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Église catholique et crise socio-politique en RD Congo

Analyse discursive de la parole épiscopale catholique sur la paix

de Job Mwana Kitata (Auteur)
©2020 Thèses 386 Pages

Résumé

Depuis plus de trois décennies, les évêques de la CENCO contribuent à l’édification de la paix en RDC, pays en proie à une crise socio-politique récurrente. Cet ouvrage montre, à partir de l’analyse de huit discours politiques de la CENCO, l’impact et la pragmatique de ces discours dans la construction de la paix. Par une approche interdisciplinaire intégrant l’analyse du discours, l’étude poursuit des enjeux théoriques et pratiques : saisir le fonctionnement discursif du discours et appréhender les ressources rhétoriques pour persuader les destinataires à bâtir la paix ; montrer que le discours a une visée pragmatique adossée à un nouveau système de valeurs. L’étude ouvre un horizon éthique pour la transformation de la société congolaise : elle promeut l’émergence d’un nouvel homme congolais comme un sujet éthique. Édifier un Congo paisible, juste et prospère, requiert la refondation morale de la société par une responsabilité citoyenne et une solidarité soutenue par des Congolais ; une éthique de la fraternité et une éthique de cohérence adossée à l’éthique de vérité. Bien documenté sur les questions éthiques, ce livre peut aider les chrétiens en général, le grand public et la communauté de recherche et de discussion en éthique théologique, sociale et politique.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • Über das Buch
  • Zitierfähigkeit des eBooks
  • Table des matières
  • Préface
  • Avant-propos
  • Abréviations
  • Introduction
  • Première partie ANALYSE PRAGMATIQUE DU DISCOURS SOCIO-POLITIQUE DES ÉVÊQUES DE LA CENCO
  • 1 Cadre théorique : analyse du discours et rhétorique
  • 1.1 Chaïm Perelman et la théorie de l’argumentation
  • 1.2. Ruth Amossy et la théorie de l’énonciation
  • 1.3. Patrick Charaudeau et le dispositif énonciatif
  • 1.4. Les clefs de la persuasion
  • 1.4.1. L’ethos ou la mise en scène de l’orateur
  • 1.4.2. Le pathos en action
  • 1.4.3. Le logos
  • 1.4.3.1. Les arguments démonstratifs
  • 1.4.3.1.1. L’argument de l’enthymème
  • 1.4.3.1.2. L’argument par l’exemple
  • 1.4.3.1.3. Les proverbes et les maximes
  • 1.4.3.1.4. Le modèle
  • 1.4.3.2. Les figures de style et de rhétorique
  • 1.4.3.2.1. Les figures à base syntaxique ou de construction
  • 1.4.3.2.1.1. Les répétitions
  • 1.4.3.2.1.2. L’antithèse
  • 1.4.3.2.1.3. La redondance
  • 1.4.3.2.1.4. La gradation
  • 1.4.3.2.2. Les figures à base sémantique ou des sens
  • 1.4.3.2.2.1. La métaphore
  • 1.4.3.2.2.2. L’allégorie
  • 1.4.3.2.3. Les figures référentielles ou de pensée
  • 1.4.3.2.3.1. L'hyperbole
  • 1.4.3.2.3.2. L’allusion
  • 1.4.3.2.3.3. La question rhétorique ou question de style
  • 1.4.3.2.3.4. L’argument d’autorité
  • 1.4.4. La doxa
  • 1.4.5. Le dialogisme
  • 1.5. Les genres des discours
  • 1.5.1 Le genre délibératif
  • 1.5.2. Le genre judiciaire
  • 1.5.3. Le genre épidictique
  • Conclusion
  • 2 Pour la reconstruction de la Nation zaïroise
  • 2.1. Tous appelés à bâtir la Nation
  • 2.1.1. Les mécontentements sociaux
  • 2.1.2. Le courage de la dénonciation
  • 2.1.3. Un appel à bâtir la Nation par la démocratie
  • 2.1.4. Les valeurs pour construire la Nation
  • 2.2. Libérés de toute peur au service de la Nation
  • 2.2.1. Les obstacles au processus démocratique
  • 2.2.2. Le foisonnement des partis politiques ou la lutte pour le pouvoir
  • 2.2.3. La recherche d’un consensus national
  • 2.2.4. Construire la démocratie, un devoir citoyen.
  • 2.3. Pour une Nation mieux préparée à ses responsabilités
  • 2.3.1. L’éloge du peuple
  • 2.3.2. La réalisation du projet commun
  • 2.3.3. Les élections pour une vraie démocratie
  • 2.3.4. Des valeurs à promouvoir pour la responsabilité du peuple
  • 2.3.5. Appel à la sagesse et au discernement
  • 2.3.6. La paix pour la démocratie
  • 2.3.7. La conversion et la prière au service de la Nation
  • Conclusion
  • 3 la consolidation de la paix en RD Congo
  • 3.1. « Bienheureux les artisans de paix » (Mt 5, 9)
  • 3.1.1. Le peuple zaïrois: un souffre-douleur des politiciens428
  • 3.1.2. Construire la paix et consolider l’unité nationale
  • 3.1.3. Redynamisation des institutions de l'État
  • 3.1.4. L'espérance à la source de la paix
  • 3.1.5. Devenir artisan de la paix, un devoir citoyen
  • 3.2. Conduis nos pas, Seigneur, sur le chemin de la paix (cf. Lc 1, 79)
  • 3.2.1. Une nouvelle guerre d'agression
  • 3.2.2. Le courage de la dénonciation
  • 3.2.3. La violence, un obstacle à la paix
  • 3.2.4. La paix et l’unité
  • 3.2.5. La conversion des cœurs
  • 3.2.6. La prière et la pénitence
  • 3.3. « J'ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3, 7). Trop, c’est trop!
  • 3.3.1. Une misère qui ne dit pas son nom
  • 3.3.2. Le manque de volonté politique et de patriotisme
  • 3.3.3. À la recherche d’une société civile responsable
  • 3.3.4. La dignité humaine comme fondement de la paix
  • 3.3.5. L’intégrité territoriale, gage de la paix
  • 3.3.6. Un appel à la responsabilité
  • Conclusion
  • 4 Pour un Congo démocratique paisible, juste et prospère
  • 4.1. « À vin nouveau, outres neuves » (Mc 2, 22).
  • 4.1.1. La persistance des antivaleurs
  • 4.1.2. L’exploitation des ressources naturelles
  • 4.1.3. Une jeunesse désœuvrée et marginalisée
  • 4.1.4. Une infrastructure dégradée et un budget modique
  • 4.1.5. L’heure des investissements congolais
  • 4.1.6. Pour un décollage définitif
  • 4.1.7. Un appel à l’engagement
  • 4.1.8. Le progrès de la Nation, une résultante du travail
  • 4.1.9. Un appel à la solidarité et à la paix
  • 4.2. La justice grandit une Nation (Pr 14, 34).
  • 4.2.1. L’indépendance, un acquis mal géré
  • 4.2.2. Corruption au sein de l’État
  • 4.2.3. Un enrichissement éhonté au milieu d’un peuple appauvri
  • 4.2.4. Engagement pour un avenir prospère et heureux : des valeurs à promouvoir
  • 4.2.5. Sens de l’État et du bien commun par la lutte contre la corruption
  • 4.2.6. La formation du peuple
  • 4.2.7. Un nouvel élan pour un Congo nouveau
  • Conclusion
  • Conclusion de la partie
  • Deuxième partie FONDEMENTS ET PERSPECTIVES THÉOLOGIQUES DE LA PAIX
  • 5 Fondements et sources théologiques de la paix dans le corpus à l’étude
  • 5.1. Références à l’Écriture
  • 5.2. Références au magistère de l’Église
  • 5.3. Ressources anthropologiques et juridiques
  • 5.4. Les données de l’expérience et de l’histoire
  • 5.5. Les ressources sociologiques
  • Conclusion
  • 6 Pour une théologie et une praxis de la paix
  • 6.1. Les composantes de la paix
  • 6.1.1. La paix, fruit de la vérité
  • 6.1.2. La paix, fruit de la justice
  • 6.1.2.1. Du respect de la dignité humaine
  • 6.1.2.2. Édifier la justice par le bien commun
  • 6.1.2.3. Pour une justice sociale et distributive
  • 6.1.2.4. La paix par la solidarité
  • 6.1.3. La paix, fruit de l’amour
  • 6.1.3.1. La fraternité au cœur de la paix
  • 6.1.3.2. La paix, fruit du pardon
  • 6.1.3.3. La paix par la réconciliation
  • 6.1.4. La paix, fruit de la liberté
  • 6.2. Pour une dynamique de la paix
  • 6.2.1. La reconnaissance de la différence de l’autre
  • 6.2.2. Opérer la catharsis de la violence et de la peur par la conversion
  • 6.2.3. La nécessité d’un dialogue pour la paix
  • 6.2.4. Promouvoir la paix par la tolérance
  • 6.2.5. Structures pour une dynamique de la paix
  • 6.3. Promouvoir une culture de la paix
  • 6.3.1. La culture de la paix
  • 6.3.2. La culture de la paix suppose un esprit et exige des pratiques
  • 6.3.3. Pour une éducation à la paix
  • Conclusion
  • 7 Perspectives pour une parole épiscopale efficiente
  • 7.1. L’éthique de la responsabilité pour une citoyenneté responsable
  • 7.2. La citoyenneté responsable, une composante de l’éthique de la fraternité
  • 7.3. Une éthique de cohérence adossée à l’éthique de la vérité
  • Conclusion
  • Conclusion de la partie
  • Conclusion générale : synthèse et perspectives de la recherche
  • Bibliographie

