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DANTE, tel le géomètre...

Les arts de la mémoire, l’architecture et l’enjeu de la connaissance dans la culture européenne

de Luigi De Poli (Auteur)
©2021 Monographies 342 Pages

Résumé

Le projet de cet ouvrage est de montrer l'influence de l’œuvre de Dante dans le courant de pensée qui va trouver son essor à la Renaissance, en particulier en Vénétie, et qui aboutira aux Lumières. Un des mots-clés de cette enquête sera la mémoire ainsi que les figures féminines qui ont servi de support à des créations littéraires ou artistiques.
Après avoir défini le terme d'ars memorativa et précisé notre position vis à vis de ces règles, n la première partie montre comment les conseils donnés dans les traités de rhétorique ont pu donner naissance à des personnages ou des situations grotesques dans la Divine Comédie. A la lumière de ces règles, une relecture attentive du poème fait apparaître une structure qui n'est pas fondée sur le nombre 3 et sur la théologie mais sur un nombre plus intime à Dante, celui qu'il attache à Béatrice.
La pratique de l'art de la mémoire ne garantit en rien une réussite poétique et la deuxième partie révèle les échecs d'une mémoire « encombrée » d'images au point que le langage ne parvient plus à en restituer les images. A la Renaissance, l’ouvrage suit les changements que connaît l'ars memorativa et comment elle se met au service de la liberté de pensée en aidant les humanistes à se libérer du dogme. La mémoire et ses figures sont appelées pour déchiffrer les fresques de la villa de Daniele Barbaro à Maser et comprendre l'importance que prendra l'Architecture comme « reine des savoirs ».

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Première Partie : Béatrice au cœur du parcours
  • Chapitre Premier : Mnémosyne et ses images frappantes
  • Chapitre Deuxième : Les figures du grotesque
  • Chapitre Troisième : La promesse tenue de la « Vita Nova »
  • Chapitre Quatrième : Béatrice et Matelda au lieu 45
  • Chapitre Cinquième : Malgré Méduse, écrire l’oubli
  • Deuxième Partie : Mnémosyne et la quête de la Vérité
  • Chapitre Premier : Quand s’ouvre le compas
  • Chapitre Deuxième : Les trois étapes vers la Vérité
  • Chapitre Troisième : Le vrai visage de la Vérité
  • Conclusion
  • Appendices
  • Bibliographie
  • Liste des illustrations
  • Index des Noms Propres

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Première Partie :

Béatrice au cœur du parcours

Introduction à la première partie

Depuis l’Antiquité, Mnémosyne, mère des neuf Muses, trouve sa place au sommet de la création artistique, mais comment repérer la Mémoire dans les textes et sous quelle forme a-t-elle été personnifiée ? C’est avec l’œuvre de Martianus Capella, Les Noces de Mercure et de Philologie10, et l’importance prise par la rhétorique que ce procédé de personnification des concepts prend ses lettres de noblesse. Comme pour d’autres concepts, cette personnification de la mémoire n’est pas restée figée et a évolué selon les époques ; c’est justement cette évolution qu’il nous paraît pertinent de mettre en lumière car elle va de pair avec l’importance qui sera accordée à Mnémosyne. La présence de la mémoire dans l’œuvre littéraire ne suit pas la constante d’une simple thématique. Elle est le signe, surtout avant le XIVe siècle, d’un souci existentiel de première importance. Cette présence peut se manifester de plusieurs façons : de la plus visible, celle où Mémoire apparaît sous les traits d’une belle femme, à celle des métaphores utilisant l’aspect le plus « biologique » du processus mnémonique comme la ruminatio. La métaphore illustre soit la fonction de restitution des informations (image de la poche ruminatoire), soit la fonction d’impression des images dans le cerveau (image du sceau et de la cire). Une des phases de ce processus a souvent été comparée à la fonction digestive et nous savons aujourd’hui les relations qui entrent en jeu entre le cerveau et l’intestin humain.

