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Neil Jordan écrivain-scénariste

L’imaginaire de la transgression

de Bertrand Cardin (Auteur)
Monographies VI, 302 Pages

Résumé

Si son nom est d’emblée associé aux films à succès qu’il a réalisés (« The Crying Game », « Entretien avec un vampire », « Michael Collins »…), Neil Jordan est également un homme de lettres. Son oeuvre littéraire, composée de huit romans et d’un recueil de nouvelles, est riche, complexe et foisonnante. Elle manifeste un intérêt pour l’histoire et la politique irlandaises, mais aussi pour le surnaturel et l’irrationnel. Elle crée un univers où le temps et l’espace peuvent s’abolir, le matériel et le spirituel se confondre, le visible et l’invisible s’interpénétrer. Aussi transgresse-t-elle les frontières à plus d’un titre. A la fois réaliste et fantastique, elle établit de nombreuses connexions avec la psychanalyse, la religion chrétienne, la mythologie ou la tradition culturelle qu’elle revisite de manière originale. La présente étude aborde l’oeuvre littéraire de Neil Jordan dans toute sa diversité. Elle s’intéresse essentiellement au romancier, mais aussi au nouvelliste et au scénariste, la production cinématographique de l’artiste ne pouvant être ignorée. Ce premier ouvrage en français consacré à l’écrivain a pour objectif de rendre justice à une grande figure de la vie culturelle irlandaise contemporaine dont tout un pan de la création artistique reste encore largement méconnu.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Introduction
  • Le réalisme à l’épreuve
  • Chapitre 1 Les nouvelles de Nuit en Tunisie : une œuvre mystérieuse entre tradition et innovation
  • Chapitre 2 Une part de vérité dans la fiction ? Entre mémoire familiale et histoire nationale – Le Passé et Michael Collins
  • Zoomorphoses
  • Chapitre 3 Les démons des ténèbres en action : Le Rêve d’une bête et La Compagnie des loups
  • Chapitre 4 Du désir de tuer le monstre : Lignes de fond
  • En marge de la littérature : Scénarios et adaptations cinématographiques
  • chapitre 5 Des Troubles nord-irlandais et des Irlandais du genre trouble : The Crying Game et Breakfast on Pluto
  • Chapitre 6 De la page à l’écran : Entretien avec un vampire, Le Garçon boucher, La Fin d’une liaison
  • Démembrements et dislocations
  • Chapitre 7 Les Ombres ou le récit d’une comédienne décapitée
  • Chapitre 8 Confusion : division, duplication et usurpation
  • Hantises et vertiges
  • Chapitre 9 Quand les fantômes s’accrochent aux vivants. Dans les Eaux troubles ou le sortilège du violoncelle
  • Chapitre 10 De l’autre côté du miroir : du merveilleux dans Carnavalesque
  • Et puisque tout se termine en chanson …
  • Chapitre 11 « Buvons à l’abolition des distinctions ! » et entonnons La Ballade de Lord Edward et du Citoyen Small
  • Conclusion
  • Bibliographie sélective
  • Index des noms cités
  • Titres de la collection

←vi | 1→

Introduction

 

« Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme,

Chaos et antique nuit, je ne viens point à dessein, en espion,

Explorer ou troubler les secrets de votre royaume,

Mais contraint d’errer dans ce sombre désert,

Mon chemin vers la lumière m’a conduit à travers votre vaste empire ;

Seul et sans guide, à demi-perdu, je cherche le sentier le plus court

qui mène à l’endroit où vos obscures frontières touchent au Ciel »

