aux résultats des études entreprises par Peter Laslett qui ont démontré une prédominance de la famille de taille réduite en Occident, les ménages simples, comprenant un seul noyau conjugal, sont majoritaires : 57,9 % des ménages installés sur la commune de Saint-Léon sont composés d’un ou de deux parents avec leurs enfants, ou d’un couple sans enfant. Mais, bien que cette structure nucléaire soit prépondérante, les ménages à structures plus complexes sont nombreux : les ménages élargis à un ascendant ou à un autre parent et les ménages complexes à plusieurs noyaux conjugaux représentent ensemble 31,8 % des ménages en 1836. La composition des ménages à Saint-Léon illustre bien le fait que la Dordogne compte parmi ces régions méridionales françaises où les structures familiales complexes se trouvent en proportion suffisamment importante pour remettre en cause la primauté du modèle de la famille conjugale. Rapportés à la population totale du village, déduction faite des personnes étrangères aux familles, les ménages complexes rassemblent une large portion des habitants (44,7 %).

De la liste des ménages qui vivent à Saint-Léon au moment des recensements de 1836, 1841 et 1846, se dégage une configuration familiale préférentielle qui est celle de la cohabitation intergénérationnelle : les ménages multiples sont composés principalement de couples qui accueillent leurs enfants mariés et les familles élargies sont majoritairement celles des enfants mariés vivant avec un parent veuf. En 1836, les veufs et les veuves ne vivent généralement pas seuls : soit ils élèvent leurs enfants encore jeunes, soit ils vivent avec la famille d’un de leurs enfants. L’aïeul est souvent présenté en tant que chef de ménage. Globalement, il y a donc une nette préférence pour le modèle familial suivant : les parents veufs ou mariés, accueillent dans leur ménage leurs enfants mariés, des fils de préférence. Le nombre de personnes vivant alors « à même pot et à même feu » est bien plus élevé que dans les autres ménages. Cas extrême, le ←42 | 43→ménage de Jean Vergnaud regroupe en 1836 12 personnes apparentées : en sa compagnie, dans sa maison de Guibaudie, vivent son épouse, son fils Martial, l’épouse de ce dernier et leurs 6 enfants, et son fils plus jeune Sicaire avec sa femme (les deux enfants de ces derniers sont décédés en 1834).

Les ménages multiples comprennent à la fois le couple des parents et celui des enfants mariés ; ils accueillent également les enfants restés célibataires dans 19 ménages sur 29 en 1836. La cohabitation entre frères et sœurs s’observe en outre dans 4 ménages sans noyau conjugal. Les chefs de ces ménages sont âgés en moyenne de 45,5 ans à cette date. Ce sont donc des frères et sœurs restés célibataires, qui ne se marieront probablement plus. Quelques frères mariés vivent ensemble, mais ce cas de figure reste marginal. Un seul ménage rassemble un frère et une sœur avec leurs conjoints et enfants respectifs, celui de la famille Gay : la mère, Jeanne Teyssandier veuve Gay, se présente comme le chef d’un ménage où vivent son fils Sicaire Gay, avec sa femme et leurs 3 enfants, et sa fille Anne Gay, avec son mari.

La présence des fils ou des filles auprès des personnes âgées de plus de 60 ans est notable : 83,8 % de ces personnes (veuves ou mariées) vivent avec un de leurs enfants. Cela atteste la prise en charge des parents vieillissants par les enfants. La cohabitation avec le frère ou la sœur ne cesse pas toujours après le mariage. Evidemment très élevée avant 20 ans, elle devient moins fréquente ensuite, sans pourtant disparaître aux âges plus avancés. Entre 30 et 50 ans, plus d’une personne sur cinq vit avec un frère ou une sœur. Ces chiffres signent la présence continue des frères et sœurs. Le grand-père ou la grand-mère est une figure familière pour les enfants. En effet, près d’un tiers des enfants âgés de moins de 20 ans connaît au moins un grand-parent. La relation entre les grands-parents et les petits-enfants est bien établie : près de la moitié des personnes de plus de 60 ans, mariées ou veuves, vivent avec des petits-enfants. Les oncles et tantes sont également des membres habituels de l’entourage des 0-19 ans ; les neveux et nièces comme les cousins et cousines ont une présence plus discrète.

Les ménages changent de composition avec le temps. Pendant le cycle de vie des familles, ils passent d’une configuration de type nucléaire simple à une autre de type élargi, voire polynucléaire. Au début de son mariage, Barthélémi Reveillas vit avec son épouse chez ses parents, comme il s’y est engagé dans son contrat de mariage de 1803. En 1836, ←43 | 44→il déclare à l’agent de recensement habiter avec son épouse et deux de ses enfants qui ne sont pas mariés, Jeanne et Pierre. Cinq ans plus tard, le ménage accueille un petit-enfant, Joseph. En 1846, il s’est élargi à la famille fondée par Pierre, le fils, qui est désormais marié et lui-même père d’un enfant, Martial.

Les activités de Saint-Léon et de la Dordogne : portrait économique et social

Au XVIIIe comme au XIXe siècle, l’économie périgourdine est largement basée sur l’agriculture. Les productions sont essentiellement destinées à la consommation locale, à l’exception du porc et surtout du vin qui sont les principales denrées exportées hors du département. Le secteur secondaire est peu développé : le département reste à l’écart de l’essor industriel. Cette économie atonique souffre de faiblesses structurelles : pesanteur du passé, faiblesse des investissements, inadaptation de la structure foncière, sous-développement des voies de communication. L’impression générale que dégage ce tableau est celle de la pauvreté.

Le poids de l’agriculture

L’économie du village est principalement liée au monde rural. L’agriculture y est donc l’activité dominante. Sa situation aux bords de l’Isle et sur les coteaux offre une grande variété de terrains : coteaux propices à la vigne, champs et prés en plaine, bois et terrains arides de bruyères sur les hauteurs des collines. En 1769 « le bled y fait le principal objet. Il s’y fait assé de vin, peu de bois et de prés mais tout est de bonne qualité68 ». Sont cultivés le froment, le seigle, la méture ou méteil (mélange de froment et de seigle), le sarrazin, l’avoine et le maïs. Dans tout le département il y a du maïs, appelé bled d’Espagne, qui occupe la superficie la plus importante des terres cultivées. Apparu en Périgord à la fin du XVIIe ←44 | 45→siècle, cette céréale est appréciée pour son rendement, qui est supérieur à celui du blé, et pour le fourrage que fournissent les tiges et les feuilles séchées. Les paysans cultivent également pour leur propre consommation ou usage des légumineuses comme les lentilles, les haricots, les pois ou les jarosses (servant de fourrage). Dans la maison d’Etienne et de Pierre Loizeau, père et fils, inventoriée69 après leurs décès le 30 vendémiaire de l’an X, sont stockés au grenier, outre les semences en bled froment et méture, des fèves et des pois blancs et verts. Dans une autre pièce, se trouve un tas de pommes de terre représentant environ l’équivalent de trois sacs. La culture de la pomme de terre n’est à l’évidence pas inconnue en Dordogne, mais elle peine à se développer.

