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Le «care», face morale du capitalisme

Assistance et police des familles en Amérique latine

de Blandine Destremau (Éditeur de volume) Isabel Georges (Éditeur de volume)
Collections 424 Pages
Série: Action publique / Public Action, Volume 15

Résumé

L’Amérique latine est souvent considérée comme un laboratoire de politiques publiques, qui accompagnent le développement de formes néo-libérales de capitalisme. Après les années 2000, l’État social signe son « retour », marqué par une nouvelle génération de politiques sociales d’assistance dites conditionnelles, dans des contextes de réduction des dépenses publiques, d’extension de la marchandisation et d’intense concurrence politique.
Cet ouvrage explore les nébuleuses d’acteurs engendrées par la mise en pratique de ces politiques, à partir d’enquêtes ethnographiques menées dans cinq métropoles d’Amérique latine. Il montre comment elles instituent une police des familles, centrée sur les femmes et fondée sur une économie morale valorisant l’éthique du care et de la responsabilité. La gestion et la répartition du travail reproductif s’opèrent par des dispositifs d’activation, d’incitations comportementales et de contrôle de proximité. Ce mode de gouvernement moral des pauvres tend à instaurer un ordre politique qui organise la reproduction sociale et économique et repose sur une division du travail entre sexes, générations et classes sociales. Il nourrit l’essor des opportunités de profit marchand et des positions d’intermédiation. Cette face morale des politiques économiques néolibérales a permis un compromis de gouvernement, qui s’est estompé.
S’il se démarque de ce cadre général, le cas de Cuba, aux prises avec une réforme de sa politique sociale, confirme la centralité du care et des injonctions morales dans les politiques publiques.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Remerciements et dédicace
  • Introduction. Gouverner les pauvres en Amérique latine. Gérer les femmes par l’assistance (Blandine Destremau / Isabel Georges)
  • Première partie. Au cœur des familles : la (re)familialisation des rôles féminins et les enjeux de care
  • Introduction. Femme et famille dans l’assistance sociale en Amérique latine. Une reconfiguration du pacte social ? (Robert Cabanes)
  • Les femmes comme pilier de la construction de la famille de classe populaire au Brésil. Les relations avec le travail, la religion et l’État (Yumi Garcia dos Santos)
  • Focaliser, transférer et rendre visite. Le genre au prisme de la politique de « vulnérabilité » et les pratiques d’assistance familialistes au Chili (Carolina Rojas Lasch)
  • De la féminisation à la collectivisation des prestations de soin. Les programmes sociaux pour personnes âgées à Guadalajara (Mexique) (Rocío Enríquez Rosas)
  • La construction sociale de la dépendance des personnes âgées pauvres dans la région métropolitaine de Guadalajara (Mexique) (Edith Carrillo Hernández / Elba Karina Vázquez Garnica)
  • Resignification du maternalisme dans le cadre des programmes de transferts monétaires conditionnels (Bérengère Marques-Pereira)
  • Remise en question d’un paradigme. De l’investissement social à l’instrumentalisation des mères pauvres (Rubén M. Lo Vuolo)
  • Deuxième partie. Médiations, intermédiations, professionnalisations
  • Introduction. La relation d’assistance requalifiée. Entre déplacement du regard et transformation de l’objet (Isabel Georges)
  • Le processus de catégorisation de la population des sans-abris. Une étude de leur prise en charge (São Carlos, Brésil) (Natália Maximo e Melo)
  • L’accès aux programmes d’aide pour les personnes âgées. Agents, intermédiaires, interprètes, liaison et administration (Guadalajara, Mexique) (Magdalena Villarreal / Edith Carrillo)
  • Le programme Minha Casa Minha Vida – Entidades. Une offre de logement à l’encontre de la ville ? (Cibele Saliba Rizek)
  • La production de la demande : philanthropie ou commerce ? Professionnalisation et sous-traitance dans le secteur de l’assistance au Brésil (Isabel Georges)
  • Entre politique d’emploi et politique d’assistance. Le Programme national d’Aide à Domicile en Argentine ou la production publique de travailleuses pauvres (Natacha Borgeaud-Garciandía)
  • « La cendrillon des politiques d’emploi ». Les questions de genre dans la mise en pratique d’un programme de formation et d’emploi dans une municipalité de l’Aire métropolitaine de Buenos Aires (Argentine) (Ania Tizziani)
  • Représentation de la pauvreté ou pauvreté de la représentation. Pour une ethnosociologie politique des discours institutionnels (Ricardo Peñafiel)
  • Troisième partie. Territoires de l’assistance et formes de légitimité
  • Introduction. Les territoires de l’assistance. Quelles frontières de légitimité au Brésil ? (Anete Brito Leal Ivo)
  • Une nouvelle génération de politiques sociales au Brésil. Néolibéralisme et participation populaire (Jacob Carlos Lima)
  • Gouvernance, bancarisation et assistance sociale. Un regard sur les transferts conditionnels, le système de santé et l’épargne retraite en Colombie (Oscar Rodríguez Salazar / Décsi Arévalo Hernández)
  • Technologies de l’assistance. Pouvoir et enchantement dans Más Familias en Acción [Davantage de familles en action] (Colombie) (Pablo Jaramillo Salazar)
  • Aides sociales et citoyenneté assistancielle. Une analyse de l’expérience chilienne (Marco Ceballos)
  • Universalisme, inégalités, famille. Du tournant des politiques d’assistance cubaines (Blandine Destremau)
  • Le récit de l’épopée latino-américaine contre la pauvreté (Enrique Valencia Lomelí)
  • Bio-bibliographies des auteurs, selon leur ordre dans le livre
  • Titres de la collection

