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La ligue d’Action française (1905-1936)

Organisations, lieux et pratiques militantes

de Anne-Catherine Schmidt-Trimborn (Auteur)
Monographies 272 Pages
Série: Convergences, Volume 104

Résumé

L’Action française, Charles Maurras, et le maurrassisme ont fait l’objet ces
dernières décennies d’un renouveau historiographique conséquent. Dans
le dispositif maurrassien, si les dirigeants et les publications, à commencer
par le quotidien L’Action française ont été largement étudiés, la ligue
d’Action française, née en 1905 et dissoute en 1936, a été beaucoup moins
analysée. C’est à cette organisation, à son implantation et au type de
militantisme qui la structure que s’attache cet ouvrage en posant des
questions qui ne sont simples qu’en apparence : qui sont les militants et les
militantes de l’Action française ? Où se situent les sections de la ligue
nationaliste ? Comment s’organisent ses activités et se marque son action
sur le terrain, non seulement en région parisienne mais aussi en province ?
C’est à ces différentes interrogations que s’emploie à répondre ce livre issu
d’une thèse soutenue à l’université de Lorraine-Metz en 2017. L’ouvrage
permet ainsi, à partir de sa sociologie, de ses pratiques militantes et des
jeux d’échelles entre le national et le local, de dessiner un portait renouvelé
d’une ligue nationaliste qui, après la Ligue des patriotes de Paul Déroulède
moribonde avant 1914 fut au coeur de l’histoire militante du nationalisme
français avant de se voir concurrencée par les Jeunesses patriotes de Pierre
Taittinger à partir de la seconde moitié des années 1920.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Préface
  • Introduction
  • Chapitre 1 : Les organisations d’Action française
  • Du maurrassisme au militantisme d’Action française
  • La fondation de l’Action française
  • Charles Maurras, le maître d’œuvre
  • Quels modèles pour la ligue d’Action française ?
  • La ligue d’Action française (1905–1936)
  • De 1905 à 1914, la genèse d’une nébuleuse
  • A l’origine, un militantisme intellectuel et mondain
  • La naissance des sections d’Action française
  • Un premier objectif : occuper les esprits
  • Le militantisme au féminin
  • 1908, année charnière
  • Une arme de propagande quotidienne : L’Action française
  • Un nouvel objectif : occuper la rue
  • Maurrassisme et syndicalisme révolutionnaire
  • L’effervescence organisationnelle de 1910 à 1914
  • La ligue d’Action française face aux comités royalistes
  • Renforcement général avant 1914
  • De l’Union sacrée à l’aventure électorale
  • L’Union sacrée selon l’Action française
  • L’« influence utile » de la ligue
  • Les limites de l’Union sacrée : l’affaire des Panoplies
  • L’hécatombe de la Grande Guerre
  • Refonder l’Action française
  • L’AF renaît de ses cendres
  • La nécessité de « taper »243 les militants
  • Ancrer plus solidement l’AF dans la société
  • De la condamnation à la dissolution
  • L’Église contre l’Action française
  • Garder les militants en alerte
  • Occuper à nouveau la rue
  • A la recherche de nouvelles formes de mobilisation : l’Association Marius Plateau
  • Les années 1930, apothéose et crépuscule
  • Chapitre 2 : Les militants d’Action française
  • L’évolution des cibles de propagande de l’AF
  • Les « bons de toutes classes, de toute condition, de tout passé politique »338
  • Du monde ouvrier au monde agricole
  • La « conquête des élites »356
  • Une implantation à géométrie variable en province
  • Le cœur parisien de la ligue
  • L’AF dans le monde de l’industrie du Nord de la France
  • Une implantation opportuniste dans l’Est
  • Succès urbains et difficultés rurales du Rhône au Massif Central
  • Un cloisonnement aristocratique dans l’Ouest de la France
  • Un bastion solide dans le Sud-Ouest
  • Noyau urbain toulousain et fédération catalane
  • Le « Midi blanc » face au « Midi rouge »
  • Des succès en Algérie
  • Chapitre 3 : Le militantisme d’Action française
  • Le « répertoire d’action collective » d’avant 1914
  • L’antidreyfusisme, la propagande au service de l’action
