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Une nature comptée. Quantification et régulation de l’environnement en France

de Thomas Debril (Éditeur de volume)
©2023 Collections 266 Pages
Série: EcoPolis, Volume 41

Résumé

Comment la quantification renouvelle-t-elle les manières de connaître et de gouverner la nature ? Telle est la question générale à laquelle cet ouvrage cherche à répondre en testant une proposition centrale : suivre les processus concrets de mise en nombre de la nature depuis l’hétérogénéité de leurs modes de production en amont et jusqu’à la diversité de leurs modalités d’usages plus aval. Qu’il s’agisse d’inventaire ou de mesure, d’indicateur ou de modèle, cet ouvrage propose ainsi de caractériser quelques-unes des significations pratiques de ces processus à travers deux types de contributions : des contributions théoriques présentant des synthèses pédagogiques de l’abondante littérature sur le sujet et des contributions empiriques décrivant la spécificité des opérations cognitives et politiques que de tels processus supposent et génèrent.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Introduction Mise en nombre et prise en compte de la nature
  • Cartographier les manières de savoir et de gouverner la nature par les nombres
  • Les centres de calculs de la nature. De l’État aux réseaux transnationaux pour établir des prises mesurées sur l’environnement
  • Quantifier la valeur de la nature en économie : esquisses théoriques
  • Prendre la mesure pour prendre des mesures : l’administration des débits des cours d’eau sur le bassin Adour Garonne
  • La construction politique de la valeur de la biodiversité : le cas des écosystèmes agricoles dans la plateforme Efese
  • Simuler pour décider ou l’équipement scientifique du droit de la nature : le cas de la gestion adaptative de la population de loups en France
  • Le prix des vagues. Artificialisation et monétarisation des vagues dans le monde du surf
  • Trouble dans le calcul. Modélisation des rivières et action publique environnementale
  • Conclusion Travail de quantification et quantification au travail

Introduction Mise en nombre et prise en compte de la nature

Thomas Debril, avec Antoine Doré, Géraldine Froger, Alexandre Gaudin, Gaël Plumecocq, et Julien Weisbein

Nous assistons depuis plusieurs décennies à une montée en puissance des enjeux environnementaux et à une multiplication des initiatives visant à mieux connaître la nature par le recours à la quantification. Les anthropologues comme les historiens des sciences et de la mesure ont certes montré à quel point la diversité des formes de comptage que nous connaissons aujourd’hui participe depuis longtemps à la production de connaissances nécessaires aussi bien à l’administration politique qu’à l’exploitation économique de la nature (Chambon 2020). Pour autant, il semble que nous assistions aujourd’hui à une colonisation généralisée des manières de connaître la nature par les nombres qui donne à voir une société de plus en plus « calculante » et une nature de plus en plus « calculée ». Ce phénomène s’accompagne d’un renouvellement du paysage actuel de l’expertise environnementale, marqué par l’émergence de nouvelles compétences et de nouveaux experts en matière de quantification (Granjou et Mauz 2007) comme par la mobilisation d’importantes infrastructures permettant le stockage et la mise en circulation d’un flux de plus en plus important de données (Devictor et Bensaude-Vincent 2016 ; Lucivero 2020 ; Strasser 2012a, 2012b) et participant d’un décrochage croissant entre producteurs et utilisateurs d’informations (Stasser et Edwards 2017). On assiste ainsi à une diversification des techniques calculatoires visant aussi bien à mesurer l’importance des pollutions (Charvolin 2015), à inventorier des espèces végétales ou animales (Doré 2013), à mobiliser des indicateurs pour appréhender la qualité des milieux (Bouleau 2007), ou à simuler le climat grâce des couplages de modèles permettant une meilleure compréhension des changements globaux (Dahan et al. 2006 ; Dahan Dalmedico 2007 ; Guillemot 2009). Ce vaste mouvement de quantification, qui semble concerner aussi bien la nature la plus ordinaire (Charvolin et al. 2015) que la wilderness la plus exceptionnelle (Gaidet et Fouilleux 2018) renvoie à des enjeux cognitifs qui interrogent nos manières de produire des nombres pour mieux connaître la nature.

Ce mouvement de quantification conduit également à s’interroger sur le renouvellement des formes de gouvernement par les nombres. En replaçant l’histoire des poids et mesures dans l’histoire économique des échanges marchands comme dans l’histoire politique des formes d’administration, les historiens et les anthropologues ont su montrer l’ancienneté de la contribution des nombres à la diversité des formes actuelles de gestion de la nature (Hocquet 1995). Pour autant, dans un contexte marqué par le recours massif au nombre pour gouverner (Bardet et Jany-Catrice 2010 ; Supiot 2015 ; Salais 2010 ; Paradeise 2012), la quantification semble bien jouer un rôle inédit dans la mise en gestion des questions environnementales. Elle participe en effet non seulement de la définition des contours et de la nature des problèmes environnementaux dont elle renseigne la dynamique et l’ampleur, mais aussi du cadrage des solutions susceptibles d’être envisagées pour les résoudre (Arpin et al. 2015 ; Bouleau et Deuffic 2016 ; Bourblanc 2016). C’est bien ce dont témoigne aujourd’hui le foisonnement expérimental dans l’action publique environnementale (Granjou et al. 2010), la réalisation d’inventaires pour mettre en valeur et légitimer des programmes d’action visant à protéger la biodiversité (Granjou 2013 ; Semal et Guillet 2017), la mobilisation d’indicateurs pour administrer des pollutions atmosphériques ou aquatiques (Bouleau 2016, Boutaric 2020), le recours aux modèles pour gouverner le climat (Aykut et Dahan, 2015). C’est également ce dont témoigne la diversité des instruments participant de la mise en marché de la nature (Chiapello et al. 2020). Il est vrai que dans un contexte où les frontières entre administration publique et gestion privée apparaissent de plus en plus floues, le nombre est fréquemment convoqué comme élément de benchmarking (Bruno et Didier 2013) ou de preuve d’efficacité de l’action publique. Ils permettent à la puissance publique non seulement de gérer la critique et de justifier son action, mais aussi de la mettre en scène et d’en théâtraliser les résultats par le soutien d’une rhétorique quantifiée (Espeland et Stevens 1998).