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La ruminatio est une opération mentale propre à la mémorisation et elle nous rappelle celle du personnage Dante dans la Divine Comédie. Au chant XXVII du Purgatoire, Dante, en compagnie de Stace et de Virgile, s’est arrêté à la nuit tombante, et, dans son repos, il est pris par un songe dans lequel lui apparaît une jeune femme, Lia, qui tresse une couronne de fleurs. Ce songe est préparé au moyen d’une longue comparaison dont les termes ont pu paraître incongrus au premier abord puisque le poète compare Virgile et Stace à deux bergers surveillant un troupeau de chèvres et lui-même à une des chèvres du troupeau :

Telles restent en ruminant, paisibles,

les chèvres [...]

et comme le berger, qui couche dehors

[...]

tels nous étions alors tous trois, à cette heure

moi comme chèvre, et eux comme bergers11

Cette comparaison insolite, s’articule autour du verbe ruminare, point de départ, quelques vers plus loin, d’une nouvelle comparaison :

Ainsi en ruminant et les contemplant [les étoiles]

le sommeil me prit ; le sommeil qui souvent

avant qu’un fait n’arrive, en connaît la nouvelle12.

Le sens du verbe ruminare est évidemment figuré. Le lien plus étroit entre rumination et mémoire est établi par saint Augustin dans les Confessions :←22 | 23→

Ne faut-il point dire que la mémoire est en quelque sorte à l’esprit ce que l’estomac est au corps [...] Ne serait-ce point de même que les animaux ruminants, au moyen de cette faculté qui leur est propre, font revenir de leur estomac dans leur bouche la nourriture qu’ils ont prise, de même nous ramenons à l’esprit, par le souvenir, les choses qui sont dans la mémoire13 ?

La lecture, en particulier dans les cellules des couvents de l’époque, se fait à voix basse pour être mémorisée en murmurant. C’est le mouvement de la bouche qui établit la rumination comme métaphore des exercices de la mémoire. On se familiarise avec un texte par la répétition. La mémoire est comme un estomac et la matière qui l’occupe est tirée des champs de la lecture ou de l’observation répétée. On trouve déjà dans la vision d’Ézéchiel, le lien entre la digestion et l’esprit : « Fils d’homme, fais manger ton ventre et remplis tes entrailles avec ce rouleau que je te donne. Je le mangeai, et il fut dans ma bouche doux comme du miel » (Ézéchiel, 3–3) et surtout dans l’Apocalypse de saint Jean, passage illustré par Dürer, dans lequel l’ange demande à Jean de dévorer le livre pour se pénétrer de son contenu :

« Prends et dévore-le ; et il remplira ton ventre d’amertume, mais dans ta bouche il sera doux comme du miel » (Apocalypse,10–10).

S’inspirant des autres allégories, Mémoire prendra les traits d’une belle jeune fille, dans une pose méditative, proche de l’attitude mélancolique ; cependant, ces représentations, pour réussies qu’elles soient, ne donnent que très peu d’informations sur les attributs du personnage représenté. En revanche, Matelda, la jeune fille que Dante rencontre au Paradis terrestre dans l’acte de cueillir des fleurs, constituera une image plus explicite de Mnémosyne. Lorsqu’un cerveau est accoutumé à former des « images frappantes », la vision du réel peut s’en trouver modifiée car une nouvelle forma mentis naît de l’utilisation répétée de ces mnémotechnies. La littérature n’a pas été la seule à subir l’influence des techniques de l’ars memorativa, tous les artistes du Moyen Âge et de la Renaissance ayant connu l’enseignement dominicain en ont été imprégnés. Il est alors concevable, comme le pense Lina Bolzoni, qu’une relation d’échange ait pu se créer entre l’art de la mémoire et l’art en général :←23 | 24→

L’image de mémoire peut interférer avec la construction de l’allégorie [...] le problème de savoir comment l’art de la mémoire a pu interférer avec la littérature et les arts figuratifs constitue, je crois, un fascinant chapitre à écrire dans l’histoire culturelle de l’Europe14.

C’est à ce projet que cette recherche tentera d’apporter sa contribution ; aussi, après avoir précisé les techniques de la mémoire artificielle, nous nous attacherons à analyser les objections ou les réserves quant à son intérêt dans l’étude des faits de civilisation et son implication dans les œuvres artistiques ou littéraires. Plusieurs exemples seront tirés de la Divine Comédie car l’œuvre de Dante, retrouvant une vitalité nouvelle au cours de la Renaissance, va permettre de faire le lien entre le Moyen Âge et les artistes qui, comme Dürer, Botticelli ou le Ghirlandaio vont mettre en scène d’étranges figures.


10De nuptiis Mercurii et Philologia, œuvre de Martianus Capella (360–428), un auteur carthaginois de la fin de l’Antiquité, Cf. Martiani Capellae viri proconsularis Satyricon in quo De nuptiis Philologiae et Mercuri […], H. Grotius, Leyda, 1599.

