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Transmission et sentiments : les relations familiales en Dordogne, 1780-1839

de Isabelle Leveque Lamotte (Auteur)
Monographies 274 Pages
Open Access

Résumé

La Dordogne, anciennement Périgord, est située dans l’historiographie en périphérie de la zone des familles souches du Sud-Ouest. Le mode de transmission et de reproduction familiale permet de comprendre comment s’organise la famille et comment se nouent les liens en son sein. Outre les relations juridiques, économiques, patrimoniales, est-il possible d’approcher les relations d’ordre affectif? L’étude porte sur les familles ayant vécu dans le village de Saint-Léon-sur-l’Isle, entre 1780 et 1839. Une lecture très fine des sources, notamment des actes notariés, met en évidence les logiques de comportement et leur évolution pendant une période de bouleversements qui malmènent les équilibres familiaux. Elle livre également un aperçu de l’intimité familiale, celle du couple en particulier.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • Über das Buch
  • Zitierfähigkeit des eBooks
  • Préface
  • Table des matières
  • Introduction
  • Saint-Léon-sur-l’Isle, un village de Dordogne
  • Au bord de l’Isle
  • Le cadre administratif et judiciaire
  • La population de Saint-Léon
  • Les activités de Saint-Léon et de la Dordogne : portrait économique et social
  • Trois familles de Saint-Léon
  • La hiérarchie des liens familiaux
  • L’ordre du père
  • L’inégalité dans la fratrie
  • Ceux qui partent, ceux qui restent
  • La rémanence de l’ordre
  • La maison du père
  • L’intériorisation de la hiérarchie des liens
  • La révolution dans la famille
  • La revendication des exclus de l’héritage
  • Le désordre révolutionnaire
  • L’affrontement dans la fratrie
  • Les oppositions aux parents
  • Les équilibres familiaux
  • L’irruption de la négociation
  • La construction du couple
  • L’expression des sentiments
  • L’amour conjugal
  • L’amour parental
  • L’amour fraternel
  • Conclusion
  • Annexes
  • Sources et démarche de recherche
  • Les contrats de mariage
  • Les testaments
  • Les contrats relatifs aux partages
  • Sources et bibliographie
  • Sources
  • Bibliographie

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Introduction

« Nous vivions tous ensemble. Nous avions sous le même toit mon arrière-grand-mère. […] C’était mon père le patron. On disait le patron quand on parlait du père. On ne discutait guère… Il commandait. En parlait-il avec ma pauvre mère ? […] Il décidait. Personne ne discutait.1 » C’est ainsi qu’Aline Laurière se remémore son enfance, avant 1940, dans le village de La Borie-du-Malpas, près de Beaumont-du-Périgord, en Dordogne. Ces quelques mots suffisent à évoquer irrésistiblement l’image sans doute stéréotypée de la famille rurale traditionnelle du passé où le père, despote domestique, conduit la destinée de la maisonnée. Fort d’une autorité sans faille, il règle les affaires de la famille, gère les biens de l’épouse, établit ses enfants en orientant le choix des conjoints, impose sa volonté même au-delà de sa mort dans les règlements de sa succession.

Ces bribes de souvenirs d’Aline Laurière esquissent les contours d’une famille dont le fonctionnement semble désormais archaïque, profondément étranger : un foyer élargi aux aïeuls, un père omnipotent, des enfants muets et disciplinés, une mère effacée… Voilà bel et bien « un monde disparu » ou « un monde que nous avons perdu » pour reprendre le titre du livre de Peter Laslett, tant cette rapide description de la famille Laurière est éloignée des formes et relations familiales actuelles.