  • 1906–1907 : les trois « Appels au pays »
  • Gregori, Cuignet et le « talisman 445 »
  • Vers un coup de force ?
  • L’affaire Thalamas
  • Les camelots de province sur tous les fronts avant 1914
  • La rétribution du militantisme
  • L’antisémitisme, un des piliers originels du militantisme d’Action française
  • Des relations ambivalentes avec l’Église avant 1914
  • L’Action française et le Sillon
  • L’alliance avec les catholiques à la faveur des inventaires
  • La propagande cléricale des maurrassiens
  • L’AF et le « péril allemand »
  • L’affaire Andler, l’Avant-guerre et l’affaire Ruyssen : les premiers jalons de la mobilisation antigermaniste
  • De l’affaire de Saverne à la Grande Guerre, propagande sans mobilisation
  • Après-guerre : aventure électorale et anticommunisme
  • L’échec de l’aventure électorale
  • « Par tous les moyens, même légaux »
  • Des discours toujours ambigus
  • Le désaveu politique en 1924–1925
  • Le retour progressif à la radicalité militante dès 1923
  • L’assassinat de Marius Plateau
  • Le grand débat de juin 1923
  • La mort de Philippe Daudet777
  • La panthéonisation de Jaurès
  • Le bouillonnement militant des années 1925–1926
  • L’affaire Daudet-Delest
  • L’Église s’éloigne de l’AF
  • L’AF, l’Église et la République avant la condamnation
  • L’apaisement entre l’Église et la République après la Grande Guerre
  • La réaction cléricale au Cartel des gauches
  • Faire face à la condamnation pontificale
  • Les tracts diffusés dans les milieux d’AF
  • Le durcissement de la position de l’Église et le déchirement des catholiques d’AF
  • Personnifier la lutte contre la République
  • L’opposition virulente à Briand : la crainte de « l’Allemagne éternelle »
  • L’AF et les scandales politico-financiers au tournant des années 1930
  • Hanau-Hennessy et Oustric
  • Les manifestations antirépublicaines du début des années 1930
  • Les ambiguïtés de l’antisémitisme d’AF
  • Le 6 février 1934, un coup de force de l’AF ?
  • L’affaire Stavisky et le 6 février 1934
  • L’affaire Stavisky et les manifestations parisiennes de janvier 1934
  • L’émeute du 6 février 1934
  • L’échec du 6 février et les justifications de l’AF
  • Occuper la rue après le 6 février
  • Chapitre 4 : L’Action française, les siens et les autres
  • L’AF au sein de la nébuleuse royaliste
  • 1910–1911, la première crise royaliste
  • L’ambivalence des relations entre l’AF et la Maison de France avant 1926
  • L’AF condamnée par le pape : la Maison de France prend ses distances
  • La rupture entre l’AF et les princes
  • La ligue et les siens : contradictions et dissidences
  • Pourquoi quitter l’Action française ?
  • Georges Valois, dissidence et concurrence
  • La grande dissidence de 1930
  • La ligue et les autres : les concurrents de l’AF
  • Des concurrents discrets dans les années 1920
  • La flambée ligueuse de 1933
  • Le 6 février 1934 : un complot des ligues contre la République ?
  • Le positionnement de l’AF après le 6 février
  • Le discours de Maurice Pujo du 16 mars 1934
  • Le Front national
  • La dissolution de la ligue d’Action française
  • Conclusions
  • L’Action française : ligue ou parti ?
  • Maurrassisme vs. Militantisme ?
  • Contradictions et faiblesses
  • Sources et bibliographie
  • Index
  • Titres de la collection

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Préface

Depuis une vingtaine d’années, les travaux sur l’Action française (AF) et Charles Maurras n’ont cessé de se multiplier. Dans le même temps, le phénomène ligueur a été revisité dans le cadre de colloques organisés à ce qui était alors l’université Paul Verlaine de Metz. C’est dans ce contexte et ce cadre que se situe, sur le plan intellectuel, la genèse de la thèse d’Anne-Catherine Schmidt-Trimborn. Elle était alors étudiante en histoire à l’université de Metz et avait suivi, outre mes séminaires où ces questions étaient abordées, différents de ces colloques organisés, pour les premiers avec mon ami germaniste Michel Grunewald, et pour les seconds avec une collègue historienne, Nathalie Sévilla.