Ce qui est produit est destiné à être consommé sur place, à Saint-Léon comme à l’échelle régionale : le Périgord est un pays de polyculture vivrière qui se maintient à grand-peine à la limite de l’autosuffisance. En l’an IX, le marquis de Fayolle constate que « si, dans les bonnes années, le pays peut trouver sa nourriture sur son propre territoire, dans les années médiocres et mauvaises, il doit importer pour sa consommation une quantité considérable de grain70 ». Il existe pourtant des excédents de quelques productions qui sont exportés hors du département : blé et maïs en Ribéracois, huile de noix, eau de vie dans le Sarladais et surtout vin dans la vallée de la Dordogne et dans le Sarladais. La vigne est présente sur tous les terroirs, aussi bien au sud qu’à l’est, sur les coteaux de l’Isle jusqu’à Coulaures et Excideuil, au centre, entre Brantôme et Thiviers, à l’ouest dans la région de Mareuil et dans le Ribéracois. Selon Delfau, la vigne occuperait 1/5ème des terres labourables en l’an XII. Seuls les coteaux du Bergeracois, du Sarladais et au nord près de Terrasson constituent des zones de fortes productions, où le vin est commercialisé. Le vin de Bergerac est exporté vers Bordeaux et les Pays-Bas et celui de Terrasson trouve des débouchés en Limousin. Ailleurs, il n’est destiné qu’à la consommation locale. D’après Pierre Alexis Reynaud, maire de Saint-Léon en 1835, le vin produit sur place est de la piquette ou de médiocre qualité. Chez les Loizeau, le notaire compte trois fûts « dont deux sont garnis de vin rouge savoir l’un du vin de l’année dernière et l’autre étant du vin de la présente ←45 | 46→année, l’autre barrique étant garnie de piquette ». Il détaille également tous les outils et matériels présents dans le cuvier : cuves, barriques, cercles en métal…

Hormis ces exportations qui restent limitées, les paysans périgourdins pratiquent largement l’autoconsommation. Pour pallier le problème d’approvisionnement, « il y a un grand nombre de paisans et de pauvres artisans qui trouvent leur subsistance dans les châtaignes et les raves71 ». La châtaigne constitue un complément vital à leur alimentation. Le « fruit [du châtaignier] sain et abondant se mange en verd et séché : il nourrit le pauvre neuf mois de l’année et engraisse ses cochons72. » Le châtaignier est très présent dans les régions au nord-est du département (arrondissement de Nontron), au centre (celui de Périgueux) et dans le Sarladais. À Saint-Léon également, les châtaignes sont récoltées et consommées : dans tous les inventaires sont signalés des sacs de châtaignes stockés dans les greniers ou dans la partie supérieure des granges. Dans la grange des Loizeau est entreposé un tas de « pelous »73 de châtaignes d’un volume équivalent à dix-huit sacs. Ailleurs, dans un « petit galetas qui est dans la cour et attenant à la susdite première chambre de maison » sont répandues des « noix éparses, et les ayant fait rassembler nous avons reconnu qu’il y en a cinq sacs, en observant cependant qu’il y en a beaucoup de gatées ». Avec le châtaignier, l’autre arbre providentiel est le noyer. Il se trouve abondamment dans les arrondissements de Ribérac et de Nontron, et surtout dans le Sarladais. L’huile de noix, qui est exportée, est utilisée pour la consommation et aussi pour l’éclairage et la fabrication des peintures. L’usage est d’énoiser les récoltes ensemble, à la veillée.

Le châtaignier n’est pas seulement apprécié comme ressource alimentaire d’appoint. Il est également exploité pour le bois : les rejets à la souche des arbres sont recherchés pour fabriquer des piquets de vigne (échalas) et des cercles de barriques (feuillards). Les bois taillis de 10 ans sont en outre coupés pour être transformés en charbon de bois. Plus généralement, la forêt dont le châtaignier est, avec le chêne, l’essence dominante, constitue une des richesses du département. Omni-présente, elle s’insère entre les espaces labourés ou plantés en vigne. Mais elle est intensivement exploitée. Elle est sollicitée pour tous les domaines de la ←46 | 47→vie paysanne. La bruyère récoltée dans les bois fournit les litières des étables en remplacement de la paille, trop peu abondante. Transformée en fumier, elle est utilisée pour amender les champs. La forêt est précieuse pour l’élevage, en fournissant les glands pour les cochons et en servant de pâture pour les moutons et les chèvres. Les feuilles des jeunes pousses de chêne sont également cueillies et stockées pour pallier le manque de fourrage l’hiver74. Le 12 avril 1824, la veuve Bonnet « prête serment qu’elle n’a rien distrait » au notaire Terrade occupé à dresser l’inventaire des biens de son époux75. « Au même instant Etabli [époux de la fille Bonnet issue d’un premier mariage], prévenu par un avis confidentiel que ladite veuve Bonnet avait soustrait des moutons et brebis […] et qu’ils étaient gardés dans la forêt, s’est dirigé vers ce lieu et effectivement il a trouvé la plus jeune fille de cette femme qui gardait un troupeau de brebis, non inventorié ».

L’élevage se limite principalement aux bœufs et aux porcs : à Saint-Léon, « on engraisse quelques bœufs et beaucoup de cochons » qui sont vendus dans les communes limitrophes (Saint-Astier, Grignols, Neuvic), ainsi qu’à Périgueux et Mussidan. Sur la commune, il y a, en 1835, approximativement 130 bœufs, 100 vaches, 200 moutons, 150 cochons, 40 ânes, 10 chevaux, 4 chèvres et 3 mulets. En 1769, il y avait 81 paires de bœufs. Les bœufs sont élevés pour les labours et le transport. Ils sont achetés à l’âge de 18 mois à 2 ans et proviennent des régions voisines, notamment du Limousin, car la rareté des pâturages ne permet pas d’élever des veaux ou d’entretenir de larges troupeaux. C’est le porc qui constitue la « principale richesse76 » du département. Il est élevé partout et notamment dans les arrondissements de Nontron, de Périgueux et de Sarlat. André de Fayolle en dénombre 130 000, contre 60 à 65 000 têtes pour les bœufs77. Les bêtes sont exportées vers Libourne, Bordeaux et vers Bayonne et l’Espagne.

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L’archaïsme du secteur agricole

Le diagnostic porté sur l’agriculture périgourdine par les contemporains est sévère : les modes de culture sont ancestrales, les techniques sont archaïques et la productivité est faible. Elites agronomes comme fonctionnaires préfectoraux incriminent les pesanteurs du passé, le poids de « la routine », qui retardent la diffusion des progrès agricoles, l’adoption de nouvelles cultures comme la pomme de terre et surtout l’aménagement de prairies artificielles, ce qui constitue un frein au développement de l’élevage. L’amendement des terres, rudimentaire, est insuffisant pour accroître les rendements. Mal fumés, les sols sont vite épuisés par leur exploitation sans répit. Les jachères sont peu pratiquées, sauf dans les grandes propriétés, et les assolements, inappropriés.

Les techniques de culture n’évoluent guère. L’outillage est immuable, rudimentaire : « les mêmes instruments qui servent depuis des siècles aux travaux de l’agriculture, sont encore usités dans le département » écrit André de Fayolle. L’enquête de Cyprien Brard menée en 1835 permet cependant de constater l’introduction de quelques améliorations, comme l’utilisation des socs d’araire en fer, des charrues.

L’agriculture périgourdine souffre en outre de la faiblesse des investissements. Les petits propriétaires, qui cultivent leurs biens eux-mêmes, disposent de peu de moyens. Quant aux propriétaires plus importants, ils confient l’exploitation de leurs terres à des métayers. Dans un contrat de métayage, métayer et bailleur partagent les récoltes, en principe à égalité. Tous les moyens de production sont fournis par le propriétaire lors de l’entrée en jouissance du métayer. Pour les élites de l’époque, le métayage constitue un frein à l’innovation en raison de la brièveté des baux.