Dans nos familles contemporaines aux configurations extrêmement diversifiées et parfois inédites, les sociologues constatent au contraire un affaiblissement des rôles traditionnellement dévolus aux différents membres de la famille. Ce changement est particulièrement perceptible depuis la fin des années 1960. Il s’est accéléré à la faveur du mouvement d’émancipation des femmes. En effet, le travail féminin et les revendications féministes ont eu pour effet de remettre en question le modèle familial dominant dans les sociétés occidentales industrialisées : celui de la famille conjugale, formée d’un couple marié avec enfants. Ce modèle, qui triomphe dans les années d’après-guerre, prescrit des rôles conjugaux clairement différenciés, ainsi ←11 | 12→que l’a analysé Talcott Parsons2. Dans la famille conjugale, l’homme détient l’autorité, est chargé de fournir les ressources financières et assure l’ouverture de la cellule familiale sur l’extérieur, tandis que la femme s’occupe des tâches relatives au foyer, du soin et de l’éducation des enfants. Dans la famille contemporaine, ce clivage s’est en partie effacé au profit d’une redistribution moins sexuée et plus égalitaire des rôles. C’est l’accession des femmes à une plus large autonomie qui a modifié la répartition des tâches au sein de la famille : partage de l’autorité parentale, salariat féminin… Bénéficiant d’un meilleur niveau d’études, accédant plus facilement au marché de l’emploi, maîtrisant leur fécondité grâce à la contraception, elles ont acquis plus d’indépendance. Parallèlement, une attention grandissante a été portée au développement de l’enfant, sa place dans la famille et à ses droits en tant qu’individu. S’est enclenché un processus « d’individualisation » de la famille qui a pour conséquence la fragilisation du lien conjugal, comme en témoignent l’augmentation du nombre de divorces ou de rupture d’unions depuis les années 1970, les recompositions familiales ou l’émergence des familles monoparentales.

Si l’évolution des relations au sein du couple a entraîné un profond bouleversement des normes familiales, force est de constater que la thèse de la « désinstitutionnalisation » de la famille est à relativiser : la famille n’a pas disparue pour autant et sa vitalité est régulièrement attestée, que ce soit dans les sondages ou par la mobilisation populaire autour des questions familiales par exemple. Pour Jean-Hughes Dechaux3, ce qui est en jeu dans la famille contemporaine, c’est la recherche d’« un nouvel équilibre entre autonomie individuelle et appartenance familiale ». La famille n’est plus conçue comme une institution qui impose à ses membres des normes et leur attribue des places prédéterminées, mais elle est devenue un espace où se déploient des relations dédiées à la promotion des individus. Selon François de Singly, la famille d’aujourd’hui est « relationnelle4 », consacrée à l’épanouissement affectif et psychique des individus qui la composent. Déchargée en partie d’un certain nombre ←12 | 13→de fonctions (éducation, soins, prise en charge de la vieillesse) grâce à l’État providence, la famille est recentrée sur une fonction devenue primordiale : elle est source et dispensatrice d’affection, dimension qui domine les relations familiales et fonctionne comme un ciment. Le sociologue souligne la « contractualisation5 » des relations entre les membres de la famille, particulièrement flagrante dans le couple, puisqu’il se forme par la seule volonté des parties, sans contrainte extérieure.

Face à l’instabilité du lien conjugal, dont le taux de divortialité donne la mesure, la relation à l’enfant est valorisée : c’est désormais autour de lui que la famille se constitue. Pour Marie-Agnès Barrière-Maurisson, la famille ne se fonde plus tant sur le couple mais plutôt sur la parentalité6. Mais les nouvelles problématiques liées à la relation entre parents et enfants, telles que la « beau-parentalité », les implications de la conception médicalement assistée, l’homoparentalité, interrogent le lien de filiation lui-même en tant que construction sociale. Plus généralement, Florence Weber7 propose de distinguer trois composantes qui rendent compte de la complexité du lien de parenté : celle du sang qui désigne la filiation biologique, celle du nom qui inscrit dans une lignée et celle du quotidien, qui désigne les liens créés par le partage de la vie quotidienne et de l’économie domestique. C’est dans le cadre de ces trois dimensions que prennent place les transactions matérielles et affectives au sein de la famille.