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1

Cadre théorique : analyse du
discours et rhétorique

Pour l’analyse rhétorique, l'élaboration de tout discours poursuit un objectif précis, lequel consiste à émouvoir ou plaire, susciter l'adhésion ou l'indignation, convaincre ou persuader. À cette fin, et selon le contexte d'énonciation, le public cible et le genre adopté, le discours mobilise une certaine rhétorique, c'est-à-dire une stratégie et un art propres pour persuader et convaincre. La production discursive des évêques de la CENCO ne déroge pas à la règle. En effet, ces derniers utilisent des techniques langagières, afin de persuader les fidèles et les hommes de bonne volonté. Cet ouvrage étudie les stratégies que les évêques développent pour susciter auprès de leurs destinataires, des comportements conformes à la paix.

Nous partons du postulat que les stratégies discursives servent véritablement à la persuasion, et donc, poussent à l'engagement et aux actions. Dès lors, notre question de recherche suppose une analyse des mécanismes mis en œuvre dans la communication des évêques et les ressorts de leur argumentation. Pour ce faire, nous proposons de mobiliser une analyse rhétorique de la stratégie discursive des évêques. Cette étude vise à élaborer un cadre qui permet de saisir le style et le fonctionnement de leur discours dans la situation socio-politique du Congo. Nous considérons que la rhétorique offre une telle perspective, en tant que technique pour persuader et convaincre, en tant que théorie de l'argumentation qui place au centre de l'analyse, la relation entre l'orateur et son auditoire.

Notre inscrivons cette étude dans le domaine de l’analyse de l’argumentation du discours51 et de la rhétorique. L’analyse du discours « prend des formes très variées en fonction des bases théoriques qui la sous-tendent, du type de discours analysé ou encore de l’objectif visé »52. Elle se voit attribuée des définitions plus variées, les plus larges selon qu’on la considère comme un équivalent d’étude du discours53. Au carrefour des sciences humaines (sociologie, ←41 | 42→linguistique, philosophie, psychologie, anthropologie, droit, histoire, politique, etc.)54, son domaine, interdisciplinaire, se trouve et donne lieu à divers courants et à une multitude d’approches : langagière, communicationnelle, dialogique et interactionnelle, générique, stylistique et textuelle55. Cette diversité d’approches montre, comme le reconnaît Dominique Maingueneau, citant Deborah Schiffrin que « l’analyse du discours est une des zones les plus vastes et les moins définies de la linguistique »56. En effet, « un débat récurrent oppose d’ailleurs ceux qui veulent y voir une discipline de plein droit et ceux qui préfèrent y voir un espace de rencontre privilégié entre les divers champs des sciences humaines, tous confrontés à la question du langage »57. Sans nous attarder sur l’abondante littérature relative à l’analyse du discours, notre étude intègre les approches langagière58, communicationnelle59, stylistique60 ←42 | 43→et analytique. L’intérêt est « d’appréhender le discours comme intrication d’un texte et d’un lieu social61 »62.

À côté de la tripartition aristotélicienne : le délibératif, le judiciaire et l’épidictique63 qui déterminent les genres de discours, en fonction du but que poursuit l'orateur, du rôle des figures de style et de rhétorique dans l’argumentation, cette recherche s’inscrit dans le champ de la Nouvelle Rhétorique de Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca64, axée sur la théorie moderne de l'argumentation et la notion de l'adhésion de l'auditoire. En effet, la préoccupation de ces deux auteurs au sujet de l’argumentation, rejoint notre question de recherche, laquelle s’inscrit aussi dans la ligne de la théorie de l’argumentation dans le discours de R. Amossy65 et la théorie de l’argumentation de P. Charaudeau66. Ces deux auteurs prennent en compte la théorie de l’énonciation (dispositif de l’énonciation) et développent une approche interdisciplinaire, qui s’applique mieux aux discours des évêques. De la rhétorique de Ruth Amossy et Patrick Charaudeau, nous retenons l’ethos oratoire ou la mise en scène de l’orateur; chez R. Amossy en particulier, les voies du pathos et du logos comme moyens et éléments pragmatiques pour l’analyse argumentative.

1.1 Chaïm Perelman et la théorie de l’argumentation

L’argumentation peut être définie comme l’ensemble « des techniques (conscientes ou inconscientes) de légitimation des croyances et comportements. Elle cherche à influencer, transformer ou renforcer les croyances ou les comportements (conscients ou inconscients) de sa ou de ses cibles »67. La théorie moderne de l'argumentation en tant que Nouvelle Rhétorique dans le Traité de l'argumentation de C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca a apporté un ←43 | 44→renouveau en rhétorique. « L’objet de cette théorie est l'étude des techniques discursives permettant de provoquer ou d'accroître l'adhésion des esprits aux thèses qu'on présente à leur assentiment »68. Quel que soit le cadre institutionnel dans lequel il inscrit son discours, l'orateur réussit sa performance s'il sait, par ses paroles, emporter l'adhésion de l’auditoire. C. Perelman remet au premier plan les techniques discursives et l'adhésion des esprits69. Renouant avec la tradition aristotélicienne, en excluant la perspective dialectique, C. Perelman la complète par l’étude de « la structure de l'argumentation »70, en fonction de la réalité des auditoires. Qu’il nous suffise de rappeler que la dialectique antique, où deux partenaires s’affrontent, peut être conçue comme une joute ou un jeu71 : « La dialectique est […] un jeu dont l’enjeu consiste à prouver ou à réfuter une thèse en respectant les règles du raisonnement »72. À la différence de l’ancienne, C. Perelman ne limite pas l’argumentation à l'usage du langage parlé, à une foule réunie sur une place publique73, mais l’étend à la persuasion. L’argumentation débouche non seulement sur une logique de communication, mais aussi sur une logique d'action et une logique sociale. Voilà qui marque un tournant décisif, dans l'étude de l’analyse du discours et de la rhétorique :