À Saint-Léon-sur-l’Isle, les baux à métayage sont plus précisemment des baux à colonat partiaire car la part du propriétaire n’est pas payée en numéraire par le métayer ; elle est prélevée en nature directement sur la récolte. Le 19 août 1787, Guillaume Mallet, meunier au Moulin de Beauséjour, signe un bail à colonage78 avec Arneau Chevalier, laboureur à La Valade : il lui donne à « travailler et cultiver à titre de colonage, moitié fruits et revenus, moitié perte et décroît, pour le temps et l’espace ←48 | 49→de cinq années », un petit borderage situé à La Valade. D’après de Fayolle, un domaine exploité par une paire de bœufs s’appelle un borderage ; s’il nécessite deux paires de bœufs, il prend le nom de métairie. À son entrée, Arneau Chevalier dispose « d’une paire de veaux, une charrette garnie de son châlit, une courbe avec son araire ferré, un joug avec ses jouilles79, un cochon et autres outils aratoires ». Il trouve également des semences, constituées de froment, avoine, pois gris, fèves, pois vert, maïs, chanvre. En plus de sa part dans les récoltes, il est d’usage que le propriétaire prélève des rentes en nature. En l’occurrence, il est convenu « en outre que led. Mallet prélèvera sur le commun et avant aucun partage de rente annuellement quatre meyes de bled froment, et trois d’avoine », ainsi que « trois paires de poulets payables à la fette de Notre Dame d’aoust de chaque année et trois douzaine d’œufs au carnaval ».

Mais le problème de l’agriculture périgourdine tient plutôt à la structure foncière. Ce qui fait obstacle à la modernisation agricole, plus sûrement que le système de métayage, c’est l’émiettement de la propriété. Les cultivateurs propriétaires sont nombreux : « presque tous les chefs de famille ont une petite propriété » écrit de Fayolle en l’an IX. Sur les rôles de taille du XVIIIe siècle, aux côtés des métayers qui monopolisent l’essentiel de la surface agricole taxée, figurent une multitude de petits contribuables. Le maire de Saint-Léon écrit en 1836 que « les métayers ou colons sont en grand nombre […] ; néanmoins comme il y a beaucoup de paysans propriétaires, pour ne pas dire presque tous, ils exploitent eux-mêmes leurs propriétés ». La situation de ces cultivateurs n’est pas la même selon la taille de leur propriété : les uns sont des « propriétaires cultivateurs », les autres exploitent des « micro-propriétés » dont les parcelles sont disséminées et sur lesquelles ils peinent à produire pour leur propre subsistance. Ceux qui possèdent trop peu de terres sont obligés de louer leurs services en tant que journaliers ou domestiques agricoles. Le maire considère qu’un domaine exploité en métayage comprend environ 30 journaux, c’est-à-dire près de 9 ha, « tant de terres labourables, prairies que de bruyères, bois et friches ». D’après les actes de partage, les patrimoines sont modestes : les successions des couples comprennent des biens-fonds d’une surface moyenne de 8 ha80. Les biens des conjoints ←49 | 50→Jean Salesse et Jeanne Salesse, cultivateurs, s’étendent sur 26 ha 33 a81. Mais à côté de cette relativement grosse exploitation, il en existe d’autres qui comptent moins de 5 ha. Les époux Audebert et Laurière, par exemple, n’ont que 2,59 ha82 qui sont répartis sur une vingtaine de parcelles, sur deux communes différentes, et que se partagent à leurs décès leurs trois enfants en les divisant chacune par tiers ou par moitié. Cet émiettement des biens est tout-à-fait visible sur le cadastre de 1808.

Les obstacles au développement industriel

Les autres activités économiques de la commune se réduisent à celles de l’artisanat rural. En 1835, « on fait des briques et de la chaux, il y a deux fours ; il y avait une fabrique de faïence qui est détruite ». Deux moulins à eau sont installés sur l’Isle, « l’un à 3 meules tournantes et l’autre à 4 meules ». Trois moulins sont pourtant signalés sur le mémoire de 1769 ; ils étaient sous la juridiction du comte de Talleyrand. Il existe également des pressoirs à huile de noix. Il n’y a pas de carrière sur la commune.

Ailleurs dans le département, les activités industrielles restent très liées au monde rural et relèvent également de l’artisanat : outre quelques établissements de verrerie, faïencerie, coutellerie, des ateliers textiles, elles se résument à la papeterie et aux forges.

L’industrie du papier se développe le long des rivières réputées pour la pureté de leur eau, comme la Couze, près de Bergerac, et l’Isle dans son cours supérieur, près de Thiviers. En 1812, 25 papeteries sont dénombrées dans le département et emploient 264 ouvriers83. Les moulins les plus réputés sont ceux de la vallée de la Couze où se fabriquent, à partir de ←50 | 51→chiffon, du papier aux armes d’Amsterdam car le principal débouché est la Hollande : la production périgourdine est revendue comme papier de Hollande par des négociants hollandais en Europe du Nord et en Russie. Mais l’activité commerciale est entravée sous l’Empire par le blocus continental puis décline sous la concurrence de la cellulose du bois.

La sidérurgie est la branche d’industrie la plus remarquable en Périgord aux XVIIIe et XIXe siècles. Implantée depuis longtemps, elle bénéficie d’un approvisionnement abondant dans les trois matières premières nécessaires au fonctionnement des forges : le minerai de fer, le bois et l’eau. Les forges sont principalement localisées au nord du département, dans le Nontronnais et dans la région de Thiviers. En l’an XII, le département compte 61 forges et 28 hauts-fourneaux, et 1287 ouvriers84 y travaillent. Mais l’activité des forges est menacée par le renchérissement du prix du bois et de la main-d’œuvre. Elle subit en outre, à partir de la fin de l’Empire, la concurrence du fer à la houille. Elle est en déclin dès la seconde moitié du XIXe siècle.

L’essor industriel du département est freiné par l’insuffisance des voies de communication : le Périgord apparaît comme une région enclavée malgré les rivières qui le sillonnent et malgré les chantiers routiers et fluviaux entrepris dès le début du XIXe siècle. Cette défaillance du réseau de communication pèse sur les échanges commerciaux qui peinent à se développer et qui restent largement limités aux départements limitrophes. À cet égard, Saint-Léon possède un atout déterminant : la route royale de Bordeaux à Périgueux traverse la commune. Le maire Reynaud reconnaît que cet axe lui est « un grand avantage par rapport au commerce, en ce qu’il est plus facile de se rendre aux marchés voisins tels que Périgueux, Saint-Astier et Mussidan ». Le commerce concerne le « bois à brûler » qui est acheminé à Saint-Astier, de l’huile de noix, vendue à Mussidan, et des bestiaux. Mais, de l’aveu du maire, l’état des chemins vicinaux est « très mauvais ».

L’aménagement de la route royale est entrepris sous l’impulsion de l’intendant Tourny au XVIIIe siècle. Elle relie Limoges à Bordeaux via Thiviers et Périgueux et la rive gauche de la vallée de l’Isle, et rompt l’isolement du Périgord. Cette politique d’ouverture de grands axes routiers se poursuit sous le Premier Empire et la Restauration : une ←51 | 52→nouvelle route relie Périgueux à Bergerac, le tracé de l’axe est-ouest Lyon-Bordeaux passe par Périgueux et Brive, une autre route est aménagée entre Périgueux et Angoulême. Cet ensemble d’aménagements place Périgueux au croisement de nouvelles artères d’importance.

À partir de la Monarchie de Juillet, les dessertes locales sont améliorées par la construction de nombreuses routes départementales et cantonales ; les bourgs et petites villes de Dordogne sont reliés entre eux et progressivement désenclavés. Mais ce désenclavement est inégal. L’infrastructure routière qui est mise en place instaure une nouvelle hiérarchie entre les villes, les bourgs et les villages en fonction de leur proximité ou de leur éloignement des voies de communication. Si Périgueux prend peu à peu le pas sur Bergerac, Sarlat est reléguée à l’est du département et destinée à devenir un centre commercial et administratif de rayonnement local.

Le maire de Saint-Léon ne fait aucune allusion à la navigation sur la rivière de l’Isle. Pourtant, celle-ci bénéficie de travaux d’aménagement à partir des années 1820, qui la rendent navigable de Périgueux jusqu’à Libourne à partir novembre 1837. Un nouveau port est construit à Périgueux, plus près du centre. Dès lors, Périgueux bénéficie du commerce fluvial et développe les activités de négoce liées à l’entreposage.

