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Le chant des sirènes

Quand l’extrême droite parle de démocratie

de François Debras (Auteur)
Monographies 356 Pages
Série: Action publique / Public Action, Volume 22

Résumé

Les partis politiques d’extrême droite se présentent comme les promoteurs et les défenseurs de la démocratie. La mobilisation du terme « démocratie » serait liée à une stratégie de « dédiabolisation ». Cet ouvrage se demande si le terme « démocratie » assure une fonction purement symbolique ou si d’autres significations peuvent en être dégagées. Il interroge comment et pourquoi les partis d’extrême droite mobilisent le terme « démocratie » dans leurs discours. Les discours des partis – le Rassemblement National (RN), le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) et l’Alternative für Deutschland (AfD) – sont étudiés en trois étapes : analyse lexicométrique, analyse sémantique et rhétorique et analyse socio-idéologique afin de présenter les stratégies discursives et les idéologies « cachées » derrière les mots.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Commentaires
  • Introduction
  • Chapitre 1 : L’analyse critique pour étudier les discours
  • 1) Définir et étudier les discours
  • 2) L’analyse des discours des partis d’extrême droite
  • 3) Les exploitations sémantiques du terme « démocratie »
  • a) « Démocratie », une formule
  • b) « Démocratie », un empty signifier
  • Chapitre 2 : L’extrême droite comme terminologie et corpus idéologique
  • 1) La définition de l’extrême droite
  • 2) Le corpus idéologique des partis d’extrême droite
  • a) Inégalitarisme
  • b) Nationalisme
  • c) Radicalisme
  • d) Populisme
  • Chapitre 3 : Les relations entre l’extrême droite et la démocratie
  • 1) Le champ idéologique
  • a) Approche classique ou historique
  • b) Approche stratégique ou valorielle
  • c) Approche restrictive ou illibérale
  • 2) Le champ discursif
  • Chapitre 4 : La méthodologie d’analyse des discours
  • 1) La sélection des terrains
  • 2) La collecte des données
  • 3) L’analyse des données
  • Chapitre 5 : L’analyse des discours du Rassemblement National
  • 1) Présentation et historique du parti
  • 2) Analyse lexicométrique
  • a) Occurrences
  • b) Cooccurrences
  • c) Temporalité
  • d) Fonctions symbolique et émotionnelle du terme « démocratie »
  • 3) Analyse sémantique et rhétorique
  • a) Champs sémantiques
  • b) Orateurs, périodes et genres
  • c) Argumentation
  • d) Fonctions rhétorique et de légitimité/crédibilité du terme « démocratie »
  • 4) Analyse socio-idéologique
  • a) Acteurs
  • b) Idéologies
  • c) Fonction idéologique du terme « démocratie »
  • Chapitre 6 : L’analyse des discours du Freiheitliche Partei Österreichs
  • 1) Présentation et historique du parti
  • 2) Analyse lexicométrique
  • a) Occurrences
  • b) Cooccurrences
  • c) Temporalité
  • d) Fonctions symbolique et émotionnelle du terme « démocratie »
  • 3) Analyse sémantique et rhétorique
  • a) Champs sémantiques
  • b) Orateurs et périodes
  • c) Argumentation
  • d) Fonctions rhétorique et de légitimité/crédibilité du terme « démocratie »
  • 4) Analyse socio-idéologique
  • a) Acteurs
  • b) Idéologies
  • c) Fonction idéologique du terme « démocratie »
  • Chapitre 7 : L’analyse des discours de l’Alternative für Deutschland
  • 1) Présentation et historique du parti
  • 2) Analyse lexicométrique
  • a) Occurrences
  • b) Cooccurrences
  • c) Temporalité
  • d) Fonctions symbolique et émotionnelle du terme « démocratie »
  • 3) Analyse sémantique et rhétorique
  • a) Champs sémantiques
  • b) Orateurs, périodes et genres
  • c) Argumentation
  • d) Fonctions rhétorique et de légitimité/crédibilité du terme « démocratie »
  • 4) Analyse socio-idéologique
  • a) Acteurs
  • b) Idéologies
  • c) Fonction idéologique du terme « démocratie »
  • Chapitre 8 : La comparaison des discours de trois partis d’extrême droite
  • 1) Comment les partis d’extrême droite définissent-ils le terme « démocratie » dans leurs discours ?
  • 2) Pourquoi les partis d’extrême droite mobilisent-ils le terme « démocratie » dans leurs discours ?
  • 3) Quelles sont les liens entre les partis d’extrême droite et la démocratie ?
  • Conclusion
  • Bibliographie
  • 1) Sources secondaires
  • a) Ouvrages
  • b) Articles
  • 2) Sources primaires
  • a) Rassemblement National
  • b) Freiheitliche Partei Österreichs
  • c) Alternative für Deutschland
  • Présentation de l’auteur
  • Titres de la collection