Une argumentation efficace est celle qui réussit à accroître une intensité d'adhésion de façon à déclencher chez les auditeurs l'action envisagée (action positive ou abstention), ou du moins à créer, chez eux, une disposition à l'action, qui se manifestera au moment opportun […]. [Il faut] envisage[r]; surtout l'argumentation dans ses effets pratiques: tournée vers l'avenir, elle se propose de provoquer une action ou d'y préparer, en agissant par des moyens discursifs sur l'esprit des auditeurs […]. L’intensité de l’adhésion qu’il s’agit d’obtenir ne se limite pas à la production de résultats purement intellectuels […], mais bien souvent sera renforcée jusqu’à ce que l’action, qu’elle devait déclencher, se soit produite74.

C. Perelman marque la distance avec la rhétorique ancienne, en opérant dans la théorie de l’argumentation, la distinction entre persuader et convaincre, sur ←44 | 45→la base de la hiérarchie des auditoires75. Est « persuasive une argumentation qui ne prétend valoir que pour un auditoire particulier et convaincante, celle qui est censée obtenir l'adhésion de tout être de raison »76. Le Traité de l’argumentation se situe donc dans la perspective de la rhétorique de persuasion, qui se développe dans une interaction: « Tout discours s'adresse à un auditoire et on oublie trop souvent qu'il en est de même pour l'écrit »77.

C. Perelman définit l’auditoire, comme « l'ensemble de ceux sur lesquels l'orateur veut influer par son argumentation »78 orale ou écrite. Dans l’argumentation, la nécessité d’une bonne connaissance de l’auditoire recouvre à la fois, les fonctions pratiques remplies par l’exode : la captatio benevolentiae de l’auditoire, s’adresser à lui et surtout, celle que recouvre la phase de l’inventio, donc de la conception de l’argument : un protocole rhétorique antique couvrant l’inventio, la dispositio, l’elocutio, la memoria et l’actio, où il est question de connaître l’auditoire, pour savoir quel genre de discours, il faut lui appliquer. En effet, « pour persuader son auditoire, il faut d'abord le connaître, c'est-à-dire connaître les thèses que l'auditoire admet au préalable, et auxquelles on pourra accrocher l'argumentation. Il est important non seulement de savoir quelles sont les thèses que les auditeurs admettent, mais en plus, avec quelle intensité ils y adhèrent, car ce sont elles qui fourniront le point de départ de l'argumentation »79.

L’auditoire est, selon R. Amossy, une construction consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire de l’orateur80. Il est homogène ou composite : homogène lorsque le public partage « une vision du monde, une doctrine ou un programme »81 avec l’orateur; composite lorsqu’il réunit de groupes différenciés, voire rivaux, par leurs caractères, leurs attaches ou leurs fonctions82. C. Perelman distingue les auditoires particuliers et l’auditoire universel « constitué par l’humanité toute entière, ou du moins par tous les hommes ←45 | 46→adultes et normaux »83. L’auditoire est le garant de la rationalité du discours et la source de son caractère persuasif et convaincant; il constitue « la norme de l’argumentation objective »84. En fait, la hiérarchie des auditoires permet une redéfinition de la valeur des arguments, que l’on évalue en fonction de la qualité des auditoires qui les acceptent85. À propos de l’auditoire universel, R. Amossy ajoute qu’elle n’a pas d’existence objective, mais constitue une variation socio-historique selon les cultures et correspond « à l’image que l’orateur se fait de l’homme raisonnable, de ses modes de pensée et de ses prémisses »86.

L’adaptation à l’auditoire admise par plusieurs définitions de la rhétorique, est au cœur de l’action argumentative. « C’est en fonction d’un auditoire que se développe toute argumentation »87. Celle-ci emporte l’adhésion de l’auditoire, si l'orateur s'adapte à cet auditoire88. La prise en compte par l’orateur, des croyances, des valeurs et des opinions de l’autre, devient la condition sine qua non de l’efficacité discursive. Ainsi, dans tout discours à visée persuasive, la doxa ou l’opinion commune tient le point central. S’adapter à l’auditoire signifie, dans la Nouvelle Rhétorique, miser sur des points d’accord89 à plusieurs niveaux. R. Amossy confirme que « s’adapter à l’auditoire, c’est avant tout miser sur les points d’accord. C’est seulement en fondant son discours sur des prémisses d’ores et déjà entérinées par son public, que l’orateur emporte l’adhésion »90. Pour gagner son auditoire, l'orateur utilisera des arguments multiples91, tentera d'infléchir des choix afin de déclencher une action, en tenant compte des croyances, des valeurs et des opinions de ceux qui l'écoutent. C'est dire qu'il doit se figurer les opinions dominantes et les convictions indiscutées qui font partie du bagage culturel de ses interlocuteurs92. L'argumentation requiert un ensemble de moyens rhétoriques, un « choix des ←46 | 47→éléments, choix d'un mode de description, de présentation, surtout de présence »93 et implique, « une sélection préalable, sélection des faits et des valeurs, leur description d’une façon particulière, dans un certain langage et avec une insistance qui varie selon l’importance qu’on leur accorde »94. Dans la mesure où l'argumentation se propose d'agir sur l'auditoire, de modifier ses convictions et d’emporter l'adhésion des esprits, l'orateur favorisera la liberté humaine95, tenant compte de l'ensemble de lieux communs discursifs (topoï), car comme le dit Aristote, « pour élaborer moyens de persuasion et argument, [on est] contraint […] d'en passer par les opinions communes »96. « Pour amener l’auditoire à adhérer à une thèse plus au moins controversée, [l’orateur] partira des points d'accord [doxa], [c'est-à-dire] des "prémisses de l'argumentation qui permettent d'établir une communion des esprits en tablant sur les valeurs et les hiérarchies communes" »97, et attachera du prix à l'adhésion de son interlocuteur, à son consentement et son concours mental98. L'établissement d'une communion avec l'auditoire exige de comprendre ses positions et de partager dans une certaine mesure ses vues. L'argumentation suppose « l'existence d'un contact intellectuel »99 et la prise en compte « des conditions psychiques et sociales sans lesquels l'argumentation serait sans objet ou sans effet »100. On peut conclure à la suite de R. Amossy, que l'argumentation n'est pas un raisonnement déductif qui se déroule dans le champ du pur raisonnement logique, en dehors de toute interférence du sujet. Elle nécessite tout au contraire, une interrelation du locuteur et de l'allocutaire. « L'influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre, l'orateur et son auditoire dans la dynamique du discours à visée persuasive, constitue ainsi l'une des clés de voûte de la "nouvelle rhétorique" »101.