C’est cependant la rivière Dordogne qui concentre l’essentiel du trafic commercial de la région, même si la navigation n’est pas exempte de difficultés. Elle fait de Bergerac un nœud dans les courants de circulation des marchandises qui transitent par les entrepôts de la ville. Les productions agricoles locales, notamment le vin, celles des forges (canons, chaudières à sucre pour les colonies) et des papeteries, sont expédiées à Libourne puis à Bordeaux, d’où proviennent les produits importés par la Dordogne et les départements voisins (Haute-Vienne, Corrèze, Cantal, Puy-de-Dôme) : sel, « denrées coloniales, épicerie, droguerie et marchandises du Levant ». Au-delà de Bergerac, par basses eaux, ils sont acheminés par terre, par l’intermédiaire de rouliers, ou à dos de mulets lorsque les routes ne sont pas carrossables.

Les gens de Saint-Léon : portrait social

La vocation essentiellement agricole de Saint-Léon se traduit par l’étroite gamme des professions exercées. La grande majorité des habitants sont ←52 | 53→cultivateurs : en 1836, 65,1 % des hommes qui déclarent une profession85 exercent une profession agricole. Vu l’importance de la petite propriété, il suffit de posséder au moins un terrain à cultiver pour être de facto cultivateur. Dans un acte notarié, le notaire écrit à propos d’un comparant, qu’il n’a « pas d’autre profession que cultivateur ». Certaines personnes exercent par ailleurs une autre profession : c’est le cas de Jean Fontas qui déclare être « cultivateur et tailleur » d’habit dans son testament de 1839 ou de Pierre Grenier qui est sabotier sur le recensement de 1836 et propriétaire dans un acte de vente daté de 1839. Antoine Dupuy dit être propriétaire cultivateur dans son contrat de mariage en 1818, puis charpentier dans son testament de 1820 comme sur les listes nominatives de 1836 et 1841. En 1846, il est à nouveau déclaré cultivateur. Quant à Jean Maze dit Laroche, il est « propriétaire sans profession » au moment de son mariage en 1816, puis propriétaire cultivateur en 1835 et agriculteur sur les recensements de 1836 et 1846.

Certains de ces cultivateurs exploitent des biens en métayage; ce sont des métayers ou colons tel par exemple Arnaud Mazière. Celui-ci est présenté en tant que cultivateur sur la liste nominative du recensement de 1836. En fait, il est métayer : en 1833, au mariage de sa fille Jeanne86, il habite dans la métairie du sieur Ambroise Laforêt. Il y travaille en famille, ce qui permet à Jeanne de se constituer en dot « son droit de colonage » qui consiste en sa part dans les récoltes : « 4 hl de froment, 4 dal, 5l, 4 dl de légumes fèves ou haricots, 2 kg chanvre, 2 kg laine, sa portion du maïs et de la vendange actuellement sur pied, ce qui demeure évalué à 6 hl ou sacs de maïs en épis et à 2 hl ou une barrique de vendange », et dans les dettes (17,83 f.). Le père d’Arnaud était également métayer, au Moulin Brûlé, ainsi que la famille de sa femme, Jeanne Lacoeuille. Jean Lavignac dit Donzac est « colon du sieur Guichard » d’après le testament de sa première épouse87 en 1810. En 1826, il rachète au sieur Laforêt un domaine qui est situé à La Guéridonne et qu’il exploite depuis lors avec ses enfants. Le notaire le présente comme « agriculteur » au mariage de son fils en 1834, « propriétaire agriculteur » dans le compte de tutelle de 1835, et il est dit « cultivateur » en 1836.

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Enfin, quelques personnes sont des journaliers, comme Pierre Huet. Il est vrai qu’il possède très peu de biens. Lors du partage des successions de ses parents, il lui revient la moitié de la maison paternelle située à Maleterre et une portion de bois chataignier de 5,58 ares. 14 ménages emploient des domestiques qui sont plutôt, compte tenu de la profession des chefs de ménage, des auxiliaires agricoles.

La deuxième activité économique de la commune est représentée par les commerçants et surtout par les artisans : forgerons, maçons, scieurs de long, couvreurs, terrassiers, tisserands… Cependant, il n’y a pas de spécialisation au village dans ce domaine qui recouvre toute la gamme des métiers de l’artisanat rural.

Quant au travail féminin, il est largement ignoré par les agents recenseurs, puisque seulement 29,3 % des femmes en âge de travailler ont une profession déclarée. Le même constat que formule Jacques Dupâquier à propos des actes de mariage s’impose : « l’activité économique de la femme n’est guère reconnue, du moins lorsqu’elle s’exerce dans le cadre du foyer88 ». Anne Treignac est déclarée cultivatrice sur son contrat de mariage avec Jean Magne, en septembre 1836 ; mais on ne lui attribue aucune profession sur la liste de recensement établie trois mois plus tôt, ni dans le traité conclu avec sa mère, en décembre de la même année. Plus encore que pour les hommes, les professions déclarées pour les femmes sont généralement liées aux activités agricoles : cultivatrices, propriétaires cultivatrices, agricultrices. Certaines sont servantes.

Compte tenu des lacunes, il est difficile de dégager une stratification sociale fine. Les cultivateurs aisés ne sont pas distingués des autres. Les notables exercent des professions libérales ou des fonctions dans l’administration comme le maire par exemple (Pierre Alexis Reynaud). Léonard Bleynie, instituteur communal en 1836, est chevalier de la légion d’honneur ; il a été maire de la commune en 1827. Jean Elie Guichard est adjoint du maire en 1836, mais il est signalé comme propriétaire sur la liste nominative. La notion de propriétaire est difficile à cerner et génère des ambiguïtés : Gabriel Doche est dit propriétaire en 1836, puis cultivateur en 1846. Sur l’acte de partage des biens de ses parents entre son frère et lui, les bâtiments et les terrains compris dans son lot portent un revenu annuel de 50 f., ce qui représente un ensemble valorisé à 1 000 f. En revanche, ←54 | 55→Pierre Echauzier, qui est dit « sans profession » ou « propriétaire », est sans doute issu d’une famille plus aisée car elle a su lui trouver un remplaçant pour le service militaire en payant une indemnité de 2 100 f. Sur le rôle de la contribution foncière89 de la commune, les notables se distinguent par la taille de leurs propriétés. Parmi ceux qui possèdent plus de 15 hectares de terrains sur la commune figurent Pierre Aujoy, officier de santé, Jean Maze, domicilié au village des Meuniers, Jean Bleynie, Jean Reymondie, également des Meuniers, les frères Pajot Laforest, Auguste Laforest, médecin à Paris, Guillaume Mallet, meunier à Moulin Brulé. Les possessions les plus importantes sont celles de la famille des comtes de Talleyrand Périgord.

Elie-Charles de Talleyrand possède plus de 186 hectares sur la commune en 1814. Mais les comtes ne résident pas dans leur château à Beauséjour et laissent le soin à un régisseur de gérer leurs biens. Leurs terres sont en métayage : 3 métairies sont signalées en 1769 et 3 colons sont également dénombrés à Beauséjour en 1866. Sur la liste nominative de 1846, la famille Lichette habite à Beauséjour : le père, âgé de 51 ans est fermier et son fils, célibataire de 30 ans, est homme d’affaire. Ils ont 6 domestiques, qui ne sont sans doute pas tous employés aux travaux agricoles. Cette famille n’est pas originaire de la commune et n’y fait pas souche.

Saint-Léon-sur-l’Isle est représentatif du caractère rural de la Dordogne. C’est un village de cultivateurs qui, à partir des années 1840, connaît une baisse de la population sous l’effet principal de l’émigration. Les indicateurs démographiques le rattachent aux régions méridionales françaises, en particulier la fécondité qui y est moins élevée que dans les zones plus septentrionales et la structure des ménages. Les familles, de taille modeste, y vivent pour une large part en communauté avec d’autres parents, des pères, des mères, des frères ou des sœurs, selon le modèle des ménages élargis ou multiples.