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Commentaires

Le livre de François Debras n’est pas une énième dénonciation classique des dangers de l’extrême-droite. La qualité critique de sa démarche tient à quelque chose de plus subtil et de plus fécond, qui consiste à cultiver un inconfort : comment peut-on encore qualifier d’anti-démocratiques des partis qui ne cessent de se revendiquer de la démocratie ? C’est à partir de cet inconfort que le livre déploie une enquête fouillée sur un important corpus de discours, pour tenter d’en identifier les rouages rhétoriques. Ici encore, l’originalité de la démarche consiste à dépasser le simple constat d’une « dédiabolisation » : cette lecture trop monolithique est minutieusement mise à l’épreuve de terrains concrets, dont les déterminations historiques, institutionnelles et discursives permettent de compliquer la simple position normative sur les rapports entre démocratie et extrême-droite, pour éclairer la variété des stratégies discursives centrées autour de cette notion et les luttes sémantiques dont elle fait l’objet.

Par exemple, le livre éclaire très bien le continuum qui, en discours, associe une conception dite « procédurale » de la démocratie et une conception qui convoque des représentations et des valeurs plus diffuses : les discours naviguent fréquemment de l’un à l’autre de ces pôles, et l’intérêt d’une approche rhétorique est moins de faire le tri entre les différents usages, que de montrer leur intrication permanente et les ambiguïtés qu’elle permet d’entretenir sur la lisibilité même des propositions et du positionnement politiques de ces partis.

On appréciera ainsi la manière dont un travail de science politique s’approprie des modes de problématisation et des outils terminologiques et analytiques de l’analyse du discours : la contribution de François Debras tient aussi à ce dialogue fructueux qu’il établit entre des traditions disciplinaires qui peinent souvent à s’articuler ; même au sein des analystes du discours, il n’est pas fréquent d’intégrer aussi finement les apports des traditions anglo-saxonnes, et le livre offre à ce titre une synthèse et un modèle utiles à toute recherche future sur l’analyse du discours politique.

←13 | 14→En altérant les frontières disciplinaires établies entre science politique et analyse du discours, le livre pose également la question du sens à donner à la fonction de « politisation » d’un terme comme démocratie. Il invite en effet à considérer que, bien qu’il relève assurément du lexique politique, le terme produit parfois, en discours, la dépolitisation de certains positionnements ou enjeux de société.

Ce n’est pas le moindre des mérites de cet ouvrage que de démontrer que les discours ne sont pas que le véhicule transparent d’un programme idéologique qui les précède, mais qu’ils possèdent une épaisseur spécifique, dont les effets de brouillage méritent toute la finesse d’analyse qui distingue le travail de François Debras.

François Provenzano (Professeur à l’ULiège)

Dans cette recherche en tout point stimulante, plutôt que d’envisager l’extrême droite comme « antithèse de la démocratie », François Debras choisit de renverser la table et de s’intéresser à la façon dont les formations d’extrême droite conçoivent la démocratie en leur sein.

Au même titre que certains définissent le populisme comme une « idéologie fine », la démocratie revêtira ainsi diverses formes idéologiquement chargées, se présentant avant tout comme une notion particulièrement malléable et réinterprétable à dessein. Il ne s’agit donc pas tant, aux yeux du chercheur, de défendre, voire de sauver la démocratie du danger de l’extrême droite que de concevoir à quelles fins axiologiques et stratégiques ce vocable est, en permanence, mobilisé.