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Remerciements et dédicace

Cet ouvrage est issu d’un financement ANR SUDS II, pour un projet intitulé Offre institutionnelle et logiques d’acteurs : femmes assistées dans six métropoles d’Amérique latine. L’aventure du projet LATINASSIST (2010 – 2014) s’est révélée intense et riche, tant humainement qu’intellectuellement. Plus que de remerciements, il s’agit ici d’une gratitude envers ce collectif qui a fonctionné dans la générosité et le partage, garants de la constitution d’une grande intelligence collective et d’une bienveillance dans les échanges.

Nous souhaitons remercier deux personnes qui nous ont aidées lors des moments sensibles et denses de notre parcours : Beatriz Maida Paca, qui a été notre stagiaire, puis notre assistante, en particulier lors de l’organisation du colloque final. Et Aimée Zeitz, qui s’est embarquée dans le projet au moment du colloque également, a traduit un des chapitres et a accompagné la relecture des textes.

Nous remercions aussi Emilie Jacquemot et Carmen Mata, du laboratoire IRIS, qui ont su mettre leur professionnalité et leur rigueur au service de la construction du manuscrit, étape délicate dans la menée à bien d’un projet d’ouvrage collectif. Et également Jean-Charles Boulanger d’avoir relu ce texte avec attention pour en extirper les erreurs et coquilles.

Finalement, nos pensées émues vont à Bruno Lautier, qui nous a quittés le 4 février 2013, et avait été un des initiateurs du projet. Sa joie était grande de pouvoir rassembler autour de lui, et autour de questions qui lui tenaient à cœur depuis longtemps, un bon nombre de ses anciens doctorants. Il n’en aura pas vu l’achèvement. Elles vont également à Marguerite Bey, décédée le 22 novembre 2012, qui avait investi dans ce projet son énergie et son intelligence, forgée par de longues années de recherche. Nous souhaitons leur dédier ce livre. ← 11 | 12 →

L’origine du livre

Cet ouvrage est un des fruits de l’aventure collective qu’a été le projet LATINASSIST – ANR Les Suds II (2011-2014), dans lequel participaient six équipes nationales (Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Cuba, Mexique). Le choix de ces pays a été motivé d’une part par la qualité des liens des chercheurs avec les coordinateurs initiaux du projet – pour un certain nombre ses anciens étudiants à l’Université de Paris I – IEDES, qui avaient trouvés des postes dans leurs pays d’origine1. D’autre part, la plupart de ces pays ont bénéficié, pendant cette période, d’une conjoncture politique de gouvernements dits « de gauche » et de ce fait de politiques sociales « plus volontaristes », incitant à l’analyse. Celles-ci contrastent avec la conjoncture précédente des années 1990, marquées par les politiques néolibérales qui ont accompagné le retour à la démocratie après la fin des régimes dictatoriaux et/ou militaires dans la région, ainsi qu’avec ce « retour en arrière » que nous vivons dans la région actuellement.