Lorsqu’il s’est agi d’effectuer sa recherche de master en histoire contemporaine, Anne-Catherine Schmidt-Trimborn s’est tournée vers un autre objet d’études que l’AF, aux confins de l’histoire politique et militaire, ce second volet étant le domaine de mon collègue et ami François Cochet. Anne-Catherine Schmidt-Trimborn a entrepris d’analyser le parcours et les idées de Charles Lacheroy, le maître d’œuvre français de la « guerre psychologique ». Jeune mastérante pleine d’initiative, elle a fort opportunément retrouvé, transcrit, édité et annoté les conférences qu’il a prononcées durant les années 1950 devant les plus hautes instances militaires du pays, et ce, dans certains lieux emblématiques comme le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Fait assez rare, ce premier travail de recherche a débouché sur un livre, publié à l’université de Metz par le Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire.

Ce n’est que dans un deuxième temps, lorsqu’il s’est agi de choisir un sujet de thèse pour se présenter au concours de l’école doctorale Fernand-Braudel et y décrocher un contrat doctoral, qu’Anne-Catherine Schmidt-Trimborn a choisi de s’attacher à la ligue d’AF. Il s’agissait d’un objet largement délaissé, comme nous l’avions constaté avec mon collègue et ami le professeur Francis Balace, alors en poste à l’université de Liège et qui avait accepté le principe d’une direction en cotutelle de ce travail ; une direction poursuivie après son départ à la retraite par Catherine Lanneau.

Ainsi, mises à part quelques études locales et régionales, au demeurant pointues et souvent riches, la ligue d’AF n’avait jamais fait l’objet d’un examen d’ensemble à la différence de ses principales concurrentes pour ne pas dire adversaires : Croix-de-Feu, Jeunesses Patriotes, Solidarité française. Angle mort de la réflexion maurrassienne, la ligue fut aussi, des décennies, durant le parent pauvre de l’historiographie sur l’AF ; faute peut-être d’avoir été dirigée par l’un de ses ténors qui, de Daudet à Bainville, croisaient le fer dans les colonnes du journal ou de La Revue universelle mais qui, à part pour prendre la parole dans certains ←13 | 14→congrès et réunions ou défiler en tête de cortège à l’occasion de manifestations, ne se préoccupaient guère de faire vivre une organisation au quotidien.