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1.2. Ruth Amossy et la théorie de l’énonciation

La théorie rhétorique de l’argumentation dans le discours qui nous sert de base théorique, permet d’appréhender les lieux, les soubassements et les raisons qui ont motivé la composition d’un discours. R. Amossy note à cet effet que « l’argumentation dans le discours nécessite la prise en compte du dispositif d’énonciation inhérente à la parole, d’une part, et de la situation de discours dans ses composantes sociohistoriques, d’autre part »102. Cette notion de situation de discours est importante parce qu’elle participe au même titre que les autres éléments de l’énonciation, en l’occurrence les instances discursives qui organisent et structurent l’échange verbal entre l’énonciateur et l’auditoire, à l’étude parfaite du discours. Ainsi, par exemple, la prise en compte de l’ethos préalable du locuteur, ses ressentiments et les autres croyances de l’auditoire impliquent nécessairement que l’analyse du discours s’intéresse au contexte ou plutôt, à la situation de mise en œuvre du discours. R. Amossy le dit mieux en ces termes :

Il faut prendre en compte la situation de discours. Il faut connaître le statut et l’image préalable du locuteur, la nature du public réel qu’il vise, les circonstances précises de l’échange, les débats dans lesquels s’inscrit l’objectif de persuasion poursuivi et ses enjeux sociaux. […] Ce n’est pas seulement la personne du locuteur et les circonstances de sa prise de parole qu’il faut connaître, c’est aussi l’opinion publique de l’époque en question, les représentations doxiques et les opinions qui y circulent, les débats qui la passionnent et la divisent. Ainsi conçue, la situation de discours fait partie des données qui alimentent l’analyse du discours en dépassant la fausse dichotomie texte/contexte. La dimension sociale et historique apparaît comme inhérente à toute prise de parole. Bakhtine l’avait bien souligné : "il est impossible de comprendre comment se construit un énoncé quelconque, eût-il l’apparence de l’autonomie et de l’achèvement, si on ne l’envisage pas […]" comme un "événement social qui consiste en une interaction verbale"103.

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Nous avons déjà souligné que la rhétorique s’intéresse au langage dans sa dimension communicative. Cela suppose qu’elle prend en considération, l’acte de parole dans des situations concrètes, des situations de communication. Dans ce sens, R. Amossy indique que « la tâche que s’assigne l’analyse dite rhétorique ou argumentative [consiste à] étudie[r]; les modalités multiples et complexes de l’action et de l’interaction langagières »104. R. Amossy inscrit l’analyse argumentative dans les sciences de la communication et au sein d’une linguistique du discours, dans des situations concrètes. Chez elle, le cadre énonciatif détermine les actants et les circonstances de l’énonciation, comme acte par lequel un énonciateur crée un énoncé adressé à un destinataire dans des conditions précises. On sait que « toute énonciation suppose un locuteur et un auditeur, et chez le premier, l’intention est d’influencer l’autre en quelque manière »105.

Dans la perspective argumentative, la présence de l’auditoire sera recherchée dans les textes, pour découvrir les traces laissées dans l’énonciation, en vue de décrypter l’adaptation du locuteur. La présence de l’auditoire se manifeste dans les désignations nominales explicites : noms propres ou appellatifs (chers frères, citoyens, fidèles, hommes politiques, etc.) qui renvoient clairement aux destinataires. Ils « permettent de retrouver l’allocutaire avec certitude »106, dans les pronoms personnels qui se rapportent à la situation de discours et qui deviennent « une référence virtuelle »107, c’est-à-dire un signifié renvoyant à un référent clairement identifiable avant sa mise en discours. Dans le même ordre de pensée, Catherine Kerbrat-Orecchioni les classe parmi « les lieux d’ancrage les plus manifestes de la subjectivité langagière »108. R. Amossy ajoute qu’« une analyse des pronoms personnels permet de faire intervenir l’auditoire, défini comme l’ensemble de ceux qu’on veut persuader, aussi bien sous la forme d’un "tu" et d’un "vous" que d’un "nous" »109; dans les évidences partagées inscrites ←49 | 50→plus fréquemment dans le texte sur le mode indirect, qui permettent de dégager l’image que l’orateur se forme de son interlocuteur. Tout discours étant tourné vers un auditeur et toute argumentation s’appuyant sur des soubassements doxiques, on peut en déduire que les évidences partagées suggèrent la présence d’un auditeur. R. Amossy écrit à ce propos que « même lorsqu’il ne fait pas l’objet d’une désignation explicite, l’auditoire est désigné en creux par les croyances, les opinions, les valeurs que le discours lui attribue explicitement ou implicitement »110.

Par ailleurs, l’énonciation centrée sur le locuteur et sur les marques de sa subjectivité lisible, laisse des traces dans le discours produit. C’est de cette façon que s’inscrit de facto dans le discours, l’ethos du locuteur. R. Amossy précise que « toutes ces marques linguistiques contribuent à la construction de l’ethos dans la mesure où elles projettent nécessairement dans le discours une image de la personnalité, des compétences et du système de valeurs du locuteur »111. C. Kerbrat-Orecchioni pour sa part, définit la problématique de l’énonciation, comme « la recherche des procédés linguistiques (shifters, modalisateurs, termes évaluatifs, etc.) par lesquels le locuteur imprime sa marque à l’énoncé, s’inscrit dans le message (implicitement ou explicitement) et se situe par rapport à lui (problème de la "distance énonciative") »112. R. Amossy souligne à la suite D. Maingueneau, que l’inscription du locuteur dans le discours s’effectue à travers les embrayeurs et les traces de la subjectivité dans le langage113, l’activation d’un genre et d’un type de discours114 dans lesquels l’énonciateur occupe un positionnement défini d’avance. L’énonciation, comme volet de la linguistique, est une stratégie de mise en discours et une mise en scène de soi : « Quelles que soient ses déterminations et ses marges de liberté, l’image de soi se dégage tout d’abord des traces de présence que le locuteur, délibérément ou non, laisse dans son discours »115. Pour François Provenzano, « ce volet énonciatif est pris en ←50 | 51→compte parmi d’autres paramètres (verbaux et extra-verbaux) qui configurent un ethos116 (R. Amossy) ou une posture117 (Jérôme Meizoz) »118.

1.3. Patrick Charaudeau et le dispositif énonciatif

P. Charaudeau voit dans l’étude de l’énonciation, le pivot autour duquel gravitent d’autres considérations du discours. Son étude sur la modalisation éclaire les différentes positions du sujet par rapport à son interlocuteur. Cette étude permet de saisir les manifestations de la subjectivité de l’énonciateur, ce qu’il éprouve par rapport à son être, au récepteur de son message et à ses allégations. D. Maingueneau soutient à ce propos que « la modalisation s’inscrit dans la problématique de l’énonciation. Elle désigne l’attitude du sujet parlant à l’égard de son propre énoncé »119. La modalisation se donne donc à voir, du point de vue de la linguistique, à travers des actes énonciatifs particuliers qui représentent des informations sur les attitudes du locuteur dans son acte de locution. Ces actes énonciatifs, dits actes locutifs120, sont spécifiés par des modalités énonciatives121. En fait, les « actes et les modalités se trouvent dans un rapport d’enchâssement, et donc toute modalité implique un acte allocutif »122. Ces catégories de la langue servent à communiquer sur les intentions énonciatives du locuteur et à préciser les rapports que ce dernier entretient avec son allocutaire. Il importe de noter l’importance de la situation de communication123 ←51 | 52→et de tous les paramètres extralinguistiques qui jalonnent l’énonciation, parce que ceux-ci influent sur l’acte de communication et le déterminent. En effet, la manière de modaliser son énonciation tient certainement compte des réalités de la situation de communication, qui informent les instructions discursives du locuteur. Les modalisations utilisées selon la situation de communication participent à la force de la persuasion. C’est la raison pour laquelle, P. Charaudeau affirme que « la façon de modaliser son énonciation intervient également dans la force attribuée aux arguments. En effet, le sujet argumentant peut jouer entre l’explicite et l’implicite du discours pour faire varier cette force » 124.