– John Milton, Le Paradis perdu, livre II1

Aux limites de la terre ferme et du monde aquatique, sur la côte nord-ouest de l’Irlande, le comté de Sligo est un territoire rude. Le littoral, sauvage, battu par les vents du large, offre des panoramas grandioses. La ville de Sligo, non dénuée de charme, repose nichée au fond de sa baie. L’intérieur des terres cache un paysage paradoxal composé de puissantes collines regardant l’océan, de hauteurs abruptes sommées de tables planes qui semblent l’ouvrage de géants ou d’esprits, de vastes plaines jonchées de pierres levées, de puits sacrés et de tumuli à chambres sépulcrales. Naturellement, ces monuments fascinants et mystérieux sont propres à soulever l’imagination populaire et susciter des légendes : sur cette lande, les dieux autochtones, les Firbolgs, furent vaincus par les envahisseurs, les Tuatha de Danann. Maeve, la reine de Connaught qui incita les hommes de l’ouest à combattre ceux de l’Ulster, repose à jamais sous le grand cairn ; quiconque essaie de profaner ←1 | 2→son tombeau encourt la malédiction, selon une vieille superstition. À proximité, au cimetière de Drumcliff, se trouve le corps de William Butler Yeats que d’aucuns considèrent comme le plus grand poète national. Ce dernier fait du comté de Sligo le décor de son paysage intérieur. Il y puise son imagination à loisir car cette région d’Irlande est selon lui le théâtre d’un autre univers peuplé de fées, de fantômes et d’étranges créatures.2 Ce monde surnaturel, proche de celui des morts, s’entremêle à celui de la réalité visible. C’est également dans cette contrée, à Rosses Point, village côtier situé à quelques encablures de Sligo, que Neil Jordan voit le jour le 25 février 1950.

Neil Jordan est le deuxième enfant de Michael et Angela Jordan. Son père est enseignant, sa mère peintre. La famille est sensible aux disciplines artistiques, qu’il s’agisse de peinture, de littérature ou de musique. Michael joue du violon, anime une chorale et initie ses cinq enfants à l’apprentissage d’un instrument. Le milieu familial est dépeint par Neil Jordan comme relativement strict, notamment eu égard aux valeurs chrétiennes : Michael et Angela Jordan sont catholiques et leurs fils enfants de chœur dans la paroisse locale.

Quelques années après la naissance de Neil, la famille quitte le comté de Sligo pour s’installer dans les faubourgs de Dublin, à Clontarf, lieu de naissance de Bram Stoker, créateur du personnage de Dracula. Neil est scolarisé à l’école primaire locale de Belgrove où l’un de ses enseignants n’est autre que l’écrivain John McGahern. Il est ensuite élève du St Paul’s College de Raheny où il obtient un prix pour une nouvelle dont il est l’auteur. Il se met à écrire vers l’âge de 15 ans. La famille ne dispose pas de poste de télévision à domicile, mais se rend au cinéma occasionnellement. A University College Dublin (UCD), Neil Jordan met en scène des spectacles et pièces de théâtre avec ses camarades Jim et Peter Sheridan qui, comme lui, s’illustreront dans la vie culturelle irlandaise.3 Il y étudie l’histoire médiévale ←2 | 3→et la littérature anglaise, rédige un mémoire sur la vie de saints et obtient sa licence – Bachelor of Arts – en 1971. Lors de ses années universitaires, il rencontre Vivienne Shields, étudiante en droit qui devient son épouse et avec laquelle il aura deux filles, Sarah et Anna. En raison de la crise économique, le jeune couple part pour Londres où Neil trouve du travail tout en écrivant des nouvelles. De retour en Irlande en 1973, il occupe un poste d’enseignant et complète ses revenus en tant que veilleur de nuit. Une fois que son épouse est avocate, il reste à la maison pour élever leurs enfants. Au cours de sa vie, il en aura trois autres avec deux autres femmes.4

Neil joue de la guitare et du saxophone dans un groupe de musique qui se produit dans des salles de spectacles et des pubs. Parallèlement, il écrit Miracles and Miss Langan, une pièce radiophonique diffusée sur RTÉ5 et la BBC. Celle-ci sera plus tard adaptée en un téléfilm réalisé par Pat O’Connor. Neil Jordan s’initie également à l’écriture de scénarios : il prend en charge quatre des treize épisodes de la production de la RTÉ, Sean, basée sur l’autobiographie de Sean O’Casey. En 1976, alors que plusieurs de ses nouvelles sont parues dans des magazines, il publie son premier ouvrage rassemblant dix d’entre elles en un recueil, Night in Tunisia. La qualité littéraire et la forte densité visuelle de ces récits attirent l’attention du réalisateur anglais John Boorman qui propose à Neil de participer à l’écriture du scénario de son film Excalibur en 1979. Eu égard au succès du film, Neil Jordan réalise un documentaire deux ans plus tard, The Making of Excalibur: Myth into Film. Dans l’entrefaite, il publie son premier roman, The Past. Dès lors, ses activités littéraires et cinématographiques s’enchaînent par alternance, confirmant l’hybridité de son talent.