L’invasion de l’affectivité dans tous les aspects de la vie familiale contemporaine, le primat actuel de l’individu sur le groupe familial expliquent pourquoi la famille brièvement évoquée par Aline Laurière paraît radicalement différente, reste fossile d’un fonctionnement familial ancien. Dès 1892, Émile Durkheim a l’intuition de l’importance des liens interpersonnels et rejette dans un passé révolu la famille traditionnelle : « Nous ne sommes attachés à notre famille que parce que nous sommes attachés à la personne de notre père, de notre mère, de notre femme, de nos enfants. Il en était tout autrement autrefois où les ←13 | 14→liens qui dérivaient des choses primaient au contraire ceux qui venaient des personnes, où toute l’organisation familiale avait avant tout pour objet de maintenir dans la famille les biens domestiques et où toutes les considérations personnelles paraissaient secondaires à côté de celle-là8 ». Il pressent le mouvement d’individualisation à l’œuvre dans la famille conjugale, en rupture avec le modèle familial antérieur : « Aussi la société domestique [dans la famille traditionnelle] y forme-t-elle un tout où les parties n’ont plus d’individualité distincte. Il n’en est plus de même de la société conjugale. Chacun des membres qui la composent a son individualité, sa sphère d’action propre ». Son analyse véhicule cette idée de la famille traditionnelle où les relations familiales sont tout entières déterminées par des impératifs vitaux : il faut survivre et se perpétuer. Les familles de paysans doivent se préoccuper d’abord de leur subsistance. Les liens intrafamiliaux s’établissent donc en fonction des besoins de l’exploitation agricole. Ils s’organisent également selon la stratégie de reproduction familiale adoptée et notamment selon les modalités de dévolution des biens. Dans ce contexte, les relations apparaissent hiérarchisées, ordonnées sous l’autorité du père de famille : chacun a une place propre et définie à l’avance, et se soumet aux impératifs de pérennité du groupe familial.

Dans ces familles du passé, quelle place est-il laissé à l’épanouissement individuel, aux rapports de sentiment qui apparaissent, aujourd’hui, comme des principes fondateurs de la famille contemporaine ? Telle est la question centrale de la présente étude : comprendre comment s’articulaient autrefois les relations entre les membres de la famille. Dans quelle mesure celles-ci étaient-elles exclusivement façonnées par les contraintes de la vie en milieu rural : contraintes liées à l’environnement juridique, au milieu social et économique, à la sphère culturelle ? Quelles marges de liberté restait-il aux individus pour entretenir avec les autres membres de la famille, d’autres types de relation : des relations qui ne sont pas imposées par le groupe ou par l’environnement, mais qui intègrent les intérêts individuels particuliers ? Retrouve-t-on, dans les familles du passé, des liens d’un type plus « moderne », c’est-à-dire basés sur la négociation, l’élection, l’affection?

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La question des relations d’ordre immatériel et notamment affectif au sein de la famille a d’emblée ouvert le champ d’études sur l’histoire de la famille. En 1960, Philippe Aries publie L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime dans lequel il analyse la naissance du « sentiment de l’enfance ». Il y expose que l’enfance est un âge de la vie dont la perception est liée à l’émergence d’une nouvelle conception de la famille : celle de la famille conjugale « moderne », plus centrée sur des relations intimes, privées, entre les parents et les enfants, qui désormais prime sur le lignage. Il considère que le sentiment de l’enfance s’affirme, à partir du XVIIe siècle, sous l’influence des discours de moralistes. Une partie des apprentissages sort de la sphère familiale et est prise en charge par l’école qui doit éduquer, protéger et corriger l’enfant. Au XVIIIe siècle, dans la noblesse et la bourgeoisie, au sein de familles réduites au noyau parental, l’enfant est peu à peu reconnu comme un être spécifique qui est choyé, protégé, aimé.

À la suite de Philippe Ariès, les chercheurs en histoire des mentalités et des sentiments se sont intéressés aux rôles parentaux, aux relations conjugales, à la grand-parentalité, aux liens avunculaires et adelphiques. Dans L’histoire des pères et de la paternité, Jean Delumeau situe l’âge d’or des pères au XVIIe siècle. Il qualifie l’organisation de la famille de « monarchie paternelle9 » : le père gouverne la famille comme un prince son royaume. Son autorité est légitimée à la fois par le discours religieux et par les dispositions juridiques, qui définissent ses devoirs et ses pouvoirs. Le père est le chef de la famille qui est l’unité de base de l’édifice social. À ce titre, il a le devoir de pérenniser sa famille : il doit assurer l’entretien et l’instruction de ses enfants et veiller à la prospérité familiale. Ces missions lui donnent des droits sur les personnes et les biens de sa famille : il a le droit de garde, de commandement, de correction, de gestion, de transmission, d’exhérédation. Pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce modèle de la paternité est débattu par les philosophes. Une nouvelle image du père se dessine, celle d’un père de famille qui œuvre au bonheur familial, dont l’affection se déploie dans l’intimité du foyer.