Ce projet a permis de mettre en lumière non seulement la variété des formes d’appropriation des acteurs de l’offre des politiques sociales latino-américaines, mais également la dimension de genre contenue dans ces politiques, qui s’impose à l’analyse théorique. Nous sommes entrés dans le projet en construisant une focale sur « les femmes2 » (destinataires et agentes de l’assistance) et leur place dans ces politiques ; notre titre initial était ainsi : « Offre institutionnelle et logiques d’acteurs : femmes assistées dans six métropoles d’Amérique latine ». Notre travail collectif nous a permis de passer d’études sur les femmes à des analyses sur les relations de genre incorporées dans et reproduites par les politiques d’assistance, et d’élaborer des réflexions en termes de rapports sociaux de sexe, génération, classe et race. Plus largement, nous avons été amenés à nous interroger sur la place du travail du care dans le capitalisme contemporain, dans ses configurations locales observées.

Le projet initial a été construit autour de six équipes territoriales, engagées sur des terrains dans six métropoles ou villes : Buenos Aires, São Paulo/São Carlos, Santiago de Chile, Bogotá, La Havane, Guadalajara. Les chercheurs y ont adopté des objets de recherche diversifiés, tous en rapport avec des politiques d’assistance et/ou sociales. L’élaboration progressive, au sein du projet, d’axes problématiques transversaux, qui coupaient au travers des équipes nationales/régionales et faisaient sens de la diversité des objets, a ← 12 | 13 → constitué un enjeu clé de notre démarche. Le déplacement du regard, comme la variation des échelles d’analyse, ont constitué des outils épistémologiques centraux de la démarche d’enquête « compréhensive ».

Par tâtonnement, en particulier lors de nos rencontres d’équipe (deux à Paris, une à Guadalajara (Mexique), une à São Carlos (Brésil), mais aussi lors d’autres rencontres scientifiques (colloques, congrès), se sont ainsi élaborées trois perspectives problématiques, au sein desquelles la comparaison entre terrains s’est progressivement tissée, en mobilisant les ressources de la pluralité des disciplines des « latinassistologues » (sociologie, économie, anthropologie, science politique). Les trois parties de cet ouvrage sont ainsi le produit d’une démarche méthodologique articulant la variation des niveaux d’analyse, la confrontation des différentes réalités nationales et la réflexivité méthodologique, formalisées lors d’une journée consacrée à la méthodologie la veille du colloque final.

Les équipes du projet ont été affectées par deux décès : celui de Bruno Lautier, coordinateur initial du projet, et celui de Marguerite Bey, qui coordonnait l’équipe mexicaine et avait considérablement contribué au suivi scientifique et administratif du projet. Profondément ébranlés, les « latinassistologues » ont néanmoins su se réorganiser et poursuivre leurs travaux. Les équipes ont par ailleurs intégré de nouveaux membres, dans le cadre de travaux universitaires et/ou de nouveaux projets de recherche qui se sont articulés à LATINASSIST. Nous souhaitons remercier ici en particulier Beatriz Maida Paca, qui a été l’assistante du projet pendant plusieurs mois et Aimée Zeitz, qui nous a aidées à préparer et réviser ce manuscrit.

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Photographie : Maïté Baldi. Colombie, 2012. ← 13 | 14 →


1 Un ouvrage collectif chez Karthala marque le point de départ intellectuel du projet (Borgeaud-Garciandía et al., 2009).

2 De ce fait, bien que la plupart du temps, les acteurs analysés sont des actrices, nous n’employons pas systématiquement la forme grammaticale féminine, sauf si cela change le sens de la phrase, pour faciliter la lisibilité du texte.