P. Charaudeau distingue trois procédés énonciatifs par lesquelles le locuteur construit un rapport intersubjectif avec son auditoire et qui permettent de construire son ethos politique. Nous reviendrons plus loin sur l’ethos, en parlant des moyens de persuasion. Ces procédés énonciatifs sont : 1) l’énonciation élocutive où les énoncés impliquent le locuteur seul mettant en jeu le constat, l’opinion, l’appréciation, l’obligation, la promesse et la déclaration, s’exprime à l’aide « des pronoms personnels de première personne, accompagnés de verbes de modalité, d’adverbes et de qualificatifs qui révèlent l’implication de l’orateur et décrivant son point de vue personnel »125. C’est dans ce sens que Jean-Benoît Tsofack affirme que « l’énonciatif situationnel a pour fonction de dire quelque chose sur la façon dont JE envisage le monde et sur la façon dont il envisage l’accomplissement de son acte d’énonciation. C’est la raison pour laquelle on parle de comportement élocutif, c’est-à-dire celui-là qui implique essentiellement le JE »126. 2) L’énonciation allocutive implique le locuteur et son interlocuteur dans son acte de langage : soit le locuteur est en position dominante par rapport au destinataire, c’est le cas de l’interpellation, l’injonction, l’autorisation, l’avertissement, la suggestion et la proposition127; soit en tendance inverse où on trouve l’interrogation et la requête. 3) L’énonciation délocutive présente ce qui est dit comme personne n’était impliqué, le propos tenu « ne dépenda[nt] que du seul ←52 | 53→point de vue d’une voix tierce, voix de la vérité »128. L’acte délocutif se reconnaît à travers les constructions assertives impersonnelles ou la forme d’un discours rapporté.

Après ce rappel des bases théoriques qui sous-tendent l’analyse du discours, nous présentons les mécanismes argumentatifs sur lesquels se fonde la rhétorique, en tant qu’art de persuader et de convaincre.

1.4. Les clefs de la persuasion

Dans De Oratore, Cicéron traitant du rôle de la rhétorique, distingue trois fonctions essentielles: « Prouver la vérité de ce qu’on affirme, se concilier la bienveillance des auditeurs, éveiller en eux toutes les émotions qui sont utiles à la cause »129. Bertrand Buffon a la même perception sur les trois pôles représentant l’action persuasive : « Un auditoire peut être persuadé par la manière dont l’orateur se présente à lui, par l’appel à ses passions et à ses intérêts, et par des arguments rationnels »130. Ces trois types de preuves représentent selon Aristote, l’argumentation rationnelle (logos) et l’argumentation affective (ethos et pathos).

1.4.1. L’ethos ou la mise en scène de l’orateur

La dimension de l’ethos, déjà ancienne, présente chez Aristote, est une stratégie de présentation de soi articulée autour du discours, liée à l’image de persuasion et de vertu que construit l’orateur pour emporter l’adhésion de son auditoire, comme le décrit Oswald Ducrot :

Un des secrets de la persuasion telle qu’elle est analysée depuis Aristote, est, pour l’orateur, de donner lui-même une image favorable, image qui séduira l’auditeur et captera sa bienveillance. Cette image de l’orateur, désignée par l’ethos ou caractère, est encore appelée quelquefois […] "mœurs oratoires"131. Il faut entendre par là les mœurs que l’orateur s’attribue à lui-même par la façon dont il exerce son activité oratoire. Il ne s’agit pas des affirmations flatteuses qu’il peut faire sur sa propre personne dans le contenu de son discours, affirmations qui risquent au contraire de heurter l’auditeur, ←53 | 54→mais de l’apparence que lui confèrent le débit, l’intonation, chaleureuse ou sévère, le choix des mots, des arguments132.

La tradition grecque et romaine antique d’Isocrate, Quintilien, Cicéron et des rhétoriciens de l'âge classique, lie l’ethos à la personne de l’orateur (pré-discursif ou préalable), mettant en avant le souci de moralité. Ainsi, selon Quintilien, « l’argument avancé par la vie d’un homme a plus de poids que celui que peuvent fournir ses paroles »133. Cicéron « définit le bon orateur comme vir boni dicendi peritus, un homme qui joint au caractère moral, la capacité à manier le verbe »134. L'ethos préalable de l'orateur dans la rhétorique classique se résume en quatre points : « (1) Sa renommée, sa réputation, c'est-à-dire l'image préalable que sa communauté possède de lui; (2) son statut, le prestige dû à ses fonctions ou à sa naissance; (3) ses qualités propres; (4) son mode de vie, l'exemple qu'il donne par son comportement »135. Il se dégage, d'une part, l'autorité qui dépend de ce que l'orateur représente dans la société où il vit et, d'autre part, l'efficacité rhétorique qui relève de la moralité. L'ethos se confond alors avec les mœurs et la question de la moralité du locuteur comme être dans le monde. L'ethos doit être approprié à la circonstance et au cadre de communication dans lequel se déploie le discours136, et sa construction tiendra compte de l'adaptation de l'orateur à son auditoire. Ce qui suppose une connaissance adéquate des régimes politiques. Dans le discours, les formes discursives susceptibles d'exprimer l'ethos sont la maxime et l'enthymème.

En revanche, les sciences du langage contemporaines, tenantes d’une conception discursive, inscrivent l’ethos dans l’acte d’énonciation, c’est-à-dire dans le dire même du sujet parlant. O. Ducrot le souligne en ces termes: « Dans ma terminologie, je dirai que l’ethos est attaché à L, le locuteur en tant que tel : c’est en tant qu’il est à la source de l’énonciation qu’il se voit affublé de certains caractères qui, par contrecoup, rendent cette énonciation acceptable ou rebutante »137. D. Maingueneau insiste à juste titre que l’ethos ne se dit pas explicitement, mais se montre : « Ce que l’orateur prétend être, il le donne à entendre et à voir : il ne dit pas qu’il est simple et honnête, il le montre à travers sa manière ←54 | 55→de s’exprimer. L’ethos est ainsi attaché à l’exercice de la parole, au rôle qui correspond à son discours, et non à l’individu "réel", appréhendé indépendamment de sa prestation oratoire »138.

Entre ces deux tendances de l'ethos, R. Amossy soutient que dans l’argumentation, « le discours construit un ethos en se fondant sur des données pré-discursives diverses »139. L’ethos préalable en tant qu’image que le locuteur donne à ses interlocuteurs, laisse dans le discours des traces tangibles qui sont repérables, tantôt par des marques linguistiques, tantôt dans la situation de communication qui est au fondement de l’échange verbal140. L’ethos discursif, « image que le locuteur construit, délibérément ou non, dans son discours »141, est un composant de la force illocutoire, capable d’emporter l’adhésion de son auditoire. On peut dire qu’il s’établit un lien indissoluble entre ce qui est proféré et celui qui prend la responsabilité du dire, une liaison du statut et de la force du discours à l'image de celui qui en est à l'origine. Ainsi, la capacité de fonder un accord ne dépend pas seulement du logos, mais passe par la confiance que le public accorde à l'orateur, « liant indissolublement l'argumentation à l'argumentateur »142. La confiance naît de l’effet du discours, de l'image que l'énonciateur construit de lui-même dans son discours et non de la prévention sur le caractère de l'orateur143. L'ethos, tout comme le logos, est donc un effet de l'usage de la parole en situation, qui possède une force intrinsèque visant à assurer une communication efficace, à édifier des représentations capables d'agir sur le public et d'emporter la conviction.