L’histoire des mères du Moyen Age à nos jours10 met en évidence l’attention croissante donnée au sentiment maternel à partir du milieu du ←15 | 16→XVIIIe siècle. Ce n’est pas qu’il était jusqu’alors inexistant, mais il est désormais mis en valeur dans les discours de l’Église, des philosophes, des médecins, des juristes. Au XIXe siècle, la maternité est exaltée ainsi que la fonction d’éducatrice de la femme. L’éducation maternelle est fondée sur la persuasion et la tendresse qui doit l’emporter sur l’autorité. La vocation maternelle à l’éducation concerne principalement les couches favorisées de la population. Pour les paysannes, les domestiques, les ouvrières, accaparées par leur travail, cela reste un idéal.

François Lebrun, Martine Ségalen11 figurent parmi les chercheurs qui s’attachent à questionner la nature du lien conjugal en en étudiant l’origine. Sous l’Ancien Régime comme dans les communautés rurales du XIXe siècle, il faut se marier dans sa condition. L’homogamie sociale accompagne l’endogamie géographique. Le choix du conjoint s’insère dans les stratégies familiales car il met en jeu les intérêts des deux familles qui vont s’allier. Les affinités électives entrent en ligne de compte de manière inversement proportionnelle à l’importance des enjeux sociaux. Dans les campagnes comme à la ville, le mariage d’amour est le privilège des pauvres. Ainsi que l’expose André Burguière12, les exigences sociales qui président au mariage ont primé sur les sentiments amoureux au moins jusqu’au XVIIIe siècle. Ensuite, selon un lent processus de renversement, émerge le modèle du mariage d’amour : le lien amoureux justifie l’union conjugale. Pour Maurice Daumas13, cette évolution vers le mariage d’amour qui intervient pendant l’époque moderne, affecte non seulement le lien conjugal mais la famille toute entière.

En dernier ressort, les analyses historiographiques désignent le tournant des XVIIIe et XIXe siècles comme une période charnière pendant laquelle la famille devient un espace plus intime, un lieu d’affectivité entre les parents et enfants aussi bien qu’entre les frères et sœurs.

L’étude des relations au sein de la famille dans le passé relève avant tout de l’histoire de la famille. En particulier, ces relations sont décrites dans les travaux portant sur les structures familiales du passé. La ←16 | 17→multiplicité des formes domestiques dans l’espace européen a été depuis longtemps observée, puisque dès le XIXe siècle, Frédéric Le Play proposait une première typologie des groupes familiaux. Il distinguait alors trois types principaux : la famille conjugale qu’il qualifiait d’« instable », la famille communautaire ou patriarcale qui regroupe tous les membres de la famille sous l’autorité du père, et la famille souche où un seul fils hérite du patrimoine familial tandis que les cadets sont contraints à partir. Ses études ont trouvé écho à partir des années 1970 auprès des chercheurs en histoire de la famille lorsque les historiens se sont interrogés, conjointement avec les anthropologues, sur le rapport entre structures familiales, règles et pratiques successorales dans les sociétés rurales. Cette question est soulevée dès 1972 par Emmanuel Le Roy Ladurie lorsqu’il établit un lien entre les structures familiales et les règles d’héritage (coutumes et droit écrit)14, en donnant une relecture de la synthèse de Jean Yver15 sur la répartition géographique des règles coutumières de succession. À la suite de cette analyse fondatrice, la corrélation entre les systèmes de dévolution et les formes familiales a été mise en évidence dans plusieurs études couvrant le territoire français. Ainsi les systèmes égalitaires de transmission se trouvent-ils dans une zone septentrionale où dominent les familles conjugales : dans le bassin parisien, en Normandie, en Bretagne. Les systèmes inégalitaires sont prépondérants dans le Sud de la France, bastion des familles complexes et notamment des familles souches. Une abondante bibliographie s’attache à mettre en évidence les pratiques successorales et plus généralement les processus de reproduction sociale à l’œuvre dans ces différents systèmes et décrit les relations familiales qui en dérivent.

