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Parenté, proximité spatiale et liens sociaux de l’Ancien Régime à la Suisse Moderne

Le cas de Corsier-sur-Vevey de 1700 à 1840

de Lucas Rappo (Auteur) Michel Oris (Éditeur de volume)
Thèses 772 Pages
Open Access

Résumé

A travers le cas de la paroisse de Corsier-sur-Vevey en Suisse, ce livre analyse la transition entre Ancien Régime et Suisse moderne telle qu’elle se reflète dans les choix de partenaires sociaux, en mettant l’accent sur les mariages, les parrainages et les transactions économiques. Fondée sur une large base de données généalogique, l’analyse démontre, par des statistiques et des visualisations de réseaux, que les décisions changent, à la fois dans la parenté et la proximité spatiale.Un double mouvement s’observe, avec, en matière de proximité de parenté et de proximité spatiale, à la fois des distances plus courtes et des distances plus éloignées entre le 18e et le 19e siècle.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Remerciements
  • Table des matières
  • 1 Introduction
  • 1.1 Introduction générale
  • 1.2 Histoire de la famille et de la parenté
  • 1.3 Proximité spatiale et voisinage
  • 2 Sources, données et méthodes
  • 2.1 Introduction
  • 2.2 Sources utilisées
  • 2.2.1 Les registres de paroisse
  • 2.2.1.1 Les registres de paroisse en histoire
  • 2.2.1.2 Les registres de paroisse de Corsier
  • 2.2.2 Autres sources généalogiques
  • 2.2.3 Les recensements
  • 2.2.4 Les procès-verbaux des conseils et d’autres organes
  • 2.2.5 Les plans
  • 2.3 Données et méthodes
  • 2.3.1 Constitution de la base de données
  • 2.3.2 La notation des liens de parenté
  • 2.3.3 L’analyse de la parenté et le logiciel PUCK
  • 2.3.4 Informations sur la base de données
  • 2.3.5 L’analyse de réseaux en histoire
  • 3 La paroisse de Corsier-sur-Vevey
  • 3.1 Architecture, population et structure économique
  • 3.1.1 Paysage et architecture
  • 3.1.2 Brève histoire de la paroisse puis du cercle de Corsier
  • 3.1.3 Vevey, centre économique et commercial
  • 3.1.4 Le recensement de 1798 et la structure économique et sociale de Corsier
  • 3.1.4.1 Professions
  • 3.1.4.2 Les spécificités de la population vigneronne
  • 3.1.4.3 Structure des ménages
  • 3.1.5 Répartition des terres et industrie
  • 3.1.6 Héritage et transmission du patrimoine
  • 3.2 Structure politique de l’Ancien Régime à 1840
  • 3.2.1 L’Ancien Régime
  • 3.2.1.1 Le conseil de paroisse de Corsier
  • 3.2.1.2 Les conseils des villages
  • 3.2.1.3 La justice
  • 3.2.1.4 Les associations locales
  • 3.2.1.5 La Révolution vaudoise et la fin de l’Ancien Régime
  • 3.2.2 La République Helvétique (1798–1803)
  • 3.2.2.1 Les autorités communales sous la République Helvétique
  • 3.2.3 La Médiation (1803–1815)
  • 3.2.4 La Restauration et la Régénération (1814–1840)
  • 3.3 Bilan
  • 4 L’élite politique locale : une affaire de famille ?
  • 4.1 Le conseil de paroisse sous l’Ancien Régime
  • 4.2 Les conseils des villages sous l’Ancien Régime
  • 4.3 De l’Ancien Régime à la République Helvétique
  • 4.4 De la République Helvétique à la Médiation
  • 4.5 De la Médiation à la Restauration
  • 4.6 De la Restauration à la Régénération
  • 4.7 Bilan
  • 5 Les mariages à Corsier de 1690 à 1840 : entre resserrement et élargissement
  • 5.1 Endogamie et proximité spatiale : modèles d’interprétation
  • 5.2 Les mariages dans la parenté
  • 5.2.1 Les interdictions de mariage entre parents dans le Pays puis le canton de Vaud
  • 5.2.2 Méthode
  • 5.2.3 Recensement des mariages dans l’ensemble du corpus
  • 5.2.4 Première période 1691–1740
  • 5.2.4.1 Mariages entre parents
  • 5.2.4.2 Mélange aléatoire du réseau de parenté
  • 5.2.4.3 Statut socioprofessionnel et ancrage généalogique
  • 5.2.5 Deuxième période 1741–1790
  • 5.2.5.1 Mariages entre parents
  • 5.2.5.2 Mélange aléatoire du réseau de parenté
  • 5.2.5.3 Statut socioprofessionnel et ancrage généalogique
  • 5.2.6 Troisième période 1791–1840
  • 5.2.6.1 Mariages entre parents
  • 5.2.6.2 Mélange aléatoire du réseau de parenté
  • 5.2.6.3 Statut socioprofessionnel et ancrage généalogique
  • 5.2.7 Mariages entre cousin-e-s germain-e-s
  • 5.2.8 Mariages dans l’élite politique
  • 5.2.9 Mariages entre parents : le cas Delafontaine et Bettens
  • 5.2.10 Le mariage double de Montet dit Taverney-Delafontaine
  • 5.3 Mariages et proximité spatiale
  • 5.3.1 Première période : 1773–1782
  • 5.3.2 Deuxième période : 1831–1840
  • 5.3.3 Professions, ancrage généalogique et fortune
  • 5.3.4 Des quartiers familiaux ?
  • 5.4 Bilan : propriété, héritage, économie et mariages entre parents
  • 6 Le parrainage à Corsier aux XVIIIe et XIXe siècles
  • 6.1 Introduction
  • 6.2 La législation vaudoise sur le baptême
  • 6.3 Le nombre de parrains et de marraines
  • 6.4 La présence de la parenté parmi les parrains et les marraines
  • 6.4.1 Les indications de l’officier d’état civil
  • 6.4.2 L’homonymie patronymique
  • 6.4.3 La présence de la parenté en utilisant la base de données
  • 6.4.3.1 Première période : 1773–1782
  • 6.4.3.2 Deuxième période : 1831–1840
  • 6.5 Les enfants non baptisés au xixe siècle
  • 6.6 Professions, ancrage généalogique et fortune
  • 6.6.1 Appartenance à l’élite politique locale
  • 6.6.2 Appartenance socioprofessionnelle
  • 6.6.3 Ancrage généalogique des patronymes
  • 6.7 Les parrains et marraines au prisme de la visualisation de réseaux
  • 6.7.1 La présence de parrains et marraines populaires et le rôle de l’élite locale
  • 6.7.1.1 Première période : 1773–1782
  • 6.7.1.2 Deuxième période : 1831–1840
  • 6.7.1.3 Les pasteurs
  • 6.7.1.4 Les régents
  • 6.7.1.5 Les domestiques
  • 6.8 Quelques exemples de familles
  • 6.8.1 Une famille patricienne bernoise : de Watteville
  • 6.8.2 Une famille de l’élite locale au xviiie siècle : Delafontaine
  • 6.8.3 Deux familles de l’élite locale au xixe siècle : Dénéréaz et Barbey
  • 6.8.4 Une famille immigrée au xviiie siècle : Binggeli
  • 6.8.5 Une famille immigrée au xixe siècle : Wiesendanger
  • 6.9 Parrainage et proximité spatiale
  • 6.9.1 Les parrains et marraines extérieurs à la paroisse
  • 6.9.2 Les parrains et marraines de la paroisse
  • 6.9.3 Les lieux de résidence mis en réseau
  • 6.9.4 Popularité et position géographique
  • 6.10 Bilan
  • 7 La place de la parenté et des voisin-e-s dans les transactions économiques
  • 7.1 Actes notariés, voisinage et parenté
  • 7.2 Les actes notariés de Ferdinand Louis de Montet dit Taverney, 1797–1799
  • 7.2.1 Le notaire Ferdinand Louis de Montet dit Taverney
  • 7.2.2 Données générales
  • 7.2.2.1 Les protagonistes des actes
  • 7.2.2.2 Les témoins des actes notariés
  • 7.2.2.3 Les garant-e-s dans les actes notariés
  • 7.2.3 Les ventes immobilières
  • 7.2.3.1 Les liens de parenté et de parrainage entre vendeur-euse-s et acheteur-euse-s
  • 7.2.3.2 Les liens professionnels entre vendeur-eus-es et acheteur-euse-s
  • 7.2.3.3 La proximité géographique entre vendeur-eus-es et acheteur-euse-s
  • 7.2.4 Les dettes
  • 7.2.4.1 Les liens de parenté et de parrainage entre débiteur-rice-s et créancier-ère-s
  • 7.2.4.2 Les liens professionnels entre débiteur-rice-s et créancier-ère-s
  • 7.2.4.3 La proximité géographique entre débiteur-rice-s et créancier-ère-s
  • 7.3 Bilan
  • 8 Conclusion
  • Annexes
  • Chapitre 4
  • Chapitre 5
  • Chapitre 7
  • Table des illustrations
  • Liste des figures
  • Liste des tableaux
  • Bibliographie
  • Sources
  • Littérature secondaire
  • Sitographie
  • Titres de la collection