32 DEROUET Bernard, « Permanence des pratiques successorales et systèmes agraires : le cas de la France au XIXe siècle », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, vol. 100, n°100-1, 1988, p. 352.

33 ADD, 6M539, enquête statistique de Cyprien Brard, Saint-Léon-sur-l’Isle, 1835.

34 Annuaire de la Dordogne, an X.

35 LACHAISE, Bernard (éd.), Histoire du Périgord, Périgueux, Éditions Fanlac, 2000, p. 11.

36 GENTY Michel, Villes et bourgs du Périgord et du Pays de Brive, Talence, Presses Universitaires de Bordeaux, 1980, p. 281.

37 PEUCHET J. et CHANLAIRE P.G., Description topographique et statistique de la France, vol 1, Paris, 1807, p. 5.

38 D’après l’annuaire de l’an II, les bois occupent 228 264 ha et les châtaigneraies 85 472 ha. BUFFAULT Pierre, « Les bois et forêts du Périgord », Bulletin de la Société de Géographie Commerciale de Bordeaux, 2ème série, 32e année, 1909, p.166.

39 BUFFAULT Pierre, art. cit., p.142.

40 MANDON Guy, « Quelques hypothèses sur l’état économique et social du Périgord à la veille de la révolution », Le Périgord Révolutionnaire - supplément du bulletin de la société historique et archéologique du Périgord, Périgueux, 1989, p. 480.

41 Aux marges de la province, certaines paroisses relèvent des élections voisines.

42 DE HESSELN Robert, Dictionnaire universel de la France, Paris, Desaint, 1771, p. 494.

43 DESSALLES L., Inventaire-sommaire des archives départementales antérieures à 1790 - département de la Dordogne, Périgueux, 1865, p. VII.

44 FLORENTY Guy, op. cit., p. 714.

45 BARDET Jean-Pierre et DUPAQUIER Jacques (éd.), Histoire des populations de l’Europe. II. La révolution démographique 1750-1914, Paris, Fayard, 1998, p. 291.

46 BARDET Jean-Pierre, « La France en déclin », in BARDET Jean-Pierre et DUPAQUIER Jacques (éd.), op. cit., p. 294.

47 BARDET Jean-Pierre et DUPAQUIER Jacques (éd.), op. cit., p. 294.

48 DELFAU Guillaume, Annuaire statistique du département de la Dordogne pour l’An XII de la République, Périgueux, An XII, p. 53.

49 Cette période de forte mortalité est marquée à l’échelle nationale par l’apparition du choléra en 1832 puis en 1849 et 1854, et par l’épidémie de grippe en 1834 (DUPAQUIER Jacques (éd), Histoire de la population française. 3. De 1789 à 1914, Paris, Presses Universitaires de France, 1988, p. 293). En outre, le département est atteint par une épidémie de « suette militaire » en 1841 et 1842 (PARROT H., Histoire de l’épidémie de suette militaire, qui a régné, en 1841 et 1842 dans le département de la Dordogne, Paris, Paul Dupont, 1843).

50 Le quotient de mortalité infantile s’élève à 191‰ dans la région du Sud-Ouest au XVIIIe siècle (DUPAQUIER Jacques (éd.), Histoire de la population française. 2. De la Renaissance à 1789, Paris, Presses Universitaires de France, 1988, p. 225). À Saint-Léon, le taux s’établit à 202 ‰ pour la période 1780-99. Au XIXe siècle, la diminution du quotient de mortalité est conforme à l’évolution globale nationale.

51 HENRY Louis et HOUDAILLE Jacques, « Célibat et âge au mariage aux XVIIIe et XIXe siècles en France. I. Célibat définitif », Population, 33e année, n°1, 1978, p. 43-84.

52 HENRY Louis et HOUDAILLE Jacques, art. cit., p. 50 et 57. Pour la France entière, la proportion de célibataires définitifs est évaluée à 8,5 % pour les hommes et entre 11,8 et 14,0 % pour les femmes nés entre 1765 et 1789. Ces taux sont moins élevés à la campagne qu’à la ville.

53 BEAUVALET-BOUTOUYRIE Scarlett, La population française à l’époque moderne. Démographie et comportements, Paris, Belin, 2008 (Sup Histoire), p.137.

54 BEAUVALET-BOUTOUYRIE Scarlett, op. cit., p.138.

55 HENRY Louis et HOUDAILLE Jacques, « Célibat et âge au mariage aux XVIIIe et XIXe siècles en France. II. Age au premier mariage », Population, 34e année, n°2, 1979, p. 421. Pour la région Aquitaine, les âges au mariage s’établissent à 28,2 ans pour les garçons et 24,9 ans pour les filles entre 1790 et 1819.

56 ADD, 3 E 7215, notaire Reymondie, n°20, contrat de mariage Nauvillas Grand du 17/01/1815.

57 Il s’agit de la seule dispense de consanguinité connue pour le début du XIXe siècle, compte tenu des lacunes des registres paroissiaux pour cette période.

58 ADD, 5 E 443/3, état civil de Saint-Léon-sur-l’Isle, an V.

59 Calcul réalisé à partir des mariages enregistrés à Saint-Léon entre 1780 et 1839 ; fécondité corrigée des naissances perdues et des ondoyés décédés/enfants déclarés sans vie.

60 HENRY Louis, « Fécondité des mariages dans le quart sud-ouest de la France de 1720 à 1829. II », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 27, n°3, 1972, p. 986.

61 Descendance complète pour 102 familles complètes reconstituées à partir des mariages célébrés à Saint-Léon entre 1780 et 1839.

62 DUPAQUIER Jacques (éd), op. cit., p. 437.

63 PONTET Josette, « Les prénoms à Saint-Emilion, de la Révolution à la Restauration » in DUPAQUIER Jacques, BIDEAU Alain et DUCREUX Marie-Elizabeth (éd.), Le prénom. Mode et histoire. Entretien de Malher 1980, Paris, École des hautes études en sciences sociales, 1984, p. 341.

64 ZONABEND Françoise, « Prénom, temps, identité », Spirale, 3, 2001, p. 41-49.

65 Les registres paroissiaux disponibles sont ceux de l’Ancien Régime ; ceux postérieurs à 1792 ont été perdus pour l’essentiel : ne subsistent que les registres pour 4 années.

66 FINE Agnès, « Transmission des prénoms et parenté en Pays de Sault, 1740-1940 » in DUPAQUIER Jacques, BIDEAU Alain et DUCREUX Marie-Elizabeth (éd.), op. cit., p. 110.

67 ADD, 3 E 7083, notaire Lachaize, n°45, contrat de mariage Landrodie Tamarelle du 23/01/1836.

68 ADD, 3 C 5, mémoire récapitulatif sur les paroisses de l’élection de Périgueux.

69 ADD, 3 14436, notaire Reynaud, n°7, inventaire Loizeau du 30 vendémiaire an X.

70 FAYOLLE André de, Topographie agricole du Département de la Dordogne, Périgueux, Éditions de la Société Historique et Archéologique du Périgord, 1939, p. 98.

71 CARAMAN P., art. cit., p.49.

72 FAYOLLE André de, op. cit., p. 89.

73 Bogues de châtaigne en occitan.

74 DEFFONTAINES Pierre, « le « Pays au bois » de Belvès », Annales de Géographie, 1930, t. 39, n°218, p. 153.

75 ADD, 3 E 14175, notaire Terrade, n°72, inventaire de la succession Bonnet, 12/04/1824.

76 ADD, 6 M 525, Statistique du département de la Dordogne dans les années X, XI et XII.

77 FAYOLLE André de, op. cit., p. 108.

78 ADD, 3 E 14427, notaire Reynaud, n°12, bail à colonage Mallet Chevalier du 19/08/1787.

79 courroies de cuir.