Les systèmes familiaux qui ont existé dans le Sud-Ouest ont particulièrement retenu l’attention des historiens. Il est vrai que la famille des Mélouga, exemple archétypique de la famille souche décrite par Frédéric Le Play, vivait dans le Lévadan, en Bigorre, qui est aujourd’hui situé dans le département des Hautes-Pyrénées. Non loin de là, dans les Baronnies, le fonctionnement et le destin des systèmes à maison ont été ←17 | 18→examinés sous plusieurs angles : celui de la démographie, des stratégies matrimoniales et des pratiques successorales16. Le choix de l’héritier et la corésidence pèsent sur les relations au sein de la famille. En Gévaudan17, le système familial se rattache également à celui des familles souches, avec toutefois des différences relatives à la désignation de l’héritier successeur dans la fratrie : le choix ne se porte pas systématiquement sur le fils ou l’aîné. Dans ce type de configuration familiale, les tensions induites par la cohabitation peuvent devenir paroxystiques.

Qu’en est-il dans le Périgord, là où réside la famille d’Anne Laurière ? Cette ancienne province du Sud-Ouest de la France correspond presqu’intégralement à l’actuel département de la Dordogne. Il est rattaché à cette zone méridionale française où ont longtemps dominé des organisations familiales complexes. Le rapport entre modes de transmission, formes d’organisation domestique et relations entre les personnes à l’intérieur de la famille a été étudié par Anne Zink18 pour le Sud-Ouest. Mais cette vaste étude régionale est limitée au nord aux pays du Bazadais et de l’Agenais, sans dépasser la Garonne. Au nord-est du Périgord, le Limousin a également fait l’objet de recherches19 sur les formes familiales. La complexité des structures familiales y est avérée : Jean-Luc Peyronnet a mis en évidence l’importance des associations familiales qui réunissent plusieurs noyaux conjugaux. Ceci est en lien avec le mode d’exploitation de la terre : les métayers s’organisent en larges groupes familiaux. Entre le Nord, où les systèmes familiaux sont basés sur les principes d’égalité et de ←18 | 19→liberté, le Sud où les familles souches sont inégalitaires et autoritaires, et le Centre, celui des communautés familiales, comment situer le Périgord ? À quel groupe le rattacher ? Comme le Limousin, le Périgord se situe à la limite septentrionale des pays de droit écrit. L’exemple, souvent cité, de Montplaisant en Périgord, étudié par Jean-Noël Biraben20 dans le cadre des recherches en démographie historique menées par le groupe de Cambridge, laisse penser que le Périgord fait partie de la zone méridionale des systèmes inégalitaires. Compte tenu de la situation géographique originale de Périgord, il a paru intéressant de mener une étude sur la famille dans cette région.

La présence de familles complexes en Périgord est attestée au moins depuis le XVIIe siècle puisqu’à Montplaisant, en 1644, 36,5 % des ménages sont des familles élargies ou des ménages à noyaux conjugaux multiples. Il n’y a pas, contrairement au village pyrénéen d’Esparros par exemple, de coutume qui règle strictement la transmission des biens. En la matière, ce sont les principes du droit écrit, dérivé du droit romain, qui s’appliquent : les chefs de famille jouissent de la liberté de tester et à ce titre, ils ont le droit d’avantager un ou plusieurs héritiers. Ab intestat, les successions sont partagées à égalité entre tous les enfants. Pourtant, à la lecture des testaments ou des contrats de mariage, on constate que, dans une majorité des cas, les pères instituent un, voire deux enfants pour leurs héritiers généraux, et ces derniers sont, souvent, les fils aînés.

Ces préférences évoluent-elles après l’instauration du Code civil ? Georges Augustins a étudié l’adaptation du système à maisons des Baronnies, face à l’évolution du cadre juridique et à la pression démographique au XIXe siècle21. Comment éviter de démanteler l’exploitation familiale, la « maison », alors que la nouvelle législation impose le partage égalitaire de l’héritage et que le nombre d’héritiers a augmenté ? Les cohéritiers qui n’héritent pas de la maison sont établis grâce à des alliances matrimoniales avantageuses ; à défaut, ils restent célibataires et transmettent leur part à l’héritier principal, ou ils émigrent et renoncent à la succession. L’activation de ces mécanismes a permis la pérennité des systèmes à maison. Tel n’est pas le cas dans la société rurale ←19 | 20→franc-comtoise étudiée par Bernard Dérouet22. Là, il est d’usage, avant la Révolution, de partager l’héritage à égalité entre les fils, à l’exclusion des filles qui, elles, sont dotées à leur mariage. La reproduction sociale est assurée grâce à ce système de dévolution assorti d’autres dispositions : une période d’indivision avant le partage effectif entre les frères, des transferts de terres intrafamiliaux pour conserver la terre dans la lignée et même l’incitation au célibat de certains frères en cas d’augmentation du nombre de cohéritiers en phase de croissance démographique. L’historien explique que ces pratiques successorales en faveur des fils sont adoptées sans contrainte juridique, de manière délibérée dans le but de conserver la terre, à la base de l’activité économique. Mais, à partir du XIXe siècle, par suite de l’adoption du Code civil et surtout sous l’effet de l’industrialisation qui modifie le rapport à la terre, elles évoluent pour laisser place à des partages strictement égalitaires entre tous les enfants.