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1 Introduction

« C’est le capital qui a pris sur soi les rapports d’alliance et de filiation. S’ensuit une privatisation de la famille, d’après laquelle elle cesse de donner sa forme sociale à la reproduction économique […] »1

Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’anti-Œdipe, 1972.

« […] La révolution sociale la plus capitale qu’ait jamais connue l’humanité [est] l’effondrement de la famille et de la communauté locale remplacés par l’État et le marché. »2

Yuval Noah Harari, Sapiens, 2018.

1.1 Introduction générale

Le lien avec la communauté, avec le local, est au centre de nombreuses préoccupations de nos jours, comme le démontre le numéro spécial de la revue Constructif de 20203 ou encore un débat avec le géographe Michel Lussault, notamment sur la pertinence du local afin d’économiser des ressources4. Ce lien avec la proximité, avec la famille et le territoire a longtemps été considéré comme en perte de vitesse, la mondialisation et le capitalisme détruisant ces attaches. Gilles Deleuze et Félix Guattari et Yuval Noah Harari dans son très populaire Sapiens font ce constat à 40 ans d’intervalle. Ils ne sont pas les seuls à affirmer ce déclin. Pourtant, une enquête menée en 2011 auprès de jeunes Suisses démontre que la sociabilité constitue leur première préoccupation afin de mener une vie ←13 | 14→épanouissante. Ainsi, les jeunes ayant entre 14 et 18 ans sont 77 % à considérer comme essentiel d’avoir de bons amis, 76 % d’avoir un-e partenaire digne de confiance et 56 % de mener une vie familiale satisfaisante. La même enquête réalisée en 2014 et 2015 donne des résultats sensiblement similaires5. Peut-on dès lors parler de perte de sens de la famille et de la communauté quand les jeunes considèrent encore les amis et la famille comme les meilleurs moyens de mener une vie satisfaisante ? Et si ce déclin a bien eu lieu, de quand date-t-il ? La conjoncture économique pourrait-elle amener un élément d’explication ?