Le lecteur sera tout particulièrement intéressé par l’analyse inédite de la Freiheitliche Partei Österreichs et de l’Alternative für Deutschland, deux partis à l’histoire encore largement méconnue, contrairement au RN (ex-FN) mieux documenté. On soulignera donc l’apport indiscutable de François Debras à la recherche scientifique francophone en ce qui concerne la compréhension de l’implantation de ces deux mouvements dans l’imaginaire politique autrichien et allemand.

Nicolas Baygert (Chargé de cours à l’IHECS, Maître de conférences à l’ULB, Enseignant à Sciences Po Paris)

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Introduction

Les sirènes sont des créatures légendaires maritimes présentes notamment dans les mythologies scandinave (chimères mi-femmes mi-poissons) et grecque (mi-femmes mi-oiseaux). Dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse, après la guerre de Troie, met 10 ans pour rentrer chez lui, sur son île d’Ithaque, et retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque. Durant son voyage, lors de son passage en mer Tyrrhénienne, à l’entrée du détroit de Messine en Sicile, il rencontre les sirènes. Décrites comme des divinités de la mer, elles séduisent les navigateurs qui, attirés par leurs chants, perdent le sens de l’orientation et finissent fracassés sur les récifs avant d’être dévorés. Sur les conseils de Circé, Ulysse fait couler de la cire dans les oreilles de ses hommes et s’attache au mât de son bateau. Il peut ainsi écouter le chant des sirènes sans pour autant succomber à la tentation et courir à sa perte.

Bien qu’hétérogènes quant à leur organisation, leur positionnement et leur stratégie politique, les partis d’extrême droite en Europe, se structurent autour d’un corpus idéologique fondé sur l’inégalitarisme, le nationalisme et le radicalisme. Certains y ajoutent d’autres caractéristiques comme une forme d’autoritarisme ou encore de rejet de la démocratie, de ses institutions ou de ses valeurs. L’étude de ces partis renvoie à un domaine potentiellement normatif où conceptions morales, politiques et scientifiques sont susceptibles de s’entrechoquer. Certains travaux interrogent les partis d’extrême droite afin d’en dénoncer le caractère nocif ou de lutter contre le retour de « la vague brune ». Les termes « extrême droite » sont alors parfois explicitement ou implicitement reliés à la seconde guerre mondiale, au fascisme et au nazisme. D’autres travaux se penchent sur l’évolution des discours de ces partis, leurs résultats électoraux, leurs actions au sein des institutions politiques ou leur mode d’organisation et de fonctionnement interne. Leur objectif est ici de dégager les spécificités de ces partis, d’identifier des variables et de classer les partis en fonction de celles-ci.

À partir de 1990, les chercheurs qui se concentrent sur les discours des partis d’extrême droite vont observer un changement dans leur ←15 | 16→rhétorique. Si le corpus idéologique demeure inchangé, les termes et l’argumentaire se modifient. Les discours ne font plus référence aux questions de race mais de culture et de religion. La haine de l’autre se transforme en protection de soi. Les références aux régimes autoritaires du début du XXe siècle ainsi qu’à certaines organisations militaires ou paramilitaires sont écartées. Les discours se colorent de nouveaux termes, auparavant absents, tels que « laïcité », « égalité homme/femme », « liberté d’expression » ou « démocratie ». Les partis d’extrême droite entendent ainsi contourner la législation antiraciste tout en se présentant face à l’électorat comme une alternative légitime aux autres formations. Les partis d’extrême droite ont entamé une phase de dédiabolisation, de normalisation, de banalisation1.

Les années 2000 sont marquées par un élargissement significatif de la base électorale des partis d’extrême droite dans plusieurs états européens comme la France avec le Front National devenu le Rassemblement National, la Belgique avec le Vlaams Belang, les Pays-Bas avec le Partij voor de Vrijheid, l’Autriche avec le Freiheitliche Partei Österreichs, l’Allemagne avec l’Alternative für Deutschland, l’Italie avec la Lega ou encore la Hongrie avec le Jobbik et la Finlande avec le Perussuomalaiset. En Autriche, en Italie et en Finlande, les résultats électoraux leur permettent de se hisser dans les organes exécutifs.