80 Le problème de l’exiguïté des exploitations et de leur viabilité économique n’est guerre atténué par le recours aux communaux qui sont rares en Dordogne. « Les mentions que l’on en rencontre concernent davantage des terrains vagues, fort mal gérés, à la périphérie des petites villes » écrit Guy Mandon (MANDON Guy, art.cit., p.480.). En 1909 Pierre Buffault est plus catégorique : « Il est à noter qu’il n’y a à peu près point de communaux en Dordogne et qu’aujourd’hui comme de tout temps landes et friches appartiennent presque toutes aux particuliers » (BUFFAULT Pierre, op. cit., p. 169). Le secrétaire Delfau signale l’importance des délits relatifs à l’usage indu des bois : « chaque village, je dirais presque chaque hameau renferme des familles pauvres qui n’ont pour entretenir leur bétail que les propriétés d’autrui, sans droit de parcours » (ADD, 6 M 525, statistiques générales an X - an XII).

81 ADD, 3 E 7224, notaire Reymondie, n°58, partage Salesse.

82 ADD, 3 E 7083, notaire Lachaize, n°344, partage Audebert du 21/08/1836.

83 GENTY Michel, op. cit. p. 281.

84 ADD, 6 M 525, Statistique du département de la Dordogne dans les années X, XI et XII.

85 Hommes âgés de 20 à 69 ans au recensement de 1836.

86 ADD, 3 E 14366, notaire Nadaud, n°196, contrat de mariage Grenier Mazière du 05/09/1833.

87 ADD, 3 E 1442, notaire Reynaud, n°114, testament de Marguerite Jay du 26/09/1810.

88 DUPAQUIER Jacques et KESSLER Dominique (éd), La société française au XIXe siècle. Tradition, transitions, transformations, Paris, Fayard, 1992.

89 54 P 1 : matrice de rôle pour la contribution foncière de Saint-Léon-sur-l’Isle.←55 | 56→

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Trois familles de Saint-Léon

Le 13 février 1783, Jean Doche, cultivateur à Guibaudie, hameau de Saint-Léon de Grignols, épouse Pétronille Senrem, de la paroisse voisine de Saint-Germain-du-Salembre. Comme l’impose l’usage, le mariage est célébré à l’église du village de la jeune fille. Pétronille habite plus précisément à Auriac qui n’est situé qu’à quelques centaines de mètres de Guibaudie. Jean a 26 ans et Pétronille, 24.

Quelques jours avant la noce, un contrat de mariage a été conclu entre les deux familles Doche et Senrem, respectant en cela une pratique bien ancrée à Saint-Léon : au cours des années 1780, près de 8 mariages sur 10 célébrés dans la paroisse sont précédés de conventions matrimoniales. Cette fréquence, qui ne se dément pas au XIXe siècle, atteste combien le contrat de mariage est un document essentiel, qui modèle l’organisation future des trois familles : les deux familles d’origine des futurs époux et celle, à venir, qu’ils vont fonder.

Se sont donc réunis, devant le notaire Cellerier, Jean Doche dit Tailleur, son épouse Gabrielle Doche et leur fils Jean, Etienne Senrem, son épouse Jeanne Beaugier et leur fille Pétronille. Peut-être d’autres parents sont-ils également présents à l’acte mais le notaire ne le précise que rarement, sauf si ce sont des comparants actifs qui interviennent dans la détermination des clauses du contrat, par exemple en cas d’apport. En ce qui concerne le contrat de Jean et Pétronille, brièvement résumé dans le registre du contrôle des actes, seuls sont cités les parents du futur couple qui comparaissent en raison des avantages qu’ils confèrent aux futurs époux. Jean Doche père et Gabrielle Doche nomment leur fils Jean héritier général de tous leurs biens à leurs décès. Ils ont trois autres enfants vivants à cette date, des filles dont l’une, Marguerite, est déjà mariée. Dans le contrat de mariage de cette dernière, ses parents lui ont constitué en dot la somme de 700 livres et des meubles pour une valeur de 50 livres. Elle vit désormais à Neuvic chez son époux.

De leur côté, les parents de Pétronille Senrem lui constituent en dot une somme de 600 livres de la part du père et de 300 livres de la part de la mère, ainsi que des meubles. Ils avaient fait auparavant de leur fils Jean leur héritier général par institution contractuelle à l’occasion de son ←57 | 58→mariage, en 177590. Quant aux deux sœurs de Pétronille, l’une, également prénommée Pétronille, s’est mariée en 1776 et a reçu à cette occasion une dot de ses parents; l’autre sœur est restée célibataire.

Le mariage est un moment clé pour ces familles parce qu’à cette occasion, elles font connaître leur héritier : elles utilisent le contrat de mariage pour planifier leur succession. Les Doche comme les Senrem choisissent de transmettre l’intégralité de leurs biens à un seul enfant : leur fils. C’est lui qui est l’héritier, même si, tel Jean Doche, il n’est pas l’aîné des enfants. Ce choix résulte d’une volonté délibérée des parents, il n’est pas dicté par des contraintes d’ordre juridique puisqu’aucune disposition coutumière ne règle la transmission des biens en Périgord. Situé dans le ressort du Parlement de Bordeaux, c’est un pays purement de droit écrit jusqu’en 1794 lorsque les lois révolutionnaires modifient le droit familial. Dans cet environnement juridique, les successions sont partagées à égalité entre les héritiers légitimes si aucune disposition n’a été prise. Pour que l’égalité des partages soit rompue, il faut que des héritiers soient désignés soit par testament, soit par institution contractuelle dans les contrats de mariage. La liberté des individus en matière successorale est par conséquent très large, et seulement limitée par le droit de légitime dû aux ascendants et aux descendants.

Les conjoints Doche et les conjoints Senrem font le même choix que la majorité des familles de Saint-Léon sous l’Ancien Régime : celui de privilégier l’un de leurs enfants, le fils, pour hériter de leurs biens. C’est d’ailleurs ce que remarque plus généralement pour le Périgord François-de-Paule Latapie91, inspecteur des manufactures de Guyenne, lorsqu’il entreprend une tournée dans les élections de Sarlat et Périgueux en 1778 : « nobles et vilains, en Périgord, ont également la manie de faire un héritier pour soutenir leur nom, et par conséquent de laisser très pauvres leurs autres enfants ».

Qu’advient-il des enfants qui ne sont pas destinés à hériter ? Les filles qui se marient et qui ne sont pas héritières, comme Marguerite Doche ou Pétronille Senrem, reçoivent une dot de leurs parents. Seul le père a l’obligation légale de leur constituer une dot, mais dans la pratique, la mère y contribue aussi, certes dans une moindre mesure. Cette dot est ←58 | 59→généralement composée d’une somme d’argent et de meubles. Le montant est fonction de la fortune des parents. Il est rarement versé en intégralité au moment du mariage ; au contraire, les versements sont étalés sur plusieurs années. Lorsque Marguerite Doche, la sœur cadette de Jean Doche, se marie en 1791, son père prévoit un échéancier de paiement sur 9 ans. Quant aux meubles, il s’agit le plus souvent d’un lit ou garnitures de lit (« coitte et coussin » fourrés de plume, tour de lit, « couverte »), de linge de maison (draps ou « linceuls », nappes, serviettes), un coffre « fermant à clef ». Parfois sont ajoutés des assiettes ou des couverts en étain, un outil aratoire… Ces objets sont donnés « pour supporter les charges du présent mariage » et livrés au beau-père. Aucune dot ne comprend de biens immobiliers.