Ces interrogations sont celles qui sous-tendent le travail présenté ici, s’intéressant sous les angles de la famille et de la proximité spatiale à l’évolution des « valeurs » entre le xviiie et le xixe siècle. Un lieu constitue notre champ d’études, soit la paroisse puis le cercle de Corsier-sur-Vevey (abrégé en Corsier pour le reste du travail). Cette paroisse comprend quatre villages, Corsier, Corseaux, Chardonne et Jongny et est située dans une région viticole, le Lavaux, connue mondialement pour ses vignobles en terrasse et sa fête des vignerons. Le Pays de Vaud est en effet au xviiie siècle la plus importante région viticole de Suisse6.

Ce travail s’attache en particulier à observer une période de transition, celle entre l’Ancien Régime et la Suisse « moderne ». Prenant ses racines à la fin du xviie siècle, l’étude s’étend jusqu’à 1840, juste avant la constitution de l’État fédéral en 1848. Si la longue durée est en partie l’objet de cette étude, c’est plus précisément la transition de l’Ancien Régime à la société « démocratique » qui est scrutée, autrement dit le « Sattelzeit », ou encore le passage de la communauté à la société (Gemeinschaft et Gesellschaft) pour reprendre le titre de l’ouvrage de Tönnies paru en 18877. Cette transition a également inspiré Max Weber et sa distinction entre Vergemeinschaftung et Vergesellschaftung. Il s’agit du cœur de cette étude, reprenant à son compte cette idée communément admise d’une perte de sens de la famille et de la communauté avec l’émergence du marché, du capitalisme et de l’individualisme.

←14 | 15→Il faut souligner toutefois que cette thèse du déclin a été remise en cause, notamment par des études récentes sur la parenté. Elles démontrent la place centrale que celle-ci occupe au xixe siècle dans de nombreux pans de la société. Si les études sur la parenté ont pu relativiser son déclin (bien que Harari ne semble pas l’avoir pris en compte), les recherches concernant l’ancrage local, la proximité spatiale ou le voisinage sont encore peu nombreuses et un approfondissement de ce sujet semble nécessaire. L’un des objectifs de cette étude est d’intégrer cette relation à l’espace, au territoire, en tentant également de prendre en considération cette perte du sens familial et communautaire. Ainsi, comme le suggérait Bernard Derouet8, ce travail tente de mettre la parenté en lien avec le territoire, mais aussi inversement de mettre le territoire, l’espace, en lien avec la parenté. La limite de cet exercice se trouve souvent dans la signification donnée à ces notions de territoire et d’espace. Le plus souvent, le village ou la paroisse constituent l’unité territoriale des monographies. Si le cadre de cette étude est bien la paroisse, l’usage de données géographiques précises tente de dépasser en partie cette définition, ou plutôt de l’affiner, en allant au plus près de l’espace, soit jusqu’à la maison d’habitation.

Ces quatre villages en particulier ont été choisis pour la richesse documentaire à disposition dans différents services d’archives communaux et cantonaux. Ces sources (chapitre 2) sont principalement les registres de paroisse puis d’état civil, les plans cadastraux et les registres des conseils des villages et de la paroisse. Les informations ainsi récoltées ont été saisies dans une base de données généalogiques comprenant non seulement les liens de parenté entre les individus, mais aussi d’autres informations comme la profession, les fonctions politiques ou encore les liens de parrainage et de marrainage. La constitution de cette base de données, qui a duré près de quatre ans, rend possible des analyses fines des relations sociales. En plus de ce travail de saisie, un temps non négligeable a été consacré à la compréhension et à la prise en main d’outils informatiques, dont un logiciel d’analyse de la parenté et un programme de visualisation de réseaux, afin d’explorer cet horizon social disponible dans la base de données. En outre, la constitution de cartes de la paroisse, puis du cercle de Corsier, a été relativement laborieuse. Le rassemblement de ces ←15 | 16→sources, leur intégration dans la base de données et la création de cartes ont ainsi constitué une part importante du travail.

Ces documents ont comme point commun un territoire, celui des villages de Chardonne, Corseaux, Corsier et Jongny. Le contexte économique, politique et social est essentiel pour la compréhension des évolutions historiques (chapitres 3 et 4). Ces quatre villages se situent dans une région viticole et agricole, proche de la ville de Vevey, nœud commercial important. La paroisse de Corsier présente une première particularité par le caractère « politisé » de son conseil de paroisse, intervenant dans les évènements de son époque, par exemple lors de la Révolution vaudoise de 1798. La paroisse perd toutefois son caractère politique en 1816 lorsqu’elle est démantelée. Les autorités de la paroisse sont impliquées dans la fin de l’Ancien Régime, demandant avec les autres paroisses de Lavaux un changement dans la manière de diriger le Pays de Vaud. Le terme d’un régime datant de près de 300 ans amène des modifications dans l’organisation politique villageoise. Les changements dans le personnel des conseils de l’Ancien Régime jusqu’à 1832, date de la nouvelle constitution libérale, constituent aussi un objet d’étude. Le but est de questionner le moment de cette transformation politique et du renouvellement des autorités.

Ce cadre déterminé, l’évolution des mariages est analysée, en particulier les différentes formes d’alliances entre parents, et ce de 1690 à 1840 (chapitre 5). La finalité est de déterminer si, comme dans d’autres régions européennes, les mariages entre parents augmentent entre les xviiie et xixe siècle. Mais au-delà de cette interrogation, le travail présenté ici tente d’apporter des précisions à ce mouvement, notamment en se fondant sur une base de données généalogiques, alors que de nombreux travaux tirent des conclusions à partir des dispenses octroyées dans les régions catholiques.