Dans la ligne de R. Amossy, P. Charaudeau estime qu'il faut tenir compte de deux aspects pour traiter de l'ethos:

L'ethos, en tant qu'image qui s'attache à celui qui parle, n'est pas une propriété exclusive de celui-ci; il n'est jamais que l'image dont l'affuble l'interlocuteur, à partir de ce qu'il dit. L'ethos est affaire de croisement de regards: regard de l'autre sur celui qui parle, regard de celui qui parle sur la façon dont il pense que l'autre le voit […]. Cet autre, pour construire l'image du sujet parlant, s'appuie à la fois sur des données préexistantes au ←55 | 56→discours – ce qu'il sait a priori du locuteur – et sur celles apportées par l'acte de langage lui-même144.

L'ethos apparaît dans une identité sociale qui le constitue et se montre en même temps, à travers l'identité discursive que l’orateur se construit. Le sens que véhiculent les paroles, dépend à la fois de l'être et des dires. L'ethos est le résultat de cette double identité : sociale et discursive145, mais qui finit par se fondre en une seule. P. Charaudeau aborde l’ethos dans le discours politique, en considérant que « les idées ne valent que par celui qui les porte, les exprime et les met en œuvre. Il faut que celui-ci soit crédible et qu’en même temps, il soit support d’identification à sa personne »146. De cette analyse, il regroupe les figures identitaires du locuteur en deux grandes catégories : les ethos de crédibilité se rapportant à la sincérité, la transparence et l’efficacité (ethos de sérieux, de vertu et de compétence) et les ethos d’identification (ethos de puissance, de franchise, d’humanité, d’intelligence, de caractère, de chef et de solidarité)147.

1.4.2. Le pathos en action

L'usage des passions dans les discours revêt une importance particulière dans les études rhétoriques, littéraires et linguistiques148. Parlant du pathos comme étude des émotions, nous distinguons les émotions exprimées (du locuteur) des émotions suscitées (du destinataire) qui nous intéressent. Dans l’argumentation, le discours peut mobiliser des éléments affectifs de façon visible ou discrète, par le recours aux actes de langage. Chez Aristote, le pathos fractionné en quelques émotions particulières149, est un langage-action, une technique d'argumentation destinée à produire la persuasion et émouvoir les auditeurs. ←56 | 57→Il considère que « les passions ne sont plus des facteurs négatifs de la nature humaine dont la manipulation est le propre d'une rhétorique trompeuse et abusive. Elles apparaissent au contraire comme le "facteur humain" incontournable qui détermine tous les rapports sociaux dans la polis et avec lequel tout orateur doit se confronter »150.

Ainsi, pour argumenter, Aristote ne sépare pas le pathos du logos. Il importe de connaître dans les genres judiciaire et délibératif, « les dispositions affectives des auditeurs à qui on s'adresse et, qui plus est, savoir les mettre dans les dispositions qui conviennent, car la passion « est ce qui, en nous modifiant, produit des différences dans nos jugements»151. Le pathos peut « peser sur les décisions du juge dans un procès comme sur celles du citoyen dans la gestion de la polis »152. Il y a là une mise en condition des auditeurs par l'orateur qui infléchit leur jugement, en leur inspirant certaines passions au moyen d'une action sur ses représentations. Le pathos est bien un argument, « en ce sens que l'utilisation adéquate des passions de l'auditoire modifie son opinion et facilite sa persuasion »153.

L'analyse des passions repose sur trois aspects principaux: l'état d'esprit dans lequel on les éprouve, les personnes auxquelles elles s'adressent et leurs motifs154. Les passions composent un clavier sur lequel joue l'orateur pour emporter l'adhésion. Il est indispensable de connaître leurs mécanismes, d'en déterminer le mode d'action de l'orateur sur l'auditoire et d'examiner chacune comme un mouvement susceptible d'être provoqué par la parole155. La nécessité d'exciter des émotions fortes a une considération pratique: « Permettre à l'orateur de "tenir" son auditoire, de l'exciter ou de le calmer selon le moment, de le "dérégler" de sorte qu'il se soumette à la parole »156.

←57 | 58→

La prédominance des affects dans l'argumentation a été réaffirmée par Cicéron157, Quintilien158 et Christian Plantin. L’interrogation de ce dernier sur le rôle du pathos dans l’argumentation, relayée par R. Amossy, amène à réfléchir : « La question ici posée est donc celle de savoir comment une argumentation peut non pas exprimer, mais susciter et construire discursivement des émotions »159. En fait, C. Plantin soutient que pour construire un discours qui emporte l’adhésion de l’auditoire, il n’est pas nécessaire de faire appel à une argumentation qui utilise les émotions, mais l’argumentation doit construire les émotions160. C’est sur ce point qu’on peut parler des émotions suscitées. C. Plantin conclut qu'il est impossible de construire un point de vue sans la présence possible des affects, étant donné que l'argumentation, en tant qu'activité dialogale et interactionnelle, présuppose une rencontre de discours divergents et par conséquent, les émotions y sont toujours présentes. En effet, « si l'on définit l'objet de l'argumentation comme une rencontre de discours divergents, alors la situation argumentative est fondamentalement marquée par les émotions comme l'incertitude, l'embarras, l'inquiétude, la colère, le regret, etc. La position qui est défendue ici est celle de l'indiscernabilité, selon laquelle il est impossible de construire un point de vue argumentatif sans y associer un affect »161.

En revanche, dans une approche plus critique de l'argumentation, Van Eemeren et ses collaborateurs opposent le rationnel à l'affectif et aux émotions, comme polluant le comportement discursif. La tentative d'amener l'auditoire à une position donnée est conçue comme une entreprise rationnelle, excluant tout recours au sentiment considéré comme irrationnel. Ils disent à ce sujet que

l'argumentation est une activité de la raison, ce qui indique que l'argumentateur a pris la peine de réfléchir au sujet. Avancer un argument signifie que l'argumentateur cherche à montrer qu'il est possible de rendre compte rationnellement de sa position ←58 | 59→en la matière. Cela ne signifie pas que les émotions ne peuvent pas jouer un rôle lorsqu'on adopte une position, mais que ces motifs internes, qui ont été assimilés par le discours, ne sont pas directement pertinents comme tels. Quand les gens proposent des arguments dans leur argumentation, ils situent leurs considérations dans le royaume de la raison162.

En soutenant une telle position, les tenants de la dialectique voient dans les passions une source d'erreur et un détournement de l'esprit des voies rationnelles.

C. Perelman quant à lui, refuse d'opposer le rationnel au passionnel comme levier de l'action et considère que toute action fondée sur le choix a nécessairement des bases rationnelles et le nier, serait rendre absurde l'exercice de la liberté humaine. Sans chercher à réintégrer le jeu des émotions dans l'exercice argumentatif, il souligne le lien essentiel qui lie la volonté à la raison plutôt qu'à l'affect et montre que la raison est aussi susceptible de mouvoir les hommes163.

1.4.3. Le logos

Si le pathos s’appuie sur les émotions, le logos comme argument rationnel se situe au niveau des logiques de raisonnement qui s’articulent dans la matérialité de la langue. Pour montrer l’interaction argumentative, il convient d’appréhender les éléments verbaux qui construisent et orientent le discours. Nous précisons de prime abord, que l’argumentation dans un discours ne se réduit pas à des suites d’énoncés reliés entre eux par des connecteurs logiques, mais elle recouvre une notion plus vaste que celle de la relation logique. P. Charaudeau le précise en ces termes : « L’argumentation est le résultat textuel d’une situation à visée persuasive »164. Ceci dit, l’argumentation rationnelle s’appuie sur les mécanismes discursifs logiques, qui résultent de la conjonction d’un appareil formel et des contraintes liées à la situation de discours. C’est dans ce sens que Jacques Moerschler fait remarquer que l’argumentation dans le discours s’attaque « aux stratégies de discours visant la persuasion ou aux modes de raisonnement non formels de la langue, impliquant un effet sur l’auditoire qu’aux moyens linguistiques dont dispose le sujet parlant pour orienter son discours, chercher à atteindre certains objectifs argumentatifs »165.