11

quali si stanno ruminando manse

le capre, […]

[…]

e quale il mandrian che fori alberga,

[…]

tali eravam noi tutti e tre allotta,

io come capra, ed ei come pastori

Purg., XXVII, 76–86

12

ruminando e sì mirando in quelle,

mi prese il sonno ; il sonno che sovente,

anzi che ‘l fatto sia, sa le novelle

Purg., XXVII, 91–93

13Saint Augustin, Les Confessions, traduction nouvelle par M. De Saint Victor, Livre X, chapitre XIV, Paris, Librairie Charpentier, 1852, pp. 286–287. C’est nous qui surlignons.

14« L’immagine di memoria può interagire con la costruzione dell’allegoria […] la question di come l’arte della memoria ha interagito con la letteratura e le arti figurative costituisce tuttora, io credo, un affascinante capitolo aperto della storia culturale europea ». Lina Bolzoni, L’arte della memoria. Antiche esperienze e moderne suggestioni, in « Quaderni d’italianistica », vol. XIII, n° 1, 1992, pp. 85–95.

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Chapitre Premier :

Mnémosyne et ses images frappantes

1. Mémoire et création

Mémoire et création sont depuis toujours dans un étroit rapport de filiation et déjà la littérature du Moyen Âge précisait le rapprochement entre la faculté intellectuelle du souvenir et l’acte de création artistique. Dans la Vita Nova et dans la Divine Comédie, Dante recourt plusieurs fois à la métaphore de l’écriture et de la mémoire. Ainsi, la première phrase de la Vita Nova commence-t-elle par ces mots : « En cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle peu de chose on pourrait lire, se trouve une rubrique »15. Dante va encore plus loin en rapprochant l’acte d’écrire et le Livre de l’univers ; selon l’auteur de la Commedia, si Dieu imprime son sceau sur le monde, celui-ci porte donc les signes du Créateur et il sera possible à l’artiste de retrouver, au moyen de l’art, les traces laissées dans l’univers, comme des « signatures » du divin.

et le ciel que tant de lumières embellissent

prend l’image de la Pensée profonde

qui le meut et en devient le sceau16.

ou encore :

La circulaire nature, qui est le sceau

de la cire mortelle, fait son art17.

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Le lexique dantesque reprend cette métaphore du sceau de manière insistante ; on trouve une importante série de termes au sens très proche comme : suggello, sigillare, imprenta, segno, impresso, etc. (sceau, sceller, empreinte, signe, imprimé). La pensée et la mémoire de l’artiste redonnent au monde un ordre qui semble perdu ou ignoré du plus grand nombre. L’empreinte du sceau, c’est la métaphore de la création divine, et celle-ci parcourt toute la Divine Comédie. Pour le poète, Dieu, « la divina bontà che ‘l mondo imprenta », (la divine bonté qui imprime le monde), laisse sa vertu imprimée partout et chaque chose porte la ressemblance de l’empreinte :

Telle me sembla l’image de l’empreinte

du plaisir éternel, au désir duquel

chaque chose devient ce qu’elle est18.

Dieu n’est pas directement accessible à l’homme ; sa lumière éblouit, mais comme l’univers porte son empreinte, il doit être possible à l’homme de s’en rapprocher en étudiant le monde et les cieux. Certes, écrit Dante, la volonté de Dieu est par elle-même invisible, mais les choses invisibles se voient, si l’on sait regarder, à travers les choses qu’il a faites, « car si le sceau demeure caché, la cire qu’il a marquée donne de sa figure, tout caché qu’il est, une connaissance manifeste »19. La tentative des artistes, et en particulier celle des artistes de la Renaissance, se fonde sur ce concept néoplatonicien de la relation de ressemblance. Si Dieu, le sceau premier, demeure caché, la cire de la création qui a été imprimée par lui, suggère une image ressemblante. Comment retrouver et lire ces signes laissés dans la création ? En utilisant le nombre, la mesure et le poids20. Si l’univers est ainsi réglé, l’homme réussit à l’étudier par des techniques ←26 | 27→appropriées, celles, en particulier, dépendantes de la mémoire naturelle que les procédés de l’ars21 viennent enrichir.

Au chant XXXIII du Purgatoire, Dante insiste sur la force de l’imagination en action et sur le pouvoir de l’image imprimée dans la cire de la mémoire. Le poète, qui vient d’être plongé dans le fleuve de l’oubli par Matelda, répond ainsi à Béatrice :

Et moi : « Comme la cire prend, sans jamais la déformer

l’image que le sceau a sur elle imprimée,

ainsi mon cerveau a reçu votre empreinte »22.