En choisissant d’écrire une histoire de la ligue et de ses militants, Anne-Catherine Schmidt-Trimborn a relevé un défi d’importance. Le premier est d’abord celui des sources. Il n’existe pas en effet d’archives constituées de l’organisation et les archives publiques (notamment policières) et privées (celles de certains dirigeants locaux), si elles révèlent des pépites, ne forment nullement un ensemble homogène. Écrire l’histoire de la ligue d’AF, revient donc à entreprendre une recherche à partir d’un corpus discontinu dans le temps comme dans l’espace. Cette contrainte, l’historienne a décidé de la contourner en se lançant dans un travail de fourmi : lire, jour après jour, le quotidien sur une période de 28 ans, de sa première édition, datant de 1908, alors que la ligue a déjà trois ans d’existence, jusqu’en 1936, date de sa dissolution. Cette tâche, fastidieuse mais indispensable, lui a permis de proposer, pour la première fois, un exposé d’ensemble de l’implantation de la Ligue en France métropolitaine, de la sociologie de ses membres et de la nature de ses activités trois décennies durant. Ce travail opère donc un changement d’échelle en dépassant tout à la fois une approche parisiano-centrée (logique à cause du rôle joué par le journal et du fait que les principales mobilisations de la ligue se soient déroulées dans la capitale) mais aussi uniquement locale. Cette nationalisation de l’objet donne à voir les réussites, les échecs et les impasses de la Ligue d’AF en termes d’implantation. Elle permet aussi de saisir les modes d’organisation, souvent chaotiques de cette dernière, et les modalités de fonctionnement régissant les relations entre la direction parisienne et les responsables locaux, en particulier quand le quotidien lance de vastes campagnes que la Ligue est censée répercuter sur le terrain par la vente du journal. L’histoire de l’AF que propose Anne-Catherine Schmidt-Trimborn doit donc se lire non comme une nouvelle histoire générale de l’AF mais comme une histoire, par en bas, de ses militants et de son action. Ce changement de perspective est essentiel. Il permet d’abord de découvrir qui sont les ligueurs de province, inconnus pour beaucoup de l’historiographie, mais fondamentaux à prendre en considération pour appréhender ce que fut la vie de la ligue d’AF au quotidien trois décennies durant. Une telle approche, périodisée et territorialisée, donne aussi à voir la relative diversité des cas de figure en donnant la mesure de la variété des situations, du Nord de la France au Midi en passant par l’Ouest catholique. De fait, si être ligueur d’AF signifie bien adhérer à un dessein global rappelé par le serment que doit prêter chaque ligueur, force est de constater que ses déclinaisons sont variées et que le modèle parisien ne se décline pas, à l’identique sur le reste du territoire. Ce constat, soulignons-le, n’a rien d’original et peut s’observer chez bien d’autres organisations. Il prend cependant un relief très particulier dans le cas de l’AF si on rappelle qu’elle a comme vocation première d’être un relais propagandiste du mouvement, et ce, tout particulièrement, à partir de la naissance de son quotidien éponyme. Or, et c’est un des grands intérêts de ce travail d’Anne-Catherine Schmidt-Trimborn, la réception des thèmes et les appels à la mobilisation peinent souvent à trouver leurs déclinaisons en province où les sections de la ligue ←14 | 15→organisent certes distributions de tracts, ventes de journaux et conférences mais peinent bien davantage à mobiliser derrière elles des manifestants en nombre conséquent et à même de démontrer l’effectivité d’une présence nationalisée de la ligue et d’une menace sérieuse de cette dernière pour un régime républicain qu’elle aspirait ouvertement à mettre à bas. En conséquence, c’est bien à une autre histoire de la ligue d’AF que ce riche travail de recherche convie le lecteur ; une autre histoire où le connaisseur du maurrassisme ne sera évidemment pas perdu mais où il découvrira qu’elle prend des chemins de traverse inattendus permettant de comprendre pourquoi le célèbre slogan « Notre force est d’avoir raison » n’a pas débouché sur les résultats attendus.

Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine, Sorbonne Université.

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Introduction

Le 25 mars 2021, neuf militants de l’Action française (AF) font irruption lors d’une assemblée plénière du Conseil régional d’Occitanie et outragent les élus présents1. En décembre 2019, c’est au Mans que de jeunes hommes, proches de l’AF, âgés de 19 à 25 ans, sont interpellés, équipés de coup de poing américain, de casques et de protège-dents, à l’occasion de dégradations commises contre des cafés réputés « de gauche » dans le centre-ville2. Le 29 février de la même année, des militants toulousains provoquent l’indignation après avoir pendu une poupée à l’effigie de Marianne sur le Pont-Neuf3. Ces événements, bien que relativement isolés, témoignent de la persistance d’un militantisme maurrassien utilisant les mêmes modalités de mobilisation qu’il y a un siècle. Cette constatation invite à se pencher sur la genèse et le fonctionnement de ce militantisme spécifique qui, de 1905 à 1936, au sein de la ligue d’Action française, s’est approprié, a prolongé, dépassé et parfois influencé l’idéologie maurrassienne.