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INTRODUCTION

Gouverner les pauvres en Amérique latine

Gérer les femmes par l’assistance

Blandine DESTREMAU

Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS),
Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (IRIS)/
École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), Paris

Isabel GEORGES

Institut de recherche pour le développement (IRD),
UMR 201 « Sociétés et développement », Nogent-s-Marne
et Université de São Paulo (USP)/Université fédérale
de São Carlos (UFSCar), Brésil

Vous êtes ici non pas parce que vous vous êtes inscrits, mais parce que vous avez obtenu un bon score […]. Applaudissez-vous ! […] Par conséquent, vous êtes des privilégiés. Nous aimerions que toutes les familles y aient droit, mais ce n’est pas possible ; donc, estimons-nous heureux d’être privilégiés, parce que quelqu’un va nous aider à améliorer notre qualité de vie ! […] Cette intervention est menée à bien par un agent que l’on appelle apoyo familiar [appui familial], c’est la jeune fille qui vient chez vous et frappe à votre porte. Elle peut vous aider dans toutes les dimensions de votre vie (Rojas 2012, p. 175).

Ces termes sont extraits du discours d’une responsable municipale du programme Chile Solidario1 lors d’une « cérémonie d’intégration » de familles sélectionnées pour en devenir bénéficiaires. Elle est significative de l’idée principale qui guide cet ouvrage. Le développement, depuis les années 1980, de formes néo-libérales de capitalisme (Harvey, 2010 ; Laval, Dardot, 2010 ; Lascoumes, Le Galès, 2012) dans la plupart des pays d’Amérique latine, s’est accompagné de politiques morales qui ← 15 | 16 → répondent aux critiques de ceux qui se veulent les représentants des victimes des politiques de réduction des dépenses publiques. Conduites dans le sillage des ajustements structurels, ces politiques sont devenues hybrides, associant la réduction de la pauvreté et sa transformation en marché. Par ailleurs, des scandales de corruption ne cessent de fissurer les édifices démocratiques.

Justifiées dans un premier temps par une rhétorique de la lutte contre la pauvreté et la nécessité d’inclusion des pauvres dans la croissance économique, ces politiques se sont progressivement mues en politiques de la vulnérabilité. La vieille distinction entre pauvres valides et invalides s’est ainsi cristallisée en deux trains de politiques publiques distinctes, relayés par une nébuleuse d’acteurs hybrides, publics, privés ou semi-privés. D’un côté, les pauvres employables ou activables (Bennholdt-Thompson, 1988 ; Colomb, 2012 ; entre autres), sont gouvernés essentiellement par des incitations économiques, dont le registre moral est celui de la responsabilité et l’indépendance à l’égard du marché. De l’autre, des « vulnérables », « pauvres désarmés » qui ne peuvent subvenir à leurs besoins par l’activité productive (Lautier, 2013 ; Thomas, 2010), soit qu’ils relèvent eux-mêmes de la « handicapologie » (Castel, 1995), soit qu’ils sont engagés dans le soin de personnes dépendantes – enfants et/ou personnes âgées et handicapées. Si le paradigme de l’entrepreneuriat de soi les concerne aussi (Donzelot, 1994 ; Machado, 2002), c’est essentiellement dans un registre moral et pédagogique.

Cet ouvrage explore le monde des « nouvelles » politiques d’assistance enracinées dans des discours compassionnels et des logiques réciprocitaires. Aussi diversifiées qu’elles puissent être selon les pays, dispositifs et étapes historiques, ces politiques puisent au registre d’une double éthique de la responsabilité et du care2, articulée par des mécanismes pseudo-contractuels, encadrant le déploiement de travail reproductif et informée par des dispositifs de contrôle de proximité. Ce monde, fondé sur ← 16 | 17 → l’évitement du conflit social, construit ses figures et rôles : d’un côté les bénéficiaires, essentiellement des femmes, qui prodiguent des soins dans un cadre domestique et familial ; de l’autre des (quasi) professionnelles du social, du psychosocial, et de l’aide à domicile, encore des femmes, qui font fonctionner ce qui apparaît comme des politiques du care. Nous montrons cependant la porosité des frontières entre les différents rôles.

Le « travail » des professionnelles du social est fondé sur la transversalité des rôles sociaux des femmes pauvres, qui, en professionnalisant leurs fonctions traditionnelles de care, prolongent la régulation/gestion morale des pauvres au-delà de la sphère publique. Les unes mettent les autres au travail, engendrant des micro-différenciations sociales. Dans cette reconfiguration du « social », ce sont les femmes qui sont responsabilisées non seulement pour la reproduction des familles, mais pour la moralité de l’ensemble des membres du groupe familial, tous âges et sexes confondus. Dans ce schéma, il n’y a plus de raisons de protéger les hommes des effets néfastes des politiques néolibérales puisque les femmes assurent la reproduction biologique et sociale. Il s’agira cependant toujours de politiques (services) réalisées par des pauvres, pour des pauvres. Si, d’un côté, ces politiques trient les « bons » et les « mauvais » pauvres, leurs formes d’opérationnalisation estompent les catégories analytiques des sphères publique et privée. L’intérêt public disparaît au bénéfice des intérêts d’acteurs particuliers.