L’empreinte de l’image transmise par Béatrice a marqué de manière indélébile la mémoire de Dante ; il pourra alors rapporter le message aux vivants. C’est toujours la même métaphore du sceau et de la cire23 qu’utilise le poète lorsqu’il s’interroge sur sa capacité à retrouver dans sa mémoire les images intenses du Paradis :

O vertu divine, si tu te prêtes assez

afin que je puisse rendre manifeste

l’ombre du royaume céleste scellée dans ma mémoire24.

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Cette terzina donne une indication sur la nature de la poétique dantesque car si le poète trouve les mots pour conter son voyage, c’est qu’il les a reçus, ils sont gravés en lui. La fonction du poète consistera à retrouver les ombres de la réalité céleste, puis, à l’aide du langage, à les rendre lisibles aux autres hommes, tâche des plus ardues au fur et à mesure de sa progression vers l’Empyrée.

Pour la plupart des lecteurs, les paragraphes qui suivent seront sans doute ardus car ils avancent sur la piste de concepts qu’il nous faut toutefois solliciter. La mémoire est une gardienne chargée de prendre soin des provisions que nous lui confions au fil du temps et dont nous déplorons à juste titre la perte, tant elles sont vitales et tant nous comptons sur elles pour subvenir à notre existence. Les capacités naturelles de notre mémoire peuvent être améliorées par des pratiques que les Anciens ont consignées dans des traités de rhétorique ou de mnémotechnie. L’art de mémoire se présente généralement sous la forme d’un chapitre ou d’un court traité dévoilant au lecteur les techniques qui lui permettent de se souvenir, de façon sûre, de ce qui est essentiel à son métier ou à sa fonction dans la cité. La détention de l’information et sa mise en mémoire pouvaient assurer à l’utilisateur de cette mnémotechnie une supériorité dans la connaissance, c’est pourquoi, prédicateurs, orateurs, marchands, ambassadeurs et hommes politiques seront les destinataires privilégiés de ce genre de traités.

Lié à l’art du discours, l’art de la mémoire se fonde sur un procédé dit « des lieux et des images » dont le premier théoricien connu semble être l’auteur anonyme de l’Ad Herrenium ou Rhétorique à Herennius25. Il s’agit d’un ouvrage de rhétorique, longtemps attribué par erreur à Cicéron et qui s’appuie sur l’épisode de Simonide de Céos, poète lyrique grec, né en 556 av. J.-C.26. Ce traité est l’un des textes les plus connus au Moyen Âge et Dante le cite dans le De Monarchia27. Toutefois c’est dans une œuvre ←28 | 29→de Cicéron, le De Oratore28, que nous rencontrons pour la première fois le terme latin ars memorandi29. À la base du concept de mémoire artificielle, il y a cette conviction que l’homme dispose, en quelque sorte, de deux mémoires :

Il y a donc deux mémoires : l’une naturelle, l’autre fruit de l’art. La mémoire naturelle est celle qui est innée dans notre esprit et qui a pris naissance en même temps que notre pensée. La mémoire artificielle est celle que renforcent une espèce d’apprentissage et des règles méthodiques30.

L’opérateur ou l’apprenti de mémoire, doit avant tout se familiariser avec une structure, réelle ou imaginaire, sur laquelle il devra repérer un certain nombre de lieux appelés loci. Cette structure spatiale peut être constituée par sa propre maison, par une façade, une église, un palais ou un édifice connu. Un parcours ordonné autour de l’édifice, ou à l’intérieur de celui-ci, lui permet de dénombrer des lieux qui sont autant de caractéristiques de l’édifice en question : portes, angles, fenêtres, colonnes ou éléments saillants et expressifs de l’architecture. L’utilisateur doit ensuite mémoriser l’ensemble du parcours en se rappelant dans l’ordre chacun des lieux mémorisés de 5 en 5. Laurent de Fries, médecin et géographe strasbourgeois (1480–1533), propose dans son ars memorativa qui paraît en latin et en allemand en 1523, d’utiliser l’espace de la cathédrale de Strasbourg pour fixer les loci31. Il reprend les règles de la ←29 | 30→Rhétorique à Herennius pour le choix de ses lieux et propose un parcours répertorié. Ainsi, l’autel de saint Laurent, les fonts baptismaux, l’escalier montant au chœur, l’escalier descendant à la crypte et le pilier nord-ouest de la croisée du transept représentent les cinq premiers lieux proposés par l’auteur du traité. Ces différents emplacements doivent – précise Laurent Fries – être mémorisés par des visites répétées de la cathédrale, au moins trois fois par mois. Dans les cloîtres, il y avait la cour intérieure que les moines arpentaient en utilisant les statues ou autre support architectural pour former leurs images.