De l’étude du maurrassisme à l’étude de la ligue d’Action française : une historiographie renouvelée

L’Action française a fait l’objet de nombreux travaux dans les années 1960–1970, à l’origine de la parution de l’ouvrage, toujours incontournable, d’Eugen Weber4 mais aussi de la tenue des cinq colloques Maurras, sous la direction de Victor Nguyen5. Dès les origines, le mouvement intellectuel cristallise les débats et, encore aujourd’hui, il reste prépondérant même si l’on assiste à un redéploiement des thématiques autour des axes « culture, société et politique »6. La figure de ←17 | 18→Maurras, indissociable de l’histoire de l’AF, est également au cœur de nombreuses études dont la plus récente est celle d’Olivier Dard7. De même, les trajectoires des autres dirigeants de l’AF (Daudet, Bainville, Valois) ont déjà été analysées et remises en perspective8. Les relations entre l’Église et l’AF sont bien connues grâce à la thèse de Jacques Prévotat9 mais également par l’intermédiaire des nombreux travaux sur la condamnation pontificale de 192610. Enfin, la compréhension de la naissance de l’AF a été largement renouvelée par le travail de Laurent Joly11 qui se situe à la charnière entre l’étude du mouvement intellectuel et celle des prémices de l’organisation militante.

Malgré cette imposante bibliographie, la ligue est méconnue et, derrière ses discours et proclamations ou la violence de ses troupes de choc (les Camelots du Roi), on discerne mal, faute de travaux, son organisation comme son ancrage militant et social. Eugen Weber, par exemple, fournit des informations sur les organisations d’AF mais ces dernières sont annexes à son étude du mouvement ←18 | 19→intellectuel dans son ensemble. De même, des études de cas régionales existent12 mais aucune analyse globale n’a jamais été menée. La différence est ici frappante avec l’histoire des autres organisations nationalistes. Les travaux de Bertrand Joly sur les ligues nationalistes au tournant du XXe siècle sont importants13. Jean-Pierre Rioux s’est intéressé à la Ligue de la Patrie française14. Jean Philippet a décrit les Jeunesses Patriotes15 ; Zeev Sternhell, le Faisceau de Georges Valois16 et Albert Kéchichian, les Croix-de-feu17. Remarquons enfin que, de l’autre côté de l’échiquier politique, les ligues ont aussi été étudiées18.

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Le présent ouvrage s’inscrit donc à la fois dans une période de renouveau des études sur l’Action française qui cherchent à dépasser un cloisonnement politico-intellectuel mais aussi dans un ensemble plus global de recherches visant à approfondir la connaissance du phénomène ligueur19.

Une analyse multiscalaire et sociologique de la ligue d’Action française

Les travaux récents sur le phénomène ligueur invitent à réfléchir à la définition des termes. En effet, comme le souligne Emmanuel Naquet, « il est peu de réalités comme les ligues qui, dans l’histoire des organisations politiques contemporaines, soient aussi prisonnières des représentations qui les entourent, les prolongent, les réduisent »20. Serge Berstein définit la ligue comme « une association créée en vue d’imposer un point de vue commun à tous ses membres, le plus généralement en contestation de l’état des choses existant. Selon que l’on insiste sur le premier ou le second terme de la proposition, on aura affaire à un simple groupe de pression agissant sur un terrain catégoriel ou à une force politique s’attaquant aux institutions en place, avec, entre ces deux pôles extrêmes, toute une gamme de nuances »21. Toujours d’après Serge Berstein, les ligues se distinguent des partis politiques par « le caractère étroitement limité de leurs objectifs initiaux ». Leur principal objectif est de contester le parlement, « refuge, à leurs yeux des professionnels de la politique, défenseur des intérêts particuliers, suspect de corruption et de négligence envers le peuple qui l’a élu […] ». Enfin, les ligues font le choix de « formes d’action directe qui mobilisent leurs militants dans des manifestations de rue et des démonstrations de force »22.