C’est au sein de cet univers idéologique, de ce contexte politique et de cette littérature scientifique qui interroge l’évolution des discours que notre travail s’inscrit. Les partis d’extrême droite apparaissent comme des sirènes et « démocratie » est un de leurs chants. Et comme pour Ulysse, plusieurs possibilités s’offrent à nous. Devons-nous nous laisser séduire ? Si en tant que citoyen, nous sommes résolument opposés aux partis d’extrême droite et au corpus idéologique qu’ils véhiculent, nous devons cependant dans le cadre de ce travail, et bien que le champ d’étude soit sensible, nous garder de toute considération normative et nous efforcer de prendre de la distance par rapport à notre sujet. Devons-nous nous couler de la cire dans les oreilles ? L’attitude qui consiste à nier l’existence des partis d’extrême droite, la banalisation de leur discours et leurs résultats électoraux ne nous semble à terme pas tenable. Il nous reste donc, comme le héros antique Ulysse, à les écouter ou, dans notre cas, à ←16 | 17→les étudier, les interroger et les analyser. Pour ce faire, nous devons, nous aussi, nous attacher au mât solide que sera notre méthodologie et ceci afin de conserver rigueur et objectivité.

Plusieurs recherches ont déjà analysé les discours des partis d’extrême droite. L’objectif de cette démarche est de comprendre pourquoi un terme, un ensemble de termes ou une proposition sont formulés par un orateur, à une période donnée devant un public déterminé. Quel sens est conféré à ce terme ? Comment s’inscrit-il dans le texte mais également dans le contexte ? Quelle idéologie sous-tend son utilisation ? Quelle stratégie est mobilisée ? A quelle action conduit-il ? Plusieurs articles et ouvrages se sont déjà penchés sur ces questions, certains de manière générale, d’autres en ciblant leur recherche sur un orateur, comme le ou la présidente du parti, sur un genre (discours de campagne, intervention au sein des institutions ou encore, par exemple, conférence de presse) ou sur un terme en particulier : « peuple », « nation », « droit »2.

Mais quelles seraient les raisons d’interroger le terme « démocratie » dans les discours des partis d’extrême droite ? D’un point de vue théorique tout d’abord, les partis d’extrême droite se caractérisent par leur opposition à la démocratie. Ils sont définis comme opposés aux institutions de la démocratie, ambitionnant de les renverser au profit d’un autre régime, et/ou aux valeurs de la démocratie, véhiculant des théories racistes. Toutefois, nous constatons également qu’aujourd’hui, la plupart des formations politiques d’extrême droite respectent le jeu électoral et institutionnel3. Face à ces réflexions, une multitude de termes vont venir concurrencer l’appellation extrême droite, illustrant ainsi la difficulté d’identifier, de définir et de classer ces partis : « droite radicale », « nouvelle droite » ou « droite nationale-populiste ». Certains avancent ainsi que l’extrême droite récuse la démocratie tandis que la droite radicale s’en accommode. Il y a donc un intérêt à plonger au cœur de cette confusion sémantique pour interroger des formations politiques au regard de la démocratie. Ensuite, dans le domaine plus spécifique de l’analyse des discours, nous observons que, dans leurs allocutions, les partis d’extrême droite ne se ←17 | 18→présentent plus comme des opposants de la démocratie mais, au contraire, comme des promoteurs d’une nouvelle démocratie. Les ennemis d’hier se transforment aujourd’hui en défenseurs. L’emploi récurrent des termes « démocratie » et « démocratie directe » dans les discours des partis d’extrême droite suggèrent que cette utilisation est cosmétique ou stratégique, visant uniquement à séduire les électeurs sans pour autant défendre une réelle vision de la démocratie4. Les analyses à ce sujet sont cependant limitées et circonscrites à des phénomènes qui ne permettent pas d’étudier en profondeur l’utilisation de ce terme ni d’apporter des grilles d’analyse et de compréhension globales.

Notre étude du terme « démocratie » dans les discours des partis d’extrême droite ambitionne donc à la fois de participer à un débat théorique sur les relations entre l’extrême droite et la démocratie tout en répondant à un « vide » théorique et empirique de la littérature sur la mobilisation d’un terme, ses enjeux et ses objectifs. Au vu de ces premières considérations, et avant de formuler explicitement notre question de recherche, nous devons présenter notre approche, c’est-à-dire la façon dont nous allons aborder notre sujet d’étude ainsi que les deux prémisses qui le déterminent.