En effet, les prohibitions de mariage dans les régions protestantes ne sont pas déterminées par le droit canon, mais par des lois locales ou nationales. C’est pourquoi, pour comprendre cette évolution, le cadre législatif est essentiel puisqu’il subit une modification importante en 1798, autorisant les mariages entre cousin-e-s germain-e-s. La législation est un point fondamental pour les régions réformées, dont le Pays de Vaud, car elle varie de région en région. La proximité spatiale est aussi intégrée dans l’observation des alliances pour deux périodes définies soit les années 1770 et 1830. Si la proximité spatiale des personnes mariées, autrement dit l’endogamie géographique, a déjà fait l’objet de nombreuses ←16 | 17→études, elles se limitent le plus souvent au cadre villageois et paroissial. Ici, plusieurs espaces sont pris en considération, allant jusqu’à la rue et la maison d’habitation. Ce travail cherche donc à aller au plus près des liens de proximité spatiale entre les protagonistes, en utilisant notamment des plans cadastraux, permettant d’observer les liens de proximité spatiale non seulement entre la paroisse et l’extérieur, mais aussi à l’intérieur même des quatre villages étudiés.

Ce rôle accru de la parenté est également questionné au travers des liens de parrainage et de marrainage, objet récent d’étude (chapitre 6). Si le mariage est un lien fort, le parrainage est un lien qualifié de faible, en ce sens qu’il n’implique pas forcément de coopérations ou de liens renforcés tout au long de la vie des filleul-e-s ou entre les compères et commères. La place des parrains et des marraines dans le parcours de leurs filleul-e-s reste par ailleurs souvent encore mal connue.

Ici aussi, la législation est présentée, définissant un cadre essentiel pour comprendre les choix des parrains et marraines. Le nombre de parrains et de marraines est ainsi fortement déterminé par la loi. En outre, la présence de la parenté parmi les parrains et les marraines est analysée, mettant en lumière La place grandissante des parents parmi les parrains et les marraines au xixe siècle, comme dans d’autres régions européennes. De plus, certaines sensibilités politiques et religieuses définissent des pratiques particulières au xixe siècle. L’importance des élites locales diminue également au profit de la parenté, ce qui se reflète aussi dans la modification de l’aire de recrutement des parrains et marraines.

Une fois la place de la parenté expliquée pour ces deux relations se pose alors la question de la mobilisation de ces liens dans la vie quotidienne. C’est pourquoi différentes transactions économiques, en particulier les ventes immobilières et les dettes, sont observées pour la fin du xviiie siècle (chapitre 7). Il s’agit dès lors d’évaluer le rôle de la parenté, des parrains et marraines ainsi que des voisin-e-s dans ces actes. Ainsi, la proximité spatiale et les liens de parenté entre les différents protagonistes contenus dans les actes sont examinés. Le but de cette analyse est de différencier les rôles, savoir si lors d’une vente immobilière, par exemple, on favorise un parent ou une personne issue du voisinage.

D’un point de vue méthodologique, l’usage couplé des plans cadastraux, des registres d’état civil, d’outils d’analyse de la parenté et de visualisation de réseaux est en partie une expérimentation, un essai. Cette manière d’aborder l’histoire, assez récente, donne parfois de bons ←17 | 18→résultats, mais peut aussi se solder par des échecs. Ainsi, les réseaux généalogiques importants sont difficilement traitables par une analyse de réseaux. Il faut procéder à des choix, des échantillonnages afin de parvenir à un résultat probant. L’usage des données géographiques précises en lien avec des relations sociales est par exemple une piste pour de futures recherches, puisque cette approche est riche en enseignements. Les différents aspects abordés dans ce travail ont pour objectif de déterminer dans quelle mesure la société change du point de vue de la parenté et de la proximité spatiale. L’ouverture de la société du xixe suite au développement des transports, de l’industrie ou du commerce est un fait acquis. La question principale étant de savoir si cette ouverture concerne l’ensemble de la population, ou si seule une frange profite de ce changement pour se lier avec des personnes plus éloignées, alors qu’une autre part, du fait de l’accessibilité plus limitée à certaines couches sociales se voit contrainte, ou souhaite, plutôt renforcer les liens locaux, proches, afin de conserver une place dans la société mouvante du début du xixe siècle.

Figure 1.1Plus grande partie de la Suisse romande ou canton du Léman levé et dessiné par J. H. Weiss ; gravé sous la direction de G. Guerin à Strasbourg, 1798 (détail)

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1.2 Histoire de la famille et de la parenté

La question au cœur de ce travail est ainsi l’importance de la parenté, de la communauté et de l’espace pour une population donnée. Les modes d’organisation de la famille, de la parenté, du foyer ont été largement étudiés, et ce depuis le xixe siècle. Ces objets ont subi de nombreux renouvellements et évolutions depuis les premières études sur le sujet. Sans remonter à Jean Bodin et son analogie entre le foyer et l’organisation politique ou encore à Aristote, la famille a grandement suscité l’intérêt des chercheurs au xixe siècle, et ce dès la constitution des sciences sociales. Émile Durkheim a ainsi donné un cours sur la famille, en partie publié. Dans son introduction à la sociologie de la famille, il insiste sur l’importance de sa structure interne et la volonté de classer les familles par type9. Lors de sa dernière leçon sur le sujet donnée en 1892, la famille qu’il appelle « conjugale » est formée des parents et de leurs enfants célibataires, tous placés sous la puissance paternelle. Dans ce type de famille, l’individu est libre et fonde son propre foyer une fois parti du ménage parental. Les autres types de familles sont dits « communistes », les biens constituant l’élément central de cohésion, en opposition à la famille conjugale qui insiste sur les liens personnels. Il voit de plus un mouvement historique vers la contraction de la famille, allant donc d’une famille étendue à une famille conjugale10.