La Dordogne est caractérisée par sa vocation essentiellement agricole, avant comme après la Révolution. La propriété et l’exploitation de la terre constituent une, si ce n’est la seule, condition de survie. Dans cet environnement économique particulier, dans quelle mesure l’introduction du Code civil constitue-t-elle un facteur de changement ? Quels en sont les impacts sur le fonctionnement et les relations dans la famille ? L’irruption de nouvelles règles d’héritage est susceptible d’induire des rapports différents dans la famille, en particulier au sein de la fratrie. Les frères et sœurs qui étaient jusqu’alors écartés de la succession ont-ils mis à profit cette nouvelle donne, ou bien l’ordre ancien est-il trop intériorisé pour libérer la contestation ? Pour comprendre comment les familles s’accommodent des changements législatifs, l’étude des relations familiales en Dordogne est limitée à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, entre 1780 et la fin des années 1830. Cette période permet de repérer les comportements et les modes d’organisations familiales habituelles sous l’Ancien Régime, puis d’en observer l’évolution éventuelle dans un contexte législatif changeant. Ainsi il est possible d’évaluer les répercussions de l’évolution du cadre juridique sur les relations familiales.

Jean-Pierre Bardet souligne que « les relations familiales ne laissent guère de traces sauf quand des intérêts matériels précis sont en jeu et encore ; ←20 | 21→les manifestations affectives, elles, restent généralement secrètes23 ». Les sources historiques habituelles que constituent les actes de l’état civil, les recensements, les actes notariés, les archives judicaires n’ont pas pour objet de décrire les relations familiales. Paul-André Rosental24 rappelle que les connaissances accumulées sur la famille et les liens familiaux en histoire de la famille découlent de l’analyse de ces sources qui, par leur nature même, invitent à une lecture matérialiste et économique des liens de parenté. Les solidarités familiales, par exemple, s’instaurent plus volontiers si elles sont garanties par des compensations : le lien entre individus apparentés est mobilisé par intérêt, pour assurer la pérennité de la famille ou de ses membres et il s’insère dans un système de réciprocité. L’entraide apportée est conçue comme une prestation qui se doit d’être récompensée en retour. C’est ce qui s’observe par exemple dans les actes de tutelle : Laurence Fontaine25 constate qu’il est d’autant plus difficile de réunir les assemblées de parents que le patrimoine des orphelins est faible. Pour les orphelins les plus pauvres, la parenté s’engage avec réticence. La prise en charge des parents vieillissants pose le même problème : « comme pour l’enfance orpheline, le devoir de soigner ses proches malades, de nourrir les vieux parents incapables de donner leur travail, est inséré dans des règles strictes de réciprocité ou de marché : tout a un prix ».

Résumé des informations

Pages
274
ISBN (ePUB)
9783034338851
ISBN (MOBI)
9783034338868
ISBN (PDF)
9783034338844
ISBN (Broché)
9783034337991
Open Access
CC-BY
Langue
Français
Date de parution
2019 (Novembre)
mots-clé
Histoire familiale Structure familiale Héritage Autorité Études de genre sentiments
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2019. 274 p., 2 ill. n/b, 10 tabl.

Notes biographiques

Isabelle Leveque Lamotte (Auteur)

Isabelle Lévêque Lamotte est docteur en histoire de l’Université catholique de Louvain. Ce livre est issu de sa thèse de doctorat intitulée « Les relations intrafamiliales en Dordogne à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle: l’exemple de Saint-Léon-sur-l’Isle de 1780 à 1839» et soutenue en mars 2013.

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