Le terme « démocratie » est spécifique à plusieurs égards. Employés par des hommes et des femmes politiques, des politologues, des philosophes, des sociologues, des journalistes et plus généralement des citoyens, il n’en demeure pas moins flou, renvoyant à des signifiés divers et variés. Il n’existe pas de définition consensuelle de ce qu’est ou devrait être la démocratie. Dans les discours politiques, le terme est symbolique et émotionnel, il permet de distinguer le « juste » de l’« injuste », le « bien » du « mal », le « légitime » de l’« illégitime ». Afin de reconnaître la particularité du terme « démocratie », nous refusons de lui imposer un cadre théorique préalablement établi. Sans définition imposée, nous pouvons donc dégager les spécificités d’emploi du terme « démocratie » dans les discours des partis d’extrême droite. En d’autres mots, l’enjeu est d’interroger les contextes d’énonciation du terme « démocratie » : qui le mobilise, à quel moment, devant quel auditoire et avec quel environnement sémantique ? Pour cette raison, et ceci constitue ←18 | 19→notre première prémisse, le terme « démocratie » n’est pas appréhendé comme disposant d’une essence figée et consensuelle mais comme une « formule »5 ou un « empty signifier »6.

La formule ou le empty signifier renvoie à un terme ou à un groupe de termes qui, du fait de leur emploi dans l’espace public, construisent et cristallisent des enjeux politiques et sociaux et reflètent une façon d’être et de faire. Mobilisé par tous, la formule ou le empty signifier se caractérise par la multiplicité de ses significations qui suscite débat et controverse. Le terme « démocratie » en est un exemple. Il n’existe pas en tant que tel mais en tant qu’élément discursif.

Pour étudier cette formule ou empty signifier, nous nous rattachons à l’analyse critique des discours ou critical discourse analysis. L’analyse critique des discours soutient que les discours ne sont pas neutres ni fermés sur eux-mêmes7. Les discours sont des textes inscrits dans un contexte. Ils ne se composent pas de phrases mais d’énoncés. Nos analyses s’ancrent donc dans l’approche critique des discours. Cela signifie, et c’est notre deuxième prémisse, que les discours sont portés par des intentions, sont structurés par des idéologies et traduisent des stratégies. Un des objectifs de notre travail consiste à déterminer ces éléments dans les discours des partis d’extrême droite qui mobilisent le terme « démocratie ».

À ce stade, il nous parait important de préciser que notre travail ne porte donc pas sur le caractère démocratique ou non de l’extrême droite. Cette question entre en contradiction directe avec nos deux prémisses. Dans le cadre de ce travail, nous retournons la réflexion et nous nous posons la question de savoir comment et pourquoi les partis d’extrême droite mobilisent le terme « démocratie » dans leurs discours. Comme nous le verrons, le comment est lié au pourquoi. Néanmoins, les deux interrogations requièrent des outils d’analyse différents. Répondre au comment nécessite d’interroger les signifiés du terme « démocratie » présents dans les discours des partis d’extrême droite. Pour ce faire, nous ←19 | 20→devons interroger les occurrences du terme, ses cooccurrences ainsi que les multiples champs sémantiques auxquels il renvoie. Nous pourrons alors, par induction, dégager des définitions de la démocratie telles que proposées, non pas par la littérature, mais par les partis eux-mêmes. Répondre au pourquoi nécessite d’interroger les contextes d’énonciation des discours des partis d’extrême droite, c’est-à-dire le genre des discours, les orateurs, les périodes mais aussi les thèmes et les enjeux liés au terme « démocratie ». Nous déconstruirons ainsi les discours afin de faire émerger les idéologies et les stratégies sous-jacentes au terme.

Pour ce faire, notre travail se structure en huit chapitres. Dans le chapitre 1, nous expliquons notre choix de nous fonder sur l’analyse critique des discours pour étudier les partis d’extrême droite. Nous définissons ce que nous entendons par « discours » et « analyse critique des discours ». Les discours sont des textes encadrés par des contextes. Leur étude permet d’identifier des valeurs ou des idéologies qui déterminent les formations discursives. Nous présentons également le terme « démocratie » en tant que formule ou empty signifier. Comme nous l’expliquerons, les termes sont à la fois l’instrument et le lieu, l’origine et la conséquence des divisions et des rassemblements qui animent l’espace public. Ils cristallisent les enjeux politiques et sociaux tout en contribuant à les construire. « Démocratie » ne fait pas exception et nous expliquons comment étudier ce terme.