Les travaux menés par Frédéric Le Play dans la seconde moitié du xixe siècle vont dans la même direction. En effet, il distingue là aussi différents types de famille. D’abord la famille patriarcale, dans laquelle tous les fils se marient et s’installent dans le ménage parental, puis la famille instable, qui comprend l’installation des enfants hors du foyer paternel. Enfin, la famille-souche, dans laquelle un des enfants – l’héritier – vit avec ses parents11. Le Play détermine ainsi des sociétés plus stables et estime que la famille-souche est meilleure. Ce point de vue n’est pas ←19 | 20→exempt d’opinions politiques et met en avant une vision plutôt conservatrice de la famille.

Il n’est pas le seul à avoir inséré un aspect politique dans l’étude de la famille ; l’autre cas le plus connu étant le concept de « ganzes Haus » développé par Otto Brunner en Allemagne, en référence à l’ouvrage de Wilhelm Heinrich Riehl paru en 1862. Riehl considère la maisonnée complète (das ganze Haus) comme l’ensemble des personnes regroupées dans une maison, soit non seulement la famille, mais aussi les ouvriers ou les domestiques. Il regrette la disparition de cette forme de vie, qui incluait aussi en partie les voisins et les voisines. Dans le texte de Riehl point la nostalgie d’un temps passé comprenant une hiérarchie claire dans le foyer et un sens fort de la communauté. Cette organisation aurait disparu au xixe siècle sous l’influence du marché et de la circulation de la monnaie12. Dans l’espace germanophone, la notion de maisonnée (Haus) est encore fortement présente et remonte ainsi à Riehl. L’historiographie germanophone est marquée par le foyer, mais aussi par la maison en tant que bâtiment. Du côté francophone et anglo-saxon, c’est Le Play qui va inspirer les études sur la famille. Un des tournants est réalisé en Angleterre autour de Peter Laslett et du Cambridge Group for the History Population and Social Structure. Prenant ses racines dans la démographie et dans les travaux de Le Play, les différentes publications initiées par Laslett vont démontrer que le foyer européen de l’ouest, et en particulier anglais, ne compte pas de nombreuses personnes, mais que la famille nucléaire compose la majorité des ménages et ce depuis longtemps. Les sources utilisées sont avant tout des recensements, des listes d’habitant-e-s organisées par ménage, permettant ainsi de compter le nombre de personnes par foyer. Peter Laslett détermine six types de ménage, de la personne seule (solitaire), à la famille multiple13. L’ouvrage paru en 1972 marque la naissance d’une école qui se perpétuera durant de nombreuses années. Parmi ses élèves se trouve un des historiens français les plus médiatiques, Emmanuel Todd, qui continue à publier des études prenant comme base ←20 | 21→les types de ménage dans le monde14. La réception de Laslett en France se fait avant tout dans les Annales, revue dans laquelle écrivent André Burguière, Alain Collomp et Peter Laslett lui-même15. L’historiographie espagnole est aussi fortement marquée par la typologie de Laslett16. Les années 1960 voient aussi se créer des revues spécialisées, avec les Annales de Démographie Historique fondées en 1964 en France et plus tard, en 1976, le Journal of Family History. Enfin, en 1983, la société de démographie historique espagnole est créée17. Peu à peu, l’histoire de la famille se constitue en champ indépendant.

Le chemin menant à cette constitution doit beaucoup à la démographie historique, issue de l’école des Annales et surtout des travaux de Louis Henry. Sur la base des registres de paroisse, les historien-ne-s reconstituent des familles et cherchent à comprendre les caractéristiques démographiques de la population, soit les taux de natalité, de fertilité, de mortalité et de nuptialité entre autres. Le but poursuivi est de déterminer les caractéristiques des sociétés du passé. L’âge au mariage et le taux de nuptialité ont eu une importance fondamentale, en particulier pour définir un modèle européen du mariage, caractérisé par un âge au premier mariage relativement élevé et un fort taux de célibat définitif. Développé par John Hajnal en 196518, ce modèle divise ainsi l’Europe en deux, entre ouest et est, le long d’une ligne allant de St-Petersburg à Trieste. Peter ←21 | 22→Laslett reprend la conclusion de Hajnal et cette ligne de démarcation va influencer pendant longtemps le découpage européen entre une famille plutôt nucléaire à l’ouest et une autre plutôt multiple ou étendue à l’est. La division de Hajnal, et de Laslett, a été critiquée par la suite19, en mettant d’abord en évidence la diversité des modèles en Europe occidentale. Si la variété de l’Europe occidentale est maintenant acquise, celle de l’Europe de l’Est reste largement ignorée par les historien-ne-s de l’Europe de l’Ouest. Pourtant, des études, certes moins systématiques, mettent aussi l’accent sur cette variété20. Le débat autour de ce découpage reste par ailleurs vif au sein des démographes, bien qu’il soit maintenant relativement clair que les divisions réalisées par Peter Laslett ou John Hajnal sont réductrices et ne prennent que peu en compte l’évolution des formes de ménage dans le temps21.