La dot a pour double vocation de procurer des ressources pour subvenir en partie aux frais d’entretien du nouveau ménage et de constituer une avance sur la succession future des parents. Elle s’impute sur la part de leurs biens qui lui est légalement réservée à leurs décès : la légitime. Dans la plupart des cas, la dot correspond même, pour l’essentiel, à la légitime. Parfois, elle la recouvre totalement : c’est ce qu’implique la clause de renonciation introduite par les parents dans quelques contrats de mariage. Par exemple, les parents de Peyronne Lafon, qui se marie en 1791, lui constituent une dot et précisent que « moyennant laquelle constitution faite […], [ils] veule et entendent que cette dernière n’aye rien plus a prétendre sur leurs successions92 ». Mais en cette fin de XVIIIe siècle, à Saint-Léon, une telle clause n’est plus que rarement stipulée.

Ainsi nantie de sa dot, la fille qui se marie quitte le domicile de ses parents pour celui de ses beaux-parents. Quant au fils héritier, il reste vivre sous le toit paternel avec son épouse. D’ailleurs, une clause de cohabitation est souvent associée à l’institution d’héritier dans le contrat de mariage : il est convenu que les parents hébergent le nouveau couple, qu’ils en assurent l’entretien ainsi que celui des enfants à naître. En échange, le fils et la belle-fille s’engagent à leur donner le revenu de leurs biens comme le fruit de leur travail et de leur « industrie ».

Les Doche sont une famille de cultivateurs qui possèdent et exploitent leurs terres. L’institution d’héritier universel en faveur du fils associée à la cohabitation intergénérationnelle résout un problème crucial : celui ←59 | 60→de la pérennité de l’exploitation familiale. La transmission inégalitaire garantit que le patrimoine foncier restera dans la même lignée, qu’il se transmettra dans sa quasi-intégralité à la génération suivante ; elle évite l’émiettement de l’exploitation par la division entre tous les successibles au décès des parents. Sa viabilité est préservée, aussi bien à long terme qu’à court terme, grâce à la présence du fils héritier qui reste sur place et qui apporte sa force de travail. De plus, la cohabitation assure la prise en charge des parents vieillissants. Par ailleurs, les constitutions dotales permettent le dédommagement des autres enfants qui ne sont pas héritiers et leur établissement, sans qu’il soit touché aux biens immobiliers de la famille. Le règlement de leurs dots est effectué par le père qui dispose de l’argent apporté en dot par sa bru, puis par le fils héritier lui-même qui, en prenant la succession de ses parents, hérite également des dettes et charges ; en particulier, il est tenu au paiement des constitutions dotales.

Chez les Doche, la deuxième fille, Jeanne, participe également à la préservation de l’exploitation. Elle reste célibataire, chez ses parents. À leurs décès, elle laisse la part à laquelle elle a droit dans leur succession en indivision avec celle de son frère avec lequel elle vit toujours « au même pot et au même feu ». Elle-même contribue à la conservation des biens patrimoniaux dans la même branche familiale lorsqu’elle lègue tous ses biens à ses quatre neveux, fils de son frère, avec lesquels elle habite, à l’exclusion de sa nièce ou des enfants de ses deux sœurs, qui sont pourtant ses neveux au même titre.

Tels sont les principaux traits de fonctionnement de la famille Doche : le patrimoine familial est transmis à un héritier unique, le fils, qui, marié, reste vivre avec les parents. C’est lui qui est désigné pour succéder à la tête de l’exploitation et pour assurer la perpétuation de la famille. Les filles qui se marient quittent le domicile parental, sont exclues de l’héritage immobilier et reçoivent en dédommagement une dot purement mobilière. Celle qui reste célibataire au foyer paternel, laisse sa part en indivision avec son frère.

Ainsi brièvement résumée, cette organisation familiale correspond tout à fait à celle des familles souches. Ce modèle de famille est désormais bien connu. Dès 1856 Frédéric Le Play en donne la description et choisit comme exemple archétypique la famille des Mélouga qui vivait dans le Lavedan, dans le département des Hautes-Pyrénées. Ses analyses sont reprises par les historiens et les anthropologues à partir de la fin des années soixante, lorsque s’ouvre un vaste champ de recherche centré ←60 | 61→sur les modes de transmission successorale et les structures familiales. Depuis lors, les familles complexes du passé ont fait l’objet d’un nombre considérable d’études. L’analyse croisée des systèmes juridiques, des pratiques successorales et des structures des ménages a conduit les historiens à tenter de dresser des cartographies des systèmes familiaux en France. Cette démarche, nécessairement simplificatrice, a suscité bien des critiques puisqu’elle ne permet pas de refléter toute la complexité des systèmes familiaux : ceux-ci sont éminemment variables aussi bien dans l’espace, même à l’échelle locale93, que dans le temps. Il reste que les tendances dégagées par ces cartographies mettent en évidence la prédominance des familles élargies et des transmissions inégalitaires des biens à l’époque moderne dans une vaste zone couvrant le Sud de la France. Emblématiques des régions françaises méridionales, c’est donc sans surprise que les familles souches, comme celle des Doche, comptent parmi les systèmes familiaux répertoriés à Saint-Léon-sur-l’Isle, en Périgord.

La volonté de perpétuation des biens et du statut de la famille transparaît clairement dans les actes notariés de Saint-Léon. L’inspecteur Latapie évoque même, pour ce qui concerne le Périgord, la volonté de « soutenir le nom ». En ce sens, l’organisation familiale à Saint-Léon s’apparente au système à maison pyrénéen. Dans le Pays basque et les Pyrénées centrales, en pays de coutume comme en pays de droit écrit, les pratiques successorales visent à transmettre intégralement l’héritage à un seul enfant. Rolande Bonnain94 insiste sur l’absolue nécessité de perpétuer « la maison, patrimoine matériel et symbolique » : un lien d’identité est instauré entre la famille et la maison. En quelque sorte, c’est la maison qui « est le véritable propriétaire du patrimoine dont les héritiers successifs ne sont que des sortes d’usufruitiers95 » écrit Anne Zink. Toutes les dispositions des coutumes en pays basque ou béarnais visent à assurer la continuation de la maison qui comprend à la fois des biens matériels (la maison proprement dite, les biens fonciers) et immatériels (les droits ←61 | 62→communaux, le statut social, le nom, l’honneur) et dont l’héritier ne peut disposer.

Certes, la transmission intégrale du patrimoine est recherchée à Saint-Léon. Toutefois, l’unicité de l’héritier n’est pas un impératif absolu. Les familles Doche et Senrem illustrent parfaitement le modèle des familles souches ; mais elles présentent toutes deux la particularité de ne compter chacune qu’un seul garçon qui devient l’héritier. Qu’advient-il lorsque plusieurs fils survivent à leurs parents ? À Saint-Léon, ceux-ci n’hésitent pas à nommer plusieurs cohéritiers. Le fils Doche, héritier unique de ses parents, est lui-même confronté à ce problème lorsqu’il doit à son tour organiser sa succession, en 179396 : il a alors deux fils vivants issus de son mariage avec Pétronille Senrem, Jean et Mérie. Dans son testament, il les institue tous les deux pour ses héritiers généraux et universels. Il meurt dix ans plus tard, en 1803 et à son décès, il a quatre fils. En 1816, sa veuve Pétronille Senrem les nomme tous les quatre ensemble héritiers de la partie disponible de ses biens. La multiplicité des héritiers est fréquente à Saint-Léon et révèle une conception plus franchement communautaire de la famille.