Frances Yates écrivait que l’une des nombreuses difficultés que rencontre celui qui étudie l’histoire de l’art de la mémoire, c’est qu’un traité sur l’ars, tout en donnant toujours les règles, n’en illustre pratiquement jamais l’application, c’est-à-dire qu’il propose rarement un ensemble d’images mnémoniques installées dans les lieux32. Cette affirmation est moins vraie depuis qu’Anne Machet33 a repéré le manuscrit MS 3368 à la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris. Ce manuscrit présente un avantage que ne possèdent pas les autres traités puisqu’il possède l’illustration en couleur des règles qu’il énonce. Ces illustrations permettent de mieux définir ce qu’est une « image de mémoire », dans quelle mesure on peut la considérer comme une écriture intérieure et quelle influence la formation de ces images mentales a pu avoir sur la forma mentis des utilisateurs. Si un entraînement physique poussé modifie le corps de l’athlète pour lui permettre d’améliorer ses performances, l’entraînement poussé aux techniques de la mémoire artificielle a pu modifier la psyché de celui qui utilisait ces pratiques pour doper sa mémoire naturelle. À titre d’exemple, voici la première règle énoncée dans le traité MS 3368 (Traduction de l’auteur).

Comment garder en mémoire une série de noms de personnes

Si tu veux te rappeler Alexandre, César, Constantin, Philippe, Albert, tu rappelleras à ta mémoire un homme que tu connais dont le nom est Alexandre, et par l’imagination tu le placeras dans ton premier lieu, celui des chapelets, qu’il fasse quelque chose de ridicule, de choquant ou de cruel, comme s’il voulait par exemple s’en lier les oreilles ou faire autre chose, comme bon te semblera.

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Pour César, tu prendras un César que tu connais et tu le placeras au lieu des choux qu’il arrachera, déchirera ou mordra, et ainsi tu te souviendras de César.

Pour Constantin, tu prendras un Constantin et tu le placeras au lieu du fromage, faisant quelque action : par exemple, en train de couper le fromage.

Pour Philippe, un Philippe au lieu du pain sur lequel il urinera.

Pour Albert, de la même manière tu placeras un Albert au cinquième lieu en train de transpercer un brochet, et ainsi tu feras dans les autres pièces, et en cela tu as la première règle.

Il s’agit de garder en mémoire les noms de personnes illustres, l’exemple utilisé par l’auteur du Manuscrit 3368 est celui des noms d’empereurs (Alexandre, Constantin, César, etc.). L’opérateur doit pénétrer (par l’imagination) dans la première chambre et disposer les personnes à retenir dans l’ordre des lieux qu’il connaît parfaitement puisque c’est lui-même qui a installé ces éléments concrets dans la chambre : 1. chapelets, 2. choux, 3. fromage, etc.

Figure 1: Image de la première règle proposée par le MS 3368

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L’opérateur doit mettre mentalement en relation dans les cinq lieux, des personnes qu’il connaît et qui portent le même nom. Ces personnes connues devront se trouver en relation avec l’objet placé dans le lieu. Cette relation, pour imprimer la mémoire, devra avoir un caractère incongru, violent, ridicule ou trivial. Le Manuscrit 3368 propose une illustration de cette première règle : En partant de la gauche vers la droite, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, on distingue :

Résumé des informations

Pages
342
Année
2021
ISBN (PDF)
9782807619128
ISBN (ePUB)
9782807619135
ISBN (MOBI)
9782807619142
ISBN (Broché)
9782807619111
DOI
10.3726/b18471
Langue
français
Date de parution
2021 (Septembre)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2021. 342 p., 7 ill. en couleurs, 44 ill. n/b, 1 tabl.

Notes biographiques

Luigi De Poli (Auteur)

Luigi De Poli est agrégé d'italien et Professeur émérite de l'Université de Haute Alsace. Il est l'auteur d'une thèse de doctorat sur la Divine Comédie, publiée chez Peter Lang en 1999.

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