Les historien-ne-s démographes, suivant la méthode Henry, ont largement publié leurs résultats et la Suisse a également été marquée par cette approche. Henry a d’ailleurs effectué l’une de ses études sur Genève22. Un des représentants de cette école en Suisse est Alfred Perrenoud, qui a publié en 1979 une large étude sur la population de la ville de Genève23. Dans le canton de Vaud, Lucienne Hubler s’est quant à elle occupée de la commune de Vallorbe24. La démographie historique et l’école de Laslett ont ainsi dominé une grande partie de l’histoire de la famille et de la parenté de la deuxième partie du xxe siècle.

←22 | 23→D’un autre côté, une approche plus « émotionnelle » ou « culturelle » est très influente dans les années 1960 et 1970, autour des ouvrages de Philippe Ariès, Jean-Louis Flandrin, Edward Shorter ou Lawrence Stone. Dans un ouvrage paru en 1960 consacré à l’enfant et la vie de famille sous l’Ancien Régime25, Philippe Ariès estime que la famille se modifie au xviiie siècle, notamment en se retirant dans l’intimité de la maison et en développant une affection plus grande entre les membres du foyer, en particulier envers les enfants26. Jean-Louis Flandrin, dans son livre sur les familles publié en 197627, insiste lui aussi sur la montée des sentiments au sein de la famille, sur une séparation avec l’extérieur et avec la parenté, pour se concentrer sur le foyer, c’est-à-dire l’émergence d’une « nouvelle morale familiale »28. Edward Shorter ne dit pas autre chose dans son livre de 1975 intitulé Naissance de la famille moderne29. La thèse générale est celle d’un repli sur la famille nucléaire, liée à une hausse de l’affection entre ses membres. Ce processus débute au xviiie et se termine vers la fin du xixe siècle. Mais certaines nuances sont tout de même apportées : si la famille nucléaire prend de l’importance, il constate aussi des visites et des contacts fréquents avec la parenté au xxe siècle, au contraire des xviie et xviiie siècles. Toutefois, la fréquentation régulière de la parentèle ne diminue en rien la fermeture de la famille conjugale sur elle-même30.

De nombreuses critiques ont été émises contre l’une et l’autre approche. L’accent mis sur les ménages et les formes familiales, dans la continuité du Cambridge Group, écarte en effet toute une partie de la famille, ou plutôt de la parenté. En se focalisant sur la corésidence, tout un pan des liens de parenté et d’alliance sont passés sous silence. Le mariage et ses formes n’est ainsi pas ou peu étudié et les recensements, bien que très utiles, ne donnent finalement qu’une photographie de la population à un moment précis. Quant à la démographie historique, si ses apports ont ←23 | 24→été importants et essentiels pour la connaissance des sociétés du passé, elle ne travaille que sur des données largement anonymes, peinant à appréhender le quotidien, les arrangements ou les dynamiques.

Pour pallier ces manques, la rencontre entre histoire, sociologie et anthropologie a été déterminante. Dès les années 1980, des historien-ne-s et anthropologues ont uni leurs forces, par exemple au sein du second volume de l’Histoire de la famille, intitulé Le choc des modernités, rassemblant des chercheur-euse-s des deux disciplines (André Burguière, Christiane Klapisch-Zuber, Martine Segalen et Françoise Zonabend)31. L’influence de l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss est ici importante. Les historien-ne-s ont ainsi cherché à détecter des régularités, des modèles d’alliance, par exemple au travers des mariages entre cousin-e-s germain-e-s ou des mariages doubles. Je ne m’attarderai pas ici sur les développements qu’a apporté l’anthropologie en matière d’alliances matrimoniales puisqu’ils sont largement discutés au début du chapitre 5. Il suffit de préciser que les méthodes de l’anthropologie ont par la suite été adoptées et ont donné lieu à l’anthropologie historique, représentée notamment par Gérard Delille32. Une société différente de la nôtre est ainsi appréhendée, non plus dans des sociétés éloignées géographiquement, mais ←24 | 25→temporellement33. En Suisse également, l’anthropologie se développe et des études sur les rituels et l’organisation de la parenté sont publiées, surtout depuis les années 1990–200034. Ainsi, de plus en plus de travaux se préoccupent de l’alliance, mais aussi des parrains et des marraines35.

Dans le cadre de l’alliance, les travaux de Pierre Bourdieu, entre ethnologie et sociologie, ont également été influents, et en particulier ses premiers écrits sur l’Algérie. Publié pour la première fois en 1972, Trois études d’ethnologie kabyle propose des réflexions essentielles sur la parenté et son usage. Ce texte distingue en particulier la « parenté officielle, une et immuable, définie une fois pour toutes par les normes protocolaires de la généalogie, et la parenté usuelle, dont les frontières et les définitions sont aussi nombreuses et variées que les utilisateurs et les occasions de l’utiliser »36. La prise en compte de l’alliance, et pas uniquement du ménage, a ainsi ouvert de nouvelles portes à l’étude de la famille et de la parenté. La sociologie a aussi récemment distingué la parenté quotidienne, créant des liens sociaux, lieu de la socialisation, de la parenté biologique n’impliquant pas forcément des relations approfondies ; les deux pouvant bien sûr se recouper37. Ainsi, il existe une parenté sociale ne se fondant pas sur les liens biologiques, mais dont le sens est réel, tant qu’elle est considérée comme de la parenté par les individus. Ces remarques entraînent la question de la définition de la famille et la parenté : la lignée et la consanguinité en sont-elles les variables importantes, ou alors les interactions quotidiennes ?38 Cela soulève de fortes difficultés afin de déterminer quelles relations, et quels parents, sont bien considérés comme tels. Si la ←25 | 26→question est vaste et dépend fortement des contextes culturels, des éléments de réponse se trouvent dans l’étude présentée ici : qui épouse-t-on (ce qui donne lieu à une parenté affine), quels sont les liens mobilisés ? Afin d’y répondre, des enquêtes ont été menées dans le but de connaître, dans les sociétés contemporaines, qui sont les personnes constituant les « proches ». La famille restreinte (parents, enfants, frères et sœurs) en constitue la majorité en France au début des années 1990. Les amis sont moins mentionnés en tant que proches39.