La ligue d’Action française ne présente que partiellement les caractéristiques précédemment définies : elle est, en effet, une structure polymorphe pouvant s’apparenter à un embryon de parti politique. Tout au long de son histoire, des groupements divers s’y agrègent. Les camelots du roi, par exemple, sont affiliés à la ligue mais disposent d’une organisation propre. De même pour les étudiants, les dames d’AF, les jeunes filles royalistes, les voyageurs de commerce ou les diverses organisations professionnelles. Les contours de la nébuleuse maurrassienne sont ←20 | 21→donc complexes. De plus, il est évident que l’objectif que s’assigne l’AF, à savoir le retour à la monarchie, ne peut s’entendre sans un programme global de société recouvrant des objectifs nombreux et variés. Pour aboutir, la ligue d’AF se dote d’un répertoire d’action collective étoffé et, si elle fait régulièrement le choix de l’action directe, il ne faut pas négliger ses pratiques habituelles et notamment les conférences d’études, qui témoignent d’une mobilisation associative « traditionnelle ».

Pour appréhender les contours de cette nébuleuse, la démarche de cette étude emprunte une partie de ses catégories analytiques à la sociologie et à la science politique. Geneviève Poujol a, par exemple, travaillé sur les sources du dynamisme associatif. Elle souligne que le rassemblement des personnes est premier, car les volontaires sont poussés par la nécessité d’établir un nouveau type de contrôle social qui fixe leur place dans la société autant que par la promotion de l’idée génitrice ou le respect du fondateur de leur regroupement. L’association, à sa naissance, cherche à agir sur une institution déjà établie et c’est dans les conflits qui l’opposent à cette « institution-cible » qu’elle trouve sa cohérence. En se développant, l’association se transforme en institution, elle multiplie les actions et devient un organisme de sélection d’élites affrontant difficilement les étapes de renouvellement de son recrutement et de ses dirigeants23. Ces différentes étapes « théoriques » marquent l’histoire de la ligue d’AF et seront détaillées dans cet ouvrage.

Lorsque l’on dépasse les logiques organisationnelles et que l’on s’intéresse aux militants, les concepts de science politique sont toujours utiles. Maurice Duverger propose de situer le militant au cœur d’une série de cercles concentriques (électeurs, sympathisants, adhérents). Les militants témoignent d’activités et ont une identification partisane plus soutenue : « un militant fait plus que payer sa cotisation, il participe aux réunions, aux tâches matérielles (distribution de tracts, collage d’affiches), aux appels à l’action… »24. La thématique du degré d’adhésion se décline évidemment pour l’AF et il est nécessaire de comprendre l’engagement militant des ligueurs en définissant les contours de l’action collective (entendue comme « la coordination des efforts au nom d’intérêts ou de programmes partagés »25).

Résumé des informations

Pages
272
ISBN (PDF)
9782807608856
ISBN (ePUB)
9782807608863
ISBN (MOBI)
9782807608870
ISBN (Relié)
9782807608641
DOI
10.3726/b19176
Langue
Français
Date de parution
2022 (Janvier)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2022. 272 p., 8 tabl.

Notes biographiques

Anne-Catherine Schmidt-Trimborn (Auteur)

Anne-Catherine Schmidt-Trimborn, docteure en histoire contemporaine de l’Université de Lorraine et de l’Université de Liège, membreassociée du Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire, membre de la Société française d’histoire politique enseigne actuellement dans le secondaire. Avant ses recherches doctorales sur la ligue d’Action française, elle a analysé, en master, l’itinéraire et les thèses de Charles Lacheroy sur la guerre subversive, master dont elle a tiré un ouvrage publié en 2012 au Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire et qui est une édition critique des discours et conférences du colonel. Ses recherches actuelles portent sur les lieux du politique au sein des droites radicales françaises. Son ambition est de réfl échir aux modalités d’appropriation de l’espace public par ces groupes mais aussi aux dimensions spatiales des traditions, des manifestations et des héritages mémoriels.

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Titre: La ligue d’Action française (1905-1936)