C’est ainsi que nous proposons ici une analyse en termes de consolidation, sous le paradigme hétéroclite de « programmes de transferts conditionnels », et plus généralement d’un éventail de politiques sociales d’assistance (non contributives), d’une face morale du capitalisme instituant une police des familles. Cet éventail relève d’une configuration plus large, incluant des politiques répressives socio-éducatives et des incitations financières et comportementales, qui concourent au « gouvernement moral des pauvres ».

Nous tenons à souligner que les contradictions et ambiguïtés sous-jacentes qui ont marqué les politiques (sociales) au cours de la période allant globalement du début des années 2000 jusqu’aux années 2010 (avec un certain étalement dans le temps, et différentes réactions des pays latino-américains à la crise des Sub-primes de 2008) constituent a posteriori un des principaux résultats de notre recherche. Cette période, qui a été considérée comme « volontariste » et marquée par des gouvernements « de gauche » en Amérique latine, a en effet aussi été imprégnée par un certain ← 17 | 18 → nombre d’injonctions contradictoires3. Ces dernières ont contribué au retour en arrière brutal que traversent ces pays à l’heure actuelle, en ce qui concerne la reconnaissance d’un minimum de droits sociaux et de l’intérêt public. C’est du moins l’hypothèse qui se dégage après-coup de l’ensemble d’études empiriques que nous présentons ici.

Les politiques sociales à l’ère néolibérale : un État qui prend soin

Contrairement à l’époque de l’après-guerre, et de l’avènement de la période des « trente glorieuses » en Europe, les politiques sociales à l’ère néolibérale se caractérisent par un social qui a été durablement reconfiguré par l’acceptation de l’idée d’une crise permanente du travail, et l’existence de travailleurs et travailleuses « surnuméraires ». En Amérique latine (sauf ici dans le cas de Cuba), ladite société salariale n’a jamais été généralisée. Dans ce sens, ces politiques constituent la réponse donnée en termes de gouvernementalité à une demande sociale qui émane de territoires aux trajectoires et aux conjonctures radicalement distinctes. L’objectif de ces politiques n’est pas de créer du travail salarié pour tous, mais plutôt de socialiser cette « armée de réserve » de sujets qui ne sont pas – et ne seront jamais – pleinement employables. Ce faisant, l’État se décharge de sa responsabilité (morale, éthique, politique) pour leur bien-être. Voici le rôle, ou la « fonction sociale » de ces « nouvelles » politiques sociales « déterritorialisées » dans le sens où elles sont fondées sur une représentation de la nature de la demande comme étant homogène, indépendamment de ses variations sociales et territoriales.

Cette manière de produire de l’ordre et de l’intégration sociale s’effectue toutefois de manière contrainte : le paradigme de « l’entrepreneuriat de soi » rend inopérantes les distinctions entre les sphères privée et publique, issues d’une autre ère. En effet – et c’est en cela que ces politiques sont caractéristiques d’une nouvelle phase du capitalisme mondialisé – ces formes de mise au travail de ceux et celles qui n’en ont précisément pas, ← 18 | 19 → concernent l’ensemble des sphères de la vie, y compris la sphère familiale. Le capitalisme, avec sa tendance à s’approprier, et à rendre lucratifs des domaines qui précédemment lui avaient échappé, a ainsi encore amplifié son étendue (Harvey, 2010). Les efforts pour se montrer digne de recevoir l’aide de l’État sont à fournir par les sujets conformément au rôle social qui leur a été (ré)attribué.