La Suisse a par ailleurs été un champ d’études fécond pour les ethnologues, en particulier le Valais, où les chercheur-euse-s pensent retrouver d’anciennes coutumes, traditions et organisations sociales. C’est par exemple le cas des recherches de Flora Madic sur les alliances dans le village de Mase40 ou encore celles de Robert Netting sur Törbel et la gestion des terres et les formes des ménages41. Toutefois, cette idée d’isolation, de sorte de réserve de pratiques anciennes a été fortement remise en question, une partie des sociétés de montagne étant largement ouvertes42.

Au-delà de l’approche strictement structuraliste de l’anthropologie, les historiens italiens des années 1970 et 1980 ont également apporté des avancées notables en études de la parenté. La micro-histoire, qu’elle se concentre sur le parcours d’un personnage ou qu’elle s’attache à un lieu ou une région, vise à comprendre la société dans laquelle les individus sont intégrés, dans sa complexité et sa dynamique. Carlo Ginzburg, auteur d’une des études les plus connues de la micro-histoire43, est l’un ←26 | 27→des chercheurs qui a le mieux théorisé cette approche. Il constate que ces travaux ont en commun « l’analyse à la loupe de phénomènes circonscrits (une communauté villageoise, un groupe de familles, voire un individu) »44. Les doutes concernant des phénomènes macro-historiques et la crise des grandes idéologies sont, selon Carlo Ginzburg et Carlo Poni, une des raisons de l’intérêt pour l’individu. L’anthropologie est ainsi convoquée, bien que le matériel soit différent (terrain versus archives). Le nom devient le fil rouge de ces études, retraçant un individu et son intégration sociale. Ainsi, il est possible de reconstituer un vécu autrement inaccessible et de « repérer les structures invisibles selon lesquelles ce vécu est articulé »45. Si Ginzburg et Poni insistent sur le nom et l’individu, l’insertion dans le contexte social est aussi importante. Deux études donnent une grande place à la parenté : premièrement, le travail de Raul Merzario paru en 1981 dans lequel la parenté constitue l’objet principal46, puis l’ouvrage classique de Giovanni Levi paru en 1985 dans lequel elle occupe une place essentielle. Je ne reviendrai pas en détail ici sur l’étude de Merzario à propos des mariages dans le diocèse de Côme, qui est largement discutée au chapitre 5. Il suffit de rappeler que ce livre, malheureusement jamais traduit en français, s’attache à comprendre les mécanismes des alliances consanguines dans le nord de l’Italie aux xvie et xviie siècles. Quant à Giovanni Levi, il a reconstruit les évènements biographiques des habitant-e-s de Santena dans le Piémont au xviie siècle. Ce lieu, banal, permet justement de « raconter combien de choses importantes on peut voir se produire quand, en apparence, il ne se passe rien »47. Sous le prétexte de suivre un prêtre exorciste, l’historien italien recompose la vie et les évènements d’un village « normal ». Cette patiente reconstitution ne raconte pas uniquement des dynamiques locales, mais dit aussi quelque chose sur la globalité. En étendant la famille au-delà de la corésidence, soit en analysant les alliances, il met en évidence l’existence de « fronts de parenté », soit de groupes familiaux, et démontre comment ces ensembles ←27 | 28→sont essentiels pour la compréhension du monde social48. Dans un article de 199049, le même Giovanni Levi revient sur l’importance d’étendre l’étude de la parenté au-delà du groupe corésident. Les études des années 1970 et 1980 ont en effet beaucoup traité du foyer, des formes de résidence, mais finalement assez peu de la solidarité entre parents, de la gestion commune des biens ou du choix des parrains et marraines et des parents par alliance.

Levi travaille avec des biographies patiemment rassemblées, c’est-à-dire une prosopographie ou une biographie collective. Cette manière de faire remonte au xixe siècle, en particulier dans le cadre de l’histoire de la Rome antique50. La constitution d’une base de données généalogiques n’est pas autre chose qu’une prosopographie. En effet, les vies de nombreuses personnes sont connues par leurs dates de naissance, de mariage, de décès et leur apparition dans différents documents. Les bases de données actuelles s’inspirent ainsi largement de la prosopographie, ou de la biographie collective. Comme le remarque Lawrence Stone en 197151, la prosopographie est une enquête sur le passé commun d’un groupe de personnes par le truchement d’une étude collective de leurs vies. Elle peut se mener de deux manières : soit en étudiant un nombre restreint d’individus, souvent membres des élites, soit une population plus étendue, en usant de méthodes statistiques. Provenant de l’intérêt généalogique pour de grandes figures, la prosopographie se développe dans les années 1920 et 1930 en Angleterre, suite à la crise d’une forme d’histoire plus traditionnelle, s’intéressant aux institutions, à l’administration ou encore aux relations diplomatiques. L’intérêt se porte alors sur les individus, la famille n’étant finalement intégrée, sous l’impulsion des anthropologues, que dans les années 1970. La biographie collective permet aussi d’étudier les couches sociales situées en dehors des élites et de rassembler des données sur les populations anciennes52. La prosopographie donne ainsi une vision de l’histoire des masses et fournit des indications sur les ←28 | 29→comportements récurrents d’une population donnée53. Faisant le lien entre micro-histoire et prosopographie, Christophe Charle parle de « micro-histoire sociale fondée sur les biographies collectives », pour qualifier les études portant sur les élites et leurs modèles de reproduction54. Lawrence Stone remarque par ailleurs une tendance en France et aux États-Unis à intégrer de plus en plus de méthodes informatiques. L’usage de la prosopographie assistée d’outils informatiques s’applique actuellement aux migrations, aux systèmes familiaux et à l’individu inséré dans un réseau social55. En effet, depuis la méthode Henry et la démographie historique utilisant des cartes perforées, la technologie a fortement évolué. Une des modifications récentes les plus importantes est la possibilité de traiter des données avec des logiciels informatiques puissants développés sur la base de théories anthropologiques ou sociologiques (chapitre 2).