Dans le chapitre 2, nous développons et interrogeons l’« extrême droite » à la fois comme terminologie, comme famille politique mais aussi comme corpus idéologique. Nous expliquons pourquoi nous privilégions cette appellation au détriment d’autres telles que « radicalisme de droite », « nouvelle droite » ou « national populisme ». La catégorie « extrême droite » renvoie à un ensemble hétérogène d’acteurs différents à la fois sur le plan historique, géographique et organisationnel. Nous pouvons toutefois dégager un corpus idéologique spécifique et transversal aux différents partis : inégalitarisme, nationalisme, radicalisme et discours populistes. Dans ce chapitre, nous présentons également les évolutions des discours des partis d’extrême droite depuis 1990. Ceci nous sera utile lorsque nous croiserons nos analyses avec la théorie et interrogerons les discours des partis d’extrême droite afin d’en faire émerger les idéologies sous-jacentes.

Après cette approche théorique des discours et des idéologies des partis d’extrême droite, et afin de nous rapprocher de notre question de recherche, nous interrogeons plus spécifiquement, dans le chapitre 3, la ←20 | 21→littérature qui travaille sur l’extrême droite au regard de la démocratie. Trois approches existent : l’approche classique ou historique, l’approche stratégique ou valorielle et l’approche restrictive ou illibérale. Dans ce chapitre, nous présentons également des auteurs qui ont travaillé sur les discours des partis d’extrême droite et qui affirment que ces formations ne se présentent pas comme antidémocratiques. Au contraire, les partis d’extrême droite entendent protéger et défendre la démocratie contre les élites politiques et économiques, contre l’Union européenne ou encore contre l’Islam et l’immigration. Ce chapitre nous permet de faire un état des lieux théorique des relations entre les partis d’extrême droite et la démocratie, de présenter les enseignements des chercheurs sur le sujet ainsi que d’apporter une première série de réponses à notre question. Ce chapitre nous amène également à dépasser les conclusions actuelles des auteurs pour répondre à un vide au sein de la littérature en proposant une contribution nouvelle, à la fois théorique et empirique, au sujet de l’étude du terme « démocratie » dans les discours des partis d’extrême droite. Nous considérons en effet que l’emploi de ce terme ne se résume pas à une seule fonction symbolique ou cosmétique. Il faut procéder à une analyse plus approfondie et systématique nous permettant de dégager des tendances générales.

Dans le chapitre 4, nous développons nos choix méthodologiques. Nous justifions, au regard de l’ensemble des partis d’extrême droite en Europe, notre sélection du Rassemblement National en France, du Freiheitliche Partei Österreichs en Autriche et de l’Alternative für Deutschland en Allemagne ainsi que la comparabilité de ces trois formations. Nous expliquons comment nous avons collecté nos données en mobilisant des sources qui renvoient à plusieurs genres et plusieurs orateurs. Notre sélection est issue des sites internet des trois formations et s’étend du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2018, date de la fin de la collecte des données fixée dans le cadre de notre travail. Les sites internet ne se composent pas uniquement de productions réservées au web. Ils servent à la fois d’archives et de vecteur de diffusion des multiples documents communicationnels des partis. Les matériaux d’analyse sont classés en tableaux qui nous permettent de trouver directement une référence au lemme (la forme canonique d’un mot variable) « démocratie » tout en présentant ses variables : cooccurrences, genre, auteur, date, champ et thématique. Notre objectif est ainsi d’étudier à la fois le contenu, la structure et le contexte des discours.

Résumé des informations

Pages
356
ISBN (PDF)
9782875746894
ISBN (ePUB)
9782875746900
ISBN (Broché)
9782875746887
DOI
10.3726/b20048
Langue
Français
Date de parution
2022 (Novembre)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2022. 356 p., 24 ill. en couleurs, 5 ill. n/b, 18 tabl.

Notes biographiques

François Debras (Auteur)

François Debras est docteur en sciences politiques et sociales et Professeur associé au « Centre d’Études Démocratie » de la Faculté de Droit, de Science politique et de Criminologie de l’Université de Liège – ULiège.

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Titre: Le chant des sirènes
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