Les politiques sociales – et a fortiori les « programmes de transferts conditionnels » – réassignent, de façon coercitive, des fonctions sociales distinctes aux sujets sociaux, hommes et femmes, d’âges, de niveaux de qualification et d’expériences différents. Ces politiques vont de pair avec les politiques économiques néolibérales. Si le « nouvel esprit du capitalisme » correspond bien à une manière de réduire l’accès au travail salarié, privilège réservé à une petite fraction de la population, il laisse dans la pratique à l’État la charge de prendre soin des « inaptes » – sans toutefois déclarer cette subvention publique à l’initiative privée (Boltanski, Chiapello, 1999). Ainsi, au niveau du discours la rationalité néolibérale (Dardot, Laval, 2009) domine, même si les pratiques de prise en charge (ou non) des inaptes au travail divergent selon les contextes et les périodes. Les politiques sociales ont, à l’ère néolibérale, la fonction de recréer un cadre « socialisant » au moindre coût – sans création de droits universels et sans fonction redistributive a priori – afin d’inciter les hommes comme les femmes à accomplir leur fonction sociale respective (Cabanes, Georges, 2014), variable selon le cadre sociétal. De ce fait, en cas de réception d‘une prestation, celle-ci peut être interprétée par les intéressé.e.s, souvent des femmes, comme relevant du « hasard », d’un coup de chance ou encore de la « grâce de Dieu » (Ceballos, 2015 et dans ce volume).

Dans ce sens, le « compromis de gouvernement au croisement des politiques sociales et néolibérales » (Cabanes, Georges, 2014) qui caractérise cette période en Amérique latine, permet de produire de l’adhésion, de la légitimité, de la reconnaissance, mais aussi du clientélisme politique et social. Il contribue à développer un secteur du social au sein duquel croissent les professions, les emplois, les subventions. Ces politiques s’adressent directement à l’individu, de façon rapprochée, attentionnée : l’État et les divers échelons de pouvoir et d’action publics se présentent comme soucieux, compassionnels, caring. Ce que Berndt qualifie de « libertarian paternalism as a policy script that is capable of overcoming both the perceived shortcomings of the interventionnist state ← 19 | 20 → and the self-regulated market » (2015 : 3), et qui n’exclue pas la violence, la menace, la répression (Morice, 1999).

Les politiques d’assistance et de contrôle modernes des pauvres ont toujours combiné attribution de tâches et rôles socio-économiques, encadrement répressif et police de l’ordre familial (Chevalier, 1958 ; Donzelot, 1984 ; Merklen, 2009 ; Wacquant, 2004). Un tournant a eu lieu pendant les années 1990, consacrant la notion d’« investissement social » : ces politiques publiques intègrent l’idée de mieux rentabiliser les interventions à l’égard des pauvres, considérées comme des postes de dépense « passives », et à les incorporer à la logique capitaliste d’accumulation par le marché et de financiarisation. Une sélection, ou segmentation, s’opère entre pauvres susceptibles de produire du travail productif, et pauvres « dés-économisés », réservés au travail reproductif, voire à aucun autre travail que le travail sur soi. Entre les deux, les travailleurs du social, dont le rôle est de mettre chacun et chacune à sa place et d’insuffler à tous le sens de ses responsabilités. Dans ce contexte, un rôle spécifique a été réservé aux femmes pauvres.

L’ouvrage que nous présentons ici se situe donc sur un territoire particulier du néolibéralisme et de ses politiques sociales, contigu aux incitations faites aux « pauvres » à s’intégrer dans les marchés du travail, et contigu également aux politiques répressives (Feltran, 2014). Main gauche de l’État (Bourdieu, 2012), fermement armée de principes moraux et de convictions pédagogiques de la responsabilité individuelle, les politiques sociales néolibérales se rattachent, selon Loïc Wacquant (2010 : 151), à « une spécification sociologique “épaisse” du néolibéralisme qui englobe la supervision par le workfare, un état pénal proactif et le trope culturel de la “responsabilité individuelle” ».