Dans la géographie des systèmes familiaux, le Périgord occupe une situation frontalière : à la limite septentrionale de la zone où dominent les familles élargies à transmission inégalitaire, à proximité des régions de familles nucléaires égalitaires, il est également situé sur les marges du Massif Central où se rencontrent des organisations domestiques communautaires comme les communautés taisibles du Bourbonnais. Au vu de la complexité des ménages attestée dans le village de Montplaisant en 1644, Emmanuel Todd97 place le Périgord à la limite d’une large région de « familles communautaires bilocales » s’étendant des Landes à la Nièvre. Il est indéniable qu’une tendance communautaire sous-tend le fonctionnement de la famille Doche, en raison de la patrilocalité : deux noyaux familiaux vivent ensemble, formés par les parents d’une part et par le fils et son épouse d’autre part. À cette communauté entre ascendants et descendants s’ajoute une communauté collatérale entre frères et sœurs qui restent vivre ensemble : c’est le cas entre le fils et la fille Doche, puis, ←62 | 63→à la troisième génération, entre les petits-enfants appelés à poursuivre l’exploitation familiale.

La sensibilité communautaire est plus manifeste dans la famille Reymondie où la transmission des biens conduit à la formation d’une communauté de frères. Dans cette famille, la désignation des héritiers est moins évidente que chez les Doche en raison de l’abondance des candidats. Jean Reymondie et Catherine Rey ont eu onze enfants dont seulement six ont survécu : cinq fils et une fille. Au mariage du troisième fils, Etienne, en 1785, Jean institue ce dernier pour son héritier « d’une part et portion de ce qu’il se trouvera vétu et saisi à son décès suivant le nombre des enfans males qu’il y aura lors98 ». L’institution d’héritier est assortie d’une clause de cohabitation avec rapport des fruits et des revenus. Etienne est le seul fils à se marier du vivant de son père qui décède en 1791 sans autre disposition connue. La mère ne fait pas le même choix : elle désigne Etienne héritier de ses biens conjointement avec Jean, le fils aîné. Sept ans plus tard, elle renouvelle cette institution dans son testament99. Elle confirme aussi la constitution de 900 livres et des meubles faite à son second fils, André, dans son contrat de mariage, et « au moyen de ce » elle veut « qu’il n’est rien plus à prétendre sur sa succession ». Elle lègue 900 livres et deux draps à chacun de ses deux autres fils Georges et Jean, et enfin à Marie Françoise, son unique fille, 900 livres et un ensemble de meubles et effets plus conséquents (lit complet « celui où ladite Marie Françoise Reymondie couche actuellement », « coite et coussin », six draps, deux nappes).

Le père et la mère ne retiennent pas la même formule de dévolution, ce qui se rencontre rarement dans les autres familles : généralement, les parents s’accordent sur l’identité des héritiers. Des institutions différentes existent lorsque l’un d’eux disparaît précocement, ce qui n’est pas le cas dans cette famille, le père décédant en 1791 et la mère en 1792. Malgré cette divergence, leurs dispositions ont deux caractéristiques communes : leurs héritiers ne sont pas uniques et ce sont des garçons. Aussi bien Jean que Catherine prennent le risque de voir leurs patrimoines partagés entre plusieurs cohéritiers. Peut-être l’étendue de leurs biens le leur permet-elle : d’après le partage de 1800, ils possèdent ensemble plus de 17 ha.

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Les deux parents privilégient des fils au détriment de leur fille. Leurs choix montrent combien les enfants n’ont pas tous les mêmes droits à l’héritage. La première différence s’établit sur le sexe : les fils héritent de préférence aux filles. La formule de dévolution imaginée par la mère Catherine Rey donne à voir un second niveau d’inégalité : parmi les fils, héritiers potentiels traditionnels, une autre sélection s’opère. Est-elle dictée par l’aînesse ? Lorsque la mère rédige son testament, en septembre 1792, tous les enfants vivent sous le toit paternel à l’exclusion d’André qui se marie en janvier 1792 et s’installe chez son épouse dans la paroisse voisine, à Bruc. Est-ce pour cette raison que la mère ne le nomme pas héritier de ses biens ? Elle choisit les deux fils les plus âgés vivant auprès d’elle et non ses deux fils aînés.

Françoise se marie en 1793 et s’installe dans la famille de son époux, Jean Dumarchat, à Saint-Aquilin ; Georges quitte le pays et devient « raffineur » à Bordeaux en 1794. Jean le benjamin, dit Petit Jean, célibataire, vit en communauté avec les deux frères héritiers, Jean l’aîné, dit Janet, également célibataire, et Etienne, sa femme et ses enfants. Tous sont cultivateurs. Après le décès des parents et bien des tentatives de partage contrariées par l’évolution des lois sur les successions sous la Révolution, s’amorce un mouvement de concentration du patrimoine familial entre les mains d’Etienne ou de ses enfants. André et Françoise lui cèdent leurs parts d’héritage, Jean dit Janet lègue tous ses biens à son neveu, le fils aîné d’Etienne puis à sa belle-sœur, la femme d’Etienne. Jean dit Petit Jean privilégie également le fils aîné d’Etienne en lui léguant des terres.

L’exemple de la famille Reymondie met en évidence l’importance de la communauté : communauté de résidence des parents avec les enfants héritiers renforcée par la clause de cohabitation, communauté d’intérêt, de travail et de résidence des frères après le décès des parents, prolongée par une période d’indivision. La vie communautaire est un élément caractéristique des familles de Saint-Léon. Elle est fréquente en raison de la patrilocalité des mariages et de la multiplicité des héritiers. Elle découle également du cadre économique : dans ce pays de petite culture, les exploitations étroites sont cultivées par la main d’œuvre familiale, aussi bien les fermes en faire valoir direct que les métairies.

Contrairement à la famille Doche, il y a chez les Reymondie plusieurs fils qui sont autant de candidats possibles à l’héritage. Mais au-delà des différences de configuration, les deux familles présentent les mêmes ←64 | 65→caractéristiques : transmission inégalitaire des biens, primauté accordée aux fils, vie et travail en communauté, retour des biens des frères et sœurs célibataires dans la lignée privilégiée. Tels sont les traits caractéristiques du modèle d’organisation familiale qui prévaut dans le village de Saint-Léon-sur-l’Isle et dont les familles Doche et Reymondie illustrent deux variations, épurée pour la première et plus complexe pour la seconde.

Dans la majorité des familles de Saint-Léon le patrimoine familial est transmis à un ou plusieurs héritiers ; la succession est organisée de manière inégalitaire. Ce n’est cependant pas une règle absolue. Certaines familles n’optent pas pour cette stratégie de reproduction.

Jean Petit dit Ladouceur s’engage par mariage en 1823, à laisser à son fils André « une portion égale à celles de Marie et Pierre ses frère et sœur dans tous les biens qui composeraient sa succession100 ». Marie, André et Pierre dit Lafon sont les trois seuls enfants qui ont survécu des sept qu’il a eus avec Catherine Romagère. Il s’est marié avec celle-ci en 1786. Contrairement à Jean Doche et Pétronille Senrem, l’un comme l’autre n’apportent en mariage que leurs droits dans la succession de leurs parents respectifs. Le second fils Pierre se marie en 1828, mais ni Jean, ni Catherine ne lui font de constitution.

Résumé des informations

Pages
274
ISBN (PDF)
9783034338844
ISBN (ePUB)
9783034338851
ISBN (MOBI)
9783034338868
ISBN (Livre)
9783034337991
Open Access
CC-BY
Langue
Français
Date de parution
2019 (Novembre)
mots-clé
Histoire familiale Structure familiale Héritage Autorité Études de genre sentiments
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2019. 274 p., 2 ill. n/b, 10 tabl.

Notes biographiques

Isabelle Leveque Lamotte (Auteur)

Isabelle Lévêque Lamotte est docteur en histoire de l’Université catholique de Louvain. Ce livre est issu de sa thèse de doctorat intitulée « Les relations intrafamiliales en Dordogne à la fin du XVIII e siècle et au début du XIX e siècle: l’exemple de Saint-Léon-sur-l’Isle de 1780 à 1839» et soutenue en mars 2013.

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Titre: Transmission et sentiments : les relations familiales en Dordogne, 1780-1839