←59 | 60→

Nous posons l’argument du logos à partir des catégorisations démonstratives élaborées par Aristote : l’enthymème et l’exemple; les figures relevant du logos qui sont utilisées pour la démonstration, vulgarisées dans les travaux de Pierre Fontanier166 et qu’on retrouve chez Marc Bonhomme167, Olivier Reboul168, Bertrand Buffon169 et Cathérine Fromilhague170.

1.4.3.1. Les arguments démonstratifs
1.4.3.1.1. L’argument de l’enthymème

La rhétorique pose au cœur du logos deux procédures logiques, la déduction et l'induction, auxquelles correspondent deux constructions logico- discursives : l'enthymème dérivé du syllogisme et l'exemple171. Le logos, selon R. Amossy, « repose principalement sur les raisonnements logiques qui sous-tendent le discours à visée persuasive et lui confèrent sa validité »172. En tant que preuves techniques, logiques et objectives, l'enthymème et l'exemple sont des moyens de la démonstration qui permettent d’établir la vérité d'une chose, par des faits ou par un raisonnement dont le rôle dans le processus argumentatif est de susciter ou non l'adhésion.

L'enthymème réfutatif ou démonstratif est un syllogisme rhétorique173, distinct du syllogisme scientifique par sa formulation et son domaine d'application. Situé au croisement de la logique et de la rhétorique, il joue de la brièveté et de la tension instaurée entre les termes pour s'imposer comme évident. Sa forme concise lui permet de rester compréhensible pour un public qui ne serait ni habitué, ni disposé à suivre de longues démonstrations: « Il s'adresse en effet à des auditeurs incapables d'atteindre à une vue d'ensemble par de nombreuses ←60 | 61→étapes et de raisonner depuis un point éloigné »174. Il est l'expression d'un argument sur des réalités capables d'être autrement, sur les affaires humaines qui sont probables et non certaines, et qui ont besoin d'être argumentées. Voilà pourquoi, ses prémisses sont parfois nécessaires, mais se trouvent le plus souvent fondées sur le vraisemblable ou le signe.

Par ailleurs, l'enthymème est à la fois une forme et un moyen de la démonstration, dont les prémisses restent implicites, en raison de leur évidence même et comportent des raisonnements raccourcis. Ainsi, l'exemple, « il est faillible, c'est un homme » reconduit le raisonnement syllogistique: « Tout homme est faillible; or il est homme; donc il est faillible ». Comme on le voit, les deux prémisses de l'enthymème sont des lieux communs admis par tout le monde (doxa) et ce qui est dit implicitement, « contribue à la force de l'argumentation dans la mesure où il engage l'allocutaire à compléter les éléments manquants »175. En d'autres termes, « le locuteur peut renforcer l'effet de son argumentation sur l'auditeur en n'entrant pas dans les détails et en présentant les prémisses ou les conclusions, comme allant de soi par le fait qu'il ne les mentionne pas explicitement »176. L'implicite de l'enthymème est triplement persuasif: « Il donne, tout d'abord, l'impression d'un surplus de la pensée sur le langage, "d’une pensée plus étendue que ne l'est l'expression". Ensuite, il permet d'impliquer l'auditeur dans le raisonnement, de lui donner le plaisir de combler les vides par ses connaissances propres […]. Enfin, il laisse dans l'ombre des prémisses qui pourraient amener à contester la conclusion »177.

Si l'implicite est doté d'une force argumentative, ce n'est pas seulement parce qu'il déclenche une activité de déchiffrement qui autorise la coopération avec le discours, mais parce que, comme le dit R. Amossy, « certaines valeurs et positions ont d'autant plus d'impact qu'elles sont avancées sur le mode du cela va de soi et glissées dans le discours de façon à ne pas constituer l'objet déclaré du dire. Elles échappent ainsi à la contestation, s'imposant d'autant mieux à l'auditoire qu'elles se donnent comme des évidences qui n'ont pas besoin d'être formulées en toutes lettres »178. Le but de l'argumentation étant de faire adhérer de l'auditoire à une thèse, l'orateur qui emploie l'enthymème, doit procéder par les prémisses admises par le même auditoire, qui portent soit sur le réel, soit sur ←61 | 62→des vérités considérées comme des données stables par rapport à l'auditoire, soit par présomptions ou sur des valeurs179. L'argumentation par l'enthymème requiert pour chaque sujet, un choix de propositions portant sur le possible et le plus opportun. Le choix des propositions sert des lieux rhétoriques, les lieux communs (konoi tópoi)180 qui touchent le cœur de la créativité oratoire.

1.4.3.1.2. L’argument par l’exemple

Le raisonnement par l'exemple qui établit « le rapport de la partie à la partie et du semblable au semblable »181, constitue le deuxième pilier de la rhétorique d'Aristote qui fonde le logos. L’exemple fictionnel ou historique est une induction qui part du particulier, comme le décrit O. Ducrot: « Il est évident d'après les Topiques (car c'est là qu'il a été question auparavant du syllogisme et de l'induction) que, d'une part, le fait que soit démontré, sur la base d'un grand nombre de cas semblables, qu'une chose est ainsi, c'est en dialectique une induction et en rhétorique un exemple »182. L'exemple utilisé seul a une valeur démonstrative tandis que s'il accompagne un enthymème, il a une valeur illustrative. En reprenant un exemple à Aristote, on reconstruit le raisonnement inductif, en montrant le danger qui guette les Grecs de laisser passer le Roi Darius: « Il faut se préparer à combattre contre le Grand Roi et ne pas le laisser faire main basse sur l'Égypte, car, dans le passé, Darius ne passe pas en Grèce avant de s'être emparé de l'Égypte. Quand il l'eut prise, il traversa. De sorte que ce Grand Roi aussi, s'il prend l'Égypte, fera la traversée: c'est pour cela qu'il ne faut pas le laisser faire »183. L'autorité de l'antécédent et l'idée que les faits futurs ont leur analogie dans le passé, « permettent le développement d'argumentations plus ou moins explicites fondées sur l'induction »184. La force démonstrative de l'exemple est ici restreinte, parce qu'on n'est pas autorisé à passer des cas particuliers aux cas généraux, et surtout à des règles. Une seule occurrence ne permet pas, en général, d'établir une règle. L'argumentateur doit s'assurer que le cas mentionné est assez probant en lui-même, soit qu'il s'est reproduit avec ←62 | 63→une régularité ou tout au moins à plusieurs reprises. Par contre, l'exemple est vraiment « démonstratif quand on peut montrer que les cas sont en nombre limité et que la règle s'applique à tous […]. Il ne permet pas de prouver qu'une proposition est universelle; il peut seulement prouver qu'une proposition n'est pas universelle, qu'elle ne peut commencer ni par toujours, ni par jamais »185.