Nous mettons en lumière comment ces politiques investissent le territoire de la reproduction sociale, enjoignant aux femmes populaires de remplir de façon responsable et morale leur rôle de productrices et reproductrices d’êtres humains socialisés – et disponibles pour les marchés du travail et de la consommation ; et leur rôle de productrices et reproductrices d’un ordre social et d’un ordre moral. Nous montrons également comment ces rôles peuvent s’articuler avec d’autres processus de subjectivation et de production de consentement, voire de soumission. Mais aussi comment ce territoire constitue une pièce du système néolibéral, tant du côté moral, que pratique, qu’encore comme secteur à fort potentiel marchand, et susceptible de produire des consommateurs. ← 20 | 21 →

Notre principal résultat scientifique est que les politiques de réponse aux questions soulevées par le travail reproductif et son éthique, et plus largement les nécessités politiques de prise en charge du soin aux dépendants et de l’éducation des enfants, dans le cadre du paradigme d’investissement social, débouche sur des politiques de captation, de répartition et de mise à disposition de travail de care, destinées avant tout aux femmes des classes populaires. Avatar de ce que Donzelot appelait « la police des familles », écho manifeste de l’invention de la femme au foyer qui a constitué une étape décisive du développement capitaliste, et imprégnées de « néo-familialisme » (Chauvière, 2006)4, ces politiques publiques tendent à instaurer un ordre social et moral qui permette la reproduction sociale et économique. Cet ordre repose sur une division du travail entre sexes, générations et classes sociales, traverse la famille, qui en est la cellule clé de mise en œuvre, et en extrait la « plus-value », rendue gracieusement. Elles reposent sur la construction du consentement des destinataires à des mesures émanant d’institutions qui se soucient des gens, prennent soin d’eux, qui leur prêtent attention : du care public qui produit du care privé.

Ces interventions sociales sont devenues de plus en plus comportementales5, sous-tendues par une technologie sociale très sophistiquée, nourrie des connaissances en neurosciences, qu’on aurait pu qualifier de manipulatoires en d’autres temps, mais qui s’affranchissent du fait des « bonnes causes » qu’elles servent ainsi (Banque mondiale, 2015 ; Servet, 2015). Pour Berndt (2015), « [the behavioural approach shifts the focus] from the market to the market subject, that is, from market failure to behavioural failure, and from market regulation to ← 21 | 22 → behavioural engineering » (p. 3). Changer les gens (Wacquant, 2010), et en particulier les femmes, dans un contexte d’articulation discursive entre arriération et marginalité perçues (Berndt, 2015 : 4), pour organiser le travail reproductif au sein des ménages, c’est ce à quoi œuvrent pour bonne part les politiques et programmes étudiés dans cet ouvrage.

Or, si les enjeux de care se posent aujourd’hui dans un cadre renouvelé, les réponses que leur donnent les politiques publiques de par le monde sont diverses, articulant des contributions du marché, des pouvoirs publics, de la famille proche et de la communauté au sens plus large (voisinage, société civile, etc.). Ce care diamond se module également selon les milieux sociaux, le degré de professionnalisation des femmes, les degrés de socialisation des prises en charge, et les arbitrages entre marchandisation et démarchandisation des forces de travail, toutes choses largement étudiées, du moins dans les pays du Nord (Simonet, 2010 ; Hochschild, 2012). Si cet ouvrage porte donc sur des « cas » latino-américains, de nombreux travaux indiquent qu’il s’agit là d’un scénario qui se déploie dans de multiples pays du Sud et du Nord, avec des variantes propres aux espaces nationaux et à leurs interrelations.

Résumé des informations

Pages
424
ISBN (PDF)
9782807605336
ISBN (ePUB)
9782807605343
ISBN (MOBI)
9782807605350
ISBN (Broché)
9782807605329
Langue
Français
Date de parution
2017 (Décembre)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, New York, Oxford, Wien, 2017. 422 p., 14 ill. n/b, 1 ill. en couleurs, 2 tabl.

Notes biographiques

Blandine Destremau (Éditeur de volume) Isabel Georges (Éditeur de volume)

Blandine DESTREMAU est Sociologue, Directrice de recherches au CNRS (Iris / EHESS), spécialiste des politiques sociales et de la lutte contre la pauvreté. Elle a coordonné plusieurs projets de recherche internationaux et enseigne dans diverses universités françaises et européennes. Isabel GEORGES est Sociologue, chercheuse à l’IRD, UMR « Développement et sociétés ». Elle a été Professeure invitée dans plusieurs universités de l’État de São Paulo (Brésil) et elle a publié (avec P. Tripier), La démocratie participative au Brésil : Promesses tenues et dynamiques ouvertes (Peter Lang, 2012).

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Titre: Le «care», face morale du capitalisme