Comment penser la quantification ?

Si la quantification est à la fois un instrument de preuve et de gouvernement (Desrosière 1993 ; Scott 2021), sa montée en puissance s’est accompagnée de deux grands types de discours empêchant, selon nous, de penser ce que les nombres font plus prosaïquement aux manières de connaître et de gouverner la nature.

Deux discours contrastés sur la quantification

Le premier discours porte sur les effets cognitifs de la quantification. Dans ce cas, la mise en nombres est fréquemment associée à un supplément de vérité au motif qu’elle convoquerait la rigueur et l’impartialité des lois universelles liées à la logique formelle. Dans cette perspective, la confiance dont les nombres sont investis renvoie à une forme d’objectivité mécanique (Porter 2020 [1996]) et à l’existence de règles tenant à distance les intérêts particularistes et permettant de suivre les modes de raisonnement empruntés dans la production des énoncés scientifiques. C’est bien cette dépersonnalisation et ce supplément de transparence associé à la production des nombres qui leur permettraient de rendre compte des faits de manière impartiale et de produire de nouvelles connaissances. Pour autant, d’autres observateurs ont souligné le caractère illusoire d’une expertise impersonnelle, indépendante et entièrement dégagée de son contexte (Barthes Gilbert 2005 ; Granjou 2004), la persistance du tacite venant brouiller la reproductibilité des logiques procédurales participant de la production des résultats, le retour incessant de l’opacité et des intérêts particuliers dans la production des énoncés. Au-delà de la diversité des bricolages auxquels la production statistique peut donner lieu (Lorraine 2009), les critiques de la quantification pointent un nombre réducteur qui simplifie nécessairement le monde, tout en se substituant à la richesse de l’expérience sensible et à la singularité incommensurable que les statistiques environnementales agrègeraient de manière frauduleuse.

Le second discours porte sur les effets politiques de la quantification. Les nombres, en cristallisant le résultat de négociations, consacrent le pouvoir des acteurs les plus forts et viennent ainsi légitimer la reproduction des rapports de domination, entretenir des inégalités et asservir les plus faibles, en contribuant à l’accroissement des injustices environnementales. Ils permettent de gouverner sans gouverner (Berns 2009), ils correspondent à un abus de pouvoir et une manière d’esquiver le débat démocratique pour gagner en indiscutabilité. Ils sont d’autant plus politiques que leurs modes de production, en amont, masquent sous une apparente neutralité technique des choix éminemment stratégiques et qu’ils viennent, plus aval, dépolitiser le débat en disciplinant la critique. Pour autant, plus récemment, certains travaux ont vu dans le nombre non pas simplement un instrument de domination mais aussi d’émancipation. Celui-ci ne se limite pas, en effet, à concentrer le pouvoir politique, il peut aussi participer à le redistribuer en soutenant des coalitions élargies dans l’action publique et en servant de vecteur à des mobilisations collectives. Bidet et Jany-Catrice (2017) rappellent à ce sujet que la quantification, lorsqu’elle est exercée collectivement, permet d’explorer, de réévaluer, d’ouvrir le domaine du possible et du pensable. Les « coalitions calculatoires » (Demortain 2019) peuvent alors conduire à repolitiser certains objets délaissés par l’action publique et apparaître comme un moyen pour les dominés de se constituer comme victime d’une injustice, de braconner et de résister dans une diversité de formes de statactivismes (Bruno et al. 2014) conduisant à objectiver des inégalités environnementales, à critiquer les asymétries de pouvoirs et à soutenir la diversité des formes de militantisme environnemental.

Ces deux discours contrastés, insistant soit sur la dimension cognitive soit sur la dimension politique de la mise en nombres de la nature, conduisent à réifier une série d’oppositions problématiques (Martin 2020) sur lesquelles continuent de buter les sciences humaines et sociales, notamment lorsqu’il s’agit d’appréhender la contribution de la quantification aux manières de savoir et de gouverner la nature, par le marché ou l’action publique.

Résumé des informations

Pages
266
Année
2023
ISBN (PDF)
9782875749086
ISBN (ePUB)
9782875749093
ISBN (Broché)
9782875749079
DOI
10.3726/b21037
Langue
français
Date de parution
2024 (Avril)
Mots clés
Quantification nature nombre travail négociation expert sociologie sciences politiques économie inventaire mesure indicateur modèle eau loup biodiversité vague services écosystémiques monétarisation Une nature comptée. Quantification et régulation de l’environnement en France Thomas Debril
Published
Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2023. 266 p., 6 ill. en couleurs.

Notes biographiques

Thomas Debril (Éditeur de volume)

Thomas Debril est sociologue, ingénieur de recherche à l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture l’Alimentation et l’Environnement (INRAE)

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Titre: Une nature comptée. Quantification et régulation de l’environnement en France