A ce jour, Neil Jordan est le réalisateur d’une vingtaine de films, le scénariste de quatorze d’entre eux et l’auteur de neuf ouvrages. Sa renommée prend son essor avec des films remarqués tels La Compagnie des Loups ←3 | 4→(1984) et The Crying Game (1992). Elle connaît son apogée à partir des années 1990 lorsqu’il fait tourner les plus grands, réunissant notamment Sean Penn et Robert de Niro dans Nous ne sommes pas des anges (1989), Brad Pitt et Tom Cruise dans Entretien avec un vampire (1994), Liam Neeson et Julia Roberts dans Michael Collins (1996), Jeremy Irons dans la série télévisée Les Borgia (2012) ou encore Isabelle Huppert dans Greta (2018).

Neil Jordan est une figure importante de la vie culturelle irlandaise contemporaine, mais sa double production artistique ne fait pas l’objet d’une reconnaissance équivalente. Son activité cinématographique occulte sa carrière littéraire. L’artiste est connu essentiellement en tant que cinéaste, réalisateur et producteur de films, comme en attestent les sites internet, entretiens et articles qui lui sont consacrés. Il n’est pas spontanément identifié comme un homme de lettres, alors qu’il est scénariste, nouvelliste et surtout romancier depuis plus de quatre décennies. Cette focalisation sur un seul pan de sa production artistique s’observe chez les critiques et interviewers à qui l’intéressé se sent parfois obligé de rappeler qu’il est aussi un écrivain,6 mais également chez bon nombre de ses confrères et consœurs compatriotes qui ne le considèrent pas vraiment comme l’un des leurs, comme si ses succès hollywoodiens l’avaient définitivement exclu du monde littéraire irlandais.

Ce manque d’intérêt se relève aussi dans le petit nombre de travaux académiques consacrés à ses publications. Alors que l’activité cinématographique de Neil Jordan fait l’objet de monographies, sa production littéraire n’est guère étudiée. L’appareil critique se limite à deux ouvrages parus respectivement en 2009 et 2016 : The Fictional Imagination of Neil Jordan, Irish Novelist and Film-Maker de Marguerite Pernot-Deschamps s’intéresse à la manière dont Neil Jordan explore la condition humaine ; l’œuvre y est étudiée sous un angle essentiellement stylistique.7 Quant à l’ouvrage de Paul McGuirk Neil Jordan: The Literary Fiction, il résume chaque texte de ←4 | 5→l’auteur et le situe dans le contexte des mouvements littéraires du vingtième siècle, en particulier du modernisme et du postmodernisme.8 Aussi intéressantes soient-elles, ces études ont une approche très spécifique des textes.

Le présent ouvrage a donc pour objectif de rendre justice à l’homme de lettres par l’examen, l’analyse et l’interprétation de son œuvre littéraire injustement négligée. Il vise à combler une lacune en abordant l’œuvre dans une attitude de conciliation de différentes approches, sans adopter systématiquement une perspective unique, l’objectif étant de saisir la profondeur et la richesse des significations contenues dans les textes. Car en effet :

Résumé des informations

Pages
VI, 302
ISBN (PDF)
9781800795211
ISBN (ePUB)
9781800795228
ISBN (MOBI)
9781800795235
ISBN (Broché)
9781800795204
Langue
Français
Date de parution
2021 (Septembre)
mots-clé
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Published
Oxford, Bern, Berlin, Bruxelles, New York, Wien, 2021. VI, 302 p.

Notes biographiques

Bertrand Cardin (Auteur)

Professeur d’études anglophones à l’Université de Caen Normandie, Bertrand Cardin est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur la littérature irlandaise contemporaine : Colum McCann. Intertextes et Interactions (Presses Universitaires de Rennes, 2016), Colum McCann’s Intertexts: « Books Talk to One Another » (Cork University Press, 2016), Lectures d’un texte étoilé. « Corée » de John McGahern (L’Harmattan, Paris, 2009) ou encore Miroirs de la filiation. Parcours dans huit romans irlandais contemporains (PUC, 2005). Il a également (co)dirigé des publications collectives : « The 21st Century Irish Short Story » (Journal of the Short Story in English - Les Cahiers de la nouvelle, Presses de l’Université d’Angers, 2014), Ecrivaines irlandaises / Irish Women Writers avec Sylvie Mikowski (PUC, 2014) et Irlande, écritures et réécritures de la Famine avec Claude Fierobe (PUC, 2007).

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