C. Perelman pense que l’argument par l’exemple permet de passer de l'énoncé d'un cas particulier à l'énoncé d'une règle. Il suppose pour être utilisé, un accord sur la possibilité même de généraliser à partir de cas particuliers. Un exemple ne peut prétendre au statut d'exemple que s'il est solidement établi, autrement dit, s'il possède le statut de fait186. Dans une argumentation, l'auditoire rejettera l'exemple s'il est contraire à la vérité historique, ou si on oppose des raisons convaincantes à la généralisation proposée. En fait, le choix de l'exemple, en tant qu'élément de preuve, engage l'orateur, comme une espèce d'aveu187. La force de persuasion de l'exemple « tient à ce qu' [il] met en relation un objet problématique avec un objet déjà intégré par les représentations du coénonciateur »188.

L'efficacité de l'exemple, historique ou fictionnel dans l'argumentation, doit être pensée non pas en termes de passage à l'acte, mais de modification des convictions (pistis). L'exemple (élément de la démonstration) convainc plus par la qualité probatoire du raisonnement que par sa capacité incitative. En tant que mode de preuve qui repose sur la qualité de l'analogie et de l'induction, son efficacité doit examiner si « la similitude est totale ou partielle, afin de l'appliquer dans sa totalité ou seulement pour la part qui sera utile »189. Lorsqu'il est utilisé, l'exemple doit incarner la règle dans les personnages ou des situations frappantes: « Parmi les arguments de ce genre (par similitude), le plus efficace (potentissimum) est celui que nous appelons proprement l'exemple, c'est-à-dire le rappel d'un fait historique ou présumé tel, qui sert à persuader l'auditeur de l'exactitude de ce que l'on a en vue »190.

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1.4.3.1.3. Les proverbes et les maximes

Du latin proverbium, le proverbe désigne un énoncé relativement court qui exprime un conseil populaire, une vérité de bon sens ou d’expérience et qui est devenu (e) d’usage commun. Il est généralement exprimé sous forme métaphorique. La maxime, du latin maxima sententia signifie sentence générale. C’est une formule brève elle aussi, qui énonce une règle de conduite ou de morale, ou même une réflexion d’ordre générale. Le proverbe et la maxime réalisent le dénominateur commun: l’expression de vérités générales, de conseils ou de règles de conduite. C’est dans cette perspective que Jean-Jacques Robrieux affirme que « ce sont des manières commodes d’exprimer soit des valeurs, soit des vérités éternelles »191. Sous cet angle, ils constituent des arguments s’ils sont employés dans un discours et leur force réside dans le fait qu’a priori, ils énoncent des vérités incontestables.

1.4.3.1.4. Le modèle

Le modèle est un procédé fondé sur l’argument d’autorité, dont le but est de susciter l’imitation192. En d’autres termes, le modèle est un argument qui propose une personne particulière ou un groupe d’humains auquel la communauté ou la collectivité doit s’identifier, ou duquel elle doit s’inspirer. On fait le choix du modèle selon les critères des vertus, des qualités et des valeurs que ce dernier promeut, au regard de la propension au bien, à la perfection inhérente à l’homme, ou encore au désir intrinsèque de l’humain d’imiter de grands hommes. Mais certains modèles négatifs, de mauvais augure servent souvent à étayer certains faits, ce sont des anti-modèles ou anti-héros. On les convoque dans le discours pour fustiger ou dénoncer leurs comportements et attitudes, et surtout pour dissuader les hommes de leur ressembler.

1.4.3.2. Les figures de style et de rhétorique

Le discours visé peut, en tant que production de l'esprit humain, être valablement analysé en prenant en compte la dimension esthétique, précisément, les moyens stylistiques ou rhétoriques par lesquels, s'effectue le transport des idées émises. En raison de cette nécessité, le cadre théorique de cette réflexion est constitué par la théorie diffusée par P. Fontanier193 et O. Reboul 194. Nous ←64 | 65→revenons de manière sommaire, sur les notions de rhétorique et de figures de style, pour mettre en évidence les procédés stylistiques ou rhétoriques, qui seront analysés dans notre corpus. En effet, la rhétorique, art de présenter les idées de la façon la plus persuasive, utilise l'invention, la disposition, l'élocution, l'action et la mémoire. Les figures constituent le deuxième grand volet de l'élocution. Nos analyses étant orientées sur la persuasion, nous nous proposons, à la suite de M. Bonhomme, de centrer nos réflexions sur le fonctionnement discursif des figures, en relation avec leur contexte et leur prise en charge par les sujets communicatifs. En d’autres termes, nous voulons effectuer une étude pragmatique des figures, au sens strict que l’on donne à cette approche : « "La pragmatique étudie l’utilisation du langage dans le discours195" »196. Nous nous inscrivons dans le cadre de l’argumentation dans l’analyse du discours, car, comme le dit R. Amossy, « les figures sont des formes verbales dont il s’agit d’étudier la valeur argumentative en contexte »197. Nous voulons savoir, en examinant la fonctionnalité des figures à travers la portée illocutoire qu’elles dégagent et le but perlocutoire qui leur est assigné, comment et en quoi, elles sont des facteurs et des vecteurs de persuasion. Pour y parvenir, nous tiendrons compte de la situation de communication, ainsi que le préconise l’argumentation dans le discours, puisque « même si la fonctionnalité des figures peut être plus ou moins ébauchée au niveau préconstruit de leurs traits définitoires, c’est seulement leur contextualisation dans une occurrence particulière qui en détermine le rendement discursif »198.

On sait, en effet, que les figures de style embellissent la trame discursive, en donnant de la consistance et de la pertinence à l'argumentation et même à la trame émotionnelle, sans se réduire à une simple esthétique. Comme le dit Anna Jaubert, « elles font émerger des nuances, et se comprennent dans la mouvance modalisatrice, liée à la subjectivité du locuteur. Les figures dans le discours affichent une posture énonciative qui correspond à une évaluation que ce dernier porte sur les contenus énoncés, doublant d'un engagement affectif ou axiologique »199.

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Les figures sont fondamentalement fonctionnelles et se répartissent entre quatre types : les figures à base morphologiques ou figures des mots, selon la terminologie de O. Reboul et B. Buffon ou figures de dicton (C. Fromilhague); les figures à base syntaxique ou de construction (O. Reboul, B. Buffon et C. Fromilhague) qui se situent au niveau de la construction des mots dans l’énoncé; les figures à base sémantique ou figures de sens (O. Reboul et B. Buffon) ou tropes de comparaison (C. Fromilhague) qui affectent le sens des mots; les figures à base référentielle ou figures de pensée (O. Reboul, B. Buffon et C. Fromilhague) qui portent sur les relations entre le langage et la réalité. Nous définissons les figures répertoriées dans notre corpus, car il est difficile d'être exhaustif, puisque, comme le dit Cicéron, « les figures de mots et celles de pensées sont presque innombrables »200.

Résumé des informations

Pages
386
Année de publication
2020
ISBN (Relié)
9783631797761
ISBN (PDF)
9783631799963
ISBN (ePUB)
9783631799970
ISBN (MOBI)
9783631799987
DOI
10.3726/b16058
Langue
français
Date de parution
2019 (Décembre)
Mots Clés (Keywords)
éthique valeurs cohérence responsabilité changement reconstruction rhétorique
Publié
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. 386 p.
Sécurité des produits
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Notes biographiques

Job Mwana Kitata (Auteur)

Job Mwana Kitata détient un diplôme de doctorat (Ph. D.) en théologie de l’université Laval (Québec, 2017), un Master en théologie et sciences religieuses de la KULeuven (Belgique, 2009), un diplôme spécialisé en catéchèse et pastorale de l’Institut International Lumen Vitae (Belgique, 2009) et un graduat en philosophie du Grand Séminaire Saint Augustin de Kalonda (RD Congo, 1990). Il travaille actuellement au Canada.

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Titre: Église catholique et crise socio-politique en RD Congo