L’approche micro-historique et anthropologique a fait l’objet de critiques. Ainsi, Dionigi Albera, dans un large panorama sur l’histoire de la famille, revient sur l’apport de la micro-histoire qui serait plutôt négligeable en ce domaine. En se concentrant sur des contextes locaux, elle ne permet pas la comparaison. Selon lui, la micro-histoire généralise à partir de comportements individuels, mais sans y intégrer des dimensions plus larges, comme les déterminants culturels, sociaux ou politiques56. Toutefois, il remet en question avant tout une certaine évolution de la micro-histoire, qui à partir de comportements individuels, tend à en tirer des modèles. Les critiques semblent cependant largement infondées. Si cette approche est centrée sur les individus, elle n’exclue pas la prise en compte du contexte dans lequel ils évoluent, en tout cas pas les cadres juridiques, culturels ou politiques. Au contraire, je dirais que l’objectif est de comprendre comment s’organise une société dans un certain cadre et quels rapports les individus ou les groupes sociaux entretiennent avec le contexte dans lequel ils évoluent. Un aller-retour constant entre individu et cadre est nécessaire pour comprendre les transformations d’une société. De plus, loin de ne vouloir se focaliser que sur le contexte local, le but est de démontrer des évolutions, dans une perspective comparatiste, afin ←29 | 30→de développer ensuite des modèles valables à plus grande échelle. Dans une critique de cet ouvrage, Sandro Guzzi-Heeb précise que la micro-histoire ne cherche pas à « étudier un village ou une vallée en soi, mais précisément [à] percevoir à une échelle réduite des phénomènes généraux qui échappent à une observation plus distanciée »57. Carlo Ginzburg ne dit pas autre chose, affirmant que la micro-histoire italienne insiste sur le contexte, démontre que toute structure sociale est le produit d’interactions et de stratégies individuelles et que cette construction ne peut être observée qu’à petite échelle58. L’Italie n’a par ailleurs pas été le seul pays où s’est développée la micro-histoire ; en Allemagne par exemple, Jürgen Schlumbohm a étudié la paroisse de Belm en reprenant à son compte cette méthode dans les années 199059. En définitive, la micro-histoire est une approche attentive aux interactions, avec certains thèmes récurrents, comme la parenté60. Albera reconnaît par ailleurs les valeurs des modèles explicatifs construits sur la base d’études locales61.

Un autre aspect essentiel dans l’étude de la parenté est le rapport entre famille et règles d’héritage. Depuis Frédéric Le Play, cette interaction est forte, puisque la famille-souche correspond finalement à une manière de régler la succession et la responsabilité de l’exploitation familiale. L’ombre de Le Play a ainsi orienté pendant longtemps l’étude de la succession et de l’héritage vers les systèmes inégalitaires. Puis, dans les années 1960 et 1970, les historien-ne-s et juristes français ont tenté de cartographier les coutumes et législations en matière de succession, avec une France inégalitaire au sud et une égalitaire au nord. Après des cartographies générales, ←30 | 31→qui ne sont pas sans rappeler les efforts de Laslett et Hajnal, des régions en particulier ont été mieux observées. Enfin, dans les années 1990, des études à plus petite échelle ont été menées, intégrant une approche diachronique que la cartographie peinait à prendre en compte. Un des apports principaux de ces études est la valorisation des pratiques, qui souvent diffèrent ou s’adaptent à la législation. Dans les systèmes égalitaires par exemple, les alliances permettent d’éviter ou de limiter le morcellement parcellaire. Les cartographies des systèmes familiaux sont remises en question dans les années 1980, notamment avec l’extension à la parenté. La prise en compte des parcours de vie est également essentielle, afin de mieux comprendre à quel moment on hérite et dans quelle situation se trouvent les héritiers.

Résumé des informations

Pages
772
ISBN (PDF)
9783034345286
ISBN (ePUB)
9783034345293
ISBN (MOBI)
9783034345309
ISBN (Broché)
9783034345279
DOI
10.3726/b19916
Open Access
CC-BY
Langue
Français
Date de parution
2022 (Décembre)
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2022. 772 p., 12 ill. en couleurs, 37 ill. n/b, 181 tabl.

Notes biographiques

Lucas Rappo (Auteur) Michel Oris (Éditeur de volume)

Lucas Rappo est docteur en histoire de l’Université de Lausanne. Il est chercheur à l’EPFL de Lausanne et ses recherches portent sur l’histoire de la famille et de la parenté, la démographie historique et les liens sociaux.

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Titre: Parenté, proximité spatiale et liens sociaux de l’Ancien Régime à